Billet ouvert

Après mon histoire de e-billet, je me suis dit que j’allais acheter mon prochain aller-retour au guichet en spécifiant bien que je voulais, pour le retour, un billet dit « ouvert », c’est à dire un billet au tarif plein mais pouvant être validé dans n’importe quel train, ce qui était jusque récemment le billet standard. En faisant la queue, j’ai vu une affiche qui vantait le caractère pratique du « e-billet », pourtant si contraignant pour les usagers. La SNCF fait souvent croire que la régression d’une offre est une bonne nouvelle pour l’usager, ce qui est passablement malhonnête. Je me souviens, dans le registre, qu’on m’avait une fois envoyé une toute nouvelle carte « Grand voyageur » accompagnée d’une lettre qui me félicitait d’avoir vu mon offre évoluer de « Grand voyageur plus » à « Grand voyageur ». Ça signifiait juste que je rétrogradais, mais tel que c’était écrit, j’avais gagné le gros lot. Plusieurs grandes entreprises publiques d’autrefois (La Poste, la SNCF, EDF, GDF, France Télécom) me donnent cette déplaisante et triste impression de tenter de piéger leurs usagers à coup de nouveaux contrats à astérisques et mentions en corps 8 grâce auxquels ils s’extraient des réglementations politiques qui en faisaient jusqu’ici des services publics.
Le guichetier à qui j’ai demandé mon billet était bien de cet avis.

« — [appelant sa voisine :] Rhalala, je me rappelle plus, c’est quoi le code pour les billets ouvert maintenant ?
— En « Grand voyageur » tu veux dire ? 
— Oui c’est ça
— Euh, attends voir, il faut que tu tapes F46 [j’invente, je me souviens juste que ça commençait par F]
— Ils sont chiants ! [puis s’adressant à moi :] Non parce qu’ils veulent plus des billets ouverts, ils font tout pour que ça soit dur à faire, ils changent les codes tout le temps ! Et ça n’a rien à voir avec la concurrence, hein, faut pas croire ce qu’ils disent, en fait c’est les régions et la SNCF qui se tirent la bourre, parce que c’est des lignes pas rentables. Enfin pas rentables en termes d’argent, ça fait pas de bénéfices, mais c’est pour ça qu’on paie nos impôts, non ? Ça sert à quelque chose, c’est rentable autrement, c’est rentable parce que ça rend un service, les gens prennent le train. Non ? 
—  Si si !
— Avant on prenait le billet à l’avance, il était valable deux mois ! Ça a beaucoup changé tout ça.

[je paie, il glisse le retour « ouvert » et l’aller imminent dans une pochette qu’il me tend]
—  Voie dix-neuf, vous avez cinq minutes ! »

Tu les trouves où, tes data scientists ?

(Dans un café parisien, à midi. Trois hommes, deux sont grands et corpulents, l’un porte un costume, le second une chemise.  Le troisième en impose moins physiquement, vestimentairement et oralement, car je n’ai entendu sa voix qu’à la toute fin. J’imagine qu’ils approchent soixante ans)

« — Mais tu les trouves où tes data-scientists ?
— Peu importe ! On est à un moment où il y a une demande.
— Mais concrètement, comment tu t’assures que c’est des bons ?
— C’est pas important ça ! C’est pas un service qu’on achète, c’est un service qu’on vend. C’est le bon moment. Les commerciaux sont à fond. Ils attendent, ils sont fous.
(…)
— Bon mais toi tu as un réseau
— Oh, un réseau, c’est vite dit hein.
— Mais non, tu es connu comme le loup blanc, enfin tout le monde sait qui tu es !
(…)
— Une autre solution ça serait de voir directement avec Balkany [je me demande s’il s’agit du Balkany qu’on connaît], il est en pleine ascension [?!].

Fin du repas, l’homme qui n’a rien dit jusqu’ici annonce qu’il va payer l’addition pour tout le monde. Les deux autres font des manières, avant de promettre chacun d’être celui qui paiera la tournée la prochaine fois.
Je me demande bien dans quel domaine ces gens travaillent.

La rencontre (1908)

Un extrait croisé des mémoires de mes arrière grand-parents paternels, Jean « Daddy » Lafargue (1884-1974) et Florence « Mummy » Chamier (1884-1972).

