Le mystère des gens qui étaient allés aux toilettes ce jour là

Le Havre<>Paris, mercredi dernier, vers dix-huit heures.

Un jeune homme avec des dreadlocks se rend aux toilettes avec un sac à dos à la main. Il porte un tee-shirt gris et un short de sport.

Il passe un très long temps enfermé, un quart d’heure, peut-être. Lorsqu’il sort, il titube, semble chercher son équilibre en se tenant aux parois et aux barres. Le train est pourtant plutôt stable. D’une main il tient son sac, et de l’autre, le bras bien levé comme on le ferait pour éviter que ce qu’on tient ne soit mouillé lorsque l’on a de l’eau jusqu’à la taille, il tient une feuille au format A4 qui, de loin, m’a semblé être une partition, à moins que ça n’ait été un texte avec de grands interlignes.

Plus tard, une jeune femme plantureuse vêtue d’un débardeur et d’un short blancs part à son tour aux toilettes avec un énorme sac de sport. Je ne surveille pas spécialement les gens qui vont aux toilettes dans les trains, mais je ne parviens pas à ignorer qu’elle aussi y passe beaucoup de temps. Une autre jeune femme cherche d’ailleurs à utiliser le lieu, patiente un peu derrière la porte, puis finit par renoncer et change de wagon.

Lorsque l’occupante de la cabine sort enfin, elle a changé de vêtements. Elle porte un jean’s, un tee-shirts sombre à manches longues et ses cheveux sont enfermés dans un foulard lui même couvert d’une casquette. Elle est donc plus habillée pour Paris qu’elle ne l’était au Havre, où il faisait pourtant plus frais. Je la retrouve sur le quai à la sortie du train, elle appelle « bébé » quelqu’un au téléphone et annonce qu’elle est arrivée à la gare Saint-Lazare.

Maintenant que je m’apprête à cliquer sur « publier », je me rends compte que cette aventure, quoique parfaitement authentique, n’est pas vraiment palpitante.

Viens bébé, viens !

Le chat qui miaulait sous une voiture depuis ce matin, que tout le monde entendait mais que personne ne voyait se trouvait en fait sous le capot de la voiture, posté sur la batterie, seul, incapable de sortir, au chaud et sans rien à boire ou à manger. Une voisine est sortie, son compagnon, une autre voisine, des gamins qui passaient, tout le monde s’est retrouvé à tourner autour du véhicule en tentant d’y voir mieux (« il est gris, il a les yeux bleus » — « ouf ! Ça veut dire que c’est pas Macha » — « elle est comment ? » — « ben elle a des taches blanches, noires et orange » — « ah ben c’est pas elles alors »), chacun tentant de proposer une solution. On a glissé sous le pare-brise un mot disant : « Attention, il y a un chaton sous le capot de votre voiture ! ». Mais tout de même : et si la personne ne voyait pas le mot ?

(photo Nathalie Mislov)

On a appelé les pompiers qui nous ont demandé d’appeler la police qui nous a demandé d’appeler la police municipale qui est venue immédiatement mais en maugréant : « ils vous ont dit de nous appeler ? Mais là on va être obligés de les appeler… Rhah, faut pas qu’j’y pense, ça va m’énerver ! ». Une bonne occasion de montrer à ces policiers que dans notre rue, les gens accélèrent alors qu’il ne faut pas et que c’est même dangereux : « et là encore c’est rien, ils ralentissent parce qu’ils vous voient. Ah si vous étiez là tout le temps… Enfin vous pouvez pas être partout, hein » — « ben non » — « ben non. ».
Le chef m’a trouvé l’air sérieux et m’a confié sa veste tactique, pleine de talkie-walkies, pour pouvoir s’allonger au sol et passer la tête sous l’essieu en disant d’une voix subitement devenue aiguë les paroles d’un R’n’B improvisé : « Bébé ! Minou minou minou, viens bébé ! Viens me voir ! Viens bébé ! ». Un cintre de pressing a été endommagé pendant l’opération, sans permettre d’extraire l’animal en péril.
La propriétaire du véhicule a fini par être jointe et le chat, par être libéré. On a félicité les agents : « Vous avez fait votre B.A. de la journée ! ». Grimace. « Euh, parmi plein d’autres, sûrement ». Mine sombre : « Ouais. ».
Un jeune homme qui faisait partie des badauds et qui portait un tee-shirt auto-accusateur (« je suis foncedé ») a décidé d’emmener l’animal, après que tout le quartier lui ait donné des conseils sur l’alimentation et les problèmes de miction des tout petits chats.

