Les frères Gibb

Je me lève un peu hébété : j’ai dormi sur le canapé, dans le salon de l’appartement de feu ma grand’mère. Je ne suis pas seul, trois hommes sont en train de jouer de la musique et je les reconnais, ce sont Barry, Robin et Maurice Gibb, les Bee Gees ! Ma mère, qui est là aussi, m’explique qu’ils avaient besoin d’un endroit où répéter. J’ignorais que mes parents et les Bee Gees se connaissaient !
Je trouve ça génial, je cherche de quoi prendre une photo, car je sais déjà que je veux tweeter un truc du genre : « Tout le monde peut écouter les Bee-Gees, mais qui a la chance de les écouter dans sons propre salon ? ».
Je vais épater tout le monde, avec ce tweet de gros vantard. Je me demande comment faire pour prendre la photo de manière un peu discrète, pas pour me cacher, hein, mais pour ne pas déranger. Avant que je sorte l’appareil on m’explique que les frères Gibb veulent faire un selfie avec mon frère à moi, et je trouve que c’est une idée super cool. On m’envoie du coup acheter du pain. En l’écrivant je me rends compte que c’était plus logique sur le coup qu’en le racontant. Je sors. Mais c’est l’enfer, tout est fermé, alors j’essaie ici, là, ailleurs. Bon, finalement j’ai mon pain, mais quand je rentre à l’appartement, les Bee Gees sont partis, et de toute façon ils s’étaient rendus compte qu’ils ne voulaient pas faire de selfie avec mon frère car sa coupe de cheveux ne leur plait pas. Je le regarde et je me dis que, faut être honnête, sa coupe n’est pas géniale, on dirait le Golem du film de 1920, ou bien l’oncle Fétide avec une perruque dans Addams Family Values. Je lui en veux un peu d’avoir cette coupe toute nulle, qui m’a empêché de faire mon tweet sur les Bee Gees.

En me réveillant (pour de bon, cette fois), je me dis que, entre mon frère et moi, c’est sans doute moi qui ai la coupe la plus proche de celle qui rebutait les Bee Gees.
Nobody gets too much brushing no more – It’s much harder to come by – I’m waiting in line – Nobody gets too much love anymore – It’s as high as a mountain – And harder to climb.

Une addition salée

On s’arrête en famille dans un village. Beau soleil. Au centre de la grand’place, on prend un délicieux repas sur l’unique table d’un restaurant. Je paie l’addition, puis arrivent deux gendarmes, un homme et une femme, qui viennent me réclamer 135 euros par personne. On les avait vus, leur gendarmerie est aussi sur la place et ils nous avaient patiemment regardé manger. On n’avait rien voulu faire de mal, on avait juste complètement oublié le confinement. Bien sûr, tout le village était de mèche, c’était un traquenard.
Je paie. Je ne moufte pas. J’essaie même un sourire beau joueur, pour couvrir mes mâchoires crispées.
Au fond de mon cœur, je me promets, je me jure, qu’un jour je reviendrai tout brûler, Et je prends d’avance plaisir en entendant ces villageois hurler de douleur face à la désolation que j’aurai laissé derrière moi.
Cette fois mon sourire devient sincère.

(premier rêve de quarantaine)

Fraudeur sans le savoir

J’ai du mal à garder le fil des changements (presque exclusivement négatifs) du fonctionnement commercial de la ligne qui m’emmène chaque semaine au Havre depuis quatorze ans. Je remarque une tendance discrète mais constante au verrouillage. Autrefois, un billet pouvait être utilisé pendant trois semaines et ce temps a été régulièrement raccourci. Tout semble fait pour imposer aux usagers l’emploi de billets numériques.

Il n’y a pas que les billets de train qui changent. Depuis cet été, gare Saint-Lazare, les voyageurs sont entravés dans leur circulation par un absurde dédale souterrain et aérien de portillons destinés à réguler le flux des passagers en autorisant ou non l’accès à tel quai, ou à telle zone de la gare, en fonction du titre de transport dont on dispose. Ces portillons ne servent pas à valider l’embarquement. Pour espérer être en règle, il faut en sus trouver un des (rares) automates composteurs. Ici encore, on supposera que tout est fait pour aboutir à la dématérialisation définitive des titres de transport. Je plains les touristes et autres usagers occasionnels de la gare Saint-Lazare, celle-ci est devenue une véritable usine à gaz.
Il faudra que j’y consacre un article un jour.

