Mettre les voiles

(Contexte : la France de l’été 2016 se passionne pour le Burkini1, une tenue de bain féminine très habillée qui cache même les cheveux de celle qui le porte et a été conçu pour une clientèle musulmane. L’affaire a connu deux temps forts : d’abord, l’annonce de l’organisation d’une “journée burkini” dans une piscine privée puis, dans la foulée, l’interdiction municipale de porter ce vêtement sur la plage dans des villes telles que Cannes et Villeneuve-Loubet.)

Le burkini a fait beaucoup parler ces jours-ci, et j’ai envie de rassembler ici mes interrogations, mes observations et mes arguments au sujet des vêtements réputés musulmans, car la crispation qui les entoure me semble malsaine, mais en même temps, ne saurait disparaître simplement, et surtout pas en se contentant de renvoyer les gens que le voile inquiète à un supposé racisme — lequel existe bel et bien mais n’est qu’une partie du problème.
Désolé, cet article est à la fois long et décousu.

Des images volées sur un site de maillots de bains pour musulmanes. De manière assez troublante, on n'y voit aucun visage : certains sont floutés, d'autre remplacés par des formes géométriques.

Des images volées sur un site de maillots de bains pour musulmanes. De manière assez troublante, on n’y voit aucun visage : certains sont floutés, d’autre remplacés par des formes géométriques. Une manière de protéger les modèles ?

Ceux qui ont légiféré contre le voile intégral (Niqab, Burqa) en 2010 avaient un bon argument : le visage est au centre des rapports entre les êtres humains. C’est par lui que nous nous identifions, et c’est en grande partie par les expressions de notre visage que, comme les autres primates (et contrairement à la quasi totalité des autres animaux), nous exprimons de manière immédiate notre joie, notre dégoût, notre hostilité,… Nous disposons bien entendu d’autres moyens de communication, comme l’attitude corporelle et la parole, mais le visage tient tout de même une place à part chez les humains. C’est pour ça que les femmes déguisées en fantômes — autant que les automobiles occupées mais dont les vitres sont fumées, ou les personnes qui portent des masques, du reste —, nous inquiètent spontanément : celui qui cache son visage cache ses intentions, ne veut pas être reconnu, et a peut-être les pires raisons pour cela.

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La blogueuse Rana Jarbou, qui a porté le voile intégral en Arabie Saoudite (où c’est un vêtement minoritaire : les femmes doivent cacher leurs cheveux mais pas forcément leur visage) raconte dans l’article Arabie Saoudite: L’expérience d’être “sans visage” que ce vêtement lui conférait une forme d’invisibilité. Le revêtant, elle cessait d’exister en tant que personne. En regardant d’autres femmes au visage invisible, elle remarque que cela les rend même capables d’avoir un comportement habituellement réprouvé et donc, paradoxalement, de profiter d’une certaine liberté vis à vis des conventions : “Je me suis trouvée dans de nombreuses situations où une dame en niqab resquillait devant moi ou m’interrompait quand je parlais à un vendeur, caissier ou autre. j’ai aussi observé des femmes en niqab gâter leurs employés de maison en public. On aurait dit que le niqab leur donnait licence de se conduire à leur guise”

L’interdiction du port du voile intégral dans l’espace public est entrée en vigueur il y a cinq ans, fort bien, c’est fait2, mais il fallait en rester là. Or ça n’a pas suffi, cette interdiction semble avoir au contraire donné à certains l’espoir d’une interdiction étendue à tous les indices de la présence de l’Islam en France, et tout particulièrement ceux qui concernent les femmes. En France, il est vrai, cela fait plus de vingt-cinq ans que des affaires de voile (et dernièrement, de jupes trop longues et de maillots de bain trop couvrants) sont médiatisées au delà du raisonnable. Il s’est installé dans de nombreuses consciences l’idée que le simple hijab, qui est porté sans y penser (comme le cadre porte une cravate) par des centaines de millions de femmes dans le monde, est une arme de propagande et d’oppression, est le signe d’une soumission plus ou moins volontaire à un ordre patriarcal qui impose aux gens des vêtements en fonction de leur sexe. Et ce n’est du reste pas faux, mais ce n’est qu’un cas parmi bien d’autres de vêtements sexués : il me serait difficile de porter une jupe dans l’espace public en France, alors même que j’ai de très belles jambes et que ça m’irait sans doute très bien.
Une autre idée s’est installée, celle qu’une femme qui porte le hijab aujourd’hui finira par porter le niqab un jour, comme s’il y avait une progression inéluctable. Qui vole un œuf vole un bœuf, qui porte le hijab porte le niqab.

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La France et les tenues de bain…

J’imagine que cette obsession locale n’est pas due qu’à notre attachement aux grands principes de laïcité et de droits de l’homme dont nous nous prétendons champions, mais est le résultat d’une blessure plus ancienne liée au passé colonial de la France et à la guerre d’Algérie. Lorsque l’Algérie était un département français (où malgré des avancées tardives, les musulmans étaient des citoyens de seconde classe), le fait pour les femmes de renoncer au voile était une manière de signifier leur envie de modernité et leur désir de séduire l’empire colonial.

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Une affiche de propagande pendant la guerre d’Algérie. Le voile, parfois ôté de force par les autorités3, est devenu un symbole de résistance.

Derrière la question de l’Islam en France, il y a la guerre d’Algérie, puis cinquante ans d’histoire de l’immigration maghrébine et, tout particulièrement, algérienne.
Il est intéressant de noter que c’est aussi parmi les gens de culture arabe ou maghrébine que l’on trouve les personnes les plus vigilantes à dénoncer tout progrès de l’Islam politique en France4 : des Kabyles, des libres-penseurs, des personnes issues d’un milieu social et culturel élevé, des personnes qui ont fui la guerre civile des années 1990, d’autres encore qui ont vu le voile revenir en force après 2001, quand il semblait relégué au statut de curiosité archaïque et folklorique. Si leur vigilance est plus que compréhensible, ils dramatisent lorsqu’ils annoncent un glissement général comparable à celui de pays comme le Maroc ou il n’a fallu que quelques années pour passer d’une marginalité du voile à une situation où les femmes qui ne le portent pas sont regardées en biais, et où le phénomène accompagne un net recul des libertés pour les femmes. Ils dramatisent, car la situation entre les deux rives de la Méditerranée ne sera jamais semblable : les habitants du Maghreb sont ultra-majoritairement musulmans, ce qui n’est pas le cas en France où la pression religieuse ne touche qu’une part de la population, et doit peut-être son succès au besoin qu’éprouve cette part de la population à affirmer sa présence : le même fait ne répond pas exactement aux mêmes situations. Je ne veux pas dire que je me lave les mains d’un problème qui ne touche que les musulmans, je veux dire que la raison d’être du problème est différente.

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Voilà ! Dire aux musulmans qu’ils doivent raser les murs à cause de récents attentats, tout comme leur demander de se “désolidariser”, revient à leur demander d’accepter implicitement une part de culpabilité. Cela n’insulte et ne heurte que les innocents qui, mettez-vous à leur place, ne peuvent que refuser.

C’est ce qui expliquerait en tout cas ce curieux paradoxe d’un vêtement théoriquement motivé par un souci religieux de modestie, d’obéissance et de discrétion, qui s’avère en même temps ostentatoire, revendicatif, et qui, dans le contexte français actuel, est souvent vécu comme une forme de provocation.
C’est un uniforme, et qui dit uniforme, dit armée, l’uniforme est un moyen de se reconnaître et de se faire connaître, d’estimer et de montrer son nombre, de se distinguer de l’adversaire et de l’impressionner, et de faire pression sur ceux qui ne sont pas dans le rang.
Le communautarisme, si mal vu en France, constitue certes une rupture dérangeante dans la solidarité de la société (solidarité dont l’existence et le caractère harmonieux restent à prouver), mais c’est aussi un moyen de se protéger, parce que face à une menace, face à une exclusion, il est naturel de chercher la protection de son entourage immédiat, de ceux que l’on considère comme semblables, en se calant sur leur comportement, quitte à abdiquer une part importante de son libre-arbitre. Les sectes s’appuient sur ce réflexe grégaire, tout comme les nationalismes et comme bien d’autres phénomènes coercitifs humains ponctuels ou non, où l’on étouffe temporairement son besoin de liberté et son intelligence pour se placer sous l’aile d’un groupe.

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Nadine Morano, avec Éric Ciotti, fait partie des champions du mauvais usage du concept de laïcité. Il n’y a pas qu’à propos de ce mot que son éducation civique est à refaire, puisqu’elle pense qu’on peut priver de ses droits civiques une personne qui contourne un simple règlement municipal. J’ignore si sa bigoterie catholique est une construction opportuniste.

Mais comment savoir ce que les femmes qui portent le Burkini pensent exactement ? Dans cette affaire, les baigneuses sont traitées comme une abstraction : l’ensemble des personnes qui considère avoir quelque chose à dire sur le sujet l’avait fait avant que l’on voie passer un premier article donnant la parole à des personnes directement concernées : tout le monde a un avis sur elles, sur leur “radicalisation”, sur l’influence qu’exercent sur elles le wahhabisme, le salafisme, les frères musulmans, voire Daech, mais personne ne cherche à confronter ces opinions à la réalité en allant tout bêtement poser la question.
Sont-elles nombreuses, au fait ? Il paraît que les ventes du costume de bain ont explosé depuis le début de la polémique.
Une autre chose me frappe : on parle d’elles comme si les femmes qui portent tel ou tel vêtement religieux en maîtrisaient l’histoire ancienne et récente, les implications philosophiques et théologiques, et qu’elles étaient conscientes et actrices de tous ces faits, qu’elles font de la propagande où, comme on l’a lu récemment, font “référence à une allégeance à des mouvements terroristes qui nous font la guerre” (Thierry Migoule, secrétaire général de la maire de Cannes), sont “un manifeste politique” (selon… un manifeste politique du “printemps républicain”) et sont “la traduction d’un projet politique, de contre-société, fondé notamment sur l’asservissement de la femme” (Manuel Valls)… Tout en les considérant comme des victimes exploitées, brimées, soumises, forcées, manipulées… Il faut pourtant bien choisir. J’imagine que si l’on pensait sincèrement que les femmes qui portent des habits halal ne le font que sous la contrainte, le problème serait vite tranché : ce ne serait qu’un déguisement temporaire (comme la cravate du député à l’Assemblée ou la robe du soir des actrices au festival de Cannes), externe à la personnalité de celui ou celle à qui on l’impose. C’est bien parce que le voile est porté volontairement qu’il pose problème.

Le Hijab en France (résultat d'une recherche d'images avec Google)

Une chose me frappe dans l’iconographie des différents habits musulmans lorsque les médias en parlent, c’est qu’on ne montre que des femmes jeunes, sveltes, qui savent s’apprêter. On nous les montre souvent étudiantes, ou bien manifestantes et revendicatrices… Ou bien des photographies prises dans d’autres pays que la France. On ne nous montre que rarement les mères des immigrées de seconde ou troisième génération, ces femmes qui ont passé quarante ans à nettoyer des bureaux à six heures du matin, et qui portent aussi un foulard sur la tête : elles font partie des invisibles qui font fonctionner ce pays, elles sont pauvres, elles n’ont jamais réclamé à changer de statut social, elles ne constituent pas une menace, elles n’ont pas d’existence médiatique. On note au passage que, puisqu’il est difficile de reprocher aux musulmans qui vivent en France d’être trop riches, comme on le faisait avec les juifs dans les années 1930, on trouve des richesses à critiquer : l’économie du Halal ou les pétromonarchies du Golfe.

