En kiosque cette semaine

Je sais ce qu’on peut me dire : de quoi je me mêle ?

Comment ça s’est passé ? Est-ce qu’il a découvert en même temps que nous sa tronche en plan rapproché sur la couverture, ou est-ce qu’il a eu son mot à dire, est-ce qu’il s’est assis autour d’une table avec des représentants de sa maison de disques pour choisir la meilleure photo ? Tout est possible, avec la presse. La seule chose certaine, c’est que la dernière fois qu’il a fait la couverture du magazine, visage en très gros plan, sourire timide et yeux de cocker malicieux, les ventes avaient battu des records, et on peut légitimement supposer que si la direction du journal a imposé cette image contre l’avis des journalistes de sa rédaction et au risque de provoquer un vrai malaise chez ces derniers, c’est en pensant aux ventes à venir.
Sur la photo de 2013, le gars semblait dire : « on a passé de bons moments, tu te rappelles ? Je peux revenir ? Je vais beaucoup mieux, tu sais ». Celle de 2017, prise comme une suite, semble dire « je suis fatigué, maintenant, ouvre cette porte, j’ai compris la leçon ! ».  Pathétique.
En 2021 est-ce qu’il se montrera en colère, un peu menaçant, avec l’air de dire que la plaisanterie a suffisamment duré ?
Geste d’humeur, acte manqué ou buzz orchestré, un employé du magazine a tweeté la couverture de la semaine en primeur, en y ajoutant une phrase que le chanteur n’a pas dite mais que la photographie semble signifier : « Dans toute cette affaire, la vraie victime, c’est moi… ». Le tweet, officiellement posté par accident, a été supprimé presqu’aussitôt.

Pas envie de voir sa tronche

La justice est passée, la peine est purgée. On dit que le gars « a payé sa dette », mais la bonne formule devrait être qu’il est « en règle administrativement ». Grand bien lui fasse. À présent, il doit gagner le pardon des autres. Mon fond chrétien — il faut bien que ça serve à quelque chose — me pousse à souscrire à la mythologie de la rédemption, mais sortir un disque pour donner aux Anglais des leçons à deux sous sur le Brexit, ça semble plutôt indécent et décalé qu’autre chose. Pour l’instant et pour longtemps, peut-être pour toujours, rien de ce que le chanteur pourra chanter ou dire ne me sera supportable. Pourtant je comprends bien qu’il n’a pas tellement le choix, il est chansonnier, c’est son métier, son talent, il doit avoir du mal à imaginer quoi faire d’autre. Si on me demande mon avis, je proposerais qu’il devienne pompiste en Alaska ou gardien de phare sur l’île Clipperton. Ou au moins, tant qu’à rester musicien, qu’il passe en coulisses, qu’il évite d’exposer son visage ou sa personne. Il pourrait par exemple écrire pour Michel Sardou, qui fait peut-être des chansons de con de droite sexiste mais qui au moins n’a pas la fin de l’existence de quelqu’un sur la conscience. Mais ça ne se passera pas, Sardou ayant eu la sagesse, lui, de prendre sa retraite.
Je n’éprouve pas de haine envers l’assassin de Marie Trintignant — quoique, en spectateur, j’aimais beaucoup cette dernière, sa voix grave, son œil un peu éteint, au point de redouter de revoir des films où elle apparaît —, je n’aurais aucune légitimité à éprouver un tel sentiment, mais les tentatives de come-back du chanteur provoquent chez moi une puissante et irrépressible bouffée d’irritation, parce que son envie de faire comme si tout était derrière lui me laisse la désagréable impression qu’il a été le premier à se pardonner, à s’absoudre, à vouloir effacer le passé, alors qu’il aurait dû être le dernier à le faire.

Le démon de la généalogie

« Abri de Piscine » m’envoie un e-mail, et mon premier réflexe est de me demander quel co-utilisateur de site de généalogie m’écrit. Eh oui, « de Piscine », ça ne sonne pas comme de la grande noblesse, mais il y a une particule, et la généalogie, c’est particuleux. Depuis que je suis inscrit sur des sites de ce genre, je reçois des e-mails de cousins lointains qui m’annoncent la publication d’un livre sur une branche de leur famille ou me demandent quoi penser de tel ou tel document.
Quand samedi mon charcutier m’a donné le choix entre le jambon de Savoie et le jambon d’Auvergne, j’ai ressenti une familiarité, au sens étymologique du mot : j’ai eu l’impression qu’on me parlait de ma propre famille, puisqu’il s’y trouve, lointainement, des comtes de Savoie et des comtes Auvergne.

