La fin d’Albert Naef

En ce moment, j’effectue des recherches sur l’histoire des écoles d’art. J’épluche notamment les biographies d’anciens professeurs, et c’est ainsi que je découvre Albert Naef (1862-1936), qui enseigna l’archéologie à l’école des Beaux-Arts du Havre de 1890 à 1894 :

Albert Naef est né et mort à Lausanne, mais il n’a pas vécu que dans le canton de Vaud, puisqu’il s’est d’abord engagé dans la Marine impériale allemande avant de visiter l’Europe et d’entrer aux Beaux-Arts de Paris, ville où il s’est établi un temps avant d’être nommé professeur à l’école d’art du Havre puis, quatre ans plus tard, de retourner en Suisse où il s’est vu confier de prestigieux chantiers de restauration et des postes aux universités de Neuchâtel et de Lausanne.

En 1890, l’année de sa prise de fonctions au Havre, il a épousé Fanny Anna Brandt, née en 1865, avec qui il a eu trois enfants. En 1932, Fanny meurt et, aussitôt, Albert Naef qui est alors septuagénaire épouse Berthe Delapierre, sa cadette de quarante-quatre ans. Il avait embauché Berthe comme sténodactylo en 1924 et lui avait donné un fils en 1927 — enfant qui sera placé dans une autre famille et ne sera légitimé qu’après le mariage. Mais voilà, Berthe et Albert se querellent beaucoup, et le 8 janvier 1936, l’épouse tue son mari. Elle a dit plus tard que celui-ci l’avait brutalisée, et que pour l’effrayer elle l’avait menacé avec un revolver. Albert lui aurait saisi les mains, faisant accidentellement partir le coup.

Après la mort de son mari, Berthe est complètement paniquée. Elle dépose un mot sur la porte pour indiquer au laitier de ne pas faire de livraison dans les jours qui suivent et emmène son fils, qui jouait dans le jardin au moment tragique, avec l’intention de ne pas revenir. Elle erre dans la région, songeant au suicide, puis revient à Lausanne. Sa mère et le médecin de cette dernière la convainquent de se dénoncer aux autorités, ce qu’elle ne fera que neuf jours après le décès de son époux, dont le corps est en putréfaction avancée.

Le coup était-il accidentel ? Le légiste a estimé qu’il avait été tiré à un mètre de distance — un peu long pour un coup à bout portant —, et le médecin de famille a fait remarquer qu’Albert ne pesait que 46 kilos le jour de sa mort, était bien affaibli par l’âge et n’avait donc pas une constitution suffisamment vigoureuse pour « soutenir un corps à corps avec une femme beaucoup plus jeune que lui ». Constatant que des retraits d’argent avaient été effectués au nom d’Albert après la date de son décès, sa banque a mené une enquête et découvert que Berthe avait imité la signature de son mari quarante-trois fois dans le but de retirer de l’argent de son compte — 9000 francs au total dont, a dit la presse de l’époque, elle faisait profiter des amies que Le Temps décrit comme « extrêmement douteuses », précisant de manière sybilline que « Madame Naef [en] faisait sa compagnie de prédilection »La Tribune, plus directe, avait à l’époque résumé la situation comme ceci : « L’accusée est une homosexuelle dévoyée, dissimulée, sinistre ».

Albert Naef a été décrit par son avocat comme un presque saint, un homme comblé d’honneurs, un mari attentif et prévenant mais aveugle aux manigances de son épouse et croyant naïvement cette dernière, par exemple, lorsqu’elle s’attribuait la paternité d’articles parus dans la presse locale. Il a même précisé que la jeune épouse se plaisait, sans en avoir le droit, à arborer une décoration. Heureusement pour Berthe, les témoins qui ont pris part au procès ont peu à peu dressé un portrait assez peu reluisant de son mari : avare et égoïste, autoritaire et intransigeant, tyrannique et antipathique, il n’avait plus d’amis et il était détesté au point que dans une lettre, un de ses anciens assistants a même écrit à son sujet : « il est mort comme il a vécu, en charogne ».
On a finalement cru à la bonne foi de Berthe, qui a tout de même été envoyée en prison pour sept ans et privée de ses droits civiques dix ans.