Les demandes d’interdiction sont tout aussi paradoxales : c’est au nom de la liberté des femmes à disposer de leur corps qu’on veut leur interdire de porter un certain vêtement de bain, et que l’on interdit de baignade celles qui ne veulent pas aller à la plage dans une autre tenue. Je répète pour que ce soit clair : on interdit quelque chose à des femmes au nom de la liberté, de la laïcité et du féminisme. Voilà qui semble résolument absurde, intenable, même en comprenant très bien les arguments de ceux qui voient dans l’injonction au port du voile un chantage phallocratique où les femmes sont d’avance jugées fautives des agressions qu’elles subissent, et coupables des manifestations de la libido des hommes. On peut inventer toutes les raisons du monde pour interdire les vêtements religieux, mais on n’a pas le droit de faire croire qu’une interdiction faite à une personne rend cette personne libre. Et si on tient absolument à rendre une personne plus libre qu’elle ne le veut elle-même, et selon des modalités qu’on a édictées à sa place, on n’a pas le droit de faire croire qu’on se soucie de son indépendance, car ce faisant, on nie sa capacité à décider de son propre sort, de son autonomie, elle est sous tutelle.
On entend couramment dire que le problème des vêtements halal, c’est la pression exercée par les hommes, qui imposent aux femmes une honte de leur corps, etc. Si c’est la question, est-il logique d’en faire peser le poids sur les femmes en les tracassant à coup d’amendes ?
Prive-t-on quelqu’un de béquille parce qu’on trouve  injuste qu’il souffre d’un handicap ?
Rien de tout ça n’a de logique.

contrastes

À ceux qui disent qu’on n’empêchera pas de sitôt des religieuses de se rendre sur des plages, ou que les tenues de surf couvrent aussi le corps, un chœur puissant répond : “mais ça n’a rien à voir, comment peux-tu comparer ?”. Et c’est juste, la situation est différente. Pourquoi est-ce que des bonnes sœurs à la plage sont sympathiques, folkloriques, tandis que des femmes portant des vêtements réputés musulmans ne le sont pas ? Il me semble important de ne pas inventer de fausses réponses à ces questions, comme d’invoquer la laïcité. Après tout, les moniales qui “prennent le voile” en s’imposant une vie chaste admettent implicitement l’idée que la vie d’une femme habituelle est impure : philosophiquement, ce n’est pas moins dérangeant qu’autre chose. Mais c’est leur choix. Du moins en 2016, puisqu’on se souvient que les couvent ont souvent servi de prisons pour des femmes que leur famille voulait voir disparaître.

Un argument assez amusant et passablement culotté (mais irrésistible) que de nombreux non-musulmans emploient contre les vêtements halal consiste à opposer aux musulmans le Coran et à leur dire ce qui est et ce qui n’est pas le “vrai Islam”. Il est curieux de demander aux gens de vivre leur religion telle qu’elle se pratiquait il y a 1400 ans, mais surtout, c’est peine perdue, car une religion n’est pas une quête spirituelle intime, c’est un fait social (si la recherche du divin était intime, personnelle, alors on n’aurait pas besoin de religion). Il suffit d’aller lire les forums où de jeunes musulmanes s’échangent des informations et des avis, souvent dans la surenchère, pour savoir ce qui est admis, obligatoire, etc. Elles invoquent bien les grands savants de l’Islam, et font une exégèse superficielle du Coran et des Hadiths, mais en les lisant, j’ai le sentiment qu’elles sont moins motivées par une recherche mystique, une forme de vérité vis à vis du Dieu auquel elles affirment croire5, que par le besoin d’approbation de leurs “sœurs”, ou parfois par la vaniteuse envie de se montrer la plus intransigeante, la plus authentique, c’est à dire de donner des leçons de pureté6. Les conséquences à long terme sont différentes, mais le mécanisme est sans doute assez proche de ce que les gens de mon âge ont souvent vécu à l’adolescence lorsqu’ils affirmaient leur existence (plus que leur personnalité) en étant punks, rastas, grunge, heavy-metal, new wave ou hip-hop. Si vous avez vécu ce genre d’emballement, vous vous rappelez sans doute aussi de la valeur que vous accordiez aux avis que portaient là-dessus les représentants du monde adulte.

Un extrait de conversation sur un forum fréquenté par de (apparemment surtout) jeunes musulmanes.

Un extrait de conversation sur un forum fréquenté par de (apparemment surtout) jeunes musulmanes.

“L’Islam, ce n’est pas le voile !”, entend-on régulièrement. Effectivement, en dehors d’un hadith non-canonique, les textes n’indiquent pas clairement de vêtement obligatoire pour les femmes, enjoignant seulement ces dernières à la pudeur et à une certaine méfiance vis-à-vis de ce qu’elles exposent de leur anatomie lorsqu’elles sont en présence des hommes. « Dis à tes épouses, à tes filles, et aux femmes des croyants, de resserrer sur elles leur mante : c’est pour elles le meilleur moyen de se faire connaître et de ne pas être offensées. »« Dis aux croyantes de baisser les yeux et de contenir leur sexe ; de ne pas faire montre de leurs agréments, sauf ce qui en émerge, de rabattre leur fichu sur les échancrures de leur vêtement ». Le Coran, rédigé au septième siècle, est un texte difficile à traduire : comment savoir, par exemple, ce que tel ou tel nom de vêtement signifie précisément ? Ainsi, le texte parle du “Jilbab”, mais ne définit pas le sens qu’avait le mot lorsqu’il a été écrit. Au cours des siècles, on a nommé “Jilbab” la robe qui couvre intégralement les femmes, c’est, si je comprends, l’usage qui donne son sens au mot, et pousse le traducteur à utiliser le mot “mante”, issu du vocabulaire religieux catholiques.

À gauche, les maillots de bains en 1890 aux États-Unis. Quelques décennies plus tôt, en 1847, le maire d'Arcachon avait défini clairement les limites de la décence pour les baigneurs, obligeant les femmes à être vêtes "d’une robe prenant également au cou et descendant jusqu’aux talons, ou bien d’une robe courte mais avec un pantalon". Que des hommes et des femmes puissent se baigner côte à côte lui faisait craindre des paroles ou des gestes indécents.À droite, lorsque Louis Réard a inventé le Bikini, en 1946, aucun modèle ne veut défiler dans cette tenue, et c'est finalement une danseuse nue des Folies-Bergère, Micheline Bernardini, qui accepte de le faire.

À gauche, les maillots de bains en 1890 aux États-Unis. Quelques décennies plus tôt, en 1847, le maire d’Arcachon avait défini clairement les limites de la décence pour les baigneurs, obligeant les femmes à être vêtes “d’une robe prenant également au cou et descendant jusqu’aux talons, ou bien d’une robe courte mais avec un pantalon”. Que des hommes et des femmes puissent se baigner côte à côte lui faisait craindre des paroles ou des gestes indécents.
À droite, lorsque Louis Réard a inventé le Bikini, en 1946, aucun modèle ne veut défiler dans cette tenue, et c’est finalement une danseuse nue des Folies-Bergère, Micheline Bernardini, qui accepte de le faire.

L’Islam n’est pas le voile, mais le Christianisme, ce n’est pas le bikini ! En fait, l’exposition des cheveux des femmes était même un problème pour l’un des principaux inventeurs du Christianisme, Paul de Tarse : « Car si une femme n’est pas voilée, qu’elle se coupe aussi les cheveux. Or, s’il est honteux pour une femme d’avoir les cheveux coupés ou d’être rasée, qu’elle se voile » (Corinthiens 11:6). C’est aussi ce que dit le Talmud, texte postérieur à la destruction du second temple de Jérusalem qui répondait à un besoin de préservation de la partie orale de la tradition religieuse parmi les juifs de la diaspora. Chez les juifs orthodoxes, il y a des femmes se rasent la tête et remplacent leurs cheveux par une perruque, et d’autres qui sont voilées avec un vêtement tout à fait semblable au niqab, la frumka — sur laquelle est parfois cousue une étoile juive pour éviter toute confusion, ai-je lu quelque part.

La célèbre mosaïque des bikinis de la villa Casale, en Sicile.

Une célèbre mosaïque de la villa du Casale, en Sicile, construite aux alentours du IIIe siècle. Mise au jour en 1959, elle fait immédiatement penser au Bikini, qui commençait alors tout juste à être considéré comme une tenue de bain acceptable (et un signe de modernité) dans la plupart des pays. Les femmes représentées sur la fresque ne sont pas à la plage, elle pratiquent des exercices physiques.

Comme bien des injonctions religieuses, les vêtements couvrants peuvent avoir une origine pragmatique. Dans toutes les campagnes du monde, les femmes se protègent les cheveux, généralement avec un fichu. Peut-être se protègent-elles du regard masculin (le cheveu est bel et bien un caractère sexuel secondaire et tertiaire7, et donc un “appât”, comme on dit — quel vilain mot, si on y songe), mais elles se protègent avant tout de la poussière des champs et de l’agression du soleil. Dans de nombreuses cultures, on utilise des coiffes traditionnelles pour signaler les âges et le statut marital des femmes. Enfin, avant la très récente (et pas forcément durable, depuis qu’on en constate les effets secondaires) mode du bronzage, la séduction féminine passait par la pâleur de la peau : quelle que soit la latitude où elles vivent, entre le début de leur adolescence et l’âge de la ménopause, les femmes sont plus pâles (en fait, plus vertes) que les hommes du même âge qui partagent leur patrimoine génétique, dont la peau a une teinte plus caramel. Ce dimorphisme connaît son pic vers l’âge de vingt ans. Il est dû aux différences hormonales et constitue donc un caractère sexuel et un indicateur de fertilité. Un autre caractère sexuel qui distingue hommes et femmes est le contraste : les sourcils, les yeux, la bouche des femmes sont plus marqués que ceux des hommes. Même si la mélanine (le bronzage) n’a aucun rapport, on peut supposer qu’empêcher l’exposition solaire des femmes, et particulièrement de leur visage, est un moyen artificiel (parmi d’autres, comme le maquillage) pour leur donner une apparence plus juvénile.
Aujourd’hui, enfin, nous commençons à être vraiment conscients que le soleil n’est pas toujours notre ami. L’injonction au bikini, c’est aussi l’obligation d’utiliser en permanence de la crème solaire protectrice. Aheda Zanetti, l’inventeuse du vêtement, estime qu’entre 35 et 45% de ses clientes ne sont pas musulmanes et sont juste soucieuses de la santé de leur peau.

Chez Plantu, les musulmans sont presque aussi antipathiques que des syndicalistes CGT, c'est dire si les déteste !

