Aveux

Je regarde mes vieux tweets. Il y en a cent vingt-cinq mille ! Si un jour on cherche à prouver que je suis un affreux, que j’ai trompé mon monde pendant des années, on n’aura aucun mal à le faire, toutes les preuves sont là, sous les yeux de tous. Par exemple :

Alors chers amis, je ne me fais aucune illusion sur la fragilité des rapports humains, je sais que le jour où il ventera devant ma porte, vous serez bien forcés de vous détourner de moi, de faire croire que vous tombez des nues, et puis qu’au fond on ne se connaissait pas si bien que ça. Et partout je demanderai ce que mes amis sont devenus. Et je serai très triste vous savez.
Pourtant, même si je suis conscient que cela ne changera rien au pathétique de ma déchéance, je tiens aujourd’hui, par la présente déclaration, à dire au monde entier que je n’ai jamais réellement eu le projet de brûler la ville de Oissel.
Je n’ai jamais eu non plus réellement l’intention de brûler les automobile mal garées, ainsi que je l’ai pourtant déclaré souvent, aggravant mon cas en spécifiant qu’il s’agit d’une tradition dans la banlieue où je réside depuis mon enfance. En fait j’avais tout inventé, je m’étais inspiré d’un journal de télévision qui disait que les banlieusards brûlent des voitures, dealent dans les cages d’escalier et organisent des tournantes dans les caves. Je tiens à dire aussi que lorsque mon épouse dit d’un agent relou d’une administration qu’elle vient d’avoir au téléphone « je vais lui envoyer mes cousins des Balkans pour lui casser les jambes », il est probable (ça a toujours été mon hypothèse en tout cas) que ça ne constitue en aucun cas un projet sérieux d’attenter à l’intégrité physique de quiconque, même si — pas besoin d’enquêter, elle l’avoue volontiers — elle est effectivement d’origine balkanique.

Mes trois jours

J’ai repoussé mon service national aussi longtemps que je l’ai pu, mais j’ai vite constaté que les dispenses accordées aux gens effectuant des études de longues durée concernaient les étudiants en médecine plutôt que les étudiants aux Beaux-arts, fussent-ils ceux de Paris.
J’ai le souvenir de l’angoisse des papiers militaires : toute enveloppe bleu-blanc-rouge un peu bizarre que je trouvais dans ma boite me tétanisait et je me demande, au delà de tout ce qu’il symbolise d’autre, si ce n’est pas cette période de ma vie qui m’a rendu le drapeau de mon pays si antipathique.
Un jour, j’ai reçu ma convocation aux « trois jours » : je devais me présenter à la gare de Blois un matin d’hiver à une certaine heure, on me fournissait un titre à présenter aux agents SNCF qui me dispensait d’acheter mon billet.
Un ami un peu plus âgé m’avait expliqué son astuce pour être réformé P31 : il avait passé un mois dans le noir, à ne se nourrir que de pain et de café. En arrivant devant le psychologue, il était dans un tel état nerveux qu’il avait été réformé aussitôt2. Un autre, enfant de grands bourgeois qui avait préparé avec un avocat son dossier pour être exempté m’avait dit qu’il fallait absolument cocher « oui » à la question « avez-vous déjà consommé de la drogue ? », car c’était la garantie d’avoir un entretien avec le psychologue3. J’étais bien résolu à adopter un comportement asocial, en n’adressant la parole à personne, afin qu’on décide que je serais une menace pour l’ambiance de la chambrée, à tendances suicidaires et dépressives. J’avais néanmoins un plan B – il faut toujours un plan B –, que m’avait soufflé l’émission Thalassa : il existait en France des « peintres de la Marine », qui peignaient de beaux paysages marins et des bateaux de guerre, et je me voyais bien effectuer un service national de ce genre, voyageant de port en port, de bâtiment en bâtiment, avec mon chevalet et mes huiles. Si on ne m’exemptait pas, c’est la position que je réclamerais.