Un billet d’octobre 2019

Je viens de découvrir une autre nouveauté qui m’avait échappé. Depuis 2020, les billets « ouverts » (ne correspondant pas à un horaire précis) que j’achète habituellement, en plus d’avoir vu leur prix augmenter légèrement, ne peuvent désormais plus être utilisés que pendant une même journée y compris lorsqu’il s’agit d’aller-retours. Autrefois, leur période de validité courait sur une semaine complète. C’est encore un peu de souplesse d’utilisation en moins.

Puisque je passe toujours deux voire trois journées d’affilée au Havre, et que j’avais pourtant continué à acheter les mêmes billets, n’ayant pas remarqué de différence, je crois bien que ça fait un mois que je fraude sans le savoir ! Les contrôleurs ne m’ont pas fait de remarque, sans doute n’ont-ils pas non plus intégré cette nouveauté.

Cinq choses sur moi

Apparu sur Facebook j’aime bien le jeu qui consiste à livrer cinq informations sur soi que les gens ignoraient. Dans mon cas, c’est difficile, car j’ai l’horripilante habitude de raconter ma vie sur le Net et il n’y a pas besoin de chercher beaucoup pour savoir absolument tout sur moi.
Essayons quand même :

  • J’ai joué le premier rôle dans un film de zombies.
  • J’ai fait partie des premiers graffeurs « hip hop » en France.
  • Aux Beaux-arts, j’étais peintre réaliste, mes modèles étaient Vermeer, Vuillard, et surtout mon voisin Jürg Kreienbühl.
  • Mon orgueil n’a jamais dégonflé depuis le jour, il y a trente ans, où la première et seule fois que j’ai entendu Jean-François Debord (immense professeur de morphologie aux Beaux-Arts) dire du bien d’un dessin d’étudiant, c’était un dessin de moi. Après ça, c’est bon, je pouvais arrêter d’être artiste – ce que j’ai fait.
  • Mon orgueil n’a jamais dégonflé depuis ce jour de février 2017 où pendant une conférence l’immense philosophe Vinciane Despret a dit qu’un de mes textes lui avait fait réviser son opinion sur un mot.
    Après, c’est bon, je pouvais arrêter d’être intelligent – ce que j’ai fait.

Mouais, un peu vantard, tout ça, un peu dans le show-off.
Il me manque une anecdote piteuse. J’en ai sûrement plein mais ça j’oublie plus facilement !

Guide universel des pratiques numériques : comment passer son anniversaire sur Facebook

Il n’est pas toujours facile de savoir comment se comporter sur Internet, et particulièrement sur les réseaux sociaux. Je propose de rédiger un guide de bonnes pratiques, starting now avec cette question que chacun se pose : que doit-on faire sur Facebook le jour de son anniversaire ?

Un anniversaire est événement spécial pour chacun d’entre nous, et sur Facebook, ce jour est plus spécial encore, c’est Facebook qui le dit.
Les choses commencent peu après minuit lorsqu’une ou deux personnes nous souhaitent un bon anniversaire. Nous ne connaissons pas forcément bien ces personnes, alors ça nous inquiète : pourquoi les autres se taisent-ils ? En fait, ce n’est que le lendemain que Facebook signalera à tous nos amis que nous fêtons notre anniversaire. Se pose alors une autre question inquiétante : pourquoi ces personnes que nous ne connaissons que de loin en loin sont au courant de notre date de naissance, et que nous veulent-elles exactement ?
Le matin suivant, Facebook nous présente une vidéo animée de paquets, de gâteaux et de feux d’artifice. Cette vidéo affirme que toute l’équipe de Facebook (23 000 employés) tient à célébrer ce jour et à nous féliciter. Eh bien c’est faux, dès qu’on creuse un peu on s’aperçoit que personne chez Facebook n’est réellement au courant du jour de notre anniversaire et qu’il n’y a pas vraiment de discussions en interne à ce sujet.

Quel baratineur, ce Mark Zuckerberg !