Le récit de Daddy

C’est alors qu’une jeune fille, que j’admirais de loin depuis un certain temps déjà, telle une bonne fée, se pencha sur moi… Nous habitions le même immeuble et j’avais parfois eu l’occasion de la voir au cour des visites qu’elle rendait à ma mère, par charité je crois, pour distraire la malade. A cette époque, les jeunes filles de mon milieu étaient terriblement guindées. Elles ne sortaient généralement qu’escortées de leurs parents ou, pour les plus riches, d’une domestique, voire d’une gouvernante anglaise ou allemande. Elles croyaient être cultivées, n’étaient que des poseuses. Pour la plupart, la scolarité s’achevait avec le brevet élémentaire. Rarement elles allaient jusqu’au brevet supérieur, équivalent au baccalauréat moderne. Leur conversation était, pour l’essentiel, un petit bavardage sur des questions de mode. Elles étaient très conventionnelles et souvent hypocrites. Par exemple, elle feignaient de ne pas comprendre les allusions faites au cours des conversations d’adultes sur ces sujets censés être interdites aux jeunes filles bien élevées alors que bien souvent elles lisaient sous leur traversins de terribles Zola ou des contes d’Anatole France, tenaient entre elles des propos fort osés et n’avaient même, pour certaines, aucun scrupule à se faire consciencieusement tripoter par leurs jeunes amis, loin des regards maternels.
La jeune fille dont je voudrais parler était toute autre. Vive, gracieuse, naturelle, spontanée, souriante, svelte, souple, pétillante d’intelligence, habillée avec beaucoup de goût et souvent même avec originalité, elle m’apparaissait comme un être merveilleux, un esprit de l’air, un souffle purifiant. J’ignorais sa nationalité exacte, mais elle tenait ses propos, toujours très spirituels, avec un accent anglais très doux et très agréable. Je l’admirais dans l’ombre et le silence, et je ne crois pas qu’avant la mort de ma mère, j’aie pu envisager un seul instant qu’un jour je pourrais essayer d’attirer son attention sur moi : elle m’était tellement supérieure ! Or un jour vint où, pour assister au mariage de ma sœur Hélène qui devait avoir lieu à Angoulême, cette jeune fille accepta de m’y accompagner. Elle séjourna quelques temps dans ma famille, comprit les sentiments que j’avais pour elle, et lorsqu’elle revint à Paris, elle m’était fiancée… Elle s’appelait Florence. Souvent depuis lors, j’ai cherché à m’expliquer comment un tel miracle avait pu avoir lieu, comment elle, dotée de tous les dons de la nature, elle qui était fêtée dans des milieux d’artistes, d’intellectuels raffinés, elle qui était venue seule des antipodes de la France, qui avait voyagé en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en Italie avant de séjourner plusieurs années à Paris où elle fréquentait des esprits d’élite, avait pu s’intéresser au pauvre garçon que j’étais, à ce petit ingénieur sans situation, à peine sorti de l’école et qui ne connaissait rien du monde, rien même de la vie à Paris. Pourtant, et aussi incroyable que cela puisse paraître, il en fût bien ainsi : c’est en février 1909, à l’Église Saint François de Sales (ou plus exactement à la chapelle Sainte Chantal, hors de l’autel, car Florence était protestante) que fut célébrée notre union pour le meilleur et pour le pire. Un avenir de bonheur s’ouvrait devant moi après ces moroses et pénibles années de ma jeunesse, et aujourd’hui, après cinquante sept années de mariage, notre union se maintient dans une intimité qui n’a jamais été altérée, bien que chacun de nous ai conservé sa personnalité, je dirais même sa liberté. Aucune décision, de quelque importance que ce soit, n’a été prise, au cours de notre vie commune, sans un accord parfait.

Une ère nouvelle commença pour moi qui m’étais toujours senti isolé, incompris, car j’avais à présent à mes côtés une merveilleuse compagne, compréhensive, affectueuse, capable de me donner cette confiance en moi qui m’avait jusque là fait défaut et cela non simplement par des mots mais par l’atmosphère que créaient, tout naturellement, son charme et son bon sens. Nous trouvâmes un petit nid d’amour rue du Hameau, à Auteuil, face à des hôtels particuliers et aux arbres du parc Montmorency.