Ma base de donnée d’ancêtres et de cousins contient deux milliers d’individus, et j’essaie de réaliser avec Processing un programme pour les représenter de manière intéressante. Pour l’instant, ça ne fonctionne pas très bien.

Depuis quelques semaines, d’abord mollement puis de manière soutenue et dernièrement déraisonnablement obsessionnelle, je me suis retrouvé possédé par le démon de la généalogie. Ça a commencé avec la mort de mon grand-père, qui m’a fait songer à la mort en général — mon grand-père est mort centenaire et j’approche la moitié de cet âge — et m’a poussé à relire les mémoires de mes arrière-grands parents paternels, qui m’a amené à la surprenante découverte du fait que l’acteur Daniel Craig et moi-même partageons de nombreux ancêtres — notre dernier ancêtre commun étant John Ezechiel Chamier, au XVIIIe siècle. J’ai au passage découvert l’existence de nombreux autres cousins et cousines hauts en couleur dans cette branche de huguenots émigrés en Angleterre et en Australasie, comme l’ingénieur et écrivain Néo-Zélandais George Chamier ou encore le pilote de la RAF Adrian Chamier et son épouse Edwina.

Adrian Chamier est un lointain cousin (descendant à la 4e génération d’un de mes ancêtres à la 6e génération. Edwina, son épouse, cousine par alliance, donc, est venue, jeune adulte, de son Canada natal pour devenir infirmière dans les tranchées en France pendant la grande guerre (je suis même tombé sur l’intégralité de son dossier militaire) et qui est bien plus tard devenue championne olympique de ski, et a à ce titre été longtemps détentrice du record de l’athlète la plus âgée à avoir participé à des jeux d’hiver. Il est un peu abusif de considérer ces personnes comme de la famille, mais c’est le genre de rencontres que l’on fait avec la généalogie, et qui prennent un sens assez touchant lorsque l’on aboutit à des photographies de ce genre : ils sont morts depuis un certain temps mais on peut imaginer des choses sur eux : leurs personnalités, leurs rapports, ce que l’un a apporté à l’autre, etc.

En soulevant le voile des nombreuses bases de données généalogiques que l’on trouve en ligne1, j’ai découvert que d’autres branches de ma famille paternelle, les Fressinaud Mas-de-Feix, les Font-Réaulx et les Beineix me menait assez loin, et faisait de moi un descendant de plusieurs rois de France, de Castille ou d’Angleterre, de ducs de Normandie (dont le viking Rollon), voire d’empereurs byzantins. Bien sûr, toutes les personnes dont la famille est européenne, nord-africaine ou proche-orientale depuis plusieurs générations partage de nombreux ancêtres « récents »2. À trente générations (huit cent à mille ans) chacun de nous a 230 ancêtres, soit un milliard, et à soixante générations (un peu moins de deux mille ans), nous disposons chacun de 260 ancêtres soit plus de 1000000000000000000 personnes, ce qui est un million de fois plus que le nombre estimé des humains qui sont un jour nés sur cette planète. Autant dire qu’il y a des doublons, notre généalogie ressemble sans doute bien plus à un filet qu’à un arbre. Tous cousins, donc, plus ou moins lointainement, mais tous cousins. Si le fait est banal, il est tout de même amusant ou émouvant de parvenir à reconstituer des fils théoriquement exacts dans cette maille d’ascendants.
Après ces semaines d’exploration, j’ai la tête farcie de patronymes. Subitement, tout me semble prendre un sens différent : les gisants de la cathédrale de Rouen ou ceux de la basilique de Saint-Denis, auxquels j’ai consenti un regard distrait, sont mes quadragintisaïeux ! Cet été j’ai contemplé Orthez depuis la tour Moncade, édifiée par Gaston VII de Béarn, et j’apprends que je descends de cet homme, tout comme je descendrais (au conditionnel, car là c’est moins certain) se son ennemi Edouard 1er d’Angleterre et (avec plus de certitude, car par de bien plus nombreux rameaux), du père de ce dernier, Henri III Plantagenêt. Et la prochaine fois que j’arpenterais les « bulles » du festival international de la bande dessinée, je me sentirai un peu V.I.P. puisqu’Isabelle d’Angoulême est mon ancêtre par soixante-et-onze branches issues des enfants qu’elle a eu avec l’un ou l’autre de ses deux époux, à vingt et quelques (selon la branche, justement) générations (ci-dessous un extrait).

