Ce que j’entends par « racisme »

De nombreuses conversations auxquelles je participe sur Twitter, notamment, butent sur le mot « racisme », auquel je ne donne pas la définition la plus commune, ce qui enlise souvent la discussion dans des considérations lexicales plutôt que sur les faits dont j’essaie de parler. Je ne sais pas si le mot est bon (aucun de ses pseudo-synonymes tels que « exclusion » ou « xénophobie » ne me convient plus), mais afin d’y renvoyer mes interlocuteurs chaque fois que la question reviendra je vais tenter ici d’expliquer en détail ce qu’il recouvre lorsque je l’emploie.

Le racisme scientifique

Le racisme dit « scientifique » du compte de Gobineau, qui jugeait pertinent de distinguer les humains comme un zoologue le ferait, sur la foi de quelques caractères phénotypiques flagrants tels que la couleur de la peau, la nature du cheveu ou la forme caractéristique des yeux, du nez ou de la bouche, ne m’intéresse pas spécialement, ne me semble pas vraiment une question actuelle. Bien que l’on parle de racisme « scientifique », cette manière de classifier les humains est dépréciée tant d’un point de vue moral que du point de vue des biologistes, qui constatent une remarquable homogénéité de notre espèce comparément à bien d’autres, y compris au sein de notre famille, les primates : les différences génétiques entre un individu chimpanzé et un autre peuvent être bien plus importantes qu’entre deux humains1. Cette grille de lecture du monde très XIXe siècle a, certes, toujours ses amateurs, comme le directeur de radio Courtoisie Henry de Lesquen2, mais elles sont à mon avis plus une conséquence du racisme que sa cause, ce ne sont que des théories, elles sont destinées à valider et à rationaliser (au sens le plus fou du terme) une attitude assez universellement partagée de rejet de la différence. C’est la raison d’être de ces mécanismes de rejet qui m’intéresse, plus que les théories qui leur sont plaquées ensuite et que nous avons beau jeu de dénoncer à présent que plus personne de fréquentable ne les soutient.

Le racisme Koh-Lanta

Chaque année, l’émission Koh-Lanta fournit une illustration extraordinaire de la manière dont se fabrique ce que j’appelle le racisme : les participants à ce jeu sont placés dans des conditions assez extrêmes de survie et de compétition pendant quelques semaines. Ils sont tout à fait consentants et peuvent abandonner le jeu quand ils veulent, mais ils s’accrochent et, au passage, subissent la faim et le froid, maigrissent de manière impressionnante et vivent des situations humaines émotionnellement perturbantes : alliances, pactes, trahisons, cabales. Au début du jeu3, les participants sont répartis entre deux équipes, l’équipe rouge et l’équipe jaune.

Les deux équipes sont opposées avec comme enjeu une amélioration des conditions de vie (le moyen de faire du feu, ou une ration de nourriture, par exemple), et, en fin d’émission, la possibilité de rester au complet. Après vingt jours seulement, de nombreux participants ont quitté le jeu — exclus par ceux de leur propre équipe après que celle-ci ait été déclarée perdante à un jeu — et les deux équipes sont « réunifiées », c’est à dire qu’elles disparaissent, il n’y a plus ni « jaunes » ni « rouges ». En théorie du moins, car malgré la suppression des équipes, les participants persistent à s’identifier à leurs anciennes couleurs, et ceux qui y sont infidèles passent pour les pires traîtres. Les participants au jeu semblent parfois être devenus fous, car ils sont devenus patriotes d’une couleur qui leur a été attribuée arbitrairement et qui regroupe des personnes qu’ils ne connaissaient pas quinze jours plus tôt. Pas besoin, en voyant ça, de se demander comment fonctionnent les armées.
Même sans parler de guerre, cet « esprit d’équipe » mène à des horreurs, et notamment à refuser vigoureusement tout ce qui gomme les différences. Dans ma ville, dont le maire est étiqueté « divers droite », par exemple, on a pu voir le Parti socialiste local reprocher au maire de trop investir dans la culture et d’avoir aménagé un camp pour les gens du voyage, et le représentant au législatives du Parti de Gauche se plaindre que la mairie organise un événément autour de la permaculture. C’est à dire que les deux partis d’opposition « de gauche » de la ville ont reproché au maire de ne pas être assez à droite : leur engagement les a conduit à oublier le but qu’ils poursuivaient pour ne s’intéresser qu’à l’équipe à laquelle appartient untel ou untel. Sur Twitter en ce moment, on remarque de vifs échanges entre les partisans de Hamon, Mélenchon ou Jadot : une fois que les uns ou les autres ont pris parti, nombreux sont ceux qui semblent développer un rejet épidermique de ceux qui leur sont politiquement les plus proches. Mécanique étrange et contre-productive, du moins si le but d’une victoire électorale est bien d’imposer des idées et non juste une équipe.

Le racisme de chacun

Ce que j’appelle racisme commence quand on s’identifie à un groupe et que l’on oppose celui-ci à un autre groupe. Au niveau neurologique, on constate de manière assez dérangeante que le phénomène nous touche tous et qu’il se manifeste par un surcroît d’empathie envers ceux que nous identifions comme nos semblables, et un déficit d’empathie envers ceux que nous identifions comme « autres ». En pratique, un supporter du Paris Saint Germain qui assistera à l’agression d’un autre supporter de la même équipe par des supporters de l’Olympique de Marseille verra s’activer les parties de son cerveau qui prennent en charge la douleur. Inversement, ia douleur d’un supporter concurrent le laissera froid, ou pire, pourra activer des parties de son cerveau dévolues au plaisir ! Je me demande ce qu’il se passe si subitement des supporters de rugby se battent avec des supporters de football, toutes équipes confondues : est-ce que cela suffira à créer un lien empathique entre OM et PSG ? Je parie que oui. Après tout, rien ne sert mieux le sentiment d’appartenance à un groupe que le fait d’être agressé en tant que membre de ce groupe, et beaucoup de nations ne sont nées qu’en réponse à une agression. Je ne m’intéresse pas au football, mais j’ai un autre exemple qui me concerne directement : lorsque les gens de La prétendue Manif « Pour tous » se sont plaints des violences policières dont ils étaient victimes, je n’ai pas eu mal pour eux, je n’ai pas ressenti d’empathie particulière, je n’ai même pas cru à ce qu’ils disaient… Mais lorsque ce sont les « nuit debout » qui ont été gazés et tabassés, j’en ai été révolté. La différence entre les deux groupes, c’est qu’il y en a un dont je méprise les valeurs et un autre dont je me sens proche. Pourtant, la matraque est aussi lourde sur une tête que sur une autre.

Les évolutionnistes n’ont aucun mal à justifier ce phénomène, il sert avant tout à assurer notre survie et celle de nos gènes : les gens d’une même famille se soutiennent et s’épaulent, c’est normal. Pas forcément juste (il suffit de voir comme on reste fidèle aux siens lorsque ceux-ci sont attaqués, y compris lorsqu’ils sont dans leur tort), mais logique. La plasticité de notre cerveau, notre intelligence4 et la fertile imprécision de nos sens rendent la chose intéressante et moins mécanique que chez certains animaux capables, dit-on, de se détourner de leur propre progéniture si celle-ci n’a pas l’exacte odeur attendue. Une personne que nous fréquentons longtemps finira par devenir « nôtre » quand bien même elle nous est étrangère à divers égards — apparence physique, par exemple, mais aussi sexe, accent, vocabulaire, milieu social,… voire même mode d’existence : on peut être un homme blanc raciste et misogyne mais éprouver quelque chose comme de l’empathie pour un personnage noir féminin d’une série télévisée dont on sait tout à fait qu’il n’existe pas réellement, ou pour une chanteuse noire qui existe effectivement mais que l’on n’a pas rencontré et que l’on ne rencontrera jamais.
Je ne vais pas invoquer plus avant les neurosciences ou la psychologie pour expliquer le phénomène, car je commente et je résume ici de mémoire un article lu il y a un certain temps dans Science & Vie (et donc certainement réducteur, péremptoire et caricatural). Je n’en ai pas vraiment besoin, car au fond tout ça se constate facilement.

