Profitez-en, après celui là c'est fini

Confession : j’ai publié du chatGPT

septembre 23rd, 2026 Posted in Non classé | 7 Comments »

Le soupçon d’utilisation de l’IA pour des productions visuelles ou textuelles ne cesse de s’amplifier, parfois au service de biais très humains, par exemple lorsque des électeurs MAGA disent et pensent qu’une vidéo tout à fait authentique qui ridiculise Donald Trump est forcément « générée ». L’accusation sert ici à éconduire une intolérable dissonance cognitive.
J’espère que ce n’est pas le même genre de conflit qui explique que tant de gens soient immédiatement prêts à croire le collectif « balance ton Claude » qui utilise « le meilleur détecteur d’IA du marché » pour accuser québéco-haïtien Thélyson Orélien, d’avoir eu recours à l’IA pour écrire son roman C’était ça ou mourir, phénomène littéraire de la rentrée, en lice pour les prix Goncourt et Médicis.

J’ai pris l’introduction qui se trouve ci-dessus et je suis allé chercher le logiciel Pangram pour vérifier si j’étais bien un humain. Il s’est produit deux choses. La première est que le logiciel juge que 70% du texte est généré (j’vous jure que c’est pas vrai, j’vous l’jure, j’ai tout écrit moi-même avec mes petits doigts !). La deuxième est que en fait je n’ai pas utilisé Pangram, je me suis fait avoir par un concurrent qui est arrivé en première place sur Google…

Le compte X « Balance ton Claude », compte certifié (qui paie pour pouvoir écrire de longs posts), créé en juin dernier et n’ayant commencé à publier que la semaine dernière, s’en est d’abord pris « sur dénonciations anonymes » à quatre auteurs négligeables de contenus commerciaux en ligne, et puis, quatre jours après cette première salve, à un écrivain goncourable. Un écrivain qui n’a pas quarante ans et dont ce roman est le premier, mais qui ne sort pas de nulle part puisqu’il a commencé à publier il y a vingt ans, et qu’il avait déjà été remarqué à l’époque1.
La vitesse avec laquelle tout le monde a embrayé sur cette accusation sans que personne ne sache qui est derrière « Balance ton Claude » ni ne puisse évaluer l’outil de détection d’IA employé autrement que par son argumentaire commercial, est assez interloquante. Au moment de cette publication-choc, « Balance ton Claude » n’avait pas cent abonnés sur X.
Au moment où j’écris, plus de sept mille personnes suivent « Balance ton Claude » qui, à part s’en prendre à un marketeux sans intérêt qui faisait déjà partie des quatre premières cibles du « collectif de cinq personnes » — ainsi que ce compte s’est lui-même décrit dans les échanges privés et anonymes qu’il a eu avec les médias qui l’ont interrogé — ne parle que du cas de C’était ça ou mourir.

Chers lecteurs. Nous appelons à y aller mollo sur les attaques contre Thélyson Orélien.

D'abord, il existe une chance non nulle (même si elle est infime) qu'il soit de bonne foi.

Ensuite, Orélien a sans doute joué dans une zone d'ombre morale, exploité une période de flou au cours de laquelle nos institutions et nos mœurs (ainsi que nos prix littéraires) ne sont pas encore adaptées à cette technologie nouvelle et transformatrice. Mais il ne pensait sans doute pas que le succès de son livre prendrait une ampleur nationale ; et s'il nous a paru important de signaler l'arnaque, il nous parait important d'avoir aussi de la compassion et de l'empathie pour lui, voire le soutenir dans cette période difficile qu'il doit vivre. Le mieux serait bien sûr qu'il se remette à écrire !

Les leçons de cette affaire dépassent son cas personnel, et c'est sur cela que nous devons nous concentrer.

Nous avons signalé ce bouquin parce qu'il a du succès, mais c'est loin d'être le seul. Sur ce réseau, des centaines d'hommes politiques et de comptes de slop font rédiger leur posts par IA, sans dire qu'il s'agit d'IA, trompant sciemment leurs lecteurs à longueur d'année. Et cela fait longtemps que les top des ventes de livres sur Amazon (premier distributeur de livres en France) sont trustés par des bouquins rédigés directement par IA, parfois très grossièrement, et avec un moins bon résultat que celui de Thélyson (qui a donc une forme de mérite à avoir réussi à produire une narration cohérente ayant donné satisfaction à beaucoup de lecteurs).

L'intelligentsia parisienne sous-estime encore sans doute les capacités des IA, et n'utilise pas ou peu les LLM (et ne traîne pas sur Linkedin), c'est pour ça qu'elle n'a pas reconnu les formules stéréotypées. Formules  qui, si nous n'étions pas lassés de les voir sans cesse, nous plairaient sans doute : les modèles de langage les ont apprises parce qu'elles plaisaient aux humains qui ont supervisé leurs entrainements par RLHF !

Dans les commentaires, certains témoignent ne pas voir l'intérêt de l'authenticité ; peut être que ce qu'il faut retenir de cette polémique, c'est que d'après l'ampleur du scandale, la majorité accorde beaucoup d'importance à l'authenticité. Si vous considérez que vous apportez de la valeur en faisant écrire vos ouvrages par IA, faites-le ! Mais au moins, mentionnez-le, pour ne pas trahir vos lecteurs, car le mensonge, lui, est moralement condamnable.

Parmi les récents posts, il y en a un pour affirmer que les livres de Thélyson Orélien antérieurs à 2022 sont considérés par Pangram comme « 100% humains » et que ceux postérieurs à 2023 sont considérés comme « 100% artificiels ».
Dans une autre publication, « Balance ton Claude » verse des larmes de crocodile sur Thélyson Orélien, appelle à ne pas l’accabler d’insultes et, avec une belle condescendance, fait mine d’absoudre sa cible en expliquant que l’écrivain a exploité une « zone de flou », qu’il ne se doutait pas que son livre aurait le succès qu’il a eu2, et qui lui souhaite « de se remettre à écrire ».

Plusieurs personnes ont soumis des classiques (Balzac, Hugo, Stendhal) à l’outil Pangram, qui a affirmé que ces textes étaient rédigés à cent pour cent avec des IAs. Mais ceux qui ont retenté l’expérience avec les mêmes textes, et je l’ai fait moi-même, ont eu au contraire comme résultat un « 100% humain ». À supposer que tout le monde est honnête, on peut se demander si Pangram ne fait pas évoluer sa base de données chaque fois qu’un faux positif anachronique est signalé.
Quoi qu’il en soit, je me méfie un peu des « preuves » obtenues grâce à un logiciel au fonctionnement opaque et aux résultats apparemment non-reproductibles, ou en tout cas sujets à variations, de même que je suis un peu circonspect face aux nombreuses personnes qui s’investissent subitement spécialistes en stylistique des Large Language Models pour aller à la rescousse d’un « collectif » dont les membres sont inconnus3.

Juan Branco ne veut pas que « Balance ton Claude » prenne des pincettes, même hypocrites, car le scandale le venge de Saint-Germain, des éditeurs, des élites, enfin de tous les gens qui ont remarqué qu’il écrit comme un pied de manière un rien laborieuse. Rappelons que le même a fait une campagne assez agressive au sujet de Jason Arday, le professeur de sociologie qui avait été accusé de plagiat. Juan Branco, qui se réjouissait du suicide du jeune professeur de Cambridge, a illustré son article avec un visuel a priori réalisé par IA et censé représenter Jason Arday mais qui n’avait en commun avec ce dernier que les dreadlocks et la peau noire.

Mon détecteur à moi (le pifomètre au doigt mouillé) n’est pas capable ici de dire en en lisant quelques extraits si une IA a été utilisée pour la rédaction de C’était ça ou mourir4, mais est en revanche circonspect quant aux arrières-pensées de « Balance ton Claude », que je n’arrive pas à voir autrement que comme un compte désormais dédié à se payer un auteur, un livre, et bien sûr les jurys des prix littéraires. Et tout ceci sans avoir lu le livre, puisqu’à la question « Au delà du pour ou contre, est-ce que vous avez été touché par ce livre ? L’avez vous trouvé bon ? », le collectif a répondu (à la première personne) par cette phrase curieuse : « Pourquoi l’achèterais-je ? Je paye déjà moins cher un abonnement Claude ».
Mouais.

Generatore, traditore

Je défends souvent l’utilisation intelligente de l’IA en arts visuels, car il existe des œuvres qui ne peuvent exister que par l’IA (et notamment, souvent des œuvres qui portent un discours sur l’IA), et je pourrais de la même manière ne pas avoir d’opposition de principe vis à vis d’une littérature relevant d’une forme de co-création entre un auteur et une logiciel, d’autant que je trouve passionnantes toutes les expériences de génération de texte antérieures à l’Intelligence Artificielle. Mais je dois avouer que je n’arrive pas à traiter le texte de la même manière. J’ai par exemple sur ma pile Internes, un livre de Grégory Chatonsky publié par l’excellent éditeur Rrose — que des amis —, qui est un roman co-écrit avec GPT-2 et publié en 2022. GPT-2 est un Large Language Model sorti en 2019 (trois ans avant l’explosion des LLMs et la sortie de ChatGPT, donc), qui ne produisait pas du texte aussi facilement que les outils ultérieurs et réclamait de ses utilisateurs beaucoup plus de travail et d’expertise à tout point de vue, technique ou littéraire. Mais bon, tout en ne contestant pas la légitimité de ce livre à exister, qui ne cache à aucun moment le processus qui a permis de l’écrire, je n’arrive tout simplement pas à l’ouvrir et je pense que cette réticence est le fruit de d’un certain rapport à la littérature5.
J’ai besoin de penser que quelqu’un s’adresse à moi, voire peut-être même le besoin de penser que l’auteur a peiné, voire souffert pour écrire chacune des lignes de son livre. En tapant ces lignes, je trouve ça bizarre mais c’est quand même le sentiment confus, diffus, que j’éprouve : j’aime penser que ce que je lis a pris du temps à être écrit. Je ne dis pas que j’ai raison, mais c’est ainsi. Et pourtant je me doute que, fût-il produit à l’aide d’une IA, si un roman est cohérent du début à la fin, s’il a un style, c’est qu’il a demandé un travail certain à la personne qui le signe.
Mais bon, de même que certaines personnes ont des symptômes d’électro-sensibilité lorsqu’on leur dit (que ce soit vrai ou pas) qu’il y a une antenne à côté d’eux, et qu’ils n’en souffrent pas lorsque c’est à leur insu qu’ils sont proches d’une antenne en service, le fait de savoir qu’un texte est généré par IA peut être rédhibitoire alors même qu’il est tout à fait imaginable que je sois abusé par un texte généré.

Pour justifier le titre de ce billet, je l’annonce : j’ai fait travailler ChatGPT pour le livre Darwin parmi les machines, par Samuel Butler, qui contient deux textes traduits et postfacés par moy-mesme. J’ai eu recours à chatGPT pour y traquer les fautes. Je fais relativement peu de fautes d’orthographe mais j’en fais quand même, alors j’ai demandé à la machine dé vérifier mes textes. Elle a trouvé vingt fautes ou coquilles sur quatre-vingt pages, ce qui n’est pas rien. Je suis conscient qu’ici, ChatGPT vole l’emploi des secrétaires de rédaction, mais la vérité est surtout que, sans ChatGPT, j’aurais publié le livre avec ses vingt fautes, la seule personne rémunérée pour le livre est l’autrice de l’illustration de couverture.
ChatGPT m’a demandé si je voulais des idées pour améliorer le style de mes écrits, mais non merci, ça me crispe parfois un peu quand un éditeur me suggère de changer un mot, alors une machine ?
Puisque Darwin parmi les machines traite précisément de notre rapport aux machines, j’ai demandé à chatGPT ce qu’il en avait pensé. La réponse, à la fois crédible et troublante puisqu’un logiciel tente de me convaincre qu’il a ses goûts, ses centres d’intérêt, ses opinions, m’a amusé, alors je l’ai inclus au livre6.

#Mise-à-jour du 24/09 : selon Le Figaro, le compte Balance ton Claude n’est pas produit par un collectif mais par Samuel Fitoussi, chroniqueur au figaro, essayiste auteur de Woke Fiction, comment l’idéologie change nos films et nos séries, Pourquoi les intellectuels se trompent et Les Valeurs de la République et autres contes fantastiques. En dehors de ses essais, Samuel Fitoussi est investisseur dans des start-ups dédiés à l’Intelligence Artificielle.
Il y a deux jours, sur X, Samuel Fitoussi avait rebondi sur l’affaire qu’il avait déclenché pour vendre son dernier livre : « Si vous cherchez à lire un livre écrit par une intelligence biologique, mon recueil de textes satiriques (Les Valeurs de la République et autre contes fantastiques) est depuis 10 jours en librairie ».
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Un article à lire au sujet de l’opacité des « détecteurs d’IA » : De l’usage des détecteurs de textes produits par IAgen, par David Monniaux.

