Ne mélenchons pas tout

(Le contexte (car dans dix ans on aura tout oublié) : Jean-Luc Mélenchon en personne, certains de ses proches et les locaux de la France Insoumise ont été perquisitionnés dans le cadre d’une enquête préliminaire relative à leurs comptes de campagne. Le monsieur a assez mal réagi et les médias qui ne l’aiment pas trop y trouvent le prétexte à une joie mauvaise un peu suspecte)

D’où je parle

Tout d’abord, d’où est-ce que je parle : ami, ennemi ? J’imagine qu’on peut dire que je suis un sympathisant. J’ai voté plusieurs fois pour Jean-Luc Mélenchon, notamment au premier tour des dernières présidentielles mais aussi lors des législatives1.
J’aime cependant rappeler régulièrement que je ne suis pas de gauche (mais encore moins de droite)2. J’ai voté « France Insoumise » pour ce que j’ai considéré comme le seul programme écologiste sérieux mais pas spécialement par passion pour Mélenchon lui-même, donc. Je suis persuadé qu’il est rare que ça soit la motivation de ses électeurs, contrairement à ce que prétend le cliché journalistique3. Même si je n’éprouve pas de passion envers Mélenchon, je vois tout de même en lui un homme talentueux, pédagogue et précis (à écouter avec la même précision). Je trouve les médias qui le présentent comme un démagogue cherchant à susciter chez ses électeurs un « culte de la personnalité » extrêmement malhonnêtes, et je dis bien malhonnêtes car j’ai du mal à croire qu’ils croient à ce qu’ils écrivent. Et autant pour ceux qui font passer Mélenchon pour un communiste révolutionnaire, lui qui a fait sa carrière au Parti Socialiste. Qu’on y souscrive ou non, ses analyses sont plutôt détaillées et ses conclusions suivent un raisonnement rationnel, nous sommes loin des divers embrouilleurs qui jouent sur l’émotion du moment pour rallier à eux des suffrages en improvisant des projets de loi absurdes autant que des spécialistes du flou artistique qui appellent « leur projet » ce que les gens projettent sur eux.

Jean-Luc Mélenchon a filmé et diffusé en direct la perquisition qui avait lieu dans son domicile parisien. Indépendamment de l’affaire, je trouve cette initiative très intéressante. La « sousveillance » (opposée à la surveillance) est une des seules protections du citoyen face à un éventuel arbitraire judiciaire et sortir sa caméra, son appareil photo ou son téléphone mobile pour enregistrer ce qui se passe mériterait d’être un réflexe général.

Le grand méchant Mélenchon

Mais de Mélenchon il y a aussi les coups de gueule, pas toujours contrôlés par leur auteur mais complaisamment diffusés, parfois de manière là encore très malhonnête, en n’extrayant d’une heure de vidéo qu’une petite phrase chargée d’humeur, et en la montant en épingle afin d’épouser le consensus médiatique du moment : Mélenchon est autoritaire ; Macron méprise les pauvres ; Sarkozy est vulgaire ; Hollande est indécis ; Chirac est sympa,… On nous construit des personnages, et tout le jeu est ensuite de donner une réalité à ces constructions, afin de créer un spectacle cohérent, parsemé ça et là de retournement de situation (« ah mais il est sympa en fait Fillon… ») et des contre-retournements (« ah mais non finalement dis donc il est pas sympa, et d’ailleurs je l’ai jamais senti »). Peut-être que ces récits s’appuient sur des réalités, peut-être que les petites phrases sont révélatrices de mentalités de leurs auteurs, mais il est dommage que les journalistes dépensent si peu d’énergie à commenter sérieusement les actions, les propositions et les arguments, et autant à commenter l’anecdote et la forme. Mais je ne peux pas complètement les condamner, il est probable qu’ils n’aient pas tout à fait le choix, la faute au public, qui préfère la représentation de guignol aux débats de spécialistes, et ce qu’il peut constater lui-même que ce qui lui échappe. Il est plus valorisant de se dire qu’on a compris qui sont les gentils et qui sont les méchants sur la foi de quelques images que d’avoir à se renseigner ou pire, à se sentir un peu humilié en admettant ne pas être capable de tout comprendre. En période d’incertitudes économiques, les médias n’osent pas forcément se donner un rôle actif dans le débat démocratique : commenter réellement les idées reviendrait à se marquer politiquement, ce qui semble de plus en plus rédhibitoire. Je trouve préoccupant le fait qu’être confronté à des idées que l’on ne partage pas semble de plus en plus être vécu comme une violence (voyez comme on « unfollowe » facilement sur Twitter ceux à qui l’on ne sait répondre…). Sans doute préférons-nous être soumis à une propagande habilement déguisée en objectivité qu’exposés à des arguments qui contredisent notre opinion, on ne s’informe pas, on vérifie juste que les faits correspondent à notre préjugé.

Très peu médiatisé, ce sondage du mois dernier faisait pour la première fois passer Jean-Luc Mélenchon devant Emmanuel Macron… On voit le danger pour les élections européennes.

Les comptes

Je ne sais pas quoi penser des comptes de campagne de Mélenchon, mais même si j’ai tendance à me dire que la justice fait son travail, et que c’est normal et légitime, je remarque sans complotisme que l’enquête est aussi devenue un bel outil gouvernemental pour faire oublier quelques ratées récentes4 et laminer la force politique qui le gène vraiment — les trois autres, le Front National, les Républicains et le Parti socialiste ont tous été tués par l’élection présidentielle, l’ennemi à abattre est donc la France Insoumise5.
Bref, la justice fait son travail et j’ose prédire ici ce qu’elle va trouver : pas grand chose. Quelques bizarreries, une caisse noire, enfin rien de plus ou de moins que ce que l’on trouverait en menant le même genre d’opération à l’égard d’un des autres partis français importants6. Mais quel que soit le résultat de l’enquête, le gouvernement a déjà gagné : Mélenchon et la France Insoumise sont désormais louches. On a pu profiter de l’affaire pour dire et laisser dire tout un tas de choses, mélanger des informations sans rapport, et profiter de la situation de couple de Mélenchon (dont nous ne connaissons pourtant pas l’histoire7 ) et la singularité du fonctionnement financier de la campagne de la France Insoumise pour laisser planer un soupçon de favoritisme ou de corruption.
Je dois dire au passage que les amuseurs qui défilent sur les plateaux pour expliquer ce qu’est selon eux le tarif horaire normal pour créer une vidéo ou une infographie me font doucement rire, car sur sa globalité, l’estimation des dépenses me semble raisonnable. Les professionnels sont en tout cas prévenus que ces gens ne seront pas des clients très généreux ! Certains commentateurs laissent entendre que si une partie du budget de la France Insoumise n’a pas été validé, c’est parce que certaines prestations étaient surfacturées. Ce n’est pas le cas8, ou du moins ça reste à prouver.
En attendant, je trouverais bien que des journalistes qui se veulent soucieux du vrai fassent ce que propose Mélenchon à ce sujet : comparer les tarifs des prestations de sa campagne à celle des autres et aux tarifs qui ont cours sur le marché.

Mélenchon n’attrape pas les mouches avec du vinaigre

Mais voilà, « les médias » ne vont pas forcément faire d’efforts pour Mélenchon, et c’est un peu de sa faute à lui. Ses attaques régulières contre eux, quoique partiellement fondées (oui, une poignée de milliardaires pas franchement gauchistes se partage les médias nationaux) ne risquent pas de l’aider à s’attirer leur sympathie, d’autant que les si les médias appartiennent souvent à des soutiens objectifs de la politique du pouvoir en place, ce n’est pas forcément le cas des journalistes eux-mêmes, dont beaucoup sont honnêtes, intelligents, et soucieux d’indépendance vis-à-vis de ceux qui les dirigent.
Une chose que Jean-Luc Mélenchon ne mesure peut-être pas, c’est l’effet que provoque l’enthousiasme guerrier d’une partie de ses soutiens sur les réseaux sociaux. Les seuls proches de la France Insoumise que je connais en personne sont souvent issus de l’enseignement supérieur et sont des gens avisés avec qui on peut discuter (et avec qui en fait je suis souvent d’accord). Ceux que je croise sur les réseaux sociaux en revanche sont souvent, pour les plus démonstratifs d’entre eux malheureusement, passablement brutaux, maniant l’insulte sans trop voir l’image qu’ils donnent du mouvement qu’ils pensent défendre. J’aimerais croire que ce sont des imposteurs, des trolls, mais tout laisse croire qu’ils sont authentiques. Ils s’avèrent souvent franchement anti-Européens (ce qui ne correspond pas aux positions de la France Insoumise) et pas bien loin d’un « tous pourris » ou de réflexions aux limites du complotisme qu’on s’attendrait à entendre à l’extrême-droite, donnant malheureusement raison au cliché qui affirme que les « extrêmes se rejoignent ». La rhétorique offensive et les ennemis désignés (Merkel, Hamon,…) donnent à mon avis de la France Insoumise l’image d’un mouvement aigri et négatif qui ne tolère d’autre vérité que la sienne et qui est constamment sur la défensive.

C’est dommage, car quand il a eu son compte d’heures de sommeil, Jean-Luc Mélenchon dit des choses intéressantes et étayées, d’un niveau largement supérieur à ce que proposent ses concurrents9. Et il y a autour de lui quelques personnalités très intéressantes (et une ou deux têtes à claques). Et je maintiens, enfin, que son programme était le plus sérieux du point de vue de l’écologie notamment (et tout à fait satisfaisant sur bien d’autres chapitres, mais celui-ci est celui sur lequel je me focalise personnellement). Alors mes conseils avant d’aller me coucher : Insoumis c’est bien10, insultants c’est mal, remettez-vous de l’élection passée, proposez de bonnes choses pour l’élection à venir. Détendez-vous, quoi.

  1. J’appartiens donc au groupe des gens que l’imbécile Éric Brunet nomme « les abrutis ». []
  2. Je me définirais aujourd’hui comme un « anarchiste chrétien athée pragmatique ». Anarchiste car j’espère voir un jour les humains capables de se gouverner réellement eux-mêmes, et quand je dis « eux-mêmes », je l’entends autant au niveau collectif qu’au niveau individuel, je refuse de croire que l’égoïsme et la compétition soient le prix de la liberté. Je me comprends. Chrétien, car je me sens tributaire de cette culture sur quelques uns se ses points-clé, que j’envisage de manière littérale et certainement pas spirituelle (trop facile !) tels que le pardon, la charité, la bienveillance, l’accueil ou la tolérance. Athée car l’idée d’une divinité omnipotente dont il faudrait suivre les ordres muets me fait sourire en général et me révolte lorsqu’elle est un outil de domination ou d’aliénation. Pragmatique, enfin, parce ce que je vote. Je suis conscient que le monde de mes rêves ne sera jamais celui dans lequel je vis, et que même si notre régime n’est que faiblement démocratique, un candidat n’en vaut pas un autre. Je vote donc parfois pour des projets qui me semblent meilleurs que d’autres et d’autre fois, le plus souvent sans doute, contre ceux qui me semblent les pires. Pragmatique aussi parce que je n’investis aucune croyance en personne, je n’ai aucune illusion sur la haute opinion d’eux-mêmes qu’ont ceux qui s’envisagent présidents de la République, ce n’est pas par passion pour une personne que je vote, et ce n’est d’ailleurs pas le sentiment que j’espère éprouver, je me sens totalement libre de mes reniements et de mon indépendance vis à vis des choix que j’ai pu faire à un moment ou un autre — je me fais même un devoir de n’être fidèle qu’à mes principes, mais pas aux mots, aux symboles ou aux personnes que j’ai un jour peu ou prou soutenus. []
  3. S’il y a un candidat qui a attiré les votes pour sa personnalité plus que pour ses idées, c’est plutôt Macron à mon avis, et j’en tiens pour preuve que celui-ci a fait l’essentiel de sa campagne sans produire de programme politique ! []
  4. J’identifie trois problèmes récents pour le gouvernement qui font que la mauvaise semaine de Mélenchon tombe à pic : un remaniement qui sent le fond de tiroir, un sondage OpinionWay (quasi ignoré médiatiquement !) qui a fait passer Mélenchon devant Macron pour les élections européennes (29% pour la France Insoumise, 28% pour la République en marche), et une saillie particulièrement bien relayée de François Ruffin à propos du refus de la majorité de débattre des élèves en situation de handicap. []
  5. Lire Mélenchongate : demandez le programme dont l’auteur, l’avocat Régis de Castelnau, n’est pas spécialement marqué à gauche :  » l’opération du 16 octobre avec ses 15 (17 ?) perquisitions n’a pas pu être organisée sans que non seulement le pouvoir exécutif soit au courant, mais ait pris lui-même la décision ». []
  6. Au passage, je me demande où en est l’enquête qui s’est penchée sur les soupçons de dépenses publiques ayant servi la campagne de Macron ou d’instrumentalisation du ministère de l’Économie pour préparer le futur candidat… Ça ne semble pas prioritaire, du moins médiatiquement car personne n’en parle ! []
  7. Notons que Sophia Chikirou en 2017 et Jean-Luc Mélenchon cette semaine nient constituer un couple.
    Mais quand bien même, s’ils constituent un couple, on peut comme Daniel Schneidermann se demander si le but d’une perquisition matinale au domicile n’était pas précisément destinée à « découvrir » une telle liaison et permettre par là même à Médiapart d’en parler. []
  8. On peut voir le détail de la décision sur Légifrance : lorsqu’il y a eu problème, c’est quand des erreurs comptables (bénignes, quelques factures comptées deux fois…) ont été remarqués, ou que des dépenses n’étaient pas liées à la seule élection présidentielle. []
  9. Comme beaucoup, je tique régulièrement sur ses positions à l’international, mais elles sont souvent caricaturées par des commentateurs qui font fi du contexte (défendre Chavez en 2000 ou en 2010 ce n’est pas pareil) à qui imposent des alternatives binaires : si on critique la politique étasunienne, alors on est du côté de ses ennemis, etc. []
  10. En même temps le mot « insoumis » me fait sourire, car ceux qui le revendiquent se donnent un rôle particulièrement héroïque alors que la France n’est pas, que je sache, un régime totalitaire où il faudrait résister à une soumission… Le nom me fait sourire aussi parce que je l’ai rencontré pour la première fois de ma vie en lisant Le Schtroumpfissime, qui certes est un des plus brillants traités politiques à côté de ceux de Machiavel et Sun Tzu, mais qui rappelle surtout le caractère grotesque et dérisoire des gesticulations politiques. []

De quoi le prénom est-il le nom ?