Moi, nous, toi, vous, eux

Le racisme tel que je l’entends, qui existe en chacun de nous et sert en quelque sorte à favoriser ceux qui nous ressemblent, devient vraiment dérangeant lorsqu’il glisse du besoin de soutenir ses proches à un rejet de l’autre, et que ce rejet prend la forme d’une négation de l’individualité de cet autre, lequel n’est plus vu que comme agent d’un groupe, à qui on prête des motivations et des réflexes qui ne sont plus ceux d’une personne mais bien du groupe entier et des clichés que l’on plaque caricaturalement dessus en fonction de représentations plus ou moins fantasmatiques — c’est ce qui explique qu’on soit terrorisé par les musulmans dans des villages perdus des campagnes alsaciennes et bien plus détendu sur le sujet dans les endroits où on connaît d’authentiques musulmans et où on sait, en conséquence, qu’ils sont bien des personnes, avec des opinions et des tempéraments divers.
Pour l’anarchiste que je suis, il n’existe pas grand chose de plus violent que de nier le statut d’individu d’une personne, de partir du principe que, puisqu’elle a été identifiée comme membre de tel ou tel ensemble plus ou moins arbitraire, est privée de pensée individuelle, ne pense et n’agit que pour le groupe dont elle est issue, comme une fourmi pour la fourmilière ou une abeille pour la ruche.
Une conséquence terrifiante de cette mécanique, c’est qu’elle est souvent assumée par ceux là mêmes qui en sont victimes, et pour une raison bien simple : l’union fait la force. Lorsque l’on se sent menacé ou brimé en tant que membre d’un groupe, il est assez naturel qu’on cherche la solidarité de ce groupe afin qu’il se transforme en un collectif, c’est une attitude qu’on peut difficilement condamner, mais elle peut mener ceux qui s’y conforment à réduire volontairement leur individualité, à se fondre dans le groupe, jusqu’à agir contre leur intelligence, contre leur sens de la justice et contre leurs intérêts. C’est comme ça que fonctionnent les religions, les groupes sectaires, les gangs, les partis politiques, et finalement, la société toute entière : chacun de nous doit constamment décider où placer le curseur entre ses goûts, ses idées, ses opinions, et ce que le nombre lui impose. Une société totalitaire, c’est une société qui ne nous laisse qu’une très petite marge de liberté à ses membres.
Les nationalistes et autres suprématistes de tous bord sont racistes non seulement envers ceux qu’ils considèrent comme « l’autre », mais aussi envers eux mêmes, puisqu’ils veulent se voir comme agents d’un groupe et non comme personnes, et puisque, s’ils voient l’autre comme non-eux, ils se voient aussi eux-mêmes comme n’étant pas l’autre. L’autre devient le pivot, la référence qui leur permet de se définir. Ou quelque chose comme ça.

Intellectuellement, j’arrive presque à comprendre qu’on puisse juger rassurant de ne plus être une personne, s’effacer dans le nombre, porter un uniforme, suivre un chef, suivre un dieu (enfin suivre ceux qui prétendent savoir ce que veut ce dieu), renoncer à son individualité. Mais je n’imagine rien sur Terre qui soit plus pathétique.

  1. De mémoire, le nombre de gènes qui distinguent deux individus chimpanzés est deux fois supérieur à celui qui distinguent deux individus humains. []
  2. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est lui qui se présente comme raciste — et qui affirme du reste le faire de manière « positive », c’est à dire sans méchanceté. []
  3. Chaque année, les règles de Koh-Lanta changent un peu. Cette année, je ne suis pas le programme mais on m’a appris qu’il y avait trois équipes. Le manque de méthodologie claire, le biais de sélection des concurrents, la forte scénarisation et la manière dont les événements sont guidés ne permet pas de faire de Koh-Lanta une expérience de psychologie exploitable, mais la manière dont certaines mécaniques se répètent d’une fois sur l’autre me semble extrêmement impressionnante.   []
  4. On a pu vérifier que lorsqu’une personne a l’esprit encombré par une tâche, par exemple retenir un nombre, elle a des réflexes plus racistes que lorsqu’elle peut utiliser ses ressources intellectuelles : le non-racisme a un rapport avec l’intelligence. Pas étonnant, et on sait aussi que le racisme a un rapport avec la peur (on dit « xénophobe » et ce n’est pas pour rien), or la peur bloque les fonctions cognitives, on est plus rapide, plus réactif, car plus con. Ne vous demandez pas à quoi sert l’angoisse que nous servent les chaînes d’information en continu… Une fois le spectateur effrayé par le matraquage d’une nouvelle anxiogène, ce dernier est si attentif et concentré qu’il accepte la solution rassurante qu’on lui propose : acheter les biens dont lui parlent les publicités qui ponctuent la journée de diffusion des nouvelles. On peut penser que j’exagère, mais tout ça a été largement démontré par la psychologie sociale. []

Valls soutenant Macron, le canular en est-il vraiment un ?

Hier à 22h23, Le Parisien a publié un article exclusif qui affirmait que Manuel Valls, contrairement à tous ses engagements précédents, s’apprêtait à soutenir Emmanuel Macron. Ce qui était peut-être un service à rendre à Benoît Hamon, dont l’appartenance au Parti Socialiste est plutôt un handicap.
Un extrait de l’article :

« On va appeler à voter Macron », confirme l’un de ses très proches, sans tourner autour du pot. « Il parlera avant le 23 avril », précise un ex-pilier de sa campagne. L’ancien Premier ministre devrait « amorcer ce soutien » et « tracer le chemin » ce mardi soir devant ses fidèles conviés salle Colbert à l’Assemblée, indique un autre en termes plus pudiques. Selon eux, Valls et Macron n’en auraient pas discuté ensemble. Car Valls n’aurait aucunement l’intention de s’afficher à ses côtés ni dans ses meetings. Non, ce qu’il veut, disent-ils, c’est poser un acte politique « pour la France ».

Les réactions ont été immédiates et très négatives :

Les réactions sont globalement négatives, mais pas incrédules : beaucoup de gens (moi le premier, car j’ai relayé cette information) jugeaient ce ralliement crédible, eu égard aux nombreux précédents (qui, dit-on, embarrassent Macron) et au fait que les propositions de Valls et de Macron sont au fond souvent proches

Une heure plus tard, Nordpresse (un Gorafi-like rarement amusant) a publié un message annonçant au Parisien qu’il s’était fait piéger par de faux e-mails :

Nordpresse a toujours été un peu limite, mais si son affirmation était avérée, on entrerait dans quelque chose de nouveau : un journal spécialisé dans les fausses nouvelles qui ne se joue plus seulement de l’étourderie de ses lecteurs occasionnels ou de la presse la moins regardante, mais qui piège sciemment un journal !
Ce matin, dans une brève qui est en ligne alors que je publie ce billet, Le Parisien n’a pas dénoncé l’information :

Peut-être que le site Nordrpresse se prête plus d’importance qu’il ne le mérite et peut-être que son canular n’a fait que rejoindre une information plus solide1. En effet, Le Parisien est (me disait il y a encore peu mon grand’père qui y travaille), le dernier journal national avec le Canard enchaîné à faire confirmer systématiquement ses informations auprès de ses sources, ce qui ne signifie pas qu’il ne diffuse que la vérité et ne peut pas être trompé par lesdites sources, mais qu’on risque peu de le prendre, surtout pour une affaire critique de ce genre, à colporter un simple ragot ou une dépêche mal douteuse.
Si Manuel Valls a rapidement fait savoir qu’il démentait ce ralliement à Emmanuel Macron, il n’en a pas moins profité de l’occasion pour faire savoir qu’il ne soutiendrait pas Benoît Hamon, ce qui est finalement tout comme !
L’article mis en ligne à l’aube par Paris Match, qui s’appuie sur un entretien exclusif et récent, prétend quand à lui que Manuel Valls hésite à prêter allégeance à Emmanuel Macron :

La fin de l’article de Paris Match mis en ligne à l’aube (c’est moi qui souligne en jaune)

Il n’est pas improbable que le camp de Manuel Valls ait effectivement un rapport avec cette histoire. Lancer une fausse nouvelle, tester son impact immédiat sur les réseaux sociaux et, face à la consternation générale, la démentir aussitôt tout en persistant à en valider la moitié (l’abandon du soutien à Benoît Hamon), voilà qui ressemble fort aux pratiques inventées par des sociétés comme Facebook, Google, Apple, Twitter ou Amazon et rendues possibles par l’immédiateté de la réponse des utilisateurs : on teste à grande échelle un changement technique, commercial, cosmétique ou juridique, puis on se rétracte (parfois en s’excusant, parfois en expliquant qu’il s’agissait d’un simple essai, ou d’une erreur) ou au contraire on persiste, selon la réaction. Et par ailleurs, la technique rhétorique qui consiste à annoncer une chose grave pour, après démenti, faire passer une chose presque aussi grave mais qui a l’air de l’être moins est assez éprouvée.