J’aime bien regarder la base de données Roglo me fascine particulièrement, car elle fait remonter la généalogie du grand-père de ma grand-mère paternelle à soixante-cinq générations, jusqu’à des rois Wisigoths, Parthes ou Perses du troisième siècle de l’ère commune, et même quelques empereurs romains d’occident et d’orient ! Ce serait formidable et extravagant si je n’arrivais pas aux mêmes ancêtres du côté de la mère de cette même grand-mère, ou encore du côté de mon grand-père paternel. En fait, en regardant la généalogie de bien d’autres gens, je constate qu’une fois mis sur les rails de familles aristocratiques documentées depuis quelques siècles, on aboutit toujours aux mêmes lointains ancêtres. Tous cousins, ça se confirme. J’ai cherché quelques noms au hasard : Honoré de Balzac ? cousin ! Armand Jean de Richelieu ? cousin ! Bertrand Du Guesclin ? Vingitisaïeul. Je suis même descendant d’Oldéric-Manfred de Turin, marquis de Suse, ce qui ne nous dit pas grand chose, mais qui est surtout cousin germain d’Hardouin d’Ivrée, éphémère roi d’Italie dont je ne connais l’existence que parce qu’il a donné son nom aux cartes Arduino, inventées dans l’école de design (elle aussi éphémère) d’Ivrea.
Curieusement, je n’ai réussi à établir aucune parenté, même lointaine, avec des gens célèbres portant le même patronyme que moi, tels le dramaturge Édouard Lafargue ou le socialiste Paul Lafargue3

Tout ça est distrayant mais si l’on regarde les choses en détail, on constate que de nombreuses filiations sont difficiles à établir avec certitude. L’enregistrement de l’État-civil n’est devenu systématique qu’au seizième siècle, sous François premier, et reste bien incomplet. Avant cette époque, ce sont surtout les gens ayant eu un peu de biens (et donc des procès, des héritages et autres actes juridiques) dont on retrouve la trace, et plus on remonte, plus il faut appartenir à de grandes maisons, éventuellement royales, pour que des documents soient disponibles. Descendu au premier millénaire, il n’est pas rare que les personnes citées ne soient connues que par une vague mention, un indice, sans qu’on puisse être certain de l’identité de leurs parents, sans savoir si on ne les confond pas avec des homonymes, etc. À ce stade là, à moins d’appartenir à une lignée royale (et encore, certaines sont bien obscures), les archives n’existent plus vraiment, et les personnages identifiés sont de plus en plus souvent des hypothèses d’historien : untel pourrait être le fils de… pourrait être le seigneur de… qui a participé à telle bataille… C’est peut-être ce qui est le plus intéressant avec la généalogie, même pratiquée de manière très amateure, comme je le fais : on constate progressivement la disparition des sources et la fragilité des certitudes.
Une chose me frappe : si les dates de naissance des ancêtres un peu lointains sont souvent estimées plus que connues, les dates de décès sont souvent plus certaines, de même que les dates d’épousailles, c’est à dire les deux moments de l’existence où l’argent entre en ligne de compte pour les autres : alliances entre familles et succession. Bien entendu, c’est la lignée des aînés mâles qui est généralement la mieux documentée, puisque ça a longtemps été celle qui hérite, mais on trouve aussi beaucoup de documents signés par des femmes… pour renoncer à leur héritage au profit de leur frère.

À titre plus personnel, je suis époustouflé par la sédentarité d’une grande partie de mon ascendance : nombre de mes ancêtres d’il y a cinq siècles vivaient dans le rayon de vingt kilomètres où se situe le village où certains de mes cousins produisent actuellement leur fromage4, et où je possède (plutôt symboliquement, car je ne dispose pas de titre de propriété), avec eux une fraction de forêt. Cette sédentarité est certainement une illusion : ce sont les ancêtres les plus sédentaires qui, du fait même de leur sédentarité, sont les mieux documentés.
Ma famille française — le côté de mon père, puisque ma mère est norvégienne —, est en tout cas issue de la Creuse, de la Haute-Vienne et de Charente. Entre autres villes qui reviennent souvent, je note La Jonchère-Saint-Maurice, Sauviat-sur-Vige, Confolens, Saint-Junien (où se trouve le caveau familial), Saint-Yiriex, Oradour, Limoges, Angoulême.  Mon nom de famille vient quant à lui plutôt de Gironde, et notamment de Bègles. Ma famille huguenote, du côté de la mère de mon grand-père paternel, les Chamier, est originaire du Gard, de la Drôme et de l’Ardèche — mais a fini par émigrer en Angleterre puis dans ses lointaines colonies, notamment à Madras, Sydney et Auckland.

