Le 15 avril 2016 dans la cafétéria du Palais de Tokyo, où Jean-Michel était venu présenter le travail de recherche de l'école d'art de Cambrai, qu'il dirige depuis deux ans.

Le 15 avril 2016 dans la cafétéria du Palais de Tokyo, où se tenait l’événement Vision-recherche en art et design. Jean-Michel y était venu présenter les réalisations de l’école supérieure d’art de Cambrai, qu’il dirige depuis un peu plus de deux ans.

Jean-Michel est né en 1977, l’année de la sortie de Star Wars et, me signale-t-il rigolard, de la chanson Big Bisou.
Ses ancêtres sont des paysans des Antilles : Guadeloupe du côté de sa mère, Martinique pour son père. Et plus loin encore, des Indes françaises. Il a grandi entre Paris, où travaillait son père, ingénieur, et un minuscule village près de Reims1, où vivait sa mère, employée de la fonction publique hospitalière. Il a toujours aimé dessiner. Il se souvient qu’enfant, il aimait faire des expériences avec son mini-projecteur de cinéma, pour lequel il n’avait qu’une séquence d’une vingtaine de secondes : la mort de Bambi. Ce sont un peu ses débuts dans le domaine des dispositifs multimédia. Dans sa famille de descendants d’esclaves, d’ouvriers agricoles, d’éleveurs de chèvres ou de bœufs, ne bénéficiant pas d’un capital culturel important, la voie logique de la promotion sociale aurait été qu’il devienne fonctionnaire de l’Éducation nationale, ou bien militaire. À la maison, la France n’est pas une abstraction, on ne parle pas hindi ou créole, on est « enfant de la République ». Jean-Michel m’a au passage confié qu’il a vite appris que, quand on est un jeune à la peau un peu foncée dans un petit village de Champagne, il faut sans cesse prouver sa légitimité, en faire deux fois plus, ne pas avoir de mauvaises fréquentations et éviter toute source d’ennuis : même s’il écoutait Nirvana adolescent, pas question de s’habiller comme Kurt Cobain.
Malgré le décalage culturel, personne ne l’a découragé de s’intéresser aux arts et de s’engager dans des études en rapport. Il faut dire qu’il a très tôt été capable de financer son autonomie, grâce à des emplois divers : agent de sécurité, portier ou vigneron. Jean-Michel est entré dans un lycée d’arts appliqués, à Reims. Il se souvient avoir été frappé par une conférence au Centre Pompidou, donnée par Éric Suchère, historien et théoricien de l’art, poète, et enseignant, qui lui a donné envie d’entrer à l’école d’art de Reims. Ce qu’il a fait. Là, outre Éric Suchère, il a notamment rencontré Jeff Rian, grâce à qui il découvre l’existence d’une scène artistique new-yorkaise contemporaine, et Bernard Gerboud2. Il se souvient d’une réflexion que lui a fait à l’époque Jérôme Rigaud, étudiant comme lui : « ce ne sont pas les profs qui font la qualité d’une école d’art, ce sont ses étudiants ». Après trois ans, titulaire d’un diplôme national d’arts plastiques, Jean-Michel a eu envie de changer d’air. Nettement focalisée sur le design, la direction de l’époque ne cherchait pas spécialement à retenir les étudiants ou les enseignants marqués « art », discipline à laquelle Jean-Michel était très attaché, même s’il se considère aussi autant comme designer et n’a pas eu une carrière d’artiste, comme on le verra un peu plus loin.

Jean-Michel est arrivé à l’Université Paris 8 en 1999, orienté vers ce lieu par son professeur de Reims, Bernard Gerboud, pour y entamer un Master. Il y a eu comme enseignants des gens très portés sur les nouveaux médias tels que Jean-Louis Boissier, Liliane Terrier,  Aline Giron, Fabien Vandame, Anthony Keyeux, et moi-même, et s’est lui-même engagé dans le domaine. Lorsqu’il est arrivé à Saint-Denis, le propriétaire de son logement a remarqué son pantalon taché de peinture et lui a fait jurer de ne pas salir l’appartement. Il n’a plus peint dès lors, et s’est engagé intensivement dans les nouveaux médias et l’interactivité.
Un jour, lors du vernissage d’une exposition, Jean-Louis Boissier lui a dit (ça l’a marqué) : « je n’aime pas ce que tu fais, mais ça me semble quand même intéressant, veux-tu rejoindre l’équipe ? ». Ce qui lui était proposé là était en fait d’intégrer le post-diplôme Atelier de recherches interactives, aux arts décoratifs de Paris, mais allait aussi signifier assez vite pour lui d’intégrer l’équipe de recherches Esthétique des nouveaux médias, et, comme chargé de cours, l’équipe pédagogique de l’université Paris 8. Jean-Michel, comme nombre de ses camarades de promotion à l’Atelier de recherches interactives, avait déjà une activité professionnelle soutenue dans la communication ou le web, mais ça ne l’a pas empêché de s’engager sérieusement dans ses études, et de participer, dans ce cadre, au projet Jouable, consacré à l’invention de dispositifs interactifs et fédérant des énergies à Paris, Kyoto et Genève.
Lors d’une conférence à Paris 8, Pierre Bismuth — qui avait déjà participé au film Eternal sunshine of the spotless mind mais n’était pas encore auréolé de son oscar — a dit : « tout le monde est artiste, mais ça, seul l’artiste le sait », phrase qui a beaucoup marqué Jean-Michel et l’a même convaincu de ne plus chercher à être artiste lui-même. Exposer des travaux, donner des moyens de production à des auteurs, former des artistes, oui, mais plus se considérer comme un artiste. Toujours vers cette époque à l’université, il passe un DEA et s’inscrit en thèse (thèse qui est à présent en suspens).

Il démissionne de sa charge de cours à l’université après deux ans (et juge rétrospectivement avoir été un peu jeune à ce poste — il était dans sa petite vingtaine lorsqu’il a commencé), et est aussitôt embauché par l’école des arts décoratifs. Certains traits de l’école lui déplaisent, notamment le rejet par les enseignants plus âgés de l’identité graphique imaginée par le duo M/M Paris. Après deux ans, il quitte les Arts décoratifs (où il sera tout de même régulièrement rappelé pour organiser des workshops) et entre à l’école des Beaux-Arts de Paris, où il s’occupe du pôle nouveaux médias. Il y passe quelques années, mais il voit rouge le jour où l’on rechigne à lui accorder un congé paternité. Il décide alors de quitter l’école. Au même moment, il apprend que l’école d’art du Havre recrute un enseignant d’un profil correspondant au sien. Il connaissait déjà quelqu’un dans la place — à savoir moi.
Lorsqu’il s’est présenté à l’audition, à laquelle j’ai participé, j’ai tenté d’être impartial et de ne pas influencer le directeur : les trois autres postulants avaient de vraies qualités, et sur le coup, j’ai même placé Jean-Michel ex-æquo avec une autre personne, mais je n’ai pas dû le dire d’une manière très convaincante, car ceux qui se trouvaient là sont aujourd’hui encore persuadés que je favorisais franchement Jean-Michel. De fait, je n’ai pas été malheureux que ce soit lui qui soit sélectionné. Pendant l’entretien, le directeur de l’école d’art du Havre avait demandé à Jean-Michel, s’il était choisi, comment il comptait s’organiser, puisqu’il vivait en région parisienne. Jean-Michel a répondu du tac au tac : « je viendrai habiter au Havre ». Je me souviens m’être dit qu’il en faisait un peu trop, sachant notamment qu’il avait son atelier et la société qu’il avait fondée avec Thomas Cimolaï à Paris. Mais dès son embauche, il s’est effectivement mis en quête d’un appartement, et s’est vite installé dans la ville avec sa petite famille : son épouse, que je compte bien interviewer à son tour un jour puisque je l’ai aussi connue étudiante, et leur fils. La première mission de Jean-Michel, arrivé au printemps, a été d’accompagner les étudiants de cinquième année pour la dernière ligne droite de leur diplôme, ce qu’il a fait avec succès. Puisqu’il est très sociable, il est rapidement devenu l’ami de toute la ville, et c’est grâce à lui que j’ai pu à mon tour connaître vraiment toute la partie de l’équipe pédagogique que je ne fréquentais que très épisodiquement, puisque j’étais à mi-temps. Bref, tout nouveau venu qu’il ait été, Jean-Michel m’a aidé à m’intégrer dans une ville où j’étais déjà prof depuis quatre ans lorsqu’il y est arrivé. Avec lui, aussi, dans le cadre du laboratoire de recherche de l’école, j’ai écrit un livre sur le langage Processing qui continue d’être vendu au même rythme trois ans après sa sortie et a même dû être réédité, ce qui constitue un exemple de longévité peu typique dans le domaine des manuels informatiques. Nous avons aussi publié, avec Bruno Affagard, un troisième collègue, un livre consacré à la plate-forme Arduino. Jean-Michel a par ailleurs activement participé à la manifestation Une saison graphique. Son dernier grand défi au Havre aura été de fonder les éditions Franciscopolis avec notre collègue commun Yann Owens. Là encore, un beau succès.

