Stéphane

J’ai rencontré Stéphane au Lycée professionnel Quinault. Il avait grandi dans le milieu du cirque, il n’était pas spécialement athlétique mais il nous impressionnait en marchant sur les mains. Je lui dois pas mal de choses, et avant tout, le goût de la musique et du cinéma. À une période, j’avais un canapé pliable réservé chez lui et sa mère, Rose, dans la banlieue Est de Paris. Grâce à Stéphane, j’ai pu voir en concert Prince et James Brown. On allait au cinéma, on allait au café, avec notre bande d’amis : Fabrice, Marie-Neige, Sophie, Anne, Christelle et Angel. Tous les deux, nous avons aussi suivi les cours de prise de vue de Scott Macleay à l’American Center, et je crois que la photo ci-dessous a été prise à cette occasion. Ou alors à l’école — c’était une école de photo. J’ignore son auteur.

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Nos années de lycée terminées, Stéphane est parti vivre et travailler dans le Sud de la France. Il m’a offert à ce moment là les 33 tours Amazing Grace (Aretha Franklin), Shaft (Isaac Hayes), There’s a riot going on (Sly & Family Stone) et What’s Going on (Marvin Gaye), des disques qui m’accompagnent toujours aujourd’hui.
On s’est un peu perdus de vue.
Un jour il est revenu à Paris, je lui ai montré une bande dessinée à laquelle je travaillais, qui racontait l’histoire d’une hyène qui veut venger son meilleur ami, l’indien qui l’a recueillie. Stéphane m’a dit quelque chose comme « Mais, c’est naïf ! », et je me suis dit « Ah, quel con, il a rien compris ». Il n’avait pas perçu le caractère sciemment absurde de mes pages, et ça m’a déçu de lui mais sans doute aussi de moi-même car j’ai ensuite abandonné l’histoire là où elle en était, vexé. Peut-être que ce n’était pas très bon, d’ailleurs : avec le temps j’ai appris que ce n’est pas parce qu’on a eu l’intention de mettre quelque chose dans une œuvre que le public l’y verra. Le public a toujours raison, on ne peut pas lui raconter de boniments, il aime, ou il n’aime pas, et s’il ne perçoit pas les intentions, ça ne sert à rien de lui dire qu’il a tort, il faut revoir sa copie.

Le hasard et le temps qui passe ont fait que nous ne nous sommes plus jamais revus mais je ne pensais pas que ça serait définitif.

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Un jour, un autre ami de la même époque, un tout petit peu moins perdu de vue (plus parisien, pour tout dire), m’a écrit pour me dire que Stéphane venait de mourir d’un cancer, le 16 mai 2007, il y aura bientôt dix ans, donc.
Sa mère, Rose, vient de m’écrire, et ça me fait bien plaisir. Il aurait eu cinquante ans dimanche.

(nota : je n’ai demandé à personne l’autorisation de publier ces photographies, si leur présence en ligne chagrine quelqu’un, qu’il se manifeste : je ne me souviens plus du tout de l’identité de la personne qui a pris la première – les trois autres sont de moi)

Sans cérémonie

Pour une fois, c’est le maire de la ville en personne et non un adjoint qui célébrait le mariage: si mon père avait toujours été son adversaire politique, je pense que le premier magistrat de la ville lui portait une certaine estime, et il avait donc fait des efforts : la salle d’honneur était ornée d’immenses et sans doute très coûteuses gerbes, et sur le parking, un agent municipal faisait office de placier.
Nous sommes arrivés à la mairie à cinq : Nathalie, moi, notre fille Hannah et nos témoins Myriam et Georges. Le maire a vite compris qu’il s’agissait d’un tout petit mariage. Passé sa stupeur, il a expédié la cérémonie en quelques minutes, semblant plutôt amusé par la situation.

Quand on est sortis, l’agent municipal qui s’occupait du parking nous a regardé avec un air rigolard : « ben alors, ils sont pas venus, les mariés ? ». Nous lui avons dit que c’était nous, les mariés. Aucun détail vestimentaire ne permettait de s’en douter, il faut dire, nous nous étions présentés devant le maire habillés comme tous les jours. Le soir, nous avons fait la fête avec des amis, mais le vrai grand mariage, avec costumes, familles et prêtre1 n’a eu lieu que deux semaines plus tard, le deux avril mille neuf cent quatre-vingt douze.
Reste que pour la loi, cela fait aujourd’hui un quart de siècle que nous sommes mariés !