Comment terminer ses mails

Cela s’est produit mille trois cent quatre-vingt cinq ans après la mort du prophète Mahomet, mille deux cent vingt quatre ans après le début des raids vikings en Northumbrie,  deux-cent vingt-trois ans après l’instauration du culte de l’être suprême par Maximilien Robespierre, soixante-huit ans après la parution initiale du Nineteen Eighty Eour de George Orwell et quarante ans après la naissance du chanteur Kanye West. Ce jour-là, donc, c’était le 8 juin 2017, c’est à dire aujourd’hui. Je venais d’atteindre la dernière ligne d’un e-mail administratif lorsqu’une abréviation a attiré mon attention : « cdt ».
Cela fait des années que je lis ces trois lettres en me demandant pourquoi les gens tiennent à associer leur signature à un grade militaire, ou s’ils pensent me faire plaisir en évoquant mon grade militaire (ce qui serait erroné puisque je n’ai pas de grade). Comme chacun sait, en effet, « cdt » est l’abréviation de « commandant ».
Certains emploient aussi ces trois lettres comme acronyme de Carboxy Deficiente Transferase, un test permettant d’évaluer si une personne est dépendante à l’alcool, mais cet usage n’est pas très répandu. Il est curieusement moins répandu que l’alcoolisme lui-même, d’ailleurs.
Pour revenir à mon histoire, c’est aujourd’hui, donc, que j’ai subitement compris : ce « cdt » est en fait l’abréviation de « cdlt », parfois aussi « cdlmt » voire « cdlmnt », qui sont autant d’abréviations du mot « cordialement ».
Le mot m’a toujours un peu irrité : « cordialement », ça signifie « avec le cœur », et cette origine étymologique m’a toujours parue en décalage avec l’usage, puisque « cordialement » conclut souvent les courriers administratifs les plus froids et les plus impersonnels, à tel point que, venant d’une personne dont on est proche, c’est désormais l’annonce d’une rupture. C’est un mot que je trouve un peu suspect, donc, mais tant qu’à l’écrire, pourquoi ne pas l’écrire en employant la totalité des douze pauvres lettres dont il est composé ?
On me faisait remarquer que le mot s’était trouvé un usage depuis l’e-mail : il s’est imposé comme moyen de ne pas se mouiller, de terminer le message sans être ni impoli ni obséquieux, ni familier.

Pour ma part, je n’emploie que trois méthodes pour terminer mes e-mails. Si je compte revoir la personne, je finis par « à bientôt ! » (ou une formule équivalente) ; si je n’ai pas du tout envie de revoir la personne, j’écris « crève ! », ou une formule de politesse équivalente ; enfin, si je ne suis pas déterminé quant à mon envie de revoir ou non la personne, ou bien si c’est le trois ou quatrième mail que je lui ai envoyé, je ne mets aucune formule de politesse.

Le meilleur mémoire que j’aie lu

Je ne me suis pas montré bien charitable dans mon article d’hier. Je venais de lire le mauvais mémoire de trop, et par découragement, par épuisement, je me suis moqué d’une prose et d’un propos indigents. J’ai fait rire plein de gens — et cela m’a réjoui puisque faire rire est un des deux ou trois buts que je me suis fixé très tôt dans la vie — , mais pas tout le monde, car certains se sont mis à la place de l’étudiant, se sont demandé quels seraient ses sentiments face à une exposition publique (quoique anonyme) de ses difficultés et de ses erreurs, ou m’ont fait remarquer que selon eux je rompais un contrat de confiance. Ces objections sont bien sûr recevables et sans doute aurais-je dû faire preuve de sagesse et m’abstenir. Du reste, la situation est plus pathétique qu’amusante. Mais le reproche le plus important que j’aurais tendance à me faire à moi-même est surtout de ne pas m’être montré très positif : je ne propose pas de porte de sortie à cet étudiant, et je fais un portrait assez peu reluisant de l’Université, puisque je constate qu’on peut y soutenir des travaux sans queue ni tête jusqu’à un niveau assez élevé1.
Pour me racheter j’ai décidé de répondre à cette question que l’on m’a posé ce matin :