Facebook nous propose alors un choix difficile : partager cette vidéo embarrassante qui aura pour vertu de bien montrer à tous nos contacts que ce jour est celui de notre anniversaire, ou bien ne pas la partager, parce que la publier laisse penser qu’on veut vraiment trop faire savoir au reste du monde que c’est notre anniversaire ? À chacun de chercher la réponse à cette équation au fond de son cœur. Une stratégie astucieuse consiste à partager la vidéo, assortie d’un commentaire railleur, comme par exemple « Ha ha trop bizarre cette vidéo que Facebook me propose, lol, mdr ». Mais cette astuce commence à être trop connue et ressemble à une quête désespérée d’attention, même lorsque l’amusement exprimé est sincère. Dans le même registre, avec les mêmes motivation, on peut publier des captures de publicités ciblées qu’on a reçues par e-mail, pour se moquer, ou s’indigner : « comment est-ce que cette boutique en ligne a obtenu ma date d’anniversaire ?! ».

Arrivent enfin de nouveaux messages d’amis plus proches que les deux stalkers bizarres de minuit. Une journée-marathon commence alors : l’œil rivé sur votre écran, vous comptez les absents et les présents en feignant l’indifférence.
Le lendemain, dès minuit une, trois ou quatre personnes vous souhaitent « un bon anniversaire en retard », en prétendant avoir raté l’information le jour idoine. Sont-elles sincères, ou bien cherchent-elles à se démarquer de la foule ? Vous ne le saurez jamais.

Ce sera alors le moment pour vous de poster un message disant que vous n’avez pu remercier individuellement chacun de vos amis et que vous êtes touché par tous leurs gentils messages. C’est une manière de faire remarquer à ceux qui ne vous l’ont pas souhaité à temps, ni même après, que votre anniversaire vient de passer (certains s’excusent alors en commentaires), c’est une manière aussi de faire croire que vous vous êtes trouvé submergé d’amour, et enfin, c’est une une tactique pour éviter de remercier individuellement des gens que vous n’aimez pas et qui ne vous aiment pas mais qui se sont malgré tout sentis forcés de vous laisser un message, comme vous le ferez pour eux un jour.

Tout cela a fait des dégâts. Vous ne digérez pas la blague d’un ami sur votre âge, ni le fait qu’un autre n’ait à aucun moment pris la peine de s’associer à la chorale qui célébrait votre anniversaire. Vous n’avez plus qu’à attendre trois-cent soixante quatre jours pour que ces personnes rattrapent ces impairs, mais ça ne changera rien : au fond de vous, vous savez bien que vous êtes seul.

Afin que les vrais héros ne soient jamais oubliés

Le 30 mars 2019, à Toulouse, devant le Tribunal, des policiers ont demandé à une dénommée Odile Maurin, cinquante-deux-ans, tristement connue pour son activisme au sein du mouvement « gilets jaunes », de bien vouloir se déplacer. Face au refus d’obtempérer de cette pétroleuse, les valeureux fonctionnaires ont tenté de manipuler le joystick du module de commande de son fauteuil roulant (car elle était en fauteuil). Sans doute l’engin avait-il été trafiqué, car aussitôt, son moteur s’est mis en route, le faisant avancer avec une brutalité telle qu’un CRS et un brigadier ont été heurtés.
Les blessures subies à la suite de ce choc n’ont pas occasionné d’interruption de travail et, en apparence, n’ont laissé aucune séquelles. Mais on le sait, les vraies douleurs sont psychologiques. Les genouillères rayées, ce n’est pas le genre de cicatrices qu’un agent qui chérit son équipement aime à arborer.

La justice a à peine puni l’extrémiste qui se prétend partisane de la « non-violence ». Elle écope de deux mois de prison, certes, mais avec sursis. Elle a l’interdiction de manifester à l’avenir, ce qui permet en théorie d’empêcher le récidive, mais avec quelles garanties ? À l’issue de son procès, Odile Maurin a déclaré à des médias complaisants qu’elle comptait bien persister à manifester malgré l’interdiction qui lui en a été donnée. Que faire lorsque la presse et la justice, contaminées par des idées séditieuses, ne font plus leur travail ?

Il me semble que la moindre des choses serait de décorer les valeureux agents outragés ce jour-là, tant ceux qui ont été attaqués avec l’ « arme par destination » qu’est le fauteuil roulant d’Odile Maurin, que ceux qui ont tenté de manipuler l’engin et ont été ensuite raillés par l’opinion publique pour leur maladresse.
Sous l’armure du CRS, il y a un petit cœur qui bat, une chair tendre qui ne demande que de l’amour. Chaque jour ces gens risquent leur vie pour défendre les valeurs de notre pays, et il faut que leur sacrifice soit salué.