L’église Saint-François de Sales à Paris

Le récit de Mummy

Un jour vint où mon amie m’annonça que je fus invitée à Cognac pour tenir compagnie à une jeune fille que je connaissais bien, dont la mère venait de mourir, et qui devait se marier prochainement. J’acceptai l’invitation, mais au moment de partir mon amie m’informa qu’il fut question d’un autre projet. Il s’agissait du frère de la dite jeune fille qui soumis à des interrogations en vue du mariage persistait à dire non. Mon nom fut enfin prononcé et sa réponse fut « Elle ne voudra jamais ». Dans ces conditions ma réplique fut « Je ne pars pas ». Émotion dans mon entourage puis des supplications suivies d’un tollé d’éloges sur la perfection du jeune homme en question qui n’ont fait que m’agacer d’avantage. Enfin on me fit sentir que l’heure pressait et qu’un recul de ma part serait mal élevé étant donné toutes les dispositions prises pour ce voyage. Me voilà donc partie pour la gare d’Austerlitz si j’ai bonne mémoire.
Je tombe évidemment sur le jeune homme en question, lui aussi part pour Cognac.
Nous faisons donc route ensemble et nous partageons un petit repas froid. Arrivés à Angoulême une auto devait nous conduire à Cognac. A l’arrivée pas d’auto à l’horizon. Après un moment de réflexion, mon compagnon décide que la seule solution possible était de me conduire chez ses grands parents qui habitaient cette ville en attendant la venue de sa sœur. Étonnement évident de voir arriver leur petit-fils accompagné d’une jeune fille et encore d’une étrangère. Inutile de vous dire que ma confusion fut à son comble. La nuit venue pas encore d’auto. Il ne resta qu’une solution : passer la nuit sous ce toit, malgré tout très hospitalier. Enfin le lendemain matin l’auto tant attendue stoppa devant la porte et nous prîmes enfin la route de Cognac où j’ai trouvé ma jeune amie installée chez sa sœur Marie. L’atmosphère fut cordiale et nous attendîmes le grand jour du mariage célébré dans l’intimité à cause du récent deuil de sa mère. Une fois que les mariés s’éclipsèrent, je pensai naturellement à mon retour mais mes hôtes me retinrent. Leur frère ressentait vivement la dispersion de son foyer et redoutait le vide apparu si brutalement dans sa vie. Je me trouvai dans une situation assez fausse n’étant aucunement possédée de l’idée du mariage à l’époque. Enfin je me trouvai en contact tous les jours avec le frère de mes amies et dans un beau jardin nous échangions nos idées et la lecture à haute voix de sa part, alimentait la conversation parfois très animée. Je fus frappée du tour sérieux de son esprit et surtout de l’absence totale de confiance en lui-même et en son avenir. Une telle conception de la vie à 24 ans me parut impensable. Pour moi, la vision des choses fut toute autre. Depuis toujours la joie de vivre jaillissait du plus profond de mon être. Je croyais en l’humanité, au bonheur et en toutes les manifestations de la nature si riches et variées. Ces points de vue si extrêmes furent le début d’un attachement naissant. Puis l’amour, telle une herbe folle s’empara de nos deux êtres les liant corps et âme tout en les fondant en un seul, pour une très longue vie. Au bout de deux mois notre union fut sacrée par le mariage.

(rédigé en 1966, transcrit par Daniel Lafargue)

S’habituer à la concurrence

Le Havre. J’avais un billet pour rejoindre Paris par le train de 18 heures, mais je pouvais embarquer dès 17 heures. Mon billet n’est pas un billet à tarif spécial, c’est un billet normal, que je peux à tout moment échanger. Mais encore faut-il en avoir le temps. Voyant les contrôleurs à l’entrée du quai, j’ai couru leur demander si je pouvais monter dans le train avec un billet pour le train d’après (que j’avais déjà composté).
« — Nous sommes encore un service public, je n’ai pas le droit de vous empêcher de montrer dans le train.
— D’accord… ?
— Mais une fois en route, je serais en droit de vous demander de régler un supplément de quinze euros.
— Ah. Mais pourtant c’est un billet normal, pas un billet « preum’s », hein, regardez… C’est exactement pareil, finalement.
— Ah non, ce n’est pas pareil, c’est e-billet.
— Mais pas du tout, je l’ai acheté en gare !
— Mais si, mais si, regardez, c’est un e-billet.

— Ah oui. C’est marqué. Mais qu’est-ce que ça veut dire ?
— En fait c’est pour vous habituer à la concurrence. Parce que là c’est la SNCF, mais un jour, selon les horaires, ça sera peut-être un train allemand, ou italien. »

J’ai eu le temps de changer mon billet et de prendre ce train. Mais je me rappelle de l’époque où un billet « Intercités » était valable trois semaines après sa date de départ prévu, puis une semaine seulement. Et il y a encore quelques mois les contrôleurs disaient (règlement ou tolérance de leur part, je ne sais pas) qu’on pouvait sans problème prendre le train d’avant ou d’après.
Et à présent, puisqu’il est « e-« , quoique ça veuille dire1, le billet n’est valable que pour l’horaire prévu, même dans un train vide. Tout ça pour nous préparer à l’usine à gaz que promet d’être train ouvert à la concurrence.

