Viol au second degré

(Je n’avais pas spécialement envie de parler d’Alain Finkielkraut ou de Roman Polanski, à dire vrai. Mais quelques défenses de l’un et de l’autre lues ici ou là m’attristent et me forcent à écrire ces quelques lignes. Comme Finkie, je vais tenter un truc, attention les mirettes.)

Mettons les choses au clair, en disant « Violez, violez, violez », il me semble évident qu’Alain Finkielkraut tentait non pas de l’humour au second degré comme l’ont dit certains mais une maladroite hyperbole, une outrance destinée à nous faire comprendre que bien entendu, il n’appelle personne à commettre un viol. Eh oui, qui lancerait un aussi absurde mot d’ordre ? Un Finkie énervé, excessif, un peu ridicule, c’est toujours un moment télégénique, idéal pour les extraits de dix secondes qu’on se partage ensuite avec gourmandise sur les réseaux sociaux. Je ne sais pas s’il est vraiment honnête d’avoir laissé entendre que l’académicien ronchon était sérieusement en train d’exhorter les hommes au viol et d’avouer commettre le viol conjugal.
Et puis comme l’ont fait remarquer ses premiers défenseurs : il manquait le contexte.

«Violez, violez, violez ! Je dis aux hommes : violez les femmes. D’ailleurs, je viole la mienne tous les soirs, et elle commence à en avoir marre ».
Un humour impayable.

Bon et puis il y a pire que Finkelkraut !
Il y a cet horrible Imam, qui a une tête à organiser des prières clandestines dans des parkings de Seine-Saint-Denis, qui dit « Allahou Akbar » et qui est sans doute même musulman.

Des propos scandaleux que les féministes intersectionnelles décoloniales se gardent bien de dénoncer !

Je traduis :

« Si la jeune fille est pubère, et surtout si elle a un petit ami, alors il est licite pour un homme mûr d’abuser d’elle, même si elle n’est pas consentante. Ce n’est pas vraiment un viol.

Scandaleux, non ? On tracasse Alain Finkielkraut alors qu’il y a dans les territoires perdus de la République des salauds pour dire des horreurs pareilles ! Franchement, c’est du deux-poids-deux-mesures, les « maccarthystes néo-féministes » (© Pascal Bruckner) n’hésitent pas à chercher des poux à un honorable académicien qui tente un trait d’humour, mais se gardent bien de protester lorsque des abominations sont proférées par un arabe musulman de banlieue.

Bon, je vous ai bien eu, moi aussi (et je ne suis pas drôle, moi non plus), la citation n’est pas d’un horrible imam, les mots écrits en arabe sont extraits d’une recette de cuisine (oui, c’est fou, mais la langue arabe peut servir à d’autres choses qu’à véhiculer des fatwas !), et pour la « traduction », j’ai juste paraphrasé… (roulements de tambours)… Alain Finkielkraut ! En effet, après son « Violez, violez, violez ! », c’est exactement ce qu’il a dit : la victime de Roman Polanski avait peut-être treize ans mais elle était pubère, alors bon, ce n’était pas vraiment un vrai viol, et puis elle avait un petit ami, alors hein, elle n’était pas tout à fait non-consentante.
Eh oui, c’est cela que l’on découvre en « replaçant l’extrait dans le contexte » : Alain Finkielkraut minore le viol d’une fille de treize ans (« et neuf mois », précise-t-il), en utilisant comme circonstance atténuante que celle-ci avait déjà enlacé un garçon : si on en a enlacé un, on ne peut pas refuser ses faveurs à d’autres. C’est précisément ce dont Caroline de Haas l’accusait juste avant qu’il ne lance son « Violez ! », accusation dont il a, donc confirmé la valeur, annulant toute l’éventuelle pertinence de son effet rhétorique.
Peut-être pouvait-on dire et penser des choses pareilles quand Alain Finkielkraut était jeune, je ne sais pas, je n’étais pas né, mais aujourd’hui, ce n’est pas admissible. Finkie se vante d’être un peu ringard, se prend pour la mauvaise conscience de la modernité, c’est bien, mais en dévoilant pareille vision des femmes, qui dès lors qu’elles entendent disposer librement de leur corps peuvent être considérées comme des objets offerts à qui veut en user, il se montre terriblement rétrograde et se révèle bien plus copain des Talibans que de quiconque.

Je comprends très bien que l’on défende Polanski par amitié, par fidélité, en disant que quarante-cinq ans ont passé, qu’il a changé et qu’il a droit à la rédemption, que c’était une autre époque, qu’il a exprimé ses regrets, que sa victime l’a pardonné, que le juge qui l’a poursuivi avait instrumentalisé l’affaire à des fins électorales (dans un pays où les juges sont élus), etc.
Fort bien. Pourquoi pas. On peut défendre l’auteur d’un crime passé. Le pardon, c’est bien, l’amitié, c’est bien. Ça pousse parfois à commettre des erreurs, mais ce sont de beaux sentiments tout de même.
En revanche ce qu’on n’a pas le droit de faire, c’est de défendre le crime lui-même.
Et j’accuse (eh…) Alain Finkielkraut (et quelques autres) de l’avoir fait. Et pas seulement cette semaine, ce n’est donc plus exactement une maladresse. Et il n’y a pas vraiment de quoi rire.

Ceux qui se bouchent le nez

J’avais parlé ici même de la réaction très hostile d’une partie de la communauté des designers graphiques à l’annonce de la création d’une résidence au Centre National du Graphisme, dotée par l’agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (ANDRA).
Cette semaine, une grogne comparable touche une manifestation qui m’est chère : le festival des Utopiales, à Nantes.

à gauche, une affiche annonçant le concours de nouvelles lancé par l’Andra et Usbek et Rica. À droite, un pastiche qui a circulé pour dénoncer la tenue de ce concours. L’illustration est assez intrigante (et pas très réussie, il faut le dire).

Je n’étais pas aux Utopiales, je n’ai pas suivi la chronologie de l’affaire, je connais juste la conjonction de faits dont un certain nombre de personnes se sont émues1 :

  • L’ANDRA, en association avec Usbek et Rica, a organisé un concours de nouvelles sur le thème des déchets nucléaires.
  • Le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) est partenaire des Utopiales (depuis 2011, en fait, et ça n’a jamais été caché). Le président des Utopiales, l’astrophysicien Roland Lehoucq, est par ailleurs employé du CEA2. Les Utopiales ont aussi comme partenaires l’INRA ou l’INSERM, deux autres centres de recherche d’État.
  • Emmanuel Chiva, directeur de l’Agence de l’innovation de défense, a effectué deux interventions publiques aux Utopiales.
  • Enfin, Roland Lehoucq, toujours lui, a été annoncé comme coordinateur de la Red Team, une équipe d’auteurs de science-fiction chargés d’aider l’armée française à réfléchir à son futur3

Le partenariat des Utopiales avec le CEA est une question assez anecdotique, mais on ne commettra sans doute pas d’erreur en considérant que les trois autres points vont dans le même sens : des administrations nationales aux missions critiques pensent avoir quelque chose à gagner à entamer un dialogue avec des auteurs de science-fiction.
Qu’ils aient reçu une formation académique véritable dans le domaine ou qu’ils soient juste des lecteurs passionnés de magazines de vulgarisation, les auteurs de science-fiction disposent souvent d’une culture scientifique solide et plutôt universelle — universelle au sens où ils ne restreignent pas leurs préoccupations à un seul champ disciplinaire, ils peuvent s’intéresser à la fois aux sciences sociales, à la zoologie et à la physique quantique, par exemple, ce qui leur permet de réfléchir librement en croisant des disciplines, chose qui est certes désormais encouragée dans le monde scientifique (interdisciplinarité pluridisciplinarité transdisciplinarité,…) mais reste toujours complexe à mettre en place. L’imagination des auteurs de science-fiction, même les plus rigoureux, n’est pas bornée par l’état de l’art des technologies actuellement disponibles puisque par définition leur vocation est d’imaginer (dans un souci de cohérence interne) les conséquences d’hypothèses qui vont de l’anticipation prospective immédiate aux hypothèses complètement spéculatives. Quoi qu’il en soit, les auteurs de science-fiction disposent sans doute de tous les outils pour faire des propositions inattendues.

Du point de vue des auteurs, eux-mêmes, outre les opportunités de rémunération (ça aussi, c’est sale, apparemment !) ou de diffusion, un partenariat me semble tout aussi intéressant, par les expériences passionnantes qu’il promet en confrontation avec le monde réel. Un beau défi.
Je suis stupéfait de voir que certains membres de cette communauté s’indignent par réflexe et veulent même forcer leurs pairs à se rallier à leur indignation sous peine d’être qualifiés de salauds et de vendus : le nucléaire, c’est sale, donc on n’y touche pas4 ; et la guerre, c’est mal, donc on ne parle pas aux militaires.
Au passage, ce que j’aime beaucoup au festival des Utopiales, personnellement, c’est qu’on y parle avec tout le monde, et que peuvent être pris au sérieux écrivains, traducteurs, éditeurs, illustrateurs, mais aussi scientifiques, politiques, membres du monde associatif ou professionnels divers, et le tout sans hiérarchie établie a priori5 autre que le talent et la pertinence du propos.

Des bribes d’une longue conversation repérée sur Facebook. Je masque les noms, mais plusieurs intervenants sont des auteurs œuvrant dans les « littératures de l’imaginaire » (mais les plus virulents ne sont pas forcément des auteurs de science fiction dite « hard sci-fi »). Roland Lehoucq peut avoir les oreilles qui sifflent, car il est beaucoup pris pour cible, parfois avec un curieux mélange de procès d’intention naïfs et de complotisme qui laisse prendre pour furtives des informations tout ce qu’il y a de publiques et d’officielles. Ce qui m’a étonné à la lecture de cette conversation, c’est de voir des amateurs de science-fiction réduire le potentiel du genre à celui d’outil de propagande, de communication. Et au passage, je me demande bien où il est dit que le concours de nouvelles de l’ANDRA doive nécessairement aboutir à la production de textes pro-nucléaires militants.

Je ne comprends pas bien toute cette indignation, et je la trouve bien vertueuse, au sens négatif du mot. Certes, peu parmi nous ont eu leur mot à dire lorsque des gouvernements français ont décidé de la doctrine d’indépendance militaire et énergétique de notre pays, nous n’en sommes pas responsables et il serait un peu fort de nous en tenir comptables ou de nous interdire d’en faire la critique. Chacun est libre de contester les modalités de la décolonisation, ou de critiquer le rang géopolitique que De Gaulle et la plupart de ses successeurs ont voulu que la France conserve. Et chacun est libre aussi de penser que la dépendance de la France envers l’industrie nucléaire est un danger pour l’avenir6. Mais notre mode de vie ne reste pas moins tributaire de ces choix passés. Personne ne se plaint, en appuyant sur l’interrupteur, de voir de la lumière apparaître. Et peut-on se plaindre que les déchets nucléaires, qui existent et qui ne cesseront d’exister quand bien même la filière nucléaire serait démantelée, soient gérés plutôt que coulés au large de nos côtes ou abandonnés dans des terrains vagues ?
Personne ne se plaint non plus que la France échappe un peu plus que d’autres à son statut de vassal des États-Unis7. Je me considère comme anarchiste (mais attaché à l’État, ce n’est du reste pas incompatible), je ne suis pas nationaliste, je n’ai pas de goût pour la guerre (on dit que les militaires de carrière la détestent eux les premiers), j’ai été objecteur de conscience, le drapeau et la Marseillaise ne me tirent pas de larmes et je ne suis pas sûr de pouvoir apporter mon soutient à tout ce que l’armée française fait hors des frontières du pays. Pourtant je constate que nous ne sommes pas à ce jour une colonie russe ni, quoi qu’on en dise, un satellite servile des États-Unis. Et cette indépendance a sans doute des répercussions jusqu’à la vitalité de notre cinéma ou de notre littérature.
Enfin, on peut détester les képis, mais les témoignages d’agents de nos services de renseignement et d’action — qui sont des policiers ou des militaires — laissent percer que, pour que nous puissions tous dormir sur nos deux oreilles, il faut que d’autres veillent discrètement8 sur notre tranquillité, car il existe, dans le monde qui nous entoure, des États, des groupes terroristes, crapuleux ou sectaires (et certains qui sont tout ça à la fois), qui ne nous souhaitent pas que du bien.
Bien sûr, tout ça se discute, mais le monde est complexe, et les prises de position simplistes ne me semblent ni pertinentes ni utiles, il ne suffit pas d’en balayer toute référence d’un revers de main pour que des problèmes disparaissent.

