Ne pas vendre la peau de l’ourse

Je n’en peux plus de cette élection, elle m’épuise, parce qu’elle a été trépidante, parce que rien ne semble jamais complètement joué, mais aussi parce qu’elle a fait sortir tous les loups du bois : certains « Républicains » ou assimilés, qui affirmaient jusqu’ici être les adversaires du Front National, s’y rallient et, même si leurs ralliements ne surprennent pas toujours, ils rebattent les cartes de la vie politique. Le paysage politique tel que je me le figurais il y a trente ans était simple : une gauche libérale sur le plan des mœurs et dirigiste sur le plan économique était opposée à une droite libérale sur le plan économique et conservatrice sur le plan des mœurs. Il existait tout un tas de personnalités politiques représentant des exceptions, mais dans l’ensemble, c’était l’alternative. À présent, nous avons aussi un centre droit issu du parti socialiste qui est libérale sur tous les plans, et une extrême-droite qui singe la tradition socialiste en utilisant son vocabulaire et en proposant des mesures dirigistes (mais pas tellement internationalistes : protectionnisme, préférence nationale) et, sur le plan des mœurs, en pratiquant le confusionnisme total en promettant à la fois la liberté et le contrôle autoritaire.
Il y a peu de temps on affirmait que la France était condamnée à un bipartisme à l’Américaine, le RPR/UMP s’est baptisé « Les Républicains » et on dit que Manuel Valls aurait voulu que le Parti Socialiste achève son interminable mue libérale et devienne le parti Démocrate. Deux noms qui entre parenthèses n’ont pas grand sens, tout parti respectueux de l’État et de du système électoral étant censé être à la fois républicain et démocratique.
Ce que cette situation nouvelle a d’intéressant, c’est que les élections peuvent désormais créer des surprises, et on le voit avec l’élection présidentielle en cours : quatre des candidats n’étaient pas loin de l’emporter, et les deux finalistes sont peut-être au coude-à-coude, et une surprise n’est pas à exclure.
Les discours d’Emmanuel Macron sont terriblement ennuyeux, le personnage sonne faux et semble plutôt fragile face à une femme tombée dans la marmite politicienne quand elle était petite, comme Marine Le Pen. La moindre hésitation, le moindre moment un peu ridicule, peut lui faire perdre cinq pour cent de voix du jour au lendemain.

J’avoue que j’ai été choqué d’entendre Emmanuel Macron se montrer insultant, donneur de leçons, voire humiliant envers Jean-Luc Mélenchon et, par extension, envers ceux qui ont voté pour lui au premier tour. Je ne lui demanderais pas de faire un pas politique envers la « France insoumise », quoique ça ne lui aurait pas forcément coûté cher de parler un peu plus d’écologie, mais au moins, de ne pas s’en prendre à ceux dont les votes pourraient lu faire défaut à un instant critique. D’un simple point de vue tactique, ça me semble idiot. Pourquoi ne cherche-t-il pas à convaincre les gens qui appellent Le Pen par son prénom (enfin son pseudonyme, puisque ce n’est pas son vrai prénom) qu’elle ne veut pas vraiment leur bien ? Pourquoi ne pas rassurer les Fillonnistes qui croient que Macron est un avatar de Hollande et qui de manière un peu plus surprenante semblent convaincus que ce me même Hollande est un gauchiste révolutionnaire prolétarien au couteau-entre-les-dents ? Pourquoi ne pas dialoguer avec les électeurs de Dupont AIgnan, Christine Boutin et de Villiers, qui ne sont pas tous convaincus par le ralliement de leurs dirigeants à la cause lepéniste ? Pourquoi ne pas s’intéresser aux indécis ?
Une part importante des gens qui ont voté pour Mélenchon iront voter Macron pour éviter le pire : pourquoi prendre le risque de se les aliéner ?
Je me posais cette question ce matin et Nathalie m’a donné la solution : il vise déjà les législatives ! Bon sang mais c’est bien sûr, comme disait le commissaire Bourrel.
Le déroulement complètement atypique de l’élection présidentielle, le rebattage des cartes et le positionnement désorientant d’Emmanuel Macron1 rendent impossible de savoir ce qui sortira des élections législatives ni d’être sûr que le jeune homme disposera d’une majorité. Il pourra sans doute s’appuyer sur une partie des centristes, des radicaux de gauche, des socialistes et des Républicains, et bien sûr que les gens « issus de la société civile » (et donc sans positionnement partisan) qu’il veut amener aux affaires publiques — ce qui fait partie de ses idées a priori louables, même si ça peut aussi être un moyen pour dépolitiser la politique.
Ceux sur qui il est certain de ne pas pouvoir compter, avec qui aucune alliance ne sera possible, ce sont bien les gens de la gauche radicale, qui pensent que rien n’est donné à ceux qu’on appelle à présent « modestes » sans confrontation sociale, qui pensent que la souplesse managériale et le libéralisme économique ne sont pas réciproques, puisqu’ils s’inscrivent dans un cadre fondé sur le déséquilibre, et qu’ils ne profitent donc jamais qu’à ceux qui les organisent.

mash-up

Dans la continuité de François Hollande, qui l’appuie d’ailleurs bien sur ce point2, Emmanuel Macron semble considérer que son adversaire, ce n’est pas la finance, évidemment, mais la gauche exigeante et capable de faire des propositions qui ne se bornent pas à un mol accompagnement de la prévalence de l’économie de marché. Alors il frappe sur Jean-Luc Mélenchon, place ce dernier dans une position impossible qui lui permet de semer le doute, de créer un climat de suspicion et, au fond, d’affirmer que ceux qui ne voteront pas pour lui dimanche prochain sont des irresponsables ou des ennemis de la démocratie. Beaucoup seront scandalisés par le procédé, et cela lui fera perdre des voix la semaine prochaine, mais il doit compter sur le fait que le pays, de peur du saut dans l’inconnu, votera finalement massivement contre sa concurrente. Après tout, ça a toujours marché jusqu’ici, n’est-ce pas; S’il se permet ce geste risqué, c’est, donc, pour saper les chances que la « France insoumise » ait un grand nombre de députés à l’issue des législatives du mois de juin. C’est aussi sans doute pour le plaisir sadique de punir ceux qui lui ont fait une petite peur du ratage et à qui il demande non seulement de voter pour lui « par raison » mais par reddition, en lui offrant les clefs de l’Élysée la corde du pendu autour du cou, tels des bourgeois de Calais.
Un adage affirme qu’il ne faut pas vendre la peau de l’ours que l’on n’a pas encore tué, et si Marine Le Pen passe, ce ne sera pas à cause des « insoumis » mais bien à cause de ceux qui se servent du Front National comme épouvantail et marchepied vers un pouvoir sans partage pour eux-mêmes et pour les intérêts qu’ils défendent — qui ne sont ni les miens ni les vôtres.
Les dominants de l’économie n’ont jamais eu vraiment peur des guerres ou du fascisme, car ils savent que ces derniers sont faciles à détourner à leur avantage. En revanche, ils ont peur de ceux qui mettent en cause leurs privilèges.

  1. Emmanuel Macron est à droite selon la gauche, à gauche selon la droite, ni-de-droite-ni-de-gauche selon lui, peut-être « extrême-centriste », comme le gouvernement qui a succédé à la Révolution et à l’Empire ? []
  2. La dernière semaine de la campagne et alors que Mélenchon semblait de plus en plus convaincre, Hollande a eu des mots incroyables sur lui : « Mélenchon est un dictateur, pas un démocrate. Voter Mélenchon, c’est voter Chavez (…) c’est la complaisance avec la Russie, avec Poutine, avec tous les empires, en fait. Son ennemi, c’est l’Occident ».
    Venant d’un ancien camarade de parti, c’est un peu violent. []

Pas de printemps pour Marine

Dans mon billet précédent je dis clairement que je n’ai aucune envie de donner des leçons à ceux qui n’iront pas voter le 7 mai, qu’ils soient des abstentionnistes permanents, des abstentionnistes du ni-Macron-ni-Le-Pen ou des abstentionnistes du « j’ai décidé de partir en long week end mais j’ai complètement oublié la procuration ». En revanche, je ne sais pas trop quoi dire aux gens qui ont voté Mélenchon et comptent reporter leur voix sur Le Pen par affinité politique : ceux-là sont trop loin de moi pour que je puisse comprendre un grand écart aussi extravagant. Ils sont tellement loin de moi, du reste, que je n’en connais aucun. Je suis aussi très circonspect envers ceux qui espèrent l’élection de Le Pen non par adhésion envers ses vues ni même par rejet viscéral d’Emmanuel Macron mais parce que son élection permettrait de s’opposer directement à elle, à l’État ; une envie de catastrophe, de guerre civile…. En tant que spécialiste des mythes de fins du monde autant qu’en tant que lecteur d’Henri Laborit, je comprends cette envie de quitter le status quo de la prétendue social-démocratie (sociale tant qu’elle y est forcée, démocratique au minimum possible). Je le comprends mais je ne peux pas le partager, il y a bien trop à perdre : la bataille, bien entendu, mais aussi sa propre humanité.
Non seulement je ne donnerai pas de leçons, mais je pense que ceux qui le font ont tort, et que si quelqu’un se tire une balle dans le pied, pour reprendre une métaphore qui a du succès ces jours-ci, c’est bien eux : rien de plus contre-productif que d’insulter, culpabiliser, menacer une personne dont on aimerait qu’elle se rallie à sa vision des choses. À moins que le but ne soit pas de partager un raisonnement, mais juste de dire qui on a envie de détester, et d’ajouter : « j’en étais sûr ! ». Pas de leçons, donc, mais pour éviter de me répéter, conversation après conversation, je vais tout de même tenter d’exposer de manière synthétique ici les arguments qui me convainquent d’aller voter pour le paltoquet, malgré son programme, en commençant par exposer ma vision de la démocratie représentative.

Pour moi, voter, ce n’est pas choisir le bon dirigeant, c’est se déterminer entre des ambitieux plus ou moins néfastes, plus ou moins honnêtes, et aussi choisir entre des programmes et des groupes politiques plus ou moins dangereux. Je ne vote pas par adhésion inconditionnelle (croire en quelqu’un d’autre alors que je ne suis pas capable d’être d’accord avec moi-même constituerait une blessure narcissique bien douloureuse), mais avec l’idée d’obtenir des améliorations ou plus souvent encore, d’éviter une détérioration. Je ne dis pas que je n’adhère pas un peu aux programmes pour lesquels je vote, mais je n’ai pas de foi, pas de religion, je refuse les « packs » (si je suis d’accord sur tel point je dois être d’accord sur tel autre), je ne suis pas dupe du côté self-service de l’offre1. Je constate que la démocratie représentative ne mène pas forcément aux bonnes politiques, puisqu’elle ne favorise pas la coopération ou la recherche d’un intérêt véritablement commun, mais j’y reste attaché faute de mieux car je la vois comme un contre-pouvoir, au même titre que la libre-circulation de l’information ou que l’indépendance de la justice.