  1. Thélyson Orélien est lauréat du concours d’écriture des Nations Unies en 2006.
    Je me retiens de faire un procès d’intention quant aux possibles préjugés racistes de ses accusateurs, mais je dois avouer que cette éventualité ne me semble pas absurde. [↩]
  2. Donc selon l’analyse de « Balance ton Claude », Thélyson Orélien n’aurait pas écrit par lui-même, étant certain de ne pas être lu !? Pour un devoir universitaire je vois bien (trop bien, même) mais pour un roman publié par Grasset, c’est un peu idiot de penser que l’auteur espérait ne pas avoir de lecteurs. [↩]
  3. Plus concret, il semble que certains textes anciens de Thélyson Orélien soient abusivement inspirés de textes d’autres auteurs, qu’il se serait contenté de paraphraser, ce qui ne joue évidemment pas en sa faveur. [↩]
  4. Je reconnais facilement, ou je crois reconnaître, un « style IA » derrière des exposés, ne serait-ce que par la structure plan-plan, équilibrée de manière un peu suspecte, et en général, du peu d’intérêt véritable du contenu, ou plutôt, du différentiel entre une forme plutôt « carrée » et un propos qui ne casse pas trois pattes à un canard. Je m’attends à ce qu’à l’avenir, des gens éduqués à ce genre de littérature n’aient plus besoin d’IA pour en produire eux-mêmes.
    Pour la littérature, c’est un peu différent, je ne me sens pas capable de déterminer à coup sûr si « Je vous jure, ce jour-là, j’ai ri. Oui, moi, Jonas Dorléon, fils de Marthe la couturière et de Dieudonné le pêcheur fainéant, né à Carrefour-Feuilles, élevé au goût du sel, du rhum clair et de l’école publique, j’ai ri comme un idiot, un imbécile fini, un fou à l’élastique trop tendu. » est un texte produit par une IA ou non. Apparemment un critère fréquemment avancé est le goût pour les structures ternaires (sel/rhum/école ; idiot/imbécile/fou), mais comme j’aime bien ça moi aussi, j’ai du mal à y voir une preuve. Il semble que le tiret cadratin — que je vénère —, fasse aussi partie des critères des détecteurs. [↩]
  5. Il ne s’agit pas que de mon rapport à la littérature, je suppose, car si l’accusation a tant de succès, c’est justement parce que l’on parle d’un roman. J’ignore la proportion d’e-mails professionnels et de rapports qui sont produits par IA, mais je la suppose énorme et pourtant ça n’est pas autant un sujet que l’idée de la trahison d’un pacte entre l’écrivain et le lecteur. [↩]
  6. Six euros seulement, on peut le commander sur HelloAsso, ça fait 9 euros avec les frais de port. Franchement si vous ne l’achetez pas vous êtes radin. Et ne venez pas vous plaindre quand il sera épuisé. [↩]

Chercher, trouver, et beaucoup perdre

septembre 19th, 2026 Posted in Non classé | 9 Comments »

Depuis cet été, lorsque l’on effectue une recherche avec Google, notamment si celle-ci a la forme d’une question, la réponse est produite par l’IA Gemini.
Google, très clairement, cherche à réagir à la disparition annoncée des moteurs de recherche, que le public délaisse au profit des IAs génératives1. Et c’est une tendance compréhensible : quand on veut une réponse à une question précise, le résultat fourni par les IAs actuelles peut être étonnamment concret et efficace, comme ici avec Google :

La réponse à une question que je me posais, un soir, dont je connaissais a priori la réponse mais sans être certain de mon fait à cent pour cent, car j’ai le souvenir de rapports très divers (amitiés plus ou moins distantes, conflits plus ou moins respectueux, rivalités plus ou moins amicales) entre les écrivains proéminents de l’époque — Hugo, Dumas, Balzac, Gautier, Sue, Stendhal, Sand &co. Je n’ai pas cliqué sur les liens proposés par Gemini pour vérifier ses affirmations mais elles correspondent peu ou prou à l’idée que je me faisais des choses, je les tiens donc pour vraies.
Je suis conscient que c’est la définition même du biais de confirmation.

Chaque affirmation est associée à des liens qui permettent, d’un clic, de savoir qui l’a émise et donc d’en évaluer la justesse. Et la synthèse proposée est suivie d’ouvertures quant aux questions annexes que l’on pourrait se poser : « Si vous le souhaitez, je peux effectuer une recherche approfondie sur… ». Parfois, c’est exactement la question qu’on aurait eue en tête, et c’en est presque vexant, comme lorsque Gmail nous propose de répondre « super, merci ! » à un e-mail alors que nous nous apprêtions à écrire « super, merci ! » : soit cela signifie que Google connaît par cœur nos automatismes et c’est inquiétant, soit cela veut dire que nous sommes parfaitement banals, soit les deux.
Parfois, Gemini propose des réponses extraordinairement à côté de la plaque, voire absurdes. Ainsi, alors que je cherchais une publicité des années 1980, Google/Gemini m’a affirmé avec aplomb qu’il avait existé une campagne de la RATP dont le slogan était : « les rames ne se cachent plus pour mourir », suivi d’un cours non-sollicité sur la fin du ticket de transport en carton. Ce genre d’hallucination est me semble-t-il assez rare, quoique plus gênante que les réponses « à côté de la plaque » telles que le Google traditionnel en fait2.

Hylas et les nymphes, par John William Waterhouse

Comme toujours face à un nouveau service numérique, je commence par me demander non pas si je suis d’accord ou non, mais quel effet il produit sur moi. Et dans le cas qui nous occupe, c’est affreux à admettre mais je m’habitue bien au « mode IA » de Google, je suis forcé en tout cas de constater que les réponses suffisent souvent et me font effectivement gagner du temps. Sans compter tous les cas où la puissance d’une machine capable de lire des kilomètres de texte en quelques secondes est précieuse : qui veut lire l’intégralité du code civil ou de la Bible pour retrouver tel point de droit, telle histoire dont on a un vague souvenir ?
Une autre partie de moi est opposée à ce système, pour plus d’une raison.

La question écologique

Bien entendu il y a les questions géopolitiques et écologiques liées à l’IA générative — mais laissons de côté ce point qui concerne l’IA en général, et surtout, qui a toujours concerné Google, car même dans son mode « traditionnel », le moteur de recherches consomme une quantité extravagante de ressources. Pour une unique requête, pas moins d’un millier de serveurs sont sollicités en même temps3, qui fournissent chacun une partie de la réponse et les annonces qui vont avec, avant d’agréger l’ensemble à la volée ; d’autres serveurs se chargent d’analyser et de stocker les requêtes et des informations sur les requérants ; et enfin, en amont, les robots de Google travaillent jour et nuit à lire le web, à l’indexer, à le stocker en cache, et à dupliquer toutes ces données pour qu’elles se trouvent au plus proche de ceux qui en auront besoin au moment où ils en auront besoin. Bref, la question des ressources est une question critique, mais n’est certainement pas une question neuve dans le cas de Google, et j’ai peur qu’il en aille de même avec les moteurs de recherche « écoresponsables », qui certes investissent une part de leurs revenus dans des projets environnementaux… mais recourent à Google ou Bing pour produire les réponses aux requêtes qu’on leur fait et donc, consomment encore plus.

Gravure de Thomas Rowlandson

La version « IA » de Google est sans doute4 plus dispendieuse encore, puisqu’on doit ajouter à tout ça l’entraînement initial du modèle (des milliers d’ordinateurs analysant des textes pendant des mois, la production de réponses rédigées et la consultation en temps de sites web. Je note néanmoins que les réponses de Gemini semblent être conservées, car à deux questions quasi-identiques on obtient des réponses parfois totalement identiques, et cela constitue a priori une économie de ressources. Par ailleurs, Google ne semble pas beaucoup utiliser le contexte de ses interactions avec des utilisateurs, le passif des requêtes (dont on suppose pourtant qu’elle sont conservées quelque part) n’est pas pris en compte5.

La question du pillage

C’est souvent difficile à expliquer mais je ne fais pas grand cas du « pillage » effectué pour l’entraînement des LLMs, car ce grief me semble reposer sur un malentendu : l’entraînement des LLMs consiste à analyser des milliards de textes, non pour en voler directement les informations ou le style, mais pour déterminer la probabilité statistique que tel mot suive tel autre dans un contexte donné6. Et à ma connaissance, l’entraînement de base ne produit qu’un modèle mathématique, les textes, eux, n’y sont pas stockés. Pour un tel entraînement, il faut disposer de textes bien écrits. Wikipédia est une source pour ce genre de choses, mais aussi les livres de cuisine ou de développement personnel, la grande littérature ou les articles de presse. Certes, la forme et le fond sont liés et peut-être qu’un LLM de base pourrait en quelque sorte réécrire sans le « savoir » et donc sans citer sa source un article de presse existant, ou (et ça, ça a été démontré par l’expérimentation) qu’une IA générative visuelle peut, en suivant un prompt ultra-précis qui l’y amène, refaire une image un peu comme dans la nouvelle de Borges où Pierre Ménard réécrit de fond en comble des chapitres du Don Quichotte de Cervantès, en y ajoutant l’influence d’auteurs plus récents mais en aboutissant pourtant à l’exact même texte7.

Affrontement entre les navires Serapis et Le Bonhomme Richard, le 22 septembre 1779
par Balthasar Frederic Loizel

Ce ne sera pas une idée très populaire chez certains mais pour moi, l’entraînement des LLMs8 ne relève pas plus du vol de propriété intellectuelle que l’entraînement au langage des bébés, qui écoutent parler les gens autour d’eux et structurent leur manière de parler et de penser en fonction de cet apprentissage9. Pour aller plus loin, je dirais que cette question de l’entraînement est même toute la beauté du principe même des LLMs, qui réussissent de manière brillante ce qu’une version plus sémantique de l’IA tente depuis soixante-dix ans10.

Mais on va le voir plus loin, dans le cas spécifique de Google, le vol, la plagiat, le parasitisme ou la concurrence déloyale, sont une réalité.

Les moteurs de recherche

Les trois questions qui me préoccupent immédiatement, qui sont intimement liées, sont celle de l’avenir même des moteurs de recherche, celle de l’avenir du web, et celle du préjudice subi par les créateurs de contenu, notamment les journalistes.
Je n’ai pas connu Internet avant le web11, mais je peux me vanter d’avoir plus ou moins vu naître les moteurs de recherche pour le web : Yahoo (alimenté à la main !), Lycos, et surtout Altavista qui semblait si supérieur à tous les autres. Et puis Google est arrivé, et a tout changé. Son système, plutôt simple sur le papier, qui consiste à évaluer la pertinence d’un site à l’aune du nombre des autres sites qui le mentionnent, a immédiatement montré sa puissance : le premier lien proposé était généralement le bon — je me souviens qu’on comparait l’efficacité d’Altavista et celle de Google sur le mot « White House » : avec Google, le site officiel de la Maison-Blanche arrivait en tête tandis qu’il fallait écumer des pages et des pages d’Altavista pour aboutir au bon lien. Bien sûr, ce principe était éminemment « hackable », et pour voir leur site bien placés, des gens — nous tous qui avions des contenus à diffuser en ligne — ont mis au point des astuces diverses : mots-clés cachés dans les pages (écrits en blanc sur fond blanc pour n’être lus que par le moteur de recherches), « fermes » de sites pointant les uns vers les autres, etc.

Dante et Virgile, par Gustave Doré

Google a répondu en complexifiant son algorithme et en imposant de facto un ensemble de « bonnes pratiques » aux webmestres. Et il ne s’est pas agi ici que de l’intérêt du public : si le logiciel Flash a été tué, c’est d’abord parce qu’il ne s’intégrait pas au business-model d’Apple (il aurait pu permettre de produire des applis hors de son écosystème) mais surtout parce qu’il pouvait nuire à la régie publicitaire Google Ads, et que pour cette raison, Google a sciemment défavorisé le référencement des sites réalisés avec Flash. Don’t be evil, qu’ils disaient. Quoi qu’il en soit, Google est vite devenu, et resté, le principal moteur de recherche dans le monde (neuf requêtes sur dix), et ses deux principaux concurrents, Bing et Baidu, en sont directement inspirés. Et nous, usagers, avons appris à nous entendre avec Google. À savoir par avance ce que nous pouvons lui demander et comment, à nous repérer rapidement dans la première page de réponse,…

Mais voilà, arrivés à la fin de l’an IV de ChatGPT, la popularité des moteurs de recherche « traditionnels » faiblit, car cela fait longtemps que ce que l’on demande à un moteur de recherche ce n’est pas forcément l’adresse d’un site web, mais bien souvent la réponse à une question. Les sites web proposés par un moteur de recherche ne sont souvent qu’une étape vers la réponse à une interrogation telle que « comment savoir si j’ai un orteil cassé ? » ou « à qui demander le formulaire 276R ? » ; etc. Et pour cet usage, des IAs telles que ChatGPT ou Claude fournissent des réponses plus immédiates puisqu’elles sont désormais capables d’effectuer des recherches sur Internet et de synthétiser les documents qu’elles trouvent.
Nous économisons un clic. Bien. Mais cela a un prix.