Si l’on tient à faire fermer Areva (enfin Orano, à présent), Total, les centrales d’incinération ou même les usines Lubrizol, il ne faut pas manifester devant, il faut abandonner l’automobile, réduire radicalement nos besoins en électricité et nos habitues de consommation. Il existe un modèle sincèrement vertueux au niveau écologique au sein de pays développés : celui des Amishs, qui sont autonomes pour se déplacer, se loger et se nourrir. Mais leur autonomie ne se peut qu’au prix d’un renoncement à la liberté individuelle au profit de la communauté, à un repli sur soi et à un abandon de toute ambition de changement.
Photo : Frank J. Aleksandrowicz (1973) – domaine public

C’est précisément ce qui me gène dans les positions vertueuses. Outre leur impossibilité à composer avec tous les paramètres d’une situation, et parfois il faut le dire, leur fond de tartuferie, il me semble qu’elles constituent aussi un refus d’embrasser le monde dans sa complexité et dans sa démesure, un manque de curiosité. Il est facile de se faire croire que tout peut se régler en prenant position « pour » ou « contre » ceci ou cela, comme le font les amuseurs de BFM ou CNEWS. Il est facile de se faire croire qu’à tout problème on peut opposer une solution simple (« supprime un e-mail pour sauver un arbre »9). il est facile de se faire croire que les méchants consommateurs de pétrole ne sont pas les automobiles mais les porte-conteneurs géants, comme si ce n’était pas pour nous (nos biens électroniques, nos vêtements, nos fruits et légumes exotiques ou hors saison,…) qu’ils naviguaient. Il est facile de se faire croire que l’on peut changer de modèle économique ou industriel par caprice et en un instant. Il est facile, enfin, de se faire croire que nous sommes de blanches colombes qui n’ont rien à voir avec tout ce qui est un peu sale. Je peux vaguement concevoir qu’on ne se résigne pas à admettre que rien ne soit idéal, qu’entre plusieurs maux, il faille effectuer des choix d’ordre politique, avoir une vision à la fois informée, pragmatique et prospective : tout ça demande des efforts. Mais ceux qui refusent de s’y engager doivent accepter que d’autres effectuent ces choix pour eux, et admettre qu’il est un peu étrange de leur en faire reproche.

En dialoguant avec des acteurs véritables, en se rendant là où les choses se passent, les auteurs de science-fiction ou les chercheurs en design ne participent pas à une improbable opération de manipulation de l’opinion, ils sont témoins et peuvent apporter une voix et des idées. Je ne comprends pas une seconde où est le problème.

  1. Je me suis bien embêté pour savoir s’il fallait accorder « ému » à « un nombre » ou aux « personnes ». Apparemment on a le choix, selon le sens que l’on veut privilégier : individuel ou collectif. Mais bon je ne suis pas complètement sûr de moi, chaque solution possible me gène l’œil. []
  2. Le CEA, dont les préoccupations s’étendent désormais aux « énergies alternatives », est un des plus prestigieux organismes de recherche au monde. []
  3. Lire : Science-fiction : quand l’armée recrute des auteurs pour préparer l’avenir. []
  4. Une réflexion pertinente soufflée par l’autrice Jeanne-A Debats : les scientifiques qui trouveront (espérons) comment calmer le réacteur de la centrale de Fukushima doivent-ils par avance renoncer à un Prix Nobel ?
    Et j’ajouterais : doit-on aujourd’hui les priver de financement dans leurs recherches, puisque « le nucléaire c’est sale » ? []
  5. J’exagère un peu : une super star internationale de la science ou de la science-fiction remplissent plus les salles de conférences qu’un obscur auteur débutant. Reste que l’on est loin de la hiérarchie des plateaux médiatiques. []
  6. Et il y a des raisons de s’inquiéter, car plus le temps passe et plus la probabilité d’un accident tel que ceux de Three miles Island, Tchernobyl ou Fukushima s’approche de 1, et il n’est pas sûr que ce sera facile à encaisser. Par ailleurs, l’ouverture à la concurrence dans le domaine énergétique me semble un péril concret et immédiat, car des objectifs commerciaux à court-termes et une réflexion technique et politique portant sur des millénaires semblent assez incompatibles. []
  7. Le discours de Villepin à l’ONU contre une guerre mal justifiée en Irak, qui reste une belle prise de position de la France, aurait-il été possible ou aurait-il fait sensation (à défaut d’aboutir) si nous n’étions pas une puissance militaire conséquente ? []
  8. La discrétion des services de contre-espionnage me semble paradoxalement une garantie qu’ils se retiendront d’aller outre leur mission. Ce n’est peut-être pas un hasard que le chef d’État français que l’on accuse d’avoir instrumentalisé les services à son profit personnel (lire la superbe enquête en bande dessinée Sarkozy-Kadhafi, publiée par la Revue dessinée et Delcourt) soit aussi celui qui a désorganisé le renseignement, lui a imposé des actions démonstratives et demande aujourd’hui que les fichés « S » (les gens qui n’ont rien fait mais méritent attention) soient systématiquement assignés à résidence… []
  9. Désolé de le dire mais s’il est certain qu’il y aurait besoin de moins de serveurs si personne n’utilisait l’e-mail, un serveur ne se met pas à consommer moins d’électricité chaque fois qu’on y supprime un e-mail. []

De l’imposture

Philippe Huneman, historien et philosophe des sciences, a écrit une lettre à l’université Paris 1 Sorbonne pour expliquer pourquoi il refusait d’y participer à un événement intitulé Le Procès de Dieu1, ou plutôt, puisqu’il se savait déjà pris ailleurs à la même date, pourquoi il aurait refusé d’y participer eût-il eu le loisir d’avoir à en décider. Il a finalement choisi de rendre cette lettre publique et d’en faire une véritable tribune. On peut la lire sur medium.com sous le titre L’Université ne doit pas laisser entrer les imposteurs.

Paris I Panthéon Sorbonne, photo de Marie-Lan Nguyen.


La raison de son refus, c’est la présence, au milieu d’un aréopage apparemment prestigieux (j’écris « apparemment », car je suis loin d’être familier de tous les noms de la liste), d’un personnage pour le moins controversé : le chirurgien-urologue, chef d’entreprise, transhumaniste et bon client médiatique Laurent Alexandre, qui se voit présenter comme suit :
“Dr Laurent ALEXANDRE, chirurgien, entrepreneur, essayiste et expert en intelligence artificielle “.
Or le « expert en intelligence artificielle » coince : ce n’est pas parce qu’on est présenté comme un expert par les journalistes qu’on l’est effectivement, et l’impact médiatique de Laurent Alexandre sur ces sujets n’est pas forcément proportionné à la pertinence du contenu de ses interventions.
La tribune d’Huneman, tout en rappelant les positions politiques d’Alexandre, qu’il admet diamétralement opposées aux siennes, attaque surtout le fondateur de Doctissimo sur son manque de qualifications universitaires dans le champ pour lequel il passe désormais pour expert. La lettre est bien tournée, elle contient quelques formules qui font mouche et qui permettent de ricaner de la grenouille Alexandre qui veut se faire plus grosse que le bœuf :

Jusqu’à nouvel ordre, l’Université lui a décerné le seul titre de Docteur en médecine, et il n’est, académiquement parlant, que le coauteur de quelques études sur le dysfonctionnement érectile chez le rat, sujet certes honorable s’il en est. Seul l’usage présumé d’un ordinateur personnel ou d’un téléphone portable pourrait faire de lui un « expert en intelligence artificielle », mais à ce compte, le pain que j’achète au boulanger étant empreint de levure — cet organisme modèle des biologistes moléculaires -, me conférerait le titre respectable de microbiologiste, et le simple fait que je sois ultimement constitué de quarks m’instituerait en spécialiste de physique quantique (…) Le monde intellectuel français n’est pas, je crois, désertique au point qu’il faille inviter dans nos amphithéâtres des polémistes dont le mérite académique n’excède pas celui d’un gnou.

Suivent des justifications à mon goût un peu byzantines pour expliquer que l’on peut ne pas être d’accord avec quelqu’un mais tout de même l’accepter comme interlocuteur, à la condition qu’il ait les diplômes adéquats. Ainsi on pourrait accepter de discuter avec des eugénistes tels que Francis Galton ou Ronald Fisher, non parce qu’ils sont eugénistes, comme l’est Laurent Alexandre, mais parce que leurs vues découlent d’une véritable connaissance scientifique2.

Défense des imposteurs

On peut discuter. En fait, j’ai bien envie de défendre la corporation à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir : celle des imposteurs. Car si dans le domaine je suis sans doute bien moins sûr de moi que ne l’est Laurent Alexandre, si j’ai un peu plus d’humilité envers le monde académique et les spécialistes, je m’interdis rarement de m’exprimer sur des sujets pour lesquels je n’ai pas de diplôme de troisième cycle (numérique, histoire, techniques, arts et lettres…). J’essaie de creuser honnêtement ces sujets, tout simplement parce qu’ils me passionnent, mais je suis sans aucun doute parfois un spécialiste de café-du-commerce plus qu’autre chose. Et pourquoi pas ? À mon sens, il y a des liens que l’on ne peut tisser que si l’on accepte de papillonner sérendipitairement entre les références, des idées que l’on ne peut trouver que si l’on méprise les frontières entre les disciplines, si l’on accepte de suivre des intuitions, des obsessions, si l’on accepte d’oublier ou de négliger, au moins temporairement, ce qui entrave notre capacité à inventer3. Enfin, mais peut-être est-ce un peu un autre sujet, je crois même fondamentalement utile d’accepter de réinventer l’eau tiède, car même si cela semble une perte de temps, une connaissance que l’on a acquis par soi-même a une toute autre valeur qu’une connaissance que l’on a enregistré docilement en faisant confiance à ses aînés.
Quoi qu’il en soit, s’il est moralement digne de ne pas être un imposteur, une telle position peut facilement amener à croire que l’on ne peut jamais avoir tort. Inversement, l’imposteur a l’humilité de ne pas se considérer comme infaillible.

Laurent Alexandre, photo d’Olivier Ezraty.

Il semble que, sur la question de l’évaluation de l’intelligence, sur la transmission familiale du quotient intellectuel et sur les considérations politiques et anthropologiques qui en découlent, Laurent Alexandre s’assoie sans ménagement sur décennies d’études. On peut imaginer ce que cela a de rageant pour un historien et philosophe de la biologie de voir des erreurs manifestes diffusées auprès d’une large audience et gratifiée d’une aura académique indue. Je n’irai pas défendre Laurent Alexandre ici, pas plus que dans sa croisade un peu délirante contre Greta Thunberg et dans le positivisme techno-scientiste plus ou moins anti-écologiste qui l’anime4.

Au chapitre de l’intelligence artificielle, en revanche, et même si j’ai tendance à juger que Laurent Alexandre dit et écrit énormément de bêtises (en gros, il reprend à son compte la communication des gourous de la Sillicon Valley, mais à sa décharge il est loin d’être le seul à le faire), je me dois de renvoyer une question à Philippe Huneman : qu’a fait l’Université pour l’Intelligence artificielle ? Quelle est la légitimité supérieure de l’Université dans ce domaine ? Qu’est-ce qui justifie de faire de l’Intelligence artificielle une chasse gardée ? Certes, c’est dans le monde universitaire que la discipline est née et qu’elle a trouvé son nom — lors des célèbres conférences de Dartmouth en 1956. Certes, il existe de par le monde de nombreux laboratoires universitaires qui s’y consacrent, et ceux-ci obtiennent des résultats d’autant plus magnifiques qu’ils sont concrets et éloignés des fantasmes de rêveurs comme Laurent Alexandre ou de cauchemardeurs tels qu’Éric Sadin. Mais on se souviendra, il y a seulement trente ans, de la manière dont les États et les universités ont coupé les fonds des chercheurs en Intelligence artificielle et ont espéré voir cette embarrassante discipline mourir d’un lent abandon5. Le récent regain de l’Intelligence artificielle a de nombreuses causes, notamment la montée en puissance des ordinateurs, qui permettent de traiter des quantités de données immenses en un temps réduit ; les applications trouvées par l’industrie ; et bien entendu le travail des chercheurs qui ont persisté à travailler malgré les doutes ou l’hostilité de leurs tutelles.
S’il y a une chose dont je suis certain, c’est que le retour en grâce académique de la discipline est in fine la conséquence de son retour médiatique. En fait, c’est parce que l’on voit la tête de Laurent Alexandre dans les newsmags qui traînent chez le dentiste que nos gouvernants ont fini par investir à nouveau dans l’Intelligence artificielle. Ça en vexera plus d’un de l’entendre, mais j’ai peur que ça soit une vérité.