Chez Plantu, les hommes musulmans sont souvent presque aussi antipathiques que des syndicalistes CGT, une de ses bêtes noires. Les femmes, elles, sont généralement présentées comme des victimes. Plantu n’est pas un éditorialiste avec un propos construit et un projet politique, ce n’est pas non plus un dessinateur d’humour (je ne me souviens pas avoir souvent ri), et j’ai même du mal à voir un lui un dessinateur tout court. Il est en revanche l’expression d’un certain air du temps. Avec ses yeux doux et son trait mou, on supposera qu’il n’est pas méchant, et au moins a-t-il le bon goût de ne pas être trop univoque dans ses représentations — je ne les ai pas reproduits ici mais il y a aussi des dessins où Plantu s’en prend à la polémique sur le burkini plus qu’aux femmes qui le portent. En tant que propagandiste, il n’impose pas sa vision du monde au Monde : c’est parce que son opinion suit (et avec sincérité bien sûr, sinon ça ne marche pas) le courant dominant qu’elle peut être publiée en première page du Quotidien-de-référence-paraissant-le-soir. C’est pourquoi il est très important qu’il s’exprime. Au delà du simple principe de liberté d’expression, Plantu est un indice précieux pour savoir ce que, à un instant donné, une majorité de gens pense, ou en tout cas, est capable de recevoir. C’est là son vrai talent, à mon sens, et de ce point de vue il n’a aucun égal.

Les gens qui défendent le droit à porter le burkini aujourd’hui au nom de la liberté ont raison. Mais s’ils ne sont pas capables de défendre aussi bien le droit à ne pas le porter, le droit à porter n’importe quel autre vêtement, alors ils sont bien hypocrites dans leur utilisation du concept de liberté.
Il convient d’être méfiants à l’endroit des religieux, car on sait que les religions ont une fâcheuse tendance à ne respecter la liberté de conscience, de parole et d’action des gens que tant qu’elles n’ont pas le pouvoir, et il existe d’innombrables exemples de l’ignominie des régimes où la religion dispose d’un grand pouvoir, et a fortiori, des régimes théocratiques ou justifiant un pouvoir temporel par une autorité spirituelle. Les religions ne sont sympathique que lorsqu’elles sont tenues en laisse et ne se mêlent pas de pouvoir.

Tends l'autre joue

Toute la classe politique a quelque chose à dire sur le Burkini, mais on attend toujours des réactions à l’agression d’un passant par un barbu patibulaire qui prie dans la rue (pourquoi Dieu veut-il qu’on s’agenouille, se prosterne, baisse la tête, s’il est si grand, au fait ?) et se prétend “soldat du Christ” — c’est à dire qui affirme suivre les pas d’un homme qui proposait de répondre à la violence par l’amour, si mes souvenirs du catéchisme sont encore bons. Le passant (dont on a du mal à croire que la peau noire ne soit pas liée au traitement subi) aurait “provoqué” ces bons chrétiens en diffusant de la “musique anarchiste” (le temps des cerises ?) sur son portable et en n’ayant pas répondu aux sommations… Mais tout ça se passe assez vite et en tendant l’oreille, on ne perçoit ni chanson communarde, ni discussion : c’est une agression et rien d’autre, j’espère qu’elle aura les suites judiciaires qu’elle mérite.
C’est le genre de scène qui me conforte dans l’idée que la religion n’a rien à voir avec la foi. Ici, il est juste question d’affirmer sa présence, sa capacité à la violence et, si on se fie aux commentaires, à prendre une revanche.

À présent, concluons.
Je n’ai pas de sympathie personnelle pour ce que symbolisent les vêtements halal : le devoir pour les femmes de se cacher pour ne pas être coupables d’attirer les regards concupiscents d’hommes dont on n’attend pas de savoir, eux, se tenir en société ; les provocations régulières orchestrées pour faire débat et forcer chacun à se positionner “pour” ou “contre” ; le chantage exercé envers certaines femmes qui doivent revêtir l’habit sous peine d’être mises au ban de leur quartier8. Tout ça est pénible.
Mais il y a en fait sur cette Terre des milliers de choses, de pratiques, de lubies, pour lesquelles je n’ai pas de sympathie. Il est heureux pour tout le monde que je ne dispose pas du pouvoir de les interdire. Et du reste, qui a dit qu’on devait interdire ce qu’on ne soutient pas, ou que ne pas interdire quelque chose revient à le soutenir ? J’ai l’impression que nous vivons une dérive inquiétante sur ce plan : de tous bord, les gens réclament avec une déconcertante facilité qu’on censure ce qui les dérange, ils ne veulent plus discuter ou comprendre, ils veulent que ce qui leur déplaît disparaisse de leur vue ou disparaisse tout court. Je soupçonne le phénomène d’être une réponse au caractère oppressant et angoissant de notre monde d’information, avec ses sujets montés en épingle et tournant en boucle jusqu’à la nausée9.
Les femmes qui portent des vêtements religieux ont des raisons diverses de le faire10. Une de ces raisons est sans doute le fait que cela fait réagir, que cela ne rend pas indifférent. C’est à l’évidence une manière de s’imposer dans l’espace public, de faire la démonstration de sa présence. Et alors ?

Les musulmans se sentent souvent victimes d’injustice et d’iniquité. La République ne peut que conforter ce sentiment si elle invente des lois qui les visent spécifiquement, et ne fait qu’insulter l’intelligence de tous si elle fait semblant qu’il s’agit de lois générales.
Le djihadisme essaie d’imposer l’idée que l’Islam est à jamais incompatible avec le monde occidental moderne. Ceux qui refusent la moindre once de visibilité des musulmans dans l’espace public, qui ne veulent pas savoir que plusieurs millions de français sont musulmans, ne disent pas autre chose et sont les alliés objectifs de ce qu’ils prétendent combattre.

  1. Le burkini n’a rien à voir avec la burqa afghane, et n’est sans doute pas un vêtement particulièrement promu par l’Islam wahhabite, puisqu’en Arabie saoudite, les femmes n’ont de toute façon pas le droit de se baigner du tout. Le burkini a été inventé en Australie, avec le soutien du grand mufti local. Dans certains pays musulmans, il est considéré comme indécent, car trop moulant et mettant les formes féminines en valeur. Dans d’autres endroits, comme dans certaines piscines marocaines, le vêtement est vu d’un mauvais œil pour des raisons d’hygiène. Le nom “burkini” contracte “burqa” et “bikini”, mais la tenue n’est ni un bikini ni une burka.
    Hors de l’Islam, elle semble avoir du succès auprès des juives israéliennes ultra-orthodoxe, et auprès de femmes qui veulent protéger leur peau. J’ignore si on l’emploie en Chine (où de nombreuses femmes se couvrent pour échapper au soleil, notamment avec des masques étranges qui rappellent celui du Fantômas des années 1960, les “facekini”), mais l’immense supermarché en ligne Aliexpress, qui appartient au groupe chinois Alibaba, en propose des modèles. []
  2. J’étais contre, pour ma part, je jugeais le projet stigmatisant envers la communauté musulmane. []
  3. cf. les 20 000 photographies d’identité réalisées par Marc Garanger. []
  4. Exemples : Fatiah Boudjahlat, Fatiah DaoudiAalam Wassef, Waleed Al-Husseini… Mais je pense aussi à des amis ou à des connaissances. []
  5. Ma théorie personnelle est que la croyance en Dieu n’est pas vraiment sincère. Les gens aiment croire en leur croyance, avant tout, et croire en Dieu est surtout une manière de placer ses actions sous une autorité imaginaire. Je ne développerai pas ça ici. []
  6. Il me semble que les motivations des femmes musulmanes sont forcément séculaires, car cette religion laisse à la gent féminine assez peu d’espoir d’une existence intéressante après la mort. Si les femmes seront majoritaires au paradis, c’est uniquement grâce aux houris – des vierges divines sans rapport avec les femmes terrestres – fournies aux hommes méritants (deux minimum, et jusqu’à soixante-douze pour les martyrs). Les femmes terrestres iront pour la plupart en enfer, punies de leur ingratitude vis à vis de leur époux : « Allah m’a montré l’enfer et j’ai vu que la majorité de ses habitants était des femmes, car elles renient » – « Car elles renient Allah ? » – « Car elles renient les bienfaits de leurs époux et les faveurs qu’ils leur font. Tu peux être bienfaisant envers une femme toute ta vie. Il suffit que tu la contraries une fois pour qu’elle dise « Tu n’as jamais été bienfaisant envers moi » (Al-Bukhari). Quand aux rares élues à être sauvées (aussi rares que des corbeaux blancs, dit le prophète), le paradis qui leur est promis est un peu plat, leurs efforts ne semblant être récompensés que par le droit de continuer à être des épouses dévouées : « Si la femme entre au Paradis, Allah lui rendra sa jeunesse et sa virginité.» (Sulayman al-Kharashi). « Leur amour est canalisé sur leur mari, elles ne voient personne d’autre que lui. » (Ibn Qayyim al-Jawziyya). []
  7. On m’a fait remarquer que le cheveu n’était ni un caractère sexuel secondaire ni un caractère sexuel tertiaire. Il me semble pourtant possible de dire les deux. Les caractères sexuels secondaires sont des éléments qui différencient les sexes mais ne sont pas directement liés à la reproduction, comme la forme du crâne, ou la localisation des graisses. Les caractères sexuels tertiaires (notion désuète, semble-t-il), sont des accessoires qui ne font pas partie du corps mais mettent en valeur des caractères sexuels secondaires, et/ou constituent des codes culturels de différenciation sexuelle — en France, les hommes ne portent pas (ou pas dans n’importe quel contexte et sans conséquences) de robes à fleurs ou d’escarpins, par exemple. La grande différence entre le hommes et les femmes du point de vue capillaire est la manière dont les uns et les autres se dégarnissent : une perte de volume chez les femmes, la disparition de zones entières chez les hommes (en fonction de prédisposition génétiques mais aussi à cause de la testostérone qui, en accélérant la pousse, accélère aussi  le moment où les cheveux cessent de repousser). Enfin, il existe dans de nombreuses cultures des coupes de cheveux spécifiquement masculines et d’autres spécifiquement féminines, c’est ce qui me fait parler de caractères sexuels tertiaires. []
  8. un récent article de Nice Matin raconte l’histoire d’une dénommée Samira, qui envisage de prendre sa carte du Front National, persuadée que ce parti pourra la défendre de son propre frère et des amis de ce dernier, qui lui imposent le port du voile car ils sont persuadés que se promener tête nue, pour une femme, est déshonorant pour la famille et le quartier. J’ignore si cette jeune femme est une invention de journaliste, mais j’ai peur que ce genre de situation existe véritablement. []
  9. Je suis conscient que je participe au problème en écrivant cet article qui ne fait qu’ajouter une opinion au corpus de bavardages sur le sujet, mais comment faire autrement ? C’est ça, ou bien m’occuper de mon potager, mais pendant mon service on m’a appris à taper sur un clavier, pas à faire pousser des tomates ! []
  10. Lire Des voix derrière le voile, une enquête de Faïza Zerouala aux éditions Premier Parallèle, qui donne la parole à des femmes concernées. []

La guerre, la bière

N’allez pas croire que ce soit facile ou agréable d’être le grognon de service qui n’aime pas le foot, qui ne peut pas s’empêcher d’être irrité par l’ambiance chaque fois qu’il y a une compétition, et qui ne peut pas s’empêcher de faire connaître son irritation à ceux qui prennent plaisir au spectacle. Le pire, dans ce rôle de rabat-joie, c’est qu’il n’est pas bien original, on n’est jamais vraiment le grognon, on est juste un grognon parmi d’autres : nous sommes nombreux, impossible de jouir de l’orgueilleux plaisir d’être seuls contre l’espèce entière1.
Nous sommes nombreux, mais apparemment pas majoritaires.