  1. Eh oui, Nathalie et moi étions aussi mécréants qu’aujourd’hui mais nous nous sommes pourtant mariés à l’église, ce qui nous a permis des discussions amusantes avec le prêtre, qui n’ignorait pas que nous étions athées.  []

La question du renouvellement du lectorat

Un couple vraiment très âgé interroge un vendeur de la Fédération Nationale d’achats des cadres. C’est la dame qui parle.

« Je cherche un livre, vous allez rire, je ne me rappelle plus du tout du nom. J’en ai lu vingt-neuf et il me manque le trentième mais je ne sais pas du tout commen ça s’appelle !

— C’est une bande dessinée ?

— Oui oui, exactement

— (l’homme qui l’accompagne) : C’est… il y a son père… Et puis euh…

— (le vendeur, très perspicace) : Ce ne serait pas Largo Winch par hasard ?

— Comment vous dites ?

— Largo Winch !

— Ah mais oui ! Exactement ! C’est ça ! Il me faut le trentième, j’ai lu les vingt-neuf autres mais je n’ai pas lu le trentième.

— Ah c’est pas arrivé jusque là, la série s’est arrêté au vingtième tome

— Ah bon ? Vraiment ?

— Oui.

— Ah, j’ai déjà dû le lire alors

— Euh… oui »

Je les ai retrouvés un peu plus tard à la caisse, avec le soixantième tome de la série Les Tuniques Bleues.

Clause Molière

La seconde phase de la clause Molière : imposer l’alexandrin aux ouvriers des BTP ?

À la suite de Laurent Wauquiez, une partie de la droite juge pertinent d’imposer l’usage de la langue française sur les chantiers de construction. Ils appellent ça la clause Molière. Le but annoncé est d’améliorer la sécurité (car c’est bien connu, si on dit à un ouvrier ukrainien de mettre le toit au dessus de la maison, il peut, par erreur, le construire dans la cave), et le but secondaire, de bouter hors des chantiers les travailleurs en situation irrégulière. Je n’ai pas vu passer de réactions de la part de Bouygues, Vinci ou Eiffage, mais on peut imaginer que, dans la pratique, une telle idée modifie quelque peu leur modèle économique en affectant profondément celui de leurs prestataires. Le Conseil constitutionnel doute de la légalité de la mesure.

Si l’on veut avoir une idée pratique de la question des nationalités sur les chantiers, et constater que celles-ci y fonctionnent presque comme des castes, il faut absolument lire Chantier interdit au public (Claire Braud, Nicolas Jounin), excellente adaptation en bande dessinée d’une étude sociologique du même nom.

Aveux

Je regarde mes vieux tweets. Il y en a cent vingt-cinq mille ! Si un jour on cherche à prouver que je suis un affreux, que j’ai trompé mon monde pendant des années, on n’aura aucun mal à le faire, toutes les preuves sont là, sous les yeux de tous. Par exemple :

Alors chers amis, je ne me fais aucune illusion sur la fragilité des rapports humains, je sais que le jour où il ventera devant ma porte, vous serez bien forcés de vous détourner de moi, de faire croire que vous tombez des nues, et puis qu’au fond on ne se connaissait pas si bien que ça. Et partout je demanderai ce que mes amis sont devenus. Et je serai très triste vous savez.
Pourtant, même si je suis conscient que cela ne changera rien au pathétique de ma déchéance, je tiens aujourd’hui, par la présente déclaration, à dire au monde entier que je n’ai jamais réellement eu le projet de brûler la ville de Oissel.
Je n’ai jamais eu non plus réellement l’intention de brûler les automobile mal garées, ainsi que je l’ai pourtant déclaré souvent, aggravant mon cas en spécifiant qu’il s’agit d’une tradition dans la banlieue où je réside depuis mon enfance. En fait j’avais tout inventé, je m’étais inspiré d’un journal de télévision qui disait que les banlieusards brûlent des voitures, dealent dans les cages d’escalier et organisent des tournantes dans les caves. Je tiens à dire aussi que lorsque mon épouse dit d’un agent relou d’une administration qu’elle vient d’avoir au téléphone « je vais lui envoyer mes cousins des Balkans pour lui casser les jambes », il est probable (ça a toujours été mon hypothèse en tout cas) que ça ne constitue en aucun cas un projet sérieux d’attenter à l’intégrité physique de quiconque, même si — pas besoin d’enquêter, elle l’avoue volontiers — elle est effectivement d’origine balkanique.