Je n’ai aucune idée de la vérité, de ce qu’a vraiment fait, dit ou voulu untel ou untel, mais cette histoire s’ajoute à bien d’autres pour construire une campagne présidentielle qui fonctionne décidément d’une manière totalement inédite.

  1. Mise à jour 11h20 : Samuel Laurent, des Décodeurs du Monde, fait remarquer que l’affirmation de Nordpresse n’est absolument pas prouvée… Peut-être est-ce cette revendication de canular qui est le canular ? []

Fillon, l’homme aux lames de rasoir

Lors de son discours du 8 mars, à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, François Fillon a évoqué une pratique barbare dont il affirme qu’on lui a dit qu’elle se pratiquait dans certains quartiers du département du Vaucluse, consistant à envoyer des lames de rasoir, au lance-pierre, dans les jambes des femmes qui portent des jupes courtes.
Une rapide vérification a permis d’établir qu’il était l’unique personne à avoir jamais eu connaissance d’une horreur pareille : la presse régionale ne l’a pas évoqué, aucune plainte ou main courante ou simple signalement n’est connue à ce sujet, il s’agit d’une totale invention de la part de François Fillon, ce qui n’empêche pas ce dernier de conclure que « Si ça c’est un jeu, alors il y a un profond problème d’éducation et de valeurs » et d’ajouter « qu’il existe une vision rigoriste de l’islam qui est hostile à l’émancipation de la femme, elle est peut-être minoritaire mais elle gagne du terrain ».
Récapitulons rationnellement : un crime imaginaire sert à dénoncer la mentalité de ses auteurs.
On peut rire du ridicule de la « post vérité » et des « alternative facts », mais ça ne me fait personnellent pas rire, non seulement parce que ça a très bien réussi à Donald Trump1, mais aussi parce que l’évocation des lames de rasoir me semble un indice fort d’une manipulation consciente : François Fillon (ou la personne qui a écrit son texte) ne croit pas à l’histoire qu’il raconte, mais, j’en fais le pari, est parfaitement consciente que l’évocation de lames de rasoir (ou des seringues) est typiquement employé sur les cobayes d’expériences de psychologie sociale pour créer un sentiment immédiat de douleur : les mêmes circuits neuronaux s’activent que pour la véritable douleur physique. Ce sentiment est puissant et instantané, « reptilien », comme on dit, et continue à agir sur la vision du monde de la personne malgré tous les démentis qu’apporte le raisonnement (essayez d’envoyer des lames de rasoir avec un lance-pierres, vous m’en direz des nouvelles) ou la vérification (personne n’en a jamais entendu parler). Au cinéma ou dans les séries (HBO, les spécialistes du genre), les blessures intrusives (John McClane qui rampe sur des éclats de verre dans Piège de cristal, par exemple) créent un fort sentiment d’immersion et d’identification, c’est une technique utilisée de manière assez systématique depuis une trentaine d’années. C’est (sauf intrigue ratée), le héros qui se fait infliger les blessures de ce genre par ses ennemis. Lui aura tendance à répondre de manière « propre » : arme à feu, projection du « méchant » depuis une certaine hauteur, programmation d’un piège explosif, etc., quand ce n’est pas le méchant qui se tue lui-même par maladresse accidentelle.

François Krueger. Oui, moi aussi je peux jouer aux associations (et mon montage reste gentil : il se rapporte à un univers bien connu et il est techniquement très approximatif)

Il s’agit donc ici de « hacking » mental, de manipulation pure et dure : en créant des images mentales repoussantes, on titille le micro-fasciste inquiet qui se cache au creux de la psyché de chacun, car dans le cas de beaucoup de gens, c’est lui qui déterminera le choix de vote, bien plus sûrement que tout calcul rationnel informé.
Un article du Nouvel observateur évoquait il y a quelques mois la manière dont Emmanuel Macron construit scientifiquement son programme, en commençant par recenser l’état de l’opinion, analyser ce que les gens ont envie d’entendre, notamment en termes de mots-clés, et le leur resservir comme programme. On peut y voir un comble de la démocratie (construire le programme avec les désirs des citoyens), mais on peut aussi se dire que ce qui importe est d’emporter la victoire, en se moquant du contenu réel. Et pourquoi se gêner, ceci dit : personne ne lit vraiment les programmes, l’élection se joue sur un mode affectif et ça n’a rien de neuf, mais ce qui est inquiétant, c’est que les techniques s’affinent, s’appuient sur une connaissance toujours plus pointue des failles de notre entendement, et, cumulées à d’autres techniques éprouvées, comme le battage médiatique, semblent diablement efficaces. Peut-être que ce qui me peine le plus, ici, c’est qu’il n’y aura bientôt plus du tout besoin de talent, d’intuition et d’inspiration pour réussir, il faudra être celui qui connaît les techniques les plus au point et qui a le moins de scrupules à les employer. Ce qui me peine aussi, c’est l’abandon du véritable débat d’idées, il suffit de trouver les bons leviers à tirer, et de parier sur l’abêtissement général.

  1. Nous avons pris Donald Trump pour un imbécile qui fait n’importe quoi mais il semble que ç’ait été exactement le contraire, cf. ce billet de Xavier de la Porte, Trump est plus innovant qu’on ne le pense. []

Le revenu de base/de vie/universel

Le revenu de base est un des enjeux de l’élection présidentielle qui se prépare, ou en tout cas, un point de discorde important au sein de la gauche comme entre les deux candidats à la primaire organisée Parti socialiste. Surtout cantonnée aux cercles progressistes plus ou moins militants, cette idée d’un revenu qui donnerait à chacun l’assurance d’un moyen de subsistance, sans avoir besoin de travailler pour cela et sans conditions particulières, est à présent connue de tout le monde — j’avoue que je n’ai pas vu venir le moment où cette question est devenue un enjeu du débat public.
Une partie de la gauche, y compris de la gauche radicale, pense savoir que cette notion est une proposition des plus ultra-libéraux des capitalistes1, mais on entend aussi d’ardents opposants à une telle idée parmi les capitalistes ultra-libéraux. Le sujet semble diviser chaque famille idéologique — ce qui signifie sans doute que les arrières-pensées qui motivent un tel projet et la manière dont il serait effectivement appliqué diffèrent selon le positionnement politique des uns et des autres. On entend de nombreux arguments opposés au revenu universel : un coût impossible, une incitation à la paresse et au manque d’ambition, et une économie minée par le fait que les gens se mettront à refuser les emplois sous-payés, pénibles ou idiots…

J’ai du mal à me faire une idée, mais je suis persuadé d’une chose, c’est que le postulat de Manuel Valls est erroné :

Qu’il y ait un rapport affectif historique entre la notion de gauche et la question du travail est certain, mais que l’emploi (plus que le travail) soit amené à se raréfier est une fatalité évidente, et une fatalité qui n’est d’ailleurs pas forcément une mauvaise nouvelle. La mécanisation du travail n’est pas une affaire récente, et elle a fait débat dès ses débuts : il y a deux-cent ans, les Luddites anglais, et un peu plus tard les Canuts lyonnais avaient bien compris que les machines menaçaient leur emploi, et avaient payé de leur sang leurs révoltes2. Ces mouvements, qui sont à l’origine du socialisme, répondaient tous directement ou indirectement à la mécanisation et l’industrialisation du travail, qui permettent d’abaisser les salaires et de prendre aux travailleurs leur emploi ou leur revenu, et plus récemment, de les mettre en concurrence avec des travailleurs de pays moins développés. Ceux qui pensent que la solution est d’être « plus compétitifs »3 ou « d’augmenter la productivité » (et la durée du temps de travail) ne font jamais que proposer d’aggraver le problème. En fait, dès 1819, l’économiste helvète Jean de Sismondi l’avait observé : les machines permettent de se passer des travailleurs, ou bien de concurrencer les travailleurs et forcer ceux qui veulent continuer leur activité à accepter des revenus toujours plus bas, et ce processus n’opère qu’au profit du patronat — du moins à court terme, car si personne n’a d’argent, plus personne n’achète les biens produits, et il en résulte une surproduction4. Il proposait donc que l’on réduise le temps de travail et qu’on améliore la qualité de vie des salariés, notamment en prenant en charge leur période de maladie et leur retraite. Sismondi proposait en son temps une taxe sur les machines, comme Benoît Hamon aujourd’hui.