Le site Roglo fait remonter la généalogie d’un de mes arrière-arrière grands parents jusqu’à soixante-cinq génération. Ça semble un peu abusif de prétendre pouvoir faire remonter une lignée jusque là, du fait de l’absence de documents fiables. Et je ne parle que de lignée « légale », car pour ce qui est de la filiation biologique réelle, les incertitudes sont, forcément, très nombreuses.

S’il semble que tous les gens qui peuvent remonter leur généalogie sur cinq siècles puissent finir par se découvrir descendants du roi Wisigoth Alaric, beaucoup voient leur arbre généalogique s’arrêter bien tôt. Mais ça va changer, car le progrès de la numérisation des archives, de la mise à disposition en ligne de bases de données géantes et, enfin, les progrès (et surtout la baisse du coût) de l’identification génétique vont continuer de bouleverser ce domaine, et si vous ne pouvez pas établir aujourd’hui votre cousinage plus ou moins distant avec Conan Meriadec, avec Attila, avec Wu Zetian ou avec Njinga du Ndongo, vous le pourrez sans doute bientôt. En tout cas qu’on le sache ou non, qu’on choisisse sa légende ou qu’on amasse des documents sérieux, on vient toujours de quelque part.

  1. Une des bases de données qui m’amuse le plus est celle de Capedia, le site… des descendants d’Hugues Capet. Elle contient 700 000 individus. []
  2. Si l’on est issu d’Afrique subsaharienne, les contacts avec les populations du reste du monde ont été anecdotiques passée la désertification du Sahara, il y a cinq millénaires, et de la même manière, les populations pré-colombiennes des Amériques ou les aborigènes d’Australie ont vécu dans une certaine autarcie pendant des millénaires — ce qui, au passage, n’est pas grand chose au regard de l’âge de l’espèce humaine, dont l’homogénéité génétique est notoirement élevée. []
  3. Au hasard de mes recherches je suis tombé sur un paquet de lettres d’un Lafargue, négociant en vins bordelais, lui non plus sans rapport (a priori) qui raconte ses problèmes d’argent et les soucis que lui donnent les corsaires. []
  4. Le fromage en question est une tome nommée Le Joncheix. Je le recommande. []

La mort aux trousses

Je sors du bus au croisement de deux grandes routes dépouillées de vie dont les plaques de numérotation sont inscrites en milliers, comme en Amérique du Nord. Je suis dans La Mort aux trousses, mais il n’y aura pas de champ de maïs où se cacher. Je pense aussi aux limites des décors de certains jeux vidéo, là où les concepteurs ne se cassent plus trop la tête à faire joli ou compliqué, la fin du monde, littéralement. Je cherche le centre de gestion de la fonction publique territoriale à Bois-Guillaume, au dessus de Rouen, où on m’a convoqué afin qu’un jury me soumette à la question pour déterminer si oui ou non je mérite d’être titularisé. De devenir fonctionnaire1. Je finis par tomber sur un discret bâtiment gris : c’est là. J’ai dix minutes d’avance, je me présente, on raye mon nom sur une liste, je patiente. Ceux qui vont me recevoir ont un peu de retard. B*, excellente collègue, sort d’une salle : son audition à elle est terminée. On se salue rapidement, sans même se demander comment se sont passées les vacances. Elle me dit qu’on lui a posé des questions inattendues sur la fonction publique : « toi tu sauras répondre » — « euh non c’est pas sûr ». Le moment n’est pas exactement gênant, mais il y a une ombre : nous sommes en concurrence, le nombre de postes est inférieur au nombre de concurrents. Je suis en compétition avec des collègues, des amis, la situation n’est pas très confortable : comment est-ce qu’on se regardera lorsque l’un ou l’une sera fonctionnaire et que ses collègues resteront contractuels ? Nous ferons toujours le même métier, mais certains verront leur salaire augmenter, et les autres non — puisque c’est de ça qu’il s’agit.

