Profitez-en, après celui là c'est fini

La suspicion d’IA

juin 13th, 2025 Posted in IA

« Y’a rien qui va. Pour le message de justification vous allez le faire via chatGPT du coup ? » (‪Kerolagocl) ; « Un livre… illustrant les ravages du capitalisme, … ou encore le réchauffement climatique »… utilise de l’IA… fin de la blague » (Zip) ; « [une œuvre] Engagée contre les artistes. Les mecs de gauche, une source de déception inépuisable » (Bibi la Diva) ; « De l’IA ? La HONTE » (K-Zlovetch) ; etc.

À la fin des années 1990/début 2000, j’enseignais à l’école d’art et de design d’Amiens, et j’y ai vu traîner un fanzine (dans mon souvenir au format A3 en noir et blanc), au contenu très engagé et investi, qui se voulait le Canard enchaîné picard, à en croire nos étudiants dont certains avaient donné un coup de main à cette publication. Il s’agissait de Fakir, qui trente-cinq ans plus tard paraît toujours, s’est élargi à un lectorat national et a propulsé la carrière littéraire, cinématographique et politique de François Ruffin. Une des particularités de Fakir est son rapport au dessin éditorial, présent dès la « une ». Parmi les dessinateurs on remarque notamment le talentueux Sanaga et l’excellent Thibaut Soulcié — auteur des affiches des films de Ruffin.
Nous avons donc un journal fortement ancré à gauche, focalisé sur les questions d’écologie mais aussi sur celles des travailleurs, et enfin sur le dessin. Il est assez normal que des gens qui partagent toutes ces préoccupations se soient étouffées en voyant l’annonce d’un livre de coloriage à paraître chez Fakir éditions et dont les dessins semblent avoir été réalisés par une IA, c’est à dire une technologie que beaucoup accusent de détruire la planète, de détruire l’emploi et de détruire la création artistique.

Prise à partie, la rédaction de Fakir s’est défendue avec altitude et ironie et en semblant (ou en affectant de) penser que le soupçon de recours à une IA générative vient du nombre de doigts d’un personnage et du nombre d’yeux d’un lapin :

A propos des commentaires sur l’IA, on vous prépare une réponse aux petits oignons dans les jours qui viennent…Parce que vous croyez vraiment que Karim Chérifi, le graphiste, a dessiné un lapin avec trois yeux et une main avec quatre doigts en couverture sans s’en apercevoir ? Que ce n’est pas volontaire ? Nous sommes de sacrés amateurs, manifestement ! Bref, un peu de patience…

Seulement voilà, les éléments à charge s’accumulent : le book en ligne du graphiste censément responsable des dessins ne contient pas de dessins, et contient en revanche quelques visuels apparemment pris à d’autres créateurs, bien que ce soit désormais difficile à vérifier puisque ce profil a été effacé, tout comme son compte Instagram — aveux implicites d’un problème. Contacté par Libération/Checknews1, Guillaume Meurice admet qu’il ne connaissait pas celui qui lui a fourni les illustrations mais qu’il a tout de même vu des croquis préparatoires, attestant à son sens qu’une partie du travail a été exécutée manuellement. De manière assez amusante finalement, Meurice dit « on lui a fait des demandes précises », sous-entendant que les réponses ont scrupuleusement suivi les requêtes, comme si ce point démontrait une forme d’authenticité, alors que c’est tout le contraire : un auteur qui se respecte n’est pas une IA à qui l’on soumet un « prompt » et qui suit ce dernier servilement, il amène quelque chose, son trait, des propositions, un échange, une collaboration… Mais bien sûr, on n’a pas attendu l’IA pour que des gens fournissent des illustrations sans grande personnalité, et les dessins de livres de coloriage sont, sauf exception, particulièrement interchangeables.
Quoi qu’il en soit, ici, l’usage de l’IA ici semble difficile à contester, et même si l’illustrateur, après avoir été cuisiné par Checknews, ne concède avoir eu recours à une IA que harmoniser ses dessins, le style graphique est vraiment proche de ce que l’on obtient en demandant à Midjourney des dessins avec un traitement « coloring page ».

Des gens se sont amusés à soumettre à Midjourney des prompts qui se contentent de décrire les dessins réalisés pour le livre, et sans surprise, ils ont réussi à recréer ces dernières de manière précise.