À présent, comparons.
Emmanuel Macron propose de rester dans la continuité du quinquennat de François Hollande, en parachevant l’œuvre de dépolitisation de la vie politique qu’a incarné ce dernier : avec Macron, l’antagonisme gauche-droite, certes un peu dépassé ou ridicule sur certains sujets, s’efface au profit d’un système mené par les négociations de lobbies et orientée par des think-tanks qui semblent depuis longtemps avoir conclu que la social-démocratie était une chose trop sérieuse pour être confiée à des électeurs. Il faut dire que ce n’est pas faux, l’électeur d’aujourd’hui n’est plus vraiment un citoyen mais quelqu’un qui délègue sa souveraineté sans jamais se sentir responsable ensuite, ce qui constitue une vision un peu consumériste de la politique2.
Emmanuel Macron est un promoteur du libéralisme économique, il veut réformer le droit du travail dès sa prise de fonctions, par ordonnances3 : moins d’indemnisations par les Prud’hommes en cas de licenciement contesté ; possibilité de toucher des indemnités chômage lorsque l’on démissionne (ce qui est a priori plutôt une bonne chose, mais il faut voir dans le détail) ; la perte de pouvoir des syndicats en entreprise, au profit de systèmes de référendum interne. Sur la fiscalité, « En marche ! » marche clairement pour le capital, en supprimant l’Impôt sur la fortune et en le remplaçant par un impôt sur le patrimoine immobilier. Il propose dans le même temps une suppression de la taxe d’habitation en dessous d’un certain revenu annuel. Sur la plupart des autres sujets, le programme d’Emmanuel Macron ne fait qu’indiquer des vœux : l’armée doit protéger les français et assurer la souveraineté du pays —  Original ! — Il faut donner le goût de la Culture et soutenir les artistes —  Incroyable, non ? —  L’école doit accompagner la réussite de chacun et réduire les inégalités —  Jamais entendu un truc pareil ! —  La justice doit être juste et efficace — Moderne !  —  Les pauvres doivent être moins pauvres —  On leur dira. —  Etc., etc. Il ne manque plus qu’à demander à la pluie de mouiller, et on a un programme parfait. Je force le trait ? Peut-être, je vous laisse aller consulter le programme pour vérifier, ou encore cette méta-étude qui compile l’analyse comparée des différents programmes par une vingtaine d’ONGs. Au fond, le programme d’Emmanuel Macron consiste à dire qu’il n’y a pas grand chose à changer à la pente actuelle, et en cela, il est légitime de voir en lui l’héritier de François Hollande. Peut-être n’est-ce pas un mauvais signe, peut-être que cela veut dire, avant tout, que les Français n’ont pas tant envie de catastrophe que cela.
Plus que des mesures véritablement iniques, c’est la dissolution du politique (et du syndicalisme) qui m’effraie chez Emmanuel Macron, puisque par petites touches, il se propose de supprimer la souveraineté qu’exercent les citoyens sur l’État dont ils dépendent. Et je parle de la vraie souveraineté, pas du fait d’agiter un drapeau, de chanter des hymnes patriotique et d’invoquer Jeanne d’Arc en se faisant faire les poches par ceux qui savent détourner votre attention à coup de fierté mal placé4.

Jeu : inversez deux lettres dans le titre du film et découvrez le message subliminal que je tente de vous faire passer.

Vous voyez de quoi je veux parler.
D’un point de vue purement économique et social, le programme de Marine Le Pen n’est ni un pari « utopiste » sur l’avenir et le progrès, ni une forme de résignation « réaliste », il n’a pas de cohérence, et on doute que quiconque dans son parti ait de compétence pour traiter ces sujets. Les économistes qui se sont penchés sur le programme économique de Marine Le Pen le considèrent comme aberrant, puisqu’il promet d’immenses dépenses (renforcement d’effectifs dans la santé, la police,…), des baisses immédiates de tarifs réglementés (gaz, électricité, etc.), des revalorisations importantes pour les salaires de fonctionnaires ou les pensions, des dépenses accrues (défense), des exonérations (entreprises, successions,…), et tout cela ne serait financé que par une astuce : la sorti de l’Euro en faveur du franc, qui deviendrait la devise de la dette publique du pays et pourrait être dévalué brutalement pour ramener ladite dette à peu de choses. En fait, ce que propose Le Pen est rien moins que d’escroquer les créanciers de la France, lesquels ne seront pas contents et sont pour une bonne part… français :  Axa, Allianz, MMA, CIC, BNP Paribas, etc. Comptons sur ces institutions financières pour reprendre aux français d’un côté que ce que la France leur aura pris de l’autre. Parmi les autres sources de revenus proposés se trouve notamment une taxe sur les embauches de travailleurs étrangers. Une idée trumpienne qui là encore coûtera précisément à l’économie française. L’incompétence de Marine Le Pen est totale, mais il est probable que ses électeurs s’en moquent de manière toute aussi totale.
De manière incroyablement rusée, Marine Le Pen a amené le parti de son géniteur, longtemps promoteur d’un libéralisme économique total, à s’appuyer sur un discours social et empathique. Le Pen ne dit pas aux ouvriers ce qu’elle va faire pour leur usine qui ferme, ou si elle le fait, elle leur promet n’importe quoi. À la place, elle fait des selfies avec eux, elle est « proche » d’eux, comme Chirac savait l’être. Cette « proximité », je la mets entre guillemets puisqu’elle relève du spectacle, mais elle s’adresse avec efficacité aux gens un peu désemparés et inquiets, à ceux qui vivent dans une petite ville alsacienne et qui ne voient pas ce qu’ils peuvent faire contre la montée du salafisme dont la télé leur bourre le crâne, elle s’adresse à ceux qui sont persuadés que leur niveau de vie va baisser, elle s’adresse à ceux qui ont l’impression de n’avoir aucune prise sur un monde complexe et immense. Et elle s’adresse, bien sûr, à ceux qui ont envie de punir les gouvernements précédents de leur incapacité à régler certains problèmes. Elle ne fera rien pour eux, elle en est bien incapable, mais elle sait leur faire croire qu’elle n’est pas une technocrate, qu’elle ne représente pas une élite politique et financière établie. Face à cette promesse de proximité, un nouveau Giscard qui explique d’une voix mal assurée à des syndicalistes comment on se paie un beau costume et promet de ne rien tenter d’imposer à l’Europe peut faire pâle figure.

Ce qui rend le programme de Marine Le Pen particulièrement intolérable, ce n’est pas sa démagogie et son manque de compétence économique, écologique, culturelle — qui certes sont graves en elles-mêmes — , c’est toute la peur et la détestation de l’autre qui l’anime. Les immigrés clandestins5 ne pourront être régularisés, le regroupement familial ne sera plus possible, les frontières seront rétablies (les gens ont-il oublié comme c’était pénible ?), les demandeurs d’asile devront déposer leur requête dans leur pays d’origine, et l’aide médicale d’État sera supprimée (prévoir un retour brutal de la tuberculose et de quelques autres maladies pour l’instant rares en France).
Je me souviens, depuis mon tout petit bout de lorgnette, comme la vie était difficile pour mes étudiants étrangers à l’université sous Sarkozy, j’imagine bien ce que cela deviendra sous Marine Le Pen !

Les médias obnubilés par l’Islam sont directement responsables de l’importance qu’a désormais acquis le Front National dans le débat public. À présent, ils appellent à faire « barrage » à un parti « anti-républicain » dont ils ont pourtant accompagné et favorisé la prétendue dédiabolisation.

Sous Marine Le Pen, les libertés publiques risquent de souffrir.  Voir par exemple cette déclaration récente : «Avec moi, les fichés S, pour eux, la règle sera simple mais drastique. Le fiché S étranger est expulsé vers son pays d’origine. Le fiché S binational est déchu de sa nationalité et expulsé vers son pays. Le fiché S français est poursuivi pour intelligence avec l’ennemi et condamné à de la prison et à l’indignité nationale qui le prive de tous ses droits.».  Depuis quelques années, les médias parlent beaucoup des « fichés S » : tel triste personnage coupable de meurtre terroriste était-il ou n’était-il pas « fiché S » ? On en vient à croire qu’être « fiché S » signifie être un membre radicalisé de Daech. Mais ce n’est pas le cas, la « fiche S » concerne toute personne qui n’a commis aucun crime ou délit mais que la sécurité intérieure juge pertinent de surveiller. On trouve dans ce fichier de plus de 20 000 personnes des djihadistes potentiels, des fauteurs de trouble organisés (hooligans, black blocs), des membres de groupes d’extrême-droite ou d’extrême-gauche mais aussi des activistes divers (Kurdes, écologistes, indépendantistes régionaux). On imagine l’absurdité juridique de la situation des personnes présentes dans le fichier si elles étaient soumises au traitement prévu, au risque de l’erreur judiciaire ou de la faute morale, et au détriment des services de renseignement, qui seront dès lors privés d’un précieux outil de surveillance, dans le seul but d’apaiser l’épouvante populaire, Et ensuite quoi ? On met des milliers de gens en prison, et on en fait quoi ? On ne peut pas les condamner, puisqu’ils n’ont rien fait, alors on est censé les enfermer combien de temps ?
Le retour de la peine de mort6 a été enlevé tout récemment du programme du Front National, mais il semble faire partie des projets, tout comme la « perpétuité réelle ».
Le modèle de l’actuel Front National n’est sans doute ni le nazisme ni le fascisme italien (quoique le mélange entre extrême-droite et discours social rappelle Mussolini). Non, son modèle, c’est Donald Trump : raconter n’importe quoi, promettre n’importe quoi, sans jamais peser les conséquences logiques des promesses. Mais ce n’est pas un handicap puisque ce n’est pas à l’intelligence des électeurs que le message est adressé, mais à leur peur, à leur envie que les problèmes complexes trouvent une solution simple à comprendre et expéditive. Que fera-t-elle concrètement une fois au pouvoir ? Je ne suis pas devin, mais si je pense aux militants et aux cadres de son parti, je pense qu’on a raison d’avoir peur, du moins si on vient d’ailleurs et/ou si on aime la liberté. Les quinquennats précédents laissent au prochain président ou à la prochaine présidente des outils puissants de surveillance et d’autorité (à commencer par l’état d’urgence), ce qui constitue une ignominie irresponsable. Que se passera-t-il au prochain attentat ? En Turquie, pays démocratique, une vague tentative de coup d’État a permis en quelques mois au déjà très autoritaire président Erdoğan d’effectuer une purge massive parmi les fonctionnaires du pays et d’obtenir, démocratiquement, qu’on change la constitution du pays pour lui donner quelque chose qui ressemble aux pleins-pouvoirs.

Vu à Paris jeudi soir. Un homme arrête son automobile en pleine rue et bloque la circulation. Il est en fait complètement ivre. Le conducteur qui se trouve derrière lui est un trentenaire d’origine, a priori, maghrébine. Il crie à celui qui le bloque de se pousser, puis sort de sa voiture en colère. Il comprend vite qu’il a affaire à un soûlard. Le conducteur ivre marmonne de manière confuse mais suffisamment intelligible que « quand Marine sera présidente », ça ne se passera pas comme ça, les gens aux cheveux crépus n’engueuleront pas les français-de-souche qui bloquent la rue parce qu’ils sont torchés. Je ne suis pas pressé de voir advenir la « revanche du mâle blanc » ici. (reconstitué de mémoire, désolé, je ne sais pas bien dessiner les automobiles).

Un ami me disait : « de toute façon, Le Pen ne peut pas passer, alors je voterai blanc pour que Macron ne l’emporte pas avec un trop gros score, on ne doit pas lui laisser ce plaisir, il faut envoyer un message ». Je comprends le calcul (tout en me rappelant qu’on a pu l’entendre de la part des partisans de Bernie Sanders), mais je pense au contraire qu’il faut que Macron l’emporte avec un score de république bananière, comme Chirac en 2002, car ce score sera la preuve de sa propre illégitimité, personne ne sera dupe de sa signification : il ne marquera pas un soutien envers le marmouset Emmanuel Macron, mais le rejet sans ambiguïté d’une politique fondée sur la haine de l’autre et qui dévoie éhontément les mots « féminisme », « laïcité » ou « gaullisme ».
Les gens qui ont voté pour le programme de la « France insoumise » n’ont rien à voir avec Marine Le Pen, elle est aux antipodes de leurs idées même si Le Pen a l’habilité d’employer certains de leurs mots-clés7, et a été assez rusée pour protester à raison contre les lois liberticides (comme la loi renseignement) au moment de leur vote — comptez sur elle pour en profiter sans réserves une fois au pouvoir.
Marine Le Pen sait sourire, sait faire croire aux gens qu’elle veut leur bien, que le parti est « dédiabolisé », mais il ne faut pas s’y tromper. Ses proches sont du GUD8 et son jeu de ping-pong avec son père n’est une habile comédie : le vieillard sort une horreur raciste, antisémite, homophobe, la fille prend un air consterné, et le public se dit que le parti a changé. Mais c’est une ruse, Le Pen père dit tout haut ce que son parti pense tout bas, tandis que sa fille se contente d’améliorer l’emballage d’idées qui n’ont changé en rien. Les sorties séniles de Le Pen sont des clins d’œils adressés à la vieille garde du parti.

Pour Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon a « trahi les siens ». Ah oui ? Eh bien pour Jean-Noël Lafargue, Emmanuel Macron « ne sait pas quand il vaut mieux se taire ». Si Macron remporte cette élection, ça n’aura pas été à la loyale, mais par force. Peut-être n’est-il pas avisé d’ajouter l’insulte à la blessure ! Je sens qu’il va me plaire, celui-là.

