Le gars qui avait un ticket

La file n’avançait pas bien, le type qui venait de passer tentait de discuter avec la caissière. Il n’a pas bougé quand la jeune femme a fait passer les articles (heureusement peu nombreux) du client suivant. Il suait abondamment du crâne et faisait mine d’examiner avec la plus grande attention le détail de sa note, à la recherche d’une erreur ou avec l’espoir, peut-être, d’y voir apparaître un message d’amour. Il a gêné le client suivant, aussi, et puis notre tour est arrivé. Notre caddie était bien rempli, et le stationnement de ce type bizarre et de ses sacs au bout de la caisse allait poser un véritable problème. La caissière a sévi : « Vous pouvez faire ça un peu plus loin ? Ça va pas être pratique ! ».

Le type a eu un rire nerveux : « ah je dérange, hin hin, c’est ça ? ». Il a eu l’air un peu malheureux que la caissière et Nathalie, à l’unisson, lui répondent par un « ben oui ! ».
Ben oui, un peu que tu déranges, mon gars ! Déçu, il a emmené ses sacs ailleurs, faisant encore un peu semblant de lire le détail son ticket de caisse, les yeux vides et le cœur brisé par la jeune et jolie demoiselle avec qui il semblait espérer avoir noué un lien affectif et qui venait de le foudroyer en lui disant qu’il encombrait sa caisse.

Le jour où j’ai inventé les hipsters (2002)

Colette, concept-store parisien bien connu vient de fermer ses portes après vingt ans d’existence. Il semble que cette disparition soit imputable à l’intégrité de ses créatrices, Colette Roussaux et sa fille Sarah1, car la mère prend sa retraite, et dit le communiqué de presse, « Colette ne peut exister sans Colette ». Cette intégrité n’est pas feinte, car le succès de la boutique repose sur sa fidélité à la cohérence de ce projet : être un lieu parisien unique de trois étages dans la rue Saint-Honoré. Les propositions de cloner la formule à New York, DubaÏ ou Tokyo n’ont pas manqué, mais rien à faire, Colette n’a jamais dévié, n’a jamais voulu devenir une marque. L’endroit a très tôt été remarqué pour son bar à eaux, où l’on pouvait déguster des eaux minérales du monde entier, mais c’était surtout un endroit rempli d’objets de design rares et sélectionnés avec soin : livres d’art, vêtements, montres, vaisselle, chaises, appareils photo, gadgets électroniques, etc2. Au delà des objets, Colette était aussi avant tout un lieu de découverte de créateurs, dans un esprit syncrétique, puisqu’on y assistait à un télescopage bien moins évident à l’époque de la création du lieu qu’aujourd’hui entre mode, design, design graphique, street-culture, art contemporain et luxe. Parmi les créateurs qui ont collaboré avec le concept-store se trouvait Claude Closky3, grâce à qui je suis entré en contact avec Sarah-de-Colette, qui m’a embauché pour quelques travaux entre la toute fin des années 1990 et le début des années 2000, notamment un économiseur d’écran4 inspiré du personnage de Winney, par Kuntzel et Deygas, et des installations interactives. Ça n’a pas été une collaboration particulièrement soutenue, mais plutôt plaisante, en tout cas sur la plupart des projets.

Le projet Winney, par Kuntzel et Deygas, consistait à inventer une sorte de Mickey Mouse alternatif, le veau Winney, décliné sous forme de produits dérivés, dans toutes sortes d’époques du cinéma d’animation, un peu à la manière du Monsieur Ferraille de Winshluss et Cizo. Je me suis amusé à l’époque à faire une planche de bande dessinée reprenant le personnage.

Pour l’anniversaire des cinq ans de la boutique, le 13 mars 2002 exactement, j’ai été invité à réaliser un dispositif qui transformait les visages des gens en bouquets de fleurs, et un livre d’or interactif qui permettait aux invités de laisser des messages. L’installation s’est terminée un peu en catastrophe, alors que la fête démarrait. Je n’avais pas pu venir le jour précédent car j’enseignais toute la journée à Amiens. Quand je suis arrivé sur place, il y avait déjà une foule conséquente qui attendait que les portes ouvrent. Je me suis présenté devant la personne qui filtrait l’entrée avec un look assez mal adapté au lieu : cheveux trempés par la pluie, un vieux k-way sur la capuche duquel avait été cousue une peau de loup, et une barbe. À l’époque, la barbe n’existait pas, j’étais le seul à en porter une, ou en tout cas j’en avais l’impression. J’ai expliqué que je venais « réparer l’ordinateur », et ce sésame a suffi, j’ai eu le droit d’entrer tandis que tout un tas de jeunes gens à l’apparence sophistiquée allaient devoir attendre qu’on veuille bien examiner leur carton d’invitation lorsque ce serait l’heure. Nathalie m’a rejoint quelques heures plus tard, elle n’avait pas non plus de carton d’invitation, et elle n’était pas la seule dans ce cas : des dizaines de fashion-victims tentaient de négocier, de faire croire qu’ils connaissaient quelqu’un à l’intérieur, qu’ils n’avaient pas de carton mais que leur nom était forcément sur une liste, quelque part, etc. Elle portait une veste en peau de mouton rose vaguement hippie et un pantalon de velours, elle s’en souvient encore quinze ans plus tard car elle non plus ne collait pas à l’ambiance. Elle n’aurait jamais dû pouvoir entrer, et pourtant, il a suffi qu’elle explique qu’elle venait chercher son mari, « un barbu avec un k-way qui vient s’occuper des ordinateurs ». pour qu’on l’accueille, bien qu’elle ait justement dit qu’elle pouvait m’attendre dehors et qu’il suffisait qu’on vienne m’avertir de sa présence. « C’est bon, allez-y ». Le type n’avait visiblement eu aucun mal à se souvenir de moi.

Nous aimons bien nous dire pour rire, Nathalie et moi, que, allez savoir, j’ai peut-être involontairement lancé la mode hipster ce jour là, en prouvant qu’un barbu habillé n’importe comment et sans invitation pouvait entrer sans peine dans le temple de la hype parisienne5, comme s’il était Pharell William ou Karl Lagerfeld.