Je n’ai plus que des impressions assez confuses de la suite, ou plutôt, je ne m’en remémore que des épisodes épars, dénués de chronologie et non reliés : comment sommes-nous passés de la gare à la caserne ? En car ? Je me souviens d’un petit costaud au crâne ras, sans doute pas plus vieux que nous, qui nous avait accueilli en aboyant des instructions qui semblaient troubler tout le monde : si on était ceci (mois de naissance ? initiale ? numéro pair ? Je ne sais plus) on allait à droite, si on était ça, on devait suivre le type de gauche. Plusieurs fois, la difficulté du groupe à comprendre les procédures m’inquiétait, je me demandais si j’avais raté un piège quelconque, car comment expliquer sinon que la quarantaine de personnes (peut-être bien plus, je ne me souviens plus) avec qui je me trouvais n’avait pas l’air de tout comprendre ? J’allais vite le découvrir.
La matinée commençait par un test de « niveau général » qui était essentiellement un test d’intelligence (suites de nombres ou de figures à compléter, engrenages à faire tourner mentalement,…) mais où plusieurs questions permettaient aussi de jauger le niveau de vocabulaire des personnes évaluées. Je me souviens qu’il fallait trouver l’intrus entre les mots « laconique », « loquace » et « bavard », par exemple. Je connaissais la réponse, mais je n’en étais pas fier, le test me semblait un peu sournois car nombre des mots utilisés n’appartenaient pas au langage de la conversation courante, étaient rarement rencontrés à l’école et étaient (et restent) absents du vocabulaire des présentateurs de télévision. Bien que ne connaissant pas grand chose à la sociologie, il m’avait semblé assez clair que ce test distinguait ceux qui y participaient non seulement en fonction de leurs aptitudes logiques, mais aussi en fonction de leur milieu social et culturel d’extraction.
Dans la salle, certains semblaient nerveux, agités, ne comprenaient rien à ce qu’on leur demandait : ils auraient pu tenir la feuille à l’envers, ça n’aurait sans doute pas changé grand chose à la qualité de leurs réponses. Je voulais bien jouer les fous, les asociaux, les dépressifs, mais j’étais trop fier pour passer pour un imbécile, alors je me suis appliqué et même, je me suis pris au jeu et j’y ai pris un certain plaisir4. Je suis loin d’avoir pu répondre à toutes les questions mais je savais déjà que dans ce genre de test, on n’est pas censé pouvoir y arriver, que ce qui compte, c’est le nombre de bonnes réponses données dans un temps imparti. L’ami qui m’avait conseillé de ne vivre que de pain et de café m’avait dit qu’il avait eu la note de vingt, mais qu’il n’en tirait pas de fierté car il fallait, selon son opinion, être un peu idiot pour ne pas atteindre cette note maximale.
À un moment, nous devions traverser un bâtiment, en slip, pour subir une batterie des tests médicaux. Suivant le conseil d’un troisième ami, j’avais sur moi des boulettes de papier que j’étais prêt à avaler avant une radiographie pneumologique : cela causerait des taches suspectes, et on soupçonnerait un grave problème de santé ((Cet ami est décédé d’un cancer il y a quelques années. )). Ça a très bien marché, on m’a fait revenir dans l’antique machine trois fois de suite, et j’ai alors cessé d’avaler des boules de papier, me disant que j’avais eu mon compte de rayons ionisants pour longtemps.
Comme je ne parlais à personne, j’écoutais les conversations. Nous nous étions tous fait remettre une carte sur laquelle se trouvaient notre nom et diverses informations, mais aussi nos résultats au test de Niveau Général. J’avais eu la note de vingt, comme prévu, ce qui me garantissait qu’on me proposerait une formation d’officier. À côté de moi, un gars semblait très fier d’avoir eu un quatorze alors que son camarade n’avait qu’un treize. L’un et l’autre ont regardé avec condescendance un troisième camarade qui semblait particulièrement fier et hilare de n’avoir eu que un sur vingt. Ces trois-là étaient à côté de moi dans la file. Arrivés devant l’ophtalmologue, on leur a montré des taches colorées en leur demandant : « qu’est-ce que vous voyez ? ». Si l’on n’était pas atteint de daltonisme, on était censé voir distinctement un chiffre. Les trois garçons sont passés sans comprendre ce qu’ils étaient censés regarder, portant leur regard partout sauf là où il le fallait, demandant : « Hein ? Où ça ? » ; « Quoi ? Je vois rien ! ». Le médecin, blasé, ne leur a pas consacré trois seconde chacun : « C’est ça ! Suivant ! ».
Le garçon qui avait eu quatorze, le futé de la bande, a alors expliqué à son copain qui avait eu treize : « Tu vois, le psy, c’est ça, tu t’allonges deux minutes sur un divan et hop, cinq cent balles in the pocket, l’arnaque ! Moi je me fais pas avoir ». Le garçon qui avait eu treize a acquiescé en plissant les yeux tandis que celui qui avait eu un a eu un gloussement rauque et sonore : « Oh-ho, ouais ! ». Ces trois jeunes gens avaient passé un test de vue en étant persuadés d’être passés devant un psychologue. Le médecin, lui, avait sûrement noté sur sa feuille qu’il n’y avait rien à signaler, pensant sans doute avoir eu affaire à la vieille blague : « Quelles lettres lisez vous sur le panneau ? — Quel panneau ? — Réformé ! ».

Cet épisode et cent autres tout aussi absurdes m’ont donné une bonne humeur impossible à refréner, tout me faisait rire. Intérieurement, bien sûr, car je persistais à n’adresser la parole à personne.
Je me souviens d’un type qui devait mesurer un mètre cinquante. Chaque fois qu’un homme en uniforme le croisait, il lui disait, comme une excellente nouvelle : « Toi, mon gars, tu vas être réformé ! ». Mais comme on ne veut jamais ce que l’on a, l’appelé répondait avec agressivité que non, pas question, il allait faire son service et il serait dans la marine.
Le soir, j’ai testé les trois activités culturelles proposées pendant le temps de repos des encasernés : traîner dans une grande salle commune à fumer et à jouer au flipper ; aller à la bibliothèque (constituée d’une caisse contenant des romans de Gérard de Villiers) ; aller au cinéma où passait une copie très abîmée d’un film d’action américain que je n’ai pas regardé en entier. Le service militaire à mon époque, c’était de mener cette vie de cloporte pendant dix mois.
L’ambiance de la chambrée était dissipée, un gars avait amené de l’herbe et faisait circuler un pétard. Un officier est entré, très en colère, il connaissait l’odeur, nous a expliqué que nous risquions la prison, qu’il fermait les yeux, que lui aussi il aimait rigoler, qu’il nous comprenait, qu’il avait presque notre âge, mais qu’il y avait des limites et que si on voulait rentrer chez nous avant plusieurs mois il fallait qu’on apprenne la discipline. Il nous a dit aussi qu’il quittait bientôt le service lui-même et qu’il ne voulait pas de problèmes. Les néons se sont éteints, et je me suis endormi au son de l’énervant cri-cri-cri du walkman de mon voisin.