Bien sûr, cette histoire est anecdotique : un prestataire qui trouve une combine pour être rémunéré en travaillant le moins possible2, un commanditaire avec des oursins dans les poches qui découvre un peu tard qu’il a été joué, la chose est banale, notamment depuis Internet — je me rappelle d’histoires de gens qui ont fait croire qu’ils fournissaient un service français à un tarif « français » alors qu’ils se contentaient d’être intermédiaires entre un client local et un illustrateur biélorusse ou un programmeur indien. Ne parlons pas de pratiques telles que le dropshiping, où « une petite boite française » qui n’existe pas vend comme « innovation » un gadget acheté en lot sur Alibaba. Les prestataires roublards, les combinards, les intermédiaires indélicats, ça existe partout et ça peut affecter tout le monde. Et les commanditaires qui se font rouler parce qu’ils ont joué le moins-disant, ce n’est pas rare non plus.

Ce qui est significatif en revanche, c’est le niveau de vigilance et la sensibilité du public au sujet. Les « oh non, pas vous ! » (et exclamations du genre) ont commencé à pleuvoir sur les réseaux sociaux dès que les premiers dessins du livre ont été publiés. De nombreuses personnes se sont lancées en quête du CV de l’illustrateur, ont tracassé Fakir ou Meurice sur les réseaux sociaux, ont fait des expériences avec des IAs pour démontrer l’origine des images. Et de leur côté, les responsables ont tenu à se justifier, fut-ce par le déni, prouvant par cette défense que le soupçon leur semblait infamant à eux aussi : pour une très grande partie du public, l’Intelligence Artificielle générative est devenue une préoccupation, qui malgré un large usage récréatif, est considérée comme un fléau écologique et social. Et c’est notamment vrai des artistes, qui ont été nombreux à réagir, puisqu’ils savent que chaque fois que l’on remplace un illustrateur par l’abonnement (20€/mois) à un logiciel, cela diminue les revenus des créateurs, et cela se fait fait, c’est un comble, par un système nourri et entraîné avec leurs propres œuvres : on leur vole leur travail, sans contrepartie, pour le revendre à des tarifs imbattables. On comprend l’hostilité technophobe dont font preuve de nombreux artistes.

Sans accuser mes amis inquiets d’être rétrogrades ou en tout cas frileux face à l’irrésistible marche du progrès — concept dont on abuse depuis l’aube de la Révolution industrielle (« The march of intellect ») pour imposer sans les questionner des mutations économiques et sociales —, je dois un peu défendre l’Intelligence Artificielle générative.
Le premier argument, très général, que je donnerais, c’est qu’au delà des conséquences économiques et anthropologiques qu’aura son utilisation, cette technologie constitue une aventure intellectuelle passionnante. Parvenir à simuler une forme de créativité, parvenir à pousser un système logiciel à inférer, transformer des données en modèles, faire aboutir par la pratique les réflexions que la philosophie, la psychologie et les mathématiques, notamment, échafaudent depuis plusieurs millénaires, je trouve ça, pour ma part, extraordinaire et enthousiasmant. Ne serait-ce que pour tout ce que cela nous apprend sur le fonctionnement de ce que nous nommons intelligence (constamment redéfinie par l’IA depuis soixante-dix ans), sur la distinction entre raisonnement, pensée et conscience, vivant et inanimé…

En tant qu’outil pour les créateurs, il me semble que plusieurs utilisations de l’Intelligence artificielle3 sont légitimes et justifiables.
En premier lieu, je mentionnerais les utilisations qui produisent un discours sur l’IA, par exemple en exploitant et en révélant ses biais, ses hallucinations, ses dangers, ou son absence de pensée véritable. Je pense aux travaux d’Albertine Meunier4, aux travaux de Gwenola Wagon et Stéphane Degoutin5, ou dans un tout autre genre, les livres expérimentaux publiés par Ilan Manouach, qui interroge lui aussi plusieurs dimensions de l’IA, dont celle du travail du clic. D’autres gens s’intéressent à la question des ressources énergétiques, minières,…
Il y a aussi des artistes dont l’œuvre ne constitue pas vraiment (même s’ils y réfléchissent généralement avec acuité et pertinence) un discours sur les Intelligences artificielles génératives qu’ils utilisent, mais qui n’ont pas pour autant un usage des IAs génératives qui se contente de leur faire produire des images non-pensées. Ceux-ci, par l’entraînement de jeux de données spécifiques ou par une vraie réflexion sur les prompts parviennent à ce que leurs productions ne semblent pas être celles de l’IA mais bien les leurs. Les images du Third Atlas d’Éric Tabuchi, par exemple, sont formellement si proches des photographies de l’Atlas des régions naturelles qu’il constitue depuis quinze ans avec Nelly Monnier, que l’on voit bien que c’est l’artiste qui dicte son esthétique à la machine (au prix d’heures de travail) et non la machine qui lui impose une esthétique. De la même manière, lorsque des images produites par Gregory Chatonsky, Étienne Mineur, Philippe Boisnard, Petr Válek, David Szauder ou Frank Manzano apparaissent sur mon fil Instagram, je sais sans avoir à le vérifier qui en est l’auteur, il y a quelque chose dans les formes, dans la chromie, quelque chose qui n’est pas toujours si facile à nommer, qui fait que je sais qu’il s’agit de leur travail.