La fin du web

Avec ses réponses, Gemini retourne totalement la vocation initiale des moteurs de recherche. Le lien vers un site web n’est plus ce qui est fourni comme résultat à une requête, ce n’est plus le but, c’est ce qui est produit comme justification, comme caution pour une somme d’affirmations péremptoires, presque une manière de se défausser. Une minuscule icône nous informe que si Gemini est si sûr de lui, c’est qu’il a lu un truc sur un site gouvernemental ou dans un magazine. Et nous ne cliquons même pas pour vérifier s’il a bien lu, bien compris l’article qui est censé légitimer ses affirmations, le lien est cliquable, certes, mais il est là pour nous dispenser de lire, exactement comme le font les mentions du genre « TVA non applicable conformément à l’article… ».
En bref, le web devient le carburant de Google/Gemini, qui perd son rôle de guide, n’est plus là pour nous orienter mais au contraire pour nous dissuader d’aller plus loin. L’explorateur qui guidait les voyageurs s’est transformé en garde-champêtre.

Perdu avec son équipage dans l’archipel russe de Nouvelle Zemble, l’explorateur hollandais Willem Barentsz avait démonté son bateau pour se construire une maison et y passer l’hiver. Il y est mort mais ses compagnons ont pour la plupart survécu. Gravure par Théodore de Bry.

Pour un blogueur comme moi, c’est dommage. Si vous n’êtes pas en train de lire ce texte, c’est que Google l’a lu pour vous, en a tiré ce qu’il voulait, et ne vous a pas demandé d’aller vous renseigner plus avant. Si vous êtes en train de le lire, c’est en faisant partie d’un groupe qui rabougrit à vue d’œil. Je ne connais pas les statistiques de fréquentation de mes sites mais les derniers chiffres généraux que j’ai vu passer montraient une véritable chute de la fréquentation des sites web. Pour un blog amateur comme le mien, ce n’est pas très grave, parfois je n’écris que pour moi-même, pour me relire dans quelques années. Mais pour les sites de presse en ligne, dont le modèle économique est fort précaire et dépend directement de la fréquentation, c’est potentiellement tragique.
Bien entendu, l’évolution de Google n’est que le dernier clou du cercueil du web, la dernière trahison, car les réseaux sociaux ont déjà énormément œuvré à capter le public du web et son contenu. Et dans le cas spécifique de Google, la création de Google News avait été un coup dur pour les médias d’information, aboutissant à des procès, des accords, des taxes, et c’est peut-être ce qui se produira en réponse à la fonction IA de Google.

Et il y a pire

Plusieurs enquêtes internationales ont mis à jour l’extraordinaire activité des réseaux de propagande poutinophile sur Internet : des milliers d’articles, chaque jour, sont publiés sur des sites divers, non seulement pour distiller un discours enthousiaste saluant la « troisième grande guerre patriotique » (après la guerre contre Napoléon et celle contre Hitler) que mène Vladimir Poutine en Ukraine, mais aussi et surtout pour déstabiliser les pays occidentaux au moindre prétexte en y attisant des conflits sociétaux et communautaires. Antisémitisme, identité de genre, bien sûr, mais aussi les crises ponctuelles comme l’affaire des migrants marocains de Ceuta, qui aurait suscité au moins 23 000 articles publiés en quelques jours par un réseau de sites web fantômes. Des sites web fantômes, au sens où la plupart n’a strictement aucun lecteur. Cette énergie n’est pourtant pas dépensée en vain, car ce n’est pas vous ou moi que les services de désinformation russes veulent convaincre : c’est ChatGPT, Claude, Gemini et Grok.

Grok, ChatGPT, Claude et Gemini, par le russe Victor Mikhailovich Vasnetsov.
Notons que si les géants de l’IA nous préparent une Apocalypse, ce n’est pas celle dont ils se vantent actuellement : l’appel qu’ils se lancent à eux-mêmes de freiner le développement d’une IA qui deviendrait incontrôlable est plus un argument de vente (« notre technologie est dangereuse, financez-nous et ce sera vous le danger ») dans une période financière critique (avec des entrées en bourse qui peuvent potentiellement faire éclater la bulle IA) qu’autre chose.
C’est pour tout le reste qu’ils sont dangereux : écologie, emploi et libertés publiques.

Je ne doute pas que pendant les prochaines élections, nous passerons un temps considérable à demander à tous ces services si telle ou telle affirmation émanant de tel ou tel candidat est fondée, ou à nous renseigner auprès d’eux sur la position de tel ou tel parti sur tel ou tel sujet. Il est bien possible que les réponses seront largement infléchies par les manipulations que j’évoque ci-avant, pour lesquelles la masse fera loi : que vaut un unique article du Guardian, fruit de semaines ou de mois d’enquête, parfois prudemment ignoré par ses confrères, face à des milliers de sites qui servent à rendre les faits et leur interprétation illisibles, ou à les forger purement et simplement ? Rappelons que la Russie, pays qui pratique sur notre sol des actions hostiles (sabotages, cyberattaques) et a montré sa capacité à faire de l’ingérence politique dans tous les pays d’Europe soutient (ou tient ?) financièrement le premier parti d’extrême-droite français. Le pouvoir russe utilise ses réseaux « Pravda » et « Rybar » pour influencer les IAs étasuniennes, qui sont quant à elles détenues par des sociétés souvent favorables au même bord politique. Au secours.
Avec l’Agentic AI (en français « IA agentique », mais « IA agissante » eût pu être plus clair), ce n’est pas seulement d’articles que nous allons être submergés, c’est aussi d’interactions factices : « likes », commentaires et interlocuteurs mécaniques qui nous donneront l’impression d’être entourés de milliers de personnes différentes qui expriment toutes les nuances possibles d’opinions que nous ne partageons pas. L’Humain étant un animal social, attentif à l’opinion générale et affecté par le sentiment qu’il en a, un tel effet de foule qui peut convaincre celui qui a peur de rester seul ou en tout cas démoraliser, démotiver, celui qui croit l’être.

Que faire ?

Dès que Google a déployé son « aperçu IA », les utilisateurs se sont vus proposer quelques aménagements pour contourner cet outil, comme l’utilisation d’extensions dédiées ou le fait d’ajouter -noIA aux requêtes. Ces tactiques permettent de continuer à utiliser Google à l’ancienne, mais, sauf à être massivement employées, ne changent rien au problème de fond, qui est un pourrissement total du web, dont les contenus sont amenés à n’être plus produits et lus que par des machines, quand ils ne sont pas des pièges déguisés en sites officiels ou en sites de téléchargement pour escroquer les étourdis.

La charge des cuirassiers de la grande armée, par Giuseppe Rava.
Entre les casques et les épées, ça devait faire un bruit de casserole, non ?

Je suis nostalgique de l’époque des « home-pages », quand le web français était peuplé de quelques dizaines de milliers de chercheurs (surtout) qui utilisaient un espace privé de leur labo pour partager leur passion pour la philatélie ou que sais-je. Ce n’est pas le web, mais je suis nostalgique de Usenet, ce système unifié de forums qui permettait aux amateurs de ci ou ça de se regrouper à un même endroit. Je suis nostalgique de l’époque où chaque fournisseur d’accès offrait à ses abonnés quelques méga-octets d’espace pour héberger une « page perso », comme on disait. Je me souviens de Mygale.org, installé un étage au dessus de ma salle à l’Université Paris 8 et créé par un étudiant en maîtrise. Je suis nostalgique des blogs, bien sûr, même de ceux que je regardais avec dédain, les Skyblogs, Overblogs et autres, tellement laids, mais où tout un chacun pouvait faire vivre ce qui l’animait et rencontrer ses semblables. Je suis nostalgique de l’époque où Internet était un espace de partage relativement libre et ouvert, avant que des machines de guerre tel Facebook n’en figent les modalités d’interaction, à leur profit exclusif.

Un atelier de tailleurs, issu de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert.

Je ne sais pas si le web d’antan reviendra, ou plutôt, je ne sais pas si nos prochaines « zones d’autonomie temporaire » se trouveront sur Internet. Je ne sais pas si Internet peut être sauvé. J’aimerais beaucoup que cela se puisse, car j’ai profondément aimé Internet.

À mon petit niveau, voilà ce que je vais faire : je vais continuer à poster des contenus personnels, avec mes idées, ma voix, sur ce blog bien sûr mais aussi ailleurs, en commentaire à d’autres blogs, par exemple. Et mes articles se finiront en queue de poisson si j’en ai envie, ou dérivant subitement sans prévenir. Et ils seront beaucoup trop longs, ils n’auront pas l’efficacité moyenne d’un post de chatGPT. Et je publierai des images hors-sujet si j’en ai envie, pour que les gens se demandent pourquoi je les ai mises là où je les ai mises. Et je m’efforcerai d’aller lire les contenus eux aussi personnels publiés par d’autres et qui portent leurs idées, avec leur voix, leur fantaisie, leur poésie, leurs lubies. Je tenterai d’être curieux, de m’intéresser aux sujets dont je n’ai jamais entendu parler. Et j’achèterais des livres faits par de vrais gens, pour de vrais gens, et des fanzines agrafés à la main. Et j’irai me promener, souvent. Je fais déjà tout ça, bien sûr, mais à présent j’aurai une raison : tenter de sauver quelque chose, même si je ne sais pas exactement quoi.

  1. Notons que si Google a pu sembler en retard sur OpenAI et Anthropic, c’est un groupe de chercheurs de chez Google qui a lancé la course aux Large Language Models avec le papier Attention is all you need, en 2017. [↩]
  2. Par exemple lorsqu’on cherche l’affiche d’un film un peu obscur et que Google Images nous noie sous les images d’un produit électroménager homonyme. [↩]
  3. Source : Gemini [↩]
  4. Il est éminemment difficile de comparer avec précision les impacts écologiques comparés des différents systèmes, que l’on parle de moteurs de recherche, de LLMs ou de services de streaming : les différentes sociétés concernées mènent elles-mêmes des programmes de recherche pour tenter d’y voir clair. Les comparaisons en heures d’éclairage avec une ampoule 100W ou un litre d’eau frappent les esprits mais sont généralement absurdes. Je me contente donc ici de faire des déductions en partant du peu que je sais.
    Un fait intéressant à connaître : beaucoup de constructions de centres de données ne répondent pas à un besoin actuel mais font le pari d’une fuite en avant effrénée… [↩]
  5. Contrairement à ChatGPT, qui peut savoir avec trois mots que ce dont je lui parle fait écho à des questions abordées trois mois plus tôt. [↩]
  6. Certaines personnes se rassurent au sujet des LLMs en se disant qu’ils ne « pensent » pas, que ce sont des machines qui ne savent rien faire de plus que de régurgiter un contenu statistique. Ce n’est plus vrai. Afin d’éviter d’être mis en échec par des questions arithmétiques ou logiques où répondre par une probabilité est absurde (« combien fait douze fois trois moins six », « quelle est la couleur du cheval blanc d’Henri IV »), les outils tels que chatGPT sont bien plus que des LLMs, ils sont visiblement connectés à des modules de calcul, d’inférence logique, ils sont équipés de « verrous » qui permettent d’esquiver des réponses philosophiquement ou pénalement problématiques, ils répondent selon un « persona » déterminé, dans un contexte, en connexion avec l’ensemble du web… Il est évident que ce sont des machines n’éprouvent pas d’envie et ne disposent pas de conscience (quoique ça veuille dire), mais leurs réponses ont parfois de quoi nous troubler. Enfin c’est le cas des chatBots « littéraires ». Les chatBots vocaux, qui sont concentrés sur la réactivité, sont plus faciles à ridiculiser. [↩]
  7. On trouve la nouvelle Pierre Ménard, auteur du Quichotte dans le recueil Fictions. Notons qu’il existe un écrivain actuel du nom de Pierre Ménard : c’est un pseudonyme en hommage au personnage de Borges. [↩]
  8. Et je ne parle vraiment que de l’entraînement initial, qui sert à produire le modèle vectoriel. À l’usage ensuite, les chatBots peuvent tout à fait aller piller des contenus ici ou là et les paraphraser. [↩]
  9. Je pense subitement à l’horrible expérience menée par l’empereur du Saint-Empire Frédéric II de Hohenstaufen, au XIIIe siècle, qui, voulant découvrir le langage originel de l’Humanité (Adam parlait-ils grec, latin, hébreu ?…) avait demandé qu’on élève des nourrissons orphelins sans leur parler. Les bébés seraient tous morts assez rapidement, ce qui pour les psychologues qui ont relayé ce récit, prouve surtout que les interactions sont indispensables aux nouveaux-nés. [↩]
  10. Soixante-dix ans si on date la naissance de l’IA en 1956. Je remonterai bien plus loin pour ma part, avec au moins deux millénaires et demi de tradition philosophique ou linguistique pour comprendre (et donc à terme automatiser) les règles de la logique et du langage. [↩]
  11. J’ai connu le web alors qu’il avait encore des concurrents — Gopher, WAIS et Archie. J’ai aussi connu l’époque où on pouvait acheter des livres contenant les liens les plus intéressants d’Internet, etc. [↩]