Je n’avais jamais dormi sur un lit aussi dur, il n’était pas bourré de mousse, de laine ou de latex, mais peut-être en crin de palmier ou une matière du genre. Je ne m’étais pas senti sombrer, et je me suis éveillé aussitôt que les néons se sont rallumés — accompagnés du cri d’un soldat dans le couloir. On m’a servi du café dans un bol, à la louche, et j’ai mangé un bout de pain avec du beurre et de la confiture. Tout le monde regardait son petit déjeuner avec dégoût, mais je l’ai savouré comme une expérience dépaysante. J’avais passé une excellente nuit, j’étais d’une humeur encore plus joyeuse que la veille.
On ne m’a pas proposé d’entretien pour être officier : j’avais atteint la note qu’il fallait au test de Niveau Général, mais mes réponses à l’évaluation psychologique m’orientaient plutôt vers l’entretien avec le psychologue, et c’était l’un ou l’autre. Dans la salle d’attente, un garçon m’a montré sa radiographie du genou : il avait eu un accident de moto, on ne voyait que des clous, des vis, des ressorts, il espérait que ça lui permettrait d’être dispensé.
Le psychologue m’a accueilli avec un air excédé : il était persuadé que je n’avais pas de problème de drogue, et l’air mélancolique que je tentais de composer ne semblait pas beaucoup le convaincre de mes tendances dépressives ou suicidaires. Je lui ai expliqué que j’allais avoir un enfant, ce que je ne savais que depuis un mois, que je venais de commencer mes études supérieures, que je n’avais pas de revenus, et que tout ça rendait ma situation dramatique, je ne voulais pas, je ne pouvais pas faire mon service militaire. C’était sincère, et vrai, mais pas spécialement intéressant pour un psychologue de l’armée.
J’ai ensuite eu un entretien avec l’officier d’orientation, pour savoir si j’avais des aptitudes professionnelles utiles ou même des souhaits d’incorporation. Plusieurs de mes camarades de lycée professionnel avaient fait leur temps aux archives photographiques de l’armée. Rétrospectivement, je pense que ça m’aurait plu, mais j’avais un projet plus prestigieux, comme je l’ai raconté plus haut, je voulais être peintre de la Marine. J’étais un peintre figuratif, réaliste, même, j’étais fait pour ce genre de service national. Il m’a fallu un petit temps pour faire comprendre à l’officier que je ne voulais pas repeindre des bateaux mais bien les peindre, et il a cherché dans ses livres à quoi pouvait bien correspondre ce métier mystérieux dont j’avais entendu parler dans Thalassa. Sans succès.
Depuis, j’ai appris que si les « peintres officiels de la Marine » existent bel et bien, mais ne sont pas de vrais militaires : depuis Louis-Philippe, une commission se réunit régulièrement pour donner à une poignée d’artistes le privilège d’embarquer sur des navires de guerre, de porter l’uniforme et d’ajouter une ancre à leur signature. Il ne perçoivent pas de solde, ne touchent pas de retraite, et bien entendu, il n’existe pas de peintre de la Marine parmi les appelés5.

Mes trois jours n’avaient duré qu’un jour et demi, au terme duquel on m’a remis un papier à mon nom, avec un tampon rouge qui disait, en lettre capitales : « APTE ». J’ai aussi reçu ma première solde : vingt-deux francs cinquante ou quelque chose comme ça, soit trois euros. Un appelé gagnait donc à l’époque l’équivalent de deux euros par jour ? Je ne sais plus dire, mais ça semblait symbolique et ridicule à l’époque déjà : passer ses journées à jouer au flipper, à s’ennuyer, à fumer et à se faire aboyer dessus pour deux euros par jour. Les gens qui rêvent d’un retour du service national peuvent-ils imaginer une transaction plus absurde ? Certes, pendant ce temps, on est dans une garderie géante, on apprend à faire ce qu’on nous dit de faire, à nous lever tôt, à faire notre lit et à repasser nos pantalon. Et si on a de la chance, à passer notre permis de conduire et à utiliser un fusil. Ces aptitudes m’auraient peut-être été utiles, mais trop tard : je ne le saurais jamais. Voyant que je n’étais pas exempté, j’ai décidé de tenter un recours devant le Tribunal administratif (mais ça n’était pas fait pour tout le monde, comme je le raconte ici avec une affaire qui concerne Ciotti, Estrosi et Fillon) puis d’effectuer un service civil, mais ça, je le raconterai une autre fois, à moins que je l’aie déjà raconté, d’ailleurs6, il faut que je le vérifie avant d’en tirer un article.