Mes trois jours

J’ai repoussé mon service national aussi longtemps que je l’ai pu, mais j’ai vite constaté que les dispenses accordées aux gens effectuant des études de longues durée concernaient les étudiants en médecine plutôt que les étudiants aux Beaux-arts, fussent-ils ceux de Paris.
J’ai le souvenir de l’angoisse des papiers militaires : toute enveloppe bleu-blanc-rouge un peu bizarre que je trouvais dans ma boite me tétanisait et je me demande, au delà de tout ce qu’il symbolise d’autre, si ce n’est pas cette période de ma vie qui m’a rendu le drapeau de mon pays si antipathique.
Un jour, j’ai reçu ma convocation aux « trois jours » : je devais me présenter à la gare de Blois un matin d’hiver à une certaine heure, on me fournissait un titre à présenter aux agents SNCF qui me dispensait d’acheter mon billet.
Un ami un peu plus âgé m’avait expliqué son astuce pour être réformé P31 : il avait passé un mois dans le noir, à ne se nourrir que de pain et de café. En arrivant devant le psychologue, il était dans un tel état nerveux qu’il avait été réformé aussitôt2. Un autre, enfant de grands bourgeois qui avait préparé avec un avocat son dossier pour être exempté m’avait dit qu’il fallait absolument cocher « oui » à la question « avez-vous déjà consommé de la drogue ? », car c’était la garantie d’avoir un entretien avec le psychologue3. J’étais bien résolu à adopter un comportement asocial, en n’adressant la parole à personne, afin qu’on décide que je serais une menace pour l’ambiance de la chambrée, à tendances suicidaires et dépressives. J’avais néanmoins un plan B – il faut toujours un plan B –, que m’avait soufflé l’émission Thalassa : il existait en France des « peintres de la Marine », qui peignaient de beaux paysages marins et des bateaux de guerre, et je me voyais bien effectuer un service national de ce genre, voyageant de port en port, de bâtiment en bâtiment, avec mon chevalet et mes huiles. Si on ne m’exemptait pas, c’est la position que je réclamerais.