Une fois mes programmes installés et fonctionnels, nous sommes restés pour profiter de la soirée, qui fut très plaisante. Je me souviens d’avoir mangé des macarons à l’huile d’olive et d’avoir croisé, entre autres têtes médiatiques familières, celle d’Ariel Wizman.
Au moment de sortir, on nous a remis à chacun une pochette en papier métallisé, c’était le cadeau offert à tous les invités. Nous ne l’avons pas ouvert tout de suite et alors que nous marchions vers le métro, nous avons été poursuivis par un type qui n’avait apparemment pas pu rentrer et voulait absolument cette pochette : « allez, vous pouvez m’en donner une, vous en avez deux ! Je vous l’achète, je peux payer ! Pitié ! ».  Je crois que j’aurais pu lui demander n’importe quoi en échange de cet objet, mais je crois aussi que s’il avait pu nous assommer pour nous le dérober, il l’aurait fait. La pochette ne contenait que quelques ephemera graphiques, rien de particulièrement précieux sans doute, mais pour ce jeune homme, c’était visiblement une preuve d’appartenance à une certaine communauté : avec sa pochette brillante, il pourrait au moins faire croire qu’on l’avait admis à faire la fête avec le tout-Paris. Moins par égoïsme qu’effrayés par les piteuses supplications, nous nous sommes laissés poursuivre cent mètres sans craquer : nous avons gardé les pochettes.

Ma dernière collaboration avec Colette ne s’est pas aussi bien déroulée que les précédentes. Je devais réaliser la programmation d’une borne placée dans la boutique physique et destinée à permettre aux chalands de consulter le catalogue complet, bien plus étendu que ce qui se trouvait en boutique. Pour cela il fallait que j’apprenne à interroger des bases de données en ligne, notamment, science qui m’échappait complètement à l’époque. Mais mon plus important problème n’était sans doute pas technique, il était humain. En effet, ce projet m’imposait de collaborer avec la minuscule agence (en fait une seule personne, je crois, plus ou moins artiste et dont la collaboration avec Colette allait au delà de la bête prestation de service) qui s’occupait du site Internet de la boutique. Or j’ai senti que ma présence était, pour cet autre prestataire, indésirable, ou en tout cas non-souhaitée. Peut-être pensait-t-il pouvoir faire la chose aussi bien que moi, peut-être lui avais-je sans le savoir ravi ce contrat en proposant un devis déraisonnablement bas (je n’ai jamais été doué pour fixer des tarifs corrects), ou peut-être avait-il juste peur que je cherche à me faire une place dans ce qu’il jugeait être son territoire. Quoi qu’il en soit, que ç’ait été intentionnel, conscient ou non, le partenaire à qui j’avais été imposé s’est avéré un peu récalcitrant, m’informant au minimum, répondant à mes questions techniques par des e-mails un peu cryptiques et parfois même, je crois, en ne disant pas les mêmes choses à son commanditaire qu’à moi. Comme je suis très lent à la détente avec ce genre de questions très humaines, j’ai mis un temps infini à comprendre la source de divers malentendus.
Mais je rencontrais aussi des problèmes techniques. À cette époque, les Macintoshs étaient en train de migrer depuis MacOS Classic vers MacOS X, où tout ce qui était prévu sur d’anciens Macintoshs s’exécutait de manière terriblement lente sous MacOS X. Comme je travaillais à distance, et comme j’attendais souvent deux jours la réponse à un simple e-mail, j’ai mis longtemps à réaliser que quand on me disait « c’est trop lent ! », ce n’était pas une question de goût, c’était qu’il fallait attendre deux secondes entre un clic et son effet6. Désolé si j’entre un peu dans les détails, tout ça ne doit pas être palpitant à lire.
Du côté de la boutique, les éléments tardaient à m’être transmis, les employés qui devaient effectuer des installations et des tests ne suivaient pas mes consignes de manière très rigoureuse, s’emmêlaient dans les fichiers. Quelles que soient les responsabilités (et les miennes sont sans doute grandes), le travail n’avançait pas. Il faut dire que je pensais tout pouvoir faire à distance, mais ce n’est pas toujours une bonne idée.

Un jour je me suis déplacé. Je me suis présenté à un vendeur, un jeune homme musclé qui portait un tee-shirt orange. Je lui ai dit : « j’ai rendez-vous avec Sarah », mais au lieu de me guider, il a penché la tête et arboré une moue de dégoût en disant d’un ton traînant : « j’crois paaas, non ! ».
Il avait fait de son mieux pour me faire comprendre à quel point il se sentait désolé que j’existe.
Interloqué, je suis sorti appeler Sarah depuis une cabine téléphonique pour m’annoncer moi-même. Bien plus tard, par e-mail, je lui ai raconté cette aventure, et elle m’a semblé confuse et fâchée, me disant que c’était grave et qu’elle ne voulait pas laisser passer un comportement pareil. Mais je n’ai pour ma part pas voulu que ça tourne au scandale, car l’attitude de ce jeune homme n’était pas une erreur : la boutique devait son succès à un certain snobisme. Non pas le snobisme de la patronne, que j’ai trouvé professionnelle, et même plutôt chaleureuse et sans-façons, mais de beaucoup de ceux qui l’entouraient et qui avaient à cœur de protéger le lieu en repoussant les intrus. Je parie que le jeune homme au tee-shirt orange vient d’une ferme du Berry ou bien d’une cité d’Aubervilliers, qu’il ne vit depuis son adolescence qu’avec le souci de quitter son milieu, et qu’être à la caisse chez Colette a représenté pour lui la première marche d’une ascension sociale dans le monde de la mode et de la branchitude. Je pense qu’il avait quelque chose à prouver, qu’il fallait qu’il me fasse sentir, par sa muflerie, qu’il m’était supérieur, ou en tout cas que je n’étais pas à ma place mais que lui, si.

J’aurais pu me contenter de trouver cette histoire amusante, mais je crois que ça m’a aussi un peu atteint, ou plutôt je crois que j’ai accepté le message : pour des raisons que je ne peux pas comprendre et qui tiennent à mon apparence, ma présence dans cette boutique de la rue Saint-Honoré était une incongruité, je n’étais pas dans mon monde. Bien entendu, l’attitude de ce vendeur est une anecdote, mais cet épisode a curieusement changé mon rapport au lieu et m’a sans doute un peu détaché du projet.

J’ai terminé ma tâche dans la douleur, avec un énorme retard et en me sentant entouré d’un frustrant climat d’insatisfaction, voire de suspicion, autant du côté de ma commanditaire que de celui des graphistes7. En fouillant mes e-mails de l’époque, je vois que j’avais fini par annoncer que je n’enverrai pas de facture, alors même que le travail avait bel et bien été terminé. On m’avait alors répondu que j’avais beaucoup sué et qu’il n’était pas question que je ne sois pas rétribué, et j’ai clôt l’affaire en répondant par un ferme merci-mais-non-merci auquel je me suis tenu. Pour finir, je n’aurai donc rien gagné d’autre dans cette affaire que des cheveux blancs et un sentiment d’échec. Je n’ai plus eu de contact professionnel avec Colette par la suite mais il m’est arrivé d’y passer8, toujours en ressentant une petite pointe de nostalgie.