Sans s’appesantir sur la période qu’on qualifie de « second6 hiver de l’Intelligence artificielle » et sur la manière dont nous en sommes sortis, je note que l’Intelligence artificielle est et sera toujours une discipline indisciplinée, diverse par les méthodes, les approches et même les objectifs poursuivis. Ses fondateurs et ceux qui la font vivre ne sont pas tous spécialistes, on dénombre bien entendu des ingénieurs, des informaticiens, des mathématiciens, mais aussi des cognitivistes, des philosophes, des linguistes, des spécialistes de la perception, des éthologues, des économistes, des sociologues, des juristes ou même des théologiens et des spécialistes de l’éthique. Et parmi les gens de toutes ces disciplines, certains n’ont aucune pratique de la programmation informatique voire aucune véritable compréhension des aspects techniques à l’œuvre. Les buts des recherches en Intelligence artificielle peuvent être assez divers aussi. Certains veulent comprendre et étudier les mécanismes de la pensée animale, veulent définir le concept même d’intelligence, d’autres veulent créer des outils neufs, et cherchent à reproduire ou à améliorer des fonctions de notre cerveau, comme l’identification des visages ou l’interprétation des sons. Il y a peu de liens entre un système auto-organisationnel robotisé, un partenaire virtuel du jeu d’échecs, l’automatisation de la démonstration de théorèmes, la génération de récits de fiction ou l’interprétation des expressions du visage, mais tout cela peut relever de l’Intelligence artificielle.

Certes, être un domaine à la mode est à double-tranchant. Les promesses qui ne peuvent être tenues et le ré-emballage mensonger7 brouillent l’image de la discipline et peuvent lui causer un tort considérable. Je ne suis pas certain que Laurent Alexandre représente un grand péril dans le domaine, car il assume un rôle de prophète, de provocateur, de marchand de rêves et même, d’expert sans légitimité. Certes, il a été invité à expliquer l’importance stratégique de l’Intelligence artificielle devant une commission sénatoriale, et on peut s’en indigner, considérant son manque de qualifications, mais ce n’est pas par fraude ou par erreur qu’il a été reçu, c’est parce qu’il tient le discours que ses auditeurs parlementaires avaient envie d’entendre et qu’il le fait sur le ton qui leur convient. Les gens sérieux sont beaucoup plus ennuyeux que les camelots. Et ça, Philippe Huneman doit très bien le savoir lorsqu’il écrit :

Qu’on les déplore ou qu’on les combatte, nous ne faisons pas les règles des médias et des réseaux sociaux

Eh oui, car Laurent Alexandre est bel et bien spécialiste de quelque chose : il sait parler dans le poste. C’est un talent et un talent qui n’est pas donné à tout le monde, loin de là. Cela réclame beaucoup d’aplomb, parce que les médias, et particulièrement les médias de flux à large audience, sont désemparés lorsqu’ils se trouvent face à quelqu’un qui prend le temps de réfléchir avant de parler, qui admet qu’il n’a pas la réponse, qu’il doit s’informer et qu’il ne sait pas tout. Ils sont décontenancés lorsqu’une opinion n’est pas tranchée. Ils cherchent des caricatures, des gens qui incarnent une idée, un combat, une idéologie, des personnages. L’important n’est pas de dire des choses justes, mais de faire couler le robinet, car tant que le robinet coule, que tout est fluide, tout va bien, le public est rassuré et pense que sa prise sur le monde ne réclame que peu d’efforts : on choisit son cheval. Je me comprends.
Mais de son côté, le monde académique est-il parfait ? Pour y survivre, il faut disposer de certaines qualités que ne sont pas forcément d’ordre scientifique. Certaines personnes ont construit une carrière solide sur un plagiat éhonté ou sur une bonne d’ose d’opportunisme : il vaut parfois mieux avoir raison sur le sens du vent que de faire de grandes découvertes — combien de chercheurs, en privé, se plaignent d’avoir dû orienter leur carrière vers telle ou telle direction, tel objet d’étude, non parce que ça leur semblait juste mais parce que c’était le domaine à la mode du moment, le domaine porteur qui donnait le plus de chances d’être qualifié dans sa section du CNU et d’obtenir un poste de maître de conférences ?
Je ne dis pas que les universitaires escrocs sont légion, j’espère bien que non, mais les qualités qui permettent de faire une longue carrière universitaire ne sont pas forcément celles qui permettent de devenir une figure notable de l’Histoire des sciences.

Philippe Huneman (photo piquée sur le site theconversation)

Loin de moi l’idée de renvoyer dos-à-dos universitaires sérieux et créatures médiatiques farfelues, il ne faudrait pas non plus pousser, et je comprends bien que les invitations faites à Laurent Alexandre par Paris I ou l’école polytechnique aient provoqué des remous, mais je me demande si la motivation originelle du refus de Philippe Huneman est bien d’épargner l’immaculée Université de la souillure que constituent ceux qui ne viennent pas du sérail — ce qui serait à mon sens une erreur, car on a le droit d’avoir une bonne idée même si on n’est pas diplômé —, ou s’il ne procède pas du constat vexé que, dans un affrontement entre le sérieux et la séduction, la bataille soit déjà perdue. De l’intérieur.

  1. Le sujet précis de cet événement n’est pas rappelé dans le texte. L’auteur en parle comme d’un « festival d’éloquence ». []
  2. L’un et l’autre, cependant, refuseraient l’invitation puisqu’ils sont décédés depuis longtemps. []
  3. Je suis conscient du caractère douteux et irresponsable de ce que j’écris. []
  4. Il y a de l’espoir, cependant : dans un récent article, Laurent Alexandre reprend un peu les idées de Jean-Marc Jancovici, qui explique que le prix négligeable du pétrole est un drame écologique. []
  5. Un exemple, dans mon université, Paris 8, le département Intelligence artificielle (pionnier en France dès le début des années 1970) est devenu « informatique avancée » : le nom « intelligence artificielle » avait trop mauvaise réputation pour être conservé. []
  6. second, car il y en a eu un autre entre le milieu des années 1970 et le début des années 1980. []
  7. Combien de services numériques s’auto-gratifient d’un label « Intelligence artificielle » puisqu’il est porteur alors qu’ils relèvent de l’informatique la plus traditionnelle ou du digital labor ? []

Luc fait rire

Comme disent les médecins, pour rester en bonne santé, il faut s’énerver une fois par jour (c’est pas ça ?). Aujourd’hui ça tombe sur Luc Ferry, philosophe et ancien ministre.
J’admets que mon titre est un peu nul, mais bon, ce sont les vacances..

Les philosophes médiatiques savent prendre un ton raisonnable pour émettre des opinions qui ne sont pas toujours si raisonnables ou qui relèvent de la philosophie de comptoir, et pas toujours de la bonne philosophie de comptoir. Cette année, par exemple, Luc Ferry appelait les policiers à utiliser leurs armes contre les Gilets Jaunes et se demandait pourquoi le gouvernement ne déployait pas l’armée pour faire cesser ce mouvement, que par ailleurs il affirme soutenir, allez comprendre.
Et il y a quelques jours, Le Point a publié une interview de Luc Ferry où ce dernier reprend un de ses thèmes redondants : les écolos sont des fachos. L’interview contient plusieurs longues citations, j’en déduis qu’elle a été réalisée par écrit ou corrigée avant publication, et donc, que l’interviewé maîtrise ses propos et peut en être totalement jugé comptable.

Luc Ferry est une victime célèbre de l’autonomie des universités : ayant un budget serré à boucler, l’université Paris-Diderot avait fini par lui réclamer d’assurer les cours pour lesquels il était payé, ou au moins de rembourser les 4500 euros mensuels de son salaire. N’étant intéressé par aucune des deux solutions, il avait alors pris sa retraite.
(photo : Luc Ferry au Forum CB Richard Ellis – cliché CBRE France/Wikimedia Commons)

Le Point interviewe Luc Ferry pour lui demander s’il existe des liens entre écologie et fascisme. Sachant que le philosophe a écrit au siècle dernier un livre dont c’était la thèse centrale1, je doute que l’intervieweur s’attendait à une réponse mesurée. Un des prétextes de l’interview est que Patrick Crusius, auteur du meurtre de 22 personnes dans un supermarché d’El Paso, avait intitulé le texte dans lequel il justifiait le massacre Une vérité qui dérange, « comme le documentaire d’Al Gore », précise Le Point, qui n’a pas vraiment le sens de la nuance, car le titre du documentaire d’Al Gore est An inconvenient truth, tandis que le texte de Patrick Crusius est The Inconvinient truth. « La » vérité qui dérange et non « Une » vérité qui dérange. On ne peut pas écarter l’idée que l’auteur de la tuerie ait voulu faire une référence au titre de l’œuvre d’Al Gore mais si oui, c’est sans grand souci d’exactitude et sans semer d’indices allant dans ce sens. Si son texte mentionne quelques thèmes liés à l’environnement, il ne parle pas du tout de réchauffement climatique (le sujet d’Al Gore). Quant à la « vérité qui dérange » sur laquelle il essaie d’attirer l’attention, ce n’est pas le dérèglement du climat, c’est en fait la théorie d’un complot organisé notamment par les Démocrates (le parti d’Al Gore) pour favoriser l’invasion du Texas par des mexicains. Eh oui, car malgré son nom, la ville d’El Paso ne se trouve pas (enfin plus) au Mexique, mais bien aux États-Unis.
Du reste, si Crusius réagit aux menaces écologistes, c’est en affirmant que la solution n’est pas de changer de mode de vie, mais de se débarrasser d’un maximum de non-étasuniens pour que le mode de vie des étasuniens reste soutenable :

I just want to say that I love the people of this country, but god damn most of y’all are just too stubborn to change your lifestyle. So the next logical step is to decrease the number of people in America using resources. If we can get rid of enough people, then our way of life can become more sustainable.

Patrick Crusius, The Inconvenient Truth

L’un dans l’autre, il est un peu spécieux, voire assez malhonnête de faire un rapprochement entre ce texte raciste et les préoccupations écologistes d’Al Gore. Si on devait rapprocher ce qui motive le tueur de la pensée d’une autre figure politique des États-Unis, on penserait plus aisément au « The American way of life is not up for negotiations. Period » que George Bush père répondait aux écologistes du sommet de Rio en 1992.

« Marchez au lieu de rouler », sticker. Piqué sur le compte Instagram ActionMinimum. Aussi présent sur Twitter.

Revenons à Luc Ferry.
En introduction de l’interview, il prend la précaution de dire qu’il est tout à fait légitime de se soucier des problèmes environnementaux tant qu’il n’est pas question de s’en prendre au système capitaliste. L’obsession de la destruction du système capitaliste, dit-il, est le point commun entre l’extrême-droite et le gauchisme2.
La suite du texte est un brouet assez indigeste. Ferry rappelle par exemple que les premières lois votées par les Nazis concernaient la défense des animaux et de la beauté de la nature, préoccupation qui selon lui est directement tributaire de la contestation de la Révolution française et du rejet des Lumières par les Romantiques. Je ne suis pas historien des idées mais je trouve toujours étrange de présenter deux périodes successives comme adversaires. Ne peut-on voir des germes du Romantisme chez Jean-Jacques Rousseau — qui, sans contresens anachronique qui en ferait un précurseur de l’écologie politique, est bien le philosophe de la Nature —, ou chez Immanuel Kant, qui a théorisé la question du Sublime et la distinction entre beauté et utilité, notions centrales du Romantisme ?
Et il faudrait oublier que le Romantisme peut certes être vu comme une réponse aux limites du rationalisme, mais au moins autant comme une réaction à la Révolution industrielle qui commençait, ou aux guerres massives qui ont épuisé les peuples à l’entrée dans le XIXe siècle. Mais admettons, je me sens trop ignorant pour en débattre sérieusement.
En revanche, pour parler concrètement, si le régime nazi n’était resté dans l’Histoire que pour son attachement à la préservation de la Nature, si l’on n’avait que ce crime à lui reprocher, ça se saurait. Et si tout gouvernement d’extrême-droite (Jair Bolsonaro, en ce moment, par exemple) était fondamentalement écologiste, ça se saurait aussi.

« Décroissance ». Sticker. Piqué sur le compte Instagam ActionMinimum.

Le Point demande ensuite à Luc Ferry ce qu’il pense de l’objection des écologistes qui
considèrent que la récupération des thèmes environnementalistes par l’extrême-droite n’est qu’une forme de green-washing. Je ne me souviens pas avoir entendu souvent cette objection, personnellement. Les gens qui connaissent un peu l’histoire de l’écologie politique savent que celle-ci a plusieurs sources, dont une part est indissociable de valeurs réactionnaires : Ravage de Barjavel (qui place le retour à l’arrière-pays niçois comme alternative à la corruption de la ville, dans une ambiance bien pétainiste) ; l’Anthroposophie ; le très catholique et sexiste Lanza del Vasto ; Brigitte Bardot ; Pierre Rabhi… Mais il existe aussi une écologie politique plutôt humaniste, tiers-mondiste, féministe, progressiste, anarchiste : Thoreau, Reclus, Anders, Arendt, Illich… Et c’est justement celle que Ferry qualifie de « gauchiste ».
Je ne résiste pas à la tentation de citer l’intégralité de la réponse, en mettant en gras les parties qui selon moi mériteraient d’être soutenues par des rires enregistrés tant elles me semblent outrancières ou ridicules :

Il y a pourtant bien un point commun entre le brun et le rouge, à savoir l’anticapitalisme radical, la défense de la nature contre l’Occident libéral, un thème que l’on voit transparaître aussi bien dans un film à succès comme Danse avec les loups que dans la littérature néoromantique ou néomarxiste. Gauchos comme fachos veulent que nous renoncions à nos voitures et à nos avions, à nos climatiseurs et à nos ordinateurs, à nos smartphones, nos usines ou nos hôpitaux hi-tech, voire à nos enfants pour sauver la planète. Cet écologisme mortifère, punitif, à vocation totalitaire, n’est en réalité que le substitut des diverses variantes d’un marxisme-léninisme défunt associé pour l’occasion à quelques relents de religion réactionnaire. Après la chute du communisme, la haine du libéralisme devait absolument trouver une autre voie. Quand les maos ont été obligés de reconnaître que leur idéal sublime avait quand même entraîné la mort de soixante millions d’innocents dans des conditions atroces, il leur a fallu inventer autre chose pour continuer le combat contre la liberté. Miracle ! L’écologisme fit rapidement figure de candidat idéal. Nourri de constats plus ou moins scientifiques, il prit la place du Petit Livre rouge. Du rouge au vert, il n’y avait qu’un pas, bien vite franchi par ceux qui voulaient à tout prix réinventer des mesures coercitives pour continuer la lutte finale contre nos démocraties. De là le fait qu’on les appela des « pastèques » : verts à l’extérieur, rouge à l’intérieur.