J’ai postulé parce que je savais qu’il n’y aurait pas d’occasion pour le faire avant bien longtemps, mais je l’ai aussitôt regretté : après tout mes amies B* ou V* me semblent le mériter ce succès plus que moi, elles sont dévouées et consciencieuses, et puis elles ont des enfants jeunes tandis que les miens sont tous adultes. Je ne sais pas qui sont les autres collègues en concurrence, mais il y en a sûrement plein qui méritent cette place mieux que moi, ne serait-ce que pour leur ancienneté. J’aurais dû renoncer. Un homme sort de la salle, demande à voir ma convocation et ma pièce d’identité, c’est mon tour.

Dans la salle, deux hommes que je ne connais pas et S*, le directeur administratif et financier de l’école. Face à ce jury détendu (après moi, la journée terminait, je crois) j’ai tenté d’être le moins crédible possible. J’ai fait preuve d’une méconnaissance quasi-exhaustive des institutions territoriales, du grade pour lequel je prétendais être titularisé et des enjeux juridiques afférents, et j’ai même raconté que les fonctionnaires du ministère où j’ai effectué mon service national m’avaient collé le cafard au point que je m’étais promis de ne jamais finir aussi mal qu’eux : « je ne serai jamais fonctionnaire ». C’est ce que je m’étais dit à l’époque. Et c’est vrai, ces gens m’avaient terrifié. C’étaient sans doute de bons fonctionnaires, selon les règles de l’administrations : ils connaissaient leurs droits et leurs devoirs sur le bout des ongles, savaient passer les concours, savaient calculer leurs congés, savaient combien de jours chaque année ils auraient le droit d’être malades (c’est un poncif, mais c’est vrai : ces jours, ils les prenaient sans faute et les considéraient comme une forme de congés payés), savaient réclamer tel ou tel avantage et pouvaient menacer de faire grève parce qu’un d’eux changeait d’étage. De bons fonctionnaires, mais des agents dysfonctionnants qui n’avaient aucune idée de leur mission, du but de leur journée, et qui s’en moquaient. Ils étaient sympathiques, bien sûr, mais ils ne savaient pas pourquoi ils se levaient le matin, et c’est une idée qui me fait horreur. Avec le temps, en en fréquentant d’autres administrations mais aussi des sociétés privées, je me dis que n’est pas leur statut fonctionnaire qui était le problème, c’était surtout la perte de contact avec la raison d’être de leur métier2 et leur absence de vision d’ensemble et de capacité à influer positivement sur quoi que ce soit. Travailler pour une école d’art est bien différent et je ne pense pas que la mentalité des enseignants diffère selon leur statut. L’emploi est plutôt gratifiant : on accompagne des projets, des vies, des œuvres à venir, un potentiel, on essaie d’ouvrir, de motiver, ou au moins de ne pas entraver, et on apprend beaucoup chaque jour. On ne perd (généralement) pas pied parce que l’école d’art est une institution à taille humaine, où on sait à peu près qui fait quoi et pourquoi, qu’elle s’inscrit dans une longue tradition historique3 et qu’on sait (ou en tout cas, qu’on croit, et c’est l’essentiel) que l’on aura une action sur le monde ou, au moins, que l’on s’inscrit dans quelque chose de grand et d’intéressant.

La demi-heure s’est bien passée. J’ai fait mon possible pour sembler incompétent et je-m’en-fichiste, puisque’il serait justice que ce ne soit pas moi, mais les bonnes personnes qui obtiennent cette titularisation — laquelle, au fond, ne m’intéresse que pour une assez piteuse question d’argent (raison qui fait que je m’imagine mal refuser la titularisation si, malgré tous mes efforts pour la repousser, elle me tombait dessus). Mais mon côté honnête et sympathique m’a joué plus d’un tour par le passé, rien ne dit que je sois parvenu à échouer. Tant que l’avis ne tombe pas, je peux savourer l’indécision entre deux déceptions un peu amères.