(Je trouve les titres en « de quoi… est-il le nom ? » presque aussi lourdingues que les « m’a tuer », mais bon, pour le prénom, ça me semblait pertinent. Ou plutôt assez idiot pour être drôle)

L’affreux Éric Zemmour, lors de l’enregistrement de l’émission Les terriens du dimanche a lancé à l’animatrice Hapsatou Sy que son prénom était « une insulte à la France », qu’il aurait préféré qu’elle fût prénommée Corinne, et qu’il regrettait la possibilité donnée aux parents depuis 1993 de choisir le prénom de ses enfants ailleurs que dans le calendrier, c’est à dire dans la liste des saints chrétiens1. Au passage, il se trompe, car la possibilité de choisir un prénom extérieur à la tradition catholique existait déjà dans le cas des enfants issus d’une filiation exogène : la mairie (qui en décidait) refusait a priori qu’on nomme son enfant Knut, mais l’acceptait si on était issu d’une famille d’origine scandinave. Et la preuve en est qu’Hapsatou Sy est née en France avant 1993. Bien entendu, certains prénoms exotiques ont toujours été permis, comme par exemple… Éric, qui est un prénom scandinave par excellence et qui a été peu attribué en France avant le début du XXe siècle. Inversement, je ne sais pas si toutes les mairies de France, avant 1993, auraient laissé passer (sauf à faire valoir une tradition familiale de vieille noblesse ?) des prénoms tels que Rixende, Scholastique, Marcibilie, Ildefonse, Adenordis, Gaillarde, Aigline ou Narde, qui sont pourtant de vieux prénoms français, Est-ce que j’aurais pu nommer une de mes filles « Aménaïde », qui est le prénom de ma grand-mère paternelle2, issue d’une vieille famille du Limousin ?

Nous avons prénommé notre aînée Hannah. Mais elle est née en 1990 et pour la mairie, ça n’allait pas du tout, on nous a proposé, plutôt, Anna (qui est dans le calendrier), mais aussi Annach, qui apparemment était présent sur une liste, mais qui ne semble pas très fréquent.
Avec une malhonnêteté crasse, nous avons fait remarquer à l’employée de la mairie que « Hannah » était un prénom hébreu, en lui demandant si elle avait un problème avec ça… Elle s’est aussitôt ravisée et le prénom a été validé. Quand nous avons parlé de « Marit » comme second prénom, elle nous a dit que c’était hors de question, qu’un prénom exotique était déjà bien suffisant : « Ah non, hein, c’est L’UN, ou L’AUTRE ».
Il s’agit du prénom de ma mère, et c’est une variante norvégienne de Marguerite, Margarit, Margret, Maaret, Magali,,.. C’est finalement passé.
L’unique chose dont je sois sûr, c’est que pour choisir ces prénoms, nous avons beaucoup réfléchi, nous avons réfléchi à ce que deviendrait notre fille (pianiste, cosmonaute ?), nous voulions qu’elle ait un prénom qui soit à la fois familier et rare (Nathalie se rappelle avoir eu jusqu’à huit homonymes dans sa classe, ça l’a marquée !), nous voulions qu’il nous plaise à l’oreille, qu’il sonne bien une fois associé à mon patronyme, et puis ça nous amusait qu’il soit palindrome — nous avions vingt-et-un ans, on est joueur à cet âge-là. Par son second prénom, nous voulions bien entendu rattacher notre fille à sa grand-mère norvégienne, et qu’il porte la mémoire de cette origine familiale.
Enfin nous avons pensé à absolument tout, mais à aucun moment nous ne nous sommes dit que ce prénom envoyait un message à la France, qu’il était destiné à cracher à la figure de notre mère patrie, à revendiquer notre part exogène (la moitié des grands parents de mes enfants ne sont pas nés en France, après tout).
À aucun moment nous n’avons pensé à ça, ni de près ni de loin.

Dans une autre émission, Éric Zemmour se plaignait qu’Hapsatou Sy se dise blessée par ses propos, expliquant que c’est lui qui est victime d’un préjudice, qui souffre. Je remarque pour ma part que les champions de la revirilisation du monde tels que Zemmour ou Marsault sont en sucre, un rien leur fait mal.

Zemmour est pour moi plutôt attendrissant, parce qu’il est complètement fou3. Comment peut-il reprocher à quelqu’un son prénom, c’est à dire le mot qu’on utilise pour l’appeler depuis sa naissance ? Un prénom, on ne le choisit généralement pas (mais on peut choisir d’en changer — et après tout on peut aussi changer de patronyme), on doit s’y faire, parfois on passe sa vie à lutter pour s’y habituer parce qu’on ne l’aime pas, parce qu’il sonne mal, parce qu’on a souffert des jeux de mots imprévus qu’il permet, parce qu’il est bizarre ou au contraire banal. Mais c’est notre prénom, on vit avec, alors reprocher son prénom à quelqu’un est une idée de dément.
Zemmour se défend à présent en disant que bien entendu ce n’est pas à la porteuse du prénom qu’il fait des reproches mais aux parents de celle-ci. Comment peut-on être assez fou, là encore, pour essayer de convaincre une personne dont on ignore tout que ses parents ont eu tort de choisir un prénom plutôt qu’un autre, et pour prétendre savoir mieux que cette personne quelles étaient les motivations profondes des auteurs de ses jours et quel est leur rapport à la France ?4 Comment peut-on être obsédé par le patriotisme au point d’être capable d’imaginer qu’une femme de ménage mauritanienne et un ouvrier sénégalais ont choisi le prénom de leur fille dans le but de faire un pied-de-nez à la France ?5
Et puis dire les choses en ces termes, c’est oublier cinq siècles de colonisation française et trois siècles d’esclavagisme : affirmer qu’un prénom africain n’a pas sa place en France, c’est un peu oublier que la France a su imposer sa place en Afrique et n’a d’ailleurs pas cessé de le faire. Hors tout débat sur le repentir post-colonial, c’est un fait : la France et l’Afrique de l’Ouest sont liées par l’histoire. Et comme d’autres l’ont fait remarquer à Éric Zemmour, on n’a pas pas eu jusqu’ici le culot de reprocher leurs prénoms aux tirailleurs africains qui sont morts par dizaines de milliers « pour la patrie » dans la gadoue des tranchées de la Meuse.

Le problème du discours de Zemmour à mon sens (et là je ne parle plus seulement de prénoms) ce n’est pas tant qu’il soit convaincant pour ceux qui ne sont pas déjà prêt à être convaincus, c’est que sa récurrence dans le débat public finit par porter les choses sur son terrain. On va se positionner pour ou contre, mais selon ses termes, alors qu’on pourrait parler de tant d’autres choses et autrement. Oui, j’admets que je suis tombé dans le piège encore une fois.

Le choix des prénoms est une affaire passionnante à tous les titres : sociologique, psychologique, ethnopsychologique6, historique, poétique, politique,… mais elle mérite plus de finesse et impose beaucoup de tact, car s’attaquer au prénom d’une personne, c’est s’attaquer à la première chose qu’elle sait d’elle-même, et pour certains, ceux qui souffrent d’une fragilité à ce sujet, ce sera d’une très grande violence. On sait tous la petite douleur que représente le fait d’entendre son prénom écorché ou confondu, alors le voir mis en question !…
Les travaux menés sur les prénoms par Baptiste Coulmont, collègue du département de sociologie à Paris 8, sont passionnants, car ils sont menés avec méthode et intelligence — mais ça n’empêche pas, chaque année7, que des gens se sentent blessés en apprenant que leur prénom est un possible marqueur social. Le dernier ouvrage de Baptiste sur le sujet s’intitule Changer de prénom (presses universitaires de Lyon 2016). En plein dans le sujet !

Pour oublier un peu Zemmour (quoique l’on revienne sur son autre sujet, les rapports entre hommes et femmes), j’ai vu récemment passer des nouvelles intéressantes quant au rapport qui lie le prénom au genre. Les parents d’une petite fille prénommée « Liam » et ceux d’un petit garçon prénommé « Ambre » ont été convoqués par un juge8 que gênait la possible confusion des sexes induite par l’usage inhabituel de ces prénoms. En théorie la justice n’intervient pour forcer des parents à changer de choix de prénom que lorsqu’elle les considère de nature à porter préjudice à l’enfant (par exemple, les prénoms « Nutella », « Mini-Cooper » ou « Titeuf » ont été refusés).
Et là, ce que disent en substance ces initiatives judiciaires, c’est surtout que le fait qu’avoir un doute sur le sexe d’une personne dont on lit ou entend le nom lui garantit un futur problématique. Ça m’a rappelé mon enfance : j’avais des cheveux longs (ce qui était plutôt à la mode, du reste), et certaines personnes en étaient choquées, j’entendais parfois des réflexions de personnes âgées telles que : « de nos jours, on n’arrive pas différencier les filles des garçons »  — c’était une allusion aux coupes de cheveux mais aussi aux vêtements puisque les femmes se mettaient alors massivement au port du pantalon.
Apparemment, le stress de la désorientation sexuelle opère dans les périodes de revendication d’égalité, en réaction je suppose. Car à d’autres époques, et des époques où la domination masculine était si évidente qu’elle paraissait naturelle à tous et à toutes sans discussion, les choses se posaient différemment, puisqu’établissant mon arbre généalogique je tombe régulièrement sur des « Marie », des « Anne », des « Claude », des « Philippe » qui sont indifféremment femmes ou hommes.

  1. Au fait, si l’on doit piocher les prénoms parmi les saints, faut-il en exclure les exotiques Bakhita, Kamel, Khalid, Eneko et Ainoha, qui se font tous attribuer un jour de fête dans le calendrier catholique Nominis ? []
  2. Aujourd’hui, « Aménaïde » est surtout le nom d’une marque de soins pour cheveux. Quand j’étais enfant, j’étais persuadé que c’était le surnom que ses amies donnaient à ma grand-mère, car ça sonnait comme « bizarroïde », et je n’avais jamais rencontré (ni n’en ai rencontré depuis) aucune autre Aménaïde. []
  3. Je me demande si les médias qui se délectent de la parole de Zemmour ne le font pas moins par sympathie pour ses idées que pour le plaisir malsain de voir quelqu’un s’enfoncer dans une forme de démence autodestructrice. Un lutin malingre aux origines juives maghrébines, au physique méditerranéen, qui défend Pétain et le virilisme, ça ressemble moins à un projet politique qu’à un problème psychologique. J’ai un mal fou à imaginer que sa pensée soit prise au sérieux par ses (nombreux, cependant) lecteurs. Mais je dois avouer que je ne croyais pas que les français puissent réellement voter Sarkozy en 2007, dont le principal argument politique était de vouloir être élu et qui promettait des choses inconciliables aux uns et aux autres, alors peut-être est-ce mon imagination qui n’est pas assez développée pour accepter la triste réalité des faits. []
  4. Bien entendu, il existe des gens qui comme les parents d’Éric Zemmour donnent à leur enfant un prénom dont ils espèrent qu’il les aidera à s’intégrer, ou qui comme certains asiatiques donnent un double-prénom à leurs enfants : Michel pour la mairie, et 米歇 (à la sonorité proche) pour la famille.
    J’ai un couple d’amis, lui fils d’algériens, elle marocaine, qui se sont creusés la tête pour trouver un prénom qui relie leur fils à ses origines tout en échappant à la connotation religieuse et, bien sûr, en étant plaisant à l’oreille. Et ils ont trouvé : Atlas. J’ai trouvé ça incroyablement futé.
    Toutes les attitudes sont respectables évidemment. []
  5. Bien entendu, ça peut exister. Il n’est pas inconcevable que les parents allemands qui avaient tenté de prénommer leur enfant « Oussama Ben Laden » en 2002 aient été animés d’une idéologie salafiste. Mais ce n’est pas l’étrangèrerté du prénom qui en fournissait l’indice, c’est plutôt l’intuition qu’il constitue une référence et un hommage précis à une personne et à son action. À noter, en France le prénom « Ossama » a eu un succès croissant entre la fin des années 1970 et l’an 2000… Après quoi il s’est brusquement démodé et n’a plus été attribué que de manière rarissime. []
  6. Je pense au traumatisme des prénoms d’esclaves affranchis dans les Antilles françaises, par exemple. []
  7. Baptiste Coulmont observe le rapport entre les prénoms et l’obtention de mentions au baccalauréat. Pour cette raison, chaque année les médias l’interrogent sur le sujet, résumant parfois ses travaux de manière simpliste et déterministe. []
  8. Peut-être le ou la même juge ? Les deux affaires ont eu lieu dans le Morbihan. []

Écouter ce que les gens ont à dire

(Chaque jour Twitter me donne une bonne occasion de procrastiner en écrivant des articles consacrés à Twitter au lieu de m’occuper de tout ce que j’ai à faire vraiment, comme par exemple de préparer ma rentrée d’enseignant. Et j’ai mis tellement de temps à terminer cet article entamé « à chaud » qu’il est tout tiède, au point que j’ai hésité à le mettre à la corbeille1. Je me consterne, mais bon, un dernier, allez, c’est le dernier, parole de blogolcoolique. Si l’article vous ennuie – et il y a de quoi -, filez directement à la fin)

Le contexte, très vite : il y a quelques jours, l’Amicale du refuge, liée à la très respectable association Le Refuge (qui prend en charge des jeunes victimes d’homophobie) a interpellé la journaliste et militante Rokhaya Diallo avec ce tweet sorti de nulle part :

« Vous prétendez être une militante antiraciste et féministe. Vous avez une force de frappe médiatique, votre parole donne à réflexion, questionne. Mais où étiez-vous pour dénoncer le racisme, la misogynie, le sexisme, & l’homophobie de Bassem Braiki ? »

J’aimerais comprendre, je suis un peu inquiet du projet qui sous-tend ce tweet.
Il commence par porter assez violemment le doute sur la sincérité de l’engagement de la jeune femme (« vous prétendez être… ») puis laisse entendre que son absence de réaction publique aux horreurs proférées par Bassem Braïki2 peut être considéré comme un silence complice.

Il est très étrange que ce soit elle, entre toutes les personnes qui s’expriment publiquement en France, qui écope d’un tel procès d’intention. Rokhadia Diallo semble penser que cette responsabilité qu’on lui confie est liée à sa couleur de peau : « Suis-je donc responsable de tout ce que disent les Arabes et les Noirs de ce pays même quand ils tiennent des propos racistes, sexistes et homophobes ? (…) Choquée d’être ainsi prise à partie @AmicaleRefuge qui me soupçonne d’étranges solidarités du seul fait de ma couleur de peau ». Je pense qu’elle se trompe sur ce point, ou plutôt que ce n’est qu’une partie du problème et que l’essentiel est plutôt à chercher dans son engagement, et notamment dans son travail avec l’association Les indivisibles3 dont elle était présidente au lancement des Y’a bon awards, une forme de prix négatif classant les pires saillies racistes qui est resté en travers de la gorge de beaucoup de gens puisqu’y ont été primés ou nommés de nombreuses personnalités des médias ou de la politique : Luc Ferry, Alain Finkielkraut, Ivan Rioufol, Pascal Bruckner, Christophe Barbier (qui a eu l’élégance de venir chercher son prix), Éric Zemmour, Robert Ménard, Jean-Paul Guerlain, Jean Raspail, Anthony Kavanagh, Caroline Fourest, Jean-Luc Mélenchon, Véronique Genest, Élisabeth Lévy, Philippe Val, Jean-Jacques Bourdin, Michel Sapin, Philippe Tesson, Manuel Valls, Natacha Polony, Richard Millet, Sylvie Pierre-Brossolette, Lionnel Luca, Benjamin Lancar, Sylvie Noachovitch, Jean-Marie Le Pen et plusieurs ministres de Nicolas Sarkozy, Nicolas Sarkozy lui-même, ainsi que son parti, l’UMP. De quoi se garantir un large spectre d’inimitiés, comme on le voit.