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Gare Saint-Lazare, je me sens nargué par un calicot géant, sans intérêt visuel ni informationnel particulier. Combien ça coûte à faire ? Six cent, mille euros2 ? Plus ? Combien la SNCF en a réalisé ? J’imagine que l’impact sur le prix de mes billets de train est négligeable.
Lundi à l’aube, au dessus des écrans qui signalent les trains en partance et à l’arrivée, un troisième écran informe les gens qui ont de bons yeux de la composition de l’équipe de je ne sais quel pays. Soyons honnête : habituellement ces écrans diffusent des animations pictographiques sans intérêt qui expliquent qu’il ne faut pas jeter ses ordures ailleurs que dans des poubelles, car il reste des cochons qui ne savent pas ça en 2016.

Cet après-midi, je devais me rendre à l’Université Paris 8. À Saint-Denis. La ville du Stade de France. Cette université doit quelque chose au football : pour que la ville ne semble pas trop pouacre aux caméras du monde entier lors de la coupe du monde de 1998, des efforts avaient été faits pour l’université, qui s’est vue offrir une station de métro rien que pour elle, de nouveaux bâtiments et la rénovation des anciens. L’Euro ne doit pas être assez important pour justifier ce genre de dépenses, rien n’a été arrangé dans nos bâtiments cette fois-ci.

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Dans le métro, de joyeux autrichiens chantaient bruyamment tout du long. Une fois sur deux, ils chantaient en allemand sur l’air de O When the saints, et l’autre fois, c’étaient des airs de leurs pays, qui, comme le chantait Claude François en parlant de la musique disco, “résonnent comme des bruits de combat”3. Deux blondes avenantes — une fille et sa mère supposè-je — avaient un drapeau dessiné sur les joues, mais sauf elles, il n’y avait là que des hommes, tous plutôt grands, dont un sur deux avait une bière à la main. Tout le monde avait le maillot de son pays avec écrit au dos “Österreich” ou bien des patronymes soit germanoïde, soit slaves, terminés en “vić”. Au début du quai, station saint-Lazare, j’avais remarqué une famille de islandais : le papa, la maman, le fils et la fille, timidement regroupés, avec leur drapeau peint sur les joues.
Arrivé à Saint-Denis-Porte-de-Paris, où se trouve le Stade de France, j’étais soulagé, ces gens allaient quitter la rame sans m’avoir accidentellement renversé de la bière.
Mais non, malgré mes grands gestes et mes “stadium ! out ! raus ! schnell !” bienveillants, les maillots coquelicot orangé sont restés une station de plus, m’expliquant devoir rejoindre leur point de ralliement. La rame s’est vidée d’un coup, gardant tout de même en souvenir des canettes et des bouteilles vides coincées dans les strapontins, abandonnées sur les sièges ou au sol. Car en 2016 il reste des cochons qui ne savent pas qu’on ne doit pas jeter ses ordures ailleurs que dans des poubelles.
Une collègue a eu une expérience similaire un jour de match avec la Russie, et apparemment, j’ai plutôt eu de la chance avec mes autrichiens — braillards, encombrants, agités, mais bon-enfant –, même si leurs chants ne m’ont pas vraiment rappelé qu’ils viennent du même pays que Mozart, Haydn, Beethoven, Mahler, et Kruder und Dorfmeister.

ordure

Voilà, je me suis encore plaint, je ne peux pas m’en empêcher. Ce ne sont pas vraiment les supporteurs joyeux ni bien entendu le sport qui m’embêtent. Ce sont tous ces drapeaux, ces fiertés patriotiques, ce besoin de se sentir humilié ou humiliant, ennemi, vainqueur.
Certains disent que cela supplée aux guerres, que ça répond pacifiquement à un besoin viscéral de compétition. Je crois le contraire, je crois que c’est un entrainement. Les pays en guerre jouent aussi au football. Le jour sans doute pas si éloigné où la France accueillera à nouveau une vraie guerre-qui-tue à domicile (ces dernières décennies, nous avons pris l’habitude de faire la guerre ailleurs que chez nous), je pourrai dire “ah, vous voyez, j’avais raison !”, mais ça ne sera pas d’une grande consolation.
Bon, ça va, j’ai râlé, je suis calmé, maintenant. Vous pouvez rallumer le match.

  1. Tout a commencé à l’école primaire. Tout le monde semblait avoir cette passion, connaître les noms des joueurs, trouver tout ça très important. J’ai tenté de m’intéresser à plusieurs reprises, mais même sans parler de la frénésie des supporteurs, qui m’effraie, je trouve le jeu lui-même interminable, il ne se passe jamais rien : les mecs courent dans un sens, reviennent de l’autre, repartent, ils abîment le gazon en tournant en rond dans quelques hectares et en crachant tout le temps, tu parles d’une affaire ! Et de temps en temps, quand on tourne la tête pour faire autre chose, la télé se met à beugler “buuuut”, et on apprend qu’on a raté le seul moment où il s’est passé quelque chose. []
  2. J’ai appris cette semaine que la compétition nommée “euro” n’a aucun rapport avec l’Union Européenne, ni même avec le continent européen, puisqu’Israël, le Kazakhstan ou l’Azerbaïdjan pourraient y participer.
    Je suppose que si ça s’appelle “euro”, c’est donc surtout parce que ça coûte beaucoup d’euros. []
  3. Quand on me parle de magnolias,
    Quand j’entends ces musiques nouvelles
    Qui resonnent comme des bruits de combat.
    Non, je ne sais plus comment faire. []

Le corps puéril

Hier, passant dans le métro, j’ai pris une photographie de cette publicité, car elle m’a surpris, un peu choqué, à cause du décalage que j’y perçois entre le visage du mannequin et son corps. Un visage certes jeune, mais tout de même adulte, plaqué sur un corps de pré-adolescente. Ce n’est bien sûr pas rare, peut-être même est-ce la norme, mais le message, “Joyeuse fête des mères”, augmente mon trouble : est-ce que la personne représentée est censée être une mère, ou bien sa fille, ou les deux ? Quelque chose ne colle pas. La marque produit des vêtements pour femmes, hommes et filles, mais c’est bien de la collection pour femmes adultes qu’est issu la tenue portée par ce mannequin.
Le cliché est peut-être pris en légère contre-plongée, et ma photographie de cette photographie l’est légèrement aussi, mais ça ne suffit pas à expliquer que je ressente l’effet comme véritablement dérageant, aux limites de l’Uncanny valley :

le_corps_pueril

Ce qui me frappe tout de suite, c’est que cette jeune femme n’a pas de bassin, pas de hanches. Il existe bien sûr d’innombrables morphologies, je connais des femmes qui se désolent de ne pas avoir de “formes”, d’autres qui croient qu’elles en ont trop, et je ne voudrais pas que l’on pense que je veux, à mon tour, me poser en juge de ce qui doit être le corps idéal pour une femme. Au contraire, je pense qu’il existe mille et une voies à la beauté, jusqu’à la monstruosité, pourquoi pas. Mais ici, entre le choix du mannequin, le choix de la photographie, les modifications amenées par la personne qui s’est chargée de la retouche, le résultat qui m’apparaît est que cette femme n’a pas un corps d’adulte1, et évoque difficilement une mère2. L’importante taille de la tête, rapportée au reste du corps, est une autre caractéristique du corps puéril.

Partant de l’idée que ce genre d’image s’adresse d’abord aux femmes3, je vois ici un refus de vieillir, une nostalgie d’un âge très spécifique de la vie de toute femme : la pré-adolescence, c’est à dire l’époque de la vie qui précède l’âge où les problèmes commencent. Une pré-adolescente ne fait — sauf anomalie de comportement réprouvée par l’ensemble de la société autant que par loi —, pas l’objet de concupiscence. Elle n’est pas une femme, elle est une fille, souvent d’une taille égale ou supérieure à celle des garçons, lesquels, puisque leur puberté est en moyenne plus tardive4, constituent nettement moins une menace, d’autant qu’ils s’avèrent à cet âge plus fréquentables et plus intelligents que deux ou trois ans plus tard. La pré-puberté, chez les jeunes filles, est un âge d’indépendance intellectuelle, et d’un point de vue purement culturel, c’est aussi l’âge de référence des héroïnes de récits d’aventure, je pense par exemple à Fifi Brindacier, à Claude/George dans le Club des cinq, ou encore à Fantômette. Un âge où le corps vit sans être une source d’embarras, un âge de liberté physique.
Je vois d’autres indices de ce même refus d’entrer dans l’âge de la femme, comme la hantise du poil pubien5, la chirurgie esthétique du nez (le nez adulte est plus saillant), et sans doute bien d’autres éléments physiologiques, psychologiques, éthologiques ou culturels, peut-être jusqu’à l’anorexie.

Certains n’ont pas de mots assez durs pour conspuer les femmes qui cachent sciemment leur féminité sous les habits “modestes” liés à la tradition islamique6 ou à sa ré-invention contemporaine. Mais ne pourrait-on pas se demander si la disparition de la féminité par une adulation du corps enfantin et l’occultation du corps par le vêtement ne constituent pas deux réponses différentes à un même problème de statut des femmes ?

  1. En allant voir la production de la marque Molly Bracken sur son site Internet, il me semble que la cible marketing de référence de la marque est plutôt les femmes d’une vingtaine d’années, dans une humeur un peu classique et romantique, peut-être. La morphologie de ce mannequin n’est pas représentative des autres photographies du catalogue. []
  2. J’ai eu envie de parler de ça après avoir lu Ma vérité toute nue, un texte terrible où une femme entre deux âges — mais collant apparemment aux canons de beauté et de santé actuels — se voit insultée par “un homme intéressant, un vrai gentleman, et très intelligent” à peine plus jeune avec qui elle entretenait une liaison affective, qui accepte d’avoir des rapports intimes avec elle à condition de ne pas voir son corps trop âgé qui le dégoûte. []
  3. Pour indice, ce ne sont pas des morphologies de ce genre que l’on voit dans les photographies érotiques destinées au public masculin, et c’est heureux. []
  4. Comme la ménopause, qui ne concerne en dehors de nous que les orques, la violente poussée de croissance liée à la puberté est une singularité de l’espèce humaine. Son fonctionnement dépend beaucoup des conditions environnementales — la courbe de croissance varie selon les endroits, le cas le plus impressionnant étant celui des pygmées, dont la croissance atypique du corps est adapté à la vie dans la forêt équatoriale. []
  5. Que l’on a tendance à imputer à l’influence de la pornographie, certes, mais il n’en reste pas moins que l’apparition du pubis chez les humains des deux sexes signe la sortir de l’enfance et que ça n’est donc pas un signe anodin.
    La situation se complique évidemment si on prend en compte la tendance contraire à une sur-sexualisation du corps par le maquillage et le vêtement, par l’augmentation artificielle de la taille de la poitrine ou des lèvres (dont le gonflement est un indicateur de fertilité), ou à l’inverse, la prévalence du tabagisme chez les femmes, qui permet artificiellement de se donner une voix plus grave et donc plus masculine. []
  6. Citons par exemple Laurence Rossignol : «la dissimulation du corps des femmes est porteuse de régression pour les femmes». []

Traités de kouffars

Encore une semaine bien remplie de vide, avec la polémique sur le concert de “black M”1 à Verdun, avec le retour de la polémique sur Sexion d’assaut2, et bien entendu, avec la polémique sur la polémique. Pour ma part, considérant que la bataille de Verdun est un des plus abominables sommets de la pathétique absurdité humaine, il me semble que convoquer des rappeurs médiocres, à la mentalité merdique mais au grand succès public constitue un hommage tout à fait pertinent. Mais je ne suis pas prêt à me battre pour défendre cette conviction, je dois admettre que je m’en fiche un peu3.
Ce qui m’a intéressé en revanche c’est l’irruption du mot “kouffars” (parfois orhographié avec un “c”, et avec un nombre variable de “f”). En auditrice attentive du groupe Sexion d’assault, Marion Maréchal Le Pen a remarqué ce mot et explique son sens dans le communiqué officiel qu’elle a publié pour protester contre le concert programmé à Verdun :

(…) Dans la chanson « Désolé », ce même « Black M » qualifie la France de « pays de kouffars », terme très péjoratif signifiant « mécréant », utilisé dans la propagande anti-occidentale de Daesh.