  1. Je n’ai jamais rencontré que Sarah, qui, en ce qui me concernait, était la patronne de la boutique. En fait elle en était directrice artistique. []
  2. Puisque je suis pingre, je dois avouer que je n’y ai jamais acheté que des livres, et un tee-shirt qui par miracle était vendu à un prix abordable []
  3. J’accompagne Claude Closky sur ses projets numériques depuis 1997. Je me rends compte en l’écrivant que 1997 est l’année de la création de Colette ! []
  4. Nathalie aussi a participé à ce travail. []
  5. Amusant : à la même époque Philippe Nassif, journaliste à Technikart, publiait un livre intitulé Bienvenue dans un monde inutile : Les aventures de Jean-No, la fashion victime la plus sympathique de France, qui racontait l’existence un peu vide d’un deejay-graphiste précisément de mon âge… Un jour je lirai ce truc qui raconte le Jean-No d’un monde alternatif qui ne vit que pour la mode. []
  6. Les changements majeurs de politique des éditeurs de système d’exploitation ou de logiciels font partie des événements qui m’ont fait le plus de tort, professionnellement parlant, et je dois dire que c’est ma plus grande raison de défendre le logiciel libre, où, certes, l’ergonomie n’est pas toujours soignée mais où la constance des outils prime. []
  7. Kuntzel et Deygas, dont j’ai toujours apprécié le travail et que je n’aurai finalement jamais rencontré malgré deux collaborations. []
  8. Par exemple pour le lancement d’un numéro de la revue Amusement, à laquelle j’avais participé. []

Les hanches ne mentent pas

Chaque fois que l’on mène un combat, « ils » nous disent qu’il y a d’autres priorités, « ils » nous disent de nous taire, « ils » nous confisquent la parole. Et chaque fois, leurs injonctions morgueuses doivent nous conforter dans notre voie, car elles signifient que nous dérangeons et donc, que nous avons raison de nous tenir debout dignement pour parler de ce qui compte pour nous.
Par exemple aujourd’hui j’ai envie de parler de Shakira.

Eh bien oui elle a un joli sourire.

Mardi soir, après l’enregistrement d’une émission de radio PiedNu, où j’ai chanté le début de Gabrielle, par Johnny Hallyday1, j’ai montré des clips aux étudiants,  amis et collègues qui se trouvaient là. Beaucoup de clips : les Animals, France Gall jusqu’à Bébé Requin, de la new-wave belge, britannique, suisse ou allemande, du Mireille Mathieu, etc., etc.2

Vidéo pas terrible mais vue deux milliards de fois ! Et personne pour faire remarquer à la dame qu’elle s’est trompée et qu’elle est dans les toilettes des hommes !

De fil en aiguille, j’en suis naturellement arrivé à Mariah Carey3. Et après elle, à Shakira4. Habituellement je quitte les soirées avant les étudiants, parce que je suis un vieux, et que se coucher plus tôt et éviter les excès fait partie du trip vieux5, mais cette fois, c’est moi qu’on ne pouvait plus arrêter et ce sont les étudiants qui, peu à peu, sont partis se coucher sous divers prétextes dont le moins crédible était « on a cours avec Jean-Noël demain » alors que j’ai bien dit que mon cours du lendemain était annulé. Les rares qui soient restés jusqu’au bout par politesse ont assisté avec un embarras sidéré à mes envolées lyriques, à mes alternative facts relatifs au nombre d’octaves maîtrisées par Mariah Carey et à mes tentatives d’imitation de chorégraphies r’n’b. C’est vraiment dommage mais un barbu de 95 kilos ça ne fait pas du tout le même effet en se dandinant qu’une bombe latine peroxydée et permanentée, c’est comme ça. J’ai honte de rien, ça aussi ça fait partie du trip vieux, mais au fond de moi je sais que je ne pourrai pas danser comme Shakira et ça me fait de la peine.

wakawaka-é-é

Tout d’abord je dois préciser que je n’aime pas spécialement la musique de Shakira. C’est de la variété internationale plutôt moins réussie que d’autres. J’aime en revanche la voix de la chanteuse, malgré une rauquerie palatale, une voix de glotte un peu comique qui rappelle la Grenouille Kermit. Je trouve son sourire particulièrement avenant et je trouve injuste qu’on me mime une opulente poitrine en disant « oui oui c’est ça, son sourire ! » d’un air narquois6, car je maintiens qu’elle a un très beau sourire (ce que j’appelle le sourire va de la bouche aux yeux). J’aime aussi sa manière de danser, malgré des convulsions un brin agressives et mécaniques parfois, je vais en reparler plus bas. J’ai toujours été admiratif et envieux des gens qui savent utiliser leur corps, Je me reconnais très bien en Nanni Moretti, dans le film Caro Diario, lorsqu’il court derrière Jennifer Beals dans une rue de Rome pour lui dire à quel point sa manière de danser dans Flashdance avait pu l’inspirer7. Toute cette santé, c’est beau8.

Un sourire charmant, un beau corps plein de santé et d’énergie, une voix, que demander d’autre ? La musique ? Arh, oui, ça c’est dommage, la musique n’est pas très bonne. Ni mauvaise, du reste, elle est juste faite pour s’écouter sans écouter. Alors je ne l’écoute pas. J’aime bien Shakira, mais je n’achète pas ses disques et je ne suis pas au courant de la sortie de ses morceaux. Ses clips ne sont pas très bons non plus, en général. Dans La Tortura, quand Shakira n’est pas couverte de mazout, elle est stalkée par son voisin, un latin-lover à la voix éraillée avec un faux-air de Joann Sfar, qui la regarde par la fenêtre puis vient le peloter (en rêve, peut-être) pendant qu’elle coupe des oignons en pleurant. C’est quand même pas banal, comme situation, et le gars ne l’aide pas du tout, la ratatouille ne risque pas d’être prête rapidement.
Le clip Hips don’t lie m’émeut curieusement, car au cinq-centième visionnage j’ai remarqué que l’on ne voit jamais la chanteuse à l’image en même temps que Wycleff Jean, avec qui elle est pourtant censée chanter en duo. Non seulement les deux artistes ont tourné le clip séparément9 mais je soupçonne qu’ils n’ont même pas enregistré la chanson ensemble. Si ça se trouve ils ne se sont jamais rencontrés, ou alors comme ça, en passant, dans un avion par exemple, et ils se sont dit « tiens, on n’a qu’à faire un disque », et puis ils ont laissé filer le temps, et finalement chacun s’est rendu compte que son planning était incompatible avec celui de l’autre. J’aime bien Wycleff Jean mais bon, même avec emploi du temps chargé, on fait l’effort de rencontrer les gens, non ? Oui parce qu’à mon avis c’est de sa faute à lui. Shakira on voit bien qu’elle n’a pas la grosse tête, et qu’elle s’arrange pour être serviable. Sur certains plans on voit Wycleff et ses copains, et sur d’autres, Shakira toute seule qui se dandine en mimant et en chantant un état de sensualité exacerbé (« when you talk like that / You make a woman go mad (…) Reading the signs of my body (…)  I’m on tonight you know my hips don’t lie (…) All the attraction, the tension / Don’t you see baby, this is perfection »). Seulement on n’y croit pas vraiment. Déjà quand on vous jure qu’on ne vous ment pas (Hips don’t lie), c’est qu’il y a un problème. Mais ensuite, il y a quelque chose d’un peu sec dans les contorsions de l’artiste, quelque chose d’un peu trop professionnel et appliqué pour être passionné. Au fond elle rappelle surtout la pauvre jeune femme de la publicité Mister Cocktail qui dansait toute seule dans un coin de bar et prétendait en souriant que « Sans l’alcool la fête est plus folle ». Je pense souvent à cette femme, je me demande ce qu’elle est devenue. Je crois qu’elle n’avait pas d’amis, et c’est vraiment triste parce qu’elle avait l’air d’une gentille fille.
De la même manière, cette Pauvre Shakira a la gloire et le talent, mais au fond d’elle-même, elle est solitaire et peut-être même malheureuse.