Curieuse défense ; « ils n’ont pas dit qu’elle était complice, et s’ils l’ont fait c’est pour une bonne raison ». Au moins c’est clair, ce sont ses « fréquentations », quoique ça veuille dire, qui sont reprochées à Rokhaya Diallo. Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.

Pour que l’Amicale des jeunes du Refuge s’en prenne à Rokhaya Diallo, on pouvait imaginer un passif ou des ambiguïtés dans le registre de l’homophobie, et c’est sans doute ce que retiendront les gens qui n’auront pas pris le temps de chercher. Mais sur ce plan, le dossier est vide, et au contraire, Rokhaya Diallo a notoirement défilé en faveur du Mariage pour tous.
C’est ce que j’ai  fait remarquer, un peu scandalisé par les sous-entendus induits par le tweet de l’Amicale du refuge, qui me semble relever de la smear campain : une boule puante destinée à créer, sans lien avec une réalité objective, une réputation. Plus le temps passe et moins je crois en la bonne foi des auteurs du Tweet puisqu’ils n’ont fourni ni rectification ni excuses et se sont même enfoncés par la suite, à coup de retweets qui prouvent que, contrairement à leur affirmation première, ils n’avaient pas posé la question à Rokhaya Diallo comme ils auraient pu la poser à n’importe qui. À la rigueur, je peux leur laisser le bénéfice du doute en imaginant que c’est une fierté mal placée qui les pousse à persister dans la calomnie. Pas glorieux.
Au passage, je n’ai pas lu de prises de position de la part de l’Amicale du Refuge contre le dessinateur Marsault, autrement plus médiatisé que Bassem Braïki, et dont l’homophobie, entre autres peurs de l’autre dont il est bouffi, ne semble pas franchement ambiguë. Le jeu « vous n’avez rien dit », « votre indignation est sélective » peut aller assez loin et a un intérêt limité.

Je n’ai pas eu de réponse des gens de l’Amicale du refuge mais l’essayiste Fatiha Boudjahlat, elle, m’a répondu, en supposant tout savoir du contenu et des origines de mes convictions :

Bon alors je suis un « white savior » (?) et un « white gaucho » parce que je débarque de mon « nid » parishuitard. L’accusation qui prend pour preuve auto-référente le fait d’enseigner à Paris 8 est lassante et terriblement bête, j’avais fait le point sur le sujet dans un précédent article. Apparemment mon extraction sociale supposée (« bourgeois ») fait de moi un colonialiste condescendant, et la teinte de ma peau est pour cette personne un critère pour interpréter mes opinions. Et pour finir, elle me demande de ne plus suivre son fil Twitter. Eh oui, tant que nous n’interagissons pas, elle peut conserver ses préjugés et se convaincre de leur bien-fondé.

J’imagine que Fatiha Boudjahlat est une femme intelligente4, dont les convictions sont éloignées des miennes mais dont l’histoire personnelle aussi est éloignée de la mienne : elle est une femme au nom d’origine algérienne, tandis que je suis un homme au nom bordelais. Elle oppose ce que lui a apporté l’universalisme de la République, dont elle est un agent (comme moi, du reste) à la culture patriarcale musulmane, et elle préfère parier sur l’excellence comme ascenseur social que sur les revendications antiracistes. C’est une position que je comprends, je connais plusieurs personnes « issues de l’immigration » (ou passées du prolétariat à l’aisance financière, c’est un peu la même mécanique) qui la partagent, qui croient dur comme fer à la méritocratie et qui l’opposent à ce que certains nomment « victimisation » et autre « culture de l’excuse ». Sans y souscrire, je respecte totalement cette vision des choses, qui relève non de l’analyse sociologique (qui confirme malheureusement la cruelle inégalité des chances qui a majoritairement cours) mais de l’image de soi : un refus de se voir en victime passive, incapable de prendre son destin en mains et se donnant avec complaisance ou résignation toutes les bonnes raisons d’échouer ou de mal agir.

L’inconvénient de cette vision des choses est qu’elle peut mener à refuser certains constats pourtant objectifs (indicateurs chiffrés, expériences en psychologie sociale) ou à refuser de comprendre les situations. Or comment remédier durablement à un mécanisme sans le comprendre ? Inversement, la position qui découle d’une focalisation sur le sujet du racisme peut mener à ne plus voir le monde qu’en termes de racistes et de racisés, de colons et de colonisés, ce qui est terrifiant car le racisé, comme le colonisé, sont nommés, et donc définis, par l’action de ceux qui les oppriment. Poussée au bout, cette logique mène au Parti indigéniste, qui prône la distinction entre les individus selon le groupe ethnique, culturel ou religieux duquel ils sont censés être issus, et qui ne voit toute personne qui ne se satisfait pas de ce cadre plutôt raciste comme « allié », « traître »  ou « idiot utile ». La position des Indigénistes a aussi comme défaut fondamental d’être obnubilée par le passé. Or si le passé est important à connaître et à comprendre, l’endroit où nous allons ne pourra jamais être que l’avenir.

Le cas Rokhaya Diallo

Je suis sensible au cas de Rokhaya Diallo depuis son éviction du Conseil National du Numérique, sur foi d’accusations impunément calomnieuses et injustes. L’affaire m’avait particulièrement interpellé à cause de la manière dont l’encyclopédie Wikipédia avait été instrumentalisée à l’époque. J’en avais parlé dans un précédent article. Mais bon, je ne suis pas spécialiste de Rokhaya Diallo alors quand je vois pleuvoir comme autant d’évidences des accusations qui la concernent, j’essaie de me renseigner afin d’évaluer l’éventuel bien-fondé de ces accusations ou d’identifier les malentendus qui peuvent les expliquer. Et là, rien, moins que rien, aucune raison, et même, toutes les raisons de croire que les griefs sont à l’inverse de la réalité.

Ce que je connais le mieux du travail de cette femme, c’est sa bande dessinée Pari(s) d’amies (2015), scénarisée pour l’illustratrice Kim Consigny ((Kim Consigny a publié chez Sociorama/Casterman le remarquable La petite mosquée dans la cité, qui montre les enjeux et les ratées qui entourent la construction de lieux de cultes musulmans lorsque ceux-ci deviennent des enjeux politiques. )), qui raconte le quotidien de cinq amies aux origines et au parcours divers, qui bavardent, se lancent des vannes, et qui vivent parfaitement bien leurs différences, que celles-ci soient relatives à leurs origines, à leur positionnement, à leur niveau social ou encore de leur orientation sexuelle, puisque, oui, une des cinq jeunes femmes est une rappeuse et guitariste lesbienne.
J’ai du mal à imaginer que Daech en recommande la lecture même si une des héroïnes de l’histoire a une sœur jumelle qui porte le hijab.

Pari(s) d’amies, par Rokhaya Diallo et Kim Consigny (2015, Delcourt). Deux sœurs jumelles, l’une porte le voile, l’autre se prénomme Marianne (et non Mariame), à la suite d’une erreur administrative. Intéressante astuce scénaristique pour évoquer les conflits intérieurs relatifs à l’identité : subie, assumée, revendiquée, bien ou mal vécue,… La protagoniste principale du récit, elle, est métisse, autre situation qui amène à des conflits intérieurs semblables.

C’est une bande dessinée « bon esprit », qui n’hésite pas à se moquer de l’enthousiasme de l’engagement anti-raciste de l’héroïne, Cassandre (que l’on suppose être en partie un auto-portrait de la scénariste), qui tente de convaincre toutes ses amies aux cheveux crépus de cesser de les lisser ou de les tresser car après tout, personne ne doit se sentir honteux de ce qu’il est. Ce portrait d’une jeunesse contemporaine est certes émaillé de petits exemples de vexations racistes au quotidien (le fait notamment d’être régulièrement traité en étranger, sur la foi de son apparence), et parfois même d’astérisques pédagogiques dont, en tant que lecteur, j’aurais pu me passer, mais ce n’est pas non plus un tract ou un manifeste, ou s’il l’est, il est plutôt tourné vers les bonnes choses de la vie, vers l’absence de jugement ou d’injonctions, que vers le ressassement, les jérémiades et l’aigreur.

Bref, si on vérifie un peu, non, Rokhaya Diallo n’est pas spécialement une musulmane intégriste qui réclame le voile sur la tête des filles et la tête des toubabs sur une pique, c’est une jeune femme d’aujourd’hui qui juge injustes certains non-dits (ou mal-dits) de la société française concernant le sexisme et le racisme. Comme tous les gens engagés, elle court le risque de s’enterrer dans son engagement, de ne plus se définir que par celui-ci5. Mais à qui la faute ? Qui l’invite pour parler d’animation japonaise (elle est co-fondatrice de la Japan expo !) ? Et lorsqu’elle est entrée au Conseil National du Numérique, qui a décidé qu’elle n’était pas compétente sur ces sujets et a réclamé qu’elle en soit évincée ?

Je suis un peu bête mais j’ai un certain sens de la justice : pour moi on ne peut pas reprocher à quelqu’un les propos de quelqu’un d’autre, on ne peut pas résumer ses convictions à une collection des biais de raisonnements (qui se ressemble s’assemble, qui vole un œuf vole un bœuf, y’a pas de fumée sans feu, si ce n’est toi c’est donc ton frère, etc.), et quand on constate que l’on s’est trompé, il faut avoir le courage de réviser les conclusions erronées auxquelles nous ont menées des informations fallacieuses.
Il faut écouter ce que les gens disent vraiment, examiner ce qu’ils ont fait effectivement, et éviter de leur reprocher les propos du voisin ou de leur intimer l’ordre de s’en désolidariser6 : chacun ne peut être responsable que de ce qu’il a dit ou fait.
Et ça vaut pour tout le monde, je trouve tout aussi absurde la facilité avec laquelle beaucoup de gens (amis notamment) associent confusément nos philosophes médiatiques :  Raphaël Enthoven, Raphaël Glucksmann, Michel Onfray, Alain Finkielkraut, Luc Ferry, Bernard Henri-Lévy… S’ils peuvent se rejoindre dans l’agacement que provoque leur étrange statut, ils n’en restent pas moins des personnalités différentes, avec des parcours différents, de bons et de mauvais moments différents.
Traiter chacun en individu pour ce qu’il dit, pense, fait, est la moindre des choses, y compris quand ces individus s’abritent derrière un groupe, d’ailleurs. 

Je vais être honnête avec vous, cette image n’a aucun lien avec l’article. Elle représente la pendaison d’Herbert II de Vermandois.

Je sens un mauvais réflexe général : plus que jamais, laisser parler x ou accepter de l’écouter sans le bloquer ou le signaler est assimilé à un soutien ; garder son amitié pour quelqu’un ou acquiescer à une partie de son propos est vu comme une adhésion pur et simple… On ne se fait plus reprocher une position, on se fait accuser d’être « proche de », considération aussi vague qu’impossible à démontrer autant qu’à démonter.  Ça me semble une insulte à l’intelligence que de voir les choses ainsi, il faut se forcer au contraire à juger chacun pour ce qu’il dit ou fait effectivement, pas juste en se disant : « elle parle au PIR », « c’est un philosophe médiatique », « c’est un catho », « c’est un prof à Paris 8 ».
Refuser les propos des gens avec qui on n’est pas d’accord est une autre insulte à l’intelligence, car ce sont justement des gens dont on ne partage pas toutes les vues que l’on a des choses à apprendre, par 
définition. Je ne dis pas que toutes les opinions se valent, ni même qu’elles sont toutes respectables, mais tous les parcours le sont, ou méritent examen : qu’est-ce qui amène untel ou untel à penser ceci ou cela ? Qu’est-ce que sa sensibilité particulière le pousse à voir que je ne vois pas ? 

Je comprends bien les raisons évolutionnistes qui expliquent les jugements expéditifs et les catégorisations abusives, tout ça est, comme on dit, inscrit dans notre ADN (et je parle du vrai ADN), mais l’intelligence et la justice commandent au contraire d’être capable de distinction et d’apprendre à réviser ses opinions lorsque leurs bases s’avèrent caduques.
Bien entendu, on n’est pas forcé de s’intéresser à tout et à tout le monde, mais il n’est pas très rationnel (quoique ce soit courant) d’avoir une opinion tranchée d’une manière inversement proportionnelle à la connaissance que l’on a d’un sujet.

  1. J’ai dans mes brouillons des dizaines voire des centaines d’ébauches d’articles commentant telle petite phrase d’untel, tel fait politique, des centaines de milliers de signes saisis pour rien, qui ont juste l’intérêt, quand j’y retourne, de me rappeler mon indignation du [jour/moi/année] à propos de Nicolas Sarkozy ou autres sujets désormais oubliés. []
  2. Bassem Braïki est un blogueur communautariste maghrébin qui conseillait récemment aux homosexuels de se « soigner » en ingérant du cyanure. []
  3. Les Indivisibles sont souvent confondus avec le Parti des Indigènes de la République, organisation camarade de lutte mais néanmoins bien distincte puisque si les constats des deux associations convergent, leurs propositions pas du tout, les Indigènes fustigeant le métissage.  Le Slogan des Indivislbles est « Français sans commentaire ». Cette association pointe les cas où les origines exogènes de certains français les font traiter différemment des autres français. Pour faire mentir ce constat, sans doute, Nadine Morano a un jour qualifié Rokhaya Diallo de « Française de papiers », locution très connotée droite extrême, qui laisse penser qu’une jeune femme née en France, qui y a grandi et étudié, bénéficie pourtant d’une nationalité factice du fait de…? Ça elle ne l’a pas dit. []
  4. Elle peut être excessive. Dans un tweet du mois de février 2018, vite effacé, elle avait signalé « à tous les prédateurs » que « Rokhaya Diallo était un corps à leur disposition.
    Elle faisait allusion au fait que cette dernière, quoique musulmane, ne porte pas le voile, qui selon les islamologues des plateaux de télévision est censé être destiné à conjurer la lubricité masculine. []
  5. Au passage, on reproche à un journaliste ou un essayiste de se focaliser sur tel ou tel sujet politique mais personne ne se plaint quand des professionnels sont spécialisés dans des domaines tels que le sport, le droit, la culture ou les sciences,… []
  6. L’injonction à se désolidariser est bête ou malhonnête, car ce qui est demandé est souvent impossible : si on peut s’opposer à ses pères ou à ses camarades d’engagement à titre personnel, on ne peut pas le faire à la demande ou au bénéfice d’un ennemi de ses idées ! []

Humeur sombre et théorie de la relativité

Les gens comme Marsault dont je parlais ces jours-ci, Alain Soral, Éric Zemmour, Renaud Camus, mais aussi les Indigènes de la République, La Manif pour tous, Daech ou Donald Trump travaillent à un monde qui m’angoisse. Obsédés par la distinction, ils veulent (à quelques variations idéologiques et particularités locales près) que les blancs soient blancs, que les noirs soient noirs, et que les hommes prouvent leur virilité en imposant une place subalterne aux femmes. Toute personne un peu entre-deux (ou plus), métisse, androgyne, issue de plusieurs cultures, ou religions, qui ne peut pas ou ne veut pas se faire imposer une place binaire et définie, est leur ennemie, et comme ils sont — comme chaque personne sur Terre — eux aussi plusieurs choses à la fois, ils pourchassent le métissage en eux-mêmes, ils s’imposent une absurde pureté. Une telle manière de voir semble croître dans un monde plus  petit que jamais. Petit parce que nous sommes nombreux et qu’il ne grandit pas, mais petit surtout parce qu’il faut vingt heures au plus pour se rendre n’importe où sur la planète, parce qu’on s’informe et on communique bien au delà de ses frontières (mais pas sans frontières), on peut tout savoir de chaque mètre carré du monde, on a les mêmes marques de vêtements, les mêmes téléphones, on peut écouter la même musique, regarder les mêmes films, enfin on vit dans le même monde, non seulement on respire le même air, mais en plus, on le sait. Ce sont nos arrière-arrière-arrière-grands parents qui auraient un peu de peine à nous comprendre, pas les gens qui vivent à dix mille kilomètres.