Mes vingt mois passés comme objecteur de conscience dans un ministère m’ont un peu fait désespérer du fonctionnement de l’État et de ses grandes administrations. Ma tentative de recours au Tribunal administratif (et au delà de mon cas anecdotique, la journée passée au tribunal à écouter de pauvres gens raconter les problèmes dans lesquels ils étaient empêtrés) m’a montré que la Justice était une machine assez impitoyable pour qui n’en connaît pas les rouages. Mais ce sont bien mes « trois jours » qui m’ont le plus angoissé, qui m’ont le plus désespéré de toute utopie d’égalité entre les citoyens : en voyant réunis là, sans biais de sélection, des gens de ma classe d’âge, tous issus de ma région, ayant été à l’école comme moi, ayant les mêmes références culturelles, parlant le même verlan, j’ai eu la puissante impression d’être plongé dans un océan d’imbécillité. Vingt-cinq ans plus tard je ressens encore une forme de culpabilité en me souvenant de la condescendance satisfaite que j’ai éprouvée sur le moment, et qui me fait encore douter de l’intérêt de la démocratie aujourd’hui, mais je vais m’arrêter là pour éviter de me lancer dans une saillie misanthrope condescendante et désespérée. Et puis on est toujours l’abruti d’un autre, n’est-ce pas.

  1. Le « P » signifie « psy ». Les gens « normaux » étaient classés P2, les gens un peu tangents étaient P3 (mais n’étaient pas forcément exemptés), les gens ayant de gros problèmes étaient P4 et étaient exemptés d’office. Enfin, les gens ayant de très très très gros problèmes psychologiques, capables de tuer des êtres humains, aimant la violence, aimant recevoir ou donner des ordres, faire des choses absurdes sur commande, étaient P1 et étaient incorporés d’office. []
  2. Aujourd’hui il réalise des films de gangsters et de mafieux pleins d’explosions, de fusillades et de torture. []
  3. Cet ami a par la suite consommé beaucoup de drogue. []
  4. C’est la seconde fois qu’on m’a fait passer un test de ce genre. La première, c’est à l’issue de ma seconde classe de troisième, lorsque l’on m’a « orienté ». La conseillère d’orientation avait regardé le résultat du test avec circonspection et m’avait dit que j’étais peut-être étonnamment moins limité intellectuellement que mon bulletin scolaire ne le laissait penser.  []
  5. …mais beaucoup d’artistes ont profité de leur temps passé sous les drapeaux pour dessiner, comme Christophe Blain, qui en a tiré son superbe Carnet d’un matelot (Albin Michel, 1994). []
  6. Je me souviens l’avoir fait un tout petit peu ici. []

Dans l’intérêt des proches

Si vous avez perdu ce gant en laine de couleur vert sombre, sachez qu’il voyageait seul, sans son jumeau, dans un train de la ligne J, entre les gares de Colombes et Le Stade, cette nuit, un peu après minuit.

Il semblait très heureux comme ça, et au fond peut-être n’a-t-il plus vraiment besoin de vous pour donner un sens à son existence. Il n’a manifesté aucune envie d’être retrouvé et n’a pas fourni de coordonnées qui permettraient de le joindre. Chaque année en France des milliers de gants disparaissent, généralement de leur plein gré.

Le candidat droit dans ses bots

Pour soutenir François Fillon, certains ont jugé bon de lancer une campagne sur Twitter pour promouvoir le hashtag #StopChasseàLHomme, censé apitoyer le public. Des milliers de tweets identiques semblent avoir émis par des « bots », c’est à dire des robots logiciels. Cette fois ce ne sont plus des emplois fictifs mais des employés fictifs qui occupent un emploi réel.

On apprenait le même jour que les noms de domaine baroin2017.fr, wauquiez2017.fr, pecresse2017.fr et bertrand2017.fr avaient été créés au cours des derniers jours, c’est à dire en pleine tempête #penelopeGate. Difficile de dire si ces noms ont été réservés par les intéressés, par des admirateurs ou par de commerçants rusés qui comptent revendre à prix d’or ces noms aux intéressés le jour où ils seraient en position de le faire.

Gaspard saura lundi

« — Ha ! ha ! T’as vu la coupe de merde qu’il a ?
Quoi ? Non je te parle de mon fils. Ses cheveux. T’as vu ?
C’était le salon de coiffure normal, mais là y’avait pas la coiffeuse de d’habitude.
Et encore, maman a rattrapé.
Bon… Et… Ah tu sais ? Elle t’a dit ? Mais c’est pas possible, les nouvelles vont trop vite, elle l’a même dit à papa ! C’est même pas fait, et tout le monde le sait !
… Bon en fait voilà, on s’est dit qu’on se manquait, alors on va réessayer.
Du coup, lundi j’annonce à Gaspard que c’est terminé.
C’était pas sérieux. Ça colle pas. On a tout essayé, mais quand ça veut pas, ça veut pas, tu sais. Et puis il a vingt-cinq ans, alors je vais lui dire qu’avec moi il perd son temps. C’est mieux. Mais je l’aime bien hein.