Je n’ai plus que des impressions assez confuses de la suite, ou plutôt, je ne m’en remémore que des épisodes épars, dénués de chronologie et non reliés : comment sommes-nous passés de la gare à la caserne ? En car ? Je me souviens d’un petit costaud au crâne ras, sans doute pas plus vieux que nous, qui nous avait accueilli en aboyant des instructions qui semblaient troubler tout le monde : si on était ceci (mois de naissance ? initiale ? numéro pair ? Je ne sais plus) on allait à droite, si on était ça, on devait suivre le type de gauche. Plusieurs fois, la difficulté du groupe à comprendre les procédures m’inquiétait, je me demandais si j’avais raté un piège quelconque, car comment expliquer sinon que la quarantaine de personnes (peut-être bien plus, je ne me souviens plus) avec qui je me trouvais n’avait pas l’air de tout comprendre ? J’allais vite le découvrir.
La matinée commençait par un test de « niveau général » qui était essentiellement un test d’intelligence (suites de nombres ou de figures à compléter, engrenages à faire tourner mentalement,…) mais où plusieurs questions permettaient aussi de jauger le niveau de vocabulaire des personnes évaluées. Je me souviens qu’il fallait trouver l’intrus entre les mots « laconique », « loquace » et « bavard », par exemple. Je connaissais la réponse, mais je n’en étais pas fier, le test me semblait un peu sournois car nombre des mots utilisés n’appartenaient pas au langage de la conversation courante, étaient rarement rencontrés à l’école et étaient (et restent) absents du vocabulaire des présentateurs de télévision. Bien que ne connaissant pas grand chose à la sociologie, il m’avait semblé assez clair que ce test distinguait ceux qui y participaient non seulement en fonction de leurs aptitudes logiques, mais aussi en fonction de leur milieu social et culturel d’extraction.
Dans la salle, certains semblaient nerveux, agités, ne comprenaient rien à ce qu’on leur demandait : ils auraient pu tenir la feuille à l’envers, ça n’aurait sans doute pas changé grand chose à la qualité de leurs réponses. Je voulais bien jouer les fous, les asociaux, les dépressifs, mais j’étais trop fier pour passer pour un imbécile, alors je me suis appliqué et même, je me suis pris au jeu et j’y ai pris un certain plaisir4. Je suis loin d’avoir pu répondre à toutes les questions mais je savais déjà que dans ce genre de test, on n’est pas censé pouvoir y arriver, que ce qui compte, c’est le nombre de bonnes réponses données dans un temps imparti. L’ami qui m’avait conseillé de ne vivre que de pain et de café m’avait dit qu’il avait eu la note de vingt, mais qu’il n’en tirait pas de fierté car il fallait, selon son opinion, être un peu idiot pour ne pas atteindre cette note maximale.
À un moment, nous devions traverser un bâtiment, en slip, pour subir une batterie des tests médicaux. Suivant le conseil d’un troisième ami, j’avais sur moi des boulettes de papier que j’étais prêt à avaler avant une radiographie pneumologique : cela causerait des taches suspectes, et on soupçonnerait un grave problème de santé ((Cet ami est décédé d’un cancer il y a quelques années. )). Ça a très bien marché, on m’a fait revenir dans l’antique machine trois fois de suite, et j’ai alors cessé d’avaler des boules de papier, me disant que j’avais eu mon compte de rayons ionisants pour longtemps.
Comme je ne parlais à personne, j’écoutais les conversations. Nous nous étions tous fait remettre une carte sur laquelle se trouvaient notre nom et diverses informations, mais aussi nos résultats au test de Niveau Général. J’avais eu la note de vingt, comme prévu, ce qui me garantissait qu’on me proposerait une formation d’officier. À côté de moi, un gars semblait très fier d’avoir eu un quatorze alors que son camarade n’avait qu’un treize. L’un et l’autre ont regardé avec condescendance un troisième camarade qui semblait particulièrement fier et hilare de n’avoir eu que un sur vingt. Ces trois-là étaient à côté de moi dans la file. Arrivés devant l’ophtalmologue, on leur a montré des taches colorées en leur demandant : « qu’est-ce que vous voyez ? ». Si l’on n’était pas atteint de daltonisme, on était censé voir distinctement un chiffre. Les trois garçons sont passés sans comprendre ce qu’ils étaient censés regarder, portant leur regard partout sauf là où il le fallait, demandant : « Hein ? Où ça ? » ; « Quoi ? Je vois rien ! ». Le médecin, blasé, ne leur a pas consacré trois seconde chacun : « C’est ça ! Suivant ! ».
Le garçon qui avait eu quatorze, le futé de la bande, a alors expliqué à son copain qui avait eu treize : « Tu vois, le psy, c’est ça, tu t’allonges deux minutes sur un divan et hop, cinq cent balles in the pocket, l’arnaque ! Moi je me fais pas avoir ». Le garçon qui avait eu treize a acquiescé en plissant les yeux tandis que celui qui avait eu un a eu un gloussement rauque et sonore : « Oh-ho, ouais ! ». Ces trois jeunes gens avaient passé un test de vue en étant persuadés d’être passés devant un psychologue. Le médecin, lui, avait sûrement noté sur sa feuille qu’il n’y avait rien à signaler, pensant sans doute avoir eu affaire à la vieille blague : « Quelles lettres lisez vous sur le panneau ? — Quel panneau ? — Réformé ! ».

Cet épisode et cent autres tout aussi absurdes m’ont donné une bonne humeur impossible à refréner, tout me faisait rire. Intérieurement, bien sûr, car je persistais à n’adresser la parole à personne.
Je me souviens d’un type qui devait mesurer un mètre cinquante. Chaque fois qu’un homme en uniforme le croisait, il lui disait, comme une excellente nouvelle : « Toi, mon gars, tu vas être réformé ! ». Mais comme on ne veut jamais ce que l’on a, l’appelé répondait avec agressivité que non, pas question, il allait faire son service et il serait dans la marine.
Le soir, j’ai testé les trois activités culturelles proposées pendant le temps de repos des encasernés : traîner dans une grande salle commune à fumer et à jouer au flipper ; aller à la bibliothèque (constituée d’une caisse contenant des romans de Gérard de Villiers) ; aller au cinéma où passait une copie très abîmée d’un film d’action américain que je n’ai pas regardé en entier. Le service militaire à mon époque, c’était de mener cette vie de cloporte pendant dix mois.
L’ambiance de la chambrée était dissipée, un gars avait amené de l’herbe et faisait circuler un pétard. Un officier est entré, très en colère, il connaissait l’odeur, nous a expliqué que nous risquions la prison, qu’il fermait les yeux, que lui aussi il aimait rigoler, qu’il nous comprenait, qu’il avait presque notre âge, mais qu’il y avait des limites et que si on voulait rentrer chez nous avant plusieurs mois il fallait qu’on apprenne la discipline. Il nous a dit aussi qu’il quittait bientôt le service lui-même et qu’il ne voulait pas de problèmes. Les néons se sont éteints, et je me suis endormi au son de l’énervant cri-cri-cri du walkman de mon voisin.

