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La Kallocaïne

avril 5th, 2011 Posted in Lecture, Parano

La romancière et poétesse suédoise Karin Boye est morte le 24 avril 1941, à l’âge de quarante-et-un an, intoxiquée aux somnifères, vraisemblablement dans une intention suicidaire. Son œuvre devrait entrer dans le domaine public le 1er janvier 2012, ce qui sera peut-être une bonne occasion pour la redécouvrir car elle est très peu éditée ici1.

La Kallocaine (1940) est directement inspiré par Nous autres (1920) de Ievgueni Zamiatine et Le Meilleur des mondes (1932) d’Aldous Huxley, eux-mêmes inspirés par Quand le dormeur s’éveillera (1899), de H.G. Wells, et Le Talon de fer (1907), par Jack London. Peut-être plus que tous ces romans cités, La Kallocaïne a servi d’inspiration majeure à George Orwell pour son 1984 (1949). Ce roman est donc d’une très grande importance dans l’histoire de la littérature dystopique mais sa dernière édition en français date de 1988, dans une traduction passablement ancienne puisque la seule traduction en français qui soit disponible date de 19472.

Le roman raconte l’histoire de Leo Kall (le narrateur), un chimiste qui a mis au point la Kallocaïne, une drogue qui place celui qui la prend dans un tel état de confiance qu’il ne peut plus dire autre chose que la vérité. Il semble à Leo Kall que son invention permettra à « l’état mondial » de confondre les criminels et les traîtres. La société future décrite par Karin Boye a atteint un degré de paranoïa quasiment absolu : personne n’a confiance en personne, chacun craint que son conjoint, ses enfants ou ses collègues le dénoncent. Les murs ont des oreilles et des yeux — littéralement, puisque les appartement sont équipés de micros et de caméras — et chaque foyer est hanté par une aide ménagère elle aussi chargée de rapporter toute activité suspecte. La plus infinitésimale des déviances politiques est sanctionné par l’obligation de procéder à une auto-critique radiophonique. Enfin, même la géographie est une donnée secrète et chacun ignore tout des contours de son pays et de la localisations des autres villes que celles où il réside.
Leo Kall n’a aucun doute sur la validité du système dans lequel il vit, qu’il considère comme seule forme de civilisation véritable, opposé à une époque historique primitive d’individualisme et à un autre système, celui de « l’état voisin », dont personne ne sait rien si ce n’est qu’il est en guerre avec « l’état mondial ». Kall est obsédé par Edo Rissen, son supérieur, un homme doux qu’il soupçonne d’être l’amant de sa femme. On comprend vite que ce soupçon infondé est motivé par une forme d’admiration inconsciente envers Rissen qui, par ses regards, ses gestes, semble détenir une connaissance ou une sérénité que les autres n’ont pas.

En effectuant des tests sur des volontaires, Kall et Rissen découvrent que tout citoyen a quelque chose à cacher. Les « sacrifiés volontaires » (premiers sujets d’expérience) n’aiment pas leur condition, les époux se veulent du mal, certaines personnes voudraient en tuer d’autres, etc. Ils découvrent aussi une forme de conspiration menée par de simples particuliers qui essaient de ne plus vivre dans la crainte des autres et qui ont mis au point un rituel : faire semblant de dormir paisiblement alors qu’un de leurs pareils, un couteau dans la main, pourrait bien les tuer.

Je vais me retenir de raconter tout le livre, disons juste qu’il se dévore et qu’il est d’une grande efficacité narrative. La psychologie de Kall, qui ne s’avoue ni ses doutes ni ses angoisses, qu’il projette sur Rissen, est parfaitement campée et le récit parvient à rendre de manière très crédible le sombre futur qu’il annonce. Il faut dire que Karin Boye, marquée à la fois par le contexte luthérien dans lequel elle a grandi et par son engagement socialiste (trait commun à de nombreux auteurs de dystopies classiques), avait été fortement ébranlée dans ses convictions par un voyage effectué en Union Soviétique en 1928. Il n’est sans doute pas inopportun de remarquer aussi que le livre a été écrit au moment même où l’Allemagne nazie conquérait l’Europe.
Au delà de son lien à l’histoire et à la politique, La Kallocaïne porte des réflexions très actuelles sur les questions de vie privée, de transparence, de surveillance et de confiance, qui sont au centre du rapport que les citoyens de 2011 entretiennent avec les états dans lesquels ils vivent, de Pékin à Götteborg, depuis l’émergence des télécommunications de masse.

  1. C’est peut-être triste à dire, mais l’entrée d’une œuvre dans le domaine public, qui permet aux éditeurs de faire une économie substantielle sur les droits d’auteurs, est souvent l’occasion de nombreuses rééditions. Dans le cas des ouvrages étrangers, cependant, les choses ne sont pas nécessairement simples car un livre peut être dans le domaine public sans que sa traduction ne le soit. []
  2. La traduction, due à Marguerite Gay et Gert de Mautort, est a priori très correcte. []
  1. One Response to “La Kallocaïne”

  2. By solnce on Avr 7, 2011

    J’en profite pour vous remercier de faire vivre ce blog, qui m’a offert quelques jolies découvertes.

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