Oui, Emmanuel Macron est le dangereux représentant du There is no alternative cher à Margareth Thatcher et de la fin de l’histoire de Francis Fukuyama, c’est à dire d’un libéralisme qui juge la lutte des classes obsolète, évacue le débat politique de la vie publique et installe une néo-féodalité dont les seigneurs sont les conseils d’administrations de grandes sociétés. Des gens qui se croient souvent très bienveillants, mais qui ne commencent à lâcher des miettes à ceux qui travaillent à leur fortune qu’une fois qu’ils y sont vraiment forcés.
Oui, l’ascension de Marine Le Pen a été favorisée avec complaisance par ceux qui en ont fait un épouvantail universel, nous laissant le « choix » entre la pérennisation du système qui leur profite et la barbarie. C’était irresponsable de leur part ; l’épouvantail est là depuis trop longtemps, les moineaux n’en ont plus peur et il régnera peut-être demain sur le champ. C’était irresponsable. Nous pouvons donc nous dire : « ni Le Pen ni Macron, je n’y suis pour rien, ce n’est pas mon problème ». Je comprends cette idée et dans un monde idéal, je la partage sans réserves, mais rappelons-nous que le système électoral ne prévoit rien de ce genre : à la fin, nous aurons bien l’un ou l’autre, il n’existe pas de troisième possibilité, et quelle que soit la personne élue, elle sera bel et bien notre problème.

Alors de force, toute honte bue, en pensant à ceux qui seront les premiers à se prendre les bottes dans la figure, et même si ce sont les responsables de la situation qui vont en profiter de manière immédiate, je pense qu’il faut que nous nous assurions que la menace d’une Le Pen est écartée avant de repartir au combat contre son concurrent. J’ai peur que ça passe par un bulletin en faveur du paltoquet. C’est quand même un cas de conscience un peu moins douloureux que s’il avait fallu voter Fillon, non ?

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  1. Au self-service, on a certes le choix, mais on se fait imposer une sélection réalisée en amont et sans nous. Bien entendu, faire savoir au chef ce qui nous plait peut orienter son choix. []
  2. Cela doit être vrai depuis longtemps, je m’étais dit ça dès l’élection de Nicolas Sarkozy, il m’avait semblé évident que les gens qui avaient voté pour lui se préparaient à le détester plus tard, comme ces souverains d’îles d’Océanie (que j’invente, peut-être) qui sont désignés pour être sacrifiés par la foule lorsqu’un cataclysme advient. J’expliquerai en détail cette théorie un jour. []
  3. Système, si j’ai bien compris, dans lequel l’application de la loi précède sa validation par les assemblées. []
  4. J’ai vu la chose à l’œuvre dans la Croatie d’après-guerre : on voit des drapeaux à damiers partout, les mots jugés « serbes » sont remplacés par d’autres (cela va des noms des mois de l’année… aux hélicoptères, car pour une raison incompréhensible les Croates pensent que helikopter est un mot spécifique aux Serbes — en fait, on le doit au français Gustave Ponton d’Amécourt), la religion est redevenue un pouvoir important… Et les politiciens qui ont promu tout cela se sont enrichis au détriment du pays, puisque les services publics ont été dépecés et vendus à des sociétés allemandes ou françaises. Des jugements pour corruption ont été rendus des années plus tard, trop tard. []
  5. Pour s’autoriser à détester les immigrés, certains se sont focalisés sur les « clandestins ». Mais ces derniers ne sont délinquants que parce qu’ils ont un problème administratif, et non par goût de la dissimulation. Ma propre mère, née norvégienne, avait peur d’être renvoyée dans son pays si elle était contrôlée par des policiers pendant les événements de mai 1968 — elle était en France par amour, accessoirement enceinte, et avait dépassé la date autorisée par son visa. Mon beau-père Franko, venu de Yougoslavie, a quitté illégalement son pays et est entré clandestinement en Italie puis en France au début des années 1960. Il voulait gagner sa vie, ce qu’il a fait comme footballeur puis ouvrier. Bref, deux des grands parents de mes enfants ont été des immigrés clandestins pendant une partie de leur vie. Et puis ça s’est arrangé, car si les règles étaient sans doute strictes, les Français étaient plus détendus sur ces questions. Aujourd’hui encore il existe des gens qui après cinq ans d’études en France ont développé ici des amours et des amitiés et ne veulent pas partir, mais devraient le faire s’ils respectaient la règle. Aujourd’hui aussi, des gens viennent illégalement d’anciennes colonies pour travailler en France. Employés par des sociétés bidon elles-mêmes prestataires de société éphémères qui fournissent de la main d’œuvre à de grandes sociétés publiques ou privées, ces gens nettoient les bureaux de la défense, sont vigiles, travaillent sur les chantiers. La précarité administrative de ces gens est un cruel outil pour les maintenir dans la peur et s’assurer qu’ils restent sous payés et non-couverts par les lois sociales. Marine Le Pen se propose juste de raidir les lois qui les concernent pour empêcher toute amélioration de cette situation administrative. Absurde, contre-productif, inhumain. []
  6. Il m’est venu une idée odieuse de science-fiction à propos de la peine de mort : si elle devait revenir, je proposerais ceci : que les membres du jury qui ont délibéré cette sentence soient forcés d’en être aussi les exécuteurs, qu’ils soient les bourreaux. Ils auraient le droit, bien entendu, de changer d’avis et de gracier la personne. []
  7. Une liste de points de convergence entre Front National et France Insoumise circule avec succès sur les réseaux sociaux. Elle est d’une malhonnêteté crasse et en dehors d’un engagement sur l’âge de la retraite, rien n’est vrai. []
  8. Groupe Union Défense : organisation étudiante d’extrême-droite connue pour ses actions violentes. []

Vote pour nous, connard, sinon tu es un salaud

Quelques heures après le résultat de l’élection de dimanche, j’avais déjà publié un billet expliquant que j’allais voter pour Emmanuel Macron au second tour, bien qu’ayant voté pour le programme de la « France insoumise » qui lui est radicalement opposé à presque tous les égards. Au passage, j’essayais de me donner du cœur pour cette corvée en me concentrant sur les points positifs : après tout, l’alternative aurait pu être de se déterminer entre Le Pen et Fillon, tous deux inquiétés par la justice pour des faits du même ordre, tous deux représentants d’une droite très très à droite, raciste, homophobe et fondant son discours sur la peur de tout. Au moins, le succès (très relatif) d’Emmanuel Macron indique un peu plus de foi dans l’avenir que celui des deux candidats qui suivent.
Trois jours ont passé, et je ne change pas d’avis : bien entendu, je vais voter pour quelqu’un dont je ne veux pas, afin d’éviter quelqu’un dont je veux encore moins. Évidemment. Et j’aurais voté Fillon aussi, comme j’ai voté Chirac il y a quinze ans, et comme je voterais Marine Le Pen si elle était au second tour contre Joffrey Baratheon, Skeletor ou Adolf Hitler : on trouve toujours pire. Je vais voter Macron, mais j’aurais aimé passer à autre chose, il y a de nombreuses tâches dans la vie que l’on accomplit par force, par devoir, sans plaisir. Comme payer ses impôts, par exemple — j’imagine que les soutiens les plus fortunés de Macron savent de quoi je parle, puisque le jeune homme a promis de réduire l’Impôt sur la fortune au seul patrimoine immobilier : le paysan de l’Île de Ré persistera à le payer, mais ceux qui placent leur fortune sous forme de bien financiers ou d’œuvres d’art en seront dispensés.

Il y a trois jours, Mélenchon était un dictateur, un bobo facho1. Et à présent, on lui demande (sans s’il vous plaît ni, soyons-en certains, de merci), de forcer ses électeurs à voter pour ceux qui les ont traités de tous les noms.

Au lieu de ça, je vois fleurir sur les réseaux sociaux et à coup de tribunes et d’éditoriaux d’innombrables leçons de morale insultantes, assorties de menaces diverses. Elles émanent souvent de gens qui non seulement n’ont pas voté pour le programme de Jean-Luc Mélenchon, mais se sont montrées incroyablement insultantes envers ses électeurs pendant toute la campagne électorale : nous avons été des néo-staliniens, des poutinistes, des amis de Bachar-el-Assad, des complices du gazage des populations (je ne parle pas des méthodes de Bernard « Bernie le chimique » Cazeneuve, bien entendu), des ennemis de la démocratie et de la liberté d’expression régnant par la terreur2, des destructeurs de l’Union européenne, des naïfs, des bobos, des enragés et même, au cours de la dernière semaine, des antisémites3 — accusation qui n’est étayée par aucun élément, mais qui fait mouche dès lors qu’elle est proférée, ça avait déjà fonctionné en 20124.
Après avoir été insultés à longueur de campagne électorale, les « insoumis » doivent désormais se soumettre à ceux-là mêmes qui les ont traités de tout les noms, et qui continuent ! Raphaël Enthoven, qui étudie « avec philosophie » les sujets d’actualité sur Europe 1, concluait une chronique sur le thème par cette affirmation : « qui se ressemble s’abstient ». Si l’on ne vote pas Macron, ce sera la preuve que les électeurs de Mélenchon, qu’il juge « très agressifs », et ceux de Le Pen ne diffèrent en rien5. Qu’est-ce que ce serait si Raphael Enthoven étudiait les sujets d’actualité sans philosophie !

Il paraît que nous ne sommes pas suffisamment sidérés. En 2002 les Français étaient dans un état de sidération en voyant apparaître l’affreux Le Pen père comme concurrent de Jacques Chirac au second tour, mais en 2017, rien, les gens semblent trouver ça normal.
Je suis, à mon tour, étonné de cet étonnement face au manque de sidération : Florian Philippot hante les studios de radio et sur des plateaux de télévision et semble y vivre plus de temps que chez lui, les propos de Marine Le Pen sont diffusées avec complaisance (c’est à dire sur son terrain, sans jamais évoquer son incompétence économique, écologique, culturelle) par les médias, sont diffusés de manière irresponsable par les partis « normaux », qui reprennent sa rhétorique et semblent valider sa vision de la société française. Enfin, cela fait des années que l’on nous annonce que Marine Le Pen sera présente au second tour de l’élection présidentielle, et lors de la dernière élection, c’est plutôt son absence qui avait étonné tout le monde.
Plutôt que de dire aux mélenchonistes qu’ils sont, pour le salut de la démocratie, forcés de voter, obligés de voter pour quelqu’un dont le programme les révolte, et de faire la leçon à ceux qui hésitent, il serait peut-être bien de parler aux électeurs du Front National, non ? De comprendre pourquoi ce parti recueille désormais la voix d’un français sur trois, de comprendre pourquoi les habitants certains territoires se sentent malheureux ou menacés au point de rechercher un parti qui affirme pouvoir tout régler en se débarrassant de certaines personnes. Et ce n’est pas aux électeurs de Mélenchon qu’il faut le demander, mais à ceux qui maltraitent les campagnes, à ceux qui utilisent l’Union européenne comme excuse pour détruire les services publics, à ceux qui diffusent l’idée que le monde est une menace pour la France — comme si elle n’en faisait pas partie —, enfin à tout le monde sauf à ceux qui proposent autre chose, ou lorsqu’il y a de vagues convergences (la sortie de l’OTAN ou l’âge de la retraite) le font pour d’autres raisons, et ne sont animés ni par la xénophobie ni par des raisonnements simplistes. Le docteur Victor Frankenstein, dans le roman de Mary Shelley, avait eu la décence de se sentir responsable de sa créature, plutôt que de blâmer les victimes de sa brutalité.

Alors oui, je voterai Macron, et même si je comprends bien que ceux qui tentent de pousser les électeurs de Mélenchon à en faire autant sont avant tout animés par la peur du Front National (très justifiée), je pense que ces derniers auraient tort de ne pas respecter les états d’âme de ceux qui ne peuvent pas se résoudre à choisir et qui envisagent le vote blanc. Laissez-leur donc quelques jours pour digérer. Leur problème n’est pas qu’ils soient complices d’un parti anti-démocratique, anti-républicain (mais ayant pignon sur rue), c’est juste qu’ils veulent croire que l’on peut voter « pour » des projets auxquels on souscrit et non « contre » ceux qui nous révoltent6. Que, en gros, ils ont encore un peu de foi en la politique.