Kouffar est effectivement le pluriel de Kâfir, qui signifie “mécréant”, “infidèle”, et qui décrit de manière péjorative (mais pas spécialement par Daesh) les non-musulmans, du point de vue des musulmans. C’est un mot plus dépréciatif que “goy” pour les juifs, je pense, car il ne décrit pas une simple altérité, mais confère un statut d’ennemi à celui qui se voit qualifier ainsi. Le kâfir n’est pas seulement l’autre, c’est aussi souvent celui qui choisit sciemment de rester dans l’erreur4. Le mot aurait donné son nom au cafard. Je suis étonné qu’un tel substantif soit utilisé de manière péjorative par un groupe dont la plupart des membres ont des parents originaires d’Afrique subsaharienne, car pendant des siècles, le mot kâfir a aussi servi à décrire les noirs.

Scène de marché aux esclaves, dans le manuscrit illustré Harîrî Schefer, XIIIe siècle

Scène de marché aux esclaves, dans le manuscrit illustré Harîrî Schefer, XIIIe siècle

Entendons-nous : l’Islam, et c’est d’une modernité époustouflante, a fermement théorisé l’anti-racisme, par des sourates très claires sur la diversité de l’apparence des humains, ainsi qu’avec l’histoire du premier muezzin, Bilal, esclave affranchi, choyé et défendu par le prophète pour qui ce qui doit primer n’est pas la couleur de la peau d’une personne, mais la sincérité et l’étendue de sa piété5. C’est malheureusement pourtant aussi en se servant de la religion qu’a été théorisée la traite négrière par les Arabes, entre le VIIIe et le XXe siècle6, qui a entraîné la déportation de dix à quinze millions d’Africains subsahariens, et inspiré la création du système de traite raciste initié à la Renaissance par les pays européens. Une raison invoquée par les esclavagistes arabes pour légitimer leur commerce des noirs a été le fait que ces derniers sont, selon la tradition, les descendants de Cham, le fils maudit par Noé/Nouh7, ce qui leur conférait une infériorité fondamentale et justifiait qu’ils soient ainsi privés de liberté. Dès le début de la traite arabe, le mot “abid” (esclave) est d’ailleurs devenu synonyme de “noir”.
La seconde excuse donnée à la traite négrière était que les noirs étaient des mécréants, des Kouffars. On trouve une trace de ce fait dans un mot qui est encore utilisé aujourd’hui dans le Sud et dans l’Est de l’Afrique : cafre/caf à La Réunion, ou Kaffer/kaffir en Afrique du Sud, où le mot est équivalent au nigger des américain et peut, de la même manière d’ailleurs, être repris à leur compte par les intéressés.

Moralité : euh…

  1. Le pseudonyme complet de Black M est Black Mesrimes, où “Mesrimes” est un jeu de mot entre “mes rimes” et le nom de Jacques Mesrine, formé au meurtre par l’armée française lors de la guerre d’Algérie (et médaillé pour avoir, plus souvent qu’à son tour, été chargé de l’exécution sommaire de prisonniers algériens) et incompréhensiblement adulé pour son œuvre de braqueur ensuite. []
  2. Sexion d’assaut est le Groupe de rap favori de Marion Maréchal Le Pen, bien qu’elle ait pris position contre le concert de Black M à Verdun. Le nom n’est pourtant pas un hommage aux Sturmabteilung (la section d’assaut d’Ernst Röhm, “purgée” par les nazis qu’ils avaient amené au pouvoir lors de la “Nuit des longs couteaux”, au prétexte notamment de l’homosexualité de Röhm), mais a vraisemblablement été choisi car il contient le mot “sex”. Au moins deux des anciens membres de ce groupe (Maître Gims et Black M) sont désormais célèbres pour avoir démontré que le rap était soluble dans la variété et sont les Frédéric François et les François Valéry d’aujourd’hui. Ils confirment aussi le caractère fondamentalement réactionnaire d’une bonne partie du hip hop mainstream, avec leur sexisme assumé et leur homophobie viscérale. Notons cependant que sur ce dernier point, ces chansonniers ont décidé de se taire, par pragmatisme hypocrite : “on nous a fait beaucoup de réflexions et on s’est dit qu’il était mieux de ne plus trop en parler parce que ça pouvait nous porter préjudice (…) On ne peut pas se permettre de dire ouvertement que pour nous, le fait d’être homosexuel est une déviance intolérable”. Je ne comprends pas toujours les paroles de leurs chansons, mais elles ne sont pas toujours bienveillantes, effectivement. Je cite : “j’crois qu’il est grand temps que les pédés périssent / Coupe leur pénis / Laisse-les morts, retrouvés sur le périphérique” (On t’a humilié, 2010). []
  3. Notons que Robert Ménard, maire de Béziers, s’est félicité de l’abandon du projet de concert en ces termes :
    Concert #BlackM à #Verdun annulé! L’union sacrée en 2016, comme en 14-18, ça paye !. Or l’union sacrée en France et son équivalent allemand le Burgfrieden décrivent le renoncement au pacifisme, et le début d’une guerre qui a fait vingt millions de morts quoique personne n’ait, à ce jour, réussi à expliquer de manière satisfaisante ce qui a pu la justifier. La référence est passablement consternante. []
  4. Dans l’interview où ils s’exprimaient sur l’homophobie, les membres de Sexion d’assaut avaient aussi fait part de leur vision de la religion : “Pareil pour les autres religions, on ne les attaque pas parce qu’on respecte quand même un minimum les autres et qu’on ne peut pas les forcer à être dans le vrai et musulmans comme nous”. Ils sont tolérants, parce qu’ils n’attaquent pas ceux qui, contrairement à eux, ignorent l’unique vérité. []
  5. Et même, le prophète n’hésite pas à dire qu’un esclave noir peut commander à des musulmans, comme dans ce hadith tenu pour authentique et issu du recueil de Boukhârî : “Écoutez et obéissez, même si on désigne pour vous commander un esclave abyssin, dont la tête ressemble à un raisin sec”. []
  6. Voire même le XXIe siècle, puisque des formes plus ou moins directes d’esclavage persistent en Mauritanie, au Soudan, mais aussi dans plusieurs monarchies du Golfe. []
  7. Cham a été maudit par Noé pour avoir vu son antipathique imbécile de père nu dans un fossé, complètement saoul. Notons que Cham est censé être l’ancêtre de tous les noirs, mais qu’il est aussi le père de Canaan, et donc l’ancêtre mythologique des cananéens, c’est à dire aujourd’hui, des Palestiniens.
    Une anecdote pour finir : j’ai raconté cette histoire sur France 24, RFI et la Chaîne Histoire. Chaque fois, la séquence a été coupée au montage : apparemment, la traite arabe ou la critique du patriarche-à-l-arche sont des sujets médiatiquement tabous. []

Que fait la police ?

“On ne frappe pas une fille, même avec une fleur”, disait souvent un instituteur que j’ai connu1. La formule m’a marqué. Alors c’est peut-être paternaliste ou que sais-je, mais quand je vois des policiers baraqués cagoulés, casqués, masqués, donner un lâche coup de matraque dans le dos d’une jeune femme qui doit peser quarante kilos2, cette phrase me revient instantanément, accompagnée par une envahissante bouffée d’adrénaline qui me fait éprouver, pendant quelques instants, une haine viscérale et profonde envers l’auteur du coup, mais aussi envers l’État qui laisse faire et montre par ce silence l’étendue de son mépris pour les citoyens qui, nous dit-on à l’école, constituent une nation, et que la police est réputée protéger.

...

En haut à gauche, une photographie publiée par l’artiste Michel Blazy, prise par son fils, qui montre les jambes d’une étudiante des Beaux-Arts après sa confrontation avec la police. À côté, l’image n’est pas claire, mais il s’agit d’un photogramme extrait d’une vidéo du Parisien, où on voit distinctement un policier frapper deux jeunes femmes sans casque qui s’enfuient. En dessous à gauche, un visuel produit par des féministes de Nantes qui protestent contre la violence gratuite, ciblée et accompagnée d’insultes sexistes qui s’est abattue sur l’une d’entre elles pendant une manifestation, le 28 avril. Enfin en bas à droite, une étudiante de Nanterre qui porte plainte contre la police à qui elle reproche de lui avoir fracturé le bras.

Quand je vois une personne, casseur, manifestant ou passant, peu importe, qui reçoit un coup gratuit de la part d’un membre des forces de l’ordre3 alors qu’il se trouve menotté, inoffensif et impuissant à répondre, je ressens une vraie rage aussi. Quand je vois que l’homme qui frappe se trouve parmi quarante policiers dont pas un n’a l’idée de refréner l’accès de violence brute de son collègue, j’ai bien peur d’admettre que ces gens ne comprennent pas le sens de leur propre métier.

On me fait remarquer ailleurs que je me suis montré moins sensible aux violences subies par les imbéciles de la “manif pour tous”, qui eux aussi se plaignaient de la brutalité des policiers.
Je bats ma coulpe, je ne m’identifie pas spécialement à eux et je ne suis proche de personne qui appartienne à ce mouvement, peut-être que leur sort m’a échappé, alors qu’en théorie, quelles que soient les idées défendues, je ne pense pas qu’un pays où on frappe impunément des gens qui protestent mérite le nom de Démocratie. Et je ne pense pas qu’une police qui offre leur baptême du gaz lacrymogène à des enfants soit vraiment là pour protéger les contribuables qui paient son salaire.

On se comprend

On se comprend ?

Bien sûr, je vois de l’autre côté les clowns masqués qui agitent des fumigènes et lancent des projectiles divers pour jouer à la guerre, et qui semblent réclamer l’affrontement (et la fessée ?), enfin qui semblent presque avoir envie de vivre dans une dictature pour le simple plaisir d’avoir un ennemi à combattre, une cause à défendre, pour être des héros et des résistants.
Bien sûr, les policiers sont épuisés, mal formés à leur mission ou à leur matériel, visiblement aussi mal encadrés et mal employés par leur ministère de tutelle. On comprendra sans peine qu’ils soient las de la détestation que leur simple existence inspire à beaucoup de français (mais bon, ils ne font pas tout pour se faire apprécier), et on comprend bien sûr qu’ils n’aiment pas recevoir des pavés en pleine figure.

J’avoue alors que je suis un peu décontenancé lorsque je vois des policiers en civil déguisés en activistes qui provoquent les affrontements et font sciemment monter le niveau général de violence, alors qu’ils sont les premiers à se plaindre de cette progression. Les preuves s’accumulent (merci à nouveau à la photographie numérique, merci aux médias personnels), mais Bernard Cazeneuve ne réagit pas, il ne fait même pas mine de croire que les policiers déguisés en casseurs sont des casseurs déguisés en policiers déguisés en casseurs, non, il ne répond à personne sur ce point4.

casseurs

…mais ça explique pourquoi ils s’en prennent plus volontiers aux gens sans casques, sans masque, aux étudiants maigrichons : c’est le seul moyen d’être sûr de ne pas faire du mal à des collègues accidentellement.