Alors qu’il était dans sa dernière année au Havre, Jean-Michel s’est senti un peu lassé de la routine de l’enseignement et, pire, s’est dit qu’il remplissait moins bien la tâche qu’il ne l’aurait voulu, ce que lui a d’ailleurs confirmé une étudiante — certains étudiants savent être directs, comme ça —, qui lui a dit qu’il n’était plus le prof qu’elle avait apprécié deux ans plus tôt. Il aurait bien été tenté par la direction des études de l’école d’art du Havre (entre temps fusionnée avec celle de Rouen, et devenue un établissement de taille importante), mais il a surtout postulé pour le poste de directeur de l’École supérieure d’art et de communication de Cambrai, que l’ancienne directrice, Christelle Kirchstetter, quittait prématurément pour prendre des fonctions identique aux Beaux-Arts de Nîmes. Je dois dire que j’imaginais désormais mal l’école sans Jean-Michel, et lorsque la nouvelle de son possible départ s’est diffusée, j’ai pu constater que je n’étais pas le seul dans mon cas. Mais en même temps, comment lui souhaiter autre chose que d’évoluer dans le sens qui l’intéressait et pour lequel sa compétence ne faisait pas de doute ?

Jean-Michel a été choisi pour le poste et il est, depuis 2014 (à trente-sept ans !), le directeur dynamique de cette école bicentenaire. Il a entre autres dû mettre au point un programme de recherche cohérent, imprimer sa marque sur le programme pédagogique et accompagner l’installation de l’école dans ses nouveaux locaux. Le budget de l’établissement est modeste, et Jean-Michel doit courir dans tous les sens pour obtenir des équipements et des fournitures aux plus bas tarifs, et s’occupe lui-même de la communication de l’école sur Internet3. Quand il raconte ses histoires de directeur, avec ses entretiens avec les personnalités politiques ou institutionnelles de divers niveaux (jusqu’à la ministre de la culture Fleur Pellerin, qui est venue visiter l’école), on sent qu’il a un peu changé de monde. Ce qui ne l’empêche pas de suivre de près ses étudiants et leurs travaux, peut-être avec une petite nostalgie de ses années d’enseignement — il anime d’ailleurs ponctuellement des workshops dans d’autres écoles. Avec les chantiers qui se profilent à l’avenir — et notamment le projet de rapprochement des écoles d’art de la région —, mais aussi avec son engagement au sein de l’Association des écoles d’art (Andea), dont il est un des administrateurs élus, j’imagine qu’il passera un peu de temps avant que Jean-Michel s’ennuie et ait envie de partir à la conquête d’autres défis.
Jean-Michel a une vision complète des écoles d’art puisqu’il y a étudié, enseigné et encadré. Sa conclusion, c’est qu’il ne connaît pas de meilleur endroit pour apprendre ce qu’on y apprend.

Le site des éditions Franciscopolis, fondées avec Yann Owens : franciscopolis
Jean-Michel n’a plus de site web personnel mais on peut le suivre sur Twitter

  1. « une sympathique bourgade médiévale du 13e siècle de 800 âmes ». []
  2. Né en 1949, Bernard Gerboud nous a quittés en 2014. Je l’ai eu comme collègue à Paris 8, et avant cela, comme enseignant. []
  3. On peut suivre l’actualité de l’école sur Twitter, sur Facebook et bien entendu sur son site officiel. []
Après près de dix ans en Australie, Géraldine n'avait pas de lieu pour l'entretien. Nous avons donc échoué complètement par hasard au Vénitien, 23, boulevard des Italiens à Paris. Il faisait un ou deux degrés dehors. Quelques dizaines d'heures plus tard, Géraldine serait rentrée à Perth, où il fait plus de trente-cinq degrés.

Après près de dix ans en Australie, Géraldine n’avait pas de lieu pour l’entretien. Nous avons donc échoué complètement par hasard au Vénitien, 23, boulevard des Italiens à Paris. Il faisait un ou deux degrés dehors. Quelques dizaines d’heures plus tard, Géraldine serait rentrée à Perth, où il fait plus de trente-cinq degrés.

Géraldine est née en 1978, elle a grandi en Moselle, à Thionville. Sa mère était pharmacien assistant et son père était professeur d’éducation manuelle et technique (« techno », dit-on à présent) en collège. Elle commence à apprendre la programmation informatique, entre huit et dix ans, grâce à une initiative locale des Postes et Télécommunications1, qui proposaient un apprentissage hebdomadaire du langage Basic sur ordinateur Thomson MO5 à un petit groupe d’enfants, avec au programme de la théorie, de la pratique, et un temps pour jouer, notamment à Dracula, sur Apple II. Géraldine n’a jamais été dessinatrice mais, avant même de savoir qu’il existait, le métier de graphiste l’attirait, et elle passait par exemple du temps à créer des lettrages pour des compilations musicales qu’elle réalisait sur cassettes audio. À l’école, elle a des facilités pour les sciences, et suit assez naturellement ce cursus. Lorsqu’elle décide d’entrer en école d’art, ses enseignants ne l’encouragent pas et elle ne peut pas suivre d’option arts plastiques au lycée : c’est un ancien prof de collège qui l’aidera à préparer son dossier. Ses parents l’ont toujours encouragée à aller là où elle voulait, mais avec une condition : il ne faut pas le faire à moitié. Elle se présente sans succès à Nancy, où elle est déroutée par les questions du jury d’admission, très orienté « art contemporain », mais est admise à l’école des Beaux-arts de Lyon. L’école est énorme — près de quatre vingt étudiants la première année —, mais elle s’y plait tout de suite, notamment pour tout ce à quoi on l’initie, de la gravure à la théorie du cinéma. Elle s’intéresse à l’époque à la notation de la danse, qui restera longtemps un sujet important pour elle, et s’initie à la mise-en-page avec un logiciel aujourd’hui oublié : Aldus Pagemaker. Malgré cette bonne expérience, Géraldine veut se spécialiser dans le graphisme et postule, soutenue par ses enseignants, à l’école d’art voisine de Valence, où elle entre par équivalence et où elle passera deux ans encadrée par Gilles Rouffineau, Jean-Pierre Bos et Annick Lantenois (qui venait d’arriver), qui la mènent jusqu’au DNAT. Elle profite de l’émulation de sa promotion, d’où émanent de nombreux directeurs artistiques devenus importants aujourd’hui, comme le célèbre duo De Valence.

