Confession : j’ai publié du chatGPT
septembre 23rd, 2026 Posted in Non classé | 7 Comments »Le soupçon d’utilisation de l’IA pour des productions visuelles ou textuelles ne cesse de s’amplifier, parfois au service de biais très humains, par exemple lorsque des électeurs MAGA disent et pensent qu’une vidéo tout à fait authentique qui ridiculise Donald Trump est forcément « générée ». L’accusation sert ici à éconduire une intolérable dissonance cognitive.
J’espère que ce n’est pas le même genre de conflit qui explique que tant de gens soient immédiatement prêts à croire le collectif « balance ton Claude » qui utilise « le meilleur détecteur d’IA du marché » pour accuser québéco-haïtien Thélyson Orélien, d’avoir eu recours à l’IA pour écrire son roman C’était ça ou mourir, phénomène littéraire de la rentrée, en lice pour les prix Goncourt et Médicis.

Le compte X « Balance ton Claude », compte certifié (qui paie pour pouvoir écrire de longs posts), créé en juin dernier et n’ayant commencé à publier que la semaine dernière, s’en est d’abord pris « sur dénonciations anonymes » à quatre auteurs négligeables de contenus commerciaux en ligne, et puis, quatre jours après cette première salve, à un écrivain goncourable. Un écrivain qui n’a pas quarante ans et dont ce roman est le premier, mais qui ne sort pas de nulle part puisqu’il a commencé à publier il y a vingt ans, et qu’il avait déjà été remarqué à l’époque1.
La vitesse avec laquelle tout le monde a embrayé sur cette accusation sans que personne ne sache qui est derrière « Balance ton Claude » ni ne puisse évaluer l’outil de détection d’IA employé autrement que par son argumentaire commercial, est assez interloquante. Au moment de cette publication-choc, « Balance ton Claude » n’avait pas cent abonnés sur X.
Au moment où j’écris, plus de sept mille personnes suivent « Balance ton Claude » qui, à part s’en prendre à un marketeux sans intérêt qui faisait déjà partie des quatre premières cibles du « collectif de cinq personnes » — ainsi que ce compte s’est lui-même décrit dans les échanges privés et anonymes qu’il a eu avec les médias qui l’ont interrogé — ne parle que du cas de C’était ça ou mourir.

Parmi les récents posts, il y en a un pour affirmer que les livres de Thélyson Orélien antérieurs à 2022 sont considérés par Pangram comme « 100% humains » et que ceux postérieurs à 2023 sont considérés comme « 100% artificiels ».
Dans une autre publication, « Balance ton Claude » verse des larmes de crocodile sur Thélyson Orélien, appelle à ne pas l’accabler d’insultes et, avec une belle condescendance, fait mine d’absoudre sa cible en expliquant que l’écrivain a exploité une « zone de flou », qu’il ne se doutait pas que son livre aurait le succès qu’il a eu2, et qui lui souhaite « de se remettre à écrire ».
Plusieurs personnes ont soumis des classiques (Balzac, Hugo, Stendhal) à l’outil Pangram, qui a affirmé que ces textes étaient rédigés à cent pour cent avec des IAs. Mais ceux qui ont retenté l’expérience avec les mêmes textes, et je l’ai fait moi-même, ont eu au contraire comme résultat un « 100% humain ». À supposer que tout le monde est honnête, on peut se demander si Pangram ne fait pas évoluer sa base de données chaque fois qu’un faux positif anachronique est signalé.
Quoi qu’il en soit, je me méfie un peu des « preuves » obtenues grâce à un logiciel au fonctionnement opaque et aux résultats apparemment non-reproductibles, ou en tout cas sujets à variations, de même que je suis un peu circonspect face aux nombreuses personnes qui s’investissent subitement spécialistes en stylistique des Large Language Models pour aller à la rescousse d’un « collectif » dont les membres sont inconnus3.