Quand on me disait que les attentats et l’état d’urgence allaient permettre au gouvernement actuel de se montrer autoritaire, voire totalitaire, je riais : “on n’est pas sous Pinochet, quand même”. Mais je ris moins à présent. Ni Pinochet, ni l’Arabie saoudite, ni la Chine, ni la Russie, ni Erdogan, certes, mais sur une très mauvaise pente, sans aucun doute.

  1. Monsieur Delqué, à l’école Maurice Berteaux à Cormeilles-en-Parisis, dans le Val-d’Oise. La phrase sans doute une citation de Jules Michelet : «Ne frappez pas une femme, eut-elle fait cent fautes, pas même avec une fleur» (L’Amour, 1858). []
  2. Merci Youtube, merci Périscope, merci Instagram, Twitter, Facebook, qui nous permettent de voir toutes ces images qui ne semblent pas tellement intéresser les chaines de télévision, qui se bornent à opposer méchants casseurs, et policiers qui font ce qu’ils peuvent pour protéger les gentils mais irresponsables manifestants. On se félicitera en revanche que des médias (ou en tout cas leur service Internet) qui n’ont pas la réputation d’être infiltrés par des anarchistes, comme Le Parisien ou Le Monde, évoquent ces violences qui, à eux aussi, semblent nouvelles. []
  3. En me relisant, je constate que je n’avais pas écrit “un membre des forces de l’ordre”, mais “un membre de l’ordre”. J’ai peur que ce lapsus ait un sens profond. []
  4. Je n’avais que peu d’avis sur Bernard “gazeneuve” Cazeneuve, mais j’ai été choqué de son obscénité en le voyant à la télévision annoncer qu’il lançait une enquête pour établir les conditions dans lesquelles un étudiant rennais a été éborgné par un tir de flashball, en parlant comme d’un acte d’autorité, et en même temps d’une trop généreuse faveur qu’il faisait aux manifestants, alors même que c’est le plus évident de ses devoirs dans sa position. Et comme si cela ne suffisait pas, il a profité de son discours pour sommer les organisateurs des manifestations de “condamner les casseurs” avec autant de “fermeté” qu’il a lui-même lancé la timide enquête qui n’aboutira, parions-le dès à présent, à aucune remise en question significative. []

La new démocratie

On résumait autrefois la dictature à “Ferme ta gueule !”, et la démocratie à : “Cause toujours !”. Ce système, typique d’un certain esprit franco-français dépassé face aux enjeux de la mondialisation et déconnecté de la réalité du terrain, a connu récemment une réforme, une révolution culturelle, un changement de logiciel. À partir de maintenant, “la dictature”, c’est quand une poignée de morveux crie “fasciste !” à Alain Finkielkraut lorsqu’il s’apprête à quitter la place de la République1.

« la démocratie, c’est le vote », disait Jean-François Copé récemment, qui opposait le vote, fondamentalement démocratique, à l’expression de son opinion sur la place publique, « pathétique » et « choquante » pour les français, notamment «à Meaux » et « en régions »

« la démocratie, c’est le vote », disait Jean-François Copé récemment, qui opposait le vote, fondamentalement démocratique, à l’expression de son opinion sur la place publique, « pathétique » et « choquante » pour les français, notamment «à Meaux » et « en régions »

La démocratie a évolué en profondeur, elle aussi, mais on ne saurait résumer sa philosophie en une phrase. On peut en revanche en donner quelques exemples :

— Organiser un référendum pour consulter le peuple, puis, lorsqu’il s’avère que le résultat du vote n’est pas celui qui était prévu, ne plus en tenir compte. Plus généralement, ne jamais perdre de vue que les promesses n’engagent que ceux qui les croient.
— Afin de réagir aux trop nombreuses affaires qui ébranlent le monde politico-financier, voter une directive pour protéger le secret des affaires. Promettre des lois pour protéger les “lanceurs d’alerte”, mais, dans les faits, traiter ces derniers en criminels de guerre ou en parias.
— Étendre l’empire des moyens de surveillance des particuliers, qu’il convient d’appeler “protection” et non “surveillance”. En effet, ces dispositifs sont dédiés à protéger la classe politique de ce qui lui fait vraiment peur, à savoir les citoyens.
— Ne tirer aucune conséquence des informations gênantes : malgré leurs extravagantes collections de casseroles, les Balkany, Woerth, Dassault, Copé, Sarkozy2 et bien d’autres sont non seulement libres de circuler, mais paradent sans honte sur les plateaux de télévision, encouragés par la fascination malsaine que suscite leur culot. On notera le sens du pardon des Français qui persistent à confier leur voix3 aux gens qui jouent avec leur argent.
— Faire matraquer et gazer des gosses qui manifestent par des policiers qui s’ennuient, couvrir les bavures non-filmées de ces derniers, condamner du bout des lèvres (mais sans conséquences) les bavures filmées et diffusées, laisser des policiers se déguiser en militants anarchistes pour exciter leurs collègues.

…On peut continuer longtemps, mais vous avez compris l’idée : le monde change, il va falloir s’y faire. Retenez-en l’essentiel : insulter Finkielkraut, c’est totalitaire, et gazer des mômes, c’est démocratique. Et si t’es pas content, c’est le même prix, on sait où tu habites et on a le droit de mettre ta ligne sur écoute.

  1. Repeindre des distributeurs de billets d’une banque remarquablement dynamique dans le domaine de la création de sociétés offshore (avec un record de neuf-cent-soixante-dix-neuf sociétés créées à Panama) n’est en revanche pas une menace pour la démocratie : certes, il s’agit d’un refus de libre circulation de l’argent, mais comptez sur la banque concernée pour faire peser le coût du nettoyage à leurs clients — après tout, cette même banque n’a pas eu peur de réclamer quatre milliards d’euros à un de ses anciens employés au motif qu’il avait fait ce qu’on attendait plus ou moins de lui. []
  2. Mitterrand a eu sa pyramide et sa bibliothèque, Chirac, son musée des art premiers. On regrettera que Sarkozy n’ait pas eu le temps de mettre sur place un écomusée de la corruption. []
  3. « Voter, c’est abdiquer ; nommer un ou plusieurs maîtres pour une période courte ou longue, c’est renoncer à sa propre souveraineté. Qu’il devienne monarque absolu, prince constitutionnel ou simplement mandataire muni d’une petite part de royauté, le candidat que vous portez au trône ou au fauteuil sera votre supérieur. Vous nommez des hommes qui sont au-dessus des lois, puisqu’ils se chargent de les rédiger et que leur mission est de vous faire obéir. Voter, c’est être dupe ; c’est croire que des hommes comme vous acquerront soudain, au tintement d’une sonnette, la vertu de tout savoir et de tout comprendre. Vos mandataires ayant à légiférer sur toutes choses, des allumettes aux vaisseaux de guerre, de l’échenillage des arbres à l’extermination des peuplades rouges ou noires, il vous semble que leur intelligence grandisse en raison même de l’immensité de la tâche. L’histoire vous enseigne que le contraire a lieu. Le pouvoir a toujours affolé, le parlotage a toujours abêti. Dans les assemblées souveraines, la médiocrité prévaut fatalement. » (Elisée Reclus, dans Le Révolté, octobre 1885). []

Les grèves à Paris 8 (mon quart d’heure réac’)

Avant de me faire lapider, je dois affirmer clairement ma solidarité inconditionnelle envers les étudiants et les lycéens qui se sont fait brutaliser par les forces de police, ma totale réprobation face à l’installation dans la durée de l’État d’urgence, et mon refus personnel de la loi El-Khomri et de son principe de souplesse à sens unique. Je dois prendre cette précaution en introduction, parce que nous sommes dans une ambiance assez pénible de “si tu n’es pas avec nous tu es contre nous” : si tu ne trouves pas bien que des étudiants saccagent ta fac, c’est que tu soutiens le droit du travail britannique du XIXe siècle et l’impunité policière du Chili de Pinochet. Si tu ne soutiens pas les moyens employés, alors c’est que tu t’opposes au but. Et si tu es solidaire d’un camp politique, alors tu n’as aucun droit de critiquer ses actions.
Faut pas désespérer Billancourt.

Paris8_AG

En début de semaine dernière, arrivant à Paris 8, je croise une collègue qui était en route pour assister à une Assemblée générale à propos de la loi El-Khomri. Comme beaucoup d’universités, la mienne est fortement mobilisée contre cette modification du droit du travail. Ma collègue me demande si je viens pour la même raison, et je lui réponds que non, sans pouvoir m’empêcher de laisser percer mon indifférence envers ce genre d’événement : en vingt-cinq ans de fréquentation de Paris 8, j’ai l’impression d’y voir régulièrement des poussées de fièvre activiste : blocages, blocus, assemblées générales, happenings, slogans, graffitis et affiches imitées de celles de la Guerre d’Espagne ou des Constructivistes russes1. Je remarque que ces mouvements protestataires cycliques tombent souvent au sortir de l’hiver, et mon mauvais esprit naturel me mène à y voir avant tout un besoin de vacances2. Une obsession courante des étudiants qui mènent la lutte est d’ailleurs la démobilisation qu’entraînent à coup sûr l’arrivée des véritables vacances, qui semblent rendre inutile le mouvent de grève.
De mon côté, je n’arrive pas trop à croire à l’efficacité tactique des grèves estudiantines : ils ne bloquent pas le fret des marchandises ou le transport des passagers, ils ne bloquent pas la production d’automobiles ou de lait, le reste de la société a du mal à en percevoir l’impact.

Paris8_etat_urgence

Ouais ! Moi aussi je suis pour la liberté, contre l’état d’urgence, pour le droit de m’exprimer et pour les universités ouvertes et occupées (quoiqu’il faille s’entendre sur le mot “occupé” : j’aime bien que l’université vive, je la préfère “occupée” à “déserte”.

Mais tout de même, qu’il y ait des assemblées générales pour discuter de la politique de la France, de l’avenir, ça me va très bien. Une université spécialisées dans les sciences humaines, et surtout une université telle que Paris 8, est là pour penser la société et pour se demander comment la faire évoluer. On a ici des philosophes, des artistes, des sociologues, des anthropologues, des historiens, des cinéastes, enfin tout un tas de gens qui sont là pour comprendre, montrer et peut-être inventer le monde.
Sans être Sun Tzu ou Machiavel, j’ai tendance à être pragmatique et je ne vois pas vraiment quelle instance dirigeante de notre pays sera impressionnée ou touchée par le blocage et les dégradations volontaires3 d’une université située en Seine-Saint-Denis par ses propres usagers. “Mon général, l’heure est grave, l’ennemi proteste en se tirant des balles dans le pied !”.