Salut les copains

Un jour dans un vide-grenier je suis tombé sur une peinture représentant Johnny Halliday et un berger allemand, le peintre semblait avoir réuni ses deux passions, Johnny et Blondi1. Mes souvenirs s’estompent et, peut-être, commencent à exagérer un peu, mais je jurerais qu’en arrière plan il y avait une plage exotique paradisiaque et une fille en bikini, et tout cela peut-être même dans une ambiance de coucher de soleil.

Une heure plus tard, je suis repassé devant le stand, le tableau avait disparu. Une bonne dizaine d’années a passé, mais aujourd’hui encore je regrette de ne pas avoir osé demander le prix.

  1. Cette référence n’est pas du meilleur goût, c’était pour la rime. []

Un sac à pain assez joli, sans plus

Alors je raconte. Je suis allé chez mon boulanger, acheter le pain, comme tous les jours. Je lui ai tendu mon sac à pain, comme tous les matins, en lui demandant d’y mettre deux baguettes. C’est un assez joli sac à pain orné du logo de l’enseigne. J’ai payé, le boulanger est parti dans l’arrière-boutique, enfin là où se trouve le four, je crois (hmmm, que j’aime le pain quand il vient tout juste d’être cuit !). Un autre homme est revenu en me rendant mon sac. Je l’ai saisi, mais il ne pesait pas lourd car à l’intérieur, aucune baguette, il n’y avait rien du tout ! Forcément, j’ai dit au gars qu’il avait dû oublier quelque chose. Il a regardé dans le sac et il m’a dit : « Il n’y a pas de pain dans ce sac ». Je lui ai dit que je savais bien qu’il n’y avait pas de pain dans le sac, et que c’est pour ça que je le lui avait rendu.
Il a à nouveau plongé les yeux à l’intérieur du sac vide, puis m’a regardé et m’a dit :

« — Donc si je résume, vous souhaitez du pain ?
— Ben oui, je veux du pain, évidemment, je veux deux baguettes !.
— Très bien. Pour deux baguettes, cela vous coûtera deux euros.
— Mais j’ai déjà payé !
— Ah, c’est curieux, est-ce que vous pouvez me donner votre numéro de téléphone, votre nom et votre adresse complète afin que j’effectue les vérifications nécessaires ? »

Je me suis exécuté. Il m’a fait épeler plusieurs fois mon nom et s’est trompé dans les chiffres mais ça a fini par fonctionner.