  1. Un « bobo » est une personne dont le milieu social se situe entre « intellectuel précaire » et « grand bourgeois », qui porte un intérêt à la culture, à l’écologie, et aux problème sociaux. Pour on ne sait quelle raison (la sonorité ridicule du mot ?) être « bobo » est censé être mal. []
  2. Selon une tribune à succès de Joann Sfar : «Même s’ils ne le diront jamais publiquement, je sais que la plupart des dessinateurs politiques y réfléchissent à deux fois avant de dire un seul mot sur Mélenchon». La preuve, il n’y a qu’à demander aux dessinateurs, ils nieront, ça sera la preuve qu’ils n’osent pas l’admettre. []
  3. Lire par exemple cet article de François Heilbronn : Mélenchon, les juifs et le «peuple supérieur». []
  4. Cela a été jugé : en 2015, Nathalie Kosciusko-Morizet et Alain Juppé ont été condamnés pour avoir affirmé trois ans plus tôt que Jean-Luc Mélenchon était coupable « d’accointances antisémites ». []
  5. Raphael Enthoven : Le FN et les mélenchonistes abstentionnistes : qui se ressemble s’abstient (25 avril). []
  6. Pour cette raison, j’ai un peu de mal à comprendre ceux qui disent : « de toute façon elle va passer, alors maintenant ou dans cinq ans… » comme ceux qui disent « avec l’extrême-droite, tout va s’écrouler et il y a aura enfin la place pour une vraie révolte populaire ». Cependant je ne connais personne qui dise ça, en dehors de quelques « identitaires » qui se font passer pour des mélenchonistes sur Twitter. []

Le bon côté…

Emmanuel Macron en tête, c’est un problème si on se penche sur son programme (très peu préoccupé par l’écologie, notamment, qui est pourtant l’urgence vitale de notre époque), mais c’est moins problématique si l’on se demande ce que signifie ce vote du point de vue de son électorat, si on analyse ce que ses électeurs projettent sur le personnage. Déjà, il semble incontestable que lesdits électeurs veulent dire par leur vote qu’ils ne croient plus à la division du monde entre PS et RPR (et avatars successifs), qu’ils ne veulent plus voir les mêmes têtes défiler indéfiniment à l’écran, que cette pantomime de l’alternance les a lassés. Et cela se comprend. Plus embêtant d’une certaine manière, ce choix peut aussi exprimer un ras-le-bol de la politique en général : trop compliqué, on ne veut plus de clivages, de lutte des classes, de choix. Je fais partie de ceux qui ont l’impression de voir nos social-démocraties prêtes à basculer dans le monde tel que nous l’annonçait la science-fiction des années 1970, où les États cèdent définitivement la place à des corporations plus ou moins bienveillantes entre lesquelles se jouent les véritables jeux du pouvoirs, et qui n’est jamais qu’une forme anonyme de féodalité. L’immense avantage d’une prévisible victoire de Macron, en tout cas, tient dans ce que le personnage est moins « clivant » que d’autres, et s’il ne représentera certainement pas la totalité (ni même une majorité) des français, il n’est pas non plus un épouvantail trop effrayant, il ne sera pas haï ou craint par trois personnes sur quatre, contrairement à ses concurrents du soir Le Pen, Fillon et Mélenchon. Il n’est pas raciste, ne déteste pas les journalistes (qui lui ont offert d’exister), ne se désigne aucun ennemi mortel, aucune cible (religieuse, ethnologique, culturelle, sociale, financière, institutionnelle, professionnelle), et au contraire, étant donné sa position très particulière, sera sans doute le premier président français depuis longtemps à pouvoir construire une majorité politiquement hétéroclite sans que l’on parle de cohabitation ou d’ouverture : puisque « En marche ! » n’est pas un parti, puisque d’innombrables personnalités politiques issues de grands partis concurrents ont fait connaître leur ralliement, on peut imaginer que notre prochain gouvernement sera un gouvernement de coalition où des personnes issues d’horizons différents devront travailler en bonne intelligence.

Vu à Paris

J’espère que ceux que Macron a convaincus supporteront le passage à la réalité, l’ouverture de la boite du chat de Schrödinger, qui ne permettra plus d’affirmer pouvoir superposer simultanément deux états incompatibles. Sans parler de la différence entre leurs choix politiques respectifs, un Macron me semble gazeux, totalement dénué de consistance face à quelqu’un comme Mélenchon. Et j’ai peur que ceux qui ne le voient pas aujourd’hui le découvrent un peu brutalement plus tard. Mais je peux me tromper sur l’avenir, c’est peut-être précisément ce manque d’épaisseur politique qui a été la raison du succès électoral de Macron. Si l’on attend des gens qu’ils votent rationnellement pour un programme clairement défini, il semble impossible de préférer Macron à la plupart des dix autres candidats. Mais si le sens du vote est justement de refuser les programmes trop clairs, de refuser de se positionner en fonction de décisions techniques ou difficiles, alors, ce choix prend tout son sens. Finalement, l’aura de Macron, c’est la nouveauté, la jeunesse, une certaine nonchalance vis à vis de l’histoire et de la tradition politique, une réputation d’être favorable à l’esprit d’entreprise, à une certaine fluidité économique et à l’Union européenne. Tout ça est assez positif en soi, mais les arbitrages vont être difficiles entre les intérêts des uns et des autres, et cela commencera dès la constitution du premier gouvernement « en marche ».

J’ai eu très peur en ouvrant l’enveloppe et en découvrant la tête de François Fillon – le moment m’a immédiatement rappelé une scène marquante du film Shining, où Jack Nicholson passe sa tête au travers d’une porte qu’il a attaquée à la hache dans un accès de folie furieuse. Sans vouloir de mal au bonhomme (assez pathétique), j’avoue que je suis surtout soulagé de voir disparaître ses idées et ses soutiens de la campagne.

Ce soir toujours, Jean-Luc Mélenchon a déçu ou énervé certains en refusant d’extrapoler les premiers résultats électoraux à la France entière, apparemment animé par l’espoir d’obtenir la troisième voire même la seconde place de l’élection. Et surtout, il a fâché en n’appelant pas immédiatement à voter contre le Front National. rappelant que ceux qui l’avaient choisi pour les représenter dans cette élection ne lui avaient pas donné de mandat pour donner des consignes de vote et annonçant que ceux-ci seront appelés à se prononcer rapidement. Certains reprochent à Mélenchon de ne pas être démocrate, mais cette fois on lui en veut de l’être trop ! Et puis qu’est-ce qui est le plus « républicain » (quoique ça veuille dire) : en appeler « à l’intelligence de chacun », comme l’a fait Mélenchon, ou bien demander aux électeurs d’aller mettre le bulletin qu’ils ne veulent pas dans l’urne, au nom de la démocratie ?
Même si je comprends le propos de Mélenchon, je pense qu’il aurait été bien qu’il se positionne clairement dès qu’on lui a tendu le micro pour le faire, histoire que ses électeurs ne se retrouvent pas accusés d’être interchangeables avec ceux du Front National, accusation devenue systématique dans de nombreux médias et chez les détracteurs de la « France insoumise » et qui, il me semble, pose plus de questions quant aux priorités morales et politiques de ceux qui l’émettent qu’elle n’informe sur le mouvement et ses électeurs.

Personnellement, j’ai voté Mélenchon, j’irai voter Macron, sans conviction mais aussi sans souffrance, plutôt heureux d’avoir échappé à un second tour Fillon-Le Pen. Je ferai mon devoir, quoi, sans plaisir et sans espoirs. Bien sûr, ce dimanche ne me semble pas vraiment joyeux, je constate que mon pays est très à droite, à peine plus concerné par l’écologie que Donald Trump, et semble avoir perdu tout rêve d’avenir un peu ambitieux. C’est ainsi,
le progrès devra se faire autrement que par la lutte politique, ce que j’ai, du reste, toujours su.
Mais au moins, c’est terminé, je vais pouvoir me remettre à penser à autre chose qu’aux élections, car celles-ci m’ont paralysé pendant deux semaines, alors même que je ne suis militant de rien et que j’avais mille fois plus utile et intelligent à faire. Je vais tenter de ne pas trop m’intéresser aux élections législatives qui se profilent. Le bon côté c’est que c’est terminé.

Alors pour qui on vote ?

Plus qu’une semaine pour se décider. Je vais essayer de profiter de ces derniers jours pour ne plus poster, ne plus dessiner, ne plus diffuser d’articles, oublier les costumes et les casseroles, penser à autre chose qu’à la politique. C’est le but de ce billet qui se veut le dernier sur le sujet jusqu’à l’entre-deux tours de l’élection. L’électricité du moment commence à m’irriter franchement, j’ai l’impression de voir des fascistes, des racistes ou des imbéciles à tous les coins de rue et ça ne me fait pas de bien, car au fond, j’aime apprécier les gens1.
Cette profession de foi n’a malheureusement pas de valeur contractuelle, c’est le genre de résolution que je fais souvent mais que je n’arrive pas à tenir. C’est comme cesser de fumer : ce n’est pas parce qu’on n’y parvient pas que l’envie n’est pas sincère.

Procédons par élimination : Le Pen, impossible. Dupont-Aignan pas mieux. Cheminade ou Asselineau, je n’ai ni écouté ni envie de le faire. Lassalle est pittoresque, c’est un personnage un peu émouvant, mais je ne vois aucune raison de s’intéresser à ce qu’il propose.

Les trotskistes

Poutou et plus encore Arthaud sont sur une ligne virtuelle : tant que le système actuel existe, rien ne peut être fait, toute décision politique qui ne consiste pas à changer de régime politique n’est qu’un aménagement réformiste. C’est cette tournure d’esprit qui avait permis au fondateur de Lutte Ouvrière, le fameux « Hardy », qui était à la fois militant et chef d’entreprise dans le domaine pharmaceutique, de licencier des employées qui demandaient un mi-temps après leur maternité : au lieu d’appliquer, à son niveau, ses idées sociales, il réclamait au fond un « tout ou rien » qui peut difficilement mener à autre chose qu’à… rien.
Si cette intransigeance n’est pas une posture hypocrite, c’est pire encore, cela dit tout sur le traitement qui serait appliqué aux personnes qui refuseraient la révolution. Donc évidemment, non, même si j’ai sans aucun doute quelques idées communes avec ces gens.

L’abstention ?

C’est aussi parce que je me défie de l’approche théoricienne que je vote : j’ai pu constater que, malgré tout ce qu’on dit, un gouvernement n’en vaut pas un autre, il y a des différences tangibles. Un détail par exemple : sous Sarkozy, mes étudiants étrangers à l’Université semblaient passer leur vie à la préfecture, ils étaient traités comme des chiens par l’administration et cela leur faisait rater des cours, perdre des journées entières à faire la queue pour apprendre qu’il manquait un papier à leur dossier, je passais un temps important à signer des attestations de présence… Je me rappelle d’une excellente étudiante japonaise qui avait dû quitter le pays parce qu’un document administratif lui avait manqué : légaliste et sérieuse, elle se sentait victime d’une injustice mais n’a pas tenté de resquiller.
Je n’ai pas eu vent de situations de ce genre ni sous Chirac ni sous Hollande. Les électeurs ne se sentent pas concernés par ces questions (s’ils sont électeurs c’est qu’ils ne sont pas étrangers), mais ça suffit à me prouver, à moi, que tous les gouvernements n’ont pas les mêmes implications. Alors en attendant le sursaut humain qui permettra l’Anarchie, je vote, tant que j’en ai le droit, même si je n’ai pas décidé des règles du jeu, même si je sais qu’elles sont viciées.

Passons au « Cronchonyonmon » (Macron, Mélenchon, Fillon, Hamon. Étonnant tous ces candidats aux noms en « on », non ?)

Fillon

Fillon, le cas est facile à régler aussi. Je ne sais pas si cela correspond à sa vision personnelle, mais il a décidé de faire campagne sur des thèmes réactionnaires, anti-sociaux et identitaires, cherchant l’adhésion des pires scories de l’autoproclamée « Manif pour tous ». Son argument d’autorité a été de se faire passer pour un austère grippe-sou, un terne comptable qui pense qu’il faut être économe et responsable. Sa campagne pathétique et les révélations qui ont été faites, outre les problèmes juridiques, démocratiques et moraux, nous le montrent comme quelqu’un qui est obsédé par l’argent (il devient fou devant un billet comme DSK devant un jupon, aurait dit quelqu’un de son parti) et qui n’a rien contre les dépenses idiotes tant qu’elles sont à son profit : supprimer la sécurité sociale pour la sauver, résoudre la question du chômage en supprimant un demi-million d’emplois publics et en augmentant la durée de travail de ceux qui sont employés, tout ça lui semble logique. En revanche, s’il voyage, c’est en Falcon 50 (5000 euros de l’heure), s’il s’habille, c’est avec des vêtements de luxe qu’il exige de se faire offrir. Et lorsqu’il rend ces mêmes costumes, il triche et en rend d’autres !