[Cycle de conférences] Fin

septembre 7th, 2026 Posted in Après-cours, Conférences, Pas gai | 1 Comment »

Je m’apprêtais à annoncer le programme de mon cycle de rencontres Littératures Graphiques Contemporaines pour la quinzième fois. Trois artistes avaient d’ores et déjà accepté et fixé des dates, et trois autres étaient en cours de recrutement…

Mais patatras !, j’apprends jeudi dernier que mon département, comme cela se fait en ce moment dans toutes les universités de France — rien de bien original —, cherche à rogner sur chaque dépense… Alors on nous dit qu’il faudra rémunérer les invités deux fois moins bien que le trois-fois-rien qui leur était jusqu’ici proposé ; qu’il faudra sans doute leur faire accepter d’attendre la prochaine année budgétaire pour être réglés ; qu’il faudra peut-être inviter moins de gens et remplacer les séances de rencontres par des cours ; ou pourquoi pas trouver des invités qui acceptent de ne pas être payés du tout (mais qui devront remplir un énorme dossier pour bénéficier de ce privilège d’être bénévole)1. Bien sûr, on peut protester, discuter à divers niveaux de hiérarchie, faire valoir l’importance qu’il y a, pour les étudiants, à rencontrer des professionnels des métiers qui les intéressent… Mais je n’ai pas eu envie de faire durer le supplice, j’ai écrit à mes invités que tout était annulé, tant pis, il n’y aura pas de quinzième saison. Et si un jour je m’y remets, ce ne sera sans doute pas dans ma bonne vieille université2.

Contrairement à mes collègues titulaires, j’ai le luxe de pouvoir quitter le navire plutôt que de tenter de négocier, discuter, repenser, et tout faire pour garder à flot un navire malgré des voies d’eau de plus en plus nombreuses et pénibles à écoper.
Et je ne sais pas ce que ça sera une fois passée l’élection présidentielle.
Bon courage chers amis et collègues3.

Ces dernières années, j’avais ma routine : déjeuner avec mes invités pour entamer la conversation, puis monter ensemble en métro à l’Université (un dédale du fait de travaux, impossible de s’y repérer sans guide), et passer une heure et demie ou deux à évoquer la philosophie et le parcours d’artistes qui utilisent l’image pour raconter, devant une assemblée toujours plus nombreuse : cinquante étudiants inscrits en 2025-2026 ! Certains venaient avec des questions très pointues, et d’autres n’osaient rien demander, si ce n’est parfois des points très concrets : « ça rapporte combien par mois ? ». Pour valider le cours, les étudiants devaient prendre des notes dessinées. Je ne l’ai jamais encouragé mais certaines séances se terminaient par des séances de dédicaces. Parfois aussi, des étudiants venaient montrer leur propre production aux invités, histoire de recevoir des conseils personnels. Certaines séances ont eu droit à leur « after », dans le métro pour rentrer à Paris.

J’ai sciemment refusé les propositions qu’on m’a faites de capter les séances. Je voulais que mes invités se sentent libres de leurs propos, n’aient pas à surveiller leurs paroles pour la postérité. De ces séances ne resteront donc que les photos que j’ai parfois eu la présence d’esprit de faire, les dessins réalisés par les étudiants, et nos souvenirs à tous.

Je remercie les soixante-dix-huit invités4 qui nous ont fait le bonheur de leur présence entre 2011 et 2026 dans des conditions parfois baroques (blocages, pannes de chauffage, covid, bruits de travaux…) : Cizo, Isabelle Boinot, Agnès Maupré, Papier gâché (Volker Zimmermann et Bastien Contraire), Loo Hui Phang, Nine Antico, Thomas Cadène, Singeon, Marion Montaigne, Benjamin Renner, Xavier Guilbert, Aude Picault, Lisa Mandel, David Vandermeulen, Gabriel Delmas, Laurent Maffre, Ina Mihalache, Pochep, Charles Berberian, Geneviève Gauckler, Daniel Goossens5, Paul Leluc, Nathalie Van Campenhoudt, Julien Neel6, Delphine Maury, Étienne Lécroart, Clémentine Mélois, Thomas Mathieu, Jean-Yves Duhoo, Jul’ Maroh, Isabelle Bauthian, Boulet, Dorothée de Monfreid, Gilles Rochier, Kek, Colonel Moutarde, Pauline Mermet, Tiphaine Rivière, Thomas Ragon, Laetitia Coryn, Stéphane Oiry, Sébastien Vassant, Ronan Lancelot, Héloïse Chochois, Aurélia Aurita7, Gaby Bazin, Antoine Sausverd, Fred Boot, Appollo, Anne Simon, Gwen de Bonneval, Mélaka, Sophie Guerrive, Jonathan Hagard, Nylso, Jean-Philippe Garçon, Anne Teuf, Marie Dubois, Hélène Bruller, Pascal Valty, Wandrille, Béhé, Natacha Sicaud, Léa Murawiec, Jean-Christophe Menu, Sophie Darcq, Philippe Morin, Claire Bouilhac, Stanislas Gros, Béatrice Lussol, Morvandiau, Sophie Savapa, Ilan Manouach, Claire Braud, Laurent Lolmède et Magali Le Huche. Je remercie aussi Claire Wendling, qui fut la toute première personne que j’ai invitée à rencontrer mes étudiants, il y a vingt-cinq ans. Cela ne s’inscrivait dans aucun cadre, aucun cycle, mais ça a été un peu le début de tout. Je remercie particulièrement Ronan Lancelot, qui a accueilli mes étudiants à quatre reprises dans la galerie Huberty et Breyne (dont une fois où Mathias Lehmann, qui y était exposé, s’est joint à nous). Aussi Renaud Chavanne, qui nous a permis d’organiser une séance au SoBD. Au Centre Mazet et à la maison des sciences de l’Homme qui nous ont dépanné de la même manière. Je remercie Florence Cestac, qui aurait de quoi être vexée de la manière dont mon administration a refusé qu’elle soit invitée (honte éternelle pour moi), au motif de son âge8. Je demande pardon aussi aux quelques invités, car je sais qu’il y en a, qui ont renoncé à être payés, voyant les justificatifs absurdes que leur réclamait l’administration des mois après leur intervention.
Je remercie enfin Anne Masse, Pierre Volto et Joseph Falzon qui avaient accepté l’invitation cette année, ainsi que toutes celles et ceux qui ont failli venir mais ne l’ont pas pu pour des raisons logistiques9 ou administratives, ou qui étaient sur ma liste pour des années à venir, je ne vais pas les nommer ici, la liste serait très longue.

Et je remercie les centaines d’étudiants qui ont assisté à ce cycle de conférences au fil des années, en espérant avoir ouvert ceux qui ne les connaissaient pas à des pratiques et des esthétiques intéressantes, et à des personnalités tout aussi intéressantes.

— FIN —

  1. Depuis quelques années, l’Université s’était pas mal professionnalisée dans l’accueil des intervenants, mais au prix d’un copieux dossier à remplir en amont, avec entre autres l’obligation de produire un extrait de casier judiciaire ! Apparemment les bénévoles doivent subir le même traitement [↩]
  2. J’ai commencé à étudier à Paris 8 en 1993, j’y ai travaillé pour la première fois en 1995, avec un statut plus-que-précaire, puis j’ai eu un poste de semi-titulaire (« maître de conférences associé ») en 2001, qui est devenu un poste de contractuel entre 2017 et 2023… J’ai ensuite voulu conserver une charge de cours pour animer ce cycle de conférences. Mais cette fois je crois que c’est bien fini. [↩]
  3. On a et au aura de plus en plus besoin de courage aussi en écoles supérieures d’art, j’en ai peur. [↩]
  4. Je peux raconter comment j’ai choisi mes invités : puisque ce cycle de conférences servait à amener des professionnels face à des artistes en devenir, je voulais des gens ayant des carrières très différentes, allant de gens très underground à des grands-prix de la ville d’Angoulême (la médaille Fields de la BD quoi), de carrières à peine ébauchées, avec un premier livre, et de carrières accomplies. Parmi les personnes invitées il y a aussi des gens de domaines un peu annexes à la création, évoluant dans la recherche ou dans l’édition. Je me suis imposé une stricte parité de genre, ce qui est devenu de plus en plus facile avec le temps, sans doute parce que le nombre d’autrices progresse, peut-être parce que le syndrome de l’imposteuresse recule (combien d’autrices géniales me disaient, au début, « ah moi, je n’ai pas grand chose à raconter »), et peut-être aussi parce que, le temps passant, je ne suis plus un inquiétant mec inconnu qui envoie un e-mail. [↩]
  5. Sans doute la séance la plus bizarre de toutes. Daniel a commencé en disant : « bon, j’ai publié des trucs, c’est pas très intéressant, maintenant, parlons de vous : qu’est-ce que vous attendez de la vie, de vos études,…? ». Et c’est parti pour deux heures sur les étudiants et pas l’invité ! [↩]
  6. Une fois j’ai rêvé que Julien acceptait de participer au cycle de conférences. Le lendemain, tenant mon songe pour vrai, je l’ai annoncé dans mon programme pour l’année. Respectueux des rêves, passée la surprise, Julien est bel et bien venu, de loin et à ses frais. Une jolie après-midi. Pour tout arranger, c’était les vacances, il y eu très peu d’étudiants, mais pour eux, ce fut du caviar. Julien nous a présenté quelques pages, dessinées dans le train, qui reprenaient un rêve qu’il avait fait la veille, où il imaginait l’accueil qu’il allait recevoir… [↩]
  7. Joli souvenir, après la séance, d’être allés tous les deux au cimetière de Montmarte voir la tombe de Claire Bretécher, qui venait de mourir — et qui en fait n’était pas encore arrivée, nous n’avons trouvé que la sépulture de son époux, Guy Carcassonne. [↩]
  8. En 2025, elle a sorti un album autofictionnel intitulé Elle ne fait pas son âge, mais bien d’autres choses. [↩]
  9. l’Université refusait notamment de défrayer les invités : rémunérés, oui, mais pas question de payer un billet de train. « Il y a suffisamment de gens intéressants à Paris », m’avait-on dit un jour. [↩]

[parution] Darwin parmi les machines

septembre 3rd, 2026 Posted in Non classé | No Comments »

Samuel Butler (1835-1902) est un auteur singulier. Il n’a réussi à être ni peintre ni musicien, comme il le souhaitait, ni évêque comme il y était destiné. Rentier sans le sou, intellectuel solitaire, il a publié la plupart de ses écrits à compte d’auteur, presque toujours anonymement ou sous pseudonyme, et presque toujours sans public. Son registre de prédilection était l’essai mais ce sont ses deux romans qui sont passés à la postérité : Ainsi va toute chair, satire de la société victorienne (et de sa propre famille) publié après sa mort ; et Erewhon (1872), récit de monde perdu et utopie sarcastique à la manière de Jonathan Swift, dont le succès — le seul qu’il eût jamais — a d’abord été le fruit d’un malentendu, ses lecteurs ayant cru qu’il s’agissait de la suite d’un autre livre anonyme paru un an plus tôt, The Coming Race1.