« — Merci de votre patience. Donc monsieur, je vois que vous êtes client chez nous.
— Oui, je suis client chez vous, je viens tous les jours depuis quinze ans
— Très bien monsieur. Alors pouvez-vous me décrire exactement la nature du problème que vous rencontrez ?
— Euh… Eh bien je vous ai demandé deux baguettes de pain et j’ai eu un sac vide à la place, c’est vraiment aussi bête que ça !
— Merci de votre réponse. Est-ce que vous avez acheté des croissants ?
— Non, pas du tout, juste deux baguettes.
— Parfait monsieur. Sur mon ordinateur, je vois que vous êtes client et que vous disposez d’un sac à pain que nous vous avons fourni. Est-ce que vous l’avez endommagé, troué, placé à proximité d’une source de chaleur ?
— Non non, mon sac à pain va très bien vous savez !
— Très bien monsieur, je comprends que vous dites que le sac à pain vous semble fonctionner correctement, mais cependant, quand vous êtes rentré chez vous, le pain et les croissants qu’il transportait avaient disparu, c’est bien cela ?
— Euh non non non, pas du tout !
— Donc vous les avez bien retrouvés ? Je vais donc clore l’incident, en vous remerciant et en vous souhaitant une excellente journée.
— Mais non mais non ! L’incident n’est pas clos du tout !
— Ah. Je vais devoir ouvrir un nouveau ticket-incident afin que vous puissiez m’expliquer votre problème. Au passage, je vous informe que vous pouvez télécharger l’application Ma boulangerie afin de suivre en direct l’évolution de votre dossier.
— Mais je veux juste mon pain !
— Reprenons. Donc vous avez perdu votre pain et vos croissants ?
— Je ne les ai pas perdus car je ne les ai jamais eu !
— Très bien monsieur. Donc une fois rentré chez vous, les croissant et les baguettes étaient tombées du sac. Est-ce que vous avez utilisé ce sac d’une manière particulière ? Est-ce que vous l’avez utilisé pour transporter le pain ou les chocolatines d’une boulangerie concurrente ?
— Je n’ai jamais eu de chocolatine !
— Très bien, vous avez donc perdu un croissant, deux baguettes, mais aussi une chocolatine.
— Non ! Non non non ! Je ne suis pas rentré chez moi ! Pas. Rentré. Chez. Moi.
— Donc c’est en vous rendant dans un autre lieu que votre domicile personnel que vous avez perdu le pain ? Je rencontre un petit problème, car en consultant votre dossier je vois que vous n’avez jamais payé les viennoiseries !
— Je n’ai pas acheté de viennoiseries !
— Très bien, j’ai noté que vous n’avez pas encore réglé le montant qui correspond à la valeur d’un pain au chocolat et d’un croissant. Notre service de facturation vous débitera de la somme correspondante sous huit jours ouvrés. Il est possible que nous rencontrions du retard car nous avons en ce moment beaucoup de dossiers à traiter. Si cela arrive, vous serez débité le mois suivant.
— Écoutez, c’est un cauchemar, vous ne comprenez rien à ce que je raconte ! J’aimerais parler à quelqu’un d’autre, à la personne qui était là la semaine dernière, et qui me connaît bien !
— Très bien monsieur, je vais vous transférer vers un service plus adapté à votre situation, afin de comprendre votre problème et de le régler. »

J’ai attendu dix petites minutes en écoutant une annonce sonore diffusée par les hauts parleurs de la boulangerie, qui vantait la qualité du pain et de l’accueil de la Société Fournil Royal. Je l’ai encore dans la tête : « ta—ta—tadam, tiin… ta—ta—tadam, tiin… ta—ta—tadam… ».

Un jeune adulte, ou peut-être même un adolescent, certainement un apprenti, est apparu. Il n’avait pas l’air bien finaud. Il m’a demandé :

« — Bonjour ! Société Fournil Royal, que puis-je faire pour vous ?
— Bonjour. Eh bien voilà, j’ai payé deux baguettes mais je ne les ai jamais reçues.
— Très bien monsieur, mais avant que vous m’explosiez votre problème…
— exposiez, pas explosiez !
— …J’aurons besoin que vous le donnez des renseignemonts pour procéder à une série les tests de vérifications.
— Hein ?
— C’est très bien monsieur, nous l’essayons tout les skiais en notre pouvoir pour améliorer la qualité car le service. Pourrez-nous à cet effet me rappeler votre nom et votre numéro de téléphone ? »

J’ai dû donner à nouveau mon nom et mon adresse, tout réexpliquer, mais le gamin est vite arrivé à la conclusion que j’avais sans doute tenté d’utiliser le sac à pain de la boulangerie pour acheter du pain dans une autre boulangerie. J’ai protesté mais il ne voyait pas d’autre explication.

« — Très bien monsieur, pouvez-vous me confier votre sac à pain afin que nous services techniques procèdent à une révision complète de sa qualité ?
— Le sac va très bien, le sac n’a rien du tout, le sac n’est absolument pas le problème ! » — Je me suis retenu de terminer ma phrase par un juron.
« — Exactement, monsieur. J’ai tout de même besoin de ce sac à pain afin de vérifier sans l’état et d’écarter certaines hypéthèses expliquant l’indice fonctionnement. »

À cet instant j’aurais pu sauter par dessus la caisse et frapper ce type qui ne comprenais pas un traître mot de ce que je lui disais, et que j’avais un peu de mal à comprendre moi-même, mais je me suis maîtrisé, me contentant de lui jeter le sac à pain d’un geste rageux et méprisant :