  1. Selon le Wiktionnaire, e- signifie (Électronique) Lié à l’électronique et en particulier à Internet. []

Création d’une université populaire et électrification des campagnes (1928)

Un extrait des mémoires de mon arrière grand-père, Jean Lafargue (1884-1974). Entre les deux guerres, il était directeur adjoint de la Société d’Électricité et de Gaz du Nord.

Création de syndicats intercommunaux d’électrification rurale

Directeur en fait, nommé par l’administrateur délégué français, mais non reconnu comme tel par les Belges1 jusqu’en 1933, époque à laquelle Sarrat fut mis définitivement à la retraite, je n’ai jamais perdu de vue la question sociale.

Pour moi, un concessionnaire de distribution d’énergie électrique, devait penser non seulement à améliorer les conditions de la production et de la distribution d’énergie et augmenter sa clientèle industrielle, seule intéressante du point de vue de rentabilité dans une région de petites villes et de villages, mais faire profiter toute la population ouvrière et paysanne des améliorations de vie que pouvait apporter l’électricité. C’est ainsi que tout en élargissant au maximum la clientèle industrielle, en lui donnant des conseils pour utiliser au mieux et de plus en plus les fournitures d’énergie électrique, j’ai créé le premier en France (Alsace exclue car les Allemands avaient déjà électrifié les campagnes avant 1914) un syndicat d’électrification rurale comprenant 16 communes.
L’ingénieur de génie rural qui aurait dû être le conseiller des maires ignorait totalement la loi et était parfaitement incapable de remplir son rôle. Lorsque le syndicat fonctionna à la satisfaction générale des consommateurs, l’ingénieur du génie rural fut nommé ingénieur en chef pour le département et décoré de la Légion d’Honneur, ainsi que le brave conseiller général qui s’était mis à la tête du syndicat à ma demande. Par la suite je créai un autre syndicat de 36 communes de sorte que toute la région fut électrifiée. Les Belges virent l’affaire d’un mauvais œil, car les fournitures d’énergie aux paysans n’augmentèrent guère le chiffre d’affaires de la société.

Création d’une université populaire

Vers 1928, constatant l’état misérable dans lequel vivaient les ouvriers et les employés de la région, l’absence totale de toute distraction, la médiocrité des deux ou trois tournées théâtrales qui passaient une soirée dans la région sans grand succès, je pris l’initiative de créer une université populaire, qui donnerait des représentations théâtrales intéressantes, des séances musicales et artistiques, des conférences. Je tenais à ce que tout soit du premier ordre. Par hasard, je fis alors la connaissance d’un maître d’école de Saint Denis, qui connaissait des grands acteurs de la Comédie Française. Il m’apporta son aide en se chargeant d’être mon intermédiaire entre les acteurs et moi.

La ville de Jeumont compte parmi ses voies une « rue du cinéma » (ici avec Google Street view), où ne se trouve pas l’actuel cinéma de la ville, dont le bâtiment date d’après la seconde guerre mondiale. J’imagine que c’est là que se situait la salle dont il est question ci-dessous.

Je louai à Jeumont une salle de cinéma qui contenait 700 personnes; aidé par un de mes ingénieurs très intéressé par cette idée, je fis installer des loges pour les acteurs. Cet ingénieur s’occupa de toute la partie matérielle. Mais il fallait trouver l’argent pour que l’affaire fut viable. Je créai une association avec toutes sortes de membres: chaque participant devait verser annuellement une somme (très petite pour les ouvriers et employés, et illimitée pour les directeurs et leur société). Les prix des places étaient extrêmement bas et variaient suivant la catégorie dans laquelle se trouvaient les spectateurs. Des non-membres pouvaient assister aux représentations en payant leurs places à un prix évidemment plus élevé que les membres.
Par ailleurs je fis la quête auprès des principaux chefs de l’industrie de la région, que je connaissais tous afin qu’ils fassent chaque année un don à l’association dont le montant n’était pas fixé. Tous les industriels auxquels je demandai leur concours, le donnèrent et créèrent aussi un fonds de roulement d’environ 100 000 francs de cette époque renouvelable chaque année. Quelques places pour leur personnel étaient réservées à ceux-ci lors de chaque représentation. Les meilleurs acteurs de la Comédie Française donnèrent ainsi sur notre petite scène la plupart des grands classiques et quelques pièces modernes. Des séances musicales, des séances de danse, très remarquables furent données par des grands artistes. Des conférenciers tels que Duhamel, et nombre d’autres personnalités de ce temps vinrent parler devant notre public, avec accompagnement de films, de musique etc…

Denis d’Inès en Robespierre (1931)