Crepusco

Le jeune et talentueux avocat et activiste Juan Bran a publié en ligne puis sur du papier un livre majeur d’analyse politique : Crepusco. Les médias taisent son succès phénoménal (régulièrement classé parmi les 1000 premières ventes sur Amazon), ce qui est la preuve qu’il dérange. J’ai décidé d’en publier ici les premières pages, enfin un « digest » qui, j’espère, rendra justice à l’esprit de cette œuvre majeure de la littérature politique qui éclipse Aristote, Sun Tzu, Machiavel, Spinoza, Rousseau, Marx, Debord, Arendt et Sartre entre autres.

Il est midi. Dans une brasserie parisienne où se retrouve le tout-Paris politique et littéraire, un jeune homme est invité à déjeuner. Son parcours est exemplaire : il a fréquenté la crèche la plus sélective de France, la meilleure école maternelle, une des écoles primaires les plus élitistes de la capitale, le meilleur établissement secondaire du sixième arrondissement, si ce n’est du monde, et il a eu un bac avec mention, alors qu’il n’avait pas pu finir son année de terminale car il avait été exclu du lycée du fait de son insubordination et à cause de madame Marie-Sylvaine Crespon, une professeure de philosophie frustrée au physique médiocre qui n’a pas supporté d’être contredite par cet élève qu’elle trouvait visiblement trop doué, trop précoce : le cloporte craint l’éclat du Soleil. Après son baccalauréat, ce jeune homme a intégré Sciences-po où il a fait de brillantes études. Jeune, sportif accompli et classé quinzième lors des championnats de France de trot à poney, très beau, son regard est intense et trouble les chefs de parti politique comme les patrons du Cac40, et plus encore, il trouble les sens des épouses de ces hommes de pouvoir qui comprennent que la vraie puissance est intérieure. Avec un tel profil, il a été repéré, Paris lui fait une cour insistante, tous lui promettent un brillant avenir et se disputent ses faveurs. Où choisira-t-il de faire son stage de fin d’études ? Il reste humble et ouvert à toutes les propositions.
L’homme qui est face à lui en train de manger un croque-monsieur en débitant des platitudes sur la pluie et le beau temps est milliardaire. Il a l’oreille des présidents de la République, il fait et défait les ministres, il possède un empire industriel et a investi dans tous les médias français. Bien qu’il semble réservé, notre jeune homme n’est pas impressionné, les puissants ne lui font pas d’effet. Intérieurement, il toise le milliardaire avec le mépris qu’ont, pour les super-riches, ceux qui n’oublient pas d’où ils viennent. Car il n’est pas né avec une cuiller en argent dans la bouche. Il vient du milieu de l’art, des saltimbanques, son père est un des plus importants producteurs de cinéma français et sa mère, psychanalyste, lui a appris à toujours se recentrer sur lui-même. C’est par effraction, par son seul talent, que le brillant vingtenaire est devenu la coqueluche du monde.
Ce jeune homme incroyable de vingt-cinq ans, c’était moi.

La conversation patine. D’un pouce distrait, le milliardaire consulte son smartphone dernier-cri. Un message important ? Non. Il glousse, me tend le petit écran où je vois un chat qui tente de sauter sur une table mais est surpris par la présence d’un autre chat qui surgit. Interrompu dans son saut, le chat perd son élan et finit par se ramasser au sol. Apparemment, un chat qui tombe, c’est drôle. Ça doit être de l’humour de milliardaire. C’est de l’humour de milliardaire, ou plutôt, c’est un message et il m’est destiné, je le comprends à présent. En me montrant ce chat qui tombe, voilà ce que me dit mon commensal : « il n’y a pas d’ascenseur social et nous les riches, nous ferons tout pour nous en assurer. Et si nous ouvrons la porte à quelqu’un comme toi, il faudra qu’il nous serve aveuglément et sans jamais protester. Et sinon, dure sera la chute. ». Je comprends le message. Le visage de l’homme est écarlate, il semble manquer d’air pour continue de hoqueter de rire : « c’est con, c’est con, mais c’est vraiment tordant ! ». Intérieurement, j’écume de rage. Je comprends qu’il a compris que j’étais un transfuge, que j’étais l’ennemi juré de sa classe. Que le jour où les français se soulèveront, que le jour où ils porteront le gilet jaune et descendront dans la rue, je serai parmi eux, à leur tête, et c’est sa tête à lui que je viendrai prendre. D’une grimace qui n’essaie même pas d’être polie, je marmonne d’un ton agacé : « c’est très drôle ». L’ambiance se refroidit, le milliardaire cesse de rire, baisse les yeux vers son croque-monsieur sur lequel il rajoute du poivre, saisit une frite avec ses doigts et l’enduit de ketchup. Du rouge. Du sang. Les masques tombent, le combat va pouvoir commencer.

