Profitez-en, après celui là c'est fini

Dessiner, c’est penser, la preuve par l’IA

juillet 31st, 2026 Posted in Design, IA, Images

On se souvient de la formule de Léonard, La pittura è cosa mentale — la peinture est une chose cérébrale. On sait que le dessin (tracé graphique) et le dessein (intention) ont longtemps été un seul et même mot, et que cette double-signification survit dans le mot design.

J’aime rappeler l’histoire des champignons dessinés (ici, extrait du Larousse Médical de 1912) qui évitent plus d’intoxications que les champignons photographiés1 : une photo représente un objet singulier à un moment donné, soumis à un éclairage particulier, qui produira des couleurs particulières2, tandis qu’un dessin est une synthèse.

On peut parler du dessin en tant que synthèse, mais aussi en tant que matière poétique et sensible : si on bouge un trait de quelques microns, ce ne sera plus le même trait, une expression, un regard, changeront totalement et le sens du dessin aussi. Et il se passe des choses encore plus fines et plus difficiles à analyser dans les variations et les irrégularités du trait, et autres paramètres de texture.
Les IAs génératives permettent, par la négative, de vérifier tout cela.
Depuis quelque temps, un nouveau type d’images générées par IA est apparu : les dessins didactiques plus ou moins humoristiques, comme celui-ci, que j’ai attrapé au hasard sur Facebook :

Dessin trouvé sur Facebook, posté par une personne qui évoque les questions de modèles en météorologie. Je n’ai pas d’avis sur l’expertise de cette personne ou la pertinence de son analyse.

Ou encore celui-ci, publié par le site Actualitté, qui a fait couler beaucoup d’encre numérique, car pour de nombreux lecteurs de ce site il est douloureux de voir un média professionnel respecté produire ce genre d’image plutôt que de recourir au talent de professionnels de l’illustration :

Illustration pour l’article Rentrée littéraire, lisez mais laissez les lecteurs lire, bordel ! (L’humeur de Morris), sur Actualitté.

Je m’empresse de rappeler que je n’ai personnellement pas de problème avec l’idée d’utiliser une IA générative pour produire des images — tout en étant conscient des externalités négatives diverses qui accompagnent cette technologie : consommation énergétique, destruction potentielle des métiers (emplois comme savoir-faire), prolifération exponentielle d’images sans intérêt et pillage de droits d’auteur3. Ce qui fera la différence entre une œuvre « IA » valable et une autre, c’est si on voit l’autrice ou un l’auteur derrière ladite œuvre.

Une gravure politique de William Den (1792). Très bavard (signes, allégories, caricatures, dialogues, titre, légende, inscriptions diverses), comme souvent chez cet auteur mineur du dessin politique britannique du XVIIIe siècle.

Mais en tout cas, ces dessins sont relativement incompréhensibles. Surchargés d’informations, d’écritures, ils ne parviennent jamais à provoquer une lecture évidente. Ils me font penser à la préhistoire du dessin éditorial au XVIIIe siècle (qui a vite découvert l’efficacité, avec par exemple James Gillray) ou aux dessins les moins lisibles de Plantu.

Un pastiche de la série Dallas, par Mort Drucker dans Mad Magazine. Dans cette grande image pleine de texte, l’œil est invité à se promener de manière séquentielle et n’est pas déçu, chaque phylactère est un gag, les caricatures sont savoureuses et les détails ajoutent de la drôlerie.

Un dessin peut être chargé en signes et en texte de manière volontaire, je pense, au hasard, aux double-pages de Jack Davis et de Mort Drucker dans Mad Magazine — héritières peut-être des grandes pages d’Outcault, qui fourmillent de détails —, ou dans un genre complètement différent, à certaines planches de Francis Masse. Plus on les regarde et plus on découvre, et le fait même de se perdre dans le dessin provoque une forme de plaisir.

Un dessin, lorsqu’il est bon, est conçu non pour ressembler à un dessin (ce que l’IA fait assez bien désormais), mais pour produire un effet sur celui qui le regarde. Un effet sensible et/ou intellectuel : délectation, jeu, émotion, rire, compréhension, information,…
Pour l’instant, et malgré les milliards d’images dont elle est nourrie, l’IA seule ne sait faire cela. Ceux qui ont un propos à transmettre mais croient pouvoir remplacer un artiste par un outil se retrouvent avec des ouvrages ineptes, illisibles, d’une facture « professionnelle », mais auxquels il manque tout ce qui fait l’art : décider, réfléchir, regarder. Le problème n’est donc pas tant l’outil que ce qui se trouve, comme on dit, entre la chaise et le clavier.
Quelque part, l’Intelligence Artificielle générative démontre que l’art ne se résume pas à l’habileté, et confère même une valeur supérieure à des œuvres apparemment relâchées ou nonchalantes en montrant ce qu’elles conservent d’inimitable.

  1. Ma source pour cette anecdote est le livre La Perspective, par Philippe Comar, en Gallimard-Découverte. []
  2. Bien entendu les photographes de talent peuvent produire eux aussi des images synthétiques et réfléchies, mais en tout cas il ne suffit pas d’une captation mécanique, faussement objective du fait de son caractère automatique, pour que la photo surpasse le dessin ou le tableau. []
  3. Sur la question des droits d’auteur, les artistes vent-debout contre l’IA me semblent parfois confondre plusieurs questions : que des milliards d’images soient employées, avec ou sans l’accord formel de leurs auteurs pour entraîner les modèles ne relève pas plus de la contrefaçon que le fait de visiter des musées, pour un artiste, ne constitue une forme de pillage. En revanche si on demande à l’IA de faire « à la manière de », on tombe dans le parasitisme. []

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