Géraldine garde un souvenir très vif de ces années et de tout ce qu’elle a fait et appris au passage. Il lui a été impossible de continuer après la troisième année, puisque l’école n’avait à l’époque aucun second cycle d’études. Elle se présente alors dans deux écoles : les Arts décoratifs de Paris, et l’école supérieure d’art et de design d’Amiens. Elle sera acceptée dans les deux, mais choisit finalement Amiens, moins prestigieuse, peut-être, mais dynamique. Elle ne se sent pas vraiment prête pour devenir parisienne. C’est à l’Esad d’Amiens que je l’ai rencontrée. En second cycle, elle a surtout comme enseignants Jean-Louis Fréchin, Philippe Millot et moi-même. Je me souviens pour ma part d’une étudiante enthousiaste, talentueuse et aussi à l’aise avec la programmation qu’Olivier Cornet, un de ses camarades de promotion, devenu depuis enseignant à l’école. Une des expériences qui l’a marquée est un voyage d’échange avec la Turquie. En cinquième année, elle prend quelques distances avec l’école, car après un stage chez Hyptique, elle se voit proposer par cette société un emploi à mi-temps et décide d’habiter Paris : elle ne vient plus à Amiens que deux jours par semaine, pour préparer son diplôme, consacré à la notation chorégraphique Laban, qu’elle obtient en 2001. Les stages font partie des expériences qui ont le plus plu à Géraldine, puisqu’en six années d’étude, elle en a fait sept.

Hyptique, où elle sera donc employée deux ans et demi, était à l’époque un acteur central de l’édition multimédia, qui connaîtra une crise culturelle face à l’importance croissante d’Internet. Après ces années, Géraldine devient graphiste freelance tout en acceptant un poste d’enseignante à l’école multimédia, une école de formation continue parisienne. Cela ne durera que deux ans : les travaux freelance, très centrés sur la communication visuelle et la publicité, lui pèsent, mais elle apprécie l’enseignement et devient même responsable pédagogique du département design de l’école.
En mars 2005, elle a l’opportunité, selon son expression, de « faire un break » et de partir en Australie avec un visa « working holiday », qui permet à de jeunes étrangers de visiter le pays et, s’ils le veulent, d’y travailler. Elle exercera divers métiers de la restauration et apprendra l’anglais. Son année de « working holiday » écoulée, elle veut rester en Australie, et doit trouver une entreprise qui accepte de la parrainer, c’est à dire qui s’engage à l’employer. Elle aura deux propositions : un poste de graphiste interne à l’université Curtin de Perth, et l’autre dans une société à peine née, dont le fondateur est l’unique employé, Bouncing Orange. Au fil des années, la société passera de deux à quinze employés, et Géraldine y occupera tous les postes possibles, de la direction artistique à la stratégie en passant par le développement et la gestion de projet. Pour l’anecdote, elle amènera à l’époque l’utilisation du « content management system » plutôt franco-français Spip, auquel elle substituera plus tard Drupal et WordPress. Après huit ans, la direction que prend la société ne lui convient plus, et elle la quitte après un « clash » assez brutal. Elle effectue ensuite un an dans une société de communication, en remplacement d’une femme en congé de maternité. L’ambiance est médiocre, le travail souvent déplaisant, si ce n’est qu’il permet de découvrir la réalité de l’industrie, et des métiers tels que le stylisme culinaire.

En avril 2014, elle se met à son compte avec sa société Digital Chic, à East Fremantle, dans l’agglomération de Perth. Elle profite instantanément des presque dix années passées à constituer un réseau amical et professionnel, et sans doute un peu du charme que confère un accent français dans les pays anglophones. Elle n’a alors même pas besoin de disposer d’un véritable site web, les clients sont déjà là. Elle a pourtant du mal à définir son métier, qui regroupe diverses compétences, de l’identité visuelle au conseil en passant par la gestion de projet. Elle travaille seule ou avec des sous-traitants, selon les projets. Mais elle est aussi chanteuse, auteur, compositeur, et se produit sur scène de manière régulière. Vingt-cinq pour cent de ses revenus viennent de ses « gigs corporate » (des sessions musicales privées, souvent composées de reprises de standards jazz ou pop), ou des concerts de musique originale. Elle n’est pas une grande musicienne et n’a pas de voix spéciale (c’est elle qui le dit en tout cas), son talent est plutôt d’être une « entertaineuse ». Elle espère que la musique finira par constituer la moitié de ses revenus.

À bientôt trente-sept ans, avec un nouveau départ professionnel mais aussi personnel, Géraldine se donne pour but de trouver un bon équilibre dans son métier en perpétuelle mutation, et espère gagner assez bien sa vie pour voyager un peu plus, ce qui n’est pas évident lorsque l’on habite la ville la plus isolée du monde2.
Depuis qu’elle a quitté le lycée pour l’école des Beaux-Arts de Lyon, Géraldine a l’impression d’avoir vécu dix vies. Elle me disait, au moment où nous nous sommes quittés, qu’il faudrait peut-être que plus de gens effectuent des cursus en école d’art, qui servent avant tout à se trouver soi-même, bien qu’elle ne soit pas certaine que tout le monde soit capable d’accepter le voyage.

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  1. Jusqu’à la fin des années 1980, La Poste et France Télécom/Orange étaient une seule et même entreprise publique sous le nom de PTT puis P&T. []
  2. Perth est souvent qualifiée de ville de plus d’un million d’habitants « la plus isolée du monde » car elle est située sur la côte occidentale de l’Australie et est plus proche de Djakarta, en Indonésie, que de villes australiennes telles que Sydney ou Melbourne, de l’autre côté de l’île. Il y fait chaud et la durée des journées varie peu au cours de l’année, puisque l’endroit est au même niveau que l’Afrique du Sud ou l’Uruguay. Les gens se lèvent tôt, finissent de travailler tôt, la vie est chère mais l’ambiance est détendue et on donne leur chance aux gens qui ont des projets. []
Lieu :

Lieu : Brasserie  de la porte Océane (CROUS), 30, rue Demidoff, Le Havre.

Il y a quelques années, Agnès Maupré a publié chez Futuropolis un Petit Traité de Morphologie qui m’a interpellé, puisqu’il était consacré à la dernière année de cours de Jean-François Debord aux Beaux-Arts de Paris. Jean-François Debord est un des enseignants dont les cours m’ont le plus marqué lorsque j’étais moi-même étudiant, au point que je l’ai suivi trois ans de suite, deux jours par semaine, sans avoir besoin de le valider et alors que je boudais d’autres cours pour lesquels il m’aurait fallu des notes. Un peu plus tard, je suis tombé sur un second album d’Agnès Maupré, Milady de Winter, publié chez Ankama, que j’ai trouvé intelligemment scénarisé, en plus d’être servi par un dessin fluide et vivant. Tout cela m’a décidé, sans la connaître en personne, à inviter Agnès à rencontrer mes étudiants à l’Université Paris 8, dans le cadre du cycle de conférences que j’organise sur la bande-dessinée. Je voulais la voir avant, pour préparer la séance (j’étais peu expérimenté, à présent je ne fais plus ce genre de choses), mais cela semblait difficile, me dit-elle, puisqu’elle n’était pas parisienne, elle habitait… Le Havre. Je lui ai appris que j’étais moi-même enseignant au Havre un jour par semaine, et nous nous sommes donc vite rencontrés à la brasserie du restaurant universitaire, face à l’école.
Très vite, nous sommes devenus amis, mais surtout, grâce à cette rencontre fortuite, Agnès a enfin pu fréquenter des havrais, comme Jean-Michel Géridan ou Mariina Bakic : marseillaise d’origine et sociable de tempérament, elle était apparemment un peu malheureuse dans cette ville où, immigrée de fraîche date, elle ne connaissait plus ou moins que son compagnon, venu travailler pour le grand groupe industriel de la ville.
Lorsque le Master de création littéraire a été lancé par l’école d’art et par l’université du Havre, Agnès s’y est inscrite, ce qui fait que je l’ai eue comme étudiante alors qu’elle a publié bien plus de livres que moi, que je la connaissais déjà, que j’avais une certaine admiration pour son travail et qu’elle était même déjà titulaire d’un diplôme de grade Master 2 — son DNSEP des Beaux-Arts de Paris. Elle est donc un cas assez atypique parmi les anciens étudiants évoqués sur ce blog.