La galaxie M83 contient environ 40 milliards d’étoles, elle est deux fois moins grosse que notre galaxie, la Voie Lactée. J’ai récemment lu une comparaison intéressante pour comprendre ce qu’étaient les millions et les milliards. Un million de secondes représente onze jours et demi. Un milliard de secondes représente trente-et-un ans et deux-cent-cinquante-et-un jours.

Au passage, beaucoup de gens cherchent leur « pureté » chez ces arrière-arrière-arrière grands parents, dans un monde qu’ils n’ont pas connu, où ils n’ont, en fait, aucune envie de se rendre vraiment à moins de pouvoir le faire comme les voyageurs temporels de science-fiction, c’est à dire à la carte, sans renoncer à tout ce qui leur a été donné. Les défenseurs de la théorie de la Terre plate et ceux qui doutent qu’on envoie des satellites ou des astronautes en orbite ne jettent pourtant ni leur téléphone mobile ni leur GPS, qui ne sauraient pourtant fonctionner si leur croyance était fondée. Les djihadistes rejettent tout ce qui est moderne ou étranger, sauf les armes à feu, les automobiles ou les moyens de communication grâce auxquels ils peuvent diffuser leur propagande. Ils ne se demandent pas non plus si l’inventeur ou le fabriquant de la fibre synthétique du niqab de leurs épouses est musulman. Ceux qui rêvent des valeurs de la France bucolique du XIXe siècle n’aimeraient ni l’ambiance coercitive du village, ni le pouvoir du curé, ni l’absence d’eau courante ou d’électricité, et renonceraient difficilement à l’hypermarché où ils font leurs courses chaque samedi comme au véhicule qu’ils utilisent pour s’y rendre.
Tous ces retours au passé, à la simplicité, à l’ordre, sont bien entendu illusoires (quoi que l’on fasse on ne peut se rendre que dans l’avenir) et ceux qui font la promotion plus ou moins violente de la régression le savent parfaitement. Ce qu’ils cherchent est ailleurs. Et on va me juger paranoïaque, mais ce que cherchent volontairement ou non les nationalistes, les masculinistes, les traditionalistes, les intégristes, c’est à rassembler des camps, à fédérer des factions, car il est plus facile de diriger des gens lorsqu’on leur donne des ennemis communs, car il est plus facile pour faire naître un groupe de lui trouver un péril à craindre collectivement que de lui inventer un projet positif. Créer des inimitiés a même de tout temps été pour les chefs le plus sûr moyen pour se garantir la fidélité et l’obéissance de ceux qu’ils dirigent. Mais pour le faire bien, on ne peut pas se contenter d’exciter les gens avec des guerres à venir, il faut provoquer effectivement la guerre.

Les œuvres du chat, qui se rend vite compte qu’un oiseau ou une souris sont moins digestes que la pâtée qui lui est fournie par ses humains.

J’ai peur que beaucoup de gens, bien au delà du petit nombre des cyniques qui y œuvrent sciemment, préparent inconsciemment la guerre, parce qu’ils savent confusément que notre futur est sombre : le pétrole et l’uranium dont notre civilisation d’énergie ne peut se passer, le coltan et les terres rares indispensables aux équipements numériques, l’eau non souillée, la biodiversité et les terres cultivables nécessaires à notre alimentation, tout ces biens sont en quantités finies, en voie de raréfaction et leurs valeurs financières sont appelées à augmenter, leur contrôle est un enjeu géopolitique stratégique de plus en plus critique. Et comme toujours dans ce genre de cas, la solution est la guerre, et pour qu’une guerre se fasse, il faut avoir des ennemis, et si on veut attaquer en se donnant le beau rôle, il faut affirmer que c’est celui que l’on désigne comme ennemi qui nous veut du mal, ou trouver quelque autre raison supérieure qui permette de se sentir moralement légitime à attaquer le premier. L’autodéfense préventive. C’est le principe de beaucoup de blockbusters où l’on sait que le « méchant » est méchant parce que le « gentil » s’autorise à lui taper dessus. C’est le principe de la politique extérieure étasunienne depuis un certain temps, mais ils ne sont pas les seuls — ils en ont juste, en ce moment, plus les moyens que les autres.
À quatre-vingt dix sept ans, Claude Lévi-Strauss résumait la chose d’une manière puissante :

« Il n’est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l’explosion démographique et qui – tels ces vers de farine qui s’empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme bien avant que la nourriture commence à leur manquer – se mettrait à se haïr elle-même parce qu’une prescience secrète l’avertit qu’elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces biens essentiels que sont l’espace libre, l’eau pure, l’air non pollué ».

(Claude Lévi-Strauss, en 2005)

Malgré ces sombres pensées du jour, je suis d’un naturel assez gai parce qu’il m’en faut vraiment très peu pour être heureux, comme dit la chanson : de l’amitié, de l’amour, des choses intéressantes à apprendre ou à faire, et un petit verre de rouge de temps en temps. Je me méfie de la peur qui rend bête et de la bêtise qui rend mauvais, mais je sais que si la veulerie est partout, le courage aussi, et je crois (je crois car je suis à peu près incapable de les éprouver moi-même) que la haine, la soif de dominer, ne sont jamais qu’une manière de se défendre de la peur d’être abandonné ou d’être sans substance.

Il y a deux semaines, j’ai été invité par le festival d’Astronomie de Fleurance pour parler de l’histoire du cinéma, j’étais un des invités hors-sujet conviés pour détendre un peu le public après au terme d’un marathon de conférences de douze heures.
Je suis resté sur place deux journées entière ensuite, et je n’y ai rien fait d’autre que d’assister à des conférences d’astrophysiciens, à des débats entre astrophysiciens, et même à un cours de mathématiques par Roland Lehoucq, qui calculait les poussées à faire et les directions à ajuster pour passer d’une orbite à une autre en dépensant le moins de carburant possible.
Malgré la canicule, physiquement éprouvante, ces deux jours ont été une bouffée d’air frais. Quand on réfléchit à l’échelle cosmique, en milliard d’années, en milliards d’années-lumières, en centaines de milliards de galaxies dont les plus petites sont formées de dizaine de milliards de soleils, quand on essaie de comprendre les trous noirs ou encore l’énergie sombre, quand on comprend à quoi sert d’envoyer une sonde vers le Soleil ou de créer des machines géantes pour détecter des ondes gravitaionnelles ou des particules, on est bien forcé d’admettre que la plupart des éléments de l’actualité politique qui nous occupent l’esprit quotidiennement sont bien mesquins. À l’échelle cosmique, on se fiche au fond un peu de connaître le montant de la facture de la piscine du Fort de Brégançon.

Il paraît que ce point rosâtre est la planète Mars, peuplée d’une forme de vie techno-poétique : des robots à roulette qui errent en attendant d’être bloqués par un rocher ou par un dysfonctionnement fatal de leurs panneaux solaires.

Sur les deux-cent quarante milliards de planètes que l’on estime exister dans notre galaxie (qui n’est qu’une parmi des centaines de milliards d’autres galaxies), nous n’avons de preuve d’existence d’une forme de vie que sur un seul et unique modeste caillou, le nôtre, notre Terre. Et les distances sont à ce point considérables que nous savons que si d’aventure un message émis par une forme de vie extraterrestre intelligente nous parvenait, ceux qui l’ont émis auront sans doute disparu depuis des centaines de milliers d’années à l’instant où nous accuserons réception : nous sommes tout seuls dans le noir, tout seuls et fragiles, et le tour que prend notre évolution rend improbable que nous ayons le temps (et sans doute est-ce pour le mieux) de diffuser un jour notre présence au delà du système solaire.
Ici, donc, nous avons de la vie, de l’intelligence, une capacité à s’émerveiller de la beauté et une capacité à en produire (ça va avec), c’est tout ça qu’il convient de sauver. Peut-être que notre planète est l’unique endroit de l’univers où existent des oiseaux, des insectes, des poissons, la poésie et la musique. Et peut-être aussi que nous sommes la seule planète où des pignoufs nationalistes se perdent en Méditerranée pour essayer de naufrager des gens qui fuient la guerre, ou font des selfies dans les Alpes dont ils ont décidé de défendre les frontières immatérielles contre quelques malheureux pieds-nus dans la neige. Quelle pathétique petitesse, quelle perte de temps, d’énergie.

L’histoire est fausse : les cyclistes sont morts au Tadjikistan, à des milliers de kilomètres de la zone contrôlée par l’État islamique et ils ignoraient courir des risques. Rien ne prouve que leur randonnée ait eu pour but de prouver la bonté humaine, mais ils se félicitaient effectivement du chaleureux accueil dont ils bénéficiaient partout. L’histoire est fausse alors on retiendra surtout un fait : il existe des gens (comme l’auteur de ce tweet mais aussi nombre de ses amis) capables de se réjouir d’un meurtre perpétré par Daech. Cela fait de ces gens des alliés objectifs de Daech, rien d’autre.

Que l’on croie qu’il existe un sens supérieur à notre existence ou que l’on considère que c’est à nous d’inventer ce sens, comment peut-on être aussi minable ? Ne sommes-nous pas suffisamment minuscules et perdus comme ça ?

Think cosmically, act globally.

Les mauvais desseins

Je me suis moqué du trait de Marsault mais plusieurs amis qui se reconnaîtront m’ont fait savoir qu’ils restaient sur leur faim, ou jugeaient l’angle anecdotique ou casse-gueule, car après tout, c’est vrai, le dessin n’est pas l’important, ce qui compte c’est le discours politique véhiculé par le personnage. Son post d’hier est à lire car il lève toutes les ambiguïtés, pour ceux qui croyaient encore voir des ambiguïtés dans son travail :

Ce statut a été supprimé afin d’éviter que Facebook ne sévisse, car il a suscité une avalanche de protestations, mais son auteur l’assume toujours complètement et indique même à ceux qui souhaiteraient le lire qu’il en existe des captures sur Twitter.

Jusqu’ici, les défenseurs de Marsault faisaient remarquer que celui-ci ne s’en prenait pas aux immigrés, aux migrants, et qu’il n’était donc pas un « facho ». À les croire il se moquait juste des donneurs de leçons écologistes, des féministes ou des filles futiles qui s’intéressent plus à leur compte Carrefour qu’à l’état du monde (peu de marge de manœuvre pour les femmes entre ces deux états !). Il se défoulait « pour rire » de  toutes les personnes qui empêchent son alter-ego baraqué de jouir sans mauvaise conscience. Personnellement, je trouve qu’il y avait bien des indices de ce qui est venu ensuite et je vois vraiment mal comment on peut voir de l’ambiguïté dans une planche telle que celle-ci :

(désolé de publier ce truc)

Mais sa publication d’hier tombe définitivement le masque de la vision du monde de ce trentenaire : pour lui, pas besoin de dire du mal des africains ou des arabes, ceux-ci constituent à l’évidence « des millions de gens qui nous haïssent (nous les blancs) », et dont le but est « de nous tuer et tout cramer ». ils ne sont même pas l’ennemi, ils sont juste le péril certain, presque un phénomène naturel au même titre qu’une épidémie ou une invasion d’insectes. Et le danger lui semble à ce point évident que l’ennemi, le vrai, ce sont les gens qui ne refusent de le voir venir, ceux qui baissent la garde, ceux qui ne se préparent pas à une guerre qu’il estime certaine.

Voilà une vision paranoïaque et pathétique du monde, où toute personne qui croit au progrès humain est l’idiot qui ouvre la porte du château-fort à l’ennemi, où l’émancipation des femmes mène au dérèglement social et à l’humiliation des hommes, et où, finalement, la Terre entière complote contre la « race blanche » et ne rêve que de lui prendre ses femmes, lesquelles, encouragées par la faiblesse de leurs mâles, ne demandent que ça. C’est, sans le fard de l’érudition, le même genre de vision du monde et d’obsession de la dévirilisation des hommes que celle que développent Éric Zemmour ou Renaud Camus. C’est aussi la vision du militaire dément qui déclenche la troisième guerre mondiale dans Docteur Folamour.
Gratiné, mais surtout triste et angoissant : comment en arrive-t-on à ça ? Et combien de gens souscrivent à cette vision parmi les lecteurs de Marsault ? J’éprouve de la pitié pour ce genre de folie, mais pas seulement, cela me fait peur, car les gens qui préparent la guerre finissent parfois par la déclencher.

Le mauvais dessin

L’auteur de bande dessinée Marsault est une source d’embarras dans le monde de la bande dessinée, où l’on fait comme s’il n’existait pas, alors même que ses ventes sont très élevées, notamment sur Amazon où il est régulièrement en tête des classements. Son propos politique franchement réactionnaire, misogyne et paranoïaque, sous le masque d’un iconoclasme un peu facile, est bien sûr la cause de l’embarras qu’il suscite. Mais beaucoup de gens le défendent en minimisant ses positions, ou en lui concédant d’être drôle et bon dessinateur, Je ne peux pas parler de l’humour, je ne comprends quasiment que le mien. En revanche, le dessin de Marsault me semble très mauvais et je suis toujours surpris du talent graphique que certains lui prêtent. C’est sur ce point précis que je veux réagir ici.
Sujet anecdotique si on veut, tant il semble clair que ce sont à ses positions politiques toujours moins ambigument d’extrême-droite que Marsault doit son succès.