Il paraît que le blocage sert à empêcher que les étudiants qui participent aux assemblées générales ne soient considérés comme “défaillants” : si l’université est bloquée, il est impossible d’y manquer des cours. Admettons, mais il est tout de même un peu triste que l’action concerne… Les enseignants, traités comme des ennemis, ou les étudiants qui passent des examens, considérés comme des traîtres. Il y a quelques années (pour le CPE, peut-être, je ne sais plus, toutes ces actions se ressemblent tellement), un étudiant m’avait menacé physiquement si je tentais de passer le barrage de chaises qu’il gardait. Je ne me souviens plus comment ça s’était fini (je crois bien que je suis passé quand même, pour arriver devant une salle de cours vide), mais j’avais compris ce que valaient la liberté d’autrui et la démocratie selon celui qui avait voulu m’interdire le passage4. Le syndicalisme étudiant avait alors acquis ma méfiance, et pour toujours.

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Ce tweet fait suite à un message de la président de l’université qui écrivait : “L’atmosphère devient de jour en jour plus délétère. Les dégradations, chiffrées dès les premiers jours à 13 000 euros atteignent aujourd’hui 38 000 euros. Un mur a été gravement endommagé dans le bâtiment A. Des événements ont été délocalisés en constituant un surcoût pour l’université. Des étudiants se mettent en danger en tentant de franchir les barrages. Des étudiants « bloqueurs » s’autorisent à demander leurs cartes professionnelles aux agents et interdisent l’entrée aux enseignants. Des étudiants de LEA qui faisaient leur partiel ont vu leurs tables renversées par d’autres, des étudiants de L3 risquent de voir leur stage compromis, des soutenances de thèse peinent à se tenir…”

Quelles que soient les justifications philosophiques, je dois dire, pour répondre au tweet ci-dessus, que cela me gène fondamentalement que des étudiants jouent aux flics, ou demandent à être considérés à égalité avec des vigiles. Notons que les vigiles de Paris 8, installés après les attentats de Charlie Hebdo et revenus après le Bataclan, laissent passer n’importe qui, il suffit d’avoir une carte à montrer, qui peut être une carte d’étudiant, de personnel de l’université, de piscine municipale ou d’adhérent à un club de bowling. Une fois, un vigile m’avait regardé avec méfiance, puisque je ne suis pas étudiant, et m’avait demandé ce que je venais faire là. Je lui ai répondu “je vais à la fac”. Et j’ai pu passer.
Si je comprends bien, les étudiants-flics, eux, se montrent bien plus zélés et attentifs dans l’examen des papiers d’identité qu’ils exigent qu’on leur présente.

...

Je dois dire qu’en tant qu’enseignant, ça me gêne profondément d’être considéré comme l’ennemi. Mais avec toujours plus de mauvais esprit, je remarque (et bien d’autres collègues font le même constat, y compris parmi ceux qui soutiennent inconditionnellement ces actions) que les étudiants les plus véhéments lors de ce genre d’événement, ceux qui savent prendre le micro avec l’air de dire des choses d’une importance absolue lors des assemblées générales, ne sont pas forcément les étudiants les plus passionnés par leurs études le reste du temps. Peut-être forcé-je le trait, après tout je parle ici par intuition plutôt qu’autre chose, mais j’ai parfois l’impression que ce n’est pas la mobilisation qui pousse certains étudiants à négliger leurs études, c’est leur manque d’investissement dans leurs études qui les pousse à chercher une cause, une motivation renouvelée, une bonne raison de se bouger et une bonne manière d’exploiter leur talent (souvent indiscutable), peut-être un dérivatif. Et dans un sens, c’est positif, “ne pas aller en cours pendant une grève, c’est déjà agir, ça mérite une bonne note” me disait un collègue il y a des années, et pourquoi pas. Et puis comme on m’écrit sur Twitter, “on se fait des amis”“ça fait des liens”“on sort avec des filles”, Quoi de plus romantique que les révolutions, en effet ? Soyons honnête, je n’aurais pas pu connaître tout ça, j’étais déjà papa quand j’ai entamé mes études, j’étais dans un tout autre genre d’existence. Peut-être que je me moque par jalousie d’une forme de jeunesse que je n’ai pas connu ? Je me cherche des excuses.

Ce genre de mouvement concerne souvent les lois liées au travail. J’y vois une expression forte et légitime ou en tout cas compréhensible de l’angoisse des jeunes face au mystérieux monde “réel” qui les guette, avec ses promesses de précarité et de maltraitance, et de rejet de l’université, qui elle n’a pas les moyens de promettre grand chose si ce n’est, comme le fruit de la connaissance dans la Genèse, la douloureuse conscience d’une condition que l’on subit d’autant plus violemment que l’on sait qu’on la subit.

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Mais je ne peux pas m’empêcher aussi de me dire que le syndicalisme étudiant et ses mouvements révolutionnaires (ou réactionnaires, c’est l’opposition classique d’une même pantomime où chacun a besoin d’un ennemi pour se définir) sont avant tout la machine à fabriquer des politicards arrivistes : des Dray, des Valls, des Fillon, des Sarkozy, des Cambadélis, des Karoutchi, des Raoult, des Copé, des Madelin, des Longuet. Rien de bien sympathique à mon goût. Est-ce un mal nécessaire ? La vie politique française a-t-elle plus besoin de petits ambitieux que de grandes idées ? Paradoxalement, je suis un peu trop anarchiste, un peu trop écœuré et désespéré de l’espèce humaine, pour ne pas me résigner à le constater.

  1. Rappelons que le constructivisme, en tant qu’art officiel du régime soviétique, a vite été remplacé par des travaux nettement moins avant-gardistes du “réalisme soviétique”. Quant aux affichistes républicains de la guerre civile espagnole, ils ont travaillé sans états d’âme pour les franquistes une fois la victoire de ces derniers assurée. []
  2. Après tout, la France est bien le seul pays où on se vante de résister à la barbarie en prenant l’apéro ! Le savoir-vivre et la convivialité constituent un engagement politique qui en vaut d’autres — et j’écris ça très sérieusement. []
  3. J’espère que le montant des dégradations, estimé hier à 38 000 euros, est exagéré. Car en voyant cet argent gaspillé, je pense aux chargés de cours dont on a baissé les heures faute de budget, aux conférenciers qu’on a du mal à payer, aux fuites d’eau qui ne sont jamais réparées,… []
  4. Je me rappelle aussi qu’une année, les retards de notations avaient plongé les étudiants étrangers dans d’angoissants problèmes administratifs, car la préfecture qui leur donne ou non le droit d’étudier n’est pas vraiment sensible aux questions de grèves étudiantes. []

d’accord ?

“Si t’es pas d’accord, c’est le même prix”

Sans originalité, je fais partie du million et quelque de personnes qui ont signé la pétition contre le projet de réforme du code du travail (surnommée Loi El Khomri).
Pourtant, je vois bien que beaucoup des dispositions critiquées existent déjà dans le code du travail, et je dois aussi avouer que malgré ma méfiance envers le mot “réforme” — devenu synonyme de recul social —, je suis certain qu’une mise à plat des règles du monde du travail est à faire. Mais pas celle-là, pas comme ça, et pas maintenant.
Ce qui me frappe en lisant les diverses propositions de l’avant-projet, c’est le recours régulier à la notion d’accord (mot présent au moins deux cent fois dans le projet de loi) : telle ou telle chose est rendue possible, si il y a un accord. Mais la structure proposée est toujours la même : Après un accord, telle ou telle disposition favorable aux salariés pourra être supprimée.
Les accords dont il est question n’impliquent pas que les parties concernées (le salarié et l’employeur) s’accordent, elles signifient qu’une instance syndicale s’est mise d’accord, sur leur dos, avec l’entreprise. Et le résultat est à prendre où à laisser, comme avec l’article 13 du projet de loi qui explique qu’un salarié a totalement le droit de ne pas être d’accord avec l’accord qui modifie son contrat, mais que cela constitue aussitôt pour l’employeur une légitime “cause réelle et sérieuse” qui permettra de décider d’un licenciement pour “motif personnel” (mais pas encore pour “faute grave”, heureusement).
L’accord est un peu unilatéral, donc, et la souplesse, un peu raide.

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oui, je me suis un peu moqué

Imposer ces hypocrites possibilités de négociation au moment où le chômage monte (merci à l’endettement sarkozyste comme au désendettement hollandiste) et où les gens se trouvent aux abois, effrayés par la peur de perdre le peu qu’ils ont, est aussi probe que d’attendre que quelqu’un se noie pour lui dicter ses conditions. Surtout si on est un peu suspect d’avoir jeté à l’eau la personne. Je ne pense pas que le gouvernement Valls ait un plan machiavélique en tête, et j’ai peur qu’il croie véritablement faire baisser le chômage, mais son manque de vision de l’avenir est triste : comment pourrait-on réduire le chômage en permettant aux entreprises d’augmenter le nombre d’heures travaillées par les employés ? Le marché de l’emploi ne va jamais s’améliorer : l’automatisation ne cessera jamais de progresser, la distribution des revenus et des biens ne pourra être ce qu’elle est1 que de manière toujours plus artificielle. L’économie de ce monde n’est plus vraiment soutenable, l’avantage de l’infime nombre favorisé ne tient que sur des mythes : l’abondance de ressources qui ne le sont pas, la rareté de choses abondantes, les promesses hasardeuses de futur2, et la prétention que nous avons de maîtriser notre environnement. Et bien sûr, les peurs soigneusement entretenues, qui finissent par s’auto-alimenter : terrorisme, violence gratuite, chômage. Pas besoin de paranoïa complotiste pour se dire que les gens qui sont en position d’avoir un peu de pouvoir sur ce monde sont rares à être spontanément enclins à le partager. Ils préféreront voir s’installer la misère, le fascisme, la guerre, ou les trois ensemble.

Les enjeux de l’époque sont immenses, les anciennes recettes ne fonctionneront plus, nous ne devrions pas en être à compter s’il faut que ceux qui travaillent aient le droit de travailler une heure de plus ou de moins, nous devrions essayer de changer de perspective, de mettre à plat notre fonctionnement pour créer une prospérité économique partagée et une richesse croissante dans les domaines du savoir et de la création.
Enfin je rêve tout haut, bien sûr.

  1. Sournoisement, l’accaparement des terres et des richesses au profit d’un petit nombre progresse : La moitié des terres en Europe est contrôlée par 3% de gros propriétaires (Bastamag) ;  Qui possède la terre ? (Témoignage chrétien) ; Les 1% les plus fortunés posséderont bientôt la moitié de la richesse mondiale (Le Monde) ;  Des riches toujours plus riches et des pauvres encore plus… pauvres (Le Figaro). []
  2. Lire La privatisation de l’hyperstition, chez Grégory Chatonsky. []

Trollons le grand prix

Les auteurs ont voté, les trois finalistes pour le grand prix de la ville d’Angoulême sont Alan Moore, Hermann et Claire Wendling. Même s’il n’est pas complètement inattendu (Moore et Hermann sont pressentis depuis longtemps, en tout cas), ce palmarès est étrange : les trois auteurs ont plus ou moins fait savoir qu’ils ne voulaient pas du prix (quoique Hermann semble avoir changé d’avis) et leurs œuvres sont difficilement comparables.

De gauche à droite : Watchmen (Moore/Gibbons), Jeremiah (Hermann) et, enfin, un pastel par Claire Wendling.

De gauche à droite : Watchmen (Moore/Gibbons), Jeremiah (Hermann) et, enfin, un pastel par Claire Wendling.