Enfin, son refus de prendre en compte l’écologie — sans doute en considérant que ça n’est pas le cœur des préoccupations de son électorat naturel — l’envoie à contre-courant de l’histoire.
Triste personnage, soutenu par la pire droite, et prenant en otage l’ensemble d’un parti dont il n’est sans doute pas si représentatif mais qui, comme il le dit lui-même, n’a pas d’alternative.

Hamon

On dit d’Hamon qu’il n’est pas représentatif du Parti Socialiste non plus, mais de mon point de vue et de celui de ceux qui se sont déplacés pour voter aux primaires de « la belle alliance » (ha ha !) c’est plutôt une qualité. Le personnage est sympathique, il est maltraité par son propre parti, régulièrement diffamé sous l’accusation de collusions avec les promoteurs du communautarisme, et très généralement, présenté comme un gentil naïf. Ses propos sur la laïcité et la loi de 1905 (qui lui convient) ou sur le communautarisme ne sont pourtant pas ambigus : entre le refus de faire du muslim-bashing et le soutien à Daech, il y a un abysse, la chose vraiment inquiétante aujourd’hui à mon avis est le nombre extravagant de gens qui ne sont plus capables de faire cette distinction. J’ai peur de toute cette peur qu’exprime, notamment, l’obsession du voile. La peur rend bête et mauvais, et quand on est bête, on a souvent des actions qui vont contre ses propres buts. Et j’ai peur aussi du réflexe qui consiste à penser qu’on soutient tout ce qu’on ne veut pas interdire ou qu’on doit interdire tout ce que l’on n’aime pas : on peut tout à fait juger que le voile pose des problèmes philosophiques sans vouloir le proscrire pour autant.
Sur la naïveté des propositions (emploi, économie, écologie), nous entrons dans les questions de fond, les vraies questions politiques. Benoît Hamon pense que l’emploi est destiné à se raréfier et a fait le choix du revenu universel et de la taxation des robots. L’économiste suisse Sismondi parlait de tout ça il y a deux cent ans et il avait raison (et ce sont à ses idées que nous devons la retraite, les allocations, le chômage et la sécurité sociale, qui ne sont jamais que des variantes du revenue de base), le sens de l’histoire et les progrès techniques lui donneront toujours plus raison, il me semble que c’est une évidence, mais une autre évidence est qu’il est délicat de mettre en place des dispositifs progressistes dans un monde qui n’est pas prêt à les épouser. Sur la taxation des robots, la question en amène d’autres : qu’est-ce qu’un robot ? À partir de quand est-ce qu’on considère qu’il prend la place d’une personne ?
Que l’on considère qu’il apporte ou non de meilleures réponses, il me semble que Benoît Hamon pose les bonnes questions.

Mélenchon

Le programme de la « France insoumise » est séduisant à plus d’un égard, notamment des points de vue sociaux et écologiques — c’est celui qui insiste le plus sur le fait que notre modèle actuel n’est pas soutenable. Le projet d’une refondation constitutionnelle est à mon avis bon, même si je comprends les réserves de ceux qui se souviennent que plus d’un régime autoritaire a assis un pouvoir illégitime sur le changement des règles du jeu2.
En général, quand j’écoute les propositions de Mélenchon, rien de ce qu’il dit ne me heurte et je suis admiratif de sa conscience des enjeux de l’avenir3. Je suis plus dubitatif quant à ses choix rhétoriques. Tout d’abord, il considère (selon une vieille tradition socialiste justifiée par bientôt deux siècles d’expérience) que la société ne peut progresser sans rapport de force, et donc, il renonce à tenter de rallier l’ensemble de la société à ses vues. Cette rhétorique de l’affrontement se retrouve, sous une forme dégénérée et outrée, dans l’agressivité de certains des militants les plus actifs de la « France insoumise » sur les réseaux sociaux. Ensuite, et cela va avec, il est encombré par les sentimentalismes traditionnels de son camp politique, Son anti-atlantisme l’amène régulièrement à s’interdire de condamner clairement des régimes ou des expériences politiques qui ont tourné à la catastrophe (avec l’aide active de la CIA, en Amérique du Sud notamment, c’est évident, mais le résultat n’en est pas moins indéfendable). Je comprends que l’on refuse d’accepter les injonctions pujadistes4 à épouser naïvement certains clichés géopolitiques, mais je vois un peu d’hypocrisie dans son propos quand Mélenchon dit que c’est à l’ONU de régler la question syrienne, alors même que la Russie appose régulièrement son veto contre toute résolution sur le sujet, rendant l’ONU impuissante à régler le problème. Mais si je peux faire ce genre de reproches à Mélenchon, je ne vois pas plus de pertinence dans le fait d’épouser la vision géopolitique véhiculée par les blockbusters étasuniens : elle nous est plus familière mais n’en est pas meilleure pour autant. Les États-Unis ont le plus gros budget militaire du monde (et je ne compte pas Hollywood dans le calcul), la plus grande armée, ils s’engagent en permanence dans des guerres à l’extérieur de leurs frontières et à leur seul bénéfice, ce ne sont pas les gentils, c’est un empire qui défend ses intérêts en profitant de tous les moyens qui sont à sa disposition pour le faire, et ils sont grands. Et à présent, ce pays est dirigé par quelqu’un qui confond Syrie et Irak, élu par des gens dont 30% considèrent pertinent de bombarder Agrabah… la ville imaginaire où se déroulent les aventures d’Alladin dans le film Disney du même nom.
Si j’aimerais que Mélenchon évite de donner son opinion sur la souveraineté de la Crimée ou sur la légitimité des opposants à Bachar el Assad, je pense que la France a tort de rester membre de l’OTAN.
Un point qui effraie avec Mélenchon est sa personnalité : « grande gueule », comme on dit, on le soupçonne d’être capable d’autoritarisme. Je ne saurais me déterminer sur ce point, ou plutôt, je pense qu’il y a du vrai et du faux. Il engueule les cadreurs énervants du Petit Journal, il ne respecte pas la règle du jeu des médias (qui détestent que l’on fasse remarquer leur absence de neutralité ou qu’on déconstruise leur fonctionnement), mais est-ce que cela suffit pour jurer qu’il limiterait le droit de la presse ? Aucune de ses propositions ne va dans ce sens à ma connaissance, et son programme a par exemple recueilli les faveurs d’ONGs telles qu’Amnesty International contrairement à bien d’autres qui sous prétexte d’État d’urgence proposent de limiter toujours plus les libertés individuelles.

Macron

J’ai eu du mal à croire qu’il existait réellement des électeurs de Macron : je ne voyais en lui qu’une créature médiatique aux propos évasifs et il me semblait impossible que de véritables personnes votent effectivement pour lui. Mais en discutant avec des amis, je constate que, si, les En-marchistes existent bel et bien — et ils ont l’avantage sur les Mélenchonistes et les Fillonnistes de ne pas être trop agressifs. En creusant le sujet, je comprends les qualités qu’ils lui voient : sa tête est neuve (évidemment, vu son âge) et son élection romprait avec un équilibre des forces politiques bien fatigué et ringard. Libéral économiquement mais pas seulement, il n’est pas obsédé par les questions d’identité, il n’est pas facho, pas homophobe. Loin de représenter une politique de gestion résignée de la crise économique, comme celle proposée par Fillon ou appliquée par Hollande, il promeut l’idée d’un avenir positif, ouvert, et je comprends que ça séduise. Enfin, il incarne un centre-droit qui manque à l’offre politique actuelle.

Pour autant, le personnage ne me convainc pas. Il a construit son programme non en s’intéressant à ce que les gens veulent ni à ce qui est bon pour eux, mais à ce qu’ils veulent entendre5. J’ai l’impression que sa rupture est portée par l’envie (la sienne mais aussi celle de ses électeurs) de quitter la politique traditionnelle et même, de quitter la politique tout court, de laisser des multinationales gérer nos vies, sans doute assez bien tant que c’est leur intérêt, mais en effaçant les derniers restes de démocratie. Ce n’est que l’aboutissement d’un processus déjà ancien de troc de notre souveraineté contre un certain confort. C’est à mon avis ce qui explique son attachement unilatéral à l’Union européenne6 telle qu’elle fonctionne actuellement, qui tend à déléguer à des instances technocratiques des compétences autrefois politiques. Mais ça ne marche pas comme ça : tout est politique, rien n’est neutre, pas même la disparition du politique.

Conclusion

Si benoît Hamon avait la moindre chance de peser dans l’élection, c’est peut-être bien pour lui que je voterais. C’est horrible de dire ça, bien sûr, mais comment faire abstraction de ce genre de considérations ? Si on était dans le jeu Koh-Lanta, c’est pour Fillon que je voterais (puisqu’à Koh-Lanta, c’est pour virer les gens que l’on vote, pas pour les garder). Je ne souffre pas à l’idée de voter pour Macron dans le cadre d’un second tour contre Marine Le Pen ou Fillon, mais pour le premier tour, le « business as usual » néo-giscardien qu’il propose ne m’intéresse pas du tout.
C’est donc vraisemblablement pour Mélenchon que je voterai, mais pas spécialement par passion, certainement pas en défendant l’intégralité de son programme, et malgré l’acharnement très rédhibitoire de certains de ses soutiens7. L’idée de faire enrager tous ceux qui s’attaquent à lui en ce moment, qui paniquent à l’idée de son succès au premier tour et promettent les chars soviétiques sur la place de la Concorde s’il était président me donne, à vrai dire, ma plus forte motivation8.

  1. Mon animal est le chat : jaloux de sa liberté, mais aimant, malgré tout, un peu de compagnie. []
  2. Reste que Mélenchon propose un changement constitutionnel qui diminue les pouvoirs du président, il est tout de même étrange de comparer ce projet à des expériences passées qui ont étendu les pouvoirs de ce même président ! []
  3. Quel autre candidat que lui pourrait donner une conférence du niveau de celle-ci ? []
  4. Pujadiste : de David Poujadas. Ne pas confondre avec Poujadiste : de Pierre Poujade. []
  5. Lire : Comment Emmanuel Macron a fait son diagnostic. []
  6. Pour ma part, je suis très attaché à l’UE aussi, mais assez dubitatif quant à la direction que prend cette structure, car au delà (ou du fait) du « c’est la faute de Bruxelles » qu’aiment brandir les politiciens nationaux, l’Union me semble régresser démocratiquement et perdre de ses ambitions passées. []
  7. Sur Twitter, certains soutiens de « la France insoumise » sont presque indiscernables de ceux de Marine Le Pen, au point que je me suis parfois demandé s’il ne s’agissait pas d’agents provocateurs. Inversement je connais beaucoup de gens qui militent pour les mêmes idées et qui sont raisonnables et intelligents. []
  8. Mise à jour, quelques heures plus tard : cette phrase finale en a choqué plus d’un, on m’a dit qu’une telle motivation était bien puérile. Certes, et à vrai dire, je plaisantais à moitié, car s’il me fait plaisir d’embêter ceux qui voient en Mélenchon l’homme au couteau entre les dents (et pire : depuis quelques heures j’ai vu aussi passer des accusations d’arrières-pensées antisémites – la dernière cartouche du chantage intellectuel en France) mon choix n’est pas motivé par une revanche mais bien par les propositions — auxquelles je n’adhère pas à 100%, mais plus que les autres en tout cas. []

L’habit

La présence de Philippe Poutou lors du débat de mardi dernier a fait couler beaucoup d’encre : son naturel, a révélé le caractère artificiel de la posture de ceux qu’il refuse de nommer des « collègues », jusqu’à faire perdre à Jean-Luc Mélenchon l’image de bolchevique au couteau entre les dents que lui donnent les médias marqués à droite, et à faire apparaître le candidat de la France insoumise en présidentiable raisonnable et crédible — bel exemple de mathématique humaine où l’ajout d’un élément au comportement légèrement différent de ce qui est habituellement attendu modifie complètement le résultat obtenu. Je ne parle pas de mon ressenti de spectateur, je me fie aux tweets que j’ai vu ensuite, car à l’heure du débat j’étais au cinéma devant Lost City of Z, que je recommande, au passage.