« — Le voilà votre sac ! Le voilà ! Écoutez, c’est simple, je vais quitter cette boulangerie, tant pis pour mes deux euros, c’est une histoire de fous, vous ne tenez aucun compte de ce que je vous raconte, vous ne comprenez rien ! Je vais voir ailleurs ! Adieu ! Vous comprenez ? Adieu ! »

Le mitron acnéique m’a regardé avec un air de désespoir infini et m’a dit, d’une voix atone, qu’il allait devoir me basculer sur le service clientèle de la boulangerie. L’attente n’a pas duré aussi longtemps que la première fois mais elle était toujours accompagnée d’un pénible jingle chanté en boucle : « ta—ta—tadam, tiin… ».
Une dame est apparue :

« — Bonjour monsieur. J’apprends avec regret que vous ne souhaitez plus faire partie de notre clientèle. Je me présente, je suis Séverine, du service des résiliations, et je suis à votre service. Bien que moi-même et l’ensemble de l’équipe soyons désolés que vous ayez décidé de tester d’autres boulangeries, nous respectons votre choix et nous mettrons tout en œuvre pour que la transition se passe au mieux. À cet effet, pouvez-vous s’il vous plait me rappeler vos coordonnées complètes ainsi que votre numéro de client ?
— Mon numéro de client ? Quel numéro ? Je ne savais pas que j’avais un numéro de client, on ne me l’a jamais dit ! ». Je lui ai juste donné mon nom.
« — Très bien monsieur. Je comprends que vous avez perdu ou oublié votre numéro d’abonné. Je vais devoir vous appeler sur votre téléphone portable afin de vérifier votre identité.
— Mais… »

Je n’ai pas eu le temps de terminer ma phrase, ni même de la commencer, ma poche s’est mise à sonner. J’ai décroché, c’était Séverine-du-service-des-résiliations. Je parlais au téléphone à une personne qui se trouvait face à moi, et qui me demandait de lui confirmer chiffre par chiffre le numéro de téléphone auquel elle venait de me joindre. Le processus fut un peu laborieux mais mon identité a finalement été établie de manière certaine : c’est pour la sécurité, m’a-t-on expliqué.

« — Très bien monsieur. Afin de compléter le processus de rupture de contrat-clientèle, vous devez nous rendre le sac à pain qui vous a été prêté et vous acquitter du règlement correspondant à l’achat de deux baguettes, d’un croissant et d’une chocolatine.
— Je vous ai déjà rendu le sac à pain !
— Merci monsieur. Je ne vois pas de traces de la restitution du sac à pain dans l’ordinateur. Vous devez impérativement nous le rendre, sinon nous devrons prélever sur votre compte un montant équivalent à sa valeur lorsqu’il est vendu séparément.
— Je l’ai donné à… au jeune qui m’a parlé avant… vous voyez qui ? C’est celui qui vous a appelé. Un apprenti ou quelque chose comme ça… Il m’a énervé, je lui ai jeté le sac !
— Merci monsieur, je comprends que vous souhaitez conserver cet équipement. Je remarque aussi que nous vous avons confié un autre sac à pain en deux-mille six, et que vous ne nous l’avez pas non plus restitué. Souhaitez-vous le conserver aussi ?
— Quoi ? En deux-mille six ? L’année je ne sais plus, mais je n’ai eu que deux sacs différents. Je me rappelle que vous m’aviez proposé d’échanger l’ancien sac à pain avec le nouveau quand vous avez changé de nom et de logo ! Je vous l’ai rendu aussi, le premier sac ! Pour avoir le nouveau il fallait rendre l’ancien. À quoi il vous servirait, au fait ? Il est obsolète depuis que vous avez été rachetés et que vous avez changé de logo, non ?
— Très bien monsieur. Il semble qu’aucun des deux sacs à pain que nous vous avons confié ne nous a été rendu. Vous allez donc devoir les rembourser.
— Mais je refuse ! Je ne vais pas payer pour des objets que je n’ai plus et qui vous ont été restitués !
— Parfait monsieur, vous n’avez à vous inquiéter d’aucune formalité, notre service comptabilité va s’occuper de ponctionner votre compte courant, et cela sans frais de dossier.
— Hein ? Mais comment ? Pourquoi ? Qui vous l’a permis ?!
— C’est très simple monsieur. Vous avez certainement signé un formulaire nous autorisant à prélever des sommes sur votre compte, par exemple lorsque vous avez souscrit au programme pratique et commode, fini les factures !. de votre abonnement Fidélité+.Vous êtes bien adhérent de ce programme depuis le deux août deux-mille douze, je ne me trompe pas, monsieur ? »