Ah, là je suis en mode rien à foutre, les partiels sont finis, rien à foutre.
Tu me passes mon fils ?
Allo mon cœur ! C’est ta maman. Tu me manques tu sais, mais je vais rentrer, j’arrive. Allo ? Allo ?
Ah. Ben ben s’il veut pas trop me parler… Allo ? Allo ! Ah dis-donc j’ai peur que ça coupe. Mamie je disais que je suis dans le train et que j’ai peur que ça coupe. Là j’arrive au Val de toute façon, je suis là dans dix minutes, à tout de suite. »

Le débat qui ne voulait pas de moi ce soir là

Une fois de plus, c’est en traînant sur Twitter et en lisant des phrases telles que « Valls est quand même meilleur orateur » ou « Hamon n’a pas tort sur la nature de la loi de 1905 #PrimaireLeDébat » que j’ai réalisé qu’un débat de la primaire du Parti Socialiste (et satellites) était en cours et que j’en avais raté plus d’une heure.
Je cours donc devant mon téléviseur.
Benoît Hamon (mon choix de dimanche dernier et prochain) et Manuel Valls débattent dans un esprit relativement civilisé, ils ne sont pas d’accord mais ils discutent, et malgré des approches difficilement conciliables on a l’impression qu’ils s’entendent sur le but à atteindre. En revanche, David Pujadas est insoutenable, il coupe constamment l’un ou l’autre des débatteurs (et plus souvent Hamon que Valls) pour « revenir à la question », ce qui dans son esprit revient purement et simplement à exiger des réponses absurdes à des questions mal posées. Il ne veut pas comprendre, il cherche à établir des oppositions idéologiques par des réponses sommaires à des questions difficiles.
Je ne sais pas si David Pujadas est bête, mais il connaît parfaitement son rôle d’animateur, qui est de poser des questions bêtes, de ne jamais prendre de hauteur, car il ne faudrait pas humilier le spectateur en se montrant subtil que lui ou en ayant un vocabulaire complexe. Mais parfois il fait trop de zèle. S’il est intelligent, alors il sous-estime gravement son public. S’il ne l’est pas, il faudrait lui trouver des émissions un peu moins importantes à animer.

Assez vite, j’ai envie d’intervenir : je veux tweeter pour me moquer de Pujadas, pour m’indigner au sujet de Pujadas, pour expliquer la faille logique de la position fourestobadinterrienne qu’a Manuel Valls à propos du voile, etc.
Mais voilà, je dois choisir : mon téléviseur se trouve dans une pièce de la maison, et l’ordinateur (d’où je tweete) dans une autre. J’ai bien tenté de faire tourner le direct de France 2 sur mon ordinateur, mais voilà, ma connexion, ou le site, ou les deux, n’ont pas le débit suffisant, et le débat est haché, laggue, s’interrompt.
Après une tentative malheureuse de quelques minutes, je déclare forfait : je ne pourrai pas écouter et tweeter. Je finis par choisir de ne plus regarder le débat : si je ne peux pas agir, participer au débat à ma manière (ou en tout cas m’exprimer, voire simplement me défouler et plaisanter), ça ne m’intéresse pas. Je n’ai plus vraiment la patience suffisante pour subir passivement des discours auxquels j’ai envie et besoin de réagir — fut-ce d’une manière aussi inoffensive qu’en donnant mon avis sans intérêt particulier aux gens qui me suivent sur Twitter.

Je suis un client One

Je payais mes achats à la Fédération Nationale d’Achats des Cadres des Halles lorsque la caissière a tenu à m’informer que j’étais désormais un client One, que j’avais droit à une carte One et que je devais aller réclamer cette dernière à l’accueil, qui se trouve juste avant la sortie — ou juste après l’entrée, selon que l’on arrive ou que l’on repart. La carte One, m’a-t-elle dit, me permettrait à l’avenir de faire la queue aux caisses réservées aux clients One, et non plus à sa caisse à elle, une caisse ordinaire. Je me suis rendu à l’accueil, et j’ai fait connaître mon souhait de pouvoir être officiellement porteur d’une carte One. J’ai donné mon ancienne carte, une carte jaune et noire , et le temps de me demander si mon adresse avait changé, je pouvais repartir avec ma carte argent et noire, ma carte One. Une carte qui signifie avant tout que j’achète beaucoup trop de choses dans cet endroit mais qui m’offre de nombreux avantages, comme la possibilité de recourir aux services d’un personnal shopper (ils mettent deux « n », bizarrement) en magasin ou de profiter d’invitation à des événements exclusifs. J’ai toujours rêvé de ces privilèges, ils sont désormais à ma portée.

En quittant la boutique de la Fédération Nationale d’Achats des Cadres, j’ai scruté les regards des passants que je croisais : est-ce que ça se voit sur ma tête ? Est-ce que ça se devine à ma démarche ? Est-ce que les gens peuvent se figurer que je suis un client One ? Est-ce qu’ils sont jaloux ?
J’espère que vous n’êtes pas jaloux, sachez que je resterai quelqu’un de simple et d’abordable malgré mon nouveau statut.