Je serais bien en peine de désigner « le » meilleur mémoire, car si un mémoire est bon selon mon goût, c’est qu’il est singulier, et que dès lors il ne peut pas être comparé à d’autres, ne peut pas être placé sur une même échelle. Je triche un peu en disant ça puisqu’à la fin, le mémoire sera noté et sera donc de facto placé sur la même échelle que tous les autres. Reste que si le mémoire est du meilleur niveau, c’est qu’il est unique.
Il existe pour moi deux approches du « meilleur mémoire », deux types différents. Il y a le mémoire qui est bon pour son lecteur, parce qu’il lui apporte des choses (plaisir de la lecture, informations et mise en perspective inattendues), et celui qui est bon pour son auteur, parce qu’il rend compte d’un progrès, qu’il est le fruit d’un travail d’enquête et qu’il a permis l’approfondissement d’un sujet. C’est ce second type de « meilleur mémoire » que mon excellente collègue Vanina Pinter parvient à faire produire à nos étudiants de second cycle à l’école d’art et de design du Havre. Puisque les mémoires d’école d’art son liés à la production plastique des étudiants, ils sont pour eux l’occasion d’un travail introspectif, non pas au sens psychologique (quoique un peu, parfois), mais au sens d’une réflexion menée sur ses propres motivations en tant que créateur.
Bien entendu, la qualité finale des mémoires varie : tous les étudiants n’ont pas la même familiarité avec l’écriture, mais en tout cas, lorsque l’exercice est fait honnêtement (vis à vis de son propre auteur, je ne parle pas de questions morales), alors il est réussi. Bien entendu, certains de ces mémoires sont de qualité tout à fait exceptionnelle et pourraient constituer des Masters universitaires du plus haut niveau.

Moisson du semestre : une quinzaine de mémoires à lire.

Pour ce qui est des Masters universitaires (« Master 2 »), à présent, mon critère pour déterminer leur qualité est très simple : si le texte n’a pas été fait dans le simple but d’obtenir une note suffisante pour être diplômé, s’il est le fruit d’une recherche originale et personnelle, s’il est un bon exercice de synthèse, s’il est écrit d’une manière agréable, alors, comme dans le cas d’un mémoire en école d’art, il me semble réussi, car il a apporté quelque chose à celui qui l’a produit. Pour atteindre l’excellence, il faut en outre que le lecteur juge que le texte mériterait d’être publié, ou au minimum, qu’il a envie de le conserver (je dois l’avouer, une part non négligeable des kilos de mémoires que je lis chaque année finit dans la benne du recyclage de l’université). Il m’arrive parfois de tomber sur un mémoire que je serais susceptible d’acheter s’il était vendu en librairie. Ça, c’est le graal. Voilà ce qu’est un très bon mémoire universitaire pour moi. Et bien heureusement, ça existe.

Pour quelques années encore2 l’enseignement supérieur restera à peu près gratuit et ouvert à tous. Il est vraiment dommage de ne pas profiter de ce moment d’autonomie et de liberté, situé entre l’enseignement secondaire et la vie active, pour réfléchir par et pour soi-même, en profitant d’une structure institutionnelle dédiée à cet usage et des rencontres (avec des personnes ou des idées) que l’on peut y faire.

  1. Et alors même que je commence à écrire un article positif, paf!, je reçois un e-mail de collègue, lui aussi en train de corriger des mémoires, qui s’alarme d’une recrudescence des plagiats, après quelques années de recul de cette pratique… Misère. []
  2. Le documentaire Étudiants, l’avenir à crédit, récemment diffusé sur Arte, laisse supposer que tout se met en place pour un sombre bouleversement de l’enseignement supérieur, appelé à devenir ruineux et à fonctionner comme un investissement proposé à une clientèle, et non plus un moyen pour s’ouvrir et se construire. []