Mais bon les gens s’en foutent hein, ils sont dans leur petite vie, leurs petits trucs égoïstes, incapables de faire un pas vers l’autre. C’est quand même triste.

  1. J’ai juste chanté le premier mot, en fait, quand il dit : « Gabrielle ». J’ai bien senti que pour certains ça avait le goût de trop peu, mais bon, je n’allais quand même pas chanter toute la chanson ! []
  2. Je me souviens de : Pat Metheny & Orchestrion, Improvisation #2 ; Johnny Hallyday, Elle est terrible ; Johnny Hallyday, Les portes du pénitencier ; The Animals, The house of the rising sun ; France Gall, Bébé requin ; France Gall et Maurice Biraud, La Petite ; France Gall, Chanson indienne ; France Gall, der Computer nummer drei ; France Gall, Baby pop ; Mireille Mathieu, Qu’elle est belle ; T.C. Matic, Putain putain ; Telex, Moscow Disco ; Polyphonic Size, Mother’s little helper ; Polyphonic Size, Je t’ai toujours aimée ; Elli et Jacno, Anne cherchait l’amour ; Edith Nylon, Femme sous cellophane ; Robert Görl, Mit Dir ; Kraftwerk, Radioactivity ; Señor Coconut, Radioactivity ; Yello, Oh yeah ; Art of Noise, Close (to the edit) ; Art of Noise, Moments in love ; The Jackson 5 : Looking through the window ; Michael et Janet Jackson : Scream ; Mariah Carey, All I want for christmas ; Mariah Carey, X-Girlfriend ; Mariah Carey & Jay-Z, Heartbreaker ; Mariah Carey, Bliss ; Mariah Carey, Honey ; Mariah Carey, Fantasy ; Tom Tom Club, Genius of love ; Tom Tom Club, Wordy Rappinghood ; Shakira, Waka Waka ; Shakira, Je l’aime à mourir ; Francis Cabrel, Je l’aime à mourir ; Shakira feat. Wyclef Jean, Hips don’t lie. []
  3. J’ai dit ce que j’avais à dire sur Mariah Carey il y a dix huit ans dans cet article. []
  4. Shakira est son vrai prénom. Son nom complet est Shakira Isabel Mebarak Ripoll, elle est née en  1977 en Colombie. []
  5. Pour Noël, n’hésitez pas à offrir Vieille peau, par Pochep, éditions Fluide Glacial. []
  6. Oui oui Anne-Laure, c’est à toi que ça s’adresse ! []
  7. Mais comme chacun sait, ce n’est pas Jennifer Beals qui danse, elle est doublée pour ces scènes. Eh oui, les ambiances tamisées et les jolis contre-jours, c’était pour ça. []
  8. De manière très injuste ce sont les gens qui ont un beau corps plein de santé qui ensuite ont des maladies articulaires, musculaires, osseuses. Si le bon dieu existe, c’est vraiment une teigne. []
  9. Il y a juste un plan où on les voit ensemble mais je crois que c’est une incrustation ! []

Le compliment maladroit

Dans le tramway au Havre hier nuit, je me suis installé sur un siège qui était séparé de l’allée par deux autres sièges, dont un, côté fenêtre, était occupé par un type en survêtement gris, avec un bonnet gris. A l’arrêt suivant, une jeune femme est montée et est venue s’asseoir à côté de ce jeune homme en gris. J’ai entendu une voix dire « à côté de vous, je peux dire que je me sens vraiment un poids-plume, hein !». C’était le type en gris. La jeune femme avait des écouteurs sur les oreilles, elle a dû les ôter pour entendre ce que son voisin était en train de lui dire.
Il s’est répété.

Le jeune femme, tirée de sa rêverie pour entendre ça, a mis quelques secondes à réaliser ce dont le type lui parlait.

« — Mais pourquoi vous me dites ça ?
Vous dites que je suis grosse ?
Mais c’est méchant ! C’est méchant, c’est vraiment dégueulasse de me déranger pour me dire ça ! J’étais tranquille et vous me dérangez pour me dire que vous me trouvez grosse ! Mais je m’en fiche, moi, de ce que vous pensez ! »

Le type a protesté, disant que c’était un malentendu, que ce n’était pas ce qu’il avait dit. Il avait un petit ton espiègle qui disait le contraire. La jeune femme s’est levée, et a parlé de plus en plus fort.