Le bon et le beau

Toute une période de la théorie de l’art a insisté sur l’idée que l’esthétique était politique, qu’un poème au sens obscur mais formellement révolutionnaire est plus subversif politiquement qu’un poème aux pieds bien comptés et aux rimes riches qui serait porteur d’un sens politique explicite. Marcel Aymé raille cette vision des choses d’une manière assez hilarante dans son essai Le Confort intellectuel. Pour ma part, je ne suis certain que d’une chose : on peut être gentil et sans talent comme on peut être affreux et bourré de talent, et je n’ai jamais eu peur de faire la part des choses entre un créateur, ses idées, et sa personne. Que Jean-Louis Forain et Caran d’Ache aient fondé le journal antidreyfusard Psst…! n’empêche ni l’un ni l’autre de faire partie des plus grand dessinateurs de l’histoire et le fait qu’Edgar Degas les ait activement soutenus ne retire pas un micromètre à l’altitude olympienne du piédestal où je l’élève. Inversement, je me trouve sympathique et je suis politiquement d’accord avec moi-même (comme tout le monde, je sais), mais je suis conscient d’être bien loin de dessiner comme je le voudrais, j’aimerais être Blutch ou Sempé mais je n’en ai pas les capacités. Or sans que ça soit mon métier, je dessine beaucoup, depuis un demi-siècle, et j’ai été formé au dessin, y compris par un immense professeur de morphologie, Jean-François Debord, dont j’ai passionnément suivi les cours magistraux pendant trois ans.

On peut être un fieffé réactionnaire et néanmoins un excellent dessinateur, comme le montrent les exemples de Caran d’Ache (gauche) et Jean-Louis Forain (droite).

Au passage, je dois signaler que l’idée que je me fais du bon dessin a beaucoup évolué avec le temps et s’est beaucoup élargie. Loin de l’intransigeance de mes vingt ans, je ne me focalise plus sur la justesse ou la virtuosité, et si un dessin parvient à faire passer ce qu’il cherche à exprimer, alors il a déjà cette qualité, quand bien même il serait malhabile, approximatif ou négligent. J’imagine que quand beaucoup de gens apprécient un dessin que j’ai tendance à juger médiocre, comme par exemple le dessin de la jeune Emma dont les bandes dessinées féministes intitulées Un autre regard sont en tête des ventes, c’est que ce dessin a une utilité, et que les maladresses de ce dessin ont une utilité. Peut-être qu’ils réduisent la distance entre auteur et lecteur, permettant à ce dernier de ne pas se sentir dominé par un talent inaccessible, de se sentir en résonance avec l’autrice, tout comme on peut être touché par le discours d’une personne qui parle avec des mots simples et comme on peut se sentir rabaissé par quelqu’un qui utilisere la langue d’une manière trop savante. Par ailleurs nous parlons ici de bande dessinée, où le dessin n’est qu’une partie du travail, que certains auteurs affectionnent que d’autres font passer loin derrière la séquence, la mise en page, le travail du texte ou le rapport texte-image.
Pour finir, dessiner comme un pied fait partie des droits-de-l’homme.
Mais donner son avis sur la qualité d’un dessin aussi.

Le propos politique

Avec le dessin de Marsault, je rencontre plusieurs problèmes. Son propos politique est dérangeant, bien sûr, et pas dérangeant comme lui ou ses fans le pensent : ce n’est pas parce qu’il heurte ma « bien-pensance », mon « tiers-mondisme » ou ma « bisounourserie » qu’il me pose problème : en lisant ses planches où il cogne (en dessins) les féministes, les écologistes, les pacifistes, etc., je ne me sens pas fragilisé personnellement. En revanche je me sens inquiet, car si sa peur des femmes et du reste du monde est aussi répandue que ses lecteurs sont nombreux, alors notre pays va bien mal. Sa grande cible, ce sont les gens qu’il juge angéliques car ils n’ont pas « compris qu’une société multiraciale ne peut mener qu’à une boucherie » et à qui il reproche de ne pas se préparer physiquement, psychologiquement et matériellement — je n’invente rien, c’est le propos qu’il développait dans un post récent.

Si je me fie à celles qui traînent sur le net, les dédicaces de Marsault ne sont pas d’une très grande variété. Les bandes dessinées ont elles aussi des scénarios assez répétitifs et on ne peut pas vraiment dire que le dessin se renouvelle souvent : mêmes postures, mêmes têtes,…

Nous sommes loin du simple défoulement contre les horripilants « social justice warriors » qui traquent les opinions « déviantes » sur les réseaux sociaux et s’enfoncent souvent dans des contradictions comiques. Non, on est face à quelqu’un qui a les mêmes opinions paranoïaques qu’un Renaud Camus ou qu’un Alain Soral, et qui diffuse celles-ci sous le masque de l’humour. Dans le statut Facebook qui a fait scandale cette semaine, il résumait sa vision des choses ainsi : « Nous sommes entourés de millions de gens qui nous haïssent (nous les blancs) et qui n’attendent qu’une autorisation gouvernementale pour faire légalement ce qu’ils font aujourd’hui, nous tuer et tout cramer« . Quand on en vient à une telle vision du monde, plus proche de l’Invasion des profanateurs de sépultures ou d’un film de zombies que d’autre chose, on doit vivre dans un certain état de souffrance (qui explique bien le besoin de violence défoulatoire), et je me contenterais d’avoir pitié si le personnage n’était pas suivi, et peut-être même politiquement suivi, par autant de lecteurs.
Mais si Marsault, malgré la répulsion que m’inspirent ses opinions, dessinait comme Hokusaï ou comme Toulouse-Lautrec, je pense que je n’aurais aucun mal à voir son talent — tout comme je reconnais le talent d’acteur et d’humoriste du pathétique Dieudonné.

Le dessin

(dessin publié sur Facebook par Marsault)

Bon, alors en quoi Marsault dessine-t-il mal ? Sur l’image ci-dessus, il y a pas mal d’exemples.
Il s’agit (ce n’est pas le seul registre graphique de l’auteur) d’un dessin de type « réaliste » comme on dit en bande dessinée, ce qui signifie qu’il cherche à avoir une perspective photographiquement juste et un respect académique de l’anatomie. Ça donne un dessin un peu raide mais quand l’artiste est vraiment doué (citons par exemple Paul Gillon, Vittorio Giardino, Milo Manara ou encore André Juillard…), les images peuvent être dynamiques et expressives malgré tout. Ce genre de dessin est assez exigeant puisque les fautes se voient vite,
Dans ce dessin d’une jeune femme en train de lire, je signalerais entre autres :
Le magazine est très mal dessiné (1), que ce soit pour sa perspective ou pour la forme de la feuille qui est levée. La tasse (2) se casse complètement la figure. Mais une cercle dont les rayons sont parallèles au sol donne une ellipse parallèle à l’horizon, sauf déformation optique sur les bords. Aucune raison que cela penche, même si l’angle de vue fait pencher l’arrête de la table. Les épaules (3)(9) me semblent mal disposées et proportionnées. Les bras (6)(10) sont atrophiés : le coude rentre dans la taille. L’attache du cou me semble un peu foireuse (4) mais j’admets que c’est léger. Je ne suis pas persuadé que la hauteur de la bouche par rapport au menton colle très bien. Enfin les mains (5)(7) sont assez curieuses.
Globalement, ce n’est pas du bon dessin « réaliste », on suppose qu’une partie est décalquée d’une photographie ou d’un dessin quelconque, mais sans grande compréhension de l’anatomie, et que les éléments ajoutés, comme la tasse, le magazine et les bras, sont bel et bien de l’auteur.

Un autre dessin de Marsault que l’on m’a opposé pour me « prouver » qu’il sait y faire. Ce dessini est intéressant car en apparence, effectivement, il fonctionne, malgré quelques erreurs comme le lobe de l’oreille droite qui ne ressemble pas à grand chose de connu, la cigarette qui ne déforme pas la lèvre supérieure du fumeur (ce qu’un cylindre devrait faire) et est donc plate, ou encore la trame assez médiocre du vêtement, qui aplatit le tout. Le résultat m’évoque immédiatement la méthode infaillible qu’un prof de dessin que j’ai eu il y a bien longtemps proposait pour que n’importe qui puisse faire illusion en décalquant un visage : il fallait un visage de personne bien ridée, homme de préférence… Les petites rides font leur effet, et en apparence le résultat n’est pas honteux, on peut penser à certains dessins de Geoff Darrow ou de Frank Miller, mais dans le détail il ne faut pas y voir d’exploit et si vous vous sentez jaloux du dessinateur, recourez au protocole proposé par mon prof : prenez la photo d’un vieux paysan espagnol, mettez là sur une table lumineuse recouverte d’une feuille de papier, et dessinez les traits saillants. Vous obtiendrez le même résultat.

Reste le texte, qui est assez proprement calligraphié, et disposé de manière aérée dans les phylactères.  C’est l’aspect le plus « pro » de ce dessin, avec le trait lui-même.
Car Marsault fait des traits tout propres.
Mais dessiner ce n’est pas juste faire des traits propres. Ça c’est un autre métier. C’est fabriquant de traits propres. Pour bien dessiner, il faut essayer de comprendre le monde.

Comprendre le monde

Voilà peut-être où le dessin et la réflexion politique se rejoignent : dessiner, c’est chercher à comprendre ce qu’on voit, ce qu’on sait, et chercher ensuite à le restituer ou à l’exprimer. Si on ne fait pas l’effort de comprendre les choses, si on ne se rattache pas à une observation extérieure ou une expérience intérieure, on produit des images peu vivantes. Si on ne comprend pas un mécanisme on le dessinera mal. C’est vrai d’un système d’engrenages comme d’un corps humain.
Bien entendu, avant de pouvoir transcrire son expérience et sa compréhension des choses sur une feuille de papier Canson, il y a un autre filtre, un autre frein, qui est la capacité à manier une plume ou un crayon. Cette partie-là du métier n’est pas forcément la plus intéressante, mais elle épate facilement le public profane. Je pense que c’est sur ce point précis que certains croient voir en Marsault un dessinateur doué.
Marsault s’inspire, dit-il, de Uderzo, Morris, Reiser et Gotlib. Je comprends le lien avec le dessin un peu raide et semi-réaliste de Gotlib, mais ce dernier est d’un tout autre calibre. Quand aux trois autres, je les cherche en vain. Je serais étonné que Marsault n’ait pas comme autes influences des auteurs de mangas comme Akira Toriyama (Dr Slump, Dragon Ball) ou Tsukasa Hōjō (City Hunter), et ça transparaît même dans ses scénarios, à base de trucs qu’on envoie dans la figure des gens énervants.

Nicky Larson (City Hunter) parTsukasa Hōjō

Le dessin de Marsault reste lisible, et puis comme je l’écris plus haut, mal dessiner est un droit, tout comme apprécier un mauvais dessin est un droit, mais je m’étonne que tant de gens voient en ce triste sire un dessinateur talentueux.

Le champion

(résumé pour les gens qui liront ce post dans dix ans et auront alors oublié l’affaire : Alexandre Benalla, garde du corps d’Emmanuel Macron candidat, puis agent aux fonctions mal définies à l’Éysée, a été vu, sur plusieurs vidéos amateures, en train de frapper violemment des manifestants lors d’un défilé du premier mai, et cela en étant mêlé aux forces de police en qualité d’observateur mais d’une manière qui laissait penser qu’il était lui-même un policier en civil.)1

J’ai trouvé Emmanuel Macron assez fort dans l’affaire Benalla : Il a attendu quelques jours en embuscade, laissant ennemis et amis s’agiter, s’énerver, spéculer, dire un peu tout et n’importe quoi2, puis il est arrivé comme une rose, a ironisé sur les imprécisions de la presse et sur les rumeurs les plus absurdes3, s’est posé en grand prince (« le seul responsable dans cette affaire, c’est moi et moi seul »), en arbitre de sa propre faute (« j’assume !4 ») et en Rodomont (avec le vague et bravache « qu’ils viennent me chercher ! »). Il se paie même le luxe inédit et plutôt rafraîchissant de ne lâcher personne. Une vague sanction pour le sbire, mais pas de préfet limogé, pas de ministre blâmé, et même si des enquêtes judiciaires et des auditions parlementaires sont en cours et risquent de provoquer des dégâts dans divers cercles, le président ne s’est pas même désolidarisé de celui par qui le scandale est arrivé : « quoi qu’il se passe dans cette affaire, je n’ai pas à oublier cet engagement ou à ne pas me souvenir de ce qu’il a fait ». La fidélité en amitié, encore une vertu qu’on peut difficilement reprocher à quelqu’un, surtout qu’ici c’est le souverain qui se montre fidèle au valet. Ce n’est plus du storytelling, c’est du fairytelling !

L’assourdissant silence du président pendant les premiers jours de l’affaire a transformé une anomalie en affaire d’État, et cette affaire d’État s’est ensuite métamorphosée en moyen, pour le chef de l’État, de se faire mousser. Il semble désormais faire preuve de grandeur d’âme tandis que l’opposition, qui ne desserre pas les dents alors que l’affaire est terminée (que l’émotion est passée, en tout cas), semble bien mesquine, est se voit accusée d’instrumentaliser une anecdote pour bloquer le travail parlementaire.
Selon mes observations sur Twitter notamment, il n’a fallu que quelques jours aux gens qui ont voté Macron (au premier tour, s’entend), pour que la sidération initiale se transforme en rejet de ceux dans l’opposition qui insistent encore. Et notamment Jean-Luc Mélenchon qui est devenu, par un extraordinaire retournement historique, le méchant de l’histoire. Il faut dire que la saillie médiatique qu’il a lancé dans les couloirs de l’Assemblée était tellement précise et argumentée qu’il est celui qui fédère la rancœur des croyants. Le président a « perdu quatre points » dimanche ? Il ne doit pas en être très inquiet, il les aura sans doute récupérés rapidement, plus rapidement en fait que ceux qui s’en sont pris à lui, car au pierre-caillou-ciseaux de la communication, la grandeur, fut-elle constituée du stuc le plus douteux, l’emporte sur l’acharnement procédurier, quel que soit la légitimité de celui-ci.
Au passage, et là encore c’est de bonne guerre, Macron et/ou ses lieutenants ne se gênent pas pour pointer le mépris de classe voire le racisme de ceux qui s’en sont pris à Benalla et à son parcours atypique5. Quant aux médias qui se sont penchés sur l’affaire, ils se retrouvent eux aussi en procès, accusés d’être malveillants, partisans, ou d’avoir été le jouet de quelque complot.
Et pourtant, l’affaire posait bien des questions : guerre des images, rôle de la surveillance et de la sousveillance, fuite d’informations diverses, violence policière ordinaire,… Même si tout cela a été abordé, je parie que ça fera long feu.