La prosopagnosie

Ce matin sur le quai de ma gare, je vois une femme que je reconnais. Je ne l’ai pas vue depuis longtemps, c’est une amie de ma femme, elle n’habite plus la ville depuis une bonne dizaine d’années, mais je sais qu’il lui arrive de venir y retrouver des connaissances, il n’est donc pas absurde qu’elle se trouve là. Je suis un peu loin, elle regarde dans le vague et ne semble pas m’avoir vu, puisqu’elle ne me rend pas mon sourire. Je commence à douter : à la réflexion, elle ressemble à une autre amie, qui a plus ou moins les mêmes cheveux, ou plutôt, qui a à peu près exactement les mêmes cheveux, de la même couleur, sans doute habituellement de la même longueur, mais qui est généralement nettement plus mince. Je fais un effort mental pour me souvenir des visages des deux femmes que j’identifie à celle-ci, et même si c’est très difficile, ou en tout cas très imprécis, je constate que la femme que je pensais connaître, et que j’ai identifié successivement à deux femmes que je connais bien, n’est ni l’une ni l’autre. C’est une inconnue. Du moins j’espère.
Un peu avant ma vingtaine, je passais presque chaque soirée chez un voisin, avec notre bande d’amis, et notamment, l’amie d’une des sœurs. Cette jeune femme était un peu distante à mon égard, et j’ai fini par apprendre pourquoi : elle était mortellement vexée de me voir l’ignorer chaque fin d’après-midi, gare Saint-Lazare, alors que je lui achetais mon paquet de cigarettes. Pour elle, j’étais un fou qui la dédaignait l’après-midi et qui tentait d’avoir une conversation amicale le soir, une sorte de cyclothymique, un demi-fou. En vérité, j’ignorais qu’elle travaillait dans le débit de tabac de la gare, et, hors-contexte, je ne l’avais tout simplement jamais reconnue.
Une autre fois, j’ai rencontré un nouveau client, à qui j’ai donné rendez-vous dans un café le lendemain. Arrivé tôt, j’ai guetté chaque visage qui se présentait : chauves, barbus, blonds, bruns, incapable d’avoir la moindre idée de la tête qu’avait ce client vu la veille. Et comme chaque fois, je scrute les visages, je cherche le contact visuel, un sourire, une réaction qui me prouverait que la personne m’a identifié et qu’elle est bien celle que je cherche.
Récemment, j’avais rendez-vous au restaurant avec deux personnes, et alors que je les attendais, c’est une troisième personne, dont j’ignorais qu’elle était aussi invitée, qui est entrée et s’est approchée de moi avec l’air de savoir qui j’étais, m’appelant par mon prénom,… Il s’agissait d’une jeune femme qui a étudié deux ans dans mon école et que je croise fréquemment depuis, mais puisque je ne m’attendais pas à la voir, je ne l’ai pas reconnue.

Oliver Sacks (reconstitution).