Danse avec les loups (Kevin Costner, 1990).
Héros lors de la guerre de Sécession, John Dunbar vit planqué dans une cabane. Ses seuls amis sont un loup, un cheval et des sioux avec qui il échafaude un plan diabolique : détruire le monde occidental et la démocratie en empêchant Luc Ferry d’utiliser sa voiture.

La thèse de Luc Ferry est donc celle-ci : puisque le Communisme n’a pas fonctionné, il fallait trouver autre chose pour maltraiter les gens et les priver de leurs libertés. Le tri sélectif, la taxe carbone, les pistes cyclables, les ados qui deviennent subitement végétariens et les épiceries bio ! Il ne semble pas imaginable, pour Luc Ferry, que ce soit le souci de la pérennité de la planète qui préoccupe les écologistes, ce serait trop simple.
Il ne paraît pas avoir remarqué le fait que les communistes un peu radicaux (Trotskistes, Maoïstes) considèrent souvent encore, malgré l’urgence, que les questions environnementales (tout comme le féminisme, du reste) ne servent qu’à détourner les prolétaires du seul combat qui vaille : celui des travailleurs contre la bourgeoisie.

Revenons à la question de la surpopulation.
S’il est indiscutable que l’angoisse de la surpopulation est fondamentale dans l’histoire de l’écologie politique, et si elle est aussi au cœur des fantasmes des tenants de la théorie du « Grand Remplacement », c’est avant tout parce que la population mondiale augmente effectivement comme jamais dans l’histoire3, tandis que la Terre ne s’agrandit pas et que ses mers, ses sols, ses sous-sols s’épuisent. La Révolution verte et les progrès de la médecine l’ont permis, et humainement, on aura du mal à se plaindre de l’augmentation de l’espérance de vie et de la quasi disparition des famines aux causes non-politiques, mais c’est un fait, notre nombre augmente et nous en sommes tous suffisamment conscients pour nous demander s’il y a de la place pour tous, pour nous demander ce qui se passera lorsque le système craquera. Et cette angoisse peut avoir des effets bien avant que les vrais problèmes ne soient flagrants, comme le disait Claude Lévi-Strauss quelques années avant sa mort :

Il n’est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l’explosion démographique et qui – tels ces vers de farine qui s’empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme, bien avant que la nourriture commence à leur manquer – se mettrait à se haïr elle-même, parce qu’une prescience secrète l’avertit qu’elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces bien essentiels que sont l’espace libre, l’eau pure, l’air non pollué.

Claude Lévi-Strauss, L’ethnologue devant les identités nationales (2005)

Le texte de Lévi-Strauss parle avant tout de la responsabilité que l’Humanité a vis à vis de l’ensemble du vivant, et appelle à s’intéresser aux civilisations qui ont cherché à maintenir un équilibre raisonnable entre l’Humain et la nature — et donc surtout pas la civilisation industrieuse née en Europe (mais devenue mondiale) à la Renaissance, fondée sur l’exploitation, la prédation, le gâchis. Certains l’ont lu à mon avis de travers, choisissant de croire qu’il appelait au repli nationaliste4.

« Travaillons moins », sticker. Piqué sur le compte Instagram ActionMinimum

Luc Ferry présente donc l’Écologie comme un moyen de nuire à « l’Occident libéral ». Si nombre de mouvances écologistes considèrent l’économie libérale comme une cause de l’accélération de nos problèmes environnementaux et entendent au minimum l’encadrer, il me semble qu’il est rare que les mêmes lient ça à un combat entre « Occident » et… Et quoi, et qui, au fait ?
Cette division de notre Monde, très « Choc des civilisations », très « eux ou nous », est précisément ce qui distingue les suprémacistes des tenants de l’écologie politique « gauchiste »5 qui scandalise Ferry.
En fait, en mentionnant « l’Occident libéral », Luc Ferry valide une grille de lecture d’extrême-droite6. L’interview ne dit pas ce que Luc Ferry propose, lui, en matière d’écologie. J’ai lu dans une ancienne interview qu’il soutenait le Transhumanisme — idéologie de la démesure pour laquelle les problèmes environnementaux trouveront une solution technologique, en tout cas pour l’élite qui saura en profiter —, et on se souvient qu’il a aidé Laurent Wauquiez (dont l’engagement écologiste est me semble-t-il minimal) à mettre au point son programme politique (mauvais cheval !). On sait qu’il est trouve la corrida cruelle et qu’il aime les chats, un peu comme tout le monde, quoi. On sait aussi, de par son livre, qu’il est contre l’écologie qu’il nomme « profonde », celle qui croit affirme la nature est un système et qui pense que nous avons le devoir de repenser la manière dont nous y participons.
Ce que d’autres nomment l’écologie, quoi.

  1. Luc Ferry, Le Nouvel ordre écologique, Grasset 1992. []
  2. Plusieurs fois dans l’histoire l’extrême-droite a affirmé s’en prendre au capitalisme, c’est vrai, mais une fois au pouvoir, je ne vois pas d’exemple flagrant qui montre que le projet ait été très sincère. Au contraire, l’interdiction de manifester ou de se syndiquer – mesures dont le capitalisme s’accommode assez bien – font partie des mesures habituelles de ce genre de régime. []
  3. La population mondiale a plus que doublé depuis l’année ma naissance (1968) et, malgré un léger ralentissement, elle augmente encore de plus d’un pour cent par an. On parle souvent du Phylloxéra, de l’écrevisse de Louisanne ou du Frelon asiatique comme autant d’espèces invasives qui perturbent l’éco-système, mais l’homo-sapiens techno-industriel motorisé n’est pas mal non plus dans le registre, il pend beaucoup de place et il n’a même pas l’excuse d’ignorer sa propre propagation. []
  4. Exemple : Identité nationale : Lévi-Strauss aurait fait bondir la gauche (Yves Thréard le 4 novembre 2009). []
  5. Je cite : « Beaucoup d’observateurs ont peur de discréditer un juste combat pour la protection de la nature en le rapportant à des idéologies funestes comme le fascisme, le nazisme, et j’ajouterai aussi le gauchisme dont on parle en effet moins, mais qui est l’arrière-fond idéologique dominant des Verts. » []
  6. Lire aussi la tribune Luc Ferry: «Sauver la planète ou détruire l’Occident?», parue début juillet dans le Figaro. []

L’attaque des clones

Récapitulons.
Vendredi 16 août à une heure du matin, j’ai émis un tweet au sujet d’un dessin de Riss :

Un tweet un peu rentre-dedans, évidemment, un peu provocateur : rapprocher Charlie Hebdo de Valeurs Actuelles, ce n’est pas anodin. Mais malgré l’outrance apparente, c’est sincère, car sans croire, comme certains qui ne le lisent pas, que Charlie Hebdo est un brûlot raciste, je suis régulièrement gêné non pas par une obsession islamophobe — Charlie parle de bien d’autres sujets, heureusement —, mais par une manière de parler des musulmans qui s’inscrit dans un champ politique assez précis, celui qui veut absolument émanciper de force les femmes voilées, celui qui voit en Edwy Plenel un allié de Daech, celui pour qui l’objet de la laïcité n’est pas la paix religieuse et a-religieuse en France, mais exclusivement un glaive pour lutter contre une prétendue invasion musulmane.

Les islamo-gauchistes

La dessinatrice Coco, dont je reconnais le talent et qui peut être assez drôle, a publié quelques dessins qui (je ne pense pas surinterpréter) reprennent à leur compte la figure de l’Islamo-gauchiste, cet affreux bonhomme qui, sans être ni musulman ni a fortiori salafiste, fait tout son possible pour assister les Frères Musulmans ou Daech dans leur projet de conquête du monde.

J’aime bien Coco, hein. Et visuellement, le gag des moustaches est bien. Mais Ce dessin sur Plenel accusé d’avoir pudiquement fermé les yeux sur les viols et harcèlements dont Tariq Ramadan est accusé est assez diffamatoire : Médiapart aurait su et se serait tu ?… Pour mémoire, le rapport entre Plenel et Ramadan est que le premier a accepté de débattre publiquement avec le second, et a ensuite résumé l’échange en disant que Ramadan n’avait ce jour-là rien dit de choquant et avait fermement condamné le terrorisme ou l’antisémitisme. C’est encore Plenel qui est visé (avec Najat Vallaud-Belkacem et Cécile Duflot) dans la couverture sur le Burkini. Alors qu’aucun journaliste n’avait réussi à photographier une femme en Burkini sur une plage française, toute une classe politico-médiatique réclamait l’interdiction de ce vêtement. Ceux qui ne comprenaient pas cette hystérie ont été, là encore, jugés « islamo-gauchistes ».

Les motivations de cet islamo-gauchiste non-musulman ne sont pas très claires, mais des personnalités à fort impact médiatique comme Caroline Fourest, Michel Onfray, Élisabeth Badinter, Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner ou Franz-Olivier Giesbert utilisent ce terme et l’appliquent à des gens tels que Edwy Plenel, Benoit Hamon, Christiane Taubira, Edgar Morin, Emmanuel Todd, Lilian Thuram, Jean-Louis Bianco, Esther Benbassa, Alain Grech, Guillaume Meurice, Benjamin Stora,… Et à des médias tels que Libé, les Inrocks, Médiapart, le Monde diplomatique, Arte ; des institutions comme les universités Paris 8 et Nanterre ou comme l’Ehess ; des organisations comme Amnesty international, Coexister, l’observatoire de la laïcité,… Enfin bref, tous ceux qui appellent au calme, refusent d’exclure, de haïr, de juger, de créer des amalgames absurdes, sont considérés comme complices d’une invasion sarrasine. Et cela s’étend aux mouvement post-coloniaux, décoloniaux, au féminisme intersectionnel, et même à la Laïcité historique, il suffit de voir les attaques dont fait l’objet Jean-Louis Bianco, qui depuis son Observatoire de laïcité rappelle régulièrement les limites d’application de la loi de 1905.

Un dessin paru dans la Revue des deux mondes qui illustre assez bien l’idée que Riss souscrit sans grandes nuances à l’idée que les intellectuels de gauche sont sous influence de l’Islam.

Ce que je n’ai jamais compris chez les Élisabeth Badinter &co., c’est ce qu’ils attendent concrètement de leur propre attitude. Qu’ils considèrent qu’une prescription religieuse sexuée est sexiste, qu’ils s’inquiètent du communautarisme montant, du poids de la religion dans certaines banlieues, du discours rétrograde des imams, pourquoi pas, mais comment peuvent-ils imaginer que l’insulte, la stigmatisation, l’humiliation, le soupçon de fourberie, les injonctions autoritaires et les rapprochements injustes vont, par miracle, mettre les musulmans dans une disposition d’écoute idéale et les convaincre que la « patrie des droits de l’Homme » leur veut du bien ? Je me demande combien de jeunes femmes ont revêtu le hijab non en croyant que c’était ce que leur demandait leur dieu, mais en pensant rendre à leurs parents la fierté de leurs origines ou de leur foi. Parce que les humains sont ainsi faits, ils n’aiment pas obéir à ceux qui les dénigrent, ils peuvent être contrariants. Comme Charlie Hebdo, qui avait publié les très mauvais dessins représentant Mahomet dans le Jyllands-Posten, non par sympathie pour ce quotidien conservateur très à droite, mais bien pour protester contre les menaces dont le journal avait fait l’objet. Et allez savoir, peut-être que les gens qui se font qualifier d’Islamo-gauchistes ne prennent pas la défense de musulmans par amour pour le Coran mais choqués de la violence dont ils font l’objet. Enfin bref.
J’ai publié un article au sujet du dessin de Riss, qui m’a valu de nouvelles discussions, et puis tout ça s’est tranquillement éteint.