L’Évangile selon Caïus

Le centurion Caïus1 avait déjà eu affaire à cette secte juive quelques années plus tôt : un rabbin illuminé avait planifié un coup d’État contre Rome. Ses partisans n’étaient pas assez nombreux pour constituer une menace sérieuse et l’arrestation de leur chef, qu’ils disaient fils d’un Dieu, les avait tétanisés, tant ils semblaient convaincus que sa magie les protégerait de la puissance de l’Empire et les mèneraient même à le détruire. Plutôt que d’exécuter une poignée de fanatiques, le préfet avait préféré faire un exemple en crucifiant le rabbin comme un vulgaire assassin, persuadé que cela suffirait à ce que ses disciples l’abandonnent.
Le préfet Pilate avait eu toutes les peines du monde à comprendre la religion des juifs. À son arrivée en Judée, il avait fait scandale un peu malgré lui avec une histoire absurde d’images représentant l’empereur qu’il avait fournies comme enseignes pour les parades, alors que la proscription des images figuratives était un des plus puissants interdits de la religion locale. Pilate se contentait d’appliquer les usages de Rome, mais ici, rien ne fonctionnait comme ailleurs, et la logique implacable du plus grand empire qui ait jamais existé courbait inexplicablement l’échine face à un peuple qui refusait de célébrer l’Empereur et parmi lequel chaque mois un « nouveau Moïse » descendait d’une montagne en affirmant avoir le pouvoir d’imposer sa loi à Tibère.
Quelques années avant les incidents du jardin des oliviers de Jérusalem, Pilate avait eu à s’occuper d’un autre prédicateur, un homme nommé Jean et surnommé le Baptiste, qui reprochait de manière insultante au tétrarque Hérode son projet de mariage et excitait le peuple avec des idées de révolte. Les autorités religieuses juives officielles n’avaient pas défendu le Baptiste, qui méprisait leur pouvoir et contestait leur pouvoir, alors on l’avait fait emprisonner et tuer. C’est un de ses disciples, qui se disait son cousin et qu’on nommait Jésus le Nazaréen qui avait poursuivi son œuvre et que l’on avait finalement crucifié sur le mont-crâne, le Golgotha.
Le Nazaréen, qui était longtemps passé pour un mystique inoffensif et plutôt discret, préparait un coup d’éclat pour Pessa’h, ainsi qu’on le savait depuis qu’il avait demandé à ses disciples de s’armer2. Son trésorier, Judas Iscariote, sans doute effrayé par la tournure violente que prenaient les événements, l’avait dénoncé et avait aidé les soldats à l’identifier : l’homme était rusé et ne pouvait être distingué de ses disciples, au point que les autorités romaines connaissaient son pouvoir mieux que son nom et son nom mieux que son visage. Lors de l’arrestation, un de ses disciples avait tenté de tuer un serviteur du prêtre Caïphe, le blessant piteusement à l’oreille, mais Jésus avait eu la sagesse d’admettre que le combat était perdu d’avance et avait demandé à son ami de rengainer son arme. Ce même ami, Simon Pierre, s’était ensuite montré plutôt ingrat, désavouant son maître et prétendant ne pas le connaître. Comme les autres, il s’était enfui et avait disparu des rues de Jérusalem pendant trois jours, laissant la mère et les compagnes du rabbin gérer une communauté en état d’absolue sidération. La lâcheté dont il avait fait preuve face aux enquêteurs était sue de tous, mais Simon Pierre était beau parleur et il est parvenu en quelques jours à retourner l’affaire à son avantage et à reprendre le pouvoir, affirmant avoir été témoin de la résurrection du crucifié mystique (dont, effectivement, le corps avait été escamoté), jurant que ce dernier avait prévu et voulu cette trahison, et qu’il lui confiait, à lui, Pierre, le devoir et le pouvoir de mener le destin de sa communauté3.

C’est cet homme qui faisait désormais face au centurion Caïus et qui, avec un aplomb extraordinaire, admettait son implication dans deux meurtres. Simon Pierre se savait intouchable : la communauté qu’il dirigeait était désormais incomparablement plus nombreuse qu’à l’époque de son maître le Nazaréen, et depuis le renvoi du préfet Ponce Pilate et la révocation de son allié le grand prêtre Caïphe, il était exclu que l’administration impériale se fourvoie à nouveau en excitant des fanatiques religieux. De plus, Simon Pierre était plus habile que son prédécesseur, il ne chercherait pas à affronter l’Empire tant qu’on le laisserait exercer son pouvoir sur ceux qu’il appelait son troupeau de brebis et qui faisaient sa fortune, une fortune sans doute considérable bien qu’il persistât à ne se vêtir que d’un manteau de laine usée et à prêcher la pauvreté. Simon Pierre, qui considérait que les femmes ne devaient être qu’obéissance et discrétion — et ce fut là encore une trahison des principes de son maître —, avait évincé Marie, que Jésus appelait sa mère, et surtout Madeleine, la compagne favorite du Nazaréen, aussi belle qu’intelligente, sur qui le nouveau chef de la secte avait fait courir des rumeurs infamantes, s’assurant par cette manœuvre que cette femme ne pourrait lui disputer la place qu’il considérait lui étant due.
L’affaire qui attirait Caïus était la suivante : un couple de disciples de la secte avait vendu sa propriété pour en reverser le prix à la communauté. Simon Pierre avait jugé trop faible la somme qui lui avait été remise et avait devinié que les époux, Ananias et Saphira, avaient gardé pour eux une partie de l’argent récolté de la vente de leur bien. Fou de colère, Simon avait convoqué Ananias pour lui reprocher sa tromperie. Ensuite, lui-même ou un de ses gardes avait assassiné Ananias. De jeunes disciples furent appelés pour draper et ensevelir le corps aussitôt. La colère de Simon Pierre ne baissait pas et il convoqua Saphira, ignorante de ce qui venait de se produire, pour l’interroger à son tour. Celle-ci ne nia pas le prix de la vente de ses biens. Simon Pierre apprit à cette femme que son époux venait de payer chèrement leur sens de l’économie : en ne lui donnant pas tout, c’est Dieu que le couple avait trompé. Saphira ne sortit pas vivante elle non plus des quartiers de Simon Pierre et cette histoire servit d’exemple à toute la communauté4. Peut-être n’était-ce effectivement pas l’argent qui souciait Simon Pierre, mais bien l’obéissance aveugle et le don total de leur existence qu’il exigeait de ceux qui lui appartenaient.