Parti élever les moutons en Nouvelle-Zélande en 1859, Butler a vu son monde chamboulé par la lecture de On The Origin of Species, de Charles Darwin, publié quelques semaines après son départ pour les antipodes. Acquis à la notion de l’Évolution des espèces et de celle de la sélection naturelle, il a publié un article dans The Press2, intitulé Darwin parmi les machines, qui propose une extension audacieuse à la théorie de l’Évolution : au Minéral, au Végétal et à l’Animal viendra s’ajouter un nouveau règne, celui de la machine. Créée par l’Humain, elle en deviendra maîtresse.
Dans un article suivant, Lucubratio Ebria, Butler revient un peu en arrière et affirme que l’Humain et la machine sont destinés à co-évoluer. Ces deux articles, publiés sous le masque de la fantaisie, nourriront Le livre des machines, une partie du roman Erewhon qui a marqué, parmi d’autres, Gilles Deleuze et Frank Herbert.

Puisque Darwin parmi les machines et Lucubratio Ebria n’avaient pas été traduits en français — du moins le pensais-je, à tort —, je m’y suis attelé. J’ai découvert depuis que d’autres l’avaient fait avant moi ou s’apprêtaient à le faire, quoique les titres donnés aux livres ne permettent pas toujours d’être certain de leur contenu3. Je n’ai pas lu ces traductions, et je ne sais pas ce que vaut la mienne en comparaison, mais après tout je ne suis pas traducteur4 et dans mon idée l’intérêt du livre est ailleurs, il est dans la postface, de ma plume, qui s’intéresse à la pensée de Samuel Butler, à sa généalogie, à ses hésitations (il rejettera un temps Darwin), et à sa postérité. Ce livre est prêt depuis des années, j’avais annoncé sa parution incessante lors d’une conférence il y a un an et demi, mais pour de nombreuses raisons, la sortie de l’ouvrage a été repoussée.

ma présentation du livre, avec un an et demi d’avance, en mars 2025, à l’invitation de Roméo Agid, directeur du programme de recherche CITE (Corps, Images, Technologies, Environnements) à l’école de Condé.

Mais le voici, il fait quatre-vingt pages, a pour couverture une illustration réalisée expressément par Estelle Bordet5, et est mis en page par moi-même en css-to-print, c’est à dire sans utiliser de logiciel dédié. Rien que pour ça je pense mériter la Légion d’Honneur (que je refuserai, évidemment, comme il est de bon ton de le faire).
Le tout premier lecteur du livre est une machine : j’ai demandé à ChatGPT ce que lui inspirait le texte et il m’a fait une réponse assez étonnante qui se trouve en conclusion de l’ouvrage.
Darwin parmi les machines est publié dans la collection Robot-Poète des éditions Ateliers Geeks6 et ne vaut que six euros. Ce livre, à tirage modeste, n’a pas de diffuseur et n’est donc pas proposé par votre librairie préférée7.
On peut se le procurer en passant commande sur HelloAsso8.

Darwin parmi les machines, par Samuel Butler
édité par Ateliers Geeks, collection Robot-Poète
ISBN 9782958902612
6 euros

  1. The Coming Race, publié anonymement en 1871, est un roman tardif de l’auteur de The Last Days of Pompeii, Edward Bulwer-Lytton [↩]
  2. The Press, publié à Christchurch depuis cent-soixante-cinq ans, est un des principaux quotidiens de Nouvelle-Zélande. Il a été fondé un an après l’arrivée de Butler aux antipodes. [↩]
  3. Détruisons les machines, éd. ‎ Le Pas de Côté 2013 ; La prophétie des machines, éd. Dandelion, annoncé pour décembre 2026 ; et enfin Darwin parmi les machines: Et autres textes néo-zélandais, Hermann 2014. Ce dernier ouvrage, vendu depuis un an sur la plate-forme Cairn, qui constitue une somme scientifique visiblement très complète. [↩]
  4. J’ai tenté de garder le ton de Samuel Butler. Je suis souvent un peu perturbé par sa ponctuation et notamment son emploi du point-virgule qui n’est pas le mien. Je ne suis pas sûr que ma traduction soit supérieure à celle que ferait un LLM actuel. [↩]
  5. Estelle Bordet a étudié l’illustration à Angoulême et le design graphique à l’école d’art du Havre. Elle s’est toujours intéressée à l’illustration naturaliste et il m’a semblé naturel de lui proposer de participer à cette aventure. [↩]
  6. Ateliers Geeks est une association d’éducation populaire qui relie culture numérique et création artistique. Ce livre est sa seconde publication après celle d’un texte rare de Boris Vian, Un robot poète ne nous fait pas peur. [↩]
  7. Les libraires qui souhaiteraient pouvoir proposer ce petit livre à la vente peuvent bien évidemment me contacter pour réfléchir à une solution : jnlafargue, chez gmail. [↩]
  8. pensez à indiquer des frais de port, sauf si vous habitez dans ma ville ou que nous avons une raison de nous croiser en « live » ! [↩]

Dessiner, c’est penser, la preuve par l’IA

juillet 31st, 2026 Posted in Design, IA, Images | No Comments »

On se souvient de la formule de Léonard, La pittura è cosa mentale — la peinture est une chose cérébrale. On sait que le dessin (tracé graphique) et le dessein (intention) ont longtemps été un seul et même mot, et que cette double-signification survit dans le mot design.

J’aime rappeler l’histoire des champignons dessinés (ici, extrait du Larousse Médical de 1912) qui évitent plus d’intoxications que les champignons photographiés1 : une photo représente un objet singulier à un moment donné, soumis à un éclairage particulier, qui produira des couleurs particulières2, tandis qu’un dessin est une synthèse.

On peut parler du dessin en tant que synthèse, mais aussi en tant que matière poétique et sensible : si on bouge un trait de quelques microns, ce ne sera plus le même trait, une expression, un regard, changeront totalement et le sens du dessin aussi. Et il se passe des choses encore plus fines et plus difficiles à analyser dans les variations et les irrégularités du trait, et autres paramètres de texture.
Les IAs génératives permettent, par la négative, de vérifier tout cela.
Depuis quelque temps, un nouveau type d’images générées par IA est apparu : les dessins didactiques plus ou moins humoristiques, comme celui-ci, que j’ai attrapé au hasard sur Facebook :

Dessin trouvé sur Facebook, posté par une personne qui évoque les questions de modèles en météorologie. Je n’ai pas d’avis sur l’expertise de cette personne ou la pertinence de son analyse.

Ou encore celui-ci, publié par le site Actualitté, qui a fait couler beaucoup d’encre numérique, car pour de nombreux lecteurs de ce site il est douloureux de voir un média professionnel respecté produire ce genre d’image plutôt que de recourir au talent de professionnels de l’illustration :

Illustration pour l’article Rentrée littéraire, lisez mais laissez les lecteurs lire, bordel ! (L’humeur de Morris), sur Actualitté.

Je m’empresse de rappeler que je n’ai personnellement pas de problème avec l’idée d’utiliser une IA générative pour produire des images — tout en étant conscient des externalités négatives diverses qui accompagnent cette technologie : consommation énergétique, destruction potentielle des métiers (emplois comme savoir-faire), prolifération exponentielle d’images sans intérêt et pillage de droits d’auteur3. Ce qui fera la différence entre une œuvre « IA » valable et une autre, c’est si on voit l’autrice ou un l’auteur derrière ladite œuvre.

Une gravure politique de William Den (1792). Très bavard (signes, allégories, caricatures, dialogues, titre, légende, inscriptions diverses), comme souvent chez cet auteur mineur du dessin politique britannique du XVIIIe siècle.

Mais en tout cas, ces dessins sont relativement incompréhensibles. Surchargés d’informations, d’écritures, ils ne parviennent jamais à provoquer une lecture évidente. Ils me font penser à la préhistoire du dessin éditorial au XVIIIe siècle (qui a vite découvert l’efficacité, avec par exemple James Gillray) ou aux dessins les moins lisibles de Plantu.

Un pastiche de la série Dallas, par Mort Drucker dans Mad Magazine. Dans cette grande image pleine de texte, l’œil est invité à se promener de manière séquentielle et n’est pas déçu, chaque phylactère est un gag, les caricatures sont savoureuses et les détails ajoutent de la drôlerie.

Un dessin peut être chargé en signes et en texte de manière volontaire, je pense, au hasard, aux double-pages de Jack Davis et de Mort Drucker dans Mad Magazine — héritières peut-être des grandes pages d’Outcault, qui fourmillent de détails —, ou dans un genre complètement différent, à certaines planches de Francis Masse. Plus on les regarde et plus on découvre, et le fait même de se perdre dans le dessin provoque une forme de plaisir.

Un dessin, lorsqu’il est bon, est conçu non pour ressembler à un dessin (ce que l’IA fait assez bien désormais), mais pour produire un effet sur celui qui le regarde. Un effet sensible et/ou intellectuel : délectation, jeu, émotion, rire, compréhension, information,…
Pour l’instant, et malgré les milliards d’images dont elle est nourrie, l’IA seule ne sait faire cela. Ceux qui ont un propos à transmettre mais croient pouvoir remplacer un artiste par un outil se retrouvent avec des ouvrages ineptes, illisibles, d’une facture « professionnelle », mais auxquels il manque tout ce qui fait l’art : décider, réfléchir, regarder. Le problème n’est donc pas tant l’outil que ce qui se trouve, comme on dit, entre la chaise et le clavier.
Quelque part, l’Intelligence Artificielle générative démontre que l’art ne se résume pas à l’habileté, et confère même une valeur supérieure à des œuvres apparemment relâchées ou nonchalantes en montrant ce qu’elles conservent d’inimitable.

  1. Ma source pour cette anecdote est le livre La Perspective, par Philippe Comar, en Gallimard-Découverte. [↩]
  2. Bien entendu les photographes de talent peuvent produire eux aussi des images synthétiques et réfléchies, mais en tout cas il ne suffit pas d’une captation mécanique, faussement objective du fait de son caractère automatique, pour que la photo surpasse le dessin ou le tableau. [↩]
  3. Sur la question des droits d’auteur, les artistes vent-debout contre l’IA me semblent parfois confondre plusieurs questions : que des milliards d’images soient employées, avec ou sans l’accord formel de leurs auteurs pour entraîner les modèles ne relève pas plus de la contrefaçon que le fait de visiter des musées, pour un artiste, ne constitue une forme de pillage. En revanche si on demande à l’IA de faire « à la manière de », on tombe dans le parasitisme. [↩]

Aux grands slops, la Patrie reconnaissante

juillet 16th, 2026 Posted in IA, Les pros | 2 Comments »

Je tombe sur une toute récente série France Télévisions qui entend convaincre le spectateur qu’il y a, dans notre pays, des gens de valeur, des gens bourrés de talent MÊME SI ils sont étrangers. Diffusée le jour de la fête nationale, la série Une vie en France est constituée de vingt portraits de français d’adoption qui se sont illustrés dans un domaine ou un autre au point de rendre le peuple français fier d’eux1. Ça part d’un bon sentiment mais le résultat est curieux à plus d’un titre.

Le générique de fin, qui ne cache pas l’emploi d’IA générative — c’est écrit deux fois —, est problématique jusque dans le travail de composition typographique, avec une fonte sérif qui se veut élégante mais qui est aussi low-cost, puisque l’accent sur le é a clairement dû être ajouté, ce qui signale généralement les fontes médiocres. Les barres latérales des « t » sont par ailleurs trop fines et invisibles dans ce format, on lit « élrangers » et « fonl ». Par ailleurs on me fait remarquer que le drapeau tricolore doit être levé avec la bande bleue du côté du mât, et non la rouge.

Le premier point qui saute aux yeux, c’est le recours systématique à l’IA générative. L’unique image d’une autre nature est un portrait photographique montée en conclusion de chaque vidéo. Au moment où les artistes visuels craignent d’être remplacés par des systèmes informatiques2, il est un peu triste de voir que l’audiovisuel public a fait le choix de produire une série qui a une rédactrice, trois réalisateurs et trois producteurs, mais aucune direction artistique, pas de spécialistes de l’animation, du montage, et même pas de personne compétente en iconographie, comme on va le voir plus loin.
De la part de France Télévision, ce choix est lourd de sens.