L’attaque des clones

Hier, j’étais tranquillement en train de polémiquer oiseusement sur Twitter, comme ça m’arrive souvent, cette fois au sujet des manifestations à Hong Kong, lorsque j’ai été interpellé par une mention qui reprenait mon tweet vieux de trois jours, avec un commentaire de type argument ad professorum : « comment ? Cette personne enseigne [à Paris 8], mais elle n’est pas d’accord avec moi ? Elle est incompétente [pauvres étudiants] [remboursez-moi mes impôts !] ». J’appelle ça l’argument ad professorum (mais je ne sais pas le Latin, ça ne veut peut-être rien dire).

On remarque 45 retweets et 171 « likes », ce qui n’est pas rien. Parmi les retweeteurs et likeurs, on trouve des gens qui mentionnent Charlie Hebdo, la laïcité, mais aussi des « identitaires » et même, une personne qui utilise un dessin de Konk comme écran d’accueil. Konk est un dessinateur de presse révisionniste, j’aurais du mal à croire que le choix d’un de ses dessins, dûment crédité, soit décidé complètement au hasard.

Je repars donc au charbon, je discute, mais quelques minutes plus tard un second compte Twitter inconnu m’interpelle avec exactement la même réflexion : « ça se dit prof est ça n’est pas d’accord avec moi ? Ah ! Ça ne va pas se passer comme ça ! ».
Et puis un troisième. Un quatrième. Et ça n’a pas cessé jusqu’à ce matin. Au bout d’un moment, l’effet est comique. On remarque régulièrement des mentions de mon université, Paris 8.

La similarité des messages et leur simultanéité me laisse penser que les auteurs des tweets forment un groupe. Peut-être sont-ce des membre de la nébuleuse (image qu’ils aiment utiliser pour décrire leurs détracteurs) « Printemps Républicain », comme on me le souffle…
J’ignore la mécanique qui est à l’œuvre ici, je vois deux configurations :
Le banc de poissons. L’un d’eux a remarqué de la mangeaille, tout à sa joie, il agite sa nageoire caudale, ce qui a pour effet de prévenir ses congénères, qui fondent sur la nourriture et tentent d’y donner eux aussi un coup de mâchoire. Pour obtenir une telle mécanique sur Twitter, il faut des comptes qui se suivent les uns les autres (c’est souvent le cas ici je pense), qui ne suivent pas grand monde d’autre, et qui agissent de manière un peu automatique, au gré de ce qu’ils rencontrent.
La meute de loups. Un loup dominant désigne la proie et y donne le premier coup de croc, imité ensuite par ses lieutenants, etc., Le but de chacun est de se positionner en montrant sa capacité à suivre le chef tout en jouant des coudes pour sortir du lot. Les plus nuls arrivent en dernier. Je ne sais pas si les loups ont des coudes mais de toute façon je ne sais pas non plus si les loups fonctionnent vraiment comme ça, l’éthologie remet beaucoup en question ce genre de schémas (territoire, hiérarchie….). En tout cas on comprend l’idée : c’est une action un peu coordonnée, peut-être même planifiée sur un autre réseau social, façon Ligue du Lol ?

La meute

Je sais, la distinction peut sembler un peu vasouillarde, peut-être que c’est idiot de faire des analogies zoologiques. Enfin je penche pour la seconde possibilité, celle de la meute. Parce que le mouvement de meute ne sert pas à satisfaire chacun de ses agents, il sert aussi à souder et construire le groupe social, c’est par son action, c’est par la chasse que la meute existe.
Ce qui me fait dire ça, c’est que ces gens ont bien besoin de se souder, car s’ils sont tous d’accord pour penser qu’ils sont d’accord entre eux, ils ne semblent pas tellement capables d’expliquer ce sur quoi ils s’accordent. En effet, après m’avoir expliqué que je ne savais pas lire un dessin et que je n’avais pas d’humour, plusieurs de mes interlocuteurs ont tenté de m’expliquer le dessin, et ils sont loin de le lire tous pareil :

Si on récapitule : le dessin vise les gens qui critique l’écologiste Greta Thunberg avec des arguments idiots comme le fait qu’elle ne s’en prenne pas à l’Islam. Mais en même temps, ça écorne l’impossibilité (bien connue dans certains milieux médiatico-intellectuels qui ne cessent d’en parler) de critiquer l’Islam, et d’ailleurs ça attaque l’Islam, et ça attaque l’inconsistance du discours de Greta Thunberg,et l’eschatologie collapsologique et ça n’a rien à voir avec Valeurs Actuelles mais bon, et si jamais, est-ce que ça serait facho ? Ah, et puis il y en a un qui m’a envoyé télécharger un livre contre l’anti-racisme sur un site néo-nazi.
Ough. Ce n’est qu’un petit extrait des réactions que l’on m’a adressées, mais je dois dire que je sais moins quel sens donner au dessin après les avoir lues qu’avant.

Je remarque, enfin, que peu à peu mes contradicteurs les plus éloquents, les plus capables d’argumenter, ont disparu, laissant derrière eux une paire de lieutenants pas aussi affûtés, plus insultants qu’autre chose, et réagissant aux mots de manière un peu automatique.
Enfin, assez subitement, plusieurs comptes m’ont laissé tomber en plein milieu de la discussion, m’annonçant qu’ils cessaient de me répondre ou même, qu’ils me bloquaient ou qu’ils masquaient la discussion. Preuve supplémentaire que tous ces échanges n’étaient pas destinés à me démontrer que j’étais dans l’erreur, mais étaient destinés au groupe lui-même. Une fois le groupe dispersé, continuer n’avait plus de sens.

J’aime bien la personne qui me dit qu’elle a arrêté de lire mon article à sa première phrase, avant de m’expliquer que mes réponses ne seront pas lu. La bio de la personne annonce qu’elle est curieuse et bavarde.

J’essaie de comprendre le fonctionnement de ce groupe de manière empirique, sans réaliser une véritable enquête (quels comptes suivent quels comptes, quels comptes likent et retweetent quels comptes, quelles bios font référence à telle mouvance politique, quels comptes ne font partie d’aucun groupe, etc.. Il faudrait pour ça écrire un petit programme et j’ai un peu la flemme de m’y mettre. C’est les vacances, hein. Il faudrait aussi comparer avec les personnes qui ont harcelé Étienne Choubard. Je n’ai pas eu droit à l’exhumation de vieux tweets ni (à ma connaissance) aux signalements de mon compte à mes employeurs ou à Twitter, et autres méthodes du genre dont tous ces amoureux de la démocratie dégoulinants d’humour et d’esprit Charlie (es-tu là ?) sont coutumiers. Sans doute, comme je le dis plus haut, l’enjeu n’est-il pas ma personne.
Bon, bref, peut-être me trompè-je, je n’en sais rien, mais instinctivement, comme ça, je ne crois pas que ces gens m’aient sauté sur le dos par hasard.

Désolé si dans le lot je cite des gens individus dignes de ce nom : avec plusieurs dizaines de mentions par minute au plus fort, il est possible de finir par ne plus faire la distinction entre les uns et les autres. Pour finir, je remercie tous les amis (trop nombreux pour être cités – et je n’aimerais oublier personne) qui sont venus à ma rescousse pour argumenter, et forcer mes contradicteurs à exposer leurs raisonnements, jusqu’à l’absurde (ou l’insulte).

De l’interprétation d’un dessin d’actualité

Laurent Sourisseau dit Riss, rédacteur en chef de Charlie Hebdo1, est à nouveau pointé du doigt pour un de ses dessins. Notamment par moi. En effet, j’ai fait partie de ceux qui y ont perçu une vision du monde comparable à celle de la rédaction de Valeurs Actuelles, ce qui m’a entraîné dans des discussions éparses sur Twitter. J’ai rédigé l’article qui suit pour évoquer tout cela, en exposant mes vues et en profitant des réflexions complémentaires que les conversations m’ont apporté. Voici le dessin en question :

Cette année l’Assomption (15 août) tombait en même temps que le Hadj, occasionnant sans doute un important trafic aérien vers Lisbonne/Fatima et Tarbes/Lourdes, mais là, Riss, il ferme sa gueule ! (etc.)

Comme on me l’a fait remarquer ici et là, le dessin en question n’est pas à lire au premier degré, ce n’est pas Riss qui s’insurge contre un deux-poids-deux-mesures qui rendraient les convictions écologistes de Greta Thunberg moins affirmées lorsque les avions servent à transporter des pèlerins musulmans que lorsqu’ils servent au tourisme de masse. Non, il se moque, en fait, de ceux qui ont le réflexe d’utiliser l’argument du combat sélectif pour disqualifier le combat tout court.
Et peut-être même se moque-t-il de ceux qui considèrent que les progressistes que sont censés être les écologistes abaissent leurs exigences lorsqu’ils risquent de vexer des musulmans. C’est un lieu commun des réactionnaires — lesquels, de leur côté, ne s’intéressent à l’écologie, aux droits des femmes ou des homosexuels que lorsque ça leur sert à conspuer les musulmans.
Il existe un indice qui accrédite plus ou moins cette interprétation : dans son éditorial du même numéro, Riss parle aussi du changement climatique, et sa position est sans équivoque, il félicite Greta Thunberg d’amener le débat sur la question de la manière dont nous nous déplaçons : Greta Thunberg veut aller aux États-Unis, mais en bateau à voile afin de produire le moins possible de CO2. Les ricaneurs ricaneront, mais cette initiative nous oblige à réfléchir sur ce que voyager veut dire. Pourquoi se déplacer ? Pour aller où ? Pour faire quoi ? (…)

Dans un numéro précédent, Riss avait placé Greta Thunberg en couverture avec le titre « ces autistes qui dirigent le monde. Leurs réseaux. Leurs financements. Leurs tutos beauté ». Il se moquait sans équivoque non de la jeune militante écologiste ou des autistes, mais bien des newsmags tels le Nouvel Observateur, Le Point et l’Express qui font régulièrement des couvertures racoleuses au sujet des Francs-maçons.

La défense est crédible : qu’aurait-il voulu dire d’autre, du reste ?
Des dessinateurs plus soucieux que l’on sache où ils se positionnent auraient sans doute placé le « Et là, comme par hasard… » dans la bouche d’un personnage, d’un beauf à la Cabu, par exemple. Mais on peut accepter que Riss compte sur l’intelligence du public, ou plutôt sur sa connivence, c’est à dire qu’il compte sur le fait que ses lecteurs — qui n’ignorent pas que Charlie Hebdo a toujours été un journal écolo — savent que ce n’est pas ce qu’il pense lui, et comprennent qu’il ne fait que se moquer de ceux qui émettent ce genre de réflexion.

Mais bon, la vie n’est pas toujours facile quand on veut être raffiné, car tout le monde ne l’est pas. Ainsi, le vice-président de Debout la France semble convaincu que lorsqu’elle critique les voyages en avion de l’un, Greta Thunberg omet sciemment de mentionner le fait que des musulmans prennent l’avion aussi. Et il semble convaincu que c’est le message de Riss :

En tant que dessinateur amateur, je comprends tout à fait le plaisir qu’il y a à caricaturer la mine renfrognée et sérieuse de Greta Thunberg.

Et il n’est pas le seul, les commentaires sur les réseaux sociaux en attestent.
J’ai lu des interprétations proches, qui là encore prenaient le dessin au premier degré mais surinterprétaient favorablement l’objet de la moquerie : ce ne serait pas une critique des croyants, mais une dénonciation du business du pèlerinage ; pas une critique de l’écologie, mais une mise en question du produit médiatique qu’est devenu Greta Thunberg.
La seule chose certaine est donc que tout le monde ne s’accorde pas sur le sens exact qu’il faut donner à ce dessin. Bien sûr, Riss n’est pas responsable de la réception qui est faite de son œuvre, laquelle engage autant les préjugés et les biais du récepteur que les intentions de l’émetteur. Il y a de nombreux paramètres à évaluer : à quel public s’adresse le dessin ? Quel est son contexte éditorial ? Quelle est l’actualité ? Que racontent les autres dessins du même auteur ? Un dessin, enfin, contient un peu de la personnalité et de la vision du monde de son créateur, une part qui peut affleurer sans que l’auteur en soit conscient ni ne la maîtrise. Je crois même pour ma part que dans tout second degré, il faut lire un peu de premier degré.
Et c’est à ce moment que je vois chez Riss quelqu’un qui partage, sans doute sans le vouloir, sans doute sans se voir ainsi lui-même, la grille d’analyse du monde de Valeurs actuelles.
D’autant qu’il a un passif. On se rappellera notamment de l’éditorial dans lequel il expliquait que ce qui rendait possibles les attentats djihadistes, c’était le boulanger musulman qui n’a rien fait de mal mais qui ne vend pas de sandwichs au jambon, la femme voilée qui n’a rien fait de mal mais qui est voilée, et Tariq Ramadan qui (accusation assez grave, tout de même !) garde les mains propres mais n’en est pas moins le cerveau, ou en tout cas l’inspirateur des meurtres.