Outre les propos de Philippe Poutou, ce sont son attitude, son langage familier et sa mise décontractée — tee-shirt et jeans — qui ont fait jaser. Certains s’en sont émerveillés, tel le britannique Luke Lewis sur Buzzfeed : « OMG and I’ve just noticed he’s wearing jeans. He’s amazing. You’d never get someone like that rising to this level of British politics ». Marion Maréchal Le Pen attribue le succès de Philippe Poutou à sa seule apparence« Je sais qu’il y a eu un enthousiasme généralisé parce qu’il est venu en pyjama et qu’il ne s’était pas rasé ». D’autres, comme les éditorialistes Anna Cabana et Bruno Jeudy, se sont indignés d’une attitude irrespectueuse, puisque le candidat à la présidentielle et ouvrier chez Ford ne se conformait pas à ce qu’ils jugent être la règle du jeu.

Dans ce registre, l’intervention qui me fascine est ce tweet de Luc Ferry :

Je ne suis pas spécialiste du vêtement, mais je note que Philippe Poutou n’était pas en Marcel, il portait un teeshirt à manche longue, boutonné devant, qui n’était « débraillé » que par la déformation produite par la fixation de micros. Un anglo-saxon, pour Buzzfeed, l’a décrit ainsi : « He looks like the guy you’d have a marvelous weekend affair with in the south of France ».

Mais peu importe, ce qui est intéressant c’est de voir qui en parle ! Luc Ferry se présente comme un philosophe, et il est bien philosophe de formation, il a enseigné la philosophie et écrit plusieurs livres sur de grands sujets philosophiques tels que le bonheur, l’amour, la sagesse, le beau ou la politique. Il a accédé à une certaine renommée au milieu des années 1980 en cherchant à déboulonner les idoles de la pensée française post-soixante-huitarde telles que Bourdieu, Deleuze, Derrida ou encore Foucault. Il est par la suite devenu ministre de l’Éducation nationale sous le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin. Pour l’anecdote, rappelons que ce soutien de François Fillon s’est, en son temps, vu reprocher d’avoir occupé un emploi fictif aux frais du contribuable1.

Ce que je remarque sur sa photo de profil, c’est qu’il est déguisé en pingouin :

Il porte le costume sombre et légèrement satiné du cadre ou du politicien. C’est son droit absolu, mais ce n’est pas comme ça que je me figure un philosophe, professionnel de la pensée que j’imagine soit totalement indifférent à la question, soit volontairement dédaigneux des apparences conventionnelles, soit capable d’en jouer. Ce costume, associé à une œuvre philosophique apparemment assez plate et à une carrière marquée par la compromission avec le monde politique dans ce qu’il a de plus navrant, me renvoie l’image un peu triste d’un philosophe dont l’unique rêve a toujours été de ressembler à un agent immobilier dont la fantaisie s’exprime par une la raie au milieu et un cheveu sagement fou.

Je comprends bien que dans certains quartiers, en France, au XXIe siècle, on ne soit pas autorisé à sortir habillé comme on veut sans se faire regarder d’un œil torve et traiter de tous les noms. C’est vrai, David Pujadas en parle souvent. C’est pourquoi, plutôt que de les accabler, il faut féliciter les gens qui, comme Philippe Poutou, osent se rendre à un débat de politique nationale sans porter de cravate et, fièrement, affirment que le ce n’est pas parce que l’on s’habille comme on en a envie que l’on ne mérite pas le respect. Bien entendu, il n’est pas question de forcer Luc Ferry à porter des pulls façon Gilles Deleuze ou à lui refuser de se présenter vêtu comme il l’entend dans l’espace public, il faut qu’il apprenne de lui-même à se libérer du carcan de la société traditionnelle qui lui impose son uniforme.

  1. Citons Wikipédia : « En juin 2011, Le Canard enchaîné et d’autres médias affirment que Luc Ferry, professeur à l’université Paris-Diderot, n’y assure aucun enseignement depuis quatorze ans et qu’il n’y est quasiment jamais présent : outre les périodes de fonctions ministérielles, où il était détaché et payé comme ministre, il a longtemps été dispensé, à sa demande, d’enseignement et mis à disposition afin d’accomplir diverses fonctions officielles. En 2010, avec l’autonomie financière, son université lui demande d’accomplir son service d’enseignement statutaire pour lequel elle le paye, ce qu’il ne fait pas ; l’université lui réclame donc le remboursement de ses rémunérations (environ 4500 euros mensuels selon la même source) ou d’assurer ces enseignements.
    Pour sa part, Luc Ferry, qui y voit les conséquences de ses propos tenus au Grand Journal [nota : Il avait accusé un ministre de pédophilie], déclare qu’il est en détachement de l’enseignement supérieur et qu’en l’absence de convention entre Matignon et l’université Paris-VII, cette dernière prend en charge son traitement de président du Conseil d’analyse de la société, comité rattaché aux services du Premier ministre. In fine, Matignon sera tenu de rembourser l’Université, conformément à la loi. Il décide alors de prendre sa retraite d’enseignant à la fin de l’année scolaire 2011″. []

Montrer ou pas, raconter ou pas, savoir ou pas

Je devais être bien insensible à la tragédie humaine hier nuit, car ce matin, en levant, j’ai constaté qu’on me remontait les bretelles de toutes parts pour mes derniers posts de la veille : sur Facebook on m’en veut d’avoir publié un article sur un fait-divers sordide (la mère d’un mannequin russe apparemment morte des effets de son anorexie a jeté le cadavre de sa propre fille, enfermé dans une valise, dans la mer Adriatique), et sur Twitter, d’avoir retweeté la « une » de Libération du jour, qui sous le titre Les enfants d’Assad montre les corps figés d’une dizaine d’enfants victimes de l’attaque chimique de Khan Shaykhun, en Syrie.
Plusieurs questions se posent : est-ce que ce genre de posts est utile ? Est-il malsain ? Pour ce qui est de l’article sur la jeune femme morte en Italie, on n’est pas vraiment dans le journal Détective : l’article, publié sur le site de France Info, est assez factuel et ne contient rien de plus « trash » que ce que dit son titre. Je l’ai publié parce qu’il m’étonnait, parce que je me demande toujours, face à ce genre d’histoire, ce qui est passé dans la tête de la personne : est-ce qu’elle a cru qu’on la penserait responsable du décès de sa fille ? Est-ce qu’elle s’en sentait elle-même responsable ? (on peut, mais c’est un peu cliché et rien ne permet de le dire, s’inventer le film d’une mère abusive qui dirige la carrière de sa fille au point de la pousser vers la mort…), est-ce qu’elle a cherché à ignorer la mort de sa fille en faisant disparaître son corps ? Je n’en sais rien mais je dois dire que ça m’interpelle, que ça me plonge dans de vertigineuses interrogations, et je ne pense pas que ça soit par goût pour le gore1, ni pour participer à dessiner le portrait d’une humanité horrible (ce genre d’histoire a toujours existé) ni même pour parler de sujets sociaux à la mode tel que la santé des mannequins, même si ce genre d’histoire permet de les illustrer. Je suis désolé si j’ai choqué quelqu’un en publiant cette histoire étrange mais, j’insiste, l’article en lui-même n’a rien de « trash » si ce n’est l’événement qu’il relate et qui, qu’on le veuille ou non, s’est déroulé2.

J’ai ôté l’image, on la retrouvera aisément sans mon aide : si cette image me semble importante, je comprends ceux qui me disent qu’elle les violente au delà du supportable même si je suis d’accord avec André Gunthert lorsqu’il écrit « Au total, le débat sur l’image paraît secondaire. Le massacre a bien eu lieu. En rediffuser les signes est une façon élémentaire de témoigner d’un sentiment de scandale, de révolte et de honte. Comme toujours avec le conflit syrien, le soupçon de l’impuissance guette. Mais refuser de voir ou de manifester sa colère n’aurait-il pas été encore pire? »

L’attaque chimique de Khan Shaykhun s’est elle aussi déroulée, et toute image de ces enfants privés de vie nous met face à notre impuissance. J’en ai vu défiler beaucoup en deux jours et comme tout le monde, je les prends comme un uppercut en pleine figure, un double uppercut, puisqu’à l’horreur de ce que l’on voit s’ajoute l’horreur de notre impuissance à y faire quoi que ce soit. Mais j’ai retweeté cette « une » de Libé parce que j’ai vu dans la photographie choisie autre chose qu’une image sordide. Tout d’abord, j’y ai vu (et là on va s’inquiéter pour ma santé mentale peut-être) une composition picturale, un Carravage ou un Géricault, une image habitée (je ne peux pas dire animée) par une forme de beauté pathétique. Bien plus qu’un témoignage, c’est le genre d’image qui reste et qui permettra de se souvenir. Je ne sais pas au fond à quoi ce genre d’image est utile : est-ce qu’elle sert à apprivoiser une réalité ? À la faire connaître ? À contenir l’horreur comme un de ces objets magiques auxquels on transfère le mal pour l’extraire du monde ? Ou au contraire sert-elle à faire éprouver une souffrance à des gens qui se trouvent à des milliers de kilomètres du lieu d’où elle émane ? Est-ce qu’elle peut nous permettre d’agir, ou au contraire est-ce qu’elle ne nous renvoie pas à notre impuissance ?
Sans doute un peu de tout ça à la fois.
Les reproches liés à la diffusion de telles images sont souvent accompagnés d’accusation de racisme : on se permet de montrer des enfants syriens parce qu’ils sont « racisés »3, mais on ne montrerait pas les mêmes images avec des enfants de Neuilly-sur-Seine. Je ne trouve pas cette accusation très juste, pour de nombreuses raisons. La première raison qui mérite d’être considérée, c’est que les personnes qui diffusent ces images ne le font jamais avec l’intention de se féliciter de ce qu’elles montrent, et au contraire, ces images nous engagent à la pitié et à l’empathie envers des gens qui, sans cela, ne seraient que des nombres, des abstractions. Il est facile de discuter du nombre de milliers de migrants que la France peut accueillir, mais une fois que l’on a la photographie sous le nez, l’individu n’est plus une unité, elle devient une personne. Je lis souvent que les photos sont diffusées « sans le consentement des familles », mais je n’ai pas entendu les concernés se plaindre et je me demande si en disant cela on ne projette pas sur eux le rapport occidental contemporain (issu de décennies de paix) aux images, à la guerre et à la mort4, et si ça n’est pas aussi une expression de notre sentiment de culpabilité vis à vis d’une situation dont nous voulons oublier qu’elle nous engage — depuis la Syrie jusqu’au centre de premier accueil des migrants de La Chapelle. Je me pose cette question car les premiers et les plus actifs à avoir diffusé ces images sont, pour ce que j’ai pu en voir, des activistes et des journalistes syriens, suivis par les médias du Moyen-Orient — à l’exception sans doute des médias gouvernementaux syriens.
Ensuite, évidemment, la situation décrite n’a pas d’équivalent en France et les mêmes images ne peuvent donc pas exister. Si l’image de ces enfants syriens semble logique à diffuser pour certains (et c’est mon cas) c’est qu’elle n’est pas la simple illustration d’un événement passé (comme le serait chez nous un attentat ou l’accident d’un bus scolaire), elle est aussi l’illustration visuelle, le symbole d’un événement en cours : dans une certaine indifférence (ou plutôt dans le « j’y pense et puis j’oublie », de la chanson de Dutronc), la guerre avait déjà lieu avant l’attaque et elle continue ensuite.
Pour finir, tout comme l’image du petit Alan Kurdi, retrouvé noyé sur une plage turque pour avoir tenté de traverser la Méditerranée avec sa famille, cette image me frappe car elle propose la vision la plus abominable qui soit : un enfant mort. Un enfant ça joue, ou ça dort, mais il n’est pas censé être mort, c’est aux vieux de mourir, pas aux enfants, c’est l’ordre des choses. Plutôt que de m’éloigner des personnes montrées, ce genre d’image m’en rapproche, et me ramène même à un épisode intime de ma propre biographie : la vision de mon fils anesthésié, à l’hôpital alors qu’il était bébé, et le déchirement que j’ai ressenti face à ce corps sans résistance, qui semblait vide de toute vie. Cet état n’a heureusement été que provisoire, mais la vision me hante depuis vingt ans, et quand je vois ces enfants aujourd’hui, je ne me dis pas qu’ils sont d’abord des Syriens (c’est loin, ils parlent pas ma langue, ils n’ont pas ma culture, et puis qui sont les gentils qui les méchants, on n’y comprend rien,…), je me dis qu’ils sont des enfants et donc des innocents, il n’y aucune explication d’aucun belligérant qui puisse justifier ça.