Le succès auprès du peuple fut très grand; les ouvriers, les employés que l’on croyait abrutis, s’enthousiasmaient intelligemment et je fus étonné combien des hommes qui paraissaient très frustes et n’avaient jamais assisté à des telles séances d’art, témoignaient d’un jugement extraordinaire. Un grand acteur de la Comédie Française, Denis d’Inès, qui était devenu un ami, me dit un jour : « nous aimons venir sur votre petite scène devant un public de gens qui nous ignorent, qui ne connaissent pas les pièces classiques ni les modernes, ces gens sont toujours très froids au commencement, puis ils se dégèlent; ils applaudissent uniquement quand ils ont compris (alors qu’à la Comédie Française les applaudissements sont automatiques dès le début, après certains mots, certains effets), c’est infiniment plus intéressant pour nous ».
Nous avons fait venir un grand violoniste que nous connaissions par ailleurs, il vint plus d’une fois et eût toujours un grand succès. Une fois il me donna à choisir un programme sur une liste de compositeurs et je choisis Haendel et Debussy. Après la séance, où il avait été très applaudi et avait eu un tel succès que le public – uniquement ouvrier – ne voulait pas quitter la salle pour entendre encore d’autres morceaux de musique, l’artiste me dit: « quand vous m’avez demandé ce programme j’ai été très inquiet car c’est celui que je donne dans les milieux les plus raffinés, or je savais que votre public était composé d’ouvriers absolument ignorants! » Une autre fois il vint avec une jeune danseuse lituanienne qui dansait sur la musique de Darius Milhaud et autres compositeurs très modernes. Le public bourgeois, ingénieurs compris, bouda cette séance, la salle fut remplie d’ouvriers uniquement. La jeune danseuse fut absolument merveilleuse, elle était profondément artiste et ses attitudes très personnelles accompagnaient et faisaient vivre la musique jouée par le grand violoniste et une admirable pianiste, longtemps très connue à cette époque.

La danseuse lituanienne pourrait-elle être Sonia Gaskell (1904-1974) ? Cette danseuse a collaboré avec les ballets russes et Darius Milhaud, La photo de gauche date des années 1930, la photo de droite date d’après-guerre, alors que Sonia Gaskell était directrice artistique du ballet d’Amsterdam, et enseignante – elle a eu entre autres élèves Audrey Hepburn.

Le directeur du « Jeumont » qui était un « quat’zarts » et que j’avais connu à Supélec, m’avait prédit un échec total au début de mon entreprise, il ne venait jamais aux représentations et me dit un jour : « ce n’est pas le genre de théâtre que vous donnez qui peut intéresser la masse, il faut donner du gros comique, des opérettes banales ». Quand j’ai quitté Jeumont il a pris ma place comme animateur de l’association. Il donna le genre de pièces qu’il aimait. J’appris que les ouvriers s’abstinrent totalement, et au bout de quelques mois les représentations cessèrent.
Outre le plaisir que nous éprouvions en constatant le succès de nos représentations, nous avions celui de recevoir chez nous avant et après celles-ci, les meilleurs acteurs, les meilleurs comédiens. Ce ne fut pas sans éveiller bien des jalousies mais les acteurs avaient pris l’habitude de dire : « c’est chez Monsieur Lafargue que nous voulons aller et dans aucune autre maison ».

LEAD Technologies Inc. V1.01

Quand nous allions à la Comédie Française ou chez les Pitoeff ou au Théâtre du Parc à Bruxelles, nous allions voir nos amis acteurs dans leurs loges. Ils nous faisaient toujours un accueil des plus chaleureux.
Pour nous, ce furent pendant dix ans, de grandes satisfactions, des occasions de nous faire des amis des plus cultivés, des plus intéressants alors que dans la vallée de la Sambre, nous n’avons pu, sauf deux ou trois exceptions, trouver des relations valables.

(rédigé en 1966, transcrit par Daniel Lafargue)

  1. « les Belges » désigne ici le groupe Empain. []

Retour à l’usine (1915)

Un extrait des mémoires de mon arrière grand-père, Jean Lafargue (1884-1974). Blessé, il est démobilisé très tôt et reprend son métier d’ingénieur.

Avant la guerre, l’armée française achetait aux Allemands les magnétos d’allumage, indispensables au fonctionnement des moteurs à essence de cette époque. Au bout de trois mois de guerre, elle se rendit compte qu’il était anormal de faire venir ses magnétos d’Allemagne et de se faire livrer par l’ennemi – par l’intermédiaire des USA -, des machines indispensables aux avions et aux autos, c’est à dire à la continuation de la guerre. Une société devait donc être créée sous la présidence de Louis Renault, avec Panhard, Berliot, Peugeot etc… comme administrateurs pour fabriquer des magnétos en utilisant les brevets allemands de la maison Bosch. Cette société décida, avec l’accord de l’armée, de construire dans ce but une usine à Issy les Moulineaux. C’est à cette usine que je fus affecté en ce début de 1915.