Et puis il y a ces deux dessins2, qui me semblent éminemment problématiques :

On parle de réchauffement climatique ? Le dessinateur pense à l’Islam. Des jeunes africaines sont enlevées par des membres d’une secte islamiste auxquels elles sont mariées de force ? Le dessinateur pense aux Allocations familiales. Un enfant de trois ans dont la famille fuit la guerre meurt noyé en Méditerranée ? Riss pense aux délinquants sexuels en Allemagne3.
L’idée du combat sélectif islamophile des gauchistes ; l’association immédiate entre « femmes africaines » et « allocations familiales » ; l’association entre « réfugié » et « violeur », voilà autant de thèmes qui appartiennent sans équivoque au paysage mental des lecteurs de Valeurs Actuelles, et le fait que ces thèmes viennent si facilement à Riss prouve, à mon avis, qu’il partage au moins un peu une telle vision du monde.

Riss a vu ses amis et collègues massacrés au nom de l’Islam, il a lui-même reçu une balle dans le bras, ce n’est pas moi qui lui reprocherais les peurs xénophobes qui percent parfois dans sa production. Mais je m’étonne que tant de gens s’interdisent de les voir.
Quand Zemmour ou Onfray disent des conneries, c’est le scandale, mais comme par hasard, quand c’est Riss, tout le monde ferme sa gueule ! (humour).

Lire ailleurs : Le second degré illisible (André Gunthert).
Anciens articles de ma plume sur le sujet : Le cas Siné (2018) ; Où est Charlie ? (2012) ; Le mauvais goût et le blasphème dans le dessin d’actualité (2015) ; Le premier dessin de presse qui m’ait fait rire (2015) ; Doit-on faire l’exégèse de l’humour bête-et-méchant ? (2016)

  1. Je connais assez bien Charlie Hebdo, le premier dessin d’humour que j’ai compris était une couverture de Reiser, en 1974 ! J’ai suivi ce journal à sa renaissance pendant les années 1990,, et j’ai comme tout le monde été affligé, ulcéré, par l’attentat contre sa rédaction. Régulièrement, notamment l’été, j’achète un numéro, pour voir. Mais je dois dire que ce n’est plus le même journal. Non seulement parce qu’il ne reste guère que Willem comme grand artiste, et Coco et Vuillemin (parmi les vivants on regrettera Catherine Meurisse et Luz !) comme bons auteurs, mais aussi parce que quelque chose me semble cassé, malade, quelque chose ne fonctionne plus. La vocation sérieuse amenée par Philippe Val ou Caroline Fourest, la mission politique que s’est imposé le journal avec le procès des caricatures, l’incendie, et enfin l’attentat, tout ça fait que je n’arrive plus à croire à un fanzine de joyeux et irresponsables déconneurs. Cela fera peut-être l’objet d’un futur article, même si j’ai déjà écrit sur le sujet ailleurs. []
  2. Beaucoup de gens généralisent et attribuent à Riss une obsession malsaine de l’Islam. Statistiquement, je ne pense pas que ça soit juste, il n’y a sans doute pas tant de dessins que cela que l’on peut brocarder pour le démontrer.
    J’ai d’ailleurs déjà défendu certains dessins de Riss contre une interprétation raciste, comme un autre dessin sur le petit Aylan, qui avait choqué le monde entier. []
  3. On notera au passage une certaine insensibilité au destin des femmes face au viol. []

Défense du complotisme

J’ai le souvenir d’une des premières fois où la locution « théorie du complot » a été amenée à un large public. C’était dans un documentaire qui traitait notamment des attentats du 11 septembre 2001 (encore assez récents) et des théories farfelues qui les ont entourés. Une des thèses du documentaire était que le complotisme est toujours plus ou moins antisémite, suivant une logique passablement tordue : il existe (et pas qu’un peu, il est vrai) un antisémitisme complotiste, donc tout complotisme est antisémite. Et puis le complotisme est souvent anti-américain, et l’anti-américanisme est souvent de l’antisémitisme déguisé (ah ?).
À un moment, Philippe Val, s’adressant à la caméra, a dit quelque chose comme : « Il n’y a pas eu de complot le 11 septembre 2001 ». En appuyant sur « pas »1.
J’avais trouvé cette affirmation incroyable, parce que si on y réfléchit deux secondes, un groupe de vingt personnes (elles-mêmes pilotées et logistiquement assistées par bien plus de gens que cela) qui passent des mois dans un pays à se former pour préparer secrètement des détournements d’avion coordonnés et provoquer volontairement des milliers de morts, si ça n’est pas un complot, qu’est-ce que c’est ? Le mot a un sens précis, tout de même !

COMPLOT substantif masculin.
A. Dessein secret, concerté entre plusieurs personnes, avec l’intention de nuire à l’autorité d’un personnage public ou d’une institution, éventuellement d’attenter à sa vie ou à sa sûreté.
B. Par extension : Projet quelconque concerté secrètement entre deux ou plusieurs personnes.

(Trésor de la langue française informatisé)

On est bien entendu fondé à me répondre que ce n’est pas le sujet et que par « complot », Philippe Val parlait non pas de l’attentat lui-même mais des théories qui attribuent la responsabilité des attentats à d’autres organisations que celles qui ont été pointées du doigt. Il y a par exemple la théorie de la magouille immobilière (une démolition d’immeuble sans formalités !), celle de l’arnaque à l’assurance, ou bien sûr et surtout l’idée que ce seraient les États-Unis eux-mêmes qui auraient manipulé de naïfs djihadistes afin de provoquer un attentat tellement traumatisant qu’il pourrait servir de prétexte à des guerres au Moyen-Orient. Il semble que face à un événement relativement incompréhensible de ce genre l’esprit humain ait du mal à se satisfaire des explications les plus simples. Il est assez habituel que des théories alternatives émergent spontanément, stimulées par la quête d’indices, les préjugés ou encore l’idée que celui à qui profite le crime est forcément son auteur.
Pour moi2, cette disposition de notre esprit à croire que tout suit un plan, que les faits sont l’effet des intentions d’une toute-puissance, est exactement ce qui a mené à l’invention des religions monothéistes3, institutions pour lesquelles, puisqu’il existe un tout-puissant, celui-ci est à l’origine de tout, y compris de ce qui ne semble pas lui profiter. Cette croyance en une toute-puissance me semble assez naïve mais c’est aussi un réservoir fictionnel intellectuellement stimulant : le héros découvre que le monde n’est pas ce qu’il croyait, puis lutte, puis découvre des complots dans le complot, des méta-complots, des manipulateurs manipulés, ou découvre que sa propre lutte fait partie d’un plan plus vaste,… il suffit de voir à quel point ce ressort est courant au cinéma (Matrix, They Live, tous les James Bond, les adaptations de Philip K. Dick,,…) et dans les séries (Mr Robot, Limiteless, 24, The Pretender, Person of interest et bien sûr, X Files).

En 1988, un obscur groupe nommé « Mouvement d’Action et Défense Masada » a perpétré une série d’attentats dans des foyers pour travailleurs immigrés de la Côte-d’Azur, faisant un mort et seize blessés. Leurs tracts de revendication étaient anti-musulmans et ornés d’étoiles de David. L’enquête a fini par établir que les responsables étaient en fait des membres du Parti nationaliste français et européen (parmi lesquels quatre policiers), dont le but était de créer des tensions meurtrières entre juifs et musulmans en France.

Il ne faudrait pour autant pas perdre de vue que le soupçon complotiste n’est pas qu’une affaire de fiction, il est aussi justifié par des précédents historiques.
C’est en attaquant son propre poste frontière avec des uniformes de l’armée russe que la Suède s’est lancée dans une guerre contre la Russie en 1788 ; C’est avec un faux attentat contre une société de chemins de fer japonaise que le Japon a déclenché l’invasion de la Mandchourie en 1931 ; C’est avec une fausse attaque polonaise que l’Allemagne nazie a déclenché l’invasion de la Pologne (et dans une certaine mesure la seconde guerre mondiale) en 1939 ; C’est avec des attentats fallacieusement attribués aux communistes que la CIA a renversé Mossadegh en Iran 1953 ; C’est avec une fausse attaque contre leurs navires que les États-Unis ont pu s’engager la guerre du Vietnam en 1964 — on sait qu’ils avaient projeté le même genre de chose deux ans plus tôt avec Cuba. Les opérations Stay-Behind/Glado ou Cointelpro, enfin, montrent comment des manœuvres de ce style ont pu être menée afin de discréditer des mouvances politiques intérieures aux pays.
Le complot, les ruses de guerre, forment le cœur de métier de tous les services dits « de contre-espionnage » depuis toujours. On est un « gentil » non parce qu’on fait des choses bien mais parce qu’on lutte contre un « méchant »45, et quand le méchant n’existe pas, il faut le fabriquer .
Mais il n’est pas toujours besoin d’aller jusqu’à organiser une attaque contre soi-même, il suffit parfois de sélectionner ses ennemis en leur donnant de l’importance médiatique, jusqu’à ce qu’ils se croient aussi considérables qu’on le leur dit, et finissent par orgueil et perte de mesure par commettre les fautes qu’on attend d’eux6.
Bref, les complots existent. Et puisqu’ils existent, peut-être convient-il de rester prudent lorsque l’on traite avec dédain ceux qui se posent des questions ou pensent que « la vérité est ailleurs ».

Éric Naulleau fait ici référence au réflexe général qui a consisté à supposer que le suicide de Jeffrey Epstein devait être écrit entre guillemets et a peut-être été assisté. Le multimillionnaire est soupçonné notamment d’avoir fourni à des fins sexuelles des adolescentes à quelques puissants de ce monde afin de constituer des dossiers sur eux. Il a parmi ses relations passées (cela fait des années que chacun prend ses distances) l’actuel président des États-unis et un ancien locataire de la Maison-Blanche. Le fait qu’il n’ait pas été surveillé (gardiens endormis, surveillance levée une semaine après une première alerte, absence de co-détenu) quelques semaines seulement après une agression (disait-il) ou tentative de suicide ne peut qu’ajouter au soupçon. Mais en quoi ce soupçon est-il d’emblée ridicule ?

L’accusation de « complotisme » est devenue un sceau d’infamie (qui veut être rangé avec Thierry Meyssan, Soral, Dieudonné, etc. ?) et un thought-terminating cliché7 bien commode pour tourner en dérision l’interlocuteur et ses questions.
Mais il n’y a pas mauvaises questions.

En avril 2018, face à une commission parlementaire, Mark Zuckerberg avait qualifié de « théorie du complot » l’idée que sa société espionne les conversations sonores de ses usagers à l’aide du micro de leur ordinateur. Le sénateur Peters avait demandé « oui ou non, est-ce que Facebook utilise le son obtenu grâce aux appareils mobiles pour étendre sa connaissance de ses usagers ? ». Zuckerberb avait répondu : « Non ». Puis précisé : « Vous parlez de la théorie du complot qui circule et qui dit que nous écoutons les données audio qui passent par votre microphone et que nous les utilisons pour la publicité ».
Mais une toute récente enquête de Bloomberg, dont Facebook a été forcé de reconnaître la validité, prouve que le réseau social a bel et bien rémunéré des centaines de personnes pour écouter et retranscrire les conversations de ses usagers. La formulation de Zuckerberg, sans être fausse, n’est pas très honnête. Le mot « conspiracy theory » et une réponse un peu byzantine lui ont permis, sans mentir vraiment, de ne pas répondre exactement à la question.

Toute question est légitime, donc, et il faut se méfier de la facilité avec laquelle les locutions « théorie du complot » ou « fake news » sont employées dans les débats publics pour décourager des hypothèses originales. Toutes les affaires de complots réels dont j’ai parlé plus haut ont été, avant qu’on parvienne à les démontrer, des « fake news » ou des théories conspirationnistes.

Bien entendu, le complotisme, au sens le plus négatif du terme, existe bel et bien et relève parfois de la folie paranoïaque8 : tout ce qu’on nous présente comme vrai est faux, toute vérité est cachée, alors dans ce cas, que croire ? Les gens que j’appelle complotistes, pour ma part, sont ceux dont la théorie ne change pas quels que soient les faits, quels que soient les éléments, et qui éconduisent tout raisonnement logique qui contrarie leur croyance.
Je remarque que ceux-ci acceptent souvent plusieurs théories concurrentes et parfois incompatibles : qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse.
S’il est facile de porter un jugement sur une telle tournure d’esprit lorsque nous la constatons chez nos congénères il faut admettre que nous sommes tous coupables (ou si l’on préfère, victimes) de ce genre de piège de la raison qui nous pousse réfuter les informations factuelles ou les raisonnements qui vont à l’encontre de nos certitudes.