Deux dessins de Louis Poyer illustrant le principe de l’autoconduction, dans La Nature, en 1894. Je mets ça là juste pour faire joli.

Ces artistes-là poursuivent quelque chose, une esthétique, des obsessions, des thèmes, un univers, et en cela ce sont des auteurs, et peu importe l’intervention de la machine, tout comme l’œil d’un photographe est unique : il ne suffit pas d’avoir le même appareil qu’eux pour être Irving Penn, Diane Arbus ou Henri Cartier-Bresson. Le débat qui entoure le « style » est ancien dans le cas de l’art numérique. Certains des premiers artistes-programmeurs, notamment ceux qui sont liés à la mouvance de l’op-art, ont parfois revendiqué le fait de produire un art « objectif », sans style, sans affects, voire sans auteur (ou cachant les identités individuelles sous des noms collectifs, comme cela a pu arriver aux membres du GRAV), et c’est ce qui a été longtemps reproché aux créateurs numériques. Je me souviens que pendant les années 1990 — alors que l’ordinateur multimédia (couleur, son) était loin d’être généralisé — on pouvait encore entendre des amateurs d’art refuser l’idée d’une création originale à l’aide de l’ordinateur, car l’ordinateur « n’a pas de cœur » et autres billevesées du genre (demande-t-on à un tube d’aquarelle d’avoir un cœur ? L’outil n’est pas rien, mais il ne dirige la création que si l’artiste se laisse faire).
Enfin, certains artistes utilisent l’IA d’une manière qui n’est pas forcément immédiatement identifiable par le public et qui n’interview que pour une part du processus. Les sculptures en tissu de Caroline Delieutraz ou de nombreux travaux de Stéphanie Solinas peuvent fonctionner sans qu’on sache à quel moment et dans quelle mesure l’IA y intervient.
Bien entendu, les trois catégories que j’ai tenté de décrire ne sont pas étanches, et plusieurs artistes relèvent des trois.

The First Artificial Intelligence Coloring Book (1983), par Harold Cohen, Becky Cohen et Penny Nii. Vu dans l’exposition Le Monde selon l’IA, au musée du Jeu de Paume. Harold Cohen (1928-2016) est le créateur d’AARON, une série de programmes informatiques développés entre 1972 et la mort de l’artiste, destinés à produire des dessins abstraits.

J’ai pris leur défense en tant qu’outils, mais les Intelligences Artificielles génératives posent bel et bien de vrais problèmes. Dans leur utilisation basique, elles produisent des créations moyennes, médiocres, systématiques et un peu lisses (et mieux les outils fonctionneront, plus on corrigera leurs défauts actuels, et plus ce sera vrai). Penser qu’elles remplacent les artistes n’a pas de sens, d’une part parce qu’il faut des créateurs tels que ceux cités plus haut pour les pousser à créer véritablement, mais aussi parce qu’elles ne peuvent fonctionner qu’en ré-agençant des éléments d’œuvres préexistantes qui ont servi à les entraîner aucune IA n’est capable de produire des images par elle-même6.
Donc une IA ne remplace pas le créateur, puisqu’elle ne crée pas, mais elle peut bel et bien voler leur gagne-pain aux artistes, car quelle part du public, quelle part des commanditaires, espère voir des créations véritables ? L’IA ne sait que répéter et réagencer, mais ne sommes-nous pas, nous-mêmes, friands de déjà-vu, de formules ? Régulièrement, je vois que je préfère lancer une série à la mécanique bien balisée (tout en me plaignant qu’elle a des ressorts attendus) qu’un film d’auteur qui m’amène en terre inconnue, et ce n’est pas par goût paresseux pour le divertissement ou parce que je vois les bons films comme une forme de corvée, c’est parce que l’intensité de la nouveauté, de la surprise, est une expérience certes stimulante, mais aussi épuisante, je ne l’accueille qu’à dose raisonnable.