« — Oui je suis ronde, et alors ? J’ai de belles formes féminines, j’ai pas honte, les gens ne me disent jamais que je suis moche, au contraire, je suis belle, ça vous plait pas tant pis pour vous ! Je suis ronde, j’ai pas l’intention de changer, les gens m’aiment, moi je m’aime comme ça ! »

Le petit gars en gris s’est mis à parler de moins en moins fort, avec l’espoir évident d’être imité par celle qui lui faisait face : « Vous vous donnez en spectacle, c’est pas la peine de faire un scandale, comme ça ! ». Il s’est levé, expliquant qu’il sortait à la prochaine (la jeune femme aussi, moi aussi), s’enfuyant tout en s’adressant à d’autres passagers : « Elle va pas bien, celle-là ! Elle fait tout un scandale ! C’est une folle ! ». En attendant l’arrêt, dont nous étions encore loin, la jeune femme a croisé mon regard, je lui ai adressé un sourire grimaçant qui signifiait ma sympathie et voulait dire : « Ah oui dites, il est pas gêné, ce type ! ».
Se sentant soutenue, elle m’a aussitôt pris à témoin :

« — Ah alors vous avez tout vu, vous, vous avez entendu, je suis pas folle, il m’a bien dit que j’étais grosse hein ? Hein ? C’était insultant, non ? ». Elle semblait vraiment très émue, un peu sous le choc de sa propre audace, elle avait visiblement pris sur elle pour, comme le disait l’autre, « faire un scandale ». Elle se trouvait désormais debout, face à moi, dont le siège était surélevé à une quinzaine de centimètres du sol, détail qui a son importance, car quand le tram a freiné d’un coup sec, elle s’est déséquilibrée en tombant vers moi, pressant son entrejambe sur mon genou, le genre de contact embarrassant que l’on évite dans la plupart des situations de la vie courante, qui m’a semblé l’amener au bord des larmes, comme si ce bête accident était une sorte de sommet dans ce qui pouvait lui arriver de gênant : « Oh pardonpardonpardon j’ai pas fait exprès je… ».
Je lui ai adressé un sourire humble et compréhensif : « Ce n’est pas grave du tout, ne vous inquiétez pas, tout va bien ! ».
Je suis sorti, la jeune femme aussi, qui continuait à me parler : « Vous êtes bien d’accord, c’était complètement déplacé ce qu’il m’a dit, hein ? ». Je lui ai confirmé que oui, ce n’était pas des choses qu’on disait aux gens, que ça ne se faisait pas. Je me suis retenu de lui faire un compliment rassurant sur son physique, me disant que ça aurait été bizarre, peut-être déplacé, que ça aurait pu ressembler à une forme de consolation apitoyée, alors qu’en fait, je la trouvais effectivement jolie. Mais je commençais à avoir envie de la semer, je me sentais un peu poursuivi, j’ai eu l’impression que c’est parce qu’elle voulait me parler qu’elle suivait la même route que moi. Tout en marchant d’un pas d’homme pressé, je lui ai souhaité une bonne soirée.

Mais ça ne s’arrête pas là.
En traversant le jardin de l’hôtel de ville, j’ai senti qu’on courait derrière moi. C’était le gars en gris ! Il tenait lui aussi à me parler : « Dites, vous lui avez parlé ? C’est une folle, non ? Elle va pas bien ! Elle croyait que je l’insultais. Bon j’ai peut-être été maladroit, hein, parce que c’était pas ça du tout, elle est exactement le genre que j’aime alors vous voyez hein je cherchais pas à l’insulter ! Moi j’essayais un compliment. Elle a pas compris, bon. C’est peut-être de ma faute, je dis pas, mais c’est un malentendu. Mais elle a un problème d’image d’elle-même non, vous pensez pas ? Parce que c’est pas normal de réagir comme ça hein ». Je n’ai pas ralenti : qu’est-ce que c’est que ces dingues qui ont décidé que je deviendrais l’arbitre de leur différent ?
Je lui ai confirmé que, s’il avait tenté un compliment, alors il avait été extrêmement maladroit, et que je comprenais que celle à qui il s’était adressé ait mal pris ce qu’il lui disait. J’ai continué d’un pas décidé en lâchant un « Bonne soirée » qui se voulait définitif.

En noir, c’est moi. En rouge, la jeune femme, en gris, le type en gris. Les pointillés, c’est quand je ne suis pas sûr d’où est passé la personne. Ouais j’aurais dû faire des petites flèches pour qu’on comprenne le sens.

Il était à ma gauche. À ma droite, j’ai vu du coin de l’œil que la fille était en train de me rejoindre à son tour, à une trentaine de mètres. Coïncidence totale, peut-être, mais je me suis senti un peu en étau entre ces deux personnes, me demandant, dans un fugace accès de paranoïa, s’ils n’étaient pas de mèche, si ce n’était pas un sketch. J’ai traversé la route qui se trouvait devant moi, sans prudence, avant le passage clouté et malgré la circulation, puis j’ai continué de marcher au plus vite pour aller m’abriter dans mon restaurant préféré. Là, le serveur m’a serré la main : « Tout seul aujourd’hui ? ». Eh bien oui, j’étais tout seul car ma collègue Laure n’est pas là cette semaine.

J’ai eu comme voisines de table deux jeunes internes, entrées dans le restaurant juste après moi, qui s’appelaient mutuellement « meuf » et qui avaient commandé une bouteille entière de Chianti bien qu’une des deux n’aime que le blanc et n’ait accepté du rouge que parce que son amie l’avait convaincue que ce serait une honte de boire du blanc. Elles se sont prises en photo, se trouvant mutuellement très belles et critiquant une de leurs collègues qui, quoi qu’elle porte pour aller aux fêtes, je cite « a toujours l’air d’une pute » et qui d’ailleurs « n’est même pas de Rouen, elle vient du Mans ».
Elles pestaient aussi sur leur cheffe, laquelle avait refusé de croire aux symptômes d’une méningite chez un enfant qui souffrait de violents maux de tête et était monté à 40°6 : « Non mais tu dis comme moi, méningite hein ? Elle a rien voulu savoir, elle a dit « il monte » ». Le lendemain matin au café j’ai feuilleté Le Havre-Normandie à la recherche d’une annonce de type « Si vous avez mangé au restaurant Al Dente hier soir à côté de deux jeunes femmes issues du monde médical et que vous ressentez les premiers symptômes du décès, veuillez consulter votre médecin sans tarder, vous pourriez bien être atteint de méningite aiguë ». Mais rien, juste les habituels faits-divers.

En sortant du restaurant, j’ai pris la précaution de tourner la tête à droite et à gauche, histoire de vérifier qu’on ne m’attendait pas. On ne m’attendait pas.

Le dernier concert

Johnny, musicalement, c’était pas trop ma came, comme on dit. Que ce soit à ses débuts en tant qu’ersatz d’Elvis Presley dans une France d’après-guerre coupée de la musique anglo-saxonne ; comme yéyé-salut-les-copains ; comme ridicule faux-hippie à la fin des années 1960 — avatar qui lui a longtemps donné l’image d’une girouette ; comme rockeur beauf ensuite, ou enfin comme revenant au début des années 1980, sauvé par les poids-lourds de la variété de l’époque, Berger, Goldman, Bruel. Longtemps ringard, chanteur dont on disait que, si sa musique n’était pas terrible, il avait de l’énergie à revendre et savait tout donner lors de ses concerts, Johnny a fini par bénéficier d’une forme de prime à la longévité qui a achevé de faire de lui une institution.
Un personnage, un acteur assez correct et, si je me fie à la cérémonie (plutôt sans-façons pour des quasi-funérailles nationales), un bon camarade. Mais je ne peux m’empêcher de me sentir un peu extérieur à l’émotion qui, nous dit-on (sous peine de trahir la Nation !), est censée submerger le cœur de chaque français cette semaine.