Le milliardaire, toujours occupé à consulter son smartphone, émet un petit sifflement puis me tend à nouveau l’appareil. Dans une dépêche du Monde apparaît la photo d’un homme hier presque inconnu qui vient à l’instant d’être désigné ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique : Emmanuel Macron. « Dis-donc, celui-là, il ira loin, c’est le prochain président ! ». Sur le coup, je n’ai pas prêté attention à cette prédiction qui me semblait destiner à me rabaisser. « C’est le prochain président ». Mais je m’en suis souvenu trois ans plus tard lorsque Macron est effectivement devenu président. « C’est le prochain président ». Ainsi, tout était prévu, les oligarques avaient désigné leur marionnette, ils allaient passer les trois années suivantes à lui donner une crédibilité en le mettant en couverture de leurs journaux. Car les oligarques tiennent d’une main de fer à peu près tous les médias français, sauf ceux qui disent du bien de moi.
Bien entendu, conscient de la menace que je représentais, le milliardaire ne m’a jamais rappelé et j’ai finalement dû faire mon stage dans la société de mon père tandis que mes camarades de promotion, tous bien moins talentueux que moi, se sont vus offrir des stages prestigieux.

Des années plus tard, je croiserai à nouveau le milliardaire lors d’une soirée célébrant le lancement de sa nouvelle box Internet. Pourquoi m’a-t-on invité ? Par erreur ? Non. Sûrement pas par hasard. Sans doute avait-il organisé l’événement dans l’unique but de m’imposer le spectacle de sa réussite. Son patrimoine avait doublé, il avait épousé la fille d’un milliardaire encore plus fortuné que lui, et le président de la République était son pion.
Ce soir-là, nous ne nous sommes pas reparlés. Je l’ai croisé, entouré d’un petit groupe de courtisans à qui il faisait une démonstration du débit de réception de sa fibre optique. Je lui ai lancé un regard pénétrant, il a baissé les yeux, intimidé, ou plutôt non, il m’a renvoyé un regard vide, comme s’il ne me reconnaissait pas au milieu des centaines d’invités de la soirée. Mais comment aurait-il pu oublier les traits du jeune homme à qui il avait fait subir un pervers entretien d’embauche trois ans plus tôt ? Voilà ce que sont les riches : des lâches.

Dans les dix chapitres suivants, je vais m’attarder sur le parcours et l’orientation sexuelle de l’homme le plus important de la macronie : Régis Bidou, devenu conseiller spécial du président alors qu’il n’a aucun talent. Je suis bien placé pour le savoir car je suis allé à l’école avec lui et je le déteste car il se moquait de moi avec ses amis en prenant pour prétexte non pas nos différents politiques, mais le fait anecdotique que je n’avais pas de blouson Chevignon alors qu’en fait ce n’était pas de ma faute, il n’y avait pas de magasin qui en vendait dans mon quartier. J’ai vite réparé cet impair, mais c’était trop tard, j’étais la risée de tous, et même madame Crespon, la professeure de philosophie, avait ri lorsque mon misérable ennemi avait fait un bon mot en classe à mon sujet. Cette salope. C’est à ce moment là que j’ai compris qu’il ne fallait pas essayer de changer l’oligarchie de l’intérieur mais qu’il fallait la détruire sans pitié. Que Macron ait nommé une personne telle que Régis Bidou à un poste aussi important n’est pas un hasard : ses amis milliardaires ont dû lui dire que je désapprouvais sa politique, il n’a décidé de cette nomination que pour me provoquer et m’humilier.
Mais je suis joueur, moi aussi, rira bien qui rira le dernier.

Tout ce qu’on pourrait faire dans une gare

Un jeune homme m’accoste dans la gare du Havre, il mène une étude pour le compte de la SNCF. De mon côté, je venais d’apprendre que mon train était retardé de vingt minutes et, ma foi, je pouvais bien en offrir cinq, j’ai donc accepté de répondre.
Muni d’une tablette, l’enquêteur m’a d’abord posé quelques questions sur ma situation : mon âge, la raison de ma présence dans la gare du Havre, si j’y venais régulièrement ou non.