Il faut dire que les modèles approchant le « revenu de vie » sont souvent douteux : le souverain qui ordonne la vie de chacun en échange de la corvée et d’une sujétion sans conditions ; l’esclavagisme, où tous les aspects de la vie de l’esclave sont pris en charge en échange de sa liberté et même, de la propriété de son propre corps ; le communisme dit « réel », où chacun a un emploi, qu’il le veuille ou non, et un toit, au prix de sa liberté. Dans chacun de ces exemples, on remarque une privation de liberté et de moyens pour chacun, à l’exception de l’élite qui organise et possède le système. L’idée du revenu de base est en théorie opposée à toutes ces formes d’aliénation : il est versé sans conditions, à tous, et représente un montant décent. Mais toute tentative d’application qui transigerait sur ces points le transformerait ne piège fatal.
Il y a d’autres pistes pour assurer le bien-être général dans un pays qui a tant de ressources, comme dimunuer le temps de travail5, ou encore  des mesures autoritaires permettant que les loyers ou les prix soient modérés — puisque c’est aussi l’augmentation des loyers et des tarifs des services qui transforme les gens qu’on aime bien appeler « modestes » (drôle de mot) en authentiques pauvres : imaginons que se loger, se chauffer et se nourrir ne soient plus des sources d’angoisse, cela changerait beaucoup la vie de chacun. D’autres proposent d’acter les mutations du monde du travail en étendant à tous les salariés le principe de l’intermittence déjà à l’oeuvre dans le monde du spectacle et du cinéma.
On peut aussi imaginer un système artificiel qui donne un emploi à chacun, comme en Corée du Nord où on peut être balayeur d’autoroutes sans voitures. Quoi qu’il en soit, notre système économique est relativement verrouillé : personne n’est censé y survivre en marge, en autonomie, il faut payer pour se loger, pour s’acquitter de l’impôt, pour manger. Je ne peux pas, demain, acheter quelques hectares pour y cultiver, y élever et y chasser en espérant ne plus avoir de rapports au reste du monde, le système me l’interdit complètement.

Quelle que soit la solution envisagée pour palier la raréfaction de l’emploi, il faudra bien en chercher une pour éviter la plus évidente et la plus éprouvée de toutes : la guerre, qui permet de réduire les populations, d’empêcher la contestation, de faire du patriotisme l’unique préoccupation générale (voyez comme on nous y prépare à coup d’identité, de culture, de religion, de civilisation), de conquérir les ressources du voisin et, enfin, pour un tout petit nombre, de gagner beaucoup d’argent sans avoir besoin que les populations vivent de manière prospère.

Benoît Hamon n’est pas très suivi par ses propres camarades du Parti Socialiste, qui semblent obsédés par le coût du revenu universel. Ils l’évaluent pourtant assez mal car ils ne réfléchissent pas aux bénéfices qui l’accompagnent : que devient un pays où les gens vivent dans une certaine confiance vis à vis de l’avenir proche ? Est-ce qu’il n’est pas envisageable d’imaginer une baisse importante de la criminalité et des fraudes ? Et bien sûr, cet argent alloué n’est pas donné, il va être dépensé par les gens qui le reçoivent.
Ce que je remarque, finalement, c’est qu’on préfère une solution familière inefficace (augmenter la productivité et baisser le coût du travail) à un saut dans l’inconnu6. Il faut admettre qu’on peut difficilement prévoir ce qu’il adviendrait dans un pays aussi grand que la France si du jour au lendemain chacun se préoccupait plus de vivre que de survivre (ou de se sentir angoissé à l’idée de ne pas y parvenir). Sans doute que plein de gens ne voudraient plus exercer certains métiers, seraient plus exigeants vis à vis de la qualité de leur existence. Pour moi, plus que le coût de la mesure, c’est de savoir comment les gens occuperont leur temps d’oisiveté qui me fait peur, car il existe vraiment des gens qui, lorsqu’on ne leur impose aucune tâche, s’ennuient, ne savent pas quoi faire, n’ont envie ni de lire ou d’écrire un livre, ni de voir ou de réaliser un film, ni d’étudier la nature ou de regarder les nuages. Question d’éducation, voire de non-éducation — lorsque l’école dégoûte de faire et d’apprendre —, car les membres de notre espèce (comme beaucoup d’autres mammifères) aiment s’occuper et d’imposer des défis personnels. Et puis il y a un autre problème à prévoir : la France n’est pas seule au monde et si elle fait partie des seuls lieux où existe un revenu sans conditions, cela créera des situations d’envie et de compétition aux effets sans doute hasardeux.

Quoi qu’il en soit, il est trop tôt pour le revenu universel (ou mesures aux effets comparables), car il dépasse l’imagination d’une large majorité de ceux qui en décident, y compris à gauche. Du reste, Julia Cagé, économiste membre de l’équipe de Benoît Hamon vient d’enterrer la mesure aujourd’hui en expliquant aux échos qu’une mesure « sociale » est à l’étude pour remplacer le revenu « universel », car dit-elle, « ce n’aurait pas de sens de donner à Liliane Bettancourt 600 euros pour lui reprendre de l’autre main par une hausse d’impôts ». En gros, on revient au principe de l’aumône et on s’inquiète du fait que Liliane Bettancourt va payer 600 euros d’un côté pour les recevoir de l’autre.

  1. Certes, les affreux Milton Friedman et Friedriech Hayek y étaient favorables, mais c’est aussi le cas du Keynesien James Tobin, du marxo-freudiste Bernard Stiegler (dont le concept de « revenu contributif » est un peu différent), de l’ancien ministre grec des finances Yanis Varoufakis ou de l’écologiste André Gorz. []
  2. En 1812, une loi est passée en Grande-Bretagne pour punir de mort les ouvriers du textile qui détruisaient les machines qui leur retirairent leur emploi. Après un procès qui se voulait exemplaire, treize luddites ont été pendus. Lors des révoltes de 1831 et 1834, deux-cent cinquante-neuf canuts ont été tués (deux-cent trente-et-un membres des forces de l’ordre sont morts aussi au cours des affrontements), et dix mille ont été emprisonnés. On peut parler aussi des révoltes de tisserands des années 1840 dans le Nord-Est de l’Europe. []
  3. Comme Serge Dassault, qui disait que les travailleurs français devaient s’aligner sur la législation et les salaires qui ont cours en Chine populaire. []
  4. Citons Proudhon (Philosophie de la misère, 1846) : « Insensé ! Si les ouvriers vous coûtent, ils sont vos acheteurs : que ferez-vous de vos produits, quand, chassés par vous, ils ne les consommeront plus ? Aussi, le contre-coup des machines, après avoir écrasé les ouvriers, ne tarde pas à frapper les maîtres ; car si la production exclut la consommation, bientôt elle-même est forcée de s’arrêter ».  []
  5. Ce cheval de bataille historique des radicaux et des socialistes a malheureusement du mal à survivre aux « 35 heures », accusées de tous les maux, alors qu’il serait logique de continuer à réduire ce temps hebdomadaire et d’augmenter la durée des congés. []
  6. Je ne suis pas économiste, mais je ne sais pas si les économistes seuls doivent réfléchir à ces questions, ils semblent avoir du mal à réfléchir à un avenir qui n’ait pas de modèle dans le passé — les auteurs de science-fiction sont sans doute au moins aussi utiles, et ce d’autant plus que, aux nombres, s’ajoutent des considérations d’ordre psychologique. Bon, je ne suis pas non plus qualifié de ce côté là. []