(image piquée ici : http://www.historim.fr/2011/10/dirigeables-sur-la-plaine-dissy.html)

Je trouvai là un administrateur délégué, Dutrieux, très sympathique malgré une certaine rudesse, protestant rigide, intelligent, travailleur, prenant son rôle de chef très au sérieux, mais foncièrement bon et désireux d’être toujours juste; je fus nommé adjoint au directeur des travaux, Charpentier, un polytechnicien très fin, très spirituel, très français, alors que Dutrieux était luxembourgeois. Charpentier avait été mobilisé à la SEV1, ou bien détaché de la Thomson dont il était un des ingénieurs en chef chargé des constructions de centrales électriques. Mon entente avec Charpentier fut immédiate et complète, mon aîné d’une dizaine d’années, il me traitait en camarade. Hélas un jour, alors que j’étais là depuis deux mois à peine, il reçut l’ordre impératif du grand état-major de reprendre son uniforme de commandant de réserve et d’organiser le service des canons sur rail; Dutrieux à l’annonce de cet ordre fut furieux, il partit au ministère pour faire annuler cet ordre en faisant valoir l’importance des usines SEV pour la défense nationale; malgré son autorité qui était grande, il ne put obtenir aucun changement. Il revint désespéré, mais Charpentier lui dit: ne vous désolez pas, Lafargue vous reste et tout ira très bien. Le lendemain Charpentier partit pour le front, je ne devais plus le revoir; il succomba lentement aux graves blessures d’un obus. Ce fut pour moi une grande tristesse.

Les ateliers de la Société pour équipement électrique des véhicules à Issy-les-Moulineaux, image volée à l’excellent fonds d’archives La Contemporaine (photo que j’ai pris la liberté de recadrer et dont j’ai modifié la teinte)

Seul désormais je dirigeais les travaux. Dès que le premier bâtiment des travaux fut achevé, je procédai à l’installation des machines-outils qui arrivaient des USA. Je vis à cette occasion pour la première fois Louis Renault qui était président du conseil d’administration. Renault était très laid, très désagréable, hargneux; en visitant le bâtiment il fit quelques observations brutalement, j’y répondis calmement par une fin de non recevoir que je justifiai. Par la suite je le vis à trois reprises, toujours aussi hargneux. Il me détestait car il était très orgueilleux, et en plusieurs occasions j’avais choqué son orgueil : une fois, ayant à faire construire un bâtiment identique à celui qu’il faisait construire dans ses usines, j’obtins un prix inférieur de 10% a celui qu’il avait accepté, or l’entrepreneur était le même, celui-ci, interrogé par moi, me dit que dans ses devis pour Renault il tenait compte du temps perdu par suite des tracasseries, des fantaisies, des mauvaises humeurs de Renault ! Une autre fois un bâtiment, toujours du même type, s’écroula, ensevelissant une trentaine d’hommes: les planchers, sur ordre de Renault, avaient été surchargés exagérément. Renault fut blessé dans son orgueil; une étude faite à la SEV pour savoir si un tel accident n’était pas à craindre montra que je veillais à ce que toute surcharge était quasi impossible.

Les ateliers de la Société pour équipement électrique des véhicules à Issy-les-Moulineaux, image volée à l’excellent fonds d’archives La Contemporaine (photo que j’ai pris la liberté de recadrer et dont j’ai modifié la teinte)