Des morts violentes qui se sont produites sans témoin fiable, des cadavres ensevelis à la hâte et désormais introuvables, une communauté dont aucun membre ne voudra ni n’osera parler, un chef despotique qui se prend pour la main de Dieu et qu’il est impensable d’arrêter sans provoquer une émeute ou un carnage… Caïus se dit qu’il n’avait aucune chance d’obtenir justice pour Ananias et Saphira. Il irait retrouver leurs enfants, tenterait de les convaincre de cesser de dire partout que Simon Pierre avait assassiné leurs parents et les avait spoliés de leur héritage. S’il ne parvenait pas à les raisonner, il les ferait emprisonner, car la paix est à ce prix.
Caïus comptait les années qui le séparaient de son retour à Rome et des retrouvailles avec sa villa, il n’était pas question de s’embêter plus longtemps pour régler les litiges internes d’une bande de fous qui croient que la fin du monde est imminente et qui s’entre-tuent pour des questions d’argent. Avec un peu de chance, leur goût pour l’autodestruction les consumerait vite et ils disparaîtraient définitivement5.

  1. J’ignore si les centurions effectuaient des enquêtes policières dans la Judée romaine, ce centurion Caïus n’a peut-être jamais existé, son histoire est un prétexte fictionnel qui m’aide à raconter à ma façon l’histoire d’une galerie de personnages historiques et/ou relevant de la tradition religieuse chrétienne, et pour explorer le sous-texte des Évangiles et autres parties du Nouveau testament. []
  2. Luc 22:35 « Il leur dit encore: Quand je vous ai envoyés sans bourse, sans sac, et sans souliers, avez-vous manqué de quelque chose? Ils répondirent: De rien. Et il leur dit: Maintenant, au contraire, que celui qui a une bourse la prenne et que celui qui a un sac le prenne également, que celui qui n’a point d’épée vende son vêtement et achète une épée ». []
  3. Jean 21:16 « fais paître mes brebis ». []
  4. Actes 5:1 Mais un homme nommé Ananias, avec Saphira sa femme, vendit une propriété, et retint une partie du prix, sa femme le sachant; puis il apporta le reste, et le déposa aux pieds des apôtres. Pierre lui dit: Ananias, pourquoi Satan a-t-il rempli ton cœur, au point que tu mentes au Saint-Esprit, et que tu aies retenu une partie du prix du champ? S’il n’eût pas été vendu, ne te restait-il pas? Et, après qu’il a été vendu, le prix n’était-il pas à ta disposition? Comment as-tu pu mettre en ton cœur un pareil dessein? Ce n’est pas à des hommes que tu as menti, mais à Dieu. Ananias, entendant ces paroles, tomba, et expira. Une grande crainte saisit tous les auditeurs. Les jeunes gens, s’étant levés, l’enveloppèrent, l’emportèrent, et l’ensevelirent. Environ trois heures plus tard, sa femme entra, sans savoir ce qui était arrivé. Pierre lui adressa la parole: Dis-moi, est-ce à un tel prix que vous avez vendu le champ? Oui, répondit-elle, c’est à ce prix-là. Alors Pierre lui dit : Comment vous êtes-vous accordés pour tenter l’Esprit du Seigneur? Voici, ceux qui ont enseveli ton mari sont à la porte, et ils t’emporteront. Au même instant, elle tomba aux pieds de l’apôtre, et expira. Les jeunes gens, étant entrés, la trouvèrent morte; ils l’emportèrent, et l’ensevelirent auprès de son mari. Une grande crainte s’empara de toute l’assemblée et de tous ceux qui apprirent ces choses. []
  5. Vous allez rire, ça ne s’est pas du tout passé de cette manière, la secte a prospéré, elle est devenue une base importante pour plusieurs religions (au nom desquelles on s’est effectivement entre-tué) et a même été la religion officielle de l’Empire romain ! []

L’hospitalité à l’époque biblique (Juges 19:1-30)