Agnès est née en 1983. Depuis toute petite elle voulait être écrivain, mais elle a finalement réussi à se convaincre (ou à se faire convaincre) qu’elle n’en n’était pas capable. Alors qu’elle était au lycée, on lui a mis des bandes dessinées entre les mains : Alberto Breccia, Joann Sfar et Daniel Clowes. Il y a pire introduction ! Agnès constate que les complexes qu’elle a vis à vis de l’écriture disparaissent lorsqu’elle dessine. Après son bac, elle s’inscrit en mise à niveau arts appliqués, aux Beaux-Arts de Marseille (où elle ne mettra pas un pied) et enfin en école d’architecture, puisque le métier rassurait les parents. Parents qui n’ont pas cessé de la soutenir lorsqu’elle a abandonné l’architecture avec comme projet professionnel la bande dessinée. Elle entre aux Beaux-Arts d’Angoulême, ce qui paraissait logique, mais qui ne l’est pas : ce n’est pas une école de bande dessinée, même si un nombre important d’étudiants y entrent pour ça et qu’il y reste quelques enseignants spécialisés dans le domaine. La déception est totale, mais Agnès conserve depuis cette époque une amitié pour un de ses profs, Dominique Hérody, justement un des derniers enseignants en bande dessinée de l’école.
Agnès correspond avec Joann Sfar, par e-mail, et ce dernier lui recommande les Beaux-Arts de Paris, pour les cours de morphologie de Jean-François Debord et de François Fontaine. Elle garde un excellent souvenir de cette époque, considère qu’elle avait plus sa place en tant qu’auteur de bande dessinée dans une école sans lien avec la bande dessinée qu’à Angoulême qui a la réputation d’en faire une spécialité. Elle s’y est fait des amis pour la vie. En guise de diplôme (DNSEP), elle a présenté son travail autour du cours de morphologie de Debord, évoqué plus haut.
Depuis sa sortie des Beaux-Arts de Paris, Agnès a publié plusieurs livres, réalisé des illustrations, mais aussi travaillé sur le film Le Chat du Rabbin, d’après la bande dessinée éponyme de Joann Sfar.

Venue vivre au Havre, donc, elle apprend il y a un peu plus de deux ans que va s’y créer le tout premier master de Création littéraire en France (en fait un des deux premiers, car au même moment, l’Université de Toulouse inaugurait une formation du même genre). En s’inscrivant, Agnès envisageait l’éventualité de l’échec : si les ateliers d’écriture la décevaient, elle apprendrait sans doute des choses sur l’histoire et la théorie de la littérature et si rien ne lui plaisait, elle se serait juste inscrite pour rien. Les deux années de cette première promotion du Master de création littéraire seront pour le moins intenses, autant pour l’équipe pédagogique que pour les neuf étudiants, dont la plus grande part était issue d’un cursus d’écoles d’art (les deux promotions suivantes sont nettement plus composées d’universitaires), dont deux étudiants avaient déjà des carrières d’auteurs et dont l’écart d’âge entre les plus jeunes et les plus âgés était d’une trentaine d’années. Ces étudiants étaient très soudés, très conscients d’être en train de construire quelque chose de neuf et d’important, et Agnès décrit à présent cette expérience comme « géniale ».
Le Master n’est pas validé par un mémoire théorique mais par un travail littéraire, une œuvre. Pour la première année, Agnès a présenté le premier tome de son Chevalier d’Éon, qui a depuis été publié chez Ankama. L’année suivante, elle a présenté un scénario. Ce n’est pas son premier scénario, puisqu’elle a toujours été sa propre scénariste, mais c’est le premier scénario qu’elle ait écrit pour quelqu’un d’autre, en l’occurrence son ami Singeon, rencontré aux Beaux-Arts de Paris des années plus tôt : cette fois, Agnès ne cache plus son écriture derrière sa virtuosité de dessinatrice. Ce scénario, qui est une réécriture de l’histoire de Tristan et Yseult, doit beaucoup aux cours du Master de création littéraire, et notamment à ceux de Laurence Mathey, spécialiste de la littérature médiévale, grâce à qui Agnès a par exemple pu lire avec plaisir François Villon, ce qu’elle n’avait jusqu’ici pas pu faire : parfois, il faut être guidé. Ceux qui ont assisté à la soutenance du diplôme se souviendront d’un riche et bel échange sur Tristan et Yseult entre l’enseignante et celle qui avait été son étudiante.

Son blog : agnes.maupre.over-blog.com | Sur Wikipédia : Agnès Maupré

David_Longuein_Jean-Luc_Lemaire

Lieu : La Laverie, bar situé au 1 de la rue Sorbier, dans le vingtième arrondissement de Paris. David est à gauche, Jean-Luc à droite.

David et Jean-Luc se sont rencontrés à l’école supérieure d’Art et de Design d’Amiens où ils ont été étudiants de 1997 à 2002, ce qui correspond exactement à la période où j’y enseignais. À présent, ils travaillent ensemble au sein de plusieurs structures et d’un grand atelier qu’ils partagent avec quelques autres amis.
Leurs parcours sont assez différents. David, qui est né en 1977, a commencé par un cursus en architecture à Lille, puis est entré en arts plastiques à Amiens. Enfin, il a passé le concours d’entrée de l’école d’art et de design, en convainquant ses parents que le design graphique était un vrai un métier. Il est venu au concours d’entrée avec ses peintures.
Jean-Luc, né en 1975, a commencé par s’orienter vers la biologie. Après trois années, il a passé le concours de quelques écoles d’art, car le domaine l’attirait (même s’il n’avait pas une grande idée de ce qu’est le graphisme), en se disant que soit il intégrait une école d’art et abandonnait les sciences, soit il n’y parvenait pas, et restait scientifique.
David et Jean-Luc sont plutôt d’accord sur le bilan qu’il y a à tirer de leurs études : l’école était dynamique, pleine de possibilités pour ceux qui avaient envie d’en tirer parti. Ils en tirent, aussi, des rencontres, et chacun s’est d’ailleurs marié à une ancienne camarade de l’école.
Sur les dernières années, ils sont plus réservés : David était freelance dès la quatrième année, statut qui crée parfois un rapport curieux aux études : comment expérimenter en toute liberté lorsque l’on a déjà un rapport au client ? Il reste très content de son diplôme final, ce qui est moins vrai pour Jean-Luc, qui reste un peu frustré du résultat — peut-être un peu par la faute de son prof de multimédia (votre serviteur !), qui l’a poussé à ce que son travail interactif soit totalement fonctionnel, alors qu’il aurait été aussi bien de s’en tenir à un prototype de démonstration. Il est en revanche heureux de tous les voyages qu’il a effectués pendant ses années d’étude. Le DNSEP de David était consacré au livre, celui de Jean-Luc au multimédia interactif.
En sortant de l’école, Jean-Luc a à son tour pris un statut de travailleur indépendant. David a d’abord travaillé avec un des ses anciens professeurs, Olivier Champion, dans le domaine du disque. Au milieu des années 2000, le disque est devenu un domaine nettement moins rémunérateur pour les graphistes, et David a alors dû travailler seul, principalement dans le domaine de l’édition. De son côté, Jean-Luc a beaucoup travaillé avec le collectif d’artistes UltraLab™, et sa structure plus ou moins jumelle Labomatic™. Jean-Luc et David se retrouvent en 2007 pour un s’occuper de la communication de la foire d’Art contemporain Slick. En 2008, Labomatic™ se sépare, mais ses membres continuent plus ou moins de travailler ensemble, sous plusieurs noms (Lord of Design™, PBNL, L775, et enfin Art, Book, Magazine et ABM Studio), dont tous n’ont pas d’existence juridique. Je ne vais pas rentrer dans les détails, n’étant pas certain d’avoir tout compris. Je retiens que pour eux, travailler en groupe, même informel, est une force.
En 2011, excités par les possibilités de l’iPad et consternés par l’absence de bonnes réalisations dans le domaine du livre numérique, David, Jean-Luc et leurs amis créent Art, Book, Magazine, une plate-forme d’édition et de réédition de livres d’art, et notamment de catalogues d’exposition. Dans ce cadre, avec leur studio ABM Studio, ils développent notamment le savoir-faire qui leur permet de réaliser une monographie évolutive de Claude Lévêque, qui pourrait servir de modèle à bien d’autres catalogues muséographiques.
Les projets les plus passionnants sur lesquels travaillent David et Jean-Luc ne sont pas toujours les plus rémunérateurs, le métier est rude et connaît des hauts et des bas, d’autant que les budgets sont plutôt en baisse. Ils tiennent néanmoins le coup, grâce à des domaines tels que le luxe, et ne semblent pas prêts à renoncer à leur autonomie pas plus qu’au plaisir de collaborer à des projets stimulants.