Je n’avais jamais dormi sur un lit aussi dur, il n’était pas bourré de mousse, de laine ou de latex, mais peut-être en crin de palmier ou une matière du genre. Je ne m’étais pas senti sombrer, et je me suis éveillé aussitôt que les néons se sont rallumés — accompagnés du cri d’un soldat dans le couloir. On m’a servi du café dans un bol, à la louche, et j’ai mangé un bout de pain avec du beurre et de la confiture. Tout le monde regardait son petit déjeuner avec dégoût, mais je l’ai savouré comme une expérience dépaysante. J’avais passé une excellente nuit, j’étais d’une humeur encore plus joyeuse que la veille.
On ne m’a pas proposé d’entretien pour être officier : j’avais atteint la note qu’il fallait au test de Niveau Général, mais mes réponses à l’évaluation psychologique m’orientaient plutôt vers l’entretien avec le psychologue, et c’était l’un ou l’autre. Dans la salle d’attente, un garçon m’a montré sa radiographie du genou : il avait eu un accident de moto, on ne voyait que des clous, des vis, des ressorts, il espérait que ça lui permettrait d’être dispensé.
Le psychologue m’a accueilli avec un air excédé : il était persuadé que je n’avais pas de problème de drogue, et l’air mélancolique que je tentais de composer ne semblait pas beaucoup le convaincre de mes tendances dépressives ou suicidaires. Je lui ai expliqué que j’allais avoir un enfant, ce que je ne savais que depuis un mois, que je venais de commencer mes études supérieures, que je n’avais pas de revenus, et que tout ça rendait ma situation dramatique, je ne voulais pas, je ne pouvais pas faire mon service militaire. C’était sincère, et vrai, mais pas spécialement intéressant pour un psychologue de l’armée.
J’ai ensuite eu un entretien avec l’officier d’orientation, pour savoir si j’avais des aptitudes professionnelles utiles ou même des souhaits d’incorporation. Plusieurs de mes camarades de lycée professionnel avaient fait leur temps aux archives photographiques de l’armée. Rétrospectivement, je pense que ça m’aurait plu, mais j’avais un projet plus prestigieux, comme je l’ai raconté plus haut, je voulais être peintre de la Marine. J’étais un peintre figuratif, réaliste, même, j’étais fait pour ce genre de service national. Il m’a fallu un petit temps pour faire comprendre à l’officier que je ne voulais pas repeindre des bateaux mais bien les peindre, et il a cherché dans ses livres à quoi pouvait bien correspondre ce métier mystérieux dont j’avais entendu parler dans Thalassa. Sans succès.
Depuis, j’ai appris que si les « peintres officiels de la Marine » existent bel et bien, mais ne sont pas de vrais militaires : depuis Louis-Philippe, une commission se réunit régulièrement pour donner à une poignée d’artistes le privilège d’embarquer sur des navires de guerre, de porter l’uniforme et d’ajouter une ancre à leur signature. Il ne perçoivent pas de solde, ne touchent pas de retraite, et bien entendu, il n’existe pas de peintre de la Marine parmi les appelés5.