Mon détecteur à moi (le pifomètre au doigt mouillé) n’est pas capable ici de dire en en lisant quelques extraits si une IA a été utilisée pour la rédaction de C’était ça ou mourir4, mais est en revanche circonspect quant aux arrières-pensées de « Balance ton Claude », que je n’arrive pas à voir autrement que comme un compte désormais dédié à se payer un auteur, un livre, et bien sûr les jurys des prix littéraires. Et tout ceci sans avoir lu le livre, puisqu’à la question « Au delà du pour ou contre, est-ce que vous avez été touché par ce livre ? L’avez vous trouvé bon ? », le collectif a répondu (à la première personne) par cette phrase curieuse : « Pourquoi l’achèterais-je ? Je paye déjà moins cher un abonnement Claude ».
Mouais.
Generatore, traditore
Je défends souvent l’utilisation intelligente de l’IA en arts visuels, car il existe des œuvres qui ne peuvent exister que par l’IA (et notamment, souvent des œuvres qui portent un discours sur l’IA), et je pourrais de la même manière ne pas avoir d’opposition de principe vis à vis d’une littérature relevant d’une forme de co-création entre un auteur et une logiciel, d’autant que je trouve passionnantes toutes les expériences de génération de texte antérieures à l’Intelligence Artificielle. Mais je dois avouer que je n’arrive pas à traiter le texte de la même manière. J’ai par exemple sur ma pile Internes, un livre de Grégory Chatonsky publié par l’excellent éditeur Rrose — que des amis —, qui est un roman co-écrit avec GPT-2 et publié en 2022. GPT-2 est un Large Language Model sorti en 2019 (trois ans avant l’explosion des LLMs et la sortie de ChatGPT, donc), qui ne produisait pas du texte aussi facilement que les outils ultérieurs et réclamait de ses utilisateurs beaucoup plus de travail et d’expertise à tout point de vue, technique ou littéraire. Mais bon, tout en ne contestant pas la légitimité de ce livre à exister, qui ne cache à aucun moment le processus qui a permis de l’écrire, je n’arrive tout simplement pas à l’ouvrir et je pense que cette réticence est le fruit de d’un certain rapport à la littérature5.
J’ai besoin de penser que quelqu’un s’adresse à moi, voire peut-être même le besoin de penser que l’auteur a peiné, voire souffert pour écrire chacune des lignes de son livre. En tapant ces lignes, je trouve ça bizarre mais c’est quand même le sentiment confus, diffus, que j’éprouve : j’aime penser que ce que je lis a pris du temps à être écrit. Je ne dis pas que j’ai raison, mais c’est ainsi. Et pourtant je me doute que, fût-il produit à l’aide d’une IA, si un roman est cohérent du début à la fin, s’il a un style, c’est qu’il a demandé un travail certain à la personne qui le signe.
Mais bon, de même que certaines personnes ont des symptômes d’électro-sensibilité lorsqu’on leur dit (que ce soit vrai ou pas) qu’il y a une antenne à côté d’eux, et qu’ils n’en souffrent pas lorsque c’est à leur insu qu’ils sont proches d’une antenne en service, le fait de savoir qu’un texte est généré par IA peut être rédhibitoire alors même qu’il est tout à fait imaginable que je sois abusé par un texte généré.


Pour justifier le titre de ce billet, je l’annonce : j’ai fait travailler ChatGPT pour le livre Darwin parmi les machines, par Samuel Butler, qui contient deux textes traduits et postfacés par moy-mesme. J’ai eu recours à chatGPT pour y traquer les fautes. Je fais relativement peu de fautes d’orthographe mais j’en fais quand même, alors j’ai demandé à la machine dé vérifier mes textes. Elle a trouvé vingt fautes ou coquilles sur quatre-vingt pages, ce qui n’est pas rien. Je suis conscient qu’ici, ChatGPT vole l’emploi des secrétaires de rédaction, mais la vérité est surtout que, sans ChatGPT, j’aurais publié le livre avec ses vingt fautes, la seule personne rémunérée pour le livre est l’autrice de l’illustration de couverture.
ChatGPT m’a demandé si je voulais des idées pour améliorer le style de mes écrits, mais non merci, ça me crispe parfois un peu quand un éditeur me suggère de changer un mot, alors une machine ?
Puisque Darwin parmi les machines traite précisément de notre rapport aux machines, j’ai demandé à chatGPT ce qu’il en avait pensé. La réponse, à la fois crédible et troublante puisqu’un logiciel tente de me convaincre qu’il a ses goûts, ses centres d’intérêt, ses opinions, m’a amusé, alors je l’ai inclus au livre6.