  1. J’enseigne dans le public depuis 1995 à l’Université, depuis 1997 en école d’art et depuis 2006 dans mon actuelle école d’art. Pourtant je n’ai jusqu’ici rien fait pour devenir fonctionnaire. Ironiquement, quand quelqu’un veut m’insulter sur Twitter ou en commentaires de blogs, « fonctionnaire » est souvent le gros mot employé. []
  2. À la décharge de ces gens, le jeu de la mobilité dans le ministère les avait fait aboutir à des emplois pour lesquels ils étaient totalement incompétents et qui ne les intéressaient pas. Cela arrive parfois par punition (« placard »), mais parfois aussi par promotion, car l’évolution de carrière (dans le privé comme dans le public, souvent) prend souvent une pente vaseuse : certaines personnes ne sont absolument pas capables d’encadrer d’autres personnes (moins qu’une affaire de domination, ça réclame souvent de savoir déléguer et d’avoir une bonne compréhension de ce qu’on peut attendre des autres) mais se retrouvent à le faire car c’est l’unique forme de promotion qu’on leur propose. Dans le cas de mes collègues, ce n’était ni une punition ni une promotion, je pense, il fallait juste leur trouver un emploi qui corresponde à leur catégorie, et c’est ainsi qu’on pouvait passer du métier d’agent administratif ou de menuisier à celui de réparateur informatique… []
  3. Mon école, plutôt jeune, a été fondée il y a plus de deux siècles. []

Le jour où j’ai mangé pour vraiment très très cher

J’ai toujours rêvé de manger de la cuisine de grand chef, mais je n’ai jamais osé pousser la porte d’un restaurant étoilé car je sais que je supporterais mal que le plaisir du plat ne soit pas proportionné au prix. Certaines personnes aiment le luxe pour lui-même, mais moi pas du tout, je suis plutôt pingre. Manger pour soixante euros, un jour de cette vie, pourquoi pas, mais il faudra alors que ce que je goûte soit trois fois meilleur que ce que je mange habituellement pour vingt euros. Le jour où je mangerai pour cher, il faudra que ça soit inoubliable.
Enfin c’est ainsi que je voyais les choses jusque récemment.

Quand je suis seul le soir au Havre, je dîne souvent dans la taverne Paillette, une institution de la ville, puisque cette brasserie a été ouverte en 1596. On dit qu’Henri IV y a bu une choppe, mais je ne pense pas que ça soit prouvé. Enfin ce qui est certain c’est que l’ouverture du lieu est contemporaine de son règne.
Quand j’y vais, je mange toujours la même chose : une choucroute paysanne (que j’apprécie car elle contient du boudin noir) à environ douze euros, une bière Paillette (assez légère pour que j’en prenne une pinte, ce qui nous amène dans les huit euros), et un café. Tout ça est vraiment très bon, de la cuisine de brasserie sans sophistication et sans mauvaises surprises. Et le ticket de caisse est honnête.

Choucroute paysanne partiellement mangée, le lundi 20 juin 2016, accompagnée d’une bière Paillette (Reconstitution)

Enfin c’est ce que je me disais jusqu’à cette semaine. En cherchant à dater un ancien achat pour savoir s’il était toujours sous garantie, j’ai mis le nez dans mon relevé de compte de juin 2016. Et là, horreur, je tombe sur un débit par carte bleue intitulé « TAVERNE PAILLE », d’un montant de 224,40 euros. Deux-cent vingt-quatre euros !?! La personne a encaissé mon repas a visiblement tapé une fois de trop sur le 2 ou sur le 4. Sans doute sur le 4. C’est vite fait, j’imagine. Je me suis toujours demandé pourquoi cette bonne blague n’arrivait pas plus souvent.
J’ai donc payé deux-cent vingt-quatre euros au lieu de vingt-deux.

Je suis allé fouiller mon emploi du temps de l’an dernier. Le jour en question, j’étais revenu au Havre, après une semaine de diplômes, pour faire passer le lendemain un « bilan de rattrapage » à deux étudiantes qui n’auraient pas pu valider leur année sans ça. Au lieu d’arriver par le train le matin même, j’avais eu la grande idée d’être présent dès la veille. Seul en ville, sans la compagnie de collègues, j’ai dû aller comme d’habitude au restaurant, y manger ma choucroute paysanne, y boire une bière et terminer avec un café. Comment est-ce que j’ai pu ne me rendre compte qu’un an après de ce que ça m’avait coûté ? Mystère. Je devais me sentir très riche ce mois-là, car habituellement, une dépense pareille ne passe pas inaperçue.

Je vois que le lendemain, dans la brasserie de l’université, je n’ai dépensé que 8 euros 55, au lieu d’une dizaine d’euros en moyenne. C’est une économie de près d’1,5 euros. J’admets que ça ne compense pas tout à fait.

Enfin voilà, je peux dire ce que ça fait de manger pour deux-cent euros : sur le coup ça ne fait pas grand chose, c’est un peu comme d’habitude, mais un an et deux mois plus tard, ça donne des aigreurs à l’estomac.