Incommensurabilité

(Demain, François Fillon aura peut-être été « débranché » et cet article n’aura plus grand intérêt, mais je l’écris quand même, à chaud, en toute subjectivité, car j’aime relire ce genre de texte pour mesurer le passage du temps, et me rappeler de l’analyse que je faisais à un instant donné)

« On ne peut pas diriger la France si on n’est pas irréprochable », disait François Fillon lors du débat de second tour des primaires. Les Français ne s’y sont pas trompés : dégoûtés par le filet de bave qui obstruait la bouche d’Alain Juppé pendant une interminable partie du débat, ils ont préféré l’ancien premier ministre de Nicolas Sarkozy à celui de Jacques Chirac.
Parmi les gens qui s’accrochent à la candidature de François Fillon, je lis souvent des choses telles que :

Ce genre de défense qui avoue les faits pour les minimiser n’est pas un très bel hommage aux professions de foi vertueuses du candidat défendu, et je signale au passage à l’auteur du premier tweet que s’il est sans doute possible qu’un homme personnellement malhonnête puisse servir les intérêts de son pays (tout comme un homme honnête peut avoir une action catastrophique), il semble étonnant d’avoir confiance en la capacité à ramener le budget de l’État à l’équillibre parlant de quelqu’un qui, au terme de son mandat de premier ministre, avait doublé le déficit (lequel a ensuite baissé de 20% au cours du quinquennat de François Hollande).
Mais au fond, admettons que ça ne soit pas si grave, admettons qu’il soit déjà statistiquement improbable que quelqu’un d’aussi modérément malhonnête que François Fillon atteigne ce niveau de responsabilités politiques, le problème me semble aller bien au delà (et au delà de l’affaire Pénélope1 Fillon).
Déjà, on peut soupçonner, sinon de la corruption caractérisée, un conflit d’intérêt problématique : François Fillon, directement rémunéré par AXA par le biais de sa société de conseil alors qu’il était député, a proposé de transformer notre actuelle Sécurité sociale en une œuvre caritative destinée à ne s’occuper que des cas les plus graves, transférant aux seules assurances privées le devoir de s’occuper des remboursements de santé. Or si les sociétés privées font parfois preuve d’un certain dynamisme, comparément aux grandes administrations, la seule chose qui les caractérise, c’est qu’elle doivent rapporter de l’argent à ceux qui les possèdent, et on a pu voir à quel point tous les coups étaient permis dans le domaine : dégradation du service, mouvements comptables douteux, esprit de conquête (quand racheter des sociétés étrangères ou acquérir de nouveaux clients est plus important que de s’occuper de ceux que l’on a déjà), changement d’activité et de mission (comme lorsqu’une compagnie publique de distribution d’eau s’est lancée dans le rachat de studios hollywoodiens) et faillites aux dépens des seuls abonnés au service.

Un membre du dernier carré des soutiens de François Fillon tweete depuis la « Manif pour moi », où des militants transportés en bus viennent s’enrhumer sur une place du Trocadéro aux trois quart vide… Apparemment, « jusqu’au bout », c’est jusqu’à aujourd’hui ! Beaucoup de tristesse dans les yeux du militant tel qu’il se présente ici ! À droite, un compte fillonniste essaie de faire croire aux gens qui n’habitent pas en Île-de-France qu’il fait un temps radieux sur la place du Trocadéro, à coup d’images d’archives de la manif « pour tous ».

On a beaucoup parlé des cinq mille euros touchés pendant un an par Pénélope Fillon pour rédiger quelques notes de lecture pour la Revue des deux mondes. Ce tarif ne correspond pas à la réalité du marché, mais plus que ça, la Revue des deux mondes n’a qu’un lectorat modeste, et en régression, le titre n’est plus bénéficiaire depuis 2004 et ses pertes cumulées atteignent à présent plusieurs millions d’euros. J’ai trouvé étonnant que les médias qui rapportent tout ça ne se soient pas demandés quelle sorte d’idiot confiait un salaire si important pour un emploi incroyablement peu productif dans une revue en péril. La réponse est pourtant simple : c’est quelqu’un qui a trop d’argent. Marc Ladreit de Lacharrière, 722e fortune mondiale et 32e fortune française (2,4 milliards de dollars), est l’actionnaire principal de la société Fimalac, qui possède 20% de l’agence de notation financières Fitch, 40% du groupe de casinos Barrière, une centaine de salles de spectacles, des dizaines de milliers de mètres carrés de bureaux à Manhattan, Londres ou Levallois-Perret2. Peut-être a-t-il offert un emploi complaisant à Pénélope Fillon par amitié pour son mari et pour elle et afin de redonner un sens à une existence apparemment malheureuse (« Quand j’ai quitté Matignon, mon épouse était psychologiquement déstabilisée, elle avait envie de s’ouvrir à d’autres activités »). Peut-être l’a-t-il fait pour obtenir vingt lignes de notes de lectures ainsi qu’un rapport informel et secret (inconnu du directeur de la publication, à qui on avait juste dit que Pénélope s’ennuyait) sur l’avenir de la revue à l’international — Pénélope avait conclu que la revue ne correspondait plus aux attentes de ses lecteurs, notamment à l’international. Certains ont affirmé que Marc Ladreit de Lacharrière s’était montré complaisant dans le but d’obtenir la Légion d’honneur, ce qui semblerait un but bien ridicule : pour ma part, lorsque quelqu’un qui s’occupe de haute finance, d’immobilier, de casinos et de salles de spectacles s’attire les bonnes grâces d’un homme politique de calibre national, c’est peut-être avec d’autres arrières-pensées que l’obtention d’une pension de 36,59 euros par an, ce qui est le tarif alloué aux titulaires de la Grand’croix, tarif qui ne couvre même pas l’achat de la médaille associée (près de mille euros). Au delà des honneurs, ce qui intéresse le propriétaire de la société Fimalac est sans doute d’obtenir que les arbitrages locaux ou nationaux lui soient favorables et que son opinion sur les lois et le gouvernement pèse un peu plus que celle de l’électeur lambda3.

Un extrait du programme de François Fillon : certains « profitent du système ». Il ne parle pas ici de la classe financière et politique, qui organise le système, mais de gens qui fraudent la Sécurité sociale, l’assurance chômage ou les Allocations familiales. Il fait bien d’écrire « semblent profiter » et non « profitent » car les chiffres sont assez clairement opposés aux croyances populaires en la matière : la fraude sociale coûte un milliard à l’État chaque année, tandis qu’on estime que la fraude fiscale est entre cinquante et cent fois plus importante. Lorsque vous rémunérez une baby-sitter en lui donnant un billet sans payer de cotisations sociales, vous vous rendez coupable de fraude.