Il va en tirer, une tête, le curé, quand il se rendra compte que ses enfants de chœur ont fait un dessin cochon sur sa chasuble et qu’il l’a arboré pendant toute la cérémonie et devant des millions de spectateurs.

En regardant (par quelle étrange curiosité !) cette cérémonie d’enterrement à la télévision, j’ai, comme toujours, été frappé par les réflexes pavloviens qu’activent chez moi les messes catholiques : je sais que quand le curé a dit « Le seigneur soit avec vous » je dois dire « et avec votre esprit » — enfin je ne le sais pas, c’est pire que ça, je le fais, malgré moi. Je sais quand dire « Amen ». Je connais le Notre-père (enfin plus ou moins, puisqu’il vient de changer). Je sais me lever ou m’asseoir en fonction des gestes du prêtre. Enfin je ne le sais pas, là encore, je le fais. Je le fais sur commande et sans qu’aucun ordre ait besoin d’être donnés : debout ! Assis !
J’ai beau être athée, et l’avoir en fait toujours été, j’ai beau ne plus avoir assisté à une messe dominicale depuis bientôt quarante ans, rien n’y fait, tout ça a été gravé, programmé.
Je l’évoque car ce que j’ai trouvé à la fois drôle et effrayant ces jours-ci c’est que, même en n’étant pas auditeur volontaire de Johnny, je sais ce qui va suivre l’intro de chacune de ses chansons, je peux fredonner les mélodies, dire les refrains, je sais le ton exact à prendre pour dire « Gabrielle » ; « retiens la nuit » ; « toute la musique que j’aime » ; « Diego, libre dans sa têêteu »« Oh marie » ; et autres « Optic deux-mi-hi-leu ».
C’est un peu pareil, finalement, que la messe : on a gravé tout ça dans mon cerveau plus ou moins malgré moi.

Eh non, « S’il me manque l’amour je ne suis rien » n’est pas du Johnny Hallyday mais du Paul de Tarse (première épître de Paul aux Corinthiens 13).

L’analogie ne se limite pas là : en écoutant les niaiseries bigotes issues des Évangiles qui ont été dites pendant la cérémonie, j’ai pensé aussi aux paroles des chansons de Johnny Hallyday. Les deux types de texte parlent tout le temps d’amour. Et pour dire le fond de ma pensée, je crois que le chanteur comme la religion doivent leur succès à beaucoup de malentendus. Et puis la foi, n’est-ce pas, comme dans la chanson de Johnny, l’envie d’avoir envie (de croire) ?
Lors de son homélie, le curé a eu l’idée curieuse de glisser des paroles de chansons de Johnny Hallyday entre deux versets des sacrés, ce qui, au fond, était plus troublant et dérangeant qu’autre chose car il n’était pas toujours facile de démêler une source de l’autre. Dans le Catholicisme, l’amour est une promesse un peu vague : Dieu en a plein à nous filer, de l’amour,  on nous assure qu’on sera très contents d’en être inondés quand on sera suffisamment morts pour le mériter, tellement contents qu’on n’aura plus jamais besoin de rien (est-ce bien ce que nous voulons ? Cette promesse d’être pour toujours privé de tout sentiment de besoin ou d’envie que font aussi le Bouddhisme et l’Islam n’est-elle pas juste une façon de dire qu’il n’y a en fait strictement rien après la mort ?), mais en attendant on ne sait pas trop de quoi il est question. L’amour selon Johnny Hallyday, au fond, est un peu plus concret.

Il y avait même Guy Gilbert, le curé des loubards.

Bizarrement, ou peut-être pas si bizarrement que ça, le seul beau texte qui ait été lu pendant cette cérémonie, c’est la Chanson des Escargots qui vont à l’enterrement d’une feuille morte, par l’anarchiste athée et anticlérical Jacques Prévert. Poème très bien lu par Jean Reno, et choisi par les deux plus jeunes filles d’Hallyday, Jade et Joy.

Lire ailleurs : Le problème avec Johnny, par André Gunthert

Des bonnes têtes de vainqueurs

Il faisait chaud dans la salle, je me demandais si je n’allais pas avoir soif : est-ce que ça allait être un problème pour parler ? Ma voix allait-elle me trahir ? Je trouvais ma déglutition gênée mais pas encore pénible. Mathieu, m’a dit plus tard qu’il avait eu plutôt froid. Sur le coup il m’a demandé s’il pouvait trouver quelque chose à grignoter car il avait subitement faim. L’un et l’autre nous étions semble-t-il victimes de trac, état qui produit ce genre de manifestations physiologiques incongrues.
Depuis quelque jours nous savions (avec défense absolue d’en parler) que notre livre Internet : au delà du virtuel était lauréat du Prix lycéen « Lire l’économie » spécial BD.

Je n’ai pas pu le faire pendant la cérémonie, mais je remercie les lycéens qui ont décidé de consacrer ce livre, ce qui est d’autant plus flatteur pour nous que la concurrence ne déméritait pas. Merci les jeunes !

J’avais insisté pour arriver en avance au ministère, où se déroulait l’événement, afin d’écouter les intervenants d’une table-ronde précédant la cérémonie et dont l’intitulé fleurait bon le camembert industriel pasteurisé : Quelle alternative européenne aux Gafa ?1. J’avais une bonne raison de vouloir assister à cette table-ronde : subir des discussions oiseuses et générales liées au sujet auquel j’ai consacré un livre ne pouvait que m’aider, par effet de contraste, à me sentir plus légitime dans mon rôle. Je n’ai pas été déçu sur ce point.

Mathieu a profité de quelques minutes libres pour avancer sur sa prochaine bande dessinée, qui va être vraiment géniale. Mais j’ai pas le droit d’en dire plus. Avec une éditrice super. Mais je n’ai pas le droit d’en dire plus. Et un projet étonnant.