André Breton porte un panneau de Francis Picabia : « Pour que vous aimiez quelque chose il faut que vous l’ayez vu et entendu depuis longtemps tas d’idiots »

En produisant en volume et à une grande cadence, les IAs peuvent saturer le monde des images (et même saturer le vivier qui les nourrit, ce qui les rendra autophages), et dévaluer les œuvres et le temps qui a été nécessaire à les faire exister. Une image n’a pas de valeur s’il s’en produit à chaque seconde, et une telle abondance donne peu à peu moins de valeur au temps de la création (et du créateur) qu’à celle du spectateur. La dévaluation n’est pas générale et on peut imaginer que ce qui ne s’imite pas avec l’IA acquerra une valeur supérieure. Dans cette perspective un dessin volontairement idiot et faussement maladroit par David Shrigley devient plus intéressant qu’une illustration de Fantasy sur laquelle l’artiste a gratté trois semaines, parce que le dessin idiot est plutôt plus difficile à imiter, moins interchangeable. Aussi, l’avalanche de créations produites et souvent destinées à n’exister que sur un écran confèrent une valeur nouvelle aux créations plus tangibles, aux formats, à la texture du papier et des encres, aux procédés manuels artisanaux.
Mais comme dit plus haut, la valeur de l’originalité, de la singularité, est elle aussi élevée que nous aimons à nous le faire croire ? Les commanditaires, comme le public, n’ont pas forcément beaucoup d’exigences et peuvent se satisfaire d’images, des textes ou d’idées « moyennes ». Et peut-être même que la médiocrité et la banalité lui sembleront plus confortables et plus rassurantes que l’invention.

Le docteur Laurent Alexandre pense que ChatGPT remplacera les électeurs de LFI et s’en réjouit d’avance. Mais il est probable qu’entraîner un LLM à écrire à la façon de Laurent Alexandre sera plutôt plus facile que de demander à des robots de remplacer un plombier, un couvreur ou un boulanger.

La question du remplacement des artistes est très légitime, car même si la machine ne sait pas faire ce qu’ils font, à savoir vouloir faire quelque chose (l’ordi vous bat aux échecs mais n’a jamais eu envie de jouer aux échecs, il ne sait même pas qu’il le fait), l’économie de temps, d’argent, et de négociations esthétiques, sera un argument suffisant pour que l’IA l’emporte dans bien des cas — même si dans la pratique le commanditaire passera beaucoup de temps à expliquer à l’IA ce qu’il veut, et à refaire, refaire, refaire. Ce n’est pas parce qu’aucune IA ne peut véritablement créer que les IAs génératives ne peuvent pas directement nuire aux revenus des artistes.
Mais même s’ils ont raison de s’inquiéter, les artistes peuvent se rassurer en constatant qu’une grande partie du public est d’ores et déjà consciente de ces enjeux ainsi que le montre l’hostilité de la réaction livre de coloriage publié par Fakir.

Pour conclure, une anecdote amusante (ou effrayante, au choix) : un ami de ma fille cadette, qui travaille au Louvre, raconte qu’on lui demande désormais quotidiennement où se trouve une œuvre vue ou évoquée sur Internet… Mais absente des collections du musée, car hallucinée par l’IA.