Je fis bâtir deux autres bâtiments en ciment armé à quatre étages, puis des halles métalliques, une menuiserie, une usine pour faire des bougies de moteur, une autre pour faire du caoutchouc comprimé. Tout en dirigeant les travaux après avoir fait les projets, cahiers de charges etc., j’eus à organiser et à diriger un suivi d’approvisionnements. Les suivis prenaient de plus en plus de temps, je fus bientôt surchargé. Dutrieux trouva un ingénieur de Centrale pour s’occuper des travaux, et de l’entretien, tandis que je m’occupais des approvisionnements, suivis devenus très importants par suite du nombre d’ouvriers toujours en augmentation (il atteignit 1500) et du fait que les usines travaillaient jour et nuit. Au bout de quelques semaines, l’ingénieur fut renvoyé brusquement, il venait de construire un garage dans lequel les voitures ne pouvaient pas entrer ! Dutrieux me demanda de reprendre provisoirement la direction des travaux. Je constatai alors que nombre d’erreurs graves avaient été commis par mon remplaçant. A nouveau j’étais surchargé et Dutrieux craignait que ma santé ne puisse tenir à ce régime. Il chercha un autre ingénieur et vint un jour triomphant en disant: j’ai trouvé l’homme qu’il fallait, il revient des USA où il a organisé des usines, il s’occupera des approvisionnements. L’individu arriva, 35 ans, l’air très fat, très prétentieux. Il plaisanta mon organisation, demanda 30 employés (j’en avais 10), des grands bureaux, etc… Je fis les installations nécessaires et laissai là les approvisionnements. Cependant quelques semaines plus tard, des bruits commencèrent à circuler au sujet de ceux-ci. Le chef d’atelier vint à moi et me dit : Monsieur Lafargue, il faut que vous repreniez le suivi de l’approvisionnement, les magasins se vident, rien ne rentre, 90% de ce qu’a commandé votre successeur est refusé à l’arrivée. Je lui répondis que je ne pouvais rien y faire. Mais quelques jours après, Dutrieux, épouvanté, me demanda de reprendre d’urgence la direction des approvisionnements, il venait de renvoyer le fameux organisateur, les magasins ne disposaient plus que de matériel pour une semaine de travail ! C’était d’autant plus grave que mon successeur avait laissé tomber mes fournisseurs, il me fallait les reprendre en mains. Tout s’arrangea heureusement, un peu plus tard un brave garçon sans prétentions fut engagé, celui-ci fit directement tout ce que je lui dis, et le suivi fonctionna sans causer d’autres craintes.

(rédigé en 1966, transcrit par Daniel Lafargue)

  1. Société pour équipement électrique des véhicules. []

On va vous rappeler !

(le téléphone sonne)
« — Bonjour monsieur je m’appelle Stéphane, du service de nettoyage des vitres, est-ce que vous nettoyez vous-mêmes vos vitres ?
— Oui, je vous remercie mais je ne suis pas intéressé, je vous souhaite une bonne journée. »
(je raccroche)
(le téléphone sonne à nouveau presque aussitôt)
« — Bonjour monsieur…
— Vous m’avez déjà appelé !
— Oui, vous m’avez raccroché au nez !
—Tout à fait, et je recommence car je ne suis pas intéressé.
(élevant un peu la voix, sur un ton d’avertissement que j’ai senti presque menaçant) On va vous rappeler ! »
(je raccroche)
(j’attends)
(rien pour l’instant)

Je le voyais déjà en haut de l’affiche

Le gars devait avoir la quarantaine, et une dégaine de rescapé des années 1970, avec moustache, cheveux longs, jean’s fatigué, bottes et guitare.
On était en 1985. Il est entré dans le métro, dans une station aérienne de la ligne Charles-de-Gaulle-Nation-Sud. La Motte-Piquet, peut-être. Je ne sais plus.
Il a commencé à chanter.
Il nous parlait d’un temps que les moins de vingt ans ne pouvaient pas connaître, ce temps où Montmartre accrochait ses lilas jusque sous les fenêtres. Une belle histoire, lui qui passait des nuits à son chevalet à retoucher le galbe d’un sein, elle qui posait nue, ils crevaient de faim mais hé, ils avaient l’amour, et au matin, ils s’asseyaient enfin devant un café-crème.
Fallait-il qu’ils s’aiment et qu’ils aiment la vie !

Rien à voir mais la photo est d’époque.

J’ai trouvé cette chanson merveilleuse, incroyablement bien écrite, émouvante, nostalgique, forte. Moi aussi je trouvais qu’aujourd’hui Montmartre semblait triste avec ses lilas morts, ses touristes et ses junkies.
Quand ce chanteur de métro, un gars tout simple ma foi, a fini de chanter, je suis allé lui donner une pièce : dix francs.  C’est ce que j’avais sur moi, et ça me coûtait vraiment, je me privais de mes gauloises et de mon repas de midi, mais je n’avais pas de monnaie et j’avais vraiment aimé sa chanson.
Longtemps j’ai espéré le revoir, pour lui dire qu’il avait assez usé ses bottes dans le métro, pour essayer de le convaincre d’aller tenter sa chance auprès des maisons de disques.

Les jeunes sont de plus en plus bêtes

Comme ça, sans raison, j’ai allumé la télévision. C’était le journal de vingt heures sur TF1, et le sujet était la baisse du quotient intellectuel : allons-nous vers Idiocracy ? (cité  au cours du documentaire).

Un constat : les gens très intelligents vont siroter des jus de fruit dans des bars vides.