Bien joué, tout ça. Mais ce n’est pas terminé.
Car plutôt que de cacher Alexandre Benalla, de le rendre discret, le pouvoir nous le montre. Il est interviewé par Le Monde — le journal par qui est arrivé l’affaire —, dans des conditions pour le moins étranges puisqu’il a rencontré les journalistes chez une tierce personne, un ancien journaliste reconverti dans la communication. Et plus étonnant encore, lors de la séance photo, est apparue (« une coïncidence », dit-elle) Mimi Marchand, papesse du « people » qui a été journaliste dans toute la presse de ce genre (Gala, Public, Match, Voici, Closer,…) et qui gère la communication du couple Macron. Benalla n’est pas caché, il est coché, il fait une tournée des médias où on construit son image, son histoire, on n’est pas en train de protéger le président, on est en train de nous vendre un personnage, un destin. Peut-être va-t-il à présent devenir consultant « sécurité des grands de ce monde » et spécialiste es-manifestions sur les plateaux des chaînes de désinformation en continu ? Sans doute est-il en ce moment-même en train de négocier l’avance sur droits de son autobiographie — passé du quartier « difficile » de la Madeleine d’Évreux aux ors de l’Élysée alors qu’il a toujours l’âge pour être titulaire d’une carte jeunes, ça en impose, avouons-le ! —, où il aura le loisir de s’épancher sur « sa vérité ».
Bien sûr, pendant des années, à chaque occasion on lui ressortira la vidéo qui le montre assez gratuitement violent envers des manifestants, et il prendra un air concerné pour expliquer que les images sont trompeuses, à moins qu’il ne se repente, peu importe, ça sera à la fois sa croix et son logo, comme bien des personnalités publiques en arborent.

Le travail qui est fait autour de l’image d’Alexandre Benalla ressemble en tout cas furieusement à un investissement pour le futur.

Lire : Benalla, Sarkozy, Fillon : l’art de se blanchir au 20h de TF1 par Juliette Gramaglia pour Arrêts sur Images.

Je l’imagine bien, dans quelques années, en préposé aux questions de sécurité du parti La République en Marche, qui, on s’en rappellera peut-être, était jugé crédible par les journalistes qui commentent les soirées électorales sur bien des sujets, mais pas sur celui de l’autorité. Avoir dans son entourage un jeune homme posé, bien peigné, qui chausse de petites lunettes pour expliquer avec calme qu’il est abasourdi de la violence politique que l’opposition exerce à travers lui, et pour nier avec un culot inouï la violence de ses propres actions pourtant visibles sur les images qui défilent derrière lui à l’écran, voilà quelqu’un qui a sans doute de l’avenir. Il est capable de rassurer les braves gens qui s’effraient des images de distributeurs bancaires incompréhensiblement saccagés par des « blackblocs »6 en cognant lui-même des manifestants, en se faisant le champion (au sens médiéval) du souverain. Et peu importe que ce fussent de vrais coupables, au contraire, même. À l’image on voit un couple d’inoffensifs bobos parisiens, de cette engeance qui nuit-deboute, qui s’inquiète du sort des réfugiés et qui reproche au gouvernement d’être bien plus à droite que promis. D’eux aussi l’électeur de la République En Marche est sans doute ravi d’être vengé.
Dans le même temps, et pour l’avoir quotidiennement côtoyé, Macron le sait bien, Benalla est intelligent et capable de prendre une attitude calme. Il résout l’équation impossible d’un gouvernement qui a électoralement autant besoin d’une image d’autorité que d’une image de sérénité, et qui a autant besoin de faire preuve de maîtrise de soi que de se défouler.

J’imagine (le contraire eût été bien hasardeux) que rien n’a été calculé, que cette histoire est juste une opportunité qui est saisie au vol, mais je pense que l’histoire nous dira qu’elle l’a été de manière particulièrement habile.

  1. J’ai hésité à intituler cet article La République en marche dans ta gueule mais j’ai eu peur de faire fuir sans lire une certaine catégorie de lecteurs. []
  2. La palme est obtenue par Michel Onfray, qui dans un article verbeux plein de sous-entendus-bien-entendus tente de valider la rumeur d’une liaison entre Macron et Benalla. []
  3. Exploitation d’un procédé rhétorique bien éprouvé qui consiste à mettre tous ses contradicteurs et leurs arguments dans le même panier, du plus sage au plus absurde. []
  4. Au passage, le mot « assumer » a un peu changé de sens. Il ne signifie plus « je vais payer les conséquences de mes actes » mais « je n’ai de comptes à rendre qu’à moi-même » . []
  5. Pour ma part j’aurais trouvé le parcours de Benalla vraiment atypique s’il était sorti de l’ENA ou de Sciences-po : c’est un garde du corps, pas un ministre — enfin pas encore. []
  6. Les médias qui se délectent de la violence des supposés « black blocs » sont un peu moins prompts à pointer des dérives du même registre de la part de supporters de football. Est-ce parce que le sport est (à tort) déjà associé à la bêtisé ? Parce qu’un acte violent est plus grave s’il est soutenu par une idée ?… À méditer. []

De l’anti-footisme

Je suis anti-football, je ne peux pas m’empêcher de manifester cette hostilité, comme si je ressentais le besoin irrépressible de me montrer désagréable envers ceux qui suivent les matchs avec fièvre, alors que je pourrais me contenter d’y être indifférent comme je suis indifférent à l’existence de bien d’autres passe-temps que je ne partage pas.
Mais c’est plus fort que moi.
Je n’en tire pas fierté, on ne saurait se sentir philosophiquement satisfait de réagir de manière automatique, à une pulsion « plus forte que soi ». Et puis je sais qu’au fond ce n’est pas très gentil de tenir constamment à faire savoir qu’on n’aime pas, voire qu’on méprise, les passions d’autrui. Et pire, en étant anti-football, je suis m’inscris moi-même dans un cliché, car même s’il semble minoritaire lorsqu’on allume le poste de télévision ou qu’on sort dans la rue un soir de match international, le discours anti-football est plutôt banal, et s’accompagne d’un ramassis de poncifs auxquels je ne souscris d’ailleurs pas forcément.

Je trouve assez suspect, par exemple, de faire remarquer que les footballeurs sont des millionnaires qui courent sur une pelouse pour distraire des pauvres. Car j’entends dans cette phrase si souvent proférée l’idée qu’il est illégitime pour un enfant de prolétaires de devenir riche, chose qu’on se garde de reprocher à toutes sortes de gens bien plus riches mais dont la fortune n’est parfois fondée que sur le talent d’être né dans le bon château.
Les footballeurs ne sont pas que des enfants de prolétaires, ils sont eux-mêmes les prolétaires ultimes, puisque l’unique chose qu’ils possèdent, c’est leur force de travail, c’est leur corps, et il suffit qu’ils prennent un mauvais coup au genou pour ne plus être grand chose dans leur domaine, comme feu mon beau-père Franko, un Croate, d’ailleurs, (enfin Yougoslave à l’époque) qui a joué en France et qui du jour au lendemain est passé du sport de haut-niveau à une existence de simple ouvrier .
J’ai cru comprendre que les choses se sont un peu améliorées depuis les années 1960, on ne traite plus les footballeurs professionnels comme des chevaux de galop que l’on abat lorsqu’ils se sont fait une entorse, on les prépare activement à leur vie d’après, on leur apprend à gérer leur argent, à investir, et on surveille leur santé. Et c’est très bien.
Le public est à mon avis conscient du statut prolétaire des footballeurs et c’est bien ce qui fait d’eux des héros populaires, et ce qui fait d’eux bien autre chose que des « millionnaires ».

Tous les français ne soutiennent pas l’équipe de France, mais ça peut être pour de bien mauvaises raisons, comme « Riposte laïque », site web facho qui se fait passer pour défenseur de la laïcité mais semble vivre dans l’obsession du phénotype des joueurs, nommant les tricolores « équipe d’Afrique de France » et soutenant d’office les Croates non pour leur talent mais parce qu’ils ont tous la peau claire.

Le sport lui-même

Le football est avant tout une culture, j’en donnerai une définition plus loin, mais c’est aussi un sport. Et un sport sans doute plaisant à pratique. Taper dans un ballon est une activité plaisante, et les jeux d’adresse (viser juste avec le ballon) aussi. J’imagine que la stratégie d’équipe constitue également une expérience intéressante à vivre — et c’est en tout cas une chose que les gens aiment regarder. Mais le football est aussi un sport interminable (le temps d’un film !), où les équipes passent leur temps à aller dans un sens, à revenir, à repartir, à re-revenir, et où il peut ne rien se passer pendant quatre-vingt dix minutes (sauf, souvent, au moment où on est aux toilettes). J’y vois aussi des grands dadais se rentrer dedans puis se mettre en position latérale de sécurité grimaçante pour faire croire à l’arbitre que c’est l’autre le méchant, puisqu’il mime moins bien la douleur. À présent que les matchs sont filmés en gros plan, les joueurs m’apparaissent comme des gens dont la première caractéristique est de passer leur temps à cracher par terre. Peut-être qu’ils crachaient tout aussi fréquemment avant, peut-être que courir dans tous les sens pousse à glavioter, mais ça n’en est pas moins dégoûtant et cela constitue un mauvais exemple. Depuis quelques années, dans les rues de Paris, et même parfois dans les rames de métro, je vois les ados et les jeunes adultes cracher facilement, bien plus facilement qu’il y a trente ans, ce qui me semble sale et peu hygiénique. Je peux me tromper mais je crois bien que le football y est pour quelque chose : à défaut de jouer comme Zidane, on peut porter son maillot, ses chaussures, et puis cracher.

Même un quotidien réputé pour sa distance tel que Le Monde semble gagné par la ferveur quasi religieuse qui entoure le football.

Le football, pour moi, c’est aussi de mauvais souvenirs d’école, mais je vais tenter de ne pas trop y penser, histoire de tenter de rester objectif.

La culture

Le football n’est pas seulement, voire pas vraiment un sport, un jeu, car il y a bien plus de spectateurs que de sportifs. Le football est une culture, c’est à dire un ensemble d’institutions, de lieux, de rites, d’objets et de références qui rassemblent une communauté de personnes. Et c’est, bien entendu aussi, une économie. Cette culture a deux faces. Le premier, c’est le plaisir du spectacle sportif, le plaisir de se rassembler pour participer ou assister à des exploits sportifs. Ça me semble positif et sympathique, pas de problème. Le second volet, la face sombre, c’est tout le reste : les supporteurs qui s’affrontent physiquement dans une furie patriotique (que la patrie soit le village, la ville ou le pays), et la joie parfois effrayante des supporters des équipes victorieuses. Il y a quelques jours, la France a remporté un match et j’ai vu des gamins au permis tout frais faire d’absurdes tours de mon pâté de maisons (alors que ma rue est censée être interdite à la circulation) en hurlant par leurs fenêtres, d’où dépassaient des drapeaux bleu-blanc-rouge. Ce drapeau n’est pas le drapeau de la Révolution française, qui était à l’origine rouge-blanc-bleu. En revanche c’est bien le drapeau qu’on a utilisé pour envoyer un million et demi d’hommes mourir dans les tranchées pendant la grande guerre, c’est le drapeau de l’Empire colonial français, le drapeau des guerres napoléoniennes ou de Vichy (légèrement modifié dans l’un et l’autre cas), enfin un drapeau qui a du sang sur les mains, si j’ose dire, et qui a finalement failli me tuer moi aussi la semaine passée, car les jeunes chauffards, rendus imprudents par leur joie, m’ont dangereusement frôlé.
Bien entendu, le football n’est pas la seule occasion qui existe pour voir des gens s’aviner et agir de manière inconsidérée dans l’espace public, mais c’est une des rares où une énorme quantité de gens fait ça exactement en même temps.
Vu de l’extérieur, entre les drapeaux, la marseillaise, les cris et la détestation de l’adversaire, le football ressemble beaucoup à la guerre. Peut-être que c’est une façon d’éviter la guerre, après tout, en s’en tenant au simulacre, mais ce n’est pas certain, ça ressemble parfois à un entraînement, à une répétition. Et on peut régulièrement vérifier que ce sport s’accommode sans problème de la dictature, quand il n’est pas un outil de manipulation des foules ou de propagande étatique ou géopolitique.
Il y a beaucoup de dégradations et de violences (et même des accidents mortels) en marge des matchs importants, mais même si les médias les recensent, je note que c’est avec une certaine indulgence, avec bien plus d’indulgence en tout cas qu’avec les débordements équivalents qui entourent des manifestations politiques. Un abribus cassé par des supporters relève du phénomène naturel tandis que si c’est en marge d’un cortège opposé à une loi récente, ça devient un objet de débat public : « les manifestations vont-elles trop loin ? ». On demandera à un leader syndical de condamner des violences mais je ne croie pas qu’on demande la même chose au président de la FIfa ou à l’entraîneur de l’équipe de France.

Un dessin du caricaturiste brésilien Latuff, triste personnage surtout célèbre pour avoir remporté le deuxième prix au « Concours international de caricatures sur l’Holocauste » organisé en 2006 par l’Iran en réponse aux caricatures de Mahomet. Le dessin ci-dessus me semble prouver que beaucoup investissent dans les compétitions sportives bien d’autres choses que du sport, et voient des implications historiques (la Croatie – comme la France du reste – a eu un gouvernement fasciste pendant la seconde guerre mondiale) là où il est peu probable que les sportifs eux-mêmes se sentent concernés par des histoires qui se sont déroulées un demi-siècle avant leur naissance..

La magie

Le Football me semble aussi constituer une opération chamanique, et c’est quelque chose d’un peu émouvant : des millions de gens semblent vraiment convainquis qu’une partie d’eux-mêmes est mystérieusement reliée aux onze personnes qui courent sur le terrain, et que la défaite de l’équipe est leur défaite, et surtout, que sa victoire est leur victoire. Ils disent « on a bien joué » comme s’ils avaient eux-mêmes usé leurs crampons. Là encore, quand on n’est pas capable de comprendre, ou plus exactement de ressentir cette magie, elle est bizarre et effrayante. Des gens sans lien les uns avec les autres, qui peut-être se détestent politiquement ou personnellement, constituent soudain une communauté non autour d’idées, de valeurs ou d’un sentiment affectueux quelconque, mais contre des personnes identifiées comme ‘l’adversaire », « l’ennemi », enfin « l’autre », celui dont la douleur est notre plaisir et inversement. La neurologie a malheureusement démontré que si nos circuits de la douleur s’activement lorsque nous voyons des gens auxquels nous nous identifions souffrir physiquement, la souffrance d’une personne « autre » nous est nettement plus indifférente, et lorsque cet autre est un adversaire (même sportif), ce sont nos circuits neuronaux du plaisir qui s’activent. Ce mécanisme, qui s’explique bien du point de vue de la survie de l’individu au sein du groupe, est le fondement naturel du racisme, mais il n’est pas forcément lié au phénotype : porter l’écharpe du club adverse vous transforme en « l’autre ».
Ce soir, après la victoire de la France, les églises ont sonné. Dieu est censé avoir choisi l’équipe « bleue » plutôt que l’équipe à damiers ?