Il m’est arrivé des milliers de fois ce genre de mésaventure, provoquant embarras ou situations cocasses, mais curieusement, je n’ai jamais trouvé ça anormal, je me jugeais juste distrait. J’ai lu L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, d’Oliver Sacks, mais je ne me sentais pas concerné, étant tout à fait capable de reconnaître mon épouse, que je vois chaque jour depuis vingt-huit ans.
Il faut que j’aie vu quelqu’un régulièrement pour que son visage s’imprime dans ma mémoire, et le processus est fragile : si le contexte est inattendu, il se peut que l’identification ne fonctionne pas, et si quelques années passent, l’empreinte s’évanouit peu à peu.  C’est le visage de face qui ne m’évoque rien. Le profil, la démarche, le langage corporel, la voix, la taille, la corpulence, la coupe de cheveux, les lunettes, le style vestimentaire, eux, me permettent bien plus sûrement de reconnaître les gens. En fait, je reconnais parfois mieux une personne de dos que de face.
Un jour, j’ai lu l’histoire d’un professeur d’université anglais qui vivait à peu près la même chose que moi — de manière à peine plus handicapante. C’est cet article qui m’a permis, à plus de quarante ans, de comprendre que mon cerveau ne fonctionnait pas très bien de ce côté là. Ce n’est pas une maladie, ça ne s’attrape pas, ça n’évolue pas, c’est un « trouble », un petit truc qui cloche. Grâce à l’article, j’en ai retenu le nom : « prosopagnosie ». Pour paraphraser Molière : il y a plus de quarante ans que je fais de la prosopagnosie sans que je n’en susse rien. Admettre qu’il s’agit d’une anomalie constitue un soulagement, je n’hésite pas à prévenir les gens que je rencontre que je risque de ne pas les reconnaître un jour. Parfois, je sens que ceux à qui je dis ça se demandent quel genre d’animal je suis, puisque je leur explique que j’ai toutes les peines à reconnaître des visages, ce qui leur est généralement si naturel (très souvent, on me répond : « moi j’ai souvent du mal avec les noms »). À présent je m’astreins à des exercices, je note mentalement des détails des visages : l’œil tombant ou écarquillé, les sourcils épais ou fins, la mâchoire qui avance, le maxillaire carré,… J’essaie de dessiner des visages — ce que j’ai toujours détesté lorsque je me voyais artiste, et que je préférais les arbres ou les natures mortes aux portraits que, c’est évident, j’avais beaucoup de peine à réussir.
Je remarque aussi que j’ai souvent la peur que les gens peuvent m’oublier. L’idée de changer d’uniforme (tee shirt + sweat à capuche) ou de coupe de cheveux m’angoisse : et si on ne me reconnaissait plus ?
Voilà, vous savez, je peux désormais renvoyer vers ce texte les personnes, nombreuses, à qui j’essaie de raconter mon modeste drame : si je ne vous vois pas, si je ne me souviens pas de vous, ne vous vexez pas, c’est mon cerveau qui ne fonctionne pas bien. Et souvent, du reste, je me rappelle très bien de tout ce que je sais d’autre d’une personne : son nom, son année de naissance, comment je l’ai rencontrée, ce qu’on s’est dit un jour sur Twitter, les amis que nous avons en commun, etc.

Le reste du monde, ce lieu angoissant

Le film Jason Bourne (dont je reparlerai en détail ailleurs) s’ouvre sur une scène de boxe brutale située dans la ville grecque de Tsamantas, non loin de la frontière albanaise. Vieux pick-ups, routes de terre désertique et poussiéreuse, inquiétants orientaux qui ne savent s’exprimer que par des aboiements inintelligibles et semblent surexcités à l’idée de faire des paris illégaux sur des costaux qui battent torse-nus.

Dans tout le film, les foules ne s’expriment qu’en aboyant et en gesticulant de manière erratique, à la manière des personnages non-joueurs des jeux vidéo, qu’elles se trouvent à Tsamantas, Athènes, en Islande, à Berlin ou à Londres. À Las Vegas ou à Washington, en revanche, les humains sont doués du don de parole ou au moins capables d’agir autrement qu’en essaim1.

Je dois dire qu’un des points que j’ai apprécié dans les deux premiers (et seuls bons) films de la série Jason Bourne (La mémoire dans la peau/La mort dans la peau) était le rapport entre des espions paranoïaques qui s’affrontent et le commun des mortels, complètement inconscient de côtoyer ce monde parallèle. Mais dans celui-ci, la situation se renverse . Les espions n’y sont plus des automates2 lancés à la poursuite du héros au milieu d’une foule innocente, mais des individus libres, dotés de motivations individuelles (survivre, se venger, contrôler, aider, découvrir une vérité,…) traversant un monde hostile ou personne d’autre qu’eux ne semble capable de penser par soi-même.

Revenons au village de Tsamantas (Τσαμαντάς). Celui-ci existe bel et bien. Sa population ne dépasse pas la centaine de personnes. Depuis ses montagnes on aperçoit l’Albanie, mais aussi, à l’Ouest, l’île de Corfou. Les photographies de Tsamantas que l’on trouve en ligne renvoient une image passablement différente de celle qui est véhiculée dans le film :

On trouve des plateaux arides dans les Balkans, mais ces scènes du film Jason Bourne a plus vraisemblablement été tourné en Espagne ou dans le Nevada (les deux lieux ont servi au tournage). Quand à la ville d’Athènes et ses émeutes anti-finance (ahurissantes : chaque coin de rue est occupé par des gens dont l’unique occupation est de jeter des cocktails Molotov), elle a été « reconstituée » à Santa Cruz de Tenerife, dans les îles Canaries.