Leurs divers sites : L775 | Art, Book, Magazine | ABM Studio

stephanie_boisset

Lieu : La Fourmi, rue des Martyrs, à Paris.

Stéphanie est née en 1975. Elle a grandi dans le Médoc. Sa mère est allemande, ce qui lui a permis de bénéficier d’une double-nationalité qui se révélera sans doute utile administrativement par la suite. Après un baccalauréat littéraire et deux semestres de fac d’Allemand à Bordeaux, elle a eu envie de passer un CAP de photographie, mais aucune école n’a voulu l’accueillir, arguant que, étant bachelière, elle avait déjà un diplôme supérieur au CAP : tout juste majeure, et déjà sur-diplômée ! Elle a malgré tout préparé l’examen par correspondance, en une année, et a décroché son certificat d’aptitude professionnelle. Stéphanie est partie six mois en Australie où elle a découvert Internet, avant que l’on commence à en parler en France, sans en comprendre toute la portée : « je me souviens que la personne qui me montrait, m’a dit : regarde, c’est le vernissage à tel endroit à New York, et que ça m’avait laissé perplexe, je ne voyais pas l’intérêt de regarder un écran qui transmet des images saccadées… alors que la télé le faisait très bien ! ».
Elle a voulu poursuivre ses études dans une école supérieure de photographie à Cologne en « Fotoingenieurwesen », qui lui a semblé un peu technique : beaucoup de chimie et de mathématiques. Elle s’est alors souvenue qu’un de ses profs de l’AFOMAV1 lui avait vanté l’université Paris 8 où, notamment, enseignait Dominique Baqué. Elle a préparé le dossier d’inscription depuis Cologne et y a commencé un cursus en arts plastiques en 1996. Elle a validé successivement son Deug et sa licence, puis une maîtrise, avec Maren Köpp, et, enfin, un DEA, en 2001, avec Liliane Terrier. Sur cette période, Stéphanie me rappelait que, tandis qu’elle finissait son mémoire, elle m’avait écrit à propos d’un programme que je l’avais aidé à écrire2, et je lui avais répondu en terminant mon mail par : « dis-donc, tu as allumé la télé ? C’est la 3e guerre mondiale là ». On était le onze septembre et, absorbée par son travail, Stéphanie n’avait allumé ni télévision ni radio, c’est par Internet, sa seule fenêtre sur le monde ce jour-là, qu’elle a eu la nouvelle.
L’époque où Stéphanie étudiait à Paris 8 était celle du début de l’effervescence générale autour de l’art sur Internet. Elle a par exemple entretenu une correspondance soutenue avec « Mouchette », petite fille éternellement âgée de treize ans, qu’elle a rencontrée en personne alors que son identité (Martine Neddam, on le sait à présent) était un des secrets les mieux gardés du web. L’anecdote est assez belle : Stéphanie était partie à Amsterdam pour une soirée où un homme faisait des dédicaces sous le nom de « Mouchette », mais elle n’y a pas cru et a identifié la véritable « Mouchette », comme Jeanne d’Arc, qui selon la légende, avait désigné sans hésitation le futur roi Charles VII, déguisé en simple courtisan. Toujours à cette période, Stéphanie a participé à des expositions et des actions collectives diverses, dans le domaine de l’art en ligne, par exemple dans le cadre de Free Manifesta. Je pense qu’elle a été la première, parmi mes étudiants, à s’engager si fortement dans ce domaine, et son site archivé (il n’est plus mis à jour mais elle le conserve), boisset.de, peut être décrit comme un ancêtre du blog, au sens de journal en ligne, voire d’extension de sa personne. Pour cette raison, Fred Forest lui avait d’ailleurs consacré deux pages de son livre Net.Art Identité (2008).

Au cours de ses études, pour des stages ou des emplois d’été, Stéphanie s’est régulièrement rendue à Berlin, où elle envisageait d’aller vivre. Elle ne l’a pas fait tout de suite. Tout en commençant une activité de freelance sous le régime de la Maison des Artistes (avec pour premier client La Périphérie), elle a commencé par travailler pour CreativTV, une « chaîne » de télévision en ligne consacrée à l’art contemporain, née longtemps avant Youtube ou Dailymotion, c’est à dire à une époque où mettre des vidéos sur le web était loin d’être facile : problèmes de formats, connexions haut-débit balbutiantes, et public assez réduit. Après un peu plus de deux ans, elle a quitté CreativTV pour partir à Berlin, où elle participe à une exposition collective et rencontre le groupe Public Art avec qui elle travaillera par la suite sur des projets culturels, comme par exemple The Mobile Studios. Elle profite d’abord d’un programme européen pour les demandeurs d’emploi et s’installe le 30 décembre 2004. Au terme de ce programme, elle s’installe pour de bon et rompt avec l’administration française, non sans difficultés : elle a eu du mal à se faire radier des ASSEDICS, qui ne comprenaient pas pourquoi elle renonçait sciemment aux onze mois de chômage qui lui étaient dus : « restez, des gens comme vous [des artistes], il en faut ! ». Elle a obtenu son quitus fiscal, ce qui n’a pas été si facile non plus puisque le Trésor public l’a avertie qu’elle serait bien plus fortement imposée en Allemagne qu’en France : « ça va vous coûter cher ! ».

Depuis treize ans, elle s’occupe de direction artistique pour les sites web de ses différents clients, qu’elle aide à définir leurs besoins, à qui elle propose des budgets et des maquettes. Elle a une idée précise du fonctionnement et des possibilités des langages informatiques mais délègue le développement sérieux à son ancien camarade de fac Blaise Bourgeois, à David Farine ou à une société arménienne, Toort. De ses années d’études en arts plastiques, Stéphanie retient une ouverture sur quantité de domaines divers, qui lui permet aujourd’hui de travailler en bonne intelligence avec des clients photographes, plasticiens ou architectes, mais aussi des petites entreprises. Elle manque de temps, mais pas d’envie, pour poursuivre une production plastique personnelle.

Son site actuel : stephanieboisset.net | Son ancien site : boisset.de | Ses travaux plastiques actuels : daybyday.stephanieboisset.net

  1. Le centre de formation qui a suivi la préparation de la partie pratique de son CAP. []
  2. L’œuvre en question était celle-ci, exposée dans le cadre de l’exposition collective Love me Love me, à La Périphérie. []
Lieu : la Quincaillerie générale, bistrot à Montrouge.

Lieu : la Quincaillerie générale, en face de la mairie de Montrouge.