  1. Il faudrait que je revoie ce documentaire pour le confronter à mes souvenirs. A priori il s’agit d’un sujet de Daniel Leconte, diffusé sur Arte le 13 avril 2004. Mais peut-être confondè-je avec une autre apparition de Philippe Val sur le sujet, car il était très présent un peu partout (télé, radio, Charlie Hebdo) pour en parler. []
  2. J’en avais déjà causé ailleurs. []
  3. Même si elles ont parfois un arbitre (Zeus ; Odin ; Ahura Mazda dans la perse d’avant Zarathoustra ; Allah dans l’Arabie pré-islamique), les religions polythéistes ont l’intelligence de présenter les faits non comme la décision d’une toute-puissance mais comme la tension entre plusieurs volontés, plusieurs forces, des aléas, des opportunismes, des ruses…
    Je n’ai jamais compris que (même à l’école laïque et républicaine !) on présente le Monothéisme comme un progrès humain. []
  4. Dans les fictions, le héros tire sa légitimité de l’action et de la qualité de son ennemi : plus l’ennemi est effrayant, vicieux, dangereux, et plus le héros a les mains libres. On ne compte pas le nombre de fictions où, objectivement, c’est le héros qui est un assassin tandis que son nemesis n’a eu le temps que de faire des projets et, souvent, n’a tué lui-même que ses hommes de main. []
  5. Les États-Unis ont une position hors-norme dans ce registre : ils ont participé à plusieurs dizaines de guerres dont aucune n’a eu lieu sur leur propre sol depuis plus d’un siècle, et chaque fois il a fallu trouver un prétexte pour légitimer ces conflits et ne jamais passer pour l’agresseur, persister à vouloir apparaître comme le camp de la Démocratie, le « monde libre ». On ne se plaindra pas de leur participation à la libération de l’Europe en 1944, mais les Chiliens, Cubains, Cambodgiens, Vietnamiens, Philippins, Dominicains, Coréens, Panaméens, Afghans, Iraniens, Syriens, Irakiens, etc., peuvent être d’un tout autre avis, d’autant que l’intervention étasunienne a parfois renforcé le pouvoir de ceux qu’elle entendait renverser. []
  6. Je ne sais pas si cette interprétation est juste mais dans l’excellent film Vice (2018), qui raconte la carrière de Dick Cheney, on voit les limites du système : afin de créer un lien entre Al Qaeda et l’Iraq et afin d’envahir ce pays, Colin Powel avait mentionné avec insistance un djihadiste de seconde zone, Abou Moussab Al-Zarqaoui, qui une fois rendu célèbre a pu recruter des forces pour ce qui allait devenir Daech. []
  7. Le Thought-terminating cliché est une notion de psychologie inventée par Robert Jay Lifton que l’on peut traduire par « poncif interrupteur de réflexion » : un mot, un adage, une formule simple qui permettent d’interrompre brutalement toute réflexion sur un sujet complexe. []
  8. C’est ce qui est fascinant dans les récits de Philip K. Dick dont les protagonistes (et peut-être l’auteur) sont souvent forcés de choisir entre admettre qu’ils ont raison ou constater qu’ils sont fous. []

Les déchets radioactifs

Récemment, le centre national du graphisme à Chaumont (Le Signe) a posté une annonce de résidence de recherche/création destinée à des créateurs ou des théoriciens œuvrant dans le champ du design graphique. Les personnes accueillies en résidence sont logées, perçoivent deux mille euros par mois et bénéficient d’un budget de production. Rien que de très familier, il existe de nombreuses résidences fonctionnant de cette manière en France, mais celle-ci est un peu particulière car elle est financée par la sulfureuse Agence Nationale pour la gestion des déchets radioactifs, l’ANDRA, et l’objet de la recherche à mener est une réflexion sur la signalétique de déchets dont la nocivité va perdurer pendant des millénaires. Cette question était abordée dans l’excellent, effrayant et désespérant livre Yucca Mountain, par John d’Agata chez l’éditeur Zones sensibles.

Un exemple de réaction par Christian Benedetti, acteur, metteur en scène et directeur de théâtre. Je le mets en exergue car il a publié ce post en tant que personne publique et en tant que militant de la France Insoumise, et car sa « punchline » a été ensuite reprise par d’autres.

L’annonce de cette résidence a aussitôt provoqué une levée de bouclier chez un certain nombre de personnes selon qui cette opération constitue un insupportable exemple de green-washing1. J’ai donné mon avis sur la question et j’aimerais le synthétiser ici, car je pense que l’enjeu est important et que le réflexe d’opposition est mal informé ou, osons le mot, hypocrite2.

Entre les années 1960 et 1970, et particulièrement après le premier Choc Pétrolier, la France a fait le choix de faire du nucléaire civil sa première source d’approvisionnement en électricité. Le procédé permettait, sans se poser trop la question de l’eau et celle de l’approvisionnement en uranium, de disposer d’une véritable autonomie énergétique. C’est ce qu’on nomme un choix politique. Les citoyens n’ont pas vraiment été consultés, mais ont été peu nombreux à protester puisqu’ils ont longtemps profité d’une des meilleures filières d’approvisionnement électrique du monde. Le nucléaire français est pour l’instant le plus sûr du monde, puisqu’il n’a pas encore connu d’accident tragique comme ce fut le cas à Three miles Island, Tchernobyl ou Fukushima, mais il est bien possible que ça advienne un jour et que des régions entières doivent être évacuées et laissées pour mortes parce que les centrales de Fessenheim (située sur une zone sismique !), de Flammanville ou autres auront subi un incident grave.
De nombreux nuages s’accumulent au dessus du nucléaire : vieillissement des équipements, coût de plus en plus élevé de leur sécurité, acquisition des matières premières (dont la France produit 7 tonnes par an tandis que le Kazakhstan en produit 17000 !), mais aussi problèmes commerciaux absurdes induits par l’ouverture à la concurrence imposée par l’Union européenne3, ou encore problèmes liés au climat, car les centrales doivent en permanence être refroidies, ce qui réclame beaucoup d’eau4 et qui fonctionne mal en cas de grosses chaleurs : cet été, plusieurs réacteurs ont dû être mis à l’arrêt en raison de la canicule5. Les deux plus gros problèmes restent la gestion des déchets et le démantèlement des centrales, opération qui s’étale sur des décennies et coûte des centaines de millions d’euros pour chaque réacteur,

Dans les tunnels du laboratoire de recherche souterrain de Meuse/Haute-Marne à Bure (photo Old.timer CC-BY 2.5)

Le public est légitimement inquiet, mais son inquiétude n’est pas toujours bien placée — un sondage avait par exemple fait apparaître que deux français sur trois pensent que le nucléaire contribue au réchauffement climatique, alors même que cette méthode de production énergétique produit une quantité relativement négligeable de CO2. De même, si une majorité des gens aimeraient que la France réduise la part du nucléaire dans sa production d’énergie, voire qu’elle sorte totalement du nucléaire, il ne semble pas que beaucoup d’entre nous soient déterminés à refréner notre incroyable voracité énergétique, certes historiquement encouragée par EDF, mais néanmoins complètement déraisonnable. Personnellement je plaide coupable : mon ordinateur est allumé pendant tout le temps où je suis moi-même éveillé, et ce n’est qu’un élément de ma facture électrique parmi d’autre. Pourtant, moi aussi je forme le vœu de voir un jour la France quitter la filière nucléaire, tout en doutant que ça soit possible rapidement, puisque je sais qu’aucune autre solution n’est sans tache ni possibles à généraliser, pour des questions de ressources naturelles ou d’espace. Sortir du nucléaire doit à mon sens constituer un objectif, mais c’est plus facile à dire qu’à faire6. Et même en ayant l’abandon du nucléaire comme but, on peut et on doit persister à réfléchir à la sécurité et à l’amélioration technologique de la filière7.

Don’t shoot the éboueur

Ce qui me gène dans l’opposition de principe à l’ANDRA, c’est que l’ANDRA n’est pas la cause de notre politique en matière énergétique, c’est sa conséquence. On a bien sûr tout à fait le droit d’être solidaire des riverains du Laboratoire de Bure (proche de Chaumont), où sont menées de recherches sur l’enfouissement des déchets mais dont les projets d’extension font craindre que le lieu serve tout simplement de site d’enfouissement des déchets radioactifs : qui voudrait de ça dans son jardin ?8 On peut aussi s’émouvoir de l’habituelle brutalité de l’État lorsqu’il s’agit de préempter des terrains jugés d’utilité publique.

Dans Yucca Mointain – projet fou d’enfouissement des déchets nucléaires aux États-Unis – on apprend que le Cri de Munch avait été pressenti comme signalétique pour avertir les générations futures – alors que la langue anglaise aura disparu depuis des siècles, que le mausolée n’abrite pas un trésor mais au contraire, un péril mortel…

Mais au delà de ça, la gestion des déchets nucléaires n’est pas un caprice d’élu ou un projet politiquement contestable (comme l’extension d’un aéroport, par exemple), c’est une affaire vitale : on peut décider ou non de continuer à produire de l’énergie nucléaire mais on ne peut pas décider de cesser de gérer les déchets radioactifs. En fait, même si on fermait toutes les centrales demain, il faudra encore gérer les déchets déjà accumulés pendant des siècles, ou même, des millénaires. Et cette gestion implique des efforts, des recherches, il me semble tout à fait absurde de s’en prendre à l’institution qui se trouve en bout de chaîne. Est-ce que ceux qui se bouchent le nez lorsque l’on évoque l’ANDRA refusent aussi de travailler avec EDF ? Ou de travailler avec l’État français, qui est comptable de sa politique énergétique ? Ou de collaborer de près ou de loin avec quelque industrie gourmande en Mégawatts ? En fait c’est surtout parce qu’il y a écrit en gros « nucléaire » sur l’ANDRA que cette société est un repoussoir, ça relève presque de la superstition à mon sens9 . Pour moi c’est un peu comme si on accusait les éboueurs d’être responsables de la production de déchets ménagers, ou comme si l’on accusait les sociologues d’être coupables des réalités dont ils rendent compte. Ou comme si on pensait qu’il suffit de ne pas faire la vaisselle pour que les couverts sales n’existent plus.
Quant au fait de refuser que des designers graphiques s’associent à cette recherche, et à les accuser de participer à une forme irréfléchie de greenwashing, ça revient à considérer le design comme une activité purement décorative, ou comme un simple outil de communication.
C’est assez curieux venant de designers !

La vertu ne sauvera pas le monde. C’est peut-être une attitude très satisfaisant lorsque l’on a envie de se sentir moralement supérieur au commun des mortels, mais c’est sans doute la plus contre-productive des manières de réagir aux enjeux écologiques actuels.

  1. Peut-être faudrait-il parler de « culture-washing » plutôt ? []
  2. Par souci de transparence, je me dois de signaler que j’ai beaucoup d’amitié pour Jean-Michel Géridan, actuel directeur du Signe, et que j’aide ce dernier à monter une exposition. Je suis néanmoins persuadé que cela n’influe pas sur mon opinion car ce n’est même pas le Signe que je défends ici, mais l’Andra ! []
  3. Afin de permettre une concurrence à EDF, l’entreprise nationale doit vendre à prix coûtant son énergie à des pays qui ne pourraient pas la produire ! Voir par exemple la chronique de Henri Sterdyniak pour Le Média. On projette désormais de scinder EDF en deux entreprises : EDF « nucléaire » (et dette) qui resterait un service public ; EDF « vert » (et commercialisation de l’énergie) qui deviendrait une société privée… []
  4. En France, 60% des prélèvement d’eau douce sont destinés à être exploités par des centrales thermiques (nucléaires ou non). []
  5. On m’a expliqué, cf. commentaires, que le problème des grosses chaleurs n’était pas exactement un problème de sécurité des centrales, mais en cas de températures trop élevées, l’eau relâchée dans la nature (eau saine et non radioactive) est elle aussi trop chaude lorsqu’on la déverse, ce qui perturbe l’écosystème. []
  6. Certains pays très fiers de l’augmentation des énergies renouvelables dans leur production d’électricité obtiennent ce résultat en achetant son électricité à la France. La France est le premier exportateur d’électricité en Europe, notamment vers la Suisse, l’Italie et l’Espagne. []
  7. Peut-être n’est-ce qu’une nouvelle Lune, mais la piste du traitement des déchets au laser qu’évoque le prix Nobel Georges Mourou semblent prometteuse. Lire : Avec le laser, « On peut réduire la radioactivité d’un million d’années à 30 minutes ». []
  8. Je n’ai par ailleurs aucun a priori personnel sur la pertinence du choix du site de Bure. Certains avancent qu’il a été sélectionné à l’économie plutôt que parce qu’il était le lieu le plus adapté. []
  9. J’imagine que c’est pour échapper à sa réputation radioactive qu’AREVA se nomme à présent ORANO. Voilà une société nettement plus suspecte de par ses œuvres comme de sa vocation que ne l’est l’ANDRA ! []

Les joyeuses colonies de vacances

Je suis tombé sur une série de tweets dans lesquels un animateur de colonies de vacances racontait son expérience de la visite du ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer. L’animateur expliquait que l’équipe ministérielle et sa suite (presse, élus,…) avaient envahi le lieu et s’étaient montrés plutôt sans-gène. Il racontait aussi, détail incroyable, que le ministre avait insisté pour poser avec deux fillettes à qui ses services ont fourni une pancarte préparée à cet effet et sur laquelle était écrit « Vive le ministre de l’éducasion nasionale ».