L’enthousiasme de la victoire libère certains élans d’amour et délie les langues de gens qui, j’en fais le pari, sont en règle générale plutôt du genre à exprimer des pensées homophobes que le contraire…
Sur un sujet voisin, sur Twitter quelqu’un a compilé une impressionnante collection de témoignages d’agressions sexuelles subies en de la part de supporters que la victoire rend tout-permis.

En conclusion, il me pèse un peu d’être anti-football. Non parce que ça me place en minorité, certainement pas, car en bon anarchiste individualiste, être minoritaire est un sentiment qui m’est agréable, mais parce que je constate que je suis moi aussi un cliché en étant anti-foot, que j’appartiens aussi à un groupe, que je m’inscris peut-être même dans une forme de mépris de classe. J’écris « peut-être » car je ne pense pas que ce soit le caractère populaire du football qui me fasse fuir ce sport, c’est plutôt la forme que prend cette popularité. Quoi qu’il en soit, je crains de devoir admettre que je fais partie de ces pisse-froids qui semblent tirer un plaisir au fait de ne pas aimer ce que les autres aiment. Il en faut bien, non ?
Et comment faire autrement que de râler ? De l’extérieur, la frénésie qui entoure la balle-au-pied est passablement effrayante, et je me sens autant en décalage avec les sentiments que semblent expérimenter les supporters que je me sens éloigné d’une personne en train de vivre une crise  psychotique. Je ne traite personne de dément (étant minoritaire, c’est forcément moi le fou, du reste), entendons-nous bien, je dis juste que je n’arrive pas à partager ces sentiments, ces sensations, ces emballements. J’ai un peu essayé, à une époque, comme on se force à aimer la cigarette, la bière ou le café.
Pour la cigarette, la bière et le café ça a un peu trop bien fonctionné, mais pas pour le football.

Lire ailleurs ; Paris, 15 juillet 2018, 17h01-17h26, très intéressant texte du médiéviste Paul Bertrand, que l’observation de la frénésie footbalistique fait réfléchir aux moments du passé qui sont inaccessibles aux historiens. Par Daniel Schneidermann, Poutou, grincheux officiel du Mondial, dont j’extrairai cette phrase : « Car le supporteur de foot ne se contente pas de savourer la joie d’oublier le reste du monde (les licenciements, les réfugiés, etc.). Il a la joie partageuse, et susceptible. Ne pas partager sa joie est suspect. La moquer, c’est l’offenser, lui ».
Et puis sur le présent blog, deux articles qui ont plus de cinq ans mais où je dis plus ou moins les mêmes choses – plutôt mieux je crois : Pas grand chose à foot et Like a foule.
Nota : comme on me l’a fait remarquer ailleurs, mes propos concernent le football masculin.

Les vertus de l’homéopathie

(suite à une conversation sur Twitter…)
(oui, je sais, cet article est un peu long. Vous n’avez qu’à vous contenter de regarder les images)

Pour le site Scientists of America j’ai écrit un jour un article qui prenait la défense de l’homéopathie, intitulé L’Homéopathie peut sauver des vies, dont le raisonnement était résumé par cette phrase : « rien de plus inoffensif qu’un médicament sans principe actif ».
C’était une blague, une manière de dire que l’homéopathie ne soigne rien, mais une blague un peu sérieuse, et plus le temps passe, plus je vois s’affronter les anti-homéopathie et les pro-homéopathie, et plus je finis par être convaincu par la validité du contenu de mon propre article. Il faudrait inventer un mot (à moins qu’il existe déjà) pour décrire ce mécanisme qui fait qu’on finit par croire à une chose parce qu’on l’a dite. Bien des religions, des idéologies politiques ou même des théories scientifiques à présent sérieuses doivent être nées comme ça.

Samuel Hahnemann (1755-1843), l’inventeur de l’homéopathie. Il a vécu 88 ans, ce qui est bien pour l’époque, mais il est mort d’une bronchite en juillet, je dis ça je dis rien (vision d’artiste).

Tout d’abord, une évidence : l’homéopathie ne repose sur aucune base théorique sérieuse, elle relève de la pseudo-science, elle ne passe ni le crible de la logique1 ni celui des études pharmacologiques. On constate bien qu’elle peut provoquer des changements dans l’état de santé des patients, mais ni plus ni moins que le célèbre effet Placebo : ce n’est pas le produit qui agit, mais une donnée psychologique difficile à expliquer et qui a moins à voir avec la composition du remède lui-même qu’avec l’acte de l’administrer.
Le simple fait que les pouvoirs publics n’imposent pas plus d’autorisation de mise sur le marché aux médicaments homéopathiques qu’aux confiseries est un indice du peu de capacité d’action qu’on leur prête2. Mais est-ce vraiment un combat important que de dénoncer cette pseudo-science ?

Les gens qui s’en prennent le plus violemment à l’homéopathie le font au nom de trois arguments principaux.
1 – il s’agit d’une escroquerie qui repose sur la crédulité des patients et qui fait croire à ces derniers que la maladie et la guérison relèvent de la magie.
2 – il est dangereux pour un malade de refuser un médicament qui fonctionne au profit d’un médicament qui ne fonctionne pas.
3 – il n’est pas admissible que la Sécurité Sociale dépense de l’argent pour rembourser des médicaments sans effets.

Sur le troisième point, Philippe Douste-Blazy avait proposé une réponse assez pragmatique, que certains jugeront cynique lorsqu’il était ministre de la santé et qu’il défendait le remboursement de l’homéopathie par la Sécurité Sociale : « si vous regardez le budget de l’assurance maladie consacré aux médicaments homéopathiques, vous vous apercevez que c’est une toute petite goutte d’eau par rapport au reste des prescriptions médicamenteuses, et en tout cas si vous les enlevez, alors les patients prendront autre chose et ce seront des médicaments qui seront peut-être eux remboursés à 100%, avec des interactions médicamenteuses possibles ».
En bref : l’homéopathie est souvent un moindre mal car le public veut des médicaments à tout prix, y compris lorsqu’il vaudrait mieux s’abstenir, et il vaut alors mieux lui fournir de faux médicaments que des vrais, quitte à dépenser un peu d’argent public pour cela.

Anecdote : le père de Philippe Douste-Blazy était un médecin et un grand chercheur dans la lutte contre le cancer. Sa mère, quant à elle, a longtemps dirigé la Ciergerie Lourdaise, société monopolistique dans le domaine des bougies votives de la cité mariale. Au fait : est-il plus choquant d’être soigné par un médecin qui croit aux vertus de l’homéopathie ou par un médecin qui va à la messe le dimanche et qui croit au pouvoir de la prière ?

Le second point (mieux vaut se soigner avec un médicament qui fonctionne que de croire qu’on se soigne avec un médicament qui ne fonctionne mas) est en apparence une évidence, mais s’appuie sur l’idée que les gens souhaitent guérir de véritables maladies. Or il n’est pas certain que ce soit toujours le cas, et il est même certain que ça ne l’est pas. Une affection banale telle que le rhume ne se soigne pas, on peut traiter certains de ses symptômes (fièvre,…), mais il n’existe pas de moyen de lutter contre le virus lui-même (ou plutôt les virus), ni, la plupart du temps, de besoin de le faire, puisque la guérison est spontanée. C’est pourtant le quatrième motif de consultation en médecine généraliste, représentant une consultation sur huit3 ! Et les consultations médicales ne sont sans doute que le sommet de l’iceberg, il suffit de voir à quel point les pharmaciens mettent en avant leurs remèdes non-remboursés pour le rhume (parfois rebaptisé « état grippal » lorsqu’il fatigue plus que d’habitude) pour imaginer le volume des ventes en automédication de remèdes tels que l’aspirine, le paracétamol, les vitamines, etc.
Ces médicaments ne sont pas tous bénins. Les Dolirhume, Actifed, Nirophen ou Fervex, par exemple, ont des effets graves pour un certain nombre de patients chaque année (selon les médicaments : de l’ulcère au risque d’AVC !), et certains ne devraient être consommés qu’en parfaite conscience de leur composition et des doses à ne pas dépasser, par exemple dans le cas du paracétamol, molécule très répandue dans ce genre de remèdes mais dont le surdosage peut endommager le foie, amenant plusieurs milliers de personnes aux urgences chaque année. La médecine de complaisance, notamment dans le cas des anti-dépresseurs, des barbituriques et autres traitements psychiatriques est une réalité française bien connue et aux effets ravageurs (risques suicidaires, dépressions, altération du comportement, etc.). Sans parler de médecine de complaisance, les praticiens qui prescrivent ces produits ne semblent pas toujours tous conscients de leurs effets. On entend souvent dire par les médecins eux-mêmes que leur formation et surtout leur formation continue sont incomplètes au chapitre du médicament, qu’ils sont souvent contraints de s’en remettre aux boniments des visiteurs médicaux pour savoir quels médicaments prescrire. Or les visiteurs médicaux représentent des sociétés vénales dont les pratiques ne sont pas nécessairement vertueuses : un laboratoire préférera assez logiquement promouvoir la molécule dont il possède le brevet plutôt qu’une autre qui a fait ses preuves depuis longtemps mais dont la composition est dans le domaine public. Et ne parlons pas du disease mongering, pratique qui pousse les laboratoires à forger des maladies, à communiquer massivement à leur sujet puis à proposer des médicaments miraculeux pour les guérir.
On peut parler aussi de la pratique, parfois encouragée par les fabricants, qui consiste à utiliser un médicament, parfois dangereux, pour une mauvaise raison : un traitement cardiaque pour la perte de poids ; un traitement contre l’hyper-activité pour la concentration scolaire ; un sirop contre le mal de mer ou un sirop antitussif pour leurs effets psychotropes ; un traitement de la circulation sanguine pour ses effets aphrodisiaques, etc.
Plus simplement, beaucoup de gens ont dans leur armoire à pharmacie des substances très dangereuses, auxquelles ils ont eu accès à une période donnée pour une raison légitime et dont ils utilisent à tort le reliquat sans demander d’aide à leur médecin mais avec le souvenir que le produit les a, une autre fois, guéri. Parfois même, c’est juste une erreur, un manque de discernement lié à l’âge où à la vue qui les mène à consommer un médicament dangereux.

Bref, dans un monde où chacun serait idéalement et honnêtement conseillé, conscient du degré de gravité/bénignité de son état, capable de résister à l’idée de se faire soigner lorsque c’est inutile, respectueux des prescriptions, la médecine sérieuse, scientifique, serait la seule valable. Mais ce n’est pas tout à fait le cas, et j’ai peur que le cocasse oscillococcinum4 des laboratoires Boiron soit bien moins dangereux pour les personnes qui ont le nez qui coule que des produits réellement actifs et dont les effets secondaires sont eux aussi actifs et parfois ravageurs.
Je ne connais pas les statistiques qui exposent le nombre de gens qui ont préféré se laisser mourir à coup d’homéopathie alors qu’ils souffraient d’un mal qui eût été efficacement traité par un antibiotique, par exemple, je ne suis pas certains qu’ils soient aussi nombreux que les gens qui les citent pour argumenter de la dangerosité d’une pseudo-médecine. En revanche, les risques sanitaires que fait courir la trop grande circulation des antibiotiques, qui mène certaines bactéries à y être résistantes, est un problème concret.
Au passage, on cite souvent les éleveurs qui vantent l’homéopathie comme preuve que « ça marche ». Je ne crois pas vraiment que leur expérience soit une preuve de l’intérêt des substances elles-mêmes (mais cela en dit sans doute beaucoup sur leur rapport aux bêtes), mais je dois dire qu’en tant que consommateur, je préfère savoir que la viande que je mange vient d’animaux qui n’ont pas été bourrés d’antibiotiques afin de supporter une promiscuité et des conditions d’existence ignobles.
Enfin, la « vraie » médecine, celle qui fonctionne, peut avoir un dernier défaut : lorsqu’elle sait traiter les symptômes, il arrive qu’elle néglige ce qui les provoque. Je pense par exemple aux antihistaminiques, si efficaces avec les allergies respiratoires, dont il serait utile de chercher à comprendre pourquoi leur nombre a littéralement décuplé (de 3 à 30% des gens) en un demi-siècle. Il y a des recherches sur le sujet, évidemment, heureusement, mais on n’a pas l’impression que les pouvoirs publics voient comme une priorité le fait de découvrir pourquoi nous sommes de plus en plus agressés par l’air que nous respirons.

Reste un argument : l’obscurantisme. Au nom de la science, au nom de la raison, il est criminel de laisser croire qu’une théorie farfelue puisse être mise sur un pied d’égalité avec la recherche scientifique sérieuse, et permettre une telle chose peut faire reculer la science et l’esprit scientifique. Je comprends cet argument mais il appelle une autre question à mon sens : si la recherche médicale est par définition scientifique, la pratique de la médecine l’est-elle vraiment, ou plus exactement, le rapport que les patients entretiennent vis-à-vis des soins médicaux est-il idéalement rationnel ?
J’ai eu principalement deux médecins dans ma vie. J’ai connu le premier depuis mon enfance jusqu’à celle de mes propres enfants. C’était un médecin à mon avis assez extraordinaire, doué d’une expérience énorme et qui a plusieurs fois établi des diagnostics périlleux qui se sont révélés fondés. Et chaque fois il l’a fait avec la sagesse de dire qu’il n’était sûr de rien et qu’il fallait effectuer des tests cliniques complémentaires. Ce médecin était fondamentalement honnête : lorsque l’on venait se plaindre d’avoir les bronches trop souvent encombrées, il prenait un air sévère pour nous dire que la seule chose à faire était d’arrêter de fumer. Ou dans d’autres cas, qu’il fallait faire un peu d’exercice, manger mieux ou moins, et autres mesures du même genre. Il recourait aussi à des techniques psychologiques redoutables, comme le fait de nous raconter ce qui arrivait à ses patients précédents : une mère enceinte d’un fœtus avec une anomalie cardiaque, des parents dont la fille souffrait d’une terrible maladie osseuse ou que sais-je encore… Impossible de jurer que ces patients existaient réellement, ou qu’ils venaient juste de passer, mais une chose est sûre : on relativisait aussitôt  nos petits problèmes, et on se sentait même un peu honteux d’être là pour se plaindre que son enfant en parfaite santé ne dorme ou ne mange pas comme écrit dans le livre de Laurence Pernoud. Pour les cas négligeables, il refusait souvent d’être payé, et je crois que c’était encore une de ses techniques psychologiques : n’étant pas payé, il prouvait en quelque sorte qu’on s’était montrés un peu capricieux et qu’on le dérangeait pour rien.
Bien sûr, lorsque le cas était grave, il le prenait très au sérieux et avait des diagnostics pointus et apparemment infaillibles. Je me souviens l’avoir réveillé à quatre heures du matin pour qu’il vienne constater que notre fils n’allait pas bien, et il a aussitôt pensé qu’il s’agissait d’une invagination intestinale — affection mortelle lorsqu’elle n’est pas traitée —, nous a emmené aux urgences, où son diagnostic n’a pas été pris au sérieux par les spécialistes avant une douzaine d’heures. Quand ce médecin a pris sa retraite, son cabinet était un peu miteux, et il tenait des propos un peu aigris : l’honnêteté ne paie pas forcément.
Le médecin suivant est lui aussi à la retraite, je l’ai fréquenté une dizaine d’années, l’ayant essentiellement choisi pour une question de proximité géographique. Il recevait dans un bureau de notable, avec encyclopédies, tapis et meubles cirés. Il aimait prendre le temps de bavarder, et notamment de s’épancher sur le sujet de son épouse qui avait divorcé en le ruinant — quoique son état de misère n’ait rien eu de franchement flagrant. Il pouvait lui aussi être pédagogue et honnête, mais de manière plus perverse. Je me souviens qu’une fois il m’a prescrit des antibiotiques en me disant ceci : « ça ne vous fera pas guérir plus vite, vous n’en avez pas besoin, mais quand les gens sortent de mon cabinet, ils ont besoin d’un bonbon, de quelque chose à aller acheter à la pharmacie. Alors je ne vous conseille pas d’utiliser ce médicament mais je vous le prescris ».  Il me laissait le choix, c’était à moi de décider si j’étais capable d’entendre un discours raisonnable ou si j’étais venu chercher un remède magique chez le sorcier du village.
Je pense qu’il n’est pas rare que des gens consultent un médecin en ayant déjà décidé ce qu’il faut que celui-ci leur dise et leur prescrive et en n’acceptant pas vraiment d’être contrariés, il me semble même que c’est ce qui a motivé l’incitation à déclarer un médecin traitant : éviter que les patients aillent de médecin en médecin jusqu’à tomber sur celui qui leur dira ce qu’ils veulent entendre.