Valéry est né en 1986. Il a grandi dans un quartier pavillonnaire de Saint-Brice-sous-Forêt, dans le Val-d’Oise, entre Écouen, Sarcelles, Villiers-le-Bel et la forêt de Montmorency. Sans se considérer comme particulièrement doué pour ça, il a toujours aimé dessiner, et son père l’a poussé à suivre des cours artistiques. Il est ensuite entré dans un lycée d’arts appliqués, Sainte Geneviève (privé), dans le sixième arrondissement de Paris. L’ambiance y était stricte et peu satisfaisante sur le plan de la créativité, mais il ne regrette pas ces années qui sont aussi celles de la découverte de la capitale et des métiers des arts appliqués.

Après son bac, Valéry s’inscrit en BTS de communication visuelle et de multimédia à Chaumont, en Haute-Marne, la ville du festival international de l’affiche. Il s’y plait bien. Inscrit à un cours de kung-fu, il remarque en parlant aux habitants de la ville qui n’ont pas de lien avec l’école que ces derniers considèrent le prestigieux festival avec une bonne dose de circonspection : ils ne comprennent, en fait, rien du tout aux passions de la nuée d’amateurs de graphisme qui envahit leur ville trois semaines l’an.
Après son diplôme, Valéry postule dans quelques écoles : les Arts décoratifs de Paris (sans y croire), une formation des Gobelins, les Beaux-Arts de Besançon, l’IUT de Montreuil,… et l’école des Beaux-Arts de Rennes, où il est accepté en deuxième année. C’est là que je l’ai rencontré, deux ans plus tard. Il y a eu, entre autres enseignants, Jérôme Saint-Loubert Bié et Étienne Mineur, deux graphistes particulièrement intéressés par le design numérique.

À son arrivée à l’école d’art, après un lycée rigoureux et un BTS, Valéry a l’impression d’être complètement lâché dans la nature, presque en vacances. Il ne perd pas pied pour autant et fait l’apprentissage de l’autonomie. La ville est vivante et son amie ne tarde pas à l’y rejoindre pour intégrer une école d’ingénieur. Il garde d’excellents souvenirs des quatre années passées, et en retient notamment la table de ping-pong bricolée par les étudiants de sa promotion, qui permettait de se défouler régulièrement, en marquant bien la distinction entre les séquences de travail et les moments de détente. La force et la faiblesse des écoles d’art, pour Valéry, c’est qu’elles n’imposent pas de moule : les profils d’étudiants qui en sortent sont extrêmement divers et personnalisés, mais ceux qui ne tirent pas parti de cette liberté peuvent se retrouver perdus.
Je me souviens de lui comme un étudiant modérément geek, c’est à dire très à l’aise avec l’outil informatique, jusqu’à la programmation, mais n’y voyant pas une fin en soi : il était d’abord graphiste.

Son diplôme, soutenu en 2010 (la première année où la rédaction d’un mémoire a été imposée à tous les étudiants en école d’art) et obtenu avec les félicitations, portait sur les mutations de la lecture et de l’écriture liées au numérique. Il a été remarqué par la revue Étapes, qui a inclus ce travail à sa sélection du numéro « étudiants ». Il ne sait pas si cette distinction, qui se trouve sur son curiculum vitae, l’a aidé à être pris au sérieux par les entreprises qui l’ont embauché, mais elle aura permis à ses anciens professeurs de Chaumont de retrouver sa trace et d’exposer son travail durant le festival.

Valéry aurait eu plaisir à prolonger ses recherches dans le cadre d’un post-diplôme, mais il s’est dit qu’il était temps de se mettre à gagner sa vie. À peine revenu à Paris, il a accepté un poste d’ingénieur-informaticien dans une SSII1 où il devait développer des interfaces pour des boîtiers de télévision Sagem, avec le logiciel Flash. Il a apprécié le travail en équipe, mais les tâches étaient parfois ingrates — passer des journées entières à faire du « débugging », par exemple. Alors qu’il venait de renouveler sa période d’essai, quelqu’un qu’il avait connu lors d’un stage chez Orange Vallée l’a contacté pour lui conseiller un autre emploi, beaucoup plus créatif, à deux pas de chez lui, et il l’a aussitôt accepté.

Cela fait trois ans et demi que Valéry travaille chez Usabilis, une société spécialisée dans la conception d’interfaces. Ce travail sur le design ergonomique le passionne, car il est très concret : il faut comprendre ce dont le client a besoin et y répondre de manière pertinente, effectuer des tests d’utilisation, etc.
Il se sent chanceux de n’avoir jamais connu le chômage et considère, malgré l’apparente cohérence de son cursus et de sa vie professionnelle, pouvoir résumer son parcours à la phrase « on verra bien ».

  1. Une SSII est une « société de services en ingénierie informatique ». []
anne-marie_bouille

Lieu : Le Bistrot de Quentin, rue Bernardin de Saint-Pierre, Le Havre.

Anne-Marie est née à Sainte-adresse en 1984, elle a grandi dans la partie haute du Havre, le quartier était paisible et l’école, juste derrière chez elle. Elle a toujours aimé dessiner, sa mère est une couturière très douée, son père peignait, ses sœurs dessinaient aussi, et comme cadeau, elle préférait une boite de feutres à une poupée Barbie. Après un bac scientifique (option arts plastiques), elle entame des études de biologie à l’université. Elle s’intéresse à la cartographie, parce que l’on y dessine, mais en dehors de cela, le manque d’encadrement de fac ne lui réussit pas et l’année est un échec, malgré son intérêt persistant pour la science, qui lui a d’ailleurs servi plus tard. Une camarade de lycée, qui elle aussi avait fait un bac scientifique avec option arts plastiques, lui parle de ce qu’elle fait à l’école d’art.

Anne-Marie intègre l’école d’art du Havre en 2004. Au concours d’entrée, elle avait présenté des peintures. Cette fois encore, la liberté ne lui profite pas, et Anne-Marie redouble sa première année. Il faut dire qu’à la même époque, elle faisait dix heures de danse par semaine, et avait entamé ses études avec une certaine désinvolture. Sa mère la pousse à persévérer dans les études, et l’année de redoublement s’avère bien différente. À cette époque, elle s’engage dans une activité qu’elle n’a jamais abandonné depuis : le chant gospel. Remotivée, Anne-Marie aura ensuite un parcours impeccable, où chaque année sera meilleure que la précédente jusqu’à son diplôme de DNSEP qu’elle obtient avec des félicitations amplement méritées.
En 2008, parallèlement à ses études, Anne-Marie est à la fois prof de danse, chanteuse au sein de la chorale Sweet Moma’s, et dans un groupe de Metal.
En quatrième année, elle avait connu une période de doute — ce qui est traditionnel avec ce niveau. Je me souviens que j’étais parti, avec quelques autres étudiants de sa promotion, mon collègue Bruno Affagard et mon ami Olivier Lefebvre, du Volcan1, à Karlsruhe puis à Eindhoven, pour visiter le ZKM et le festival STRP, deux hauts lieux de la création numérique. Le voyage a beaucoup marqué cette promotion, dont plusieurs étudiants ont fait des propositions très orientées vers les nouveaux médias. Pour Anne-Marie, ça a été un moment-clé. Pendant l’été qui a suivi, elle a eu le projet de s’orienter vers le son, et notamment vers la production d’images animées en réaction au son, alliant ses deux passions : le chant polyphonique/harmonique, et le graphisme.
Cette année a été celle de l’arrivée de deux nouveaux enseignants, qui ont suivi très attentivement les travaux d’Anne-Marie : Vanina Pinter et Jean-Michel Géridan.

À peine diplômée, Anne-Marie se voit proposer d’aller enseigner le graphisme en Chine (où l’école d’art du Havre a ouvert un département), mais cela peine à se concrétiser, et elle accepte un contrat de graphiste pour une société qui vend des chaussures. Elle ne s’y amuse pas beaucoup. Avec sa première paie, elle achète un piano. Elle travaille ensuite à droite et à gauche, dans l’animation, notamment.
En octobre 2012, enfin, elle part pour X’Ian, où elle passera six mois, donnant cours à deux classes, accompagnée d’une interprète, et logée sur le campus d’une université. Peu à peu, elle s’y fait des amis qui la guident dans la ville.

En rentrant, elle prépare sa candidature pour un emploi de prof d’art dans l’enseignement catholique. Mais un vieil ami lui propose de postuler pour une boite de communication, dbcom. Elle y est aujourd’hui en contrat à durée indéterminée.
Même si en agence on s’éloigne des processus de création artistique, elle y apprend tous les jours, et si certains projets ne l’intéressent pas beaucoup graphiquement, d’autres sont plus enthousiasmants, attisent sa curiosité et ses envies créatives. Pour elle, être graphiste dans cette société, c’est être un boulon important dans cette machine bien huilée, les interactions entres collègues graphistes ou chargés de communication ou commerciaux sont très enrichissants, et c’est agréable de contribuer à la pérennité de cette petite famille bien soudée.
L’échelle temporelle est bien différente, parfois frustrante, mais cela lui a appris la rapidité et l’efficacité. Elle apprécie beaucoup l’ambiance de travail, son équipe de quatre créatifs qui fonctionnent en interaction constante, les séances de « brainstorming », les défis, le babyfoot, et Tobby, un chien orange en plastique qui fait office d’animal de compagnie.

Même si ça semble difficile d’un point de vue pratique, Anne-Marie s’imaginerait bien reprendre des études, un jour, car elle est, je pense, un peu nostalgique de ce que ces années lui ont apporté en termes, notamment, d’ouverture d’esprit.

Son site internet : annemariebouille.com | la page Facebook des Sweet Moma’s.

  1. Le Volcan est la maison de la culture du Havre, et tire son nom (et son surnom de « pot de yaourt ») de la forme caractéristique de son bâtiment, créé par Oscar Niemeyer. []
 Julien et Sandra, dans mon jardin.

Julien et Sandra, dans mon jardin.

Julien est né en 1988 à Enghien-les-Bains. Il a grandi à Pierrefitte, dans la même cité que Joey Starr, puis a Écouen, il a donc vécu, jusque récemment, au Nord de Paris, entre l’Ouest de la Seine-Saint-Denis et l’Est du Val-d’Oise. Ses parents sont, respectivement, chef comptable et secrétaire de direction. Authentique « Digital native », il a toujours eu un ordinateur familial, et ne sait pas vraiment dater l’arrivée d’Internet à la maison.

Après un bac scientifique, sur le conseil d’un ami de la famille, il décide d’entrer à l’IUT de Cergy-Pontoise (site de Sarcelles), dans une formation intitulée à l’époque Services de réseaux de communication, devenue depuis Métiers du multimédia et de l’internet. Il y fait du graphisme et de l’audiovisuel. Assez rapidement, il décide que sa voie sera le « numérique ». Au bout de deux années, qui lui ont beaucoup apporté et dont il garde un bon souvenir, il obtient son DUT. Il décide alors de compléter cette formation en cherchant une école de communication.

Il se renseigne sur des salons, par Internet, par le témoignage d’anciens élèves, et finit par choisir l’école privée e-Artsup, qu’il intègre directement en troisième année. Ses parents lui offrent les frais d’inscription, dont le montant est assez élevé. Les deux années suivantes sont gratuites, si l’on peut dire, puisque payées par l’entreprise où il travaille en alternance. Pour sa quatrième et sa cinquième année, Julien choisit le tout nouveau département « design interactif », fondé cette année-là par Étienne Mineur. C’est dans ce cadre que je l’ai eu comme étudiant, avec un groupe réduit mais soudé et dynamique dont, apparemment, tous les diplômés ont réussi avec succès à entamer le genre de carrière professionnelle qu’ils voulaient.
Julien profite des cours, mais aussi et surtout du travail en alternance, au sein de l’agence 5ème gauche, qui l’amène tout de suite à travailler sur des projets concrets. Il aime résoudre des problèmes, concevoir des services, réfléchir à leur ergonomie, mais ne revendique pas spécialement une démarche d’auteur ou d’artiste.

Tout juste diplômé, Julien postule pour un emploi proposé par l’agence Pschhh, qu’il intègre aussitôt. Là, il continue d’apprendre beaucoup et travaille sur des projets plutôt gratifiants et sur lesquels on lui accorde beaucoup de confiance et de liberté, ce dont il reste reconnaissant, mais l’équipe change beaucoup et sa manière de voir les choses évolue, il veut s’investir dans des projets personnels sur la durée et décide de se lancer en indépendant. Il aura ses horaires, son rythme, et lorsqu’il prendra de l’avance sur son travail (Julien travaille plutôt vite), c’est à lui, directement, que cela profitera. Il travaillera sans doute avec des agences, avec d’anciens collègues ou d’anciens camarades d’études, et il travaillera aussi pour lui-même — il s’est notamment lancé dans deux projets d’applications/services pour téléphones mobiles qui pourraient rencontrer du succès. L’un des deux, Kura, est bien avancé puisqu’il s’agit d’une évolution de son projet de diplôme de fin d’études et qu’il en a protégé juridiquement le principe : un réseau social anonyme. L’autre, dont je ne peux pas parler, est très prometteur mais sera un peu plus complexe à monter.
Cette évolution vers l’indépendance et l’entrepreneuriat est toute récente : après avoir quitté son agence (avec l’accord de son employeur), Julien a eu le temps de refondre son site Internet et de faire un voyage à Cuba avec son amie, dont ils rentrent tout juste. C’est donc maintenant qu’il se lance réellement.

Je dois justement parler de l’amie de Julien, Sandra Cado, car même si je ne l’ai jamais eue comme étudiante, nous avons eu plusieurs occasions de nous croiser. Alors que je venais d’arriver à e-artsup, Julien m’a dit un jour qu’il avait vu mon nom à l’école des Beaux-Arts de Rennes, où j’enseignais effectivement et où Sandra était étudiante. Il y avait deux sections « communication » à Rennes, et j’enseignais dans celle où Sandra n’était pas, mais je l’ai croisée là-bas malgré tout. Plus étonnant encore, j’ai découvert que nous étions voisins, dans le village de Cormeilles-en-Parisis ! Sandra est un peu plus âgée que ma fille aînée, mais leurs mères, sans être intimes, se côtoyaient à la sortie de l’école, et on découvert avec surprise ces connexions lors du vernissage d’une exposition de Sandra. Ma fille cadette, par ailleurs, a le même professeur de piano qu’elle.

J’ai profité de mon interview pour demander à Sandra et à Julien comment ils voyaient la différence entre les écoles d’art telles que l’école de Rennes, et les écoles de communication, comme e-artsup. Il est amusant, au passage, de constater que malgré des formations aux philosophies bien différentes, Sandra et Julien font aujourd’hui le même métier. Comme employée, Sandra a passé un peu plus d’un an chez Publicis et est actuellement Directrice artistique junior dans une agence à taille plus humaine. Parallèlement, elle est aussi illustratrice et auteure de bande dessinée, notamment au sein du collectif Nekomix.
Sandra juge que certains des profs qu’elle a eu, bien que compétents, disponibles et attentifs dans leur suivi des projets, manquaient parfois de conscience de la vie professionnelle à venir de leurs étudiants, et ne détrompaient pas assez ceux qui se reposaient uniquement sur les études. Elle leur est reconnaissante de lui avoir appris à réfléchir à ce qu’elle faisait et à justifier ses idées sur le mode de la discussion plutôt que sur un mode défensif, ce qui lui donne à présent beaucoup d’assurance lorsqu’elle est amenée à présenter son travail. La jeune fille réservée qu’elle était en entrant aux Beaux-Arts ne la reconnaîtrait pas.
Elle n’en considère pas moins que les étudiants doivent faire des choses à côté de l’école. Pour sa part, elle a choisi très tôt d’effectuer pléthore de stages (un an de stage cumulés, sur ses cinq années d’études) dans des agences de communication très orientées vers le numérique. De ces années, elle apprécie l’autonomie qu’elle a acquis autant que la multiplicité des techniques auxquelles on l’a sensibilisée ou formée. En considérant les parcours de ses camarades, elle constate que ce genre d’études peut mener à une grande diversité de métiers.

Le site de Julien Vieira | Son blog | Le portfolio de Sandra Cado | Son blog

[Photo retirée à la demande de l’intéressée. Lieu : L’Usine de Charonne, au 1 rue Avron, dans le 20e arrondissement de Paris]

Marie est née en 1988, elle a donc vingt-six ans. Elle a grandi dans une petite ville située entre Rouen et Le Havre. Comme elle aimait dessiner, elle s’est naturellement dirigée vers un lycée qui proposait une option arts plastiques, à Rouen. Ce lycée proposait des activités intéressantes, telles que le théâtre. À l’époque, Marie s’imaginait bien en styliste ou en costumière. Après le bac, elle a tenté l’école Estienne, à Paris, l’école d’art de Rouen et celle du Havre, qui l’intéressait pour sa spécialisation en graphisme, qui lui semblait plus concrètement liée au monde du travail.

Ce qu’elle retient de très positif de ses années d’école d’art, c’est pourtant le reste : la découverte de médiums et de techniques diverses, sculpture, photo, vidéo, animation, etc. Si elle n’a pas complètement trouvé son bonheur du point de vue très pragmatique de l’apprentissage d’une profession qui lui permette de trouver du travail rapidement, elle a apprécié, en revanche, la créativité qu’on l’y a aidée à exprimer, la culture qu’elle y a acquis, et la capacité à réfléchir à ses productions. Après son DNAP (licence), elle a décidé de quitter l’école pour entamer un Master en alternance en graphisme et multimédia dans une école privée qu’elle juge très médiocre, mais qui avait l’avantage d’être gratuite, puisque c’est son employeur qui s’acquittait de ses frais d’inscription. Chaque mois, elle passait une semaines à l’école, et trois dans une petite agence de communication de cinq personnes, où elle a pu faire ses armes. À l’issue de ces deux ans, la société qui l’employait périclitait et Marie n’a (« heureusement », dit-elle), pas été embauchée. Heureusement, parce qu’une belle aventure l’attendait.

Devenue demandeuse d’emploi, Marie a été rapidement embauchée par Owni.
Owni est une entreprise éditoriale qui n’aura duré que trois ans mais qui tient une place assez particulière dans l’histoire du journalisme en ligne français, en cherchant un modèle économique complexe (l’argent provenait de sa maison-mère 22 mars), en embauchant quantité de journalistes et en étant au centre de beaucoup de sujets passionnants du moment : hacktivisme (notamment pour ses partenariats avec Wikileaks), data visualisation, data journalism, fact checking, diffusion libre, etc.
L’entretien d’embauche s’est fait dans la cour, ce qui correspond bien à l’image sans-façons que renvoyait Owni. Marie y a enfin côtoyé des graphistes sérieux, à commencer par le directeur artistique Loguy. Constamment inquiète à l’idée de ne pas avoir le niveau technique, elle a trouvé cet environnement très stimulant et en est « ressortie boostée » — je reprends ses termes.

Une fois l’épisode Owni terminé, Marie ne connaît que deux mois de chômage avant d’être embauchée par une société spécialisée dans la création d’applications pour smartphones et tablettes dédiées au monde médical. Elle s’y ennuie et la paie n’est pas très généreuse, elle en démissionne après un an et trois mois car, nouveau coup de chance, elle avait répondu à une annonce passée sur Twitter par le Ministère des affaires étrangères et a été embauchée dans la foulée, comme graphiste, sur un poste de contractuelle (non fonctionnaire, et elle ne compte pas le devenir). Elle est la première surprise à trouver le travail qu’elle y fait varié, utile et créatif, et me semble avoir presque peur du jour où, son contrat prenant fin, elle devra retourner se mettre à nouveau au service de projets à rentabilité immédiate. À côté de son emploi salarié, elle a un statut de travailleur freelance, mais n’a jamais vraiment eu envie de mener des projets personnels.

Aujourd’hui, elle vit très correctement de ce qu’elle aime faire, et elle a enfin gagné la confiance en elle-même qui lui a longtemps fait défaut. Demain, on verra. Elle aimerait sans doute bouger, changer de ville avant d’en avoir ras-le-bol d’être Parisienne, et pourquoi pas, aller jusqu’en Australie…

Son site personnel : marie-crochemore.fr

Ligne 13

Lieu : entre deux stations de la ligne 13 du métro parisien, en revenant d’une soutenance de thèse.

Sophie est née à Toulouse en 1984. Après une courte période en région parisienne, elle est allée vivre à Angoulême où elle est restée de ses huit ans à ses vingt ans. Après le lycée, elle est entrée à l’école de l’image, où elle a passé deux années plutôt désagréables. Elle a décidé d’en partir assez rapidement et a entamé un cursus d’arts plastiques par correspondance, puis à l’université de Bordeaux, et enfin à l’Université Paris 8, où je l’ai rencontrée. Je la voyais tout le temps avec une de ses colocataires, Mariel, que j’interviewerai plus tard et qui a eu un parcours proche. Toutes deux ont obtenu en même temps une bourse sur critères universitaires — très convoitée — et, trouvant qu’il n’y avait pas suffisamment d’heures de cours en arts plastiques, ont entamé un double-cursus en Hypermédias. Comme beaucoup d’étudiants venus à l’université après un temps en école d’art, Sophie et Mariel étaient déjà autonomes, bûcheuses, et adultes, au sens où elles n’allaient pas en cours pour obtenir des notes ni pour faire plaisir aux profs ou aux parents, mais pour apprendre et pour produire.
Même si elle ne garde un souvenir en demi-teinte de l’enseignement à l’école des Beaux-Arts d’Angoulême, donc, Sophie en aura tout de même tiré l’énergie et le niveau d’exigence qui lui ont permis de réussir ses études universitaires ensuite.

Sophie a fini par obtenir un DEA en arts plastiques (j’étais dans son jury), avec un mémoire consacré à la « culture Peter Pan » (cultures otaku et geek), suivi d’un DESS en Hypermédias. Elle s’est ensuite inscrite en doctorat, auprès de Jean-Louis Boissier, en poursuivant son enquête sur les cultures otaku et geek. Dans le cadre de son contrat doctoral, qui a duré trois ans, elle a été amenée à enseigner, notamment sur le « game art », sur les images boards tels que 4chan, sur les jeux massivement multijoueurs (organisant notamment avec Julien Levesque un atelier intensif pendant lequel les étudiants se relayaient jour et nuit pour faire du « gold farming »). Elle a notamment fait manipuler des consoles de jeux de toutes générations à ses étudiants, ou leur a fait étudier de bout en bout le jeu Heavy Rain. Elle a aussi été responsable des mémoires de Licence.

Parallèlement à ses études puis à ses années d’enseignement, Sophie a eu une production artistique notamment avec Karleen Groupierre, Eric Hao Nguy ou encore Adrien Mazaud. Ses projets ont obtenu des prix à Laval Virtuel ou au Cube, et ont été montrés au festival Bains Numériques, aux Cordeliers, aux Arts et Métiers et même au SIGGRAPH Asia, à Hong Kong, où elle a eu l’honneur de voir son travail apprécié (et il y a de quoi s’en vanter) par un vétéran des arts numériques, Jeffrey Shaw.

Aujourd’hui, tout en terminant sa thèse et en continuant sa production plastique, elle donne régulièrement des conférences, par exemple au festival Geekopolis, ou dans le cadre de manifestations liées à ses sujets de prédilection. Elle a des liens avec le département Arts et Technologies de l’image, est membre actif de l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaines et, comme thésarde, est rattachée au Laboratoire Théorie, esthétique, art, médias et Design de l’Université Paris 8.

Blog : sophiedaste.wordpress.com

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