L’infortuné héros de l’histoire est un membre de la tribu de Lévi (comme Moïse) dont la concubine, infidèle, était retournée chez son père. Quatre mois passent, l’homme décide d’aller chercher sa compagne pour parler à son cœur et la convaincre de le suivre. Il est chaleureusement accueilli par son beau-père, qui lui offre le pain et la boisson et le traite si bien qu’il n’arrive pas à partir : chaque soir, l’hôte retient son beau-fils en lui faisant valoir qu’il est tard et qu’il est plus avisé de repousser le départ au lendemain. Après cinq jours, le Lévite refuse finalement l’hospitalité et préfère partir, malgré le déclin du jour, avec sa concubine, son serviteur et ses deux ânes. Ils arrivent devant Jebus (Jérusalem) mais, malgré la suggestion de son serviteur, il refuse d’y entrer : « Nous n’entrerons pas dans une ville d’étrangers, où il n’y a point d’enfants d’Israël, nous irons jusqu’à Guibea (…) ou Rama et nous y passerons la nuit »1. Sur la place de la ville, personne ne se propose pour leur donner l’hospitalité pour la nuit, mais finalement, un vieil homme qui rentrait des champs leur demande qui il sont et où ils vont, et se propose de les héberger, mais cela dégénère car les villageois qui s’étaient montrés si peu hospitaliers sont pris par l’envie de coucher avec l’étranger :

Le vieillard dit : Que la paix soit avec toi! Je me charge de tous tes besoins, tu ne passeras pas la nuit sur la place.
Il les fit entrer dans sa maison, et il donna du fourrage aux ânes. Les voyageurs se lavèrent les pieds ; puis ils mangèrent et burent.
Pendant qu’ils étaient à se réjouir, voici, les hommes de la ville, gens pervers, entourèrent la maison, frappèrent à la porte, et dirent au vieillard, maître de la maison : Fais sortir l’homme qui est entré chez toi, pour que nous le connaissions.

Le vieillard est révolté par ce projet, et propose une solution qui arrange (presque) tout le monde : au lieu de coucher avec son invité, ses voisins n’ont qu’à coucher avec sa fille à lui ainsi qu’et avec la concubine du Lévite. Il suffisait d’y penser. Les villageois ne sont pas convaincus, alors le Lévite prend la situation en mains et jette sa compagne dehors.

Le maître de la maison, se présentant à eux, leur dit : Non, mes frères, ne faites pas le mal, je vous prie ; puisque cet homme est entré dans ma maison, ne commettez pas cette infamie.
Voici, j’ai une fille vierge, et cet homme a une concubine ; je vous les amènerai dehors ; vous les déshonorerez, et vous leur ferez ce qu’il vous plaira. Mais ne commettez pas sur cet homme une action aussi infâme.
Ces gens ne voulurent point l’écouter. Alors l’homme prit sa concubine, et la leur amena dehors. Ils la connurent, et ils abusèrent d’elle toute la nuit jusqu’au matin ; puis ils la renvoyèrent au lever de l’aurore.
Vers le matin, cette femme alla tomber à l’entrée de la maison de l’homme chez qui était son mari, et elle resta là jusqu’au jour.

L’histoire ne dit pas si l’homme a dormi paisiblement pendant que sa compagne se faisait violer par toute la ville, mais le lendemain, il s’attendait à ce que cette dernière reprenne la route comme si de rien n’était :

Et le matin, son mari se leva, ouvrit la porte de la maison, et sortit pour continuer son chemin. Mais voici, la femme, sa concubine, était étendue à l’entrée de la maison, les mains sur le seuil. Il lui dit : Lève-toi, et allons-nous-en. Elle ne répondit pas. Alors le mari la mit sur un âne, et partit pour aller dans sa demeure.

La pauvre était raide morte. Une fois arrivé chez lui, le Lévite a découpé sa concubine en douze morceaux pour les envoyer aux quatre coins du territoire.

Arrivé chez lui, il prit un couteau, saisit sa concubine, et la coupa membre par membre en douze morceaux, qu’il envoya dans tout le territoire d’Israël. Tous ceux qui virent cela dirent : Jamais rien de pareil n’est arrivé et ne s’est vu depuis que les enfants d’Israël sont montés du pays d’Egypte jusqu’à ce jour ; prenez la chose à cœur, consultez-vous, et parlez !

Le message a fait son petit effet et des centaines d’hommes de toutes les tribus d’Israël (sauf les Benjamins) se sont rendus à Guibea pour y tuer les pervers criminels. Comme ceux-ci ont été défendus par tous les Benjamins, des dizaines de milliers de gens sont morts, ainsi que le raconte le chapitre 20 du livre des Juges, qui précise que toutes les villes des Benjamins furent brûlés et qu’on sacrifia jusqu’à leur bétail. Après quoi, les onze tribus assaillantes regrettèrent d’avoir failli faire disparaître la douzième tribu, ils décidèrent de tuer tous les habitants de Yabesh, en Galaad2, car ceux-ci n’avaient pas pris part au conflit et n’avaient pas prêté serment de ne pas marier leurs filles aux Benjamins. On épargna leurs femmes vierges, qui ont ainsi pu être mariées aux six cent Benjamins survivants. Tout était arrangé !

  1. Guibea/Gibeon et Rama/Ramah sont deux villes bibliques qui appartenaient à la tribu de Benjamin. Ces deux villes sont identifiées comme El-Jib et Er-Ram, à 8km au nord de Jérusalem, en territoire palestinien occupé. []
  2. Le pays de Galaad se trouve en Jordanie. []