Je n’imagine pas qu’il ait existé une seule société humaine exempte de personnes affirmant pouvoir en guérir d’autres à l’aide de potions, d’actes et de rituels. Cela ne signifie pas que les médecins d’aujourd’hui soient des charlatans, ni que ceux du néolithique l’aient été eux non plus – sans doute les hommes (ou femmes) de l’art étaient des gens qui avaient observé, déduit et compris des tas de choses – mais l’universalité et la permanence de cette activité indique à mon sens un éternel besoin, de la part des malades, de recourir à des gens aptes à les rassurer.

Les patients — vous, moi — sont-ils des spécialistes en épistémologie ? Des biologistes ?Entretiennent-t-ils avec la science, la médecine et la pharmacie un rapport si rationnel que ça ? Quand je vois les publicités pour des crèmes censées faire maigrir, où un séduisant beau gosse en blouse blanche dit d’une voix assurée : « c’est de la science ! » ou « ça fonctionne ! », j’ai l’impression que l’industrie de la communication a compris à quel point l’idée de science pouvait être utilisée comme argument d’autorité, c’est à dire, paradoxalement, tout le contraire d’un argument scientifique. Et j’ai peur que les médecins soient eux-mêmes contraints au simulacre de l’omniscience et de l’omnipotence, car ce ne sont pas que des remèdes que l’on vient chercher chez eux, ce sont aussi des certitudes, l’idée que quelqu’un sait ce qu’il faut faire. Le médecin qui dit « je sais pas ce que vous avez mais ça n’a pas l’air grave » aura à mon avis moins de succès que celui qui dira « on va peut-être devoir faire des tests mais en attendant je vais vous prescrire deux milligrammes de ceci à prendre à jeun pendant une semaine, une goutte de ça dans un grand verre d’eau le soir et cette pommade qui sent bon si ça vous gratte encore et puis revenez me voir si ça ne va toujours pas ».

L’homéopathie n’est pas une science sérieuse, c’est un fait, mais il est un peu exagéré de laisser entendre que le grand public a besoin de cette pseudo-science pour entretenir un rapport douteux à la connaissance scientifique en général. Je ne parierais pas non plus que les amateurs d’homéopathie le soient parce qu’ils sont séduits par la théorie, effectivement franchement bancale. J’imagine que beaucoup cherchent là une alternative à la brutalité médicale, qui traite le corps comme un objet et la vie comme une maladie.

  1. Rappelons le principe : pour soigner une maladie qui provoque tel symptôme, on utilise un poison qui provoque le même symptôme, que l’on dilue dans de l’eau un certain nombre de fois jusqu’à atteindre le moment où il est improbable mathématiquement qu’il subsiste ne serait-ce qu’une molécule du produit dans la solution obtenue. On mélange le tout à du sucre, et voilà. Notons que la forte présence du sucre et d’autres excipients comme le lactose n’est peut-être pas sans effet. []
  2. Je me souviens aussi d’un fait-divers comique : des enfants étaient tombés sur des cartons entiers de médicaments homéopathiques et en avaient dévoré le contenu comme s’il s’était agi de bonbons… Le laboratoire responsable de ces médicaments avait alors rassuré les familles en avouant que les billes de sucre qu’il produisait ne pouvaient avoir aucun effet sur la santé. []
  3. Selon des chiffres de 2007 en tout cas. []
  4. Réputé traiter les états grippaux, cette préparation à base de foies et de cœurs de canards de barbarie repose sur la croyance en les vertus de l’homéopathie, d’une part, mais aussi sur la foi dans l’existence d’un micro-organisme baptisé oscillocoque par le médecin qui l’a observé il y a un siècle et qui reste le seul à l’avoir vu depuis ! []

Le Plan B

Je n’irai pas voir l’extrait de On n’est pas couchés où Christine Angot1, commentant le parcours du slameur Grand Corps Malade, a affirmé que les carrières d’artistes étaient celles de gens qui avaient échoué à faire autre chose. Peu importe le contexte2, et peu importe Christine Angot, du reste, ce qui m’intéresse c’est plutôt de me poser la question à moi-même.
Voici les phrases qui sont reprises par de nombreux médias :

« Pour tous les artistes, être artiste c’est toujours un plan B. C’est ne pas avoir pu faire ce qu’on pensait faire quand on était petit, c’est-à-dire avocat ou instituteur ou médecin ou travailler dans une entreprise. (…) C’est toujours le résultat au fond d’un échec. »

Si j’ai bien compris, elle emploie le mot « artistes » pour parler de tous les gens qui créent et qui revendiquent leur travail de création, s’incluant elle-même (on pourrait étendre ça à bien des professions créatives, comme peuvent l’être les sciences par exemple). Au premier abord, cette affirmation ne tient pas la route, ne serait-ce que parce que tous les enfants n’ont pas rêvé les mêmes avenirs, et que nombreux sont ceux dont les rêves étaient précisément de chanter, de jouer la comédie, de danser, de dessiner, d’écrire.
On connaît par ailleurs les biographies d’innombrables artistes qui ont d’abord épousé des carrières « normales », avec succès pour certains, avant de décider subitement de s’emparer d’un micro, d’une machine à écrire ou de pinceaux pour devenir artistes et abandonner leur carrière précédente — ce qui est, du reste, le parcours de Christine Angot elle-même, qui a étudié le droit avant de découvrir sa vocation pour l’écriture. Enfin, on sait que de nombreuses personnes vivent leur vie entre deux carrières, un métier pour remplir le frigo, et une activité artistique pour eux-mêmes.
Ce qui est intéressant dans cette réflexion de Christine Angot, donc, c’est qu’elle est plutôt contre-intuitive, car les poncifs vont généralement dans l’autre sens : le businessman qui aurait voulu être un artiste, l’artiste raté qui, voyant que sa carrière ne décollera jamais, se résout à admettre l’échec et devient employé de bureau ou dictateur, la famille qui s’inquiète en voyant sa progéniture avoir des ambitions artistiques et qui lui suggère de se chercher d’abord « un vrai métier », et enfin les millions de gens qui ont un manuscrit dans un tiroir (un français sur quatre, paraît-il), ou un chevalet dans leur garage et qui occupent tout leur temps libre à barbouiller.

Derrière la réflexion de Christine Angot, je vois une autre question : les artistes sont-ils des gens inadaptés à la vie « normale », ayant échoué à se satisfaire d’une biographie essentiellement dédiée à satisfaire des besoins physiologiques et sociaux ?
Et au fait, est-ce que ça existe réellement, les gens qui n’ont aucune autre ambition ?

Je me souviens d’une nouvelle d’Isaac Asimov, Profession (1957), située dans au 66e siècle. Les gens n’apprennent plus leur métier, celui-ci est directement gravé dans leur cerveau par un ordinateur à leurs dix-huit ans. Ils ne choisissent pas leur profession, elle est déterminée par l’ordinateur aussi. Des olympiades permettent de classer les personnes en fonction de leurs qualités, afin que les plus douées soient sélectionnées pour travailler hors de la Terre.
Le héros, George Platen, n’en est pas là puisqu’il fait partie des rares dont le cerveau ne parvient pas à être éduqué par la machine. On le place alors dans une maison pour faibles d’esprits, où on le laisse pilosopher et réfléchir à loisir. Il s’évade puis revient et découvre que l’endroit est en fait un lieu d’études supérieures où l’on apprend par soi-même (et grâce à des objets aussi étranges que des livres) et où chacun développe sa capacité à penser et à créer. Celui qui se pensait un raté et en souffrait s’avère être tout au contraire quelqu’un qui peut apporter de nouvelles choses au monde, c’est le vilan petit canard qui découvre être un majestueux cygne.

Et si, comme ce George Platen, et pour donner raison à Christine Angot, l’art était un refuge pour certaines personnes qui ne trouvent leur place nulle part ailleurs ? En école d’art, c’est parfois quelque chose que l’on constate de manière assez flagrante, mais je n’ai jamais entendu personne me dire : « je suis ici parce que je n’ai pas réussi à avoir un travail “comme tout le monde” ». Enfin si je dois me montrer complètement honnête, je peux avouer que je connais un cas : moi.

Une publicité pour un groupe évangélique qui semble affirmer que la vie « comme tout le monde » est frustrante et qui vendent un « sens » à l’existence… Ils déposent ces flyers sur un présentoir de mon école d’art, qui n’est pourtant pas le lieu où les rêves les plus couramment exprimés sont d’avoir un job, une maison, une voiture…
Les années passent et personne ne leur a signalé la faute de conjugaison (« contactes »).

Après avoir passé mon CAP photographie option retouche, en 1987, j’étais destiné à devenir retoucheur photo. Non pas retoucheur avec Photoshop, comme à présent, mais avec des crayons, des produits chimiques divers, du gris-film et un pinceau en poil de martre. J’avais brillament réussi la partie théorique de mon CAP, avec 180 points sur 2003, mais je m’étais médiocrement illustré pour la partie pratique, avec 90 points sur 200, ce qui s’est avéré rédhibitoire : j’avais échoué. Et malgré cet échec4, j’ai aussitôt été embauché dans une société de reprographie où je devais photographier des maquettes de livres ou d’affiches. Car à l’époque, la composition des magazines n’était pas informatique, ou très partiellement, les éléments mis en page étaient collés sur un carton manuellement, et il fallait ensuite les photographier afin que la photo soit utilisée pour impressionner un cylindre offset. Le travail était répétitif, il fallait s’enfermer dans le noir, sortir un film, poser la maquette sur le banc de repro, prendre le cliché, développer le film et ensuite le retoucher grossièrement. J’étais très lent. On m’avait notamment fait photographier une revue littéraire grand public intitulée N comme Nouvelles, et je me suis montré incapable de ne pas lire les textes en même temps que je les reprographiais. Je me souviens que c’est comme ça que j’ai découvert Jorge Luis Borges. J’étais terriblement lent, donc. Un jour, à force d’effectuer des gestes répétifis, j’ai allumé la lumière alors qu’une boite de cent films A3 était ouverte : en un clin d’œil j’avais voilé des dizaines des films, coûtant plus que mon salaire à mon employeur. Celui-ci ne m’a pas engueulé, il m’a dit que c’était une chose qui arrivait à chacun une fois dans sa carrière. Dans mon cas, ce fut au troisième jour d’une courtre carrière. On m’a appris le tramage des images, aussi, et quelques petits trucs rendus inutiles par de nouvelles technologies.
Le vendredi, après déjeûner, le patron m’a demandé de venir le voir dans son bureau. Là, il m’a expliqué que j’étais vraiment trop lent, que ce métier n’était pas fait pour moi, que j’avais à son avis plutôt un profil d’artiste. Le mot artiste ne se voulait pas dénigrant, mais il voulait dire que je ne serai sans doute jamais quelqu’un d’efficace pour faire sans réfléchir un boulot qui ne m’intéresse pas. Malgré la frustration que j’ai ressentie en sortant, je dois admettre qu’il avait sans doute raison.
Dans mon cas, Christine Angot a donc presque raison. Presque, car trente ans plus tard, quoiqu’en pensent ceux qui me désignent de cette manière, et ils sont assez nombreux, je ne suis pas exactement un artiste, je n’ai pas d’œuvre, je ne vis pas de mes créations, ou très peu : j’étais bien trop fainéant5 pour être réellement artiste, car ça, j’en connais suffisamment pour le dire, c’est un travail à plein temps.

  1. Les réactions à la formule de Christine Angot (« être artiste c’est toujours un plan B ») ont été assez violentes, alors qu’elle a justement l’intérêt de ce que font (avec des méthodes et des buts souvent différents) les artistes ou les chercheurs, à savoir proposer une vision contre-intuitive des choses.
    Je dois dire que l’irritation que provoque toujours Christine Angot m’étonne. J’ai peur que le fonctionnement de On n’est pas couché soit terriblement malsain, ne serait-ce que pour l’heure indue à laquelle il libère les téléspectateurs, mais aussi pour la manière dont sont distribués les rôles sur le plateau, qui semble avant tout destinée à laisser croire que le présentateur est sympathique et bienveillant. []
  2. Notons au passage que Plan B est le titre de l’album de Grand Corps Malade, qui est venu au slam après qu’un accident ruine sa carrière sportive. Cette réflexion et le mot « plan B » sont donc d’abord une référence au parcours de l’invité. []
  3. Il y a quelques jours un de mes étudiants actuels m’a amené son grand-père, monsieur Cany, que j’ai eu comme professeur de technologie de la photographie. Je pense que j’étais l’étudiant qui s’intéressait le plus à son cours, alors il conserve un bon souvenir de moi. []
  4. J’ai eu mes deux premiers diplômes en même temps, bien plus tard : un Deug et une Licence. []
  5. C’est d’être un fainéant qui m’a naturellement amené à la programmation informatique : j’aime l’idée de créer la machine qui va ensuite produire des images, qui va travailler à ma place. Bien entendu, la quantité de travail à fournir pour concevoir l’automate est souvent disproportionnée par rapport au résultat, mais j’aime cette illusion que la machine travaille pour moi… []