Je ne sais pas s’il est bien ou utile de diffuser ce type d’image (et il faut se méfier bien entendu de la déraison que provoque chez nous les images aptes à susciter des émotions violentes), mais je trouve injuste d’accuser ceux qui le font d’être insensibles face à ce qu’elles représentent et complaisants face à l’horreur, puisque c’est justement cette sensibilité qui les pousse à faire circuler les images. Il serait aussi injuste de reprocher à ceux qui détournent les yeux de manquer de sensibilité puisque c’est cette sensibilité qui leur rend ces images douloureuses. Chacun de nous réagit différemment sur ces questions.

Lire ailleurs : Il y avait une odeur mortelle, par Olivier Ertzscheid ; Au delà du journalisme, par André Gunthert, cité plus haut ; L’histoire de cette une qui nous hante, par Johan Hufnagel ; Les magnolias de Khan Cheikhoun par Alain Korkos.

  1. Mais j’avoue apprécier les récits de fiction dont la trame est centrée sur l’impossible et absurde tentative de faire disparaître un cadavre — le coup de la tache de sang qui ne part jamais. Tout comme les récits fantastiques dans lesquels un vœu magique exaucé est toujours accompagné d’une punition, les histoires de cadavres à faire disparaître ont souvent une morale du même ordre : on n’y arrive jamais, le passé finit toujours par resurgir, la culpabilité ne s’efface pas. []
  2. Cependant je dois dire que j’applique généralement avec les faits-divers le contrat que je respecte habituellement avec les pures fictions, ces histoires sont souvent empruntes d’une anomalie et d’une irréalité qui me distancie souvent complètement. []
  3. Même s’il heurte un peu les oreilles, j’aime bien le mot « racisé » car il désigne un rapport et non une essence, et c’est une manière astucieuse de refuser une fatalité, et de ne pas faire des personnes victimes de racisme les raisons du racisme. Il faut prendre garde à ce que cela reste le cas et que « racisé » ne devienne pas un euphémisme incongru pour désigner toute personne d’origine étrangère : le racisme pourrait disparaître, il n’est écrit nulle part dans le ciel que des gens soient nés pour en être les victimes. De fait, les enfants dont nous parlons ne sont pas morts d’être « racisés » (par qui ?), ce sont des enfants syriens morts à la suite d’un bombardement syrien. []
  4. Après la seconde guerre mondiale en Europe occidentale, la mort est devenue un sujet tabou, on a supprimé de nombreuses marques du deuil (brassards, vêtements, chapiteaux signalant un décès dans une maison, etc.), on ne présente plus les morts, on ne les voit plus, et on juge obscène de les photographier. Il n’en a pas toujours été ainsi, loin de là. []

Un homme aux abois

Les réseaux sociaux sont toujours prompts à railler les représentants de la classe politique et, à cette fin, s’emparent de manière impitoyable du moindre prétexte : une photo ridicule, une petite phrase douteuse, une citation erronée, l’utilisation d’un mot inventé ou dont on a mal maîtrisé la connotation.
C’est ce qui s’est produit ce matin avec François Fillon, qui expliquait à Jean-Jacques Bourdin être incapable de faire des économies :

– Est ce que vous arrivez à mettre de l’argent de côté ?
– Moi ?
– Oui.
– Personnellement, non. Non.
– 35% des Français y parviennent, je sais pas si vous avez vu ce chiffre.
– Hmmm.
– Non je vous dis ça comme ça, je vous dis ça comme ça.

Sans surprise, cette séquence en a fait ricaner plus d’un : sur sa récente déclaration de patrimoine, François Fillon estime à 275000 euros ses revenus pour la seule année 2016 — qui n’est pas sa meilleure. Il possède trois demeures, il a déclaré avoir deux montres dont chacune vaut le prix d’une petite automobile neuve, on sait désormais qu’il se fait habiller à l’œil par des amis, on sait qu’il dispose d’une automobile avec chauffeur (en tant qu’ancien premier ministre) et se fait prêter des voitures de course (dont il ne prend pas bien soin),… La plupart de Français auront tendance à juger que François Fillon, faisant partie du 1% les plus fortunés, n’a pas des conditions de vie trop difficiles, et supposeront qu’avec 20 ou 30 000 euros par mois (selon les estimations), il n’est pas si difficile d’alimenter sa caisse d’épargne, voire d’en dépasser assez rapidement le plafond (23 000 euros). Mais peut-être avons-nous tort. Il existe deux sortes de pauvretés : la pauvreté objective, qui consiste à ne pas avoir suffisamment d’argent pour vivre, et une pauvreté subjective, qui consiste à se sentir pauvre1.

Plutôt que de ricaner, nous devrions nous poser la question du rapport de François Fillon à l’argent. Apparemment obsédé par le luxe et les privilèges2, du genre à réclamer des cadeaux (normalement quand on est poli on ne demande pas, et on ne dit pas ce qu’on veut comme cadeau), il est aussi le premier ministre qui aura le plus brutalement fait augmenter le déficit de l’État français, du fait notamment de l’incapacité de son gouvernement à voir venir la crise financière de 2008.

L’évolution du déficit de l’État (source : Les Décodeurs)

Avant l’élection présidentielle, pensant au cas de Nicolas Sarkozy, François Fillon avait dit qu’on ne pouvait pas être candidat à la présidence de la République si on était inquiété par la justice : « imagine-t-on le Général de Gaulle mis en examen ? ». Il a par la suite changé d’avis en découvrant qu’il était lui-même mis en examen, et il a eu raison : cette procédure, que l’on nommait autrefois « inculpation », ne prouve pas une culpabilité, elle n’atteste que de la présence d’indices graves dans l’enquête dont elle constitue une étape.

Donc d’accord, imaginons le président De Gaulle mis en examen, tant pis pour la légende, et disons-nous que ce n’est pas grave, qu’on n’est pas au niveau des Balkany, et que Marine Le Pen c’est sûrement pas mieux, etc. Admettons.
Mais pouvons-nous raisonnablement confier le budget de la Nation à quelqu’un qui commence à manger des pâtes à l’eau le vingt du mois ? Croire qu’on améliore le niveau de l’emploi en envoyant 600 000 agents de l’État chez Pôle-emploi ? Croire que celui qui a creusé les déficits de l’État est celui qui connaît le moyen de les réduire ? Imagine-t-on le Général de Gaulle sous tutelle des services sociaux pour cause de surendettement ?
Franchement, la droite, dépêchez-vous de proposer quelqu’un d’autre, c’est plus possible.

  1. Feu mon beau-père Franko appelait les gens qui se sentent toujours pauvres tout en n’étant pas du tout à plaindre des « clochards ». []
  2. Il suffit de se rappeler le nombre de fois où il a préféré voyager en Falcon 50 qu’en qu’en TGV ou en automobile, sans gain de temps substantiel mais pour un coût horaire de près de 5000 euros, c’est à dire le prix de deux semaines de croisière d’agrément dans les Caraïbes. []

Ce que j’entends par « racisme »

De nombreuses conversations auxquelles je participe sur Twitter, notamment, butent sur le mot « racisme », auquel je ne donne pas la définition la plus commune, ce qui enlise souvent la discussion dans des considérations lexicales plutôt que sur les faits dont j’essaie de parler. Je ne sais pas si le mot est bon (aucun de ses pseudo-synonymes tels que « exclusion » ou « xénophobie » ne me convient plus), mais afin d’y renvoyer mes interlocuteurs chaque fois que la question reviendra je vais tenter ici d’expliquer en détail ce qu’il recouvre lorsque je l’emploie.

Le racisme scientifique

Le racisme dit « scientifique » du compte de Gobineau, qui jugeait pertinent de distinguer les humains comme un zoologue le ferait, sur la foi de quelques caractères phénotypiques flagrants tels que la couleur de la peau, la nature du cheveu ou la forme caractéristique des yeux, du nez ou de la bouche, ne m’intéresse pas spécialement, ne me semble pas vraiment une question actuelle. Bien que l’on parle de racisme « scientifique », cette manière de classifier les humains est dépréciée tant d’un point de vue moral que du point de vue des biologistes, qui constatent une remarquable homogénéité de notre espèce comparément à bien d’autres, y compris au sein de notre famille, les primates : les différences génétiques entre un individu chimpanzé et un autre peuvent être bien plus importantes qu’entre deux humains1. Cette grille de lecture du monde très XIXe siècle a, certes, toujours ses amateurs, comme le directeur de radio Courtoisie Henry de Lesquen2, mais elles sont à mon avis plus une conséquence du racisme que sa cause, ce ne sont que des théories, elles sont destinées à valider et à rationaliser (au sens le plus fou du terme) une attitude assez universellement partagée de rejet de la différence. C’est la raison d’être de ces mécanismes de rejet qui m’intéresse, plus que les théories qui leur sont plaquées ensuite et que nous avons beau jeu de dénoncer à présent que plus personne de fréquentable ne les soutient.

Le racisme Koh-Lanta

Chaque année, l’émission Koh-Lanta fournit une illustration extraordinaire de la manière dont se fabrique ce que j’appelle le racisme : les participants à ce jeu sont placés dans des conditions assez extrêmes de survie et de compétition pendant quelques semaines. Ils sont tout à fait consentants et peuvent abandonner le jeu quand ils veulent, mais ils s’accrochent et, au passage, subissent la faim et le froid, maigrissent de manière impressionnante et vivent des situations humaines émotionnellement perturbantes : alliances, pactes, trahisons, cabales. Au début du jeu3, les participants sont répartis entre deux équipes, l’équipe rouge et l’équipe jaune.

Les deux équipes sont opposées avec comme enjeu une amélioration des conditions de vie (le moyen de faire du feu, ou une ration de nourriture, par exemple), et, en fin d’émission, la possibilité de rester au complet. Après vingt jours seulement, de nombreux participants ont quitté le jeu — exclus par ceux de leur propre équipe après que celle-ci ait été déclarée perdante à un jeu — et les deux équipes sont « réunifiées », c’est à dire qu’elles disparaissent, il n’y a plus ni « jaunes » ni « rouges ». En théorie du moins, car malgré la suppression des équipes, les participants persistent à s’identifier à leurs anciennes couleurs, et ceux qui y sont infidèles passent pour les pires traîtres. Les participants au jeu semblent parfois être devenus fous, car ils sont devenus patriotes d’une couleur qui leur a été attribuée arbitrairement et qui regroupe des personnes qu’ils ne connaissaient pas quinze jours plus tôt. Pas besoin, en voyant ça, de se demander comment fonctionnent les armées.
Même sans parler de guerre, cet « esprit d’équipe » mène à des horreurs, et notamment à refuser vigoureusement tout ce qui gomme les différences. Dans ma ville, dont le maire est étiqueté « divers droite », par exemple, on a pu voir le Parti socialiste local reprocher au maire de trop investir dans la culture et d’avoir aménagé un camp pour les gens du voyage, et le représentant au législatives du Parti de Gauche se plaindre que la mairie organise un événément autour de la permaculture. C’est à dire que les deux partis d’opposition « de gauche » de la ville ont reproché au maire de ne pas être assez à droite : leur engagement les a conduit à oublier le but qu’ils poursuivaient pour ne s’intéresser qu’à l’équipe à laquelle appartient untel ou untel. Sur Twitter en ce moment, on remarque de vifs échanges entre les partisans de Hamon, Mélenchon ou Jadot : une fois que les uns ou les autres ont pris parti, nombreux sont ceux qui semblent développer un rejet épidermique de ceux qui leur sont politiquement les plus proches. Mécanique étrange et contre-productive, du moins si le but d’une victoire électorale est bien d’imposer des idées et non juste une équipe.