Le déroulé de la cérémonie que l’on m’avait envoyé la veille était calé au poil près : à 16h46, une éditorialiste des Échos devait prendre le micro pour convoquer sur l’estrade une lycéenne en école hôtelière qui devait présenter les trois albums finalistes de la sélection « bande dessinée » ; à 16h47, une responsable du service presse d’EDF, partenaire de l’événement, devait surgir pour annoncer le nom des lauréats (nous !) et dire deux mots au sujet de leur (notre) livre. Enfin à 16h48, les lauréats (nous !) devaient prendre la parole. C’était la théorie. En pratique, tout le monde était en retard, et surtout le châtelain, dont l’absence était d’autant plus flagrante que sa chaise, vide, faisait face à la scène avec son nom écrit en gros : Bruno Le Maire.

L’imposant ministère de l’Économie, tout droit sorti du Brazil de Terry Gilliam, dessiné par Chemetov et Huidobro. L’entrée rappelle la sécurité des aéroports : effets personnels passés aux rayons X, portique qui bipe, agents qui nous scannent sous toutes les coutures, identité à donner,… Mais curieusement les agents de sécurité qui nous ont accueillis sont les personnes les plus chaleureuses que nous aurons rencontrées parmi les employés du ministère.

À un moment, nous avons entendu convoquer sur scène les lycéens du jury bande dessinée, mais aussi « Mathieu Burniat et Jean-Noël Lafargue » (encore nous) pour l’annonce des lauréats du prix. Nous avons échangé un regard circonspect : habituellement, on appelle les récipiendaires d’un prix après avoir annoncé leur succès, pas avant. Nous nous sommes levés timidement (et sans être remarqués, car on nous avait placés en périphérie) mais nous n’avons pas osé bouger vers l’estrade. La suite est un peu confuse, nous n’étions pas guidés, pas appelés, pas sûrs de ce que l’on attendait de nous, mais nous avons fini par monter sur scène et nous retrouver à faire tapisserie, peut-être pris pour des multi-redoublants, parmi une foule de lycéens décoratifs plantés derrière Marc Ladreit-Lacharrière2, puis derrière l’économiste lauréat du prix pas-bande-dessinée, et enfin derrière le ministre de l’Éducation Nationale, Jean-Michel Blanquer, qui dans un discours heureusement suffisamment soporifique pour que les lycéens n’entendent pas l’insulte, expliquait que les jeunes gens passés par les établissements dépendants de son ministère étaient bêtes à manger du foin, car ils n’avaient pas fait une dictée par jour. Il avait d’ailleurs lu une étude scientifique de tout premier plan qui démontrait par A et par B que les gens qui ne savent pas déchiffrer l’alphabet ont un mal fou à comprendre ce qu’ils lisent.

J’ai demandé à l’attachée de presse d’EDF qui était à côté de nous si elle savait ce que nous devions faire, dire, si nous allions tout de même avoir notre petit moment, et elle est obligeamment allée à la pêche aux infos, pour revenir nous chuchoter que nous allions finalement bien être présentés au public. Lorsque notre tour est venu nous avons avancé d’un pas, quand la dame au pupitre a dit quelque chose comme « et voici les auteurs qui ont fait la bande dessinée », ou quelque chose de plus vague encore, nous montrant du doigt sans nous regarder, avec un langage corporel qui ne nous engageait pas vraiment à nous approcher du micro à moins de deux mètres… Elle n’a pas ajouté « et maintenant cassez vous ! », mais je crois bien que c’est ce qu’elle pensait. Il n’y a donc pas eu de remerciements, on ne nous a pas donné de statuette ou de certificat attestant de notre prix (ni de chèque, le prix n’étant évidemment pas doté : c’est le ministère de l’Économie mais aussi des économies, je pense), nous n’avons pas bénéficié d’un geste poli, d’un sourire, d’un clin d’œil… Eh oui, quoi de plus inutile, de plus méprisable, de plus inintéressant, n’est-ce pas, que deux auteurs de bande dessinée ? J’ai eu un subit sentiment de lucidité : nous auteurs, le public lycéen, les jeunes adultes blondinets trop bien peignés à boutons de manchettes clones d’Emmanuel Macron, les personnalités du monde de l’économie, les organisateurs, les pauvres jeune femmes dédiées à l’accueil (malgré sans doute des études brillantes), tout ce monde n’était là que pour le ministre, mais le ministre, lui, n’était pas là3, provoquant un stress général.

Mathieu Burniat, né en 1984, est un jeune auteur de bande dessinée au grand talent, et qui en plus a une bonne tête (cf. photo). Passé par le design industriel, il a décidé de se lancer dans la bande dessinée avec la série de science fiction Shrimp, saluée par les amateurs mais passée sous le radar du public, puis avec La passion de Dodin-Bouffant, adaptation d’un roman gastronomique (une des passions de Mathieu). Son talent est enfin largement salué avec un best-seller, l’extraordinaire Mystère du monde quantique, écrit avec le physicien Thibault Damour. J’ai pas le droit de dire ce que sera son prochain livre mais il va vous étonner et vous passionner. Le dessin de Mathieu peut s’apparenter à celui de plusieurs auteurs des années folles, comme Gus Bofa.

Lorsque nous avons quitté la scène, ce n’étaient plus simplement des vieux notables qui se congratulaient de ci ou de ça, mais carrément un mort : Jean d’Ormesson, avec une vidéo filmée deux ans plus tôt au même endroit : « Quand on m’a demandé de faire un discours pour le prix du livre d’économie, ça m’a bien étonné car je ne connais rien à l’économie (rires) et d’ailleurs mes maîtres à l’école me parlaient de latin, de grec, et ils étaient souvent communistes (rires), ils ne parlaient pas d’économie… ». 

Ça fait deux jours que je cherche une contrepèterie à partir de « Jean d’Ormesson » qui mélangerait les paroles de la chanson Louxor j’adore de Philippe Katerine (« et je coupe le son… et je remets le son ») et la phrase « j’endors mémé ». Mais c’est dur. Le contrepet est une science.

À la descente de l’estrade, une seconde dame d’EDF m’a attrapé pour me serrer la main en me disant qu’elle était un peu navrée de la désorganisation générale, et en nous assurant qu’elle était très fière que notre livre ait été récompensé, ce qui, croyez le ou non, m’a fait chaud au cœur : dans sa position, elle ne pouvait pas le dire ainsi, mais elle semblait profondément désolée par la cérémonie. Ceux qui étaient restés assis — Sophie4, Nathalie5, David6 — fulminaient, car ce qu’ils avaient vu, avec le reste du public, était encore plus choquant que ce que nous avions vécu. Ils nous ont vus, un peu bêtes sur scène, subir une rebuffade scandaleusement humiliante. Ce qui aurait dû être une célébration a surtout apparu comme un camouflet méprisant.