  1. Lire : Le Journal Fakir a-t-il eu recours à l’IA pour réaliser un livre de coloriage avec Guillaume Meurice ? []
  2. Pendant la confection de mon livre sur les Fins du Monde, l’iconographe a proposé une photographie impressionnante d’un Tsunami en Haïti. Cette photo appartenait au catalogue d’une respectable agence, il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Mais une chose m’a semblé bizarre : la légende mentionnait une année où il n’y avait pas eu de catastrophe de ce genre à l’endroit indiqué. En faisant une recherche inversée, j’ai découvert qu’il s’agissait d’une photographie en noir et blanc des années 1940, qui avait été colorisée et dont un photographe actuel s’attribuait fallacieusement la paternité. Je n’avais fait des recherches que pour rendre ma légende plus précise, mais si je ne l’avais pas fait, cette photo bidonnée serait à présent dans le livre. []
  3. En espérant que l’on me pardonnera de sacrifier ici à l’usage très commun qui résume toutes les recherches en Intelligence Artificielle, et désormais surtout aux intelligences artificielles génératives à un seul objet, presque une personne, « l’intelligence artificielle ». []
  4. L’hilarant (très) court-métrage Une poêle sur une plage avec des bras et des jambes, par exemple. []
  5. La série Everything is real, par exemple, qui utilise l’IA pour démontrer l’inquiétante étrangeté des contenus de stocks iconographiques et vice-versa.
    On lira avec intérêt, toujours par Gwenola Wagon, cette fois en collaboration avec le philosophe Pierre Cassou-Noguès, l’essai Les Images pyromanes, chez UV éditions, qui traite aussi des images générées. []
  6. Certes, c’est le cas de tout créateur, dont la capacité à créer consiste à agencer des créations préexistantes ou à agencer ce que l’on perçoit du réel, du moins si on croit Gaston Bachelard : « On veut toujours que l’imagination soit la faculté de former des images. Or elle est plutôt la faculté de déformer les images fournies par la perception, elle est surtout la faculté de nous libérer des images premières, de changer les images. S’il n’y a pas changement d’images, union inattendue des images, il n’y a pas imagination, il n’y a pas d’action imaginante. Si une image présente ne fait pas penser à une image absente, si une image occasionnelle ne détermine pas une prodigalité d’images aberrantes, une explosion d’images, il n’y a pas imagination. Il y a perception, souvenir d’une perception, mémoire familière, habitude des couleurs et des formes. Le vocable fondamental qui correspond à l’imagination, ce n’est pas image, c’est imaginaire. » (Gaston Bachelard, L’Air et les Songes — Essai sur l’imagination du mouvement, éd. Corti, 1943). []
  1. 2 Responses to “La suspicion d’IA”

  2. By Franck on Juin 19, 2025

    En 2009, je présentais à mon DNSEP un carnet de coloriage reprenant des photos iconiques d’événements historiques (11 sept 2001, Yalta, guerre du Vietnam, Munich 1938, Black Power aux JO, Tienanmen). À l’époque, j’avais tout redessiné avec Illustrator. Par manque de courage, je n’avais pas fait toutes les images envisagées, car ça demandait beaucoup de temps. Avec l’IA, chacune prendrait quelques secondes, et j’aurais sans doute fait un volume plus conséquent. À cause du format d’origine trouvé sur internet, les photos étaient parfois trop pixelisée pour que je puisse bien comprendre tous les détails, et il m’a fallu interpréter et simplifier (ah, les plis de la veste de Roosevelt ou le détail des chars chinois). L’IA ferait la même chose, bien sûr, mais sans que je m’en rende compte ni que j’aie à me poser la question : mais ça, qu’est-ce que ça représente vraiment ? Je me souviens avoir été content du résultat de mes efforts, même si je regrettais la faible moisson. Aurais-je été si satisfait (peut-être plus ?) si j’avais pu en quelques minutes produire toutes les images souhaitées ? Je ne sais pas. Sans doute aurais-je plus été dans l’état d’esprit d’un artiste installé, qui peut se permettre de simplement penser et diriger son œuvre, car il en délègue la concrétisation à des assistants (souvent étudiants ou jeunes artistes sortis d’école). C’est d’ailleurs la direction que prend le marché de l’IA, avec le développement des agents, annoncés comme destinés à soulager l’humain des tâches rébarbatives ou répétitives. Il me semble pourtant que dans la tâche rébarbative, dans la confrontation à l’épreuve de la réalisation, il y a (pour un artiste en tout cas) un espace (et un temps surtout) de pensée, qui n’amène pas forcément à transformer le projet initial, mais qui permet d’en continuer la réflexion à l’épreuve de sa concrétisation, en vue de futures œuvres par exemple.

  3. By J.-N. on Juin 19, 2025

    @Frank : tu soulèves un point très intéressant, sur le piège que constitue l’immédiateté, car comme tu le dis, dans l’exécution, il y a de la pensée.
    Dans un registre proche, l’an dernier une étudiante en design graphique de mon école qui avait participé à notre journée d’étude sur l’IA avait raconté son projet, qui consistait à produire une correspondance amoureuse avec ChatGPT, qui s’était inventé un personnage, etc., et le résultat était superficiellement assez bluffant, mais Estelle s’est précisément sentie frustrée par l’immédiateté des réponses, car dans la correspondance amoureuse il se passe des choses, il y a des latence, des hésitations, des frustrations, et le temps de projeter, d’imaginer, de deviner (de lire et relire, aussi…). Là ce n’est même plus seulement l’exécution qui fait défaut, c’est même la frustration de l’attente, qui n’est certainement pas une activité passive, donc.

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