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Le Wifi de la Gare Saint-Lazare m’annonce que je vais devoir regarder une publicité avant de m’autoriser à profiter de sa connexion. Cette connexion est mise à ma disposition par la SNCF, société dont je suis actionnaire comme tous les français, auprès de laquelle je souscris un abonnement grandes lignes annuel, un abonnement banlieue mensuel, chez qui j’ai une carte dite « Grand Voyageur », et à qui j’achète chaque année une cinquantaine d’allers-retours grande ligne.

Bref, je suis un client de la SNCF, mais non, il faut encore qu’on essaie de me rentabiliser jusqu’au bout, qu’on exploite jusqu’aux dernières miettes de mon attention : pendant que le site « cherche les prix disponibles » il me demande de patienter, et pour agrémenter mon attente, il me montre une publicité. Et ce n’est pas juste pour me distraire, car il ne me demande pas mon avis.
Ce temps d’attente n’est pas déterminé par la durée nécessaire pour interroger la base de données (on peut remarquer à d’autres moment que cette opération ne dure qu’une ou deux seconde), mais est calibré pour que j’aie le temps de lire le contenu de la publicité. Combien ça rapporte ? Sans doute une infime fraction de centime à chaque fois.

Avec la publicité qui autorise à accéder gratuitement au Wifi, ce matin, je suis tombé sur un cas plus consternant encore, mais certainement pas rare : la publicité qui empêche d’accéder à un contenu. Cette fois, la publicité est annoncée, promise, mais il ne se passe rien. J’ai éteint le wifi, je me suis reconnecté, j’ai attendu, mais rien, une page vide : tant que la publicité n’est pas passée, on m’interdit d’accéder au service, alors si pour une raison quelconque (par exemple un script codé un peu vite) la publicité ne se lance pas, je n’accède à rien ! Belle métaphore du caractère nuisible et ridicule de l’avidité.

Jour normal

Plusieurs trains avaient été annulés, je suppose, car une foule assez dense s’était agglutinée autour des panneaux d’information et chacun semblait à l’affût, prêt à rejoindre sa voie en courant dès qu’elle serait indiquée. Les hauts-parleurs ont fait l’annonce avant les écrans : « …en direction… Pontoise… votre train… voie numéro 11 ». Comme tout le monde j’ai marché d’un bon pas, presque couru, dans l’espoir d’avoir une place assise. Je suis parvenu à contourner un engorgement du troupeau en me glissant derrière un distributeur de sodas et, victoire, la voiture n’était pas encore tout à fait remplie quand j’y suis entré, j’ai donc pu m’y asseoir. Les autres fauteuils ont été occupés aussitôt. Les nouveaux arrivants ont été forcés de rester debout, de plus en plus tassés, et on en entendait demander : « vous pouvez avancer dans l’allée ? », répondre « on peut pas aller plus loin, on est déjà serrés comme des sardines », on puis râler : « les gens sont incroyables… pourraient faire un effort ».
J’ai égoïstement savouré le confort de ma place assise.
Le temps a passé et le train, prévu pour partir dans les quatre ou cinq minutes, ne se décidait pas à bouger. Ce n’est jamais très bon signe, car un train retardé finit souvent pas être annulé, je le constate un jour sur deux. Un passager qui se trouvait à côté de moi s’est levé subitement et a lutté pour quitter la voiture : « excusez-moi, pardon, pardon ». Les passagers qui se trouvaient à proximité ont échangé des regards circonspects : cet homme savait-il des choses que nous autres ne savions pas ?
Au bout de cinq nouvelles minutes j’ai perçu un frémissement, les gens qui se trouvaient près des portes ont commencé à sortir du train tandis qu’on entendait marmonner des « rhôh », des « pfff » et des « tous les jours pareil… », enfin le son caractéristique du changement forcé de train. Le mouvement s’est précipité tandis qu’une annonce nous informait que nous partirions en fait de la voie dix, sur le même quai mais juste en face. Les passagers qui étaient parvenus à trouver des places assises, comme moi, furent forcément les derniers à parvenir à s’extraire du train immobile et donc les derniers à avoir une chance d’être assis dans le train de remplacement. Ainsi les derniers seront les premiers et les premiers seront les derniers (Matthieu 20.16). Mon égoïsme des minutes précédentes a reçu cette cruelle rétribution : j’ai dû faire le trajet debout, un bras compressé contre l’épaule d’une dame et la jambe douloureusement contrainte par la roue du vélo d’une autre. Un vélo, dans un train bondé, a-t-on idée. Dix minutes de promiscuité forcée et de douleur physique, dix minutes à se vider la tête pour séparer son esprit de son corps. Dire qu’il y a des gens qui paient pour faire de la méditation ou du yoga alors qu’il suffit de prendre le train à l’heure de pointe.

Arrivé à Argenteuil, la dame au vélo est sortie du train sous les remarques : « un vélo, mais on n’a pas idée de monter avec un vélo à cette heure là ! ». Le train s’est un peu vidé et j’ai pu profiter d’un strapontin : enfin assis.
Deux hommes sont arrivés, précédés par la musique serpentine d’une clarinette tzigane frénétique, émise par un appareil hi-fi de la forme exacte d’une canette de bière. Ils titubaient dangereusement, menaçant à tout instant de renverser la bouteille de côtes-du-Rhône premier prix qu’ils s’échangeaient en parlant fort et en appelant une troisième personne apparemment située sur la plate-forme d’entresol, qui ne semblait pas vouloir suivre ses compères : « Oh Malou ! Malou ! ». L’un s’est assis sur une place libre à côté d’une femme d’une cinquantaine d’années. Elle est restée stoïque un temps alors son voisin a commencé à lui donner des coups de hanche et d’épaule faussement maladroits pour la pousser à laisser la place à son camarade. Elle a fini par céder, l’homme parlait fort, sentait fort et avait les gestes franchement brutaux de quelqu’un qui, sous l’effet de l’alcool, ne sent plus sa force. Je ne sais pas quelle langue parlaient les deux types, ce n’était pas du croate, ni du serbe ni du russe, mais j’ai reconnu suffisamment de mots pour être certain que c’était une langue des Balkans, peut-être du macédonien, peut-être du bulgare, peut-être un dialecte romani balkanique, je ne saurais dire. Je redoutais à chaque instant que le type le plus proche me tombe dessus ou m’asperge de son mauvais vin, mais je n’ai pas bougé, trop content d’être assis, et puis il ne restait plus qu’un arrêt. Enfin presque car le train a à nouveau refusé de quitter son escale, restant interminablement à quai. Deux dames ont chuchoté qu’elles n’avaient vraiment pas de chance, que c’est de pire en pire. J’ignore si elles parlaient du train ou des deux bruyants passagers.
En face d’eux se trouvait un homme visiblement originaire d’Afrique subsaharienne qui tenait sa fille endormie sur ses genoux. Il avait une coupe de cheveux flattop, comme Grace Jones ou les musiciens funk des années 1980 — ça revient à la mode. Un des deux soûlards s’est aperçu que l’enfant dormait et a décidé de couper sa musique, tentant de communique avec le père, en faisant des mimiques et des gestes évoquant le sommeil de l’enfant : « bébé… ah bébé… shhhh… bébé ! ». Et puis il a tenté d’évoquer sa propre situation familiale en se touchant la poitrine : « bébé ! Bébé !… Handicapé ! ». Pas très clair. Il a à nouveau tenté de faire venir la mystérieuse personne sur la plate-forme : « O Malou ! Malou O ! ». Ensuite il s’est fait beaucoup rire en disant à son voisin d’en face qu’il était italien : « toi, Italien ! », puis en le pointant du doigt en disant régulièrement à son camarade de beuverie : « négrou… négrou ». Cette fois, pas très difficile de comprendre le mot, j’espère juste qu’il est moins insultant dans le pays d’où viennent ces deux hommes qu’il ne l’est en France.
Mon train est arrivé. En montant sur l’entresol — c’était un train à deux étages — j’ai tenté de comprendre qui pouvait être le ou la personne nommée Malou, mais je ne l’ai pas vue.

Ça c’est un jour normal sur la ligne Paris-Pontoise. Il paraît que des grèves son programmées jusqu’à l’été, on va moins rigoler.

Migrants à Paris 8

Les étudiants en arts plastiques à Paris 8 n’auront pas profité longtemps de la rénovation de leurs locaux, car ceux-ci sont désormais occupés par des migrants, ou plutôt des exilé.e.s, selon la formule en vogue1.

Deux logiques sont à l’œuvre : une logique humaniste, qui pousse à la sympathie envers des miséreux venus d’Éthiopie, d’Érythrée, du Soudan ou de Guinée, qu’il est naturel de protéger d’un froid glacial ; une logique liée à la mission pédagogique des enseignants, puisque de nombreux cours ne peuvent avoir lieu dans ces conditions. Ces deux logiques sont légitimes, et pour trancher, il faudrait pouvoir évaluer de nombreux paramètres : solutions de logement alternatives, but visé, revendications exprimées, efficacité de l’action,… Compliqué.

Pendant une réunion de département, nous sommes montés voir l’état des salles. Dès que j’ai sorti mon appareil photo, un gaillard s’est collé derrière moi, afin, je crois, de vérifier que je ne photographiais pas de visages — c’est ce que j’ai déduit à son attitude et au fait qu’il était affiché à plusieurs endroits qu’il ne fallait prendre personne en photo. Je n’ai donc pris en photo que les murs et les objets. Les migrants eux-mêmes nous ont regardé avec des yeux inquiets : qui sont ces adultes qui débarquent en masse ?

On a discuté avec les organisateurs-non-responsables (il n’y a pas de responsables), des jeunes gens plein d’envie de sauver le monde, au point que leurs revendications vont jusqu’à l’abolition mondiale des frontières, ce qui n’entre pas vraiment dans le périmètre de compétences des enseignants en Arts plastiques à Paris 8.
Le siège des salles attire beaucoup de monde et installe une ambiance, entre débats d’idées où convergent les luttes et où chacun a la parole2, murs tapissés d’instructions (aux militants, à la presse,…) et, dans certains couloirs (sans rapport direct avec les migrants, s’il faut le préciser), des petits groupes qui traînent, entourés d’une forte odeur de hashish. Le nombre des migrants logés ne cesse d’augmenter, et hier les étudiants solidaires ont démoli une porte en tentant de « libérer » une salle qui s’est avérée contenir du matériel électrique dangereux.

Ce n’est pas hyper-solidaire d’écrire ça, mais je dois dire que je suis content que ma propre salle ne soit pas concernée — d’autant qu’elle a déjà donné, puisqu’elle a été cambriolée en début d’année.

  1. Je dois dire que je n’ai pas vu de femmes parmi les personnes que j’ai identifiées comme migrantes. []
  2. Mais certains sont plus éloquents et moins rêveurs que d’autres, je crois avoir repéré celui qui deviendra premier secrétaire du PS dans quinze ans – il y en a toujours un . []

On nous cache tout

Au restaurant, je mange seul en écoutant mes voisines parler, deux femmes de la quarantaine bien entamée, une blonde sèche et une brune un peu avachie.
La blonde est très autoritaire, elle dit beaucoup de bêtises mais son amie (et collègue) n’ose pas la contredire frontalement.
Elles boivent du vin blanc, et elles mangent un morceau de viande quelconque, de la bavette peut-être, accompagnée de gratin dauphinois.

« — Non mais ta nutritionniste c’est n’importe quoi, elle te dit qu’il faut tant de grammes de ci tant de grammes de ça…
— Elle dit pas vraiment ça, elle dit qu’il faut adapter le régime à chacun, qu’on est tous différents de toute façon.
— Non mais moi y’a des trucs qui me choquent. Par exemple elle te parle de beurre, de fromage, c’est bien gentil de doser gramme par gramme mais tout ça c’est du lait ! Et ça les grosses compagnies elles le cachent mais le lait c’est un poison, c’est pas possible ! C’est de la propagande son truc ! On n’est pas faits pour digérer le lait ! Regarde, la gamine qui est dans la classe de ta fille, qui est intolérante au lactose…
— Oui mais ça c’est bizarre parce qu’elle était pas intolérante au début de l’année, sa mère disait juste qu’elle ne digérait pas les choux-fleurs
— Ben elle est intolérante et l’instit refuse qu’elle ait un menu spécial !
— Mais justement, l’instit’ dit d’accord, mais à condition d’avoir un papier du médecin. Et la mère ne veut pas faire d’analyses !
—  Oui enfin elle connaît quand même mieux sa fille ! Non mais écoute, le lait, c’est un poison, faut pas écouter ceux qui disent le contraire. Moi j’ai complètement arrêté et j’ai plus jamais de problèmes de digestion »

Pour finir elles ont commandé chacune une crème brûlée.
J’imagine qu’elles savent bien que cela contient du lait.

Ce vieux qui m’a parlé

Je croise dans la rue un mec qui me dit bonjour en souriant, je crois à une erreur, je réponds par un autre bonjour, à peine poli, sans ralentir. Et derrière moi j’entends un incrédule « Il m’a pas reconnu ! ».
Le type avait le cheveu blanc, la barbe aussi, un visage un peu fatigué, c’était un vieux, genre cinquante ans. Comment ce vieux me connaît ?
Cent mètres plus loin, ses traits me reviennent, et sa voix, je ne connais que lui, on a été dans la même classe de la maternelle au collège.
Et ça veut sans doute dire que moi aussi je ne suis pas tout jeune.

Testament du 24 janvier 2018

Je crois que quand je suis malade, je suis insupportable. Voilà pourquoi il est plutôt bien que ça ne m’arrive pas souvent.
Ça énerve les gens quand je le dis, mais je n’aime pas tomber malade. On me répond toujours : « ben évidemment ! Qui aime tomber malade ? Tu crois qu’on fait exprès ? ». Je n’ai pas de théorie, mais je constate que certaines personnes tombent malades et ont même développé une compétence dans le domaine, savent prendre un rendez-vous chez le médecin, se mettre en arrêt, souscrivent à des complémentaires santé, enfin toutes ces choses. Moi pas du tout : comme je ne vois des médecins que quand j’ai un problème, il me semble évident qu’éviter les médecins permet de rester en meilleure santé. Ça vous semblera absurde mais ça m’a bien réussi jusqu’ici, car aujourd’hui est la première fois de ma cinquantaine d’années sur cette Terre que j’ai signifié à un de mes employeurs que je devais être arrêté. J’évite les médecins mais j’évite aussi les malades et je sais que je me montre parfois impoli et peu compatissant avec ceux qui souffrent. J’ai lu une théorie basée sur des modèles statistiques qui affirmait que depuis toujours les hypocondriaques — je suis de ceux-là — permettaient aux communautés de survivre car ils fuient le contact avec les malades, contrairement aux médecins qui fréquentent des gens plein de miasmes (avec une excuse professionnelle il est vrai). Eh oui, s’il a resté des vivants après la Peste noire du XIVe siècle ou la Grippe du début du XXe, c’est peut-être grâce à la sagacité des des gens qui ont peur de la maladie et n’essaient pas du tout d’entrer en contact avec les malades.
Je m’arrange souvent pour n’avoir des rhumes qu’entre mes journées de travail ou pendant les vacances, et il ne m’est jamais rien arrivé d’autre qu’un rhume, si ce n’est que de temps en temps, quand un truc me gratte, me pince ou me gène, je regarde Doctissimo, j’apprends que j’ai probablement un cancer incurable ou une maladie rarissime quelconque et me voilà soulagé, apaisé : il n’y rien d’autre à faire que d’attendre la mort, avec flegme, sérénité et noblesse. Ce qui est le but de la vie, entre parenthèses.

Enfin ça se passait comme ça jusqu’ici, donc.
Ce week-end, j’ai vu venir un bon gros rhume, en parfaite simultanéité avec ma moitié. Il tombe mal car la semaine s’annonçait chargée : un gros travail à finir, un jour de cours, une conférence, et un voyage à Angoulême. Le rhume s’est avéré plus méchant que prévu, peut-être une grippe. Lundi, j’ai peiné à finir la rédaction de ma conférence prévue deux jours plus tard, et je me suis couché sans trouver le sommeil. Le lendemain, toujours pas endormi, j’ai éteint mon réveil avant qu’il sonne, à 5:00, comme tous les mardis. Je me suis levé, habillé, j’ai avalé mon café et je suis parti au Havre. Peu avant Rouen, un tunnel était inondé par la crue de la Seine, alors le trajet a duré une heure de trop. J’avais mal à la tête et j’ai essayé de prendre un fervex®, mais je n’avais comme gobelet pour préparer la décoction que le sachet de poudre lui-même. J’y ai versé un peu d’eau de ma bouteille, et j’ai vite vérifié qu’il était très difficile de touiller l’intérieur d’un bête sachet de ce genre et plus encore d’en boire le contenu. Je m’en suis un peu mis partout.
En sortant du train, la tête me tournait, je grelottais, je suais, mais j’ai malgré tout réussi à marcher jusqu’à l’école, mécaniquement. Tout le monde m’a trouvé bien malade, et j’ai pu voir ce que ça faisait quand les autres vous disent « ah ben t’approches pas de moi, alors ! ». Normalement c’est moi qui dis ça.  Mes yeux me chauffaient et les sons me semblaient assourdis. On m’a dit que je m’exprimais lentement, de manière un peu incohérente et que je ne comprenais pas tout ce qu’on me disait, ce qui n’est pas loin de mon état habituel, finalement, mais cette fois, en pire. J’ai appris que d’autres dans l’école étaient dans le même état que moi et qu’ils n’étaient pas venus : « rentre chez toi ! ». J’ai écrit aux organisatrices de la conférence du lendemain pour leur dire qu’il était possible, considérant mon état, qu’on ne m’y visse pas.
À midi, j’ai juste mangé un peu de riz, sans faim, et puis j’ai fait ce qu’on m’a dit, j’ai repris le train pour Paris, la tête bourdonnante.
J’ai plutôt bien dormi une heure, puis je me suis réveillé avec à nouveau un bon mal de tête, localisé autour de l’œil droit. Même mes cheveux me faisaient mal. J’ai décidé de prendre une aspirine, mais les miennes sont effervescentes, et je n’avais toujours pas de gobelet.
Pas de gobelet ? Qu’à cela ne tienne, je ne manque jamais de papier et encore moins d’idées. J’ai donc déchiré une feuille de mon cahier afin de créer un récipient pour y dissoudre l’aspirine.
Le résultat ressemblait à ça :

Je ne l’ai finalement pas essayé, j’en ai juste fait un dessin parce ce que l’absurdité fonctionnelle de l’objet m’a fait rire. Je n’ai pas non plus tenté de mettre directement le cachet dans ma bouche car j’ai un souvenir médiocre du résultat, ayant tenté pareille manœuvre une fois. Tant pis, pas d’aspirine.

Arrivé Gare Saint-Lazare, je me rue sur la pharmacie de la salle des pas perdus pour acheter des remèdes de charlatan. Des trucs aux plantes. J’aime bien ça, ça a un goût de terre, de thym ou de sapin, ça rappelle les remèdes de sorcières que l’on prépare enfant en mélangeant de l’argile, des herbes de Provence et dieu sait quoi d’autre, et si ça ne soigne pas vraiment, au moins ça n’est pas dangereux. Puisqu’un un rhume ou une grippe ne se guérissent pas, puisqu’il faut juste attendre que ça passe, il faut bien se faire croire qu’on ne fait pas rien.
Le pharmacien a flairé le pigeon enrhumé : « ah, oui, vous avez un rhume… Ah mon pauvre… Alors tenez, donc voilà, vous prenez un cachet toutes les x heures ou x cachets deux fois par jours » (il écrit sur la boite des signes que je n’ai pas pu déchiffrer depuis) « ah vous êtes très pris, donc je vais vous ajouter des gouttes, tenez » (pas le temps de dire oui ou non, il était déjà en train d’écrire sur la boite de gouttes combien de fois je devais inonder mes narines) « oh et puis tiens, j’ajoute ce truc pour alléger la charge virale dans la région des sinus ». Je n’allais pas dire à ce brave homme de remballer ses remèdes de saltimbanque alors qu’il avait écrit des gribouillis illisibles sur chaque boite : ça ne se revend plus, une fois gribouillé, si ? Et puis il avait une blouse blanche et l’air de s’y connaître. Après tout il faut faire des études pour être pharmacien, non ?
Je savais que je me faisais rouler dans la farine, mais mes pensées étaient trop lentes, j’ai juste dit « ah quand même ! » quand le lecteur de carte bancaire m’a appris que je lui devais 44 euros. En sortant, j’essayais de calculer : 44 euros… En francs ça fait… ça fait trois-cent ? Trois cent francs ?
J’imagine le gars se frottant les mains avec satisfaction.

Peu après, dans le train qui me ramenait dans ma banlieue, perdu dans mes pensées, j’ai été réveillé par un son désagréable sorti de ma propre gorge, qui tentait d’imiter la voix de France Gall adolescente chantant Cet air-là.
« Il restera cet air-là-à-à-à-à, à jamais au fond de moi-à-à-à ». J’avais dû chanter fort car tout le wagon m’a regardé.
Arrivé chez moi, je constate que Nathalie est dans un état légèrement pire. Je me suis couché, levé, couché, levé. On a bu des grogs. Nathalie s’est méfiée de mes médicaments de bonimenteur herboriste, échaudée par un vieux dossier de tisane à l’artichaut qu’elle avait détesté. C’est ça le mariage : tu commets une erreur en 1992 et tu la paies encore en 2018 ! J’ai mangé les cachets (et finalement Nathalie aussi) en me rendant compte que, malgré les marques différentes, les deux produits ont la même composition : de l’échinacée, et puis quelques autres trucs que j’ai tous dans mon jardin. Je suis allé sur des sites de pharmacies en ligne, et j’ai constaté que le prix total de ces produits aurait dû être d’environ vingt-cinq euros. Donc si comme moi vous pensez qu’il est anormal qu’un pharmacien surfacture ses produits de vingt euros, vous saurez qu’il faut éviter les produits non-conventionnés chez le pharmacien de la salle des pas perdus de la gare Saint-Lazare. Je ne dis pas que c’est un voleur, juste que c’est le genre de commerçant français tel que le monde nous les envie depuis l’Occupation. Il a de la chance que je ne sois pas physionomiste, parce qu’un jour ou l’autre, je ne serai plus enrhumé.
Mes enfants, cruelle progéniture, se sont moqués de leurs pauvres parents emmitouflés grelottants sous leurs polaires. Après dîner, j’ai retrouvé un peu d’énergie, je devais avoir un peu faim, il faut croire, mais pas assez d’énergie pour m’imaginer prendre la parole pendant un colloque.
Aujourd’hui, ça va un peu mieux. J’ai un peu moins mal à la tête. Et j’ai le nez qui coule. Je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours pensé que c’était bon signe.

premier et, espérons, dernier arrêt de travail de mon existence.

Tout ça pour dire que si ces lignes sont les ultimes que j’aurais écrites, si je meurs cette semaine d’une pneumonie, je compte sur vous pour jeter sans les lire tous mes manuscrits de romans inachevés. Comme Franz Kafka l’a demandé à Max Brod, par exemple. Enfin pas par exemple, mais exactement pareil. Hein, vous ferez comme Max Brod. On se comprend bien hein ? Pas de blague !
Ils se trouvent dans c:/jn/litterature/romans.