Tout ça est suspect, mais ce sont des pratiques courantes dans le milieu politique, et dans la République Française telle qu’elle fonctionne aujourd’hui.
Les réponses de François Fillon me gênent à un autre niveau : j’y lis en sourdine un sentiment de supériorité naturelle, d’incommensurabilité, c’est à dire le sentiment de ne pas pouvoir être placé sur la même échelle qu’un autre. En fait, Fillon semble sincèrement étonné et fâché qu’on pense que ses magouilles à lui ont un rapport avec celles des autres. Il semble trouver naturel de diviser par deux le salaire versé à sa véritable assistante parlementaire pour en verser un bien plus important à son assistante au service immatériel, inquantifiable et inconnu de tous.
Mais il se trompe, il n’est pas un de ces propriétaires d’immenses fortunes qui possèdent des Monet et des Van Gogh, qui créent des musées et des fondations, qui pourraient rembourser la dette de plusieurs pays, qui possèdent de grandes îles, des yachts, des jets, et dont l’existence est tellement impossible à comparer à celle de chacun d’entre nous que ne pouvons pas essayer de le faire. Non, François Fillon est le fils d’une historienne et d’un notaire, fils de notable, quoi, un bourgeois lambda qui fait de la photographie, qui aime acheter des ordinateurs et des smartphones, qui a une belle maison certes mais qui vit dans le même monde que vous ou moi. Son exigence de mériter plus est donc incongrue. Elle était incongrue lorsqu’il trouvait normal de rentrer le week-end dans la Sarthe en Falcon plutôt qu’en TGV, elle est incongrue aujourd’hui alors qu’il trouve normal que sa famille soit rémunérée confortablement pour être à ses côtés tandis qu’il juge que les gens qui ne sont pas payés assez pour vivre décemment sont des profiteurs et manquent de sens de la compétitivité.
À part ça, il a l’air sympathique — les bourgeois sont sympas —, mais je me souviendrai du regard triste de son ancienne collaboratrice, dans l’émission Envoyé Special, alors qu’elle réalisait que lorsqu’il n’y avait pas assez d’argent pour rémunérer son véritable travail à elle, il y en avait toujours assez pour bien rémunérer le non-travail de Pénélope… Les bourgeois sont sympas, mais ils savent sans états d’âme faire passer leurs intérêts avant ceux de quiconque, et c’est même ce sentiment d’avoir des besoins naturellement supérieurs à ceux d’autrui qui fait d’eux des bourgeois : pour être un bourgeois, un vrai, il ne faut pas se sentir imposteur, il faut se sentir légitime à la place que l’on occupe.

« Tout était légal et déclaré » : amusant, puisque ce qu’on reproche ici n’est pas d’avoir effectué un travail non-déclaré mais d’avoir déclaré un travail non-effectué. Dans la même interview publiée par le JDD aujourd’hui, Pénélope Fillon confie que « Parler français au téléphone, c’est difficile pour moi ». Je ne suis pas sûr que ça soit très courant parmi les assistants parlementaires !

Jusqu’à aujourd’hui, beaucoup plaignaient Pénélope Fillon : « elle ne devait même pas être au courant », « la pauvre, elle a un ton si triste sur cette vidéo », « Franchement, je l’envie pas », « elle a l’air de s’ennuyer », « elle devrait divorcer »… On disait que son mari l’empêchait de s’exprimer, de se défendre publiquement. À présent, elle a donné une interview dans laquelle elle soutient la version de son mari, pèse soigneusement ses mots (en fonction sans doute de ce que les avocats et la cellule de crise ont défini), s’indigne surtout à l’idée qu’on la prenne pour une cruche (« Cela m’a choquée que l’on puisse croire que j’étais une ignorante et une imbécile ») et ne voit guère qui mériterait plus d’être président que son époux. Il n’y a sans doute pas grand chose d’autre à faire dans sa position. Pendant ce temps, son mari durcit son discours patauge lamentablement dans les questions d’identité et de religions comparées : s’il veut survivre, c’est à Marine Le Pen qu’il doit prendre des voix, semble-t-il penser4. Cette élection présidentielle est décidément la plus affligeante à laquelle j’aie assisté.

  1. J’imagine qu’il n’y a pas d’accents dans le prénom de Pénélope Fillon, mais c’est plus fort que moi. []
  2. Marc Ladreit de Lacharrière est aussi à l’initiative de la Fondation Culture et diversité, qui effectue un travail objectivement remarquable pour aider des lycéens issus de quartiers défavorisés à accéder à des études supérieures dans des domaines culturels. []
  3. On note que Marc Ladreit de Lacharrière est impliqué dans Le Siècle et la branche française du très discret Club Bilderberg, deux organisations destinées, si j’ai bien compris, à resserrer les liens amicaux entre les tenants d’un « business as usual » atlantiste dont les opinions varient d’une gauche molle à une droite dure. []
  4. J’écoutais tout à l’heure sur BFM l’intéressante impression d’une femme qui venait d’assister au discours de Fillon au Trocadéro et qui disait, je cite de mémoire : « Je me moque de ce qu’il a fait ou pas fait, je veux voter pour un homme depuis le début de cette campagne et j’irai jusqu’au bout. En l’écoutant parler tout à l’heure, je me rappelais mon livre d’école, ce livre d’images avec la France, ses belles montagnes, le respect, les élèves qui se lèvent en classe… ». Étonnant aveu d’une envie de revenir non pas à un passé expérimenté mais à une représentation en images d’une France idéale telle qu’on aimait se la représenter au début du siècle précédent. []

Le temps aboli

(les lignes qui suivent constituent une ébauche de réflexion sur un sujet qui mérite bien plus de travail)

J’aime bien l’article Chasseurs de tweets, par Bobig, qui parle des « justiciers » qui braconnent en quête de vieilles publications dans le but de lancer des campagnes contre des personnalités choisies. J’ai déjà pas mal parlé moi-même du cas Mehdi Meklat, que je juge plus complexe que la plupart1 ; je découvre le cas de l’acteur Olivier Sauton, qui est rattrapé par des tweets antisémites d’inspiration Dieudonnéiste, qui ne sont pas spécialement ambigus mais que leur auteur renie aujourd’hui, expliquant qu’il était alors aigri et cherchait à se faire remarquer ; et enfin, l’affaire des tweets de l’actrice Oulaya Amamra (Divines), à qui l’on reproche aujourd’hui d’avoir émis des pensées d’une grande bêtise (négrophobes et homophobes) il y a cinq ans, alors qu’elle était adolescente — elle en renie elle aussi le contenu.

…Sur Facebook, des « braves gens » réagissent à l’affaire Oulaya Amamra : la femme de l’un avait « senti un truc », et une autre personne avait jugé agaçant le « ton pleurnichard » de l’actrice qui venait de recevoir le César du Meilleur espoir féminin. Y’a pas de fumée sans feu, quoi. On est surpris qu’une troisième personne ne se souvienne pas qu’au moment du discours, son chien s’était inexplicablement mis à grogner.

Sur ce dernier cas, on se demande si certains n’ont pas oublié quelle personne ils étaient à quatorze ans. Supporterions-nous que le banc public sur lequel nous traînions avec nos amis revienne nous rappeler nos paroles d’alors ? Nos persiflages, nos réflexions parfois mochophobes, sexistes, racistes, homophobes, grossophobes, et toutes autres discriminations imaginables, ou en tout cas nos paroles excessives, cruelles, idiotes, naïves, tout ce que nous avons dit d’affreux un jour en espérant que cela nous aiderait à nous intégrer à un groupe d’âmes aussi égarées que la nôtre, en riant d’untel dans l’espoir de ne pas être nous-même l’objet des moqueries, en mentant sur nos propres goûts, en nous vantant, en inventant, en étant bien plus préoccupé par le fait de nous donner une contenance que d’être polis, justes ou intelligents. Je ne pense pas que j’étais le plus méchant et le plus bête à cet âge, difficile à vérifier à présent, mais je peux en tout cas jurer que je n’étais pas bien malin — à tel point que je m’étais même mis à fumer, manie que je n’ai réussi à quitter que quinze ans plus tard.
Est-ce que l’exhumation des ces tweets d’une adolescente constitue un hommage à ces âges où l’on dénigre pour se sentir important, où l’on ne pardonne rien à personne ? C’est en tout cas cruel, et pour dire le fond de ma pensée, ceux qui participent à ce genre de campagnes devraient s’interroger sur leurs motivations profondes.
J’y lis au minimum le réflexe bien connu qui consiste à sanctionner l’ascension sociale — et qui nous pousse à mépriser le « parvenu », à guetter sa chute, tout en jugeant naturelle et incontestable la position du grand bourgeois, quand bien même ce dernier écrase notre joue de sa botte. Mais il peut y avoir d’autres arrières-pensées, ainsi que le prouvent les saillies franchement racistes qu’ont proféré certains de ceux qui, paradoxalement, reprochaient leurs réflexions racistes à Mehdi Meklat ou à Oulaya Amamra. Utiliser le racisme (avéré ou présumé, peu importe) de l’autre pour se sentir vertueusement autorisé à exprimer à son tour son propre racisme, voilà qui ne manque pas de sel ! Ce genre d’histoire me semble aussi être l’expression de la peur des jeunes issus de l’immigration qui vivent dans les banlieues, mais comment en vouloir à ceux qui manifestent ce genre de peur s’ils ne connaissent la population en question que par ce que leur en disent les journaux télévisés, et qui s’apparente moins à la réalité tangible qu’aux films les Guerriers de la Nuit (Walter Hill) ou Assault (John Carpenter) ?