Voici un film qui ne nous apprend rien sur les pays que son héros est censé traverser et qui nous offre l’image d’un monde indéchiffrable, barbare et menaçant, où les seules personnes capables d’agir de manière individuelle sont des étasuniens3.
Bien entendu, les Étasuniens ne sont pas seuls à se faire des idées absurdes sur le reste du monde4, et sans doute aussi sur les États-Unis. Mais à l’ère du « village global », on pouvait espérer un peu mieux.

  1. J’ai été frappé aussi par une scène située en plein-air, à Paddington Plaza (Londres), où le déclenchement de deux sirènes d’alarme dans les immeubles suffit à provoquer un mouvement de panique assez absurde. []
  2. Pour ceux qui ne sont pas familiers de la série, Jason Bourne fait partie d’un groupe d’agents spéciaux dont on a effacé la personnalité et la mémoire pour en faire des assassins aux capacités surhumaines et totalement dénués d’états d’âme. []
  3. Notons aussi la présence d’un hacktiviste Français — j’imagine, vu son nom — nommé Christian Dassault. Cet espèce de Julian Assange est un défenseur fanatique de la transparence, mais même s’il a quelques lignes de dialogue au cours du film, sa manière de réfléchir n’est pas très logique : après avoir tenté de convaincre Jason Bourne de se rallier à sa cause, il profite de la première seconde d’inattention de ce dernier pour tenter de le tuer, sans arme à feu, alors qu’il pourrait deviner facilement que ce mouvement mènera inéluctablement à sa propre mort. []
  4. Qu’on se rappelle de la guerre en Yougoslavie, illustrée au JT avec des vieux paysans des alpes dinariques montés sur leurs ânes… []

Quelle photo officielle ?

Nouveau président, nouvelle photo officielle. Comment renvoyer l’image d’un dirigeant moderne qui bouscule les codes et pousse mémé dans les orties en ruant dans les brancards ? J’ai quelques suggestions.
Si l’une d’entre elles est retenue, je veux percevoir des royalties :

– Photographe : Nan Goldin. Le président prend un bain, les yeux révulsés, l’air complètement défoncé. On devine qu’une femme est assise sur le bord de la baignoire.
– Photographe : Martin Parr. Le président mange un plat en gelée aux couleurs peu appétissantes dans un restoroute Jacques Borel. Le mobilier est en plastique moulé orange giscardien.
– Photographe : Charles Fréger. Déguisé en chamane traditionnel picard, le président se tient seul dans un champ de betteraves. Au loin, on devine la cathédrale d’Amiens.
– Photographe : Annie Leibovitz. Le président, habillé en Prince de contes de fées, se trouve sur un cheval blanc. Il y a de la brume, l’éclairage est artificiel et l’image abusivement retouchée.
– Photographe : David la Chapelle. Le président se tient debout, les bras en croix, vêtu d’une toge et augmenté d’une auréole.
– Photographe : Valérie Belin. Une série de photographies de sosies du président. Le spectateur ne sait s’il s’agit de véritables personnes ou de mannequins.

D’autres idées ?

Eurovision 2017

Pour vous, hier, j’ai regardé l’Eurovision.
Je déteste quatre vingt quinze pour cent de ce que j’y entends mais j’aime bien ce spectacle quand même, impossible de dire pourquoi. À titre professionnel, je m’intéresse au travail réalisé sur les décors, souvent très high-tech (mais plutôt moins impressionnants cette année que d’autres). Et pour je ne sais quelle raison, l’habitude, sans doute, la distribution finale des notes m’hypnotise.
Norway, one point. Norvège, un point.

Image faussement glitchée, masque de soudeur serti de diodes façon Daft Punk bricolé et mélodie pop sucrée,… La Norvège a tenté de faire quelque chose mais on ne comprend pas bien quoi, on a l’impression du résultat du travail de plusieurs personnes qui ne se seraient jamais consultées.