Le sujet s’ouvre sur une conversation de membres du club Mensa (le club des gens qui ont un QI supérieur à 130 et qui veulent être membres du club des gens qui ont un QI supérieur à 130).
On commence par nous dire qu’ils parlent tous en même temps, très vite, que c’est normal si on se sent perdus, nous les simples spectateurs de TF1. Pourtant leur conversation ressemble surtout à une conversation, et si elle n’est pas intelligible c’est sans doute avant tout parce que la voix off couvre les voix. Les membres du club expliquent qu’avec eux tout va très vite, qu’ils ont une pensée très très divergente, que ça fuse dans tous les sens.
À ce stade, je crois, le spectateur est déjà écrasé : ça a l’air bien fatiguant, d’être plus intelligent que la moyenne. On ne se sent pas tellement concerné, donc, lorsque la séquence est conclue par cette question : le club Mensa parviendra-t-il toujours à recruter dans le futur ?

C’est le moment de demander à des gens qui travaillent en blouse blanche, à des chercheurs et à des universitaires, en commençant par ceux qui vont nous donner un petit frisson d’angoisse en nous expliquant que les perturbateurs endocriniens qui sont partout agissent sur le développement des neurones et sont susceptibles de l’altérer. Les schémas nous rassurent cependant immédiatement : on voit le ventre d’une femme enceinte, on voit un enfant, mais pas d’adultes en âge de regarder le JT de TF1 : la baisse des capacités intellectuelles, c’est les jeunes, hé, c’est pas nous !

On se sent encore plus rassuré lorsqu’une nouvelle brochette de savants, spécialisés dans la science de l’évaluation du quotient intellectuel, cette fois, nous explique qu’en fait ce n’est pas tant qu’on s’abêtisse, le problème, c’est plutôt qu’on plafonne : de même que les populations cessent de grandir dans les pays développés, l’intelligence cesse de progresser, mais le potentiel de notre cerveau reste le même et n’a d’ailleurs pas varié depuis le paléolithique.
Ouf !

«— Bon maintenant est-ce que vous pouvez vous mettre comme ça, une fesse sur la table, pour montrer un écran à cette demoiselle en faisant semblant de lui expliquer un truc ?
— mais je dois lui expliquer quoi ?
— vous inquiétez pas, dites n’importe quoi, ça sera couvert par le commentaire, mettez juste votre doigt sur l’écran »

Arrive le moment de la conclusion du sujet :

« Trop d’écrans, moins d’éducation, un environnement dégradé auront-ils raison de notre intelligence ? Impossible à dire aujourd’hui mais pas question de baisser la garde, bien au contraire. »

On ne sait pas trop ce que la dame entend par « pas question de baisser la garde » (au moment où elle dit ça on voit un jeune chercheur manipuler une pipette…).
On se demande d’où sortent « trop d’écrans » et « moins d’éducation », car s’il s’est trouvé des scientifiques pour évoquer les problèmes environnementaux comme l’exposition aux perturbateurs endocriniens, aucun n’a parlé ni des écrans, ni d’un manque d’éducation, mais comme c’est ce que les auteurs du sujet et/ou ses téléspectateurs veulent entendre, eh bien on l’évoque, sous forme pseudo-interrogative.
Ah ben oui dis donc ça doit être ça, les jeunes d’aujourd’hui passent leur vie sur des écrans et à l’école on leur apprends plus les départements, ou peut-être que si mais on leur apprend pas bien, avec cette méthode globale et Wikipédia et les calculatrices et la réforme de l’orthographe et tout et tout.

Il est bien entendu que par « trop d’écrans », on ne parle pas de la télévision, comme l’écran que le spectateur est en train de regarder, mais des smartphones et des tablettes. Sur des smartphones, on voit rapidement le jeu 2048 et puis Facebook. Sur la tablette, le logiciel Scratch, qui sert à enseigner les fondamentaux de la programmation informatique aux enfants notamment.

Nous voilà complètement rassurés : ce sont les jeunes générations qui sont bêtes, et même leur intelligence, tout ce qui nous dépasse, comme la manipulation des réseaux sociaux, les jeux incompréhensibles ou la programmation, rend stupide.

Un peu plus tard dans le même journal télévisé, on nous montre des recherches sur la croissance des plantes dans des fermes aquatiques. Chaque plant de fraises se trouve sous un dôme qui coûte dix mille euros, mais il pousse quatre fois plus rapidement, alors c’est peut-être la solution à la démographie galopante puisque, nous dit-on, en 2050 (année que n’atteindront pas tous les spectateurs actuels de TF1) il faudra nourrir neuf milliards d’êtres humains.

Ouf ! Encore sauvés, quoi, les problèmes des jeunes du futur sont presque déjà résolus. À se demander, quand même, si la crise de l’intelligence n’est pas liée au fait que le journal télévisé prend parfois un peu les gens pour des idiots.