Je défends l’utilisation de l’IA en art, car je connais des artistes qui en ont une pratique pertinente, expérimentale, pensée, qui ne cherchent pas à remplacer des artistes et à économiser du temps et de l’argent, et qui en tout cas ne comptent pas sur l’IA pour avoir des idées à leur place, puisqu’ils passent souvent un temps considérable à lutter contre la machine pour obtenir les images qu’ils veulent3. Bien entendu, la valeur de leur positionnement en tant que créateurs véritables ne résout pas les problèmes écologiques amenés par l’IA — souvent abordés de manière un peu caricaturale mais c’est un autre sujet. Mais dans le cas des vidéos de Une vie en France, le recours à l’IA n’est pas franchement justifiable d’un point de vue créatif, ou plutôt, il apporte peu de choses en dehors d’une homogénéité visuelle, de loin dans le brouillard, inspirée de la peinture — au mieux avec des références comme Edward Hopper et Félix Valotton, et au pire avec Henri Gervex et autres peintres habiles qui ont réussi à transformer l’héritage impressionniste en une pâtée suffisamment dénuée de saveur pour être parfaitement acceptable dans les salons bourgeois.

Une exposition de Sonia Delaunay, à la manière d’un imitateur d’Edward Hopper.

Un second point qui pose question est celui de la sélection des personnes distinguées. Des noms immenses tels qu’Émile Zola, Marie Curie, Guillaume Apollinaire et Romain Gary côtoient des personnalités actuelles a priori moins importantes mais qui constituent des références politiquement très situées telles que l’écrivain Kamel Daoud, l’humoriste Sophia Aram, le héros de l’hyper-casher Lassana Bathily, l’actrice iranienne Golshifteh Farahani ou encore Latifa Ibn Ziaten, mère d’un militaire assassiné par Mohammed Merah. Il va de soi que je salue le courage dont ont fait preuve les unes et les uns à tel ou tel moment de leur biographie, mais je note juste que ce sont des références préemptées, volontairement ou pas, par le petit monde Charlie Hebdo post 2015, Le Point, Marianne, Franc-Tireur, Causeur, etc.4.
Très souvent le commentaire nous explique que les personnes distinguées sont particulièrement attachées aux valeurs républicaines, sans que lesdites valeurs soient jamais définies, et c’est ainsi que le pacifiste anticlérical antiraciste François Cavanna (qui aurait dû entrer à l’Académie Française) se retrouve associé à la poutinolâtre Hélène Carrère d’Encausse dont le grand œuvre est d’avoir imposé le féminin pour le mot Covid, elle qui a lutté bec et ongles contre la féminisation de la langue française (elle aurait pu ne pas entrer à l’Académie Française).

Le rapport de ces personnalités à leur étrangèreté est assez variable aussi, car certaines personnalités n’ont certes pas toujours eu la nationalité française, mais n’en sont pas moins nées en France, où elles ont grandi et passé toute leur vie.
C’est le cas d’Émile Zola, Sophia Aram, René Goscinny et François Cavanna.
On remarque l’absence de sportifs — presque trop évidents, puisqu’on sait que les classes populaires sont un vivier pour les clubs sportifs, et que les populations d’origine étrangères relèvent très largement des milieux populaires —, à l’exception incongrue de la nageuse Roxana Maracineanu, qui a connu une seconde carrière en tant que ministre d’Emmanuel Macron, et qui se voit, comme ses trois collègues de podium, attribuer une apparence clairement africaine ou afro-descendante.

La Roumaine Diana Mocanou (médaille d’or, avec des bras sacrément longs !), la française Roxana Maracineanu (argent) et la japonaise Miki Nakao (bronze) sur le podium du 200m dos à Sydney en 2000. Alerte blackface ! Blague à part, cette image est intéressante pour constater des biais racistes des IAs génératives.

Non seulement les réalisateurs de la série n’ont pas produit les images qu’ils proposent mais ils ne les ont visiblement pas regardées.
On remarque en tout cas que tout est fait pour éviter l’œuvre des personnes citées. On n’entend pas une note de Georges Moustaki ou d’Aya Nakamura, on ne voit pas un extrait d’une bande dessinée scénarisée par Goscinny, d’un film de Costa-Gavras ou une création de Kenzo, et le spectateur qui l’ignorerait ne saura toujours pas à quoi ressemblent les peintures de Sonia Delaunay à l’issue du visionnage. On a l’impression que le maximum a été fait pour éviter de verser le premier centime de droits d’auteur à l’Adagp ou à la Sacem — musique d’habillage exceptée.

Parmi les auteurs se trouve la jeune réalisatrice Rony Efrat, qui a pris le temps d’écrire un billet de blog pour méditer sur ce travail qui lui semble lié à un court-métrage qu’elle a réalisé en tant qu’étudiante au Fresnoy, Exemplaires (2021), qui met en scène une écrivaine israélienne, une danseuse japonaise et une actrice et dee-jay russe (les actrices sont ici plus ou moins5 dans leur propre rôle), toutes trois aux prises avec l’administration française qui ne veut pas renouveler leur visa « compétences et talents ». Un petit film qui n’est pas inintéressant. La même réalisatrice a signé, toujours au Fresnoy, un autre court-métrage qui traite des rapports entre humains et humains, entre parents et enfants, en se servant des rapports entre humains et Intelligences artificielles (ou le contraire), Failing Forward (2024). C’est plutôt réussi et c’est le genre de créations artistiques utilisant l’IA qui me semblent pertinentes. Les deux autres réalisateurs, Leo Cannone et Pierre Zandrowicz ont l’air d’avoir une production personnelle intéressante aussi…

On supposera que la responsabilité de cette série vraiment cheap6 est la commande elle-même. Le prompt, comme on dit aujourd’hui.

  1. La liste complète : Georges Moustaki ; Georges Charpak ; Hélène Carrère d’Encausse ; Lassana Bathily ; François Cavanna ; Ghada Hatem-Gantzer ; Kenzo ; Romain Gary ; Kamel Daoud ; Emile Zola ; Golshifteh Farahani ; Sophia Aram ; René Goscinny ; Sonia Delaunay ; Maria Nowak ; René Frydman ; Latifa Ibn Ziatem ; Mélinée Manouchian ; Roxana Maracineanu ; Eva Joly ; Konstantinos Costa-Gavras ; Marie Curie ; Mamoudou Gassama ; Aya Nakamura ; Guillaume Apollinaire. [↩]
  2. Voir le manifeste tout récemment publié par le Syndicat national des artistes plasticiens-CGT, par exemple. [↩]
  3. Gwenola Wagon et Stéphane Degoutin, Albertine Meunier, Frank Manzano, Grégory Chatonsky, Ilan Manouach, Trevor Paglen, Petr Válek, Éric Tabuchi…
    Il y a aussi des artistes qui recourent à l’IA non pour le résultat final mais au cours de leur processus de travail. [↩]
  4. On est presque surpris de l’absence de Manuel Valls dans la liste des grands hommes naturalisés. [↩]
  5. Dans son scénario, l’autrice du film se fait attribuer le Prix Médicis pour son roman. C’est un peu prématuré car dans le monde réel elle n’a pour l’instant publié qu’un cahier de vacances pour apprendre l’hébreu qui à connaissance ne s’est pas trouvé en lice pour un prix littéraire majeur. Mais elle est jeune, elle a le temps. [↩]
  6. À propos du titre de ce billet, au fait, le « slop » ou « IA Slop » désigne les productions d’images médiocres générées par IA qui encombrent le web. En français je proposerais bien le mot « drouille ». [↩]

[Parution] Réseaux soucieux

juin 2nd, 2026 Posted in Lecture | No Comments »

Si vous voulez être dispensé de lire ce billet, une seule solution se présente à vous : courez sur la page HelloAsso de La Force G pour acquérir mon nouveau livre, Réseaux soucieux (douze euros).
Si vous êtes parmi ceux qui le commandent en pré-vente, dans les quinze jours qui viennent, vous avez la possibilité de demander une dédicace, en indiquant à quel nom. Si vous faites ça vous aurez un joli dessin car j’aime bien faire des dessins.

La Force G est une structure associative qui effectue un travail éditorial sérieux dans le domaine des littératures de l’imaginaire et qui peut se vanter d’avoir un catalogue déjà fourni, après seulement trois ans d’existence. Les livres de la Force G ne se trouvent pour l’instant diffusés que dans quelques librairies de la région Rhône-Alpes, alors si vous habitez trop loin mais que vous voulez soutenir ce petit éditeur et profiter des textes qu’il publie, vous devrez effectuer vos commandes en ligne1.

Au fil des années, j’ai été auteur ou co-auteur de trois essais, deux bandes dessinées, deux livres d’artistes, quelques manuels de programmation, un livre documentaire jeunesse, un ouvrage scolaire, une traduction…2 Mais je n’ai osé produire de la fiction que de manière timide et parcimonieuse, en publiant une nouvelle ici ou là…

En relisant mes écrits de (science-)fiction, publiés ou inédits, pour la plupart écrits au début des années 2010, je me suis dit qu’ils partageaient une unité thématique évidente et qu’il y avait matière à en tirer un recueil. Un recueil intéressant pour lui-même, j’espère, mais aussi (comme souvent la science-fiction) intéressant pour ce qu’il dit de l’époque où les nouvelles ont été écrites.
Réseaux soucieux est un ensemble de huit textes3 que l’on peut qualifier d’« anticipation », au sens où ils ne sont pour la plupart rien d’autre que les versions augmentées ou exagérées des conséquences de pratiques et de technologies existantes. Plusieurs d’entre ces nouvelles ont même été rattrapées par le réel, à commencer par La Sœur de poche, écrite il y a quinze ans (et publiée à l’époque dans Galaxies science fiction), mais qui ne contient désormais plus d’élément technologiquement fantaisiste et ressemble même à des services qui existent effectivement.
Le rôle de la science-fiction n’a jamais été de faire des prédictions ou des prophéties, et ne saurait même être réduit, contrairement à ce que l’on dit souvent, à une forme d’avertissement, d’alerte. La science-fiction d’aujourd’hui parle bien souvent d’aujourd’hui, et celle d’hier nous apprend beaucoup de choses sur hier : espoirs, craintes, mentalités. La science-fiction participe aussi à façonner le futur, il suffit de considérer la manière, pas toujours très fine, dont un Elon Musk, un Jeff Bezos ou un Sam Altmann se réclament de la science-fiction, de ses œuvres, de son aura ou de son folklore, et en font à la fois un moteur et un argument de vente, y compris par la négative. On se rappellera du nombre de fois où Elon Musk s’est improvisé lanceur d’alerte, expliquant que l’IA générative faisait courir un risque existentiel à l’Humanité… Tout en développement activement Grok, qui est la version la plus irresponsable possible de l’IA. Il y a une logique : si l’on veut vendre un produit à un État, et notamment à son armée, dire qu’il s’agit d’un danger mortel pour l’espèce humaine et la société ne constitue pas une objection, tout au contraire, c’est une promesse de puissance pour celui qui en disposera, et la menace d’en être victime si c’est le pays voisin qui, seul, en dispose.
Partant de l’idée que mes quelques nouvelles ont un intérêt rétrospectif plus que prospectif, j’ai tenu à écrire les lignes qui suivent pour raconter un peu l’histoire et les sources de certains de ces textes. Je recommande bien sûr de lire les nouvelles d’abord !

Au début des années 2000, fasciné par les possibilités croissantes d’Internet et notamment par ce qu’on nomme à présent le « big data » (le mot existait mais n’est entré dans l’usage que plus tardivement), je me suis lancé dans deux projets liés aux données produites par les internautes. Le premier s’intitulait Our friends, je ne vais pas en parler ici, mais il a connu un petit succès à l’époque et est antérieur à Google Trends, qui en est un peu la version industrielle. Le second projet était plus ambitieux. Baptisé Dust-to-bits, son principe était de collecter toutes les données numériques produites par une personne au cours de son existence (e-mails, SMS, messages sur Usenet…) afin de les utiliser ensuite comme une forme d’exécuteur testamentaire autonome et de robot conversationnel. Ainsi, une grand-mère qui aurait souscrit à ce service pouvait être assurée qu’après sa mort, ses petits enfants recevraient un cadeau de sa part à chaque anniversaire, et même, pourraient lui parler, ou du moins pourraient avoir des échanges avec un chatBot qui aurait sa voix, sa façon de parler, de penser, et ses souvenirs. Dans le dossier de présentation, j’expliquais, très sérieusement, que Dust-to-bits pouvait réaliser sans intervention surnaturelle la promesse de vie éternelle que font diverses religions.
Néanmoins, si le nom de domaine dust-to-bits.com a été enregistré en avril 2003, et si j’ai à l’époque réalisé un petit site web qui détaillait le projet, je me savais tout à fait incapable de produire ne serait-ce qu’un prototype convaincant. L’intuition était là, et malgré la lenteur du réseau, malgré le coût du stockage et du traitement des données, j’étais persuadé que le temps permettrait la réalisation effective d’un projet de ce genre. Et c’est arrivé. Le premier service commercial dans ce domaine, porté par la start-up Replika, date de 2017. Depuis, l’émergence des LLMs tels que ChatGPT (novembre 2022) et le déploiement annoncé de leurs versions « agentives » (c’est-à-dire capables d’agir) achèvent de rendre Dust-to-bits réalisable tel que je l’avais imaginé. En 2003, nous en étions évidemment bien loin. J’aurais pu en parler comme d’un projet de « design fiction » mais le mot et le concept n’ont été proposés par Bruce Sterling qu’en 2005. J’ai donc laissé mon projet à l’état d’ébauche, continuant néanmoins à payer pour maintenir le site et le nom de domaine, avec l’idée, un jour, d’y revenir. Il existe d’ailleurs toujours, avec une page qui annonce « coming soon » depuis vingt-deux ans. En 2010, je suis retourné à ce projet en lui donnant, cette fois, la forme d’une nouvelle intitulée La Sœur de poche. Je l’ai envoyé à la revue Bifrost qui m’en a fait des compliments mais n’a pas souhaité la publier, et à la revue Galaxies dont je n’ai pas eu de retour. En désespoir de cause, j’ai alors fait circuler un peu le texte, pour finalement le laisser en libre téléchargement depuis mon blog. Parmi les gens à qui j’ai envoyé le texte se trouvait Gérard Klein, légende de la science-fiction française4) qui m’a répondu par un très encourageant « Elle est très bien cette nouvelle. Pourquoi ne pas l’envoyer à l’une des deux revues à peu près professionnelles, Bifrost et Galaxies, en indiquant que c’est sur mon conseil? ». Je me suis exécuté aussitôt et quelques mois plus tard, cette nouvelle paraissait dans le numéro 21 de la revue Galaxies-science-fiction.