La tête commençait à me tourner et j’ai reculé, complètement hébété.
Jusqu’ici, j’aimais bien l’endroit, je n’y avais jamais rencontré de problèmes, alors pourquoi aller ailleurs ? Toutes les boulangeries sont à peu près pareilles, de nos jours, les prix, le service, la décoration, alors celle-la ou une autre, hein…

Je manquais d’air, j’ai tenté de sortir de la boutique mais son issue était désormais obstruée par une femme qui portait l’uniforme de la boulangerie.

« — Bonjour monsieur ! Vous êtes récemment entré en contact avec nos services afin de régler un problème technique ou commercial, et je souhaiterais que vous consacriez un bref instant à m’aider à évaluer la qualité de notre service, dans le but d’améliorer ses performances.
— Ah vous tombez bien parce que j’ai des choses à dire ! J’ai beaucoup de choses à dire !
— Parfait monsieur. En termes de qualité d’expression en langue française, quel note attribueriez—vous au conseiller ou à la conseillère avec qui vous avez eu un échange : cinq parfait, quatre très bien, trois suffisant, deux passable, un médiocre ou zéro très mauvais ?
— Euh… Lequel ? Quel conseiller ? J’ai eu plusieurs conseillers !
— Je suis désolé, je n’ai pas bien compris votre réponse !
— Quel conseiller ? J’en ai eu trois ou quatre !
— Très bien monsieur, je note que vous avez attribué la note quatre
— Mais… mais pas du tout !
— Je vous souhaite une excellente journée et je vous remercie d’avoir consacré quelques minutes de votre temps à cette étude qui sera très utile pour améliorer la qualité de notre service à l’avenir. »

Elle s’est éclipsée.
La vie était un peu plus simple avant que les boulangeries ne décident de s’inspirer du fonctionnement des société de télécommunication.

 

 

Sur une idée de Nathalie Mislov, Gabriel Lafargue et moi-même. Dédié à Patrick Drahi, Xavier Niel, et tous leurs collègues.

Jeanne-Rose

En 1756, une dénommée Jeanne-Rose Lafargue a été incarcérée à For-l’Évêque, qui était à l’époque la prison parisienne des endettés et des comédiens,. Complètement insalubre, cette prison sera supprimée par Necker et Louis XVI en 1780. Ça m’embête un peu de penser que je ne saurai sans doute jamais qui fut cette Jeanne-Rose Lafargue.

Le mol amour

Un livre découvert par une amie dans un gîte du Jura, entre plusieurs ouvrages aux thèmes voisins. On se demande ce que les auteurs entendent par les « Caresses et effets spéciaux » promis en bandeau. On se demande pourquoi la plante, pourquoi le chandelier, pourquoi les rideaux, et pourquoi ces personnes ont tellement l’air de s’ennuyer. 
 Selon l’amie, qui a feuilleté le livre, le couple photographié tire la tête sur la totalité des cinquante photos. J’imagine que la femme s’est endormie. Considérant l’enthousiasme de l’homme, soit sa partenaire de « massages érotiques » ronfle vraiment très fort, ce qui peut troubler, soit elle n’est pas endormie mais carrément décédée, soit elle lui aurait plus plu si elle s’était prénommée Marcel.