L’affaire Théo est exemplaire d’une difficulté de certains à considérer comme semblables ceux qui ont des origines différentes : le fait que des membres de la famille de ce jeune homme soient soumis à une enquête pour détournement de subventions justifie, aux yeux de certains, le traitement dont il a été victime de la part de la police. Pourtant, qui trouverait naturel qu’un enfant de François Fillon — dont la famille se trouve précisément questionnée pour son utilisation des fonds publics, et dans un ordre de grandeur financier équivalent —, ou à un niveau supérieur la famille de Patrick Balkany, subisse des violences physiques humiliantes et susceptibles de le rendre incontinent jusqu’à la fin de ses jours ? Le rôle de la police n’est pas de torturer les gens2.

Une des caractéristiques des affaires de tweets citées plus haut, c’est qu’aucune ne peut plus être examinée par la justice : les faits remontent trop loin et ils sont donc prescrits (un an, hors harcèlement). Pourtant, ces tweets ont été lus comme un ensemble, sans distinction chronologique ou contextuelle, autant d’enjeux pourtant majeurs à leur compréhension. Mais le tribunal des braves gens du Net ne connaît pas le passage du temps, pour lui, un fait ne survient, n’est actif qu’à l’instant où il le découvre ou le redécouvre, le temps est aboli : comme les djinns du folklore arabe, Internet n’oublie jamais, et comme la mafia, il ne pardonne pas, et comme les personnes séniles, n’a plus vraiment la notion du temps. Régulièrement, les personnes citées plus haut vont voir resurgir leurs erreurs passées, qui chaque fois sembleront avoir été commises à l’instant3. Cela ne vaut pas que pour les affaires délictueuses ou criminelles : très souvent, des articles publiés il y a six mois, un an, cinq ans, refont subitement surface et sont à nouveau partagés sur les réseaux sociaux par des gens (et on m’y a pris plus d’une fois) qui pensent de bonne foi que l’article date du moment où ils l’ont lu : sur Internet, les pages ne jaunissent pas. Il se trouve toujours une âme charitable pour signaler que la nouvelle n’en est plus une, mais au fond, qu’est ce que ça change ? Je me suis en tout cas pris plusieurs fois à me dire que le contenu d’un article ancien que j’avais pris pour récent restait pertinent.
Comme chaque fois que l’on se penche sur une nouveauté qu’amène Internet, il faut commencer par se poser la question de savoir si cette nouveauté en est bien une, ou s’il ne s’agit que du changement d’échelle de faits au fond banals. J’ai le sentiment de quelque chose de nouveau, pour ma part. Je n’écris pas ça pour dire qu’Internet est une tragédie, ni qu’il faut réglementer ces questions (et le « droit à l’oubli » ne me semble au fond pas une très bonne idée) mais parce que je crois que nous allons devoir apprendre à vivre de manière inédite4 : cette nouvelle manière de considérer le passage du temps ; l’accumulation exponentielle de la mémoire humaine et le déluge d’informations qui nous submerge ; la frontière mal définie entre l’espace public et l’espace privé. Ce qui me semble angoissant avec cette disparition partielle de la chronologie, c’est qu’elle abolit l’avenir : si il n’est plus important de savoir si la bêtise qu’on a dite une fois date d’hier, d’avant-hier, ou d’il y a dix ans, comment peut-on espérer passer outre ?

Il faudra que les directeurs des ressources humaines apprennent que s’ils trouvent des photos de soirées alcoolisées de postulants à un emploi, celles-ci ne sont pas forcément représentatives de la manière que la personne a de travailler. Il faudra remplacer l’oubli et le pardon par l’indulgence et la confiance, ou quelque chose du genre.

  1. Sans dire qu’il est impossible que le compte Twitter et son auteur ne soient pas en accord — je suppose au minimum un conflit intérieur —, je suis étonné de la manière dont ont été lus les tweets de Mehdi Meklat et de l’hostilité subie par les quelques personnes qui se sont refusées à intégrer le houraillis, et à qui on a bien fait savoir que comprendre c’est excuser, que réfléchir c’est pardonner, et que si on n’est pas contre, c’est que l’on est avec, et inversement. On connaît la chanson. Pour ma part, j’ai surtout eu l’impression de voir à l’œuvre tous le catalogue complet des biais cognitifs recensés par la psychologie sociale : biais de confirmation, biais d’association, biais de disponibilité, effet rebond, biais de sélection, biais rétrospectif, etc. J’ai constamment eu la décevante impression que la plupart des gens ne s’attachaient pas aux faits, ne répondaient pas aux arguments, mais ne faisaient que réagir à leurs propres préjugés (et, c’est le plus vexant, aux préjugés qu’ils avaient sur les motivations et la démarche de ceux à qui ils répondaient).  []
  2. On remarque au passage que beaucoup d’auteurs de tweets d’extrême-droite associent le caractère arabe ن à leur nom. Originellement utilisé comme signe de soutien aux chrétiens d’Orient, il ne signifie pas que ceux qui l’arborent accueilleront tous à bras ouvert les Syriens de confession chrétienne qui souhaiteraient trouver refuge en France. Loin de là. []
  3. Twitter présente les tweets de manière chronologique, mais le temps et le contexte sont difficiles à apprécier après coup : un tweet émis il y a dix ans mais lu aujourd’hui se présentera dans l’interface actuelle et avec le profil (nom, avatar) actuel de son émetteur. []
  4. Lorsque je cherche à comparer notre vie sur Internet à d’autres époques, c’est généralement le « monde » du XVIIIe siècle qui me vient à l’esprit. Mais j’en parlerai une autre fois ! []

L’affaire Mehdi Meklat, suite

Je me dois de publier un complément à mon article précédent, qui était écrit à chaud, en découvrant l’affaire (et la personne) Mehdi Meklat. J’ai, depuis, participé à de houleuses conversations sur Twitter et lu les différentes réactions émanant de personnalités médiatiques ou politiques1, et les articles de presse que cette histoire a suscités2. Contrairement à ce que beaucoup ont cru en voyant que je ne participais pas à la joyeuse séquence de lapidation, je n’ai jamais voulu défendre ses tweets, et pas plus tenté d’en minimiser le contenu. Je n’ai pas non plus cherché à mettre en balance ces tweets avec d’autres erreurs ou horreurs commises par d’autres personnes censément opposées, car pour moi, une horreur commise par quelqu’un qui appartient à un camp, à une bande, et une horreur commise par quelqu’un qui appartient à l’autre bande, ça ne crée pas un équilibre, un match nul, ça fait deux horreurs. En fait, je pense même que toutes les erreurs appartiennent au même camp objectif, participent au même monde, malgré les oppositions culturelles, communautaires, idéologiques et autres. La seule chose qui m’intéresse, c’est de comprendre (non, comprendre n’est pas excuser !).
C’est ce qu’a voulu faire Claude Askolovitch, qui est allé rencontrer Mehdi Meklat, qu’il ne connaissait pas, et qu’il s’est proposé (finalement sans grand effet) de conseiller, car son brouillon de réponse (…) était mièvre. Il évoquait sa famille et ses bonnes actions, ses reportages auprès des éclopés du capitalisme. Il ne pouvait pas être mauvais, alors? «Ne vous abritez pas!» Je lui disais de prendre des risques. «La seule chose qui m’intéresse, c’est de savoir jusqu’où vous ressemblez à cette violence, et jusqu’où je peux la comprendre, voire la partager…». Plutôt que la comparaison à l’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde qui est venue à l’esprit de plusieurs commentateurs, Askolovitch établit un lien avec le golem du rabbin löw : le monstre qu’on crée pour se défendre mais qui échappe à tout contrôle.
Une autre tribune me semble apporter une ouverture, c’est Mehdi Meklat : Internet est un lieu encore plus compliqué pour les gens complexes, par Xavier de la Porte sur France Culture. Xavier fait une présentation des faits plutôt dépassionnée et juste qui se conclut par une réflexion sur nos vies numériques : « Il y a sans doute chez Mehdi Meklat une complexité qui nous échappe, et lui échappe aussi. Mais voilà, qui d’autre que lui peut le savoir, à condition que lui-même le sache ? Une seule chose est certaine dans cette histoire : avec sa capacité de mémorisation, avec les possibilités qu’il offre de jouer avec les identités, avec ce qu’il permet de cette parole mi-privée mi-publique, avec le sentiment d’impunité qu’offre cette parole, Internet est un lieu compliqué. Mais c’est un lieu encore plus compliqué pour les gens complexes ».