Quand j’évoquais le sujet de ma nouvelle, beaucoup de gens me parlaient du premier épisode de la seconde saison de la série Black Mirror : « tu l’as vu  ? C’est un peu pareil que ton truc ». Hmmm. Non, je ne l’avais pas vu mais le fait que tout le monde m’en parle m’inquiétait un peu et même, me rendait réticent à l’idée de visionner cette seconde saison de la série – j’avais apprécié la première.
Et puis j’ai pris le temps de regarder l’épisode en question, intitulé Be right back. Et j’ai été forcé de l’admettre, le début du récit est très proche du début de ma nouvelle, même si la situation évolue différemment ensuite. Les similitudes n’en restent pas moins gênantes, mais après une courte enquête, j’ai constaté que la première diffusion de cet épisode, sur Channel 4, datait du 11 février 2013. La publication de ma nouvelle, elle, date de la fin du mois de janvier de la même année, même pas deux semaines plus tôt ! L’honneur est sauf, donc : personne ne s’est inspiré de personne. La synchronie a de quoi surprendre, cependant mais ce n’est pas la première fois que je constate que les idées sont dans l’air et que les mêmes signaux faibles ou mouvements majeurs amènent différentes personnes aux mêmes conclusions5. Cette nouvelle est en tout cas responsable d’un de mes life-achievements : elle est évoquée par Vinciane Despret dans un texte paru dans la revue Rhizome !6
Toujours dans la saison 2 de Black Mirror, l’épisode The Waldo Moment peut faire penser à mon Éléphant rose (jamais publié, lui), dont je ne saurais dire la date de précise de rédaction mais qui est elle aussi antérieure à celle de la diffusion de l’épisode.

La nouvelle Le Carosse doré me vient de bien plus loin. Au milieu des années 1990, inscrit dans un cours de l’artiste Bernard Gerboud à l’Université Paris 8, j’avais proposé une réalisation sans doute un peu hors sujet (le cours, intitulé « multimédia » portait non pas sur les pratiques numériques mais sur les artistes qui recourent à des médias variés, comme la vidéo, le dessin et le néon, disons), une bande-dessinée de deux pages mélangeait une esthétique XVIIIe siècle (Fragonard, Boucher, Watteau), rappelait un peu la nouvelle Point de lendemain, par Dominique Vivant-Denon (intrigue galante dont le narrateur est à la fois le bénéficiaire et l’alibi) où subitement, en plein milieu d’ébats torrides, une jeune femme éconduisait un amant avant de disparaître dans un éclair, juste après lui avoir dit de venir la rejoindre sur un autre 36157 : il se trouvait en fait dans un environnement de réalité virtuelle et avait été victime d’une aguicheuse venue faire de la publicité sauvage pour le compte d’un réseau concurrent — pratique très courante sur les services de rencontre sur Minitel, qui étaient encore très dynamiques à l’époque. Je n’avais à l’époque lu ni Snow Crash (Neal Stephenson, 1992), ni l’extraordinaire et visionnaire bande dessinée Convoi™ de Thierry Smolderen et Philippe Gauckler, deux livres où l’on aurait tout à fait pu voir le même genre de surprise.

La nouvelle Gzouinnnngnngnn! procède quant à elle directement de mon expérience en tant que Wikipédien et utilisateur d’outils « libres », deux casquettes qui m’ont sensibilisé à la question de la propriété intellectuelle qui, malgré un point de départ juste et utile, ne va pas sans externalités négatives : accaparement commercial, brevetabilité, lois successives pour étendre le droit d’auteur (un artiste gagne de l’argent bien plus longtemps après sa mort que de son vivant !), ou abus divers tels que le copyfraud, c’est à dire le fait de s’arroger une propriété intellectuelle indue, parfois avec la complicité passive d’acteurs institutionnels.
La nouvelle Un sac à pain assez joli, dont j’ai eu l’idée en discutant avec mon épouse Nathalie et mon fils Gabriel, est le produit de l’expérience que nous avons tous au jour le jour des services commerciaux et des services d’assistance. Elle fait écho à ce qui est sans doute mon texte le plus connu (celui dont on m’a le plus parlé en tout cas) : Machines hostiles, paru dans Le Monde diplomatique pendant l’été 2010, où je parlais entre autre du fonctionnement des centres d’appel, de la manière dont un automate peut être mû par les intentions très humaines de ceux qui l’ont conçu et de la manière dont une personne humaine peut être réduite à l’état d’automate par le dispositif dont elle est tributaire.

Ce livre a failli exister en 2012. Je passais l’été dans ma belle-famille, en Croatie, d’où j’échangeais avec mon éditrice Amélie Petit sur les ultimes corrections à apporter à mon ouvrage Les fins du monde de l’antiquité à nos jours, paru à l’automne 2012. Jean-Michel Géridan, des éditions Franciscopolis, intéressé par ce qu’il avait déjà lu de mes écrits de fiction, m’a proposé de tirer de ces écrits un recueil et d’en être l’éditeur. Pour je ne sais quelle raison, le projet a évolué de manière inattendue puisque le livre effectivement publié a été une traduction, de ma main, de L’Homme le plus doué du monde, une nouvelle assez extraordinaire publiée dans un quotidien américain par Edward Page Mitchell, en 1879. Dans cette histoire, l’auteur imaginait que la science horlogère, alliée aux développements de l’informatique — représentée à l’époque par le projet, pourtant abandonné depuis des décennies, de la machine à différences de Charles Babbage —, mèneraient à la création d’un cerveau artificiel suffisamment petit pour être logé dans la boîte crânienne d’un idiot congénital, lequel deviendrait alors un stratège militaire et politique dangereux. J’ai augmenté le texte d’un cahier iconographique et d’une postface qui explique en quoi l’Homme le plus doué du monde a été la première histoire « rationnelle », c’est à dire sans intervention surnaturelle, de machine pensante.

Ces nouvelles (ainsi que celles que je n’énumère pas ici) s’inscrivent assez généralement dans mes préoccupations d’observateur du monde « numérique », à la fois en tant que citoyen et en tant qu’enseignant en école de design. J’évoque régulièrement tous ces sujets sur mes blogs, dans des articles ou dans mes deux bandes dessinées8 mais je ne leur ai pour l’instant pas consacré d’essai. Peut-être que c’est ce recueil Réseaux soucieux qui en tient lieu.

Réseaux Soucieux
12x18cm, 156 pages
La Force G éditions, juin 2026
ISBN 978-2-959-50474-7

  1. Notez qu’Helloasso est une plate-forme de paiement sûre et bien connue, utilisée par 350 000 associations dont elle facilite le travail. Attention toutefois : HelloAsso vous propose par défaut une contribution volontaire (volontaire à condition d’y être attentif) de cinq euros, c’est ce qui fait vivre cette société (qui elle, n’est pas une association mais une « entreprise solidaire d’utilité sociale »). Avec les frais de port (malheureusement non dégressifs avec le nombre d’articles), l’achat devient rapidement beaucoup plus cher que prévu ! [↩]
  2. Cliquez ici pour voir la liste des publications. [↩]
  3. La Sœur de poche ; Objets intelligents ; L’Éléphant rose ; Le carrosse doré ; Gzouinnnngnngnn! ; La guerre pour rien ; Double-vitrage ; Un sac à pain, assez joli. [↩]
  4. Gérard Klein est un des rares auteurs traduits en anglais ; c’est aussi un éditeur majeur — créateur de la collection Ailleurs et Demain — ; et enfin un immense préfacier. [↩]
  5. On peut parler aussi, bien sûr, du film Her, par Spike Jonze, tourné au milieu de l’année 2012, sorti officiellement au début de l’année 2014, et dont la thématique n’est pas sans lien. [↩]
  6. Ne pas oublier les morts, par Vinciane Despret, dans Rhizome 64 (2017). [↩]
  7. Pour les plus jeunes lecteurs : le 3615 était le numéro de téléphone qui permettait d’accéder à des services télématiques payants sur Minitel. Certains existent toujours, comme Allociné, mais ils ne sont plus financés par les connexions. [↩]
  8. respectivement consacrées à l’Intelligence Artificielle (avec Marion Montaigne) et à Internet (avec Mathieu Burniat). On peut ajouter le livre Copain des Geeks (avec Nathalie Mislov). [↩]

Lost in Picardie

mai 25th, 2026 Posted in Bande dessinée, Fictionosphère | 8 Comments »

(avertissement : dans les lignes qui suivent, j‘évoque des propos tenus par des auteurs de bande dessinée en privé ou devant un auditoire restreint. Bien qu’il y ait peu matière à polémique, je fais le choix de ne nommer personne. Par ailleurs, si j’en ai lu beaucoup d’extraits, je suis forcé d’admettre que je n’ai pas lu intégralement Picardie Splendor1.)

Le député amiénois François Ruffin se retrouve embarqué dans une séquence embarrassante liée au langage de la bande dessinée. Je ne vais pas donner mon avis sur les enjeux politiciens de la question, tout le monde l’a fait suivant ses préférences politiques et son besoin de charger ou au contraire de défendre le plus médiatique et le plus populaire des renégats du mouvement La France Insoumise. Nous nous trouvons à un an d’une élection présidentielle à l’issue fort incertaine, alors le carnage commence, et de préférence à l’intérieur de chaque famille politique — il suffit de voir à droite la campagne menée contre Dominique de Villepin par exemple.
Je vois un intérêt plus large à cette affaire, d’une part pour ce qu’elle dit sur le dessin, et d’autre part pour ce qu’elle dit de la nature même de la représentation politique.

J’ai entendu parler de la bande dessinée qu’a publié François Ruffin2 quand, au tout début de la promotion du livre, le député a évoqué les angoisses de ses dessinateurs face à l’Intelligence Artificielle. Bien qu’on ne trouve que le nom de François Ruffin (« député-reporter ») sur la couverture et bien qu’il ne les nomme pas souvent, François Ruffin a travaillé avec un scénariste et onze dessinateurs différents.

Ruffin s’était indigné de ce que le festival Partir en livre, organisé par le CNL, avait choisi de communiquer avec une affiche réalisée à l’aide d’une intelligence artificielle générative. Mauvaise pioche : l’affiche, peu bavarde, contient le titre et le numéro de l’événement, ses dates, et le nom de l’illustrateur, à savoir Julien Neel. Celui-ci avait à peine besoin d’être mentionné tant son style est identifiable et son œuvre populaire. Victime de ce faux-positif, Julien a publié une courte vidéo pour dire que non, il n’était pas une IA. En commentaire, François Ruffin a fait un mea culpa et les choses en sont restées là, mais il est dommage qu’un sujet aussi important et actuel que celui du remplacement du travail humain soit abordé de manière aussi approximative3. Sur le coup, je m’étais dit que Ruffin avait maladroitement tenté de rebondir sur une autre affaire le concernant, celle du cahier de coloriage de Fakir, un livre qui entendait s’attaquer aux dérives du capitalisme et dont les illustration se sont révélées être des dessins réalisés par IA.
Cette histoire d’IA a été vite éclipsée par une autre, celle de _la_ case. Cette case :

Même Ruffin a dit qu’il ne se reconnaissait pas dans ce dessin : « Ça n’est pas moi, jamais je ne me comporte comme ça »4). La séquence est plutôt indéfendable.
Et c’est là où l’affaire est passionnante, car comment est-ce que deux scénaristes (dont un se met lui-même en scène), un dessinateur, une maison d’édition sérieuse et probablement l’équipe de communication d’un candidat à la présidentielle ont-ils pu laisser passer un dessin (et plus généralement, une séquence) où Ruffin se montre en white savior qui obtient la reconnaissance contrite d’un homme à la peau brune à qui il (Ruffin) a intimé l’ordre de parler correctement aux policiers. C’est tellement gros qu’un auteur se demandait récemment si il n’y avait pas une part de sabotage volontaire de la part du dessinateur. En tout cas, cette case est du petit-lait pour les sympathisants de LFI qui ont submergé les réseaux sociaux de commentaires indignés, voyant ici la preuve qu’ils attendaient d’un supposé racisme de la part de François Ruffin. De manière assez curieuse, personne ne fait de reproches au dessinateur lui-même, qui est pourtant responsable du choix des physionomies, des expressions, des postures ou de la mise-en-scène. J’imagine qu’il se fait petit. « Les dessinateurs de l’album, j’aimerais pas être à leur place en ce moment », me disait un auteur. Un des dessinateurs relativise : « ça va, c’est à peu près ce à quoi je m’attendais quand j’ai embarqué sur le projet ». Parmi les contempteurs de Ruffin, certains vont jusqu’à imaginer que son propos est maîtrisé, qu’il s’agissait de faire le buzz (fut-ce un bad-buzz) et d’aller chercher les votes d’extrême-droite en manifestant une forme d’esprit néo-colonial.

J’ai cherché à détendre l’atmosphère sur plusieurs réseaux sociaux en m’indignant plutôt de ces deux cases, où Ruffin téléphone dans la voiture du train et non sur les plate-formes (dans la vie ça me rend effectivement fou), ce qui a été reçu par pas mal de rires, de gros débats politiques bien sûr, mais aussi des discussions très sérieuses sur le fait de savoir si Ruffin était en train de se diriger vers la plate-forme, ce qui selon certains rendrait son manque de savoir-vivre excusable.

On dit souvent qu’une mauvaise idée était bonne « sur le papier », mais là, c’est sur le papier qu’elle est mauvaise ! Virtuellement, il y avait un potentiel. En s’inspirant du American Splendor de Harvey Pekar — bande dessinée autobiographique dont les scénarios sont illustrés par de multiples auteurs, tel le légendaire Robert Crumb, mais aussi Jim Woodring, Joe Sacco, Alison Beschdel et bien d’autres5 —, François Ruffin voulait faire un portrait de la France, ou en tout cas de la Picardie, en montrant de manière vivante les points de vue des uns et des autres et en cherchant à prouver que les petites gens n’ont aucune raison de s’entre-détester sur des bases raciales, sociales, culturelles… Laisser la parole aux uns et aux autres, provoquer la discussion entre un groupe de femmes voilées et le restaurateur qui a refusé de les servir, écouter un contrôleur qui ne se veut pas raciste faire des statistiques personnelles sur l’origine des gens qu’il verbalise6, etc.
On peut se demander si François Ruffin a bien compris American Splendor. En effet, si cette série est bien servie par une multitude de dessinateurs et si elle parle de l’ordinaire, son personnage principal n’est pas forcément un héros. Harvey Pekar s’y présente, sans auto-dérision particulière, comme un homme assez banal, employé d’un service d’archives, angoissé, paranoïaque, solitaire, pas très doué pour les relations sociales ou amoureuses, mais passionné de disques.

À aucun moment Harvey Pekar ne cherchait à nous expliquer le monde, il ne parlait au fond que de lui-même. C’est peut-être là, paradoxalement, que le projet Picardie Splendor peut être rapporté à American Splendor : dans les deux cas, l’auteur est sur chaque case du livre ou à peu près. Loin de réussir une une œuvre mosaïque à la manière de Balzac, Zola, ou de films tels que Le joli mai, Magnolia ou Shortcuts, Ruffin tente de faire une photographie de son pays, mais la gâche en performant lui-même un photobombing permanent. Et ça, ce n’est pas par inadvertance, je sais que des dessinateurs qui ont fait des propositions différentes n’ont pas été retenus.
Ceci dit, de nombreux auteurs ont réussi à parler du monde en se mettant en scène eux-mêmes, ce n’est pas forcément le problème. Les livres de Guy Delisle, comme Pyongyang ou Shenzhen parviennent à nous montrer la Corée du Nord ou la Chine populaire par les yeux de l’auteur, mais celui-ci ne fait pas semblent d’avoir des solutions et des idées sur tout, il n’est pas un homme politique, tout bêtement, il met en scène son étonnement, sans surplomb.

Bien entendu, simplifier un événement factuel est une chose parfaitement naturelle : le réel est mal scénarisé, et si l’on veut se servir d’une expérience pour produire un récit qui tienne la route, il faut en changer les détails, l’enjeu moral pour l’auteur n’étant pas tant de coller aux faits avec exactitude mais d’être honnête dans le mensonge. Il est sans doute dommage que Ruffin n’ait pas choisi de raconter cette histoire de chèque : le chevalier blanc défenseur des vrais gens qui finalement est comme d’autres députés ignorant de certaines réalités pratiques au point de ne pas connaître son propre code de carte-bancaire est certes une position difficile à assumer pour quelqu’un qui prétend faire de la politique autrement, mais le fossé qui sépare un geste noble de sa concrétisation permet d’amener un peu d’auto-dérision et permet de retourner la question de la condescendance. Peut-être qu’un peu d’humour, de capacité à se traiter soi-même avec recul, aurait complètement changé le propos général, et même, aurait permis de faire un bon livre. Malgré ses coups d’éclat (venir à l’Assemblée en maillot de foot, soutirer quelques milliers d’euros à Bernard Arnault7, François Ruffin est bien un homme politique, acculé au mythe de l’omniscience, de la perfection et du sérieux.

Un point qui me choque aussi est la composition des textes dans les phylactères. Toutes les cases que j’ai vues sont écrites avec une fonte numérique de comic-book sans personnalité, du type de Wild Words ou autres typographies diffusées par la fonderie spécialisée Comicraft. Ce n’est visiblement pas la même personne qui a composé tous les textes, car l’opération est plus ou moins bien effectuée, avec des blancs tournants, des interlignages, une approche et des corps qui varient d’un auteur à l’autre. Les traits des différents dessinateurs étant parfois fort différents, le fait d’employer une seule et même fonte produit une unité artificielle mais pas vraiment heureuse : un bon lettrage doit s’intégrer harmonieusement au dessin, sembler être de la même main8. Dans le cas des pages dessinées par Jul (ci-dessus, case de droite), le résultat est franchement raté.

Enfin bref

La première chose qu’enseigne cette histoire est que les mandats de représentation politique sont pourvus par des gens à l’ego surgonflé, et c’est particulièrement inévitable dans le cas des politiciens qui se donnent un destin national, tel François Ruffin qui se voit chef de l’État. Je crois qu’on ne peut pas viser la présidence de la République française sans avoir le sentiment d’être surnaturellement important10. La couverture de Picardie Splendor nous montre une foule de femmes et d’hommes de toutes origines, que l’on suppose réunis par leur condition d’humains. Mais il y en a un qui est au centre de l’image, un qui n’est pas anonyme, et c’est François Ruffin.

Le second point que nous rappelle cette affaire, c’est que le dessin, que la bande dessinée, sont des arts sensibles qui, loin de « simplifier » des idées, les rendre « accessibles », « ludiques », etc., peuvent les compliquer en véhiculant, par le découpage, par les choix de dessin, de mise-en-scène, par le trait lui-même, par la composition des textes, un propos parallèle au scénario, parfois même un propos antagoniste au scénario. Et cela se joue parfois sur des détails difficilement perceptibles. Croire que ce qui fonctionnait au cinéma peut se transposer dans un album de bande dessinée était en tout cas naïf. Loin de faciliter quoi que ce soit, le recours à la bande dessinée comme médium impose beaucoup de travail et d’habileté.
Je vois ici une énième expression de la puissance magique du dessin, toujours aussi vive des dizaines de milliers d’années après Chauvet et Lascaux : une matière salissante (ici de l’encre) disposée de manière plus ou moins habile (à un poil de distance, le même trait peut changer un regard, une attitude,…) sur une surface plus ou moins plane (ici de la pâte de bois laminée, autrement nommée « papier ») peut changer des destins ‒ parlez-en à Charb, Cabu &c. —, et en tout cas mener à une confusion entre le réel et sa représentation11.

  1. Je suis certes curieux mais 22 euros c’est trop cher pour un non-chef-d’œuvre du neuvième art. [↩]
  2. Picardie Splendor, scénarisé par François Ruffin et Laurent Galandon, avec des contributions d’Olivier Berlion, Benoît Blary, Damien Cuvillier, A.Dan, Anaïs Depommier, Jul, Malo Kerfriden, Olivier Martin, Dominique Mermoux, Jean-Denis Pendanx et Amandine Puntous. Édité par Les Arènes. [↩]
  3. N’en déplaise à tous mes amis créateurs inquiets, la question artistique est une anecdote dans cette séquence de la mutation du travail causée par l’IA. Une anecdote car le public n’est pas forcément demandeur d’œuvres de l’esprit non-incarnées par des créateurs et parce que, malgré la visibilité des affaires liées aux arts en IA, c’est plutôt dans le secteur tertiaire qu’il va y avoir des cadavres. Sans pour autant nier le problème que pose le déluge d’œuvres sans intérêt qui, bien que n’ayant pas de public, noient les autres œuvres sur Spotify, Youtube ou encore Amazon Kindle Direct Publishing. [↩]
  4. Racisme : François Ruffin, la BD du malaise, par Sacha Nelken dans Libération (19/05/2026 [↩]
  5. American Splendor a par ailleurs donné lieu à une adaptation cinématographique très réussie, produite par HBO en 2003. Harvey Pekar est mort en 2010. [↩]
  6. Ces pages, dessinées par Jul, ont provoqué un forte indignation, il est reproché à Ruffin de ne pas contredire l’agent lorsqu’il dit que les érythréens sont pauvres, que certains soudanais refusent que des contrôleuses leur adressent la parole, etc. C’est un reproche un peu curieux quand dans d’autres cas c’est le fait de se poser en héros qui est reproché à Ruffin. [↩]
  7. Merci Patron !, film de 2016. [↩]
  8. Je renvoie le lecteur à mon article sur le travail de Jean-François Rey, le typographe le plus célèbre de la bande dessinée en France. [↩]
  9. On m’a donné la raison : les cases reproduites par Mizane.info sont issues d’un pdf pirate qui circule. [↩]
  10. On se demande ce qu’on sert à la cantine du lycée catho La Providence, à Amiens, car c’est de là que sort François Ruffin, mais c’est aussi là qu’Emmanuel Macron était scolarisé. [↩]
  11. Par exemple lorsque l’on pense tout savoir sur la psycholgie d’une personne en se fiant à un dessin raté fait par une autre personne… [↩]

Littératures graphiques contemporaines #14.6 : Magali Le Huche

mars 13th, 2026 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 20 mars 2026, pour son ultime séance de l’année, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Magali Le Huche.

Passée par l’atelier d’illustration des Arts décoratifs de Strasbourg, elle a publié, seule ou en collaboration, plus d’une centaine d’ouvrages, très majoritairement dédiés à jeunesse. En tant qu’autrice de bande dessinée, elle explore notamment son rapport à la musique et la manière dont celle-ci l’a accompagnée lors de caps critiques de son existence.

La rencontre aura lieu le vendredi 20 mars 2026 à 15 heures, en salle A-070, à l’Université Paris 8.
Elle est ouverte au public extérieur dans la limite des places disponibles.

Littératures graphiques contemporaines #14.5 : Laurent Lolmède

mars 5th, 2026 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 13 mars 2026, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Laurent Lolmède.

Ancien étudiant de l’École nationale supérieure des arts décoratifs, Laurent Lolmède a participé à de nombreuses publications, à commencer par les Extraits naturels de carnets qu’il auto-édite à partir de 1992.

La rencontre aura lieu le vendredi 13 mars 2026 à 15 heures, en salle A-070, à l’Université Paris 8.
Elle est ouverte au public extérieur dans la limite des places disponibles.