Le respect

Clay Higgins, député américain (en fait un membre de la Chambre des représentants), a tourné une vidéo pour Youtube depuis une chambre-à-gaz du camp d’Auschwitz-Birkenau, où il explique que l’ambiance du lieu le conforte dans l’idée que l’armée américaine se doit être invincible…
Choquant et irrespectueux. Mais j’ai eu du mal à lire l’article sur le site de RTL : une publicité située en haut de la page se déplie pour recouvrir la moitié supérieur de l’article. Quand je monte le curseur de la souris dans l’espoir de trouver où fermer cette annonce intempestive pour une boutique chinoise, elle disparait et c’est en bas de la page qu’une autre apparaît.

J’ai miraculeusement réussi à faire une capture d’écran dans laquelle on ne voit aucune des deux publicités.
Arrivé au milieu de l’article, on me recommande de lire aussi un article sur un américain qui a avalé soixante-douze hot-dogs en dix minutes.
Visuellement bruyant, rempli de publicités très diverses, le site de RTL n’est pas vraiment un lieu de recueillement.

Le mystère des gens qui étaient allés aux toilettes ce jour là

Le Havre<>Paris, mercredi dernier, vers dix-huit heures.

Un jeune homme avec des dreadlocks se rend aux toilettes avec un sac à dos à la main. Il porte un tee-shirt gris et un short de sport.

Il passe un très long temps enfermé, un quart d’heure, peut-être. Lorsqu’il sort, il titube, semble chercher son équilibre en se tenant aux parois et aux barres. Le train est pourtant plutôt stable. D’une main il tient son sac, et de l’autre, le bras bien levé comme on le ferait pour éviter que ce qu’on tient ne soit mouillé lorsque l’on a de l’eau jusqu’à la taille, il tient une feuille au format A4 qui, de loin, m’a semblé être une partition, à moins que ça n’ait été un texte avec de grands interlignes.

Plus tard, une jeune femme plantureuse vêtue d’un débardeur et d’un short blancs part à son tour aux toilettes avec un énorme sac de sport. Je ne surveille pas spécialement les gens qui vont aux toilettes dans les trains, mais je ne parviens pas à ignorer qu’elle aussi y passe beaucoup de temps. Une autre jeune femme cherche d’ailleurs à utiliser le lieu, patiente un peu derrière la porte, puis finit par renoncer et change de wagon.

Lorsque l’occupante de la cabine sort enfin, elle a changé de vêtements. Elle porte un jean’s, un tee-shirts sombre à manches longues et ses cheveux sont enfermés dans un foulard lui même couvert d’une casquette. Elle est donc plus habillée pour Paris qu’elle ne l’était au Havre, où il faisait pourtant plus frais. Je la retrouve sur le quai à la sortie du train, elle appelle « bébé » quelqu’un au téléphone et annonce qu’elle est arrivée à la gare Saint-Lazare.

Maintenant que je m’apprête à cliquer sur « publier », je me rends compte que cette aventure, quoique parfaitement authentique, n’est pas vraiment palpitante.

Viens bébé, viens !

Le chat qui miaulait sous une voiture depuis ce matin, que tout le monde entendait mais que personne ne voyait se trouvait en fait sous le capot de la voiture, posté sur la batterie, seul, incapable de sortir, au chaud et sans rien à boire ou à manger. Une voisine est sortie, son compagnon, une autre voisine, des gamins qui passaient, tout le monde s’est retrouvé à tourner autour du véhicule en tentant d’y voir mieux (« il est gris, il a les yeux bleus » — « ouf ! Ça veut dire que c’est pas Macha » — « elle est comment ? » — « ben elle a des taches blanches, noires et orange » — « ah ben c’est pas elles alors »), chacun tentant de proposer une solution. On a glissé sous le pare-brise un mot disant : « Attention, il y a un chaton sous le capot de votre voiture ! ». Mais tout de même : et si la personne ne voyait pas le mot ?