Il m’a ensuite demandé si j’étais content des services présents en gare. Je lui ai répondu que, juste là, j’étais un peu malheureux que mon train ne fut pas présent en gare, puisque la raison de ma présence en gare était que je voulais prendre ledit train pour rentrer à Paris. Mais l’application de la tablette ne proposait la possibilité de dire ça. J’ai insisté : ce que j’attends d’une gare, c’était qu’on puisse y prendre son train.
Mais il n’y avait pas la possibilité d’écrire ça.
En fait, ce qu’on voulait me faire dire, je l’ai vite compris, c’était que je rêvais qu’on installe dans la gare une boutique de vêtements, une gaufrerie, une boutique de chaussures, enfin toute espèce de commerce sans rapport avec le fait de prendre son train.

« — Écoutez, ce que j’attends d’une gare, c’est de pouvoir prendre mon train dans de bonnes conditions et d’être correctement informé.
— Ah. On va devoir s’arrêter là, alors. »

Et il m’a laissé.
Le questionnaire ne prévoyait pas qu’on puisse venir dans une gare juste pour prendre son train. Ou plutôt, ce n’est pas ce que les concepteurs de l’enquête ont envie d’entendre.

Fibre sans mobile

La fibre arrive dans ma rue. Enfin.
Mon actuel fournisseur d’accès m’avait démarché il y a quelques semaines dans des termes suspects et incohérents, dans le but, je suppose, de m’obliger à m’engager pour un an avant que la concurrence puisse me démarcher à son tour. J’étais intéressé, mais le commercial qui m’avait appelé semblait trop pressé pour être honnête.
Fait rédhibitoire, j’étais assuré de perdre mon numéro de ligne fixe.

Et puis ce matin, un conseiller Orange (concurrent, donc) est passé chez nous pour expliquer longuement l’offre qu’il pouvait proposer. Il a aussi laissé un papier avec son numéro de mobile dans la boite-aux-lettres, au cas où on perdrait le papier qu’il nous avait remis en mains propres. Et il en avait aussi glissé un dans une fente de la porte d’entrée. Un peu plus tard, une femme du service technique a appelé, elle aussi pour nous convaincre que c’était le bon jour pour s’équiper. Enfin, un troisième gars a lui aussi téléphoné, toujours pour la même raison et toujours avec le même employeur, ou presque : il a commencé par parler d’Orange, mais au fil de la conversation il s’est révélé appeler pour le compte de Sosh, la filiale discount d’Orange — ce qui expliquait une curieuse différence de prix et, ai-je compris ensuite, une différence de service.

 » — Quel est votre modèle de box actuel ?
— Je n’ai pas de box. J’utilise un simple modem ADSL.
— Ah. Mais vous n’avez pas Internet alors ? Pourtant vous m’avez donné votre adresse e-mail, plus tôt.
— J’ai Internet, j’ai Internet ! Je n’ai pas de « box » mais j’ai bien Internet. Enfin c’est pareil, une « box », c’est un modem, hein. Laissez tomber.
[soupçonneux] Mais vous recevez vos e-mails ?
— Ben oui, évidemment !
— Vous êtes sûr ?
— Mais oui ! »

J’imagine le gars qui, à la cantine, racontera a ses collègues qu’il a eu au téléphone un vieux sénile qui croit aller sur Internet sans box.

« — Vous recevrez une Livebox 4 alors, c’est le tout dernier modèle.
— Mais avec Sosh c’est pareil, non ?
— Oui mais là vous vous engagez un an. Avec Sosh vous pouvez résilier à tout moment.
— Et c’est moins cher.
— Oui, c’est moins cher.
— Mais quelle est la différence, alors ?
— La différence c’est que le débit est moins important
— Ah bon, eh bien je veux le meilleur débit, hein. »

Quand j’ai dit que je préférais payer plus cher pour un meilleur service, le conseiller a changé de casquette et est devenu un conseiller Orange.
Sans tout ce démarchage, j’avais en fait déjà choisi Orange, car même s’ils sont un peu chers, eux seuls me promettent que je conserverais mon numéro de téléphone. Quand on n’a pas de téléphone mobile, c’est quelque chose d’important.
C’est là qu’arrive le gag.