Le racisme de chacun

Ce que j’appelle racisme commence quand on s’identifie à un groupe et que l’on oppose celui-ci à un autre groupe. Au niveau neurologique, on constate de manière assez dérangeante que le phénomène nous touche tous et qu’il se manifeste par un surcroît d’empathie envers ceux que nous identifions comme nos semblables, et un déficit d’empathie envers ceux que nous identifions comme « autres ». En pratique, un supporter du Paris Saint Germain qui assistera à l’agression d’un autre supporter de la même équipe par des supporters de l’Olympique de Marseille verra s’activer les parties de son cerveau qui prennent en charge la douleur. Inversement, ia douleur d’un supporter concurrent le laissera froid, ou pire, pourra activer des parties de son cerveau dévolues au plaisir ! Je me demande ce qu’il se passe si subitement des supporters de rugby se battent avec des supporters de football, toutes équipes confondues : est-ce que cela suffira à créer un lien empathique entre OM et PSG ? Je parie que oui. Après tout, rien ne sert mieux le sentiment d’appartenance à un groupe que le fait d’être agressé en tant que membre de ce groupe, et beaucoup de nations ne sont nées qu’en réponse à une agression. Je ne m’intéresse pas au football, mais j’ai un autre exemple qui me concerne directement : lorsque les gens de La prétendue Manif « Pour tous » se sont plaints des violences policières dont ils étaient victimes, je n’ai pas eu mal pour eux, je n’ai pas ressenti d’empathie particulière, je n’ai même pas cru à ce qu’ils disaient… Mais lorsque ce sont les « nuit debout » qui ont été gazés et tabassés, j’en ai été révolté. La différence entre les deux groupes, c’est qu’il y en a un dont je méprise les valeurs et un autre dont je me sens proche. Pourtant, la matraque est aussi lourde sur une tête que sur une autre.

Les évolutionnistes n’ont aucun mal à justifier ce phénomène, il sert avant tout à assurer notre survie et celle de nos gènes : les gens d’une même famille se soutiennent et s’épaulent, c’est normal. Pas forcément juste (il suffit de voir comme on reste fidèle aux siens lorsque ceux-ci sont attaqués, y compris lorsqu’ils sont dans leur tort), mais logique. La plasticité de notre cerveau, notre intelligence4 et la fertile imprécision de nos sens rendent la chose intéressante et moins mécanique que chez certains animaux capables, dit-on, de se détourner de leur propre progéniture si celle-ci n’a pas l’exacte odeur attendue. Une personne que nous fréquentons longtemps finira par devenir « nôtre » quand bien même elle nous est étrangère à divers égards — apparence physique, par exemple, mais aussi sexe, accent, vocabulaire, milieu social,… voire même mode d’existence : on peut être un homme blanc raciste et misogyne mais éprouver quelque chose comme de l’empathie pour un personnage noir féminin d’une série télévisée dont on sait tout à fait qu’il n’existe pas réellement, ou pour une chanteuse noire qui existe effectivement mais que l’on n’a pas rencontré et que l’on ne rencontrera jamais.
Je ne vais pas invoquer plus avant les neurosciences ou la psychologie pour expliquer le phénomène, car je commente et je résume ici de mémoire un article lu il y a un certain temps dans Science & Vie (et donc certainement réducteur, péremptoire et caricatural). Je n’en ai pas vraiment besoin, car au fond tout ça se constate facilement.

Moi, nous, toi, vous, eux

Le racisme tel que je l’entends, qui existe en chacun de nous et sert en quelque sorte à favoriser ceux qui nous ressemblent, devient vraiment dérangeant lorsqu’il glisse du besoin de soutenir ses proches à un rejet de l’autre, et que ce rejet prend la forme d’une négation de l’individualité de cet autre, lequel n’est plus vu que comme agent d’un groupe, à qui on prête des motivations et des réflexes qui ne sont plus ceux d’une personne mais bien du groupe entier et des clichés que l’on plaque caricaturalement dessus en fonction de représentations plus ou moins fantasmatiques — c’est ce qui explique qu’on soit terrorisé par les musulmans dans des villages perdus des campagnes alsaciennes et bien plus détendu sur le sujet dans les endroits où on connaît d’authentiques musulmans et où on sait, en conséquence, qu’ils sont bien des personnes, avec des opinions et des tempéraments divers.
Pour l’anarchiste que je suis, il n’existe pas grand chose de plus violent que de nier le statut d’individu d’une personne, de partir du principe que, puisqu’elle a été identifiée comme membre de tel ou tel ensemble plus ou moins arbitraire, est privée de pensée individuelle, ne pense et n’agit que pour le groupe dont elle est issue, comme une fourmi pour la fourmilière ou une abeille pour la ruche.
Une conséquence terrifiante de cette mécanique, c’est qu’elle est souvent assumée par ceux là mêmes qui en sont victimes, et pour une raison bien simple : l’union fait la force. Lorsque l’on se sent menacé ou brimé en tant que membre d’un groupe, il est assez naturel qu’on cherche la solidarité de ce groupe afin qu’il se transforme en un collectif, c’est une attitude qu’on peut difficilement condamner, mais elle peut mener ceux qui s’y conforment à réduire volontairement leur individualité, à se fondre dans le groupe, jusqu’à agir contre leur intelligence, contre leur sens de la justice et contre leurs intérêts. C’est comme ça que fonctionnent les religions, les groupes sectaires, les gangs, les partis politiques, et finalement, la société toute entière : chacun de nous doit constamment décider où placer le curseur entre ses goûts, ses idées, ses opinions, et ce que le nombre lui impose. Une société totalitaire, c’est une société qui ne nous laisse qu’une très petite marge de liberté à ses membres.
Les nationalistes et autres suprématistes de tous bord sont racistes non seulement envers ceux qu’ils considèrent comme « l’autre », mais aussi envers eux mêmes, puisqu’ils veulent se voir comme agents d’un groupe et non comme personnes, et puisque, s’ils voient l’autre comme non-eux, ils se voient aussi eux-mêmes comme n’étant pas l’autre. L’autre devient le pivot, la référence qui leur permet de se définir. Ou quelque chose comme ça.

Intellectuellement, j’arrive presque à comprendre qu’on puisse juger rassurant de ne plus être une personne, s’effacer dans le nombre, porter un uniforme, suivre un chef, suivre un dieu (enfin suivre ceux qui prétendent savoir ce que veut ce dieu), renoncer à son individualité. Mais je n’imagine rien sur Terre qui soit plus pathétique.

  1. De mémoire, le nombre de gènes qui distinguent deux individus chimpanzés est deux fois supérieur à celui qui distinguent deux individus humains. []
  2. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est lui qui se présente comme raciste — et qui affirme du reste le faire de manière « positive », c’est à dire sans méchanceté. []
  3. Chaque année, les règles de Koh-Lanta changent un peu. Cette année, je ne suis pas le programme mais on m’a appris qu’il y avait trois équipes. Le manque de méthodologie claire, le biais de sélection des concurrents, la forte scénarisation et la manière dont les événements sont guidés ne permet pas de faire de Koh-Lanta une expérience de psychologie exploitable, mais la manière dont certaines mécaniques se répètent d’une fois sur l’autre me semble extrêmement impressionnante.   []
  4. On a pu vérifier que lorsqu’une personne a l’esprit encombré par une tâche, par exemple retenir un nombre, elle a des réflexes plus racistes que lorsqu’elle peut utiliser ses ressources intellectuelles : le non-racisme a un rapport avec l’intelligence. Pas étonnant, et on sait aussi que le racisme a un rapport avec la peur (on dit « xénophobe » et ce n’est pas pour rien), or la peur bloque les fonctions cognitives, on est plus rapide, plus réactif, car plus con. Ne vous demandez pas à quoi sert l’angoisse que nous servent les chaînes d’information en continu… Une fois le spectateur effrayé par le matraquage d’une nouvelle anxiogène, ce dernier est si attentif et concentré qu’il accepte la solution rassurante qu’on lui propose : acheter les biens dont lui parlent les publicités qui ponctuent la journée de diffusion des nouvelles. On peut penser que j’exagère, mais tout ça a été largement démontré par la psychologie sociale. []

Valls soutenant Macron, le canular en est-il vraiment un ?

Hier à 22h23, Le Parisien a publié un article exclusif qui affirmait que Manuel Valls, contrairement à tous ses engagements précédents, s’apprêtait à soutenir Emmanuel Macron. Ce qui était peut-être un service à rendre à Benoît Hamon, dont l’appartenance au Parti Socialiste est plutôt un handicap.
Un extrait de l’article :

« On va appeler à voter Macron », confirme l’un de ses très proches, sans tourner autour du pot. « Il parlera avant le 23 avril », précise un ex-pilier de sa campagne. L’ancien Premier ministre devrait « amorcer ce soutien » et « tracer le chemin » ce mardi soir devant ses fidèles conviés salle Colbert à l’Assemblée, indique un autre en termes plus pudiques. Selon eux, Valls et Macron n’en auraient pas discuté ensemble. Car Valls n’aurait aucunement l’intention de s’afficher à ses côtés ni dans ses meetings. Non, ce qu’il veut, disent-ils, c’est poser un acte politique « pour la France ».

Les réactions ont été immédiates et très négatives :

Les réactions sont globalement négatives, mais pas incrédules : beaucoup de gens (moi le premier, car j’ai relayé cette information) jugeaient ce ralliement crédible, eu égard aux nombreux précédents (qui, dit-on, embarrassent Macron) et au fait que les propositions de Valls et de Macron sont au fond souvent proches

Une heure plus tard, Nordpresse (un Gorafi-like rarement amusant) a publié un message annonçant au Parisien qu’il s’était fait piéger par de faux e-mails :

Nordpresse a toujours été un peu limite, mais si son affirmation était avérée, on entrerait dans quelque chose de nouveau : un journal spécialisé dans les fausses nouvelles qui ne se joue plus seulement de l’étourderie de ses lecteurs occasionnels ou de la presse la moins regardante, mais qui piège sciemment un journal !
Ce matin, dans une brève qui est en ligne alors que je publie ce billet, Le Parisien n’a pas dénoncé l’information :

Peut-être que le site Nordrpresse se prête plus d’importance qu’il ne le mérite et peut-être que son canular n’a fait que rejoindre une information plus solide1. En effet, Le Parisien est (me disait il y a encore peu mon grand’père qui y travaille), le dernier journal national avec le Canard enchaîné à faire confirmer systématiquement ses informations auprès de ses sources, ce qui ne signifie pas qu’il ne diffuse que la vérité et ne peut pas être trompé par lesdites sources, mais qu’on risque peu de le prendre, surtout pour une affaire critique de ce genre, à colporter un simple ragot ou une dépêche mal douteuse.
Si Manuel Valls a rapidement fait savoir qu’il démentait ce ralliement à Emmanuel Macron, il n’en a pas moins profité de l’occasion pour faire savoir qu’il ne soutiendrait pas Benoît Hamon, ce qui est finalement tout comme !
L’article mis en ligne à l’aube par Paris Match, qui s’appuie sur un entretien exclusif et récent, prétend quand à lui que Manuel Valls hésite à prêter allégeance à Emmanuel Macron :

La fin de l’article de Paris Match mis en ligne à l’aube (c’est moi qui souligne en jaune)

Il n’est pas improbable que le camp de Manuel Valls ait effectivement un rapport avec cette histoire. Lancer une fausse nouvelle, tester son impact immédiat sur les réseaux sociaux et, face à la consternation générale, la démentir aussitôt tout en persistant à en valider la moitié (l’abandon du soutien à Benoît Hamon), voilà qui ressemble fort aux pratiques inventées par des sociétés comme Facebook, Google, Apple, Twitter ou Amazon et rendues possibles par l’immédiateté de la réponse des utilisateurs : on teste à grande échelle un changement technique, commercial, cosmétique ou juridique, puis on se rétracte (parfois en s’excusant, parfois en expliquant qu’il s’agissait d’un simple essai, ou d’une erreur) ou au contraire on persiste, selon la réaction. Et par ailleurs, la technique rhétorique qui consiste à annoncer une chose grave pour, après démenti, faire passer une chose presque aussi grave mais qui a l’air de l’être moins est assez éprouvée.

Je n’ai aucune idée de la vérité, de ce qu’a vraiment fait, dit ou voulu untel ou untel, mais cette histoire s’ajoute à bien d’autres pour construire une campagne présidentielle qui fonctionne décidément d’une manière totalement inédite.

  1. Mise à jour 11h20 : Samuel Laurent, des Décodeurs du Monde, fait remarquer que l’affirmation de Nordpresse n’est absolument pas prouvée… Peut-être est-ce cette revendication de canular qui est le canular ? []