(photo Nathalie Mislov)

On a appelé les pompiers qui nous ont demandé d’appeler la police qui nous a demandé d’appeler la police municipale qui est venue immédiatement mais en maugréant : « ils vous ont dit de nous appeler ? Mais là on va être obligés de les appeler… Rhah, faut pas qu’j’y pense, ça va m’énerver ! ». Une bonne occasion de montrer à ces policiers que dans notre rue, les gens accélèrent alors qu’il ne faut pas et que c’est même dangereux : « et là encore c’est rien, ils ralentissent parce qu’ils vous voient. Ah si vous étiez là tout le temps… Enfin vous pouvez pas être partout, hein » — « ben non » — « ben non. ».
Le chef m’a trouvé l’air sérieux et m’a confié sa veste tactique, pleine de talkie-walkies, pour pouvoir s’allonger au sol et passer la tête sous l’essieu en disant d’une voix subitement devenue aiguë les paroles d’un R’n’B improvisé : « Bébé ! Minou minou minou, viens bébé ! Viens me voir ! Viens bébé ! ». Un cintre de pressing a été endommagé pendant l’opération, sans permettre d’extraire l’animal en péril.
La propriétaire du véhicule a fini par être jointe et le chat, par être libéré. On a félicité les agents : « Vous avez fait votre B.A. de la journée ! ». Grimace. « Euh, parmi plein d’autres, sûrement ». Mine sombre : « Ouais. ».
Un jeune homme qui faisait partie des badauds et qui portait un tee-shirt auto-accusateur (« je suis foncedé ») a décidé d’emmener l’animal, après que tout le quartier lui ait donné des conseils sur l’alimentation et les problèmes de miction des tout petits chats.

Comment terminer ses mails

Cela s’est produit mille trois cent quatre-vingt cinq ans après la mort du prophète Mahomet, mille deux cent vingt quatre ans après le début des raids vikings en Northumbrie,  deux-cent vingt-trois ans après l’instauration du culte de l’être suprême par Maximilien Robespierre, soixante-huit ans après la parution initiale du Nineteen Eighty Eour de George Orwell et quarante ans après la naissance du chanteur Kanye West. Ce jour-là, donc, c’était le 8 juin 2017, c’est à dire aujourd’hui. Je venais d’atteindre la dernière ligne d’un e-mail administratif lorsqu’une abréviation a attiré mon attention : « cdt ».
Cela fait des années que je lis ces trois lettres en me demandant pourquoi les gens tiennent à associer leur signature à un grade militaire, ou s’ils pensent me faire plaisir en évoquant mon grade militaire (ce qui serait erroné puisque je n’ai pas de grade). Comme chacun sait, en effet, « cdt » est l’abréviation de « commandant ».
Certains emploient aussi ces trois lettres comme acronyme de Carboxy Deficiente Transferase, un test permettant d’évaluer si une personne est dépendante à l’alcool, mais cet usage n’est pas très répandu. Il est curieusement moins répandu que l’alcoolisme lui-même, d’ailleurs.
Pour revenir à mon histoire, c’est aujourd’hui, donc, que j’ai subitement compris : ce « cdt » est en fait l’abréviation de « cdlt », parfois aussi « cdlmt » voire « cdlmnt », qui sont autant d’abréviations du mot « cordialement ».
Le mot m’a toujours un peu irrité : « cordialement », ça signifie « avec le cœur », et cette origine étymologique m’a toujours parue en décalage avec l’usage, puisque « cordialement » conclut souvent les courriers administratifs les plus froids et les plus impersonnels, à tel point que, venant d’une personne dont on est proche, c’est désormais l’annonce d’une rupture. C’est un mot que je trouve un peu suspect, donc, mais tant qu’à l’écrire, pourquoi ne pas l’écrire en employant la totalité des douze pauvres lettres dont il est composé ?
On me faisait remarquer que le mot s’était trouvé un usage depuis l’e-mail : il s’est imposé comme moyen de ne pas se mouiller, de terminer le message sans être ni impoli ni obséquieux, ni familier.

Pour ma part, je n’emploie que trois méthodes pour terminer mes e-mails. Si je compte revoir la personne, je finis par « à bientôt ! » (ou une formule équivalente) ; si je n’ai pas du tout envie de revoir la personne, j’écris « crève ! », ou une formule de politesse équivalente ; enfin, si je ne suis pas déterminé quant à mon envie de revoir ou non la personne, ou bien si c’est le trois ou quatrième mail que je lui ai envoyé, je ne mets aucune formule de politesse.