La pancarte

Imaginer que l’on ajoute intentionnellement des fautes d’orthographe pour obtenir un effet enfantin et mignonnet, c’était tellement gros, tellement idiot que, n’étant personnellement pas connu pour mon soutien inconditionnel à l’actuel gouvernement, j’ai bien voulu y croire.
Pas sans aucune précautions, j’ai bien entendu fait une vérification superficielle : le profil de l’auteur des tweets a été créé il y a cinq ans, il a des centaines d’abonnés et ses tweets jusqu’ici étaient ceux d’une véritable personne, avec ses préoccupations de jeune homme, enfin ce n’était pas le profil habituel d’un troll politique destiné à diffuser des nouvelles douteuses. Au minimum je pouvais tout à fait croire qu’il était bel et bien un jeune animateur de colonies de vacances, ce qui semble se confirmer du reste.
J’avais quelques autres arguments pour croire à cette histoire, nptamment ma propre expérience des ministres (après deux ans de service national dans un ministère — je crois qu’on me ferait un procès si je racontais certaines choses décevantes de la part de ministres qui ont laissé un bon souvenir) et des visites officielles. Et puis je trouvais le panneau maîtrisé, et tellement fait (à l’exception du choix d’un feutre jaune) pour être lisible à une certaine distance et donc, adapté à une prise de vue, que ça me semblait là encore accréditer la thèse.
Enfin, dans ses tweets, le jeune animateur me semblait un brin naïf, notamment lorsqu’il s’étonnait qu’une visite ministérielle perturbe son travail sans ménagements et lorsqu’il s’indignait que le ministre et son équipe ne rangent rien en partant, préoccupation typique d’animateur de structure d’accueil d’enfants.
Enfin, sans même le récit de la manipulation, l’image de deux petites filles posant avec un ministre qui tient lui-même une pancarte à sa gloire était assez étrange et perturbante.

La photographie en question (reconstitution, avec un peu d’aide de Stanley Kubrick, pour Shining, et Barry Sonnenfleld pour son adaptation de la Famille Addams)

Comme j’y ai cru, j’ai retweeté, puis insisté, facebooké, j’ai débattu avec les militants de la République en marche qui refusaient totalement que cette affaire pût avoir eu un fond de vérité quelconque, j’ai participé à indigner les indignés.
Et puis hier, l’auteur du témoignage a eu un rendez-vous avec sa hiérarchie, et à la sortie, a publié un démenti sur Twitter, expliquant que son témoignage relevait du ressenti, qu’il avait été mal informé — formule étrange qui suggère que le ressenti évoqué n’était pas le sien et qu’il s’agit d’une histoire d’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours. Que l’affaire de la pancarte ait été vraie ou non, c’est sans doute ce que ce jeune homme aurait été forcé d’écrire à la fin : on ne ridiculise pas un ministre publiquement en le mettant en porte à faux avec la structure à laquelle on appartient, trop d’intérêts sont en jeu pour que l’initiateur de la polémique ne soit pas soumis à une pression telle que, sauf militantisme réel, il soit forcé de s’écraser. Mais il semble que ce soit vrai, enfin que la fausseté du témoignage soit finalement indiscutable puisqu’un article de France info l’a révélé : la photographie n’a pas été prise dans la structure qui emploie l’animateur, ni le jour qu’il a dit. La messe est dite.

Gros malin !

Dont acte. Conformément à ma politique personnelle lorsque je suis pris en flagrant délit d’avoir relayé une fausse nouvelle, je n’essaie pas de faire semblant : je ne supprime pas mes tweets, par égard pour ceux qui ont participé à la discussion, par souci de transparence et de traçabilité1, et aussi pour ne pas essayer de m’en tirer ni-vu-ni-connu : je veux bien que l’on me juge, mais sur pièces2. En revanche, j’ai dépensé une certaine énergie à informer des nouveaux éléments ceux que j’avais désinformés, notamment en relayant l’article de France-Info mentionné plus haut. Et j’écris même un article, celui que vous êtes en train de lire, pour le raconter. Nulle perverse auto-flagellation ici, je crois fermement qu’une erreur ne devient une horreur que lorsque l’on n’accepte pas de la reconnaître pour ce qu’elle est, une erreur, ni d’en tirer une leçon.
Ce qui mène au complotisme, je pense, c’est ce dans quoi on tombe lorsque l’on n’arrive pas à renoncer à un récit séduisant qui s’est avéré erroné et que l’on ne peut continuer à croire qu’en refusant les faits et la logique, en excluant tout détail qui ne va pas dans le sens voulu, et parfois pire, en doutant que rien soit vrai, et surtout ce que tous considèrent comme acquis. Dans les films, les héros complotistes sont récompensés par le scénario, car la vérité est toujours cachée et les illuminés ont toujours raison. Ailleurs, c’est plus rare ; le scénario de la vraie vie n’est pas toujours écrit de manière trépidante.

Je ne risque pas de m’engager à tourner à l’avenir sept fois mes mots dans ma bouche avant de les tweeter car si à cinquante ans (dont la moitié passée à écrire sur Internet, de Usenet à Twitter) je n’y suis jamais parvenu, ça ne risque pas de s’arranger un jour3. Et puis ça ne me dérange pas d’être un peu bête, ça me semble être une forme élémentaire de politesse envers mes congénères : c’est trop facile d’être toujours vertueusement prudent. Enfin je me comprends. Mais ça me pousse néanmoins comme toujours à m’interroger sur ce que je suis prêt à croire et à diffuser aisément et sur ce que ça dit sur moi (ne me dites pas, je préfère trouver la réponse tout seul).

  1. Nombre de gens pris dans un bad buzz twittereque ont eu le très mauvais réflexe de supprimer tout ce qu’ils avaient posté de suspect, ne pouvant plus guère plaider leur cas sur pièces ensuite, puisque les indices avaient disparu. []
  2. C’est mon côté rousseausite : « Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : Voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je fus. J’ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n’ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon ; et s’il m’est arrivé d’employer quelque ornement indifférent, ce n’a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire. J’ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l’être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus : méprisable et vil quand je l’ai été ; bon, généreux, sublime, quand je l’ai été : j’ai dévoilé mon intérieur tel que tu l’as vu toi-même. Être éternel, rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables ; qu’ils écoutent mes confessions, qu’ils gémissent de mes indignités, qu’ils rougissent de mes misères. Que chacun d’eux découvre à son tour son cœur au pied de ton trône avec la même sincérité, et puis qu’un seul te dise, s’il l’ose, Je fus meilleur que cet homme-là. » J.-J. Rousseau, Les Confessions. []
  3. Je suis néanmoins conscient qu’il faut faire un peu l’effort de vérifier les choses avant de les diffuser, car la réparation d’une erreur est souvent moins entendue que l’erreur elle-même : ce qui marque le plus, c’est la première chose que l’on a ressenti (indignation, rire, colère,…) en entendant un fait, pas le processus beaucoup plus cérébral de la précision et de la révision. []

Pourquoi pas les pirates ?

Quelques femmes pirates célèbres : la viking Lathgertha (IXe), la vengeresse Jeanne de Belleville (XIVe), la princesse marocaine Sayyida al-Hurra (XVIe) et Grace O’Maley (XVIe), qu’on voit demander une faveur à Elisabeth I.

Pour les élections européennes à venir, j’envisage de voter pour le Parti Pirate (alternatives : EELV, FI, Hamon et pourquoi pas – ce serait une première chez moi – le PCF). Ma première motivation est familiale : mon épouse et ma fille cadette sont sur la liste électorale (en positions 53 et 57, donc sans chance d’être élues). Mais ce n’est pas tout. Même s’il est encore petit en France, c’est un parti que j’aime bien, ne serait-ce que pour sa vocation européenne et internationaliste, et pour son équilibre entre libertarisme (pas libertarianisme, hein) et goût pour la solidarité et l’équité (pas libertarianisme, donc, ça se confirme), et pour l’intérêt qu’il porte sur les seuls sujets vraiment importants d’aujourd’hui : la circulation du savoir, la liberté des individus, la solidarité, les enjeux du numérique et l’écologie (les élus européens du Parti pirate siègent avec les partis écologistes).
Je dois dire que je ne vois aucun point problématique dans le
« code des pirates », profession de foi permanente du parti, que je recopie ici :

Le code des Pirates

I – Les Pirates sont libres.

Nous, Pirates, chérissons la liberté, l’indépendance, l’autonomie et refusons toute forme d’obédience aveugle.
Nous affirmons le droit à nous informer nous-mêmes et à choisir notre propre destin.
Nous assumons la responsabilité qu’induit la liberté.

II – Les Pirates respectent la vie privée.

Nous, Pirates, protégeons la vie privée. Nous combattons l’obsession croissante de surveillance car elle empêche le libre développement de l’individu. Une société libre et démocratique est impossible sans un espace de liberté hors-surveillance.

III – Les Pirates ont l’esprit critique.

Nous, Pirates, encourageons la créativité et la curiosité. Nous ne nous satisfaisons pas du statu quo. Nous défions les systèmes, traquons les failles et les corrigeons. Nous apprenons de nos erreurs.

IV – Les Pirates sont environnementalistes

Nous, Pirates, luttons contre la destruction de l’environnement et toute forme de capitalisation des ressources. Nous militons pour la pérennité de la nature et de ce qui la compose. Nous n’acceptons aucun brevet sur le vivant.

V – Les Pirates sont avides de connaissance.

L’accès à l’information, à l’éducation et au savoir doit être illimité. Nous, Pirates, soutenons la culture libre et le logiciel libre.

VI – Les Pirates sont solidaires.

Nous, Pirates, respectons la dignité humaine et rejetons la peine de mort. Nous nous engageons pour une société solidaire défendant une conception de la politique faite d’objectivité et d’équité.

VII – Les Pirates sont cosmopolites

Nous, Pirates, faisons partie d’un mouvement mondial. Nous nous appuyons sur l’opportunité qu’offre Internet de penser et d’agir par-delà les frontières.

VIII – Les Pirates sont équitables

Nous, Pirates, luttons pour l’égalité entre les personnes, sans considération de genre, de couleur de peau, d’âge, d’orientation sexuelle, de niveau d’études, de statut, d’origine ou de handicap. Nous militons pour la liberté de s’épanouir.

IX – Les Pirates rassemblent

Nous, Pirates, ne prétendons pas avoir la solution à tous les problèmes. Nous pensons que réfléchir collectivement est nécessaire, nous invitons donc tout le monde à s’engager politiquement, à contribuer à partir de ses connaissances, expériences et perspectives. Nous saluons les contributions qui sortent des sentiers battus.

X – Les Pirates relient

Nous, Pirates constatons que tant les bonheurs individuels que communs se fondent sur les liens que nous tissons avec nous mêmes, les autres, la société, la nature et le monde. Par la numérisation et Internet, la moitié de la population mondiale est connectée en un réseau horizontal et décentralisé. Cette conscience collective transforme le monde.

XI – Les Pirates font confiance

Nous, Pirates avons confiance en nous et osons faire confiance aux autres. Nous croyons en la collaboration et contribuons aux communs ainsi qu’aux projets collectifs. Nous portons un regard bienveillant sur la vie en communauté.

XII – Les Pirates font preuve d’audace

Nous, Pirates, n’attendons pas que des solutions viennent à nous mais nous organisons par nous-mêmes pour répondre aux problèmes que nous rencontrons. Nous croyons en la force des mouvements collaboratifs et horizontaux.

XIII – Les Pirates sont hétéroclites

Nous, Pirates, voulons apprendre de nos différences pour progresser et dépasser la notion de polarité. Nous ne croyons pas au traditionnel bipartisme.

Tout le monde peut être Pirate.

Ching Shih (1775-1844), la plus puissante femme pirate de tous les temps, qui fut à la tête d’une coalition de 80 000 marins et qui contrôlait la mer de Chine.

…Bon, évidemment, ce parti a peu de chances d’avoir des élus cette année puisque la « proportionnelle » est réservée aux listes qui auront atteint 5% des suffrages (si vous faites 4,9% vous n’avez aucun député, si vous atteignez 5,1% vous en obtenez quatre d’un coup !). Et plus embêtant, il faut trouver du papier 70g pour imprimer le bulletin de vote. Mais après tout, pourquoi s’imposer de voter pour des gens dont les idées ne nous plaisent pas tant que ça, au seul motif qu’ils ont leurs chances d’être victorieux ? On ne vote pas forcément pour imposer ses idées, on peut le faire aussi pour les faire connaître et provoquer le débat.