La palme du tweet incongru revient à celui-ci : une capture d’une page du premier livre de Mehdi Meklat et badroudine Saïd Abdallah censée être une « preuve » d’on ne sait quoi… Car c’est bien connu, aucun romancier n’a jamais mis en scène des personnages néfastes, des assassins, des crimes affreux,…

Je comprends les gens qui se sentent en colère, il y a de quoi. Je comprends que la colère leur rende insupportables, pour l’instant en tout cas, les tentatives de réflexion et de mise à distance. Enfin je ne sais pas si je le comprends mais je le constate, ceux qui s’y essaient se font copieusement insulter, reprocher une complaisance indigne ou irresponsable, etc. En trois jours, on m’a traité d’à peu près tous les noms, on m’a soupçonné d’être un inconscient, un futur collaborateur du califat de Daech-en-France, on m’a accusé, moi, athée laïcard, de soutenir une religion, on m’a reproché d’être pacifiste (je plaide coupable), on m’a asséné des cours sur l’histoire, sur les religions, sur la sourate numéro tant, on m’a juré qu’on n’enverrait jamais ses enfants à l’Université Paris 8 juste pour me punir puisque j’y enseigne, on a exhumé mes tweets honteux3, on m’a posé quinze fois la même question sans jamais accepter mes réponses, on m’a dit que je devais me taire (au nom de la liberté d’expression puisque je suis complice de ses ennemis, bien sûr), on m’a traité d’ignorant, on m’a dit que je faisais du deux-poids-deux-mesures4, etc., etc.
Sur Facebook, je bénéficie d’un environnement contrôlé : les gens avec qui j’y discute sont majoritairement des personnes que je fréquente dans le monde tangible, donc d’accord ou non, on peut discuter de manière civilisée. Sur Twitter, ça s’est avéré plus difficile, mais bon, je ne suis pas un nerveux, j’ai répondu patiemment, a priori toujours poliment, mais malgré tout un peu vexé de constater que mes contradicteurs ignoraient mes questions ou mes arguments lorsque ceux-ci dévoilaient l’incohérence de leurs raisonnements, et qu’ils ne consultent aucun des documents que je leur signale. Ceci dit, quand ils m’envoient sur leurs sites fascistes, je suis réticent à cliquer. Car mes contradicteurs sur Twitte, ces jours-ci, étaient souvent très très à droite, l’un m’expliquait par exemple le bien qu’il fallait penser du régime de Pétain, et la plupart me traitaient à chaque occasion de « gauchiste ». J’ai régulièrement répété que je n’étais pas de gauche, ce qui m’a valu quelques excuses — je me suis gardé de spécifier que si je ne suis pas de gauche, je reste infiniment moins de droite !

Sur Amazon, de courageux justiciers viennent descendre en flèche non le livre (que personne n’a lu) mais un de ses deux auteurs, à son tour insulté. Un exemple parmi d’autres du fait que le sentiment d’être dans le camp des gentils autorise un certain déchaînement de violence.

Une chose m’a intéressé : face à cette personnalité dissonante (le gentil Mehdi/l’affreux Marcelin), un Docteur Jekyll et Mister Hyde, comme beaucoup l’ont décrit, la plupart des gens choisissent de penser que la vérité de la personne est forcément le mauvais personnage, le Mister Hyde, et que cela entache et dénonce tout ce que le docteur Jekyll a pu produire de positif au cours de sa jeune existence.
Je vois deux raisons possibles à cette vision des choses. La première, c’est la peur que chacun a de laisser s’exprimer le Mr Hyde qu’il confine dans un coin de sa tête et espère contrôler.  C’est une peur que je comprends très bien car, sans doute, je la partage, je ne veux pas avoir d’indulgence envers mes propres pulsions. Ça ne vous arrive jamais de penser des horreurs, même de manière très fugace ? Moi, si, et pourtant mon surmoi (ou mon cortex préfrontal ventromédial, si vous préférez) veille au grain, c’est un calviniste pas commode, assez coincé et très sensible à la peur de se montrer injuste comme à celle d’éprouver de la honte.
L’autre raison m’inquiète beaucoup plus, parce qu’elle est ressassée sur toutes les ondes et dans les magazines d’information par les intellectuels médiatiques membres du « printemps républicain », par le discours d’une partie des journalistes, etc., et qu’elle trouve un fort écho populaire. Je parle de la peur panique qu’inspirent les musulmans : celui-ci, que l’on célébrait comme talentueux et bon-esprit mais qui expliquait refuser de s’excuser d’exister s’avère avoir été, plus ou moins en secret, un petit con ? Pataras, c’est tout ce qu’il représente qui s’en trouve sali, qui devient suspect, comme si on n’avait attendu qu’un domino en équilibre douteux pour que tout l’édifice s’écroule5.  Ce sont tous ceux qui l’ont aidé (Arte, France Inter, Le Seuil, etc.), qui deviennent les idiots utiles du plan machiavélique des Frères Musulmans ou de l’Arabie Saoudite. Bref, les musulmans sont intrinsèquement et irrémédiablement antisémites, sexistes et homophobes, leur livre saint les rend fous6, et ceux qui se refusent à ces généralisations sont des naïfs et des aveugles.

Le film Invasion of the Body Snatchers (Don Siegel, 1956) est souvent considéré comme une évocation de la psychose anticommuniste de son époque, même si on ne saurait dire si les humains « remplacés » sont censés être les communistes ou les macCarthystes. Le climat paranoïaque actuel m’évoque ce film.

Le problème que je vois dans cette opinion c’est qu’elle n’a qu’une issue : le choc des civilisations, la guerre. Une personne sur quatre dans le monde est musulmane, et parmi ces personnes, nombre sont croyantes et pratiquantes. Si on ne les considère pas comme des personnes douées de raison, à qui on peut expliquer son point de vue, avec qui on peut partager des valeurs, alors on n’a plus beaucoup de perspectives. Si on pense qu’un humain sur quatre est et ne peut être qu’un ennemi mortel, alors on ne peut vivre que dans la peur, et on devient l’instrument des projets de tous ceux qui ont intérêt à entretenir cette peur et à créer des occasions de l’exacerber. C’est pour préparer les batailles que l’on rassemble ses troupes, qu’on les excite, qu’on envoie de pauvres gens qui n’ont pas la moindre idée de ce que sont la pluralité de la presse et la liberté de caricaturer brûler des bâtiments diplomatiques français, ou qu’on réussit à provoquer des semaines de psychose au sujet d’une tenue de bain.
Les perspectives d’avenir que cela me suggère me font, à mon tour, très peur.

Les comptes parodiques sont nombreux sut Twitter. Certains sont très drôles, d’autres bien plus faibles. Certains, aussi, peuvent être soupçonnés d’émaner de partis politiques, tant ils sont systématiques à relayer leurs idées.

Revenons au cas de Mehdi Meklat. Qu’est-ce qu’on en fait, de ce jeune homme ?
Je ne vais pas essayer de récapituler la séquence des tweets et des erreurs fatales (conserver les tweets, supprimer les tweets) qui aurait permis de tenter de contextualiser l’ensemble au delà des « on dit que » dont la liste ne cesse de gonfler. Je dois tout de même rappeler qu’il n’a pas été « démasqué », comme Lorànt Deutsch en son temps, mais qu’il a plusieurs fois, et de manière très badine, évoqué ces tweets dans diverses interviews, Je ne vais pas non plus m’attarder sur la tradition très vive sur Twitter des comptes parodiques.
Les précisions de