« écoute, j’ai pas vraiment pris de photos parce que les bras m’en sont littéralement tombés… alors bon j’ai pris ces chaises sans le vouloir » (Nathalie). David, lui, a commencé à filmer notre triomphe avant de s’arrêter face au fiasco.

David a eu du mal à desserrer les dents : il avait pris le train depuis Bruxelles, tout comme Mathieu, pour vivre cet instant pathétique — et du reste, moi aussi j’avais pris ma journée, abandonnant mes étudiants havrais. David a fini par dire qu’il devait sortir prendre l’air, d’un ton qui voulait surtout dire qu’il comptait sortir du ministère, et que ce serait tant pis pour le cocktail. Nous l’avons suivi7 pendant que sur l’écran, Jean d’Ormesson continuait à raconter à des lycéens indifférents les souvenirs qu’il avait des instituteurs de sa jeunesse — je me demande s’il y a eu une séquence avec Johnny Halliday ensuite8.

David, Mathieu, Nathalie, sur le départ.

À la sortie de la salle, Sophie a discuté un certain temps avec quelqu’un de l’organisation. Il faut dire que pour les éditions du Lombard, cette cérémonie avait constitué un vrai investissement : deux billets de Thalys, une personne mobilisée, l’impression de bandeaux qui n’ont pas servi… Il faut dire aussi que le ministère nous avait presque harcelés pour que nous soyons présents, laissant entendre que le prix ne serait tout simplement pas annoncé si nous n’étions pas présents pour le recevoir.
Nous nous sommes demandés ce qu’il fallait exiger du ministère en dédommagement et nous nous sommes finalement mis d’accord sur le fait que Bruno Le Maire devrait, pendant un mois, porter un tee-shirt faisant la publicité de notre livre.

Bruno Le Maire recommande « Internet : au delà du virtuel », éd. Lombard 2017, coll. Petite bédéthèque des savoirs. Dix euros seulement ! T’achètes un autre truc et hop, tu ajoutes ça au caddie, c’est quasi symbolique comme tarif, on le sent pas passer. Tu peux d’ailleurs en ajouter un autre, comme par exemple l’ahurissant Les Zombies (Charlier/Guérineau ), sorti récemment.

Nous sommes partis boire quelques bières dans le bar qui se trouve en face du palais omnisports de Bercy9.

Mathieu et moi avons alors appris que les lycéens avaient eux aussi été scandalisés de la manière dont on nous avait traités, ils avaient tous le livre en main, certains espéraient peut-être une dédicace, ou en tout cas échanger avec nous : ils ignoraient qu’ils étaient les faire-valoirs d’un pince-fesse ministériel, ils venaient rencontrer les auteurs !
Un peu désolé pour eux.
Mes amis belges auront eu la confirmation que la France est un pays de baltringues où le prix de la bière est anormalement élevé, et ils en ont été choqués, mais pas moi puisque je suis suffisamment imprégné d’identité nationale réelle (le fameux « pays réel ») pour ne pas pouvoir être surpris du manque de professionnalisme et de la grossière courtisanerie qui a cours lors des événements officiels10, du mépris institutionnel, ni du prix des bières.

Photo : Nathalie Mislov

« Ah il va nous manquer, Johnny », a dit le barman alors qu’on entendait le mythique interprète du jingle Wuopti-deumihileu chanter avec des choristes à la Elvis-Presley-période- Vegas son « wooooh fini, fini pour mwaah ». Voyant nos demi-ébauches de sourires polis et constatant que nous n’allions pas réagir de manière plus volubile à sa prédiction quant à l’effet de manque qu’allait à coup sûr produire l’absence de Johnny Halliday, il nous a demandé si nous voulions une autre bière.
Et nous en voulûmes.

  1. Les GAFA, ce sont Google, Amazon, Facebook et Apple, c’est une manière de décrire les géants technologiques californiens. Les intervenants étaient Frédéric Mazzella (Blablacar), Thierry Philipponnat (BlablaInstitutFriedland) et Valérie Rabault (BlablaPartiSocialiste). []
  2. Qui fut directeur de la Revue des deux mondes, et à ce titre généreux employeur de Pénélope Fillon, qui est le fondateur d’une société de notation financière, mais qu’en tant qu’enseignant en art je connais surtout comme créateur de la Fondation Culture et diversité, dont j’ai pu voir les effets bénéfiques tangibles (mais qui me semble ralentir ses activités). []
  3. Il paraît qu’il a fini par arriver mais je ne l’ai pas vu. []
  4. Sophie de Saint-Blanquat, attachée de presse des éditions du Lombard. []
  5. Nathalie Mislov, ma moitié et ma « plus un ». []
  6. David Vandermeulen, directeur de La Petite Bédéthèque des savoirs. []
  7. En fait c’est plus compliqué que ça. David et Mathieu ont fait tout le tour de la salle pour atteindre la porte par laquelle nous étions entrés, tandis que je me renseignais pour savoir si la porte qui se trouvait de notre côté était aussi une sortie. Elle l’était. Je l’ai empruntée en pensant être suivi par Nathalie et Sophie, mais pas du tout, elles avaient suivi les deux autres. Et pour tout arranger je me suis perdu parce que par cette sortie il a fallu que je fasse un détour impossible en changeant d’étage pour rejoindre mes amis. C’est intéressant comme anecdote, hein ? []
  8. Pas loin ! On m’a appris depuis que Bruno Le Maire était passé dire bonsoir pour clore la séance, mais qu’il y avait en plus un authentique VIP : le youtubeur Cyprien, qui est d’ailleurs représenté dans notre bande dessinée. []
  9. Non, Palais omnisports de Bercy, je ne t’appellerai pas de ton nouveau nom, qui sonne comme une mauvaise pub et qui ne me rappelle rien des bons moments que j’ai passé chez toi. Je pense tout particulièrement au concert de Prince pour la tournée Sign-o’the-times en 1987 et au concert de James Brown en 1986, concert incroyable où le public avait patienté une heure à écouter les musiciens chauffer la salle avant l’entrée en scène du godfather of soul : celui-ci s’était rattrapé en terminant la représentation bien après l’heure du dernier métro, forçant le banlieusard que je suis à marcher plusieurs heures dans la nuit, fatigué mais émerveillé. []
  10. Ce n’est pas une fatalité. Il y a quelques mois, Nathalie et moi avons été invités pour un prix similaire (nous étions parmi les trois nommés) au ministère de l’Enseignement supérieur pour notre Copain des Geeks, et l’ambiance était, cette fois, très bonne, malgré une repas exclusivement à base de mousses (entrée, plat, dessert) qui ne donnaient pas envie avant la première bouchée, et encore moins après. Le chef, en revanche, s’y entendait en vin. []