« — Bon, eh bien si vous me garantissez que je conserve mon numéro de téléphone fixe, je suis intéressé.
— Très bien, alors il faut que vous choisissiez un créneau horaire pour qu’un technicien vienne vous installer la fibre. Ça peut être jeudi 26 ou samedi 28.
— Euh bon, samedi 28 alors.
— Nous allons maintenant choisir votre point de retrait pour récupérer votre Box
[pourquoi diable est-ce que le technicien ne peut pas l’amener lui-même ?]
— Oulah, déjà ?
— « Ambonbons ».
— Hein ?
— « Sommeil et santé ».
— Excusez-moi je ne comprends pas bien…
— « Esso »… « O Pneu »… « Picard »… « Pressing de la gare »…
— Ah… D’accord, ce sont les points de retrait… Bon, eh bien Pressing de la gare, je vois où c’est.
— Bien. Maintenant, il me faudrait votre numéro de téléphone mobile…
— Je n’ai pas de téléphone mobile !
— …pour que le technicien puisse vous prévenir s’il y a un changement.
— Eh bien ils n’ont qu’à m’appeler sur le fixe, ou bien il suffit qu’il n’y ait pas de changement. Moi je serais là !
— Il va me falloir un numéro de téléphone mobile, alors.
— Mais je vous dit que je n’en ai pas, pas du tout. Aucun.
— Il me faut votre numéro de téléphone mobile afin de vous prévenir par SMS de toutes les étapes de l’expédition de votre box.
— Je n’ai pas de téléphone.
— Alors celui de votre fille [tiens, comment il sait que j’ai une fille ?].
— Ma fille part à Naples, ça n’a aucun intérêt qu’elle reçoive à Naples des SMS qui lui parlent de l’expédition d’un colis chez moi.
— Il me faut un numéro de portable pour pouvoir finaliser votre dossier.
— Je n’ai pas de moyen…
— N’importe quel numéro. Celui de quelqu’un que vous connaissez.
— Mais c’est absurde ! »

« — Garçon s’il vous plait je voudrais un café crème. Avec deux croissants
— je m’excuse monsieur nous n’avons plus du tout de croissants
— ah ben ça fait rien alors je vais prendre autre chose […] vous avez qu’à me donner un café nature, alors. Un café nature avec deux croissants
— je me suis peut être mal exprimé, je vous dis que nous n’avons plus du tout de croissants
— Là ça change tout, s’il n’y en a plus, forcément, je peux pas en avoir. Je vais prendre autre chose. Je vais prendre n’importe quoi. Du lait. Vous avez du lait ? Donnez-moi une tasse de lait. Avec deux croissants. « 

« — Je suis d’accord mais il faut que vous me communiquiez votre numéro de téléphone mobile s’il vous plait afin que je puisse finaliser votre dossier et afin de vous tenir au courant de l’avancement de votre dossier.
— Eh bien je ne sais pas, envoyez-moi des mails. Ou appelez-moi sur mon fixe. Mais je n’ai pas de téléphone.
— C’est très inhabituel de ne pas avoir de téléphone.
— Eh oui, il paraît.
— Il me faut votre numéro de téléphone mobile afin de finaliser votre dossier et de vous tenir au courant de l’arrivée de votre commande.
— Mais je vous dis que je ne peux pas vous donner un tel numéro ! »

[Nathalie, qui se trouvait à côté, a alors pris le téléphone et dit un peu plus énergiquement que moi que nous n’avions pas de téléphone mobile. Le conseiller a alors appelé sa supérieure qui a pu débloquer la situation. Elle m’a annoncé qu’elle m’envoyait un mail « récapitulatif ».

« — Vous avez bien reçu le mail ?
— Euh, attendez, attendez voir, non, pas encore.
— C’est très important, dès que vous le recevez il faut valider.
— Vous pouvez peut-être raccrocher, je verrai ça à tête reposée. Ah, voilà le mail, il arrive, je regarde, je clique… Oh… Euh… Apparemment je viens d’accepter un contrat ! « 


« — Oui, c’est votre accord, l’installation va pouvoir être mise en route. Je vous souhaite une bonne journée. »

J’ai légèrement l’impression de m’être fait forcer la main, presser par des gens qui ont sans doute plus besoin de moi que je n’ai besoin d’eux, mais avec un peu de chances, j’aurai la fibre dans quinze jours.