J’adore dire du mal d’Alan Moore, parce que c’est une vache sacrée de la bande dessinée des trente dernières années, ce qui est en soi une bonne raison, mais je dois dire pour être franc que j’en dis aussi du mal parce que j’en pense du mal. Ses scénarios sont érudits et intelligents, rien à redire là-dessus, mais je me sens presque invariablement repoussé par les dessinateurs qu’il embauche, qui sont, sauf exception1, des gens laborieux. Pas nécessairement de mauvais techniciens du dessin, au contraire, mais des gens dont le dessin est ennuyeux, et ne doit sa personnalité qu’à de mauvais tics. Il y a de grands dessinateurs dans le monde des comics, et il est arrivé à Moore de collaborer avec certains, mais en considérant sa carrière entière, on a l’impression que le sujet du trait ne l’intéresse pas. Or s’il faut toujours rappeler l’importance du scénario en bande dessinée, il ne faudrait pas négliger le dessin pour autant, non seulement pour le travail de mise en scène (cet aspect, chez Moore, est généralement au point), mais aussi comme langage à part entière, porteur d’un discours difficile à formuler verbalement : la drôlerie, la poésie, l’énergie ou d’autres qualités peuvent être véhiculées par le seul dessin. On me dit souvent : “mais pas du tout, regarde From Hell !”. Je comprends l’exemple : le dessin de Campbell est intéressant, c’est du vrai dessin, pas juste l’outil d’un assommant pensum visuel. Par contre, cette fois (pour une fois, dirais-je), c’est le scénario de Moore et sa prétention littéraire, ajoutés au poids de l’objet, qui font que le livre me tombe des mains. Je connais plus d’un passionné de From Hell, et peut-être que j’ai tort, mais je n’ai absolument pas le courage de vérifier, de relire ce truc. Je le garde malgré tout pour le cas où j’aurais besoin de jeter un truc lourd sur quelqu’un. Je l’ai dit, j’adore taper sur Moore mais en faisant preuve d’un peu d’honnêteté intellectuelle, j’admets qu’il serait logique que ce soit à lui que le prix échoie.

De Hermann, j’ai vanté le travail poétique et contemplatif avant de réaliser avec grand’honte que je le confondais avec Cosey. Cette méprise vient de loin, elle date de mon enfance, quand parmi les rayons bande dessinée des supermarchés j’étais également repoussé par les albums des séries Jérémiah et Jonathan (deux prénoms bibliques et anglo-saxons commençant par un “J”), Je n’ai lu ni l’une ni l’autre. Le point de départ de Jérémiah m’intéresse plutôt, mais à l’époque, le dessin dit “réaliste” me faisait fuir, ce qui fait par exemple que je n’ai jamais lu le moindre album de Blueberry : c’étaient les pages que je sautais dans le journal Pilote, comme je sautais Jonathan dans le journal de Tintin, et aujourd’hui encore, j’aurais du mal à me contraindre à les lire, même si je sans doute plutôt plus ouvert que je ne l’étais.
Bien plus tard, j’ai lu Hé, Nic, tu rêves ? de Hermann, dans Spirou, une espèce de Little Nemo qui me semblait plaisant à l’époque mais que je ne suis pas certain de vouloir relire à présent. Il faut en revanche que je lise Jérémiah. Quant à Cosey, qui n’a rien à voir, je l’ai lu plus tard et même si je m’ennuie un peu, comme je m’ennuie avec les œuvres de son homologue japonais Tanigushi, je trouve appréciable ce qu’il a amené à la bande dessinée. J’aurais donc préféré que Cosey soit proposé, plutôt qu’Hermann dont je ne pense rien — on ne peut pas tout connaître.

Claire Wendling, enfin, est un cas. Le fait qu’elle soit finaliste est sans doute moins le couronnement d’une œuvre que l’expression du regret d’une œuvre potentielle, d’une œuvre qui n’a pas suffisamment existé, puisque, depuis une bonne vingtaine d’années, Claire Wendling évolue à l’extérieur du monde de la bande dessinée et est désormais illustratrice à temps plein. Il faut que son talent ait impressionné pour que tant d’auteurs l’envisagent en grand prix malgré une bibliographie qui tient sur une feuille de papier à cigarette. N’est-ce pas un message, une forme d’appel à un grand retour ? Je le dis souvent : Will Eisner aussi avait abandonné la bande dessinée depuis vingt ans lorsqu’il a obtenu le grand prix d’Angoulême.
Claire Wendling appartient à une ligne “semi-réaliste” de la bande dessinée grand public, qui est surtout représentée par des auteurs qui sont souvent assez interchangeables et auto-satisfaits, aux exceptions notables de Régis Loisel2, dont la carrière est bien connue, et, donc, de Claire Wendling, au trait solide et presque académique, au bon sens du terme.
Claire Wendling a publié peu d’albums de bande dessinée, et, en vingt-cinq ans de carrière, peu de livres tout court (bien qu’elle dessine, je crois, du matin au soir). Elle a de quoi être flattée en constatant l’étendue de sa renommée, dont cette liste des trois finalistes est un exemple flagrant. Ce serait, bien sûr, une drôle d’idée de lui donner le prix, mais chaque année, à chaque grand prix d’Angoulême, on se dit que le choix était une drôle d’idée. Alors pourquoi pas ?

  1. Bill Sienkiewickz, par exemple, pour le projet inachevé Big Numbers. []
  2. Et peut-être d’autres, j’avoue que je connais bien mal. []

Service civique

Le président de la République veut étendre le service civique à la moitié d’une classe d’âge, puis, à terme, le généraliser. C’est à dire revenir au service national obligatoire, mais non-militaire. Par ailleurs, il est prévu que, depuis l’école primaire jusqu’à la sortie du lycée, les élèves se voient dispenser trois cent heures d’enseignement moral et civique. Sur ce dernier point, le fond de ma pensée se résume à gonfler ma joue d’air et à y appliquer de petites pressions avec l’index, afin d’évacuer l’air bruyamment : la citoyenneté n’est pas vraiment une affaire qui se chiffre en heures passées à s’en faire causer par des enseignants qui voient juste que cela empiète sur le programme. Je ne suis pas la bonne personne pour en parler, puisque je n’ai jamais vraiment cru à l’école, mais de toute façon je pense que l’école n’est pas l’endroit où l’on apprend le mieux la citoyenneté. Être citoyen ne s’apprend pas par cœur comme une récitation, ça passe par le fait de se sentir véritablement acteur du fonctionnement de l’État.

L’ensemble du projet, j’imagine, entend créer chez les jeunes un sentiment d’appartenance citoyenne qu’ils n’ont plus — s’ils l’ont jamais eu. Le service civique peut aussi donner à chaque jeune une première expérience professionnelle, ainsi que la possibilité aussi de passer son permis ou son BAFA (Brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur) dans certains départements.
Enfin, cette activité est rémunérée : 573 euros chaque mois, soit environ la moitié du Smic. Envisageable si on vit chez ses parents.

....

Que l’inscription soit facile est un peu un minimum, mais bon, avec les services de l’État, j’imagine que ça mérite malgré tout d’être souligné…

Les missions proposées sont parfois gratifiantes : associations ou services de l’État dans les domaines humanitaire, éducatif, sportif, culturel, et il y a même des occasions de voir du pays : Tunisie, Cameroun, Italie, Tadjikistan,…
Sur le papier, ce n’est pas inintéressant, mais encore faut-il que ça soit bien organisé : comment trouver une occupation encadrée pour plus de 500 000 jeunes en même temps ? Le service militaire fonctionnait, parce qu’il était stupide : on enfermait les jeunes (enfin, les garçons) dans une caserne pendant un an, on les faisait courir, s’habiller tous pareil, faire leur lit, s’ennuyer, et enfin, développer une capacité à obéïr à des gens plus bêtes que soi qui peut se révéler utile tout au long de l’existence.

J’ai effectué, pour ma part, un service civil (“objection de conscience”), c’est à dire à peu près exactement la même chose que l’actuel service civique, à la différence qu’il durait deux ans au lieu d’un1. Je peux témoigner des inconvénients de la formule :

  • Tout d’abord, le service national était obligatoire. Pour moi, ces deux ans ont été un temps que l’on m’a volé de manière arbitraire. C’est cette expérience qui m’a amené à penser que l’État était une machine assez impitoyable, et que la citoyenneté, partant, n’avait aucun sens concret. Si j’ai cru à la bienveillance de l’État avant d’être contraint à lui donner deux ans de ma vie, toute forme de confiance a disparu ensuite. Et pourtant, philosophiquement, j’aime l’idée du bien commun et du service public, j’y participe d’ailleurs en tant qu’employé, mais ce que j’ai constaté à l’époque c’est que j’étais soumis à des règles sur lesquelles je n’avais jamais eu mon mot à dire2.
  • L’argent a constitué un véritable problème. Je gagnais, je crois, deux mille francs par mois, enfin à peu près la moitié du smic de l’époque. Tous les jours, je devais être à l’heure pour travailler au Ministère des Affaires sociales, sous peine que l’on m’envoie les gendarmes, mais à la même époque, j’étais papa d’une toute petite fille, tout était compliqué. Il existe des situations très diverses parmi les jeunes, et je n’oublierai jamaisle grand questionnaire destiné aux moins de vingt-six ans qu’avait proposé le gouvernement Balladur : on ne nous y demandait pas si nous étions parents et si nous travaillions, mais juste combien d’argent de poche nos parents nous donnaient chaque semaine.
  • J’ai eu la nette impression d’être un employé au rabais, c’est à dire de prendre la place de quelqu’un qui aurait dû occuper le même emploi (réparateur d’ordinateurs) pour un véritable salaire. Pire que moi, j’ai connu un jeune homme qui a passé ses deux années de conscription en passant huit heures quotidiennes à l’accueil et au standard du ministère, emploi ingrat et terriblement accaparant3.
    Si l’arrière-pensée du gouvernement est juste de réaliser des économies sur la masse salariale des services publics grâce à un vivier de jeunes que l’on peut, sous la contrainte (puisque “généralisé” signifie aussi “obligatoire”), sous-payer, c’est extrèmement malhonnête.

Ma propre expérience me fait penser que, sauf à engager de vrais moyens pour que ce service civil soit utile à ceux qui l’effectuent comme au reste de la société, le rendre obligatoire risque surtout de constituer une énième démonstration de l’incapacité politique actuelle à prendre en charge la jeunesse du pays autrement que par une contrainte autoritaire de l’État sur ses sujets — et je dis bien sujets et non citoyens. Je n’arrive plus à avoir confiance. J’aimerais tellement croire à la citoyenneté, pourtant !
Le service civique n’est pas une mauvaise idée en soi, et même en restant facultatif, il rencontrerait un succès massif s’il était bien pensé, et s’il était rémunéré de manière un tant soit peu digne. J’ai du mal à être optimiste sur ces points.

  1. Doubler le temps du service était un des moyens pour décourager les jeunes d’effectuer un service civil, mais pas le seul : l’information était absente (et il était même interdit d’en faire la promotion), mais il fallait connaître un “sésame”, enfin c’était complètement absurde. []
  2. De plus, voir fonctionner un ministère de l’intérieur a ruiné toutes les illusions que je pouvais avoir sur l’État français : hors de la quinzaine ou de la vingtaines de personnes qui entourent un ministre, j’ai vu très peu de personnes qui aient eu la moindre conscience de leur mission. Pas très motivant. []
  3. À côté de ça, j’ai vu des fonctionnaires faire grève parce que le bureau d’un d’entre eux déménageait d’un étage. Quelques autres indices font que j’ai, depuis, des doutes profonds sur l’honnêteté et la pertinence du syndicalisme dans la fonction publique. []