Un jour par an, on prend des nouvelles de tout un tas d’autres pays du continent (élargi à des contrées telles que l’Azerbaïdjan, Israël et l’Australie) qui malgré l’éloignement géographique et culturel s’avèrent capables de contribuer à une même culture musicale composée de chansons que (je crois) presque personne n’aurait l’idée de composer dans un autre cadre, où des bad boys tout droit sortis de publicités pour gels capillaires pédalent dans une soupe eurodance 1990 et où la chanteuse Azérie tente de ressusciter la new wave berlinoise d’avant la chute du mur sur une mélodie variétoche improbable. L’Eurovision est un lieu hors du temps ou les époques se télescopent et où chaque pays tente avec plus ou moins de succès de faire valoir son identité, parfois à coup de polyphonies folkloriques, de percussions traditionnelles ou de violons tziganes.
Je dois dire que quand la chanteuse roumaine au physique de Kylie Minogue, en duo avec un faux rappeur, s’est mise à lancer de virtuoses yodles tyroliens avec une voix à la Dolly Parton, sur des rythmes militaires, je me suis dit que j’aurais dû lire en détail le projet de Frexit de François Asselineau.

...
Freddy Mercury et Luciano Pavarotti ont enregistré un duo. Le chanteur qui représentait la Croatie parvient au tour de force d’incarner les deux chanteurs à lui tout seul, puisqu’il est leur synthèse physique, vocale et artistique — avec un petit quelque chose d’Elton John et la barbiche de George Michael. Il est célèbre pour son homophobie affirmée, puisqu’il a notamment dit que les gays et lesbiennes ne sauraient bénéficier des mêmes droits que les hétérosexuels car ce serait « un retour à Sodome et Gomorrhe ». Son pays, il faut le dire, n’est pas spécialement gay-friendly et a même changé sa constitution par référendum pour interdire par avance toute possibilité d’un mariage homosexuel. Avec la Russie, la Serbie (cf. l’excellent film La Parade) et l’horrible Tchétchénie, est-ce que tous les pays dits « de l’Est » ont cette même fixation malsaine et parfois mortifère ? (je me pose vraiment la question)

Chaque année, les commentateurs français se plaignent de voir que les points sont distribués par « blocs » : bloc slave, bloc adriatique, bloc caucasien, bloc balkanique, bloc scandinave, bloc anglo-saxon (désormais renforcé par l’Australie), bloc baltique, bloc Mitteleuropéen… Le bloc francophone n’est pas très soudé et il n’existe pas de bloc « crâneurs arrogants », alors la France se retrouve un peu isolée et n’a pas remporté la compétition depuis quarante ans. La dernière fois c’était l’année de la naissance d’Emmanuel Macron, avec la victoire de la franco-portugaise Marie Myriam. Moi qui n’ai pas de mémoire, je m’en souviens comme si c’était hier. Hier, justement, c’est le Portugal qui a gagné, avec une chanson atypique servie par la jolie voix retenue d’un jeune homme dont on nous a appris qu’il attendait une greffe cardiaque et que sa santé est si fragile que sa sœur a fait les répétitions à sa place.

Au moment de l’annonce des points remis par Israël, le présentateur a dit avec tristesse que cette quarante-quatrième participation de son pays à la compétition serait la dernière du fait de la décision du gouvernement de Benjamin Netanyahu de démanteler l’audiovisuel public israélien.

On ne parle généralement pas de politique à l’Eurovision. Mais cette année, la Russie s’est vue disqualifiée de la compétition puisque la chanteuse qui représentait l’empire avait donné des concerts en Crimée, territoire disputé par la Russie et par l’Ukraine, pays organisateur cette année. L’an dernier, l’Ukraine avait remporté le concours avec une chanson inhabituellement sombre qui évoquait la déportation des Tatars de Crimée en 1944.

Mon bilan de l’édition de cette année est globalement négatif, tout était assez mauvais, rien ne m’en reste, j’ai perdu une soirée à regarder des gens se dandiner sur de la mauvaise musique. La France avait envoyé un R’n’b vaguement orientalisant d’orchestre de mariage ou de bar mitzvah, plus facile à oublier que la chanson de l’année précédente, du même compositeur. J’ai tout de même bien aimé la voix de la chanteuse belge, celle, légèrement voilée, de sa collègue allemande, et peut-être bien aussi celle de leur concurrente polonaise mais je n’ai entendu qu’un extrait de sa chanson.
Oui, je sais, tout ça n’est pas très intéressant, mais il fallait que je le dise à quelqu’un. Et ce quelqu’un, ce fut toi, infortuné lecteur.