#Mise-à-jour du 24/09 : selon Le Figaro, le compte Balance ton Claude n’est pas produit par un collectif mais par Samuel Fitoussi, chroniqueur au figaro, essayiste auteur de Woke Fiction, comment l’idéologie change nos films et nos séries, Pourquoi les intellectuels se trompent et Les Valeurs de la République et autres contes fantastiques. En dehors de ses essais, Samuel Fitoussi est investisseur dans des start-ups dédiés à l’Intelligence Artificielle.
Il y a deux jours, sur X, Samuel Fitoussi avait rebondi sur l’affaire qu’il avait déclenché pour vendre son dernier livre : « Si vous cherchez à lire un livre écrit par une intelligence biologique, mon recueil de textes satiriques (Les Valeurs de la République et autre contes fantastiques) est depuis 10 jours en librairie ».
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Un article à lire au sujet de l’opacité des « détecteurs d’IA » : De l’usage des détecteurs de textes produits par IAgen, par David Monniaux.
- Thélyson Orélien est lauréat du concours d’écriture des Nations Unies en 2006.
Je me retiens de faire un procès d’intention quant aux possibles préjugés racistes de ses accusateurs, mais je dois avouer que cette éventualité ne me semble pas absurde. [↩] - Donc selon l’analyse de « Balance ton Claude », Thélyson Orélien n’aurait pas écrit par lui-même, étant certain de ne pas être lu !? Pour un devoir universitaire je vois bien (trop bien, même) mais pour un roman publié par Grasset, c’est un peu idiot de penser que l’auteur espérait ne pas avoir de lecteurs. [↩]
- Plus concret, il semble que certains textes anciens de Thélyson Orélien soient abusivement inspirés de textes d’autres auteurs, qu’il se serait contenté de paraphraser, ce qui ne joue évidemment pas en sa faveur. [↩]
- Je reconnais facilement, ou je crois reconnaître, un « style IA » derrière des exposés, ne serait-ce que par la structure plan-plan, équilibrée de manière un peu suspecte, et en général, du peu d’intérêt véritable du contenu, ou plutôt, du différentiel entre une forme plutôt « carrée » et un propos qui ne casse pas trois pattes à un canard. Je m’attends à ce qu’à l’avenir, des gens éduqués à ce genre de littérature n’aient plus besoin d’IA pour en produire eux-mêmes.
Pour la littérature, c’est un peu différent, je ne me sens pas capable de déterminer à coup sûr si « Je vous jure, ce jour-là, j’ai ri. Oui, moi, Jonas Dorléon, fils de Marthe la couturière et de Dieudonné le pêcheur fainéant, né à Carrefour-Feuilles, élevé au goût du sel, du rhum clair et de l’école publique, j’ai ri comme un idiot, un imbécile fini, un fou à l’élastique trop tendu. » est un texte produit par une IA ou non. Apparemment un critère fréquemment avancé est le goût pour les structures ternaires (sel/rhum/école ; idiot/imbécile/fou), mais comme j’aime bien ça moi aussi, j’ai du mal à y voir une preuve. Il semble que le tiret cadratin — que je vénère —, fasse aussi partie des critères des détecteurs. [↩] - Il ne s’agit pas que de mon rapport à la littérature, je suppose, car si l’accusation a tant de succès, c’est justement parce que l’on parle d’un roman. J’ignore la proportion d’e-mails professionnels et de rapports qui sont produits par IA, mais je la suppose énorme et pourtant ça n’est pas autant un sujet que l’idée de la trahison d’un pacte entre l’écrivain et le lecteur. [↩]
- Six euros seulement, on peut le commander sur HelloAsso, ça fait 9 euros avec les frais de port. Franchement si vous ne l’achetez pas vous êtes radin. Et ne venez pas vous plaindre quand il sera épuisé. [↩]
























































