Mes trois jours n’avaient duré qu’un jour et demi, au terme duquel on m’a remis un papier à mon nom, avec un tampon rouge qui disait, en lettre capitales : « APTE ». J’ai aussi reçu ma première solde : vingt-deux francs cinquante ou quelque chose comme ça, soit trois euros. Un appelé gagnait donc à l’époque l’équivalent de deux euros par jour ? Je ne sais plus dire, mais ça semblait symbolique et ridicule à l’époque déjà : passer ses journées à jouer au flipper, à s’ennuyer, à fumer et à se faire aboyer dessus pour deux euros par jour. Les gens qui rêvent d’un retour du service national peuvent-ils imaginer une transaction plus absurde ? Certes, pendant ce temps, on est dans une garderie géante, on apprend à faire ce qu’on nous dit de faire, à nous lever tôt, à faire notre lit et à repasser nos pantalon. Et si on a de la chance, à passer notre permis de conduire et à utiliser un fusil. Ces aptitudes m’auraient peut-être été utiles, mais trop tard : je ne le saurais jamais. Voyant que je n’étais pas exempté, j’ai décidé de tenter un recours devant le Tribunal administratif (mais ça n’était pas fait pour tout le monde, comme je le raconte ici avec une affaire qui concerne Ciotti, Estrosi et Fillon) puis d’effectuer un service civil, mais ça, je le raconterai une autre fois, à moins que je l’aie déjà raconté, d’ailleurs6, il faut que je le vérifie avant d’en tirer un article.

Mes vingt mois passés comme objecteur de conscience dans un ministère m’ont un peu fait désespérer du fonctionnement de l’État et de ses grandes administrations. Ma tentative de recours au Tribunal administratif (et au delà de mon cas anecdotique, la journée passée au tribunal à écouter de pauvres gens raconter les problèmes dans lesquels ils étaient empêtrés) m’a montré que la Justice était une machine assez impitoyable pour qui n’en connaît pas les rouages. Mais ce sont bien mes « trois jours » qui m’ont le plus angoissé, qui m’ont le plus désespéré de toute utopie d’égalité entre les citoyens : en voyant réunis là, sans biais de sélection, des gens de ma classe d’âge, tous issus de ma région, ayant été à l’école comme moi, ayant les mêmes références culturelles, parlant le même verlan, j’ai eu la puissante impression d’être plongé dans un océan d’imbécillité. Vingt-cinq ans plus tard je ressens encore une forme de culpabilité en me souvenant de la condescendance satisfaite que j’ai éprouvée sur le moment, et qui me fait encore douter de l’intérêt de la démocratie aujourd’hui, mais je vais m’arrêter là pour éviter de me lancer dans une saillie misanthrope condescendante et désespérée. Et puis on est toujours l’abruti d’un autre, n’est-ce pas.

  1. Le « P » signifie « psy ». Les gens « normaux » étaient classés P2, les gens un peu tangents étaient P3 (mais n’étaient pas forcément exemptés), les gens ayant de gros problèmes étaient P4 et étaient exemptés d’office. Enfin, les gens ayant de très très très gros problèmes psychologiques, capables de tuer des êtres humains, aimant la violence, aimant recevoir ou donner des ordres, faire des choses absurdes sur commande, étaient P1 et étaient incorporés d’office. []
  2. Aujourd’hui il réalise des films de gangsters et de mafieux pleins d’explosions, de fusillades et de torture. []
  3. Cet ami a par la suite consommé beaucoup de drogue. []
  4. C’est la seconde fois qu’on m’a fait passer un test de ce genre. La première, c’est à l’issue de ma seconde classe de troisième, lorsque l’on m’a « orienté ». La conseillère d’orientation avait regardé le résultat du test avec circonspection et m’avait dit que j’étais peut-être étonnamment moins limité intellectuellement que mon bulletin scolaire ne le laissait penser.  []
  5. …mais beaucoup d’artistes ont profité de leur temps passé sous les drapeaux pour dessiner, comme Christophe Blain, qui en a tiré son superbe Carnet d’un matelot (Albin Michel, 1994). []
  6. Je me souviens l’avoir fait un tout petit peu ici. []

Dans l’intérêt des proches

Si vous avez perdu ce gant en laine de couleur vert sombre, sachez qu’il voyageait seul, sans son jumeau, dans un train de la ligne J, entre les gares de Colombes et Le Stade, cette nuit, un peu après minuit.

Il semblait très heureux comme ça, et au fond peut-être n’a-t-il plus vraiment besoin de vous pour donner un sens à son existence. Il n’a manifesté aucune envie d’être retrouvé et n’a pas fourni de coordonnées qui permettraient de le joindre. Chaque année en France des milliers de gants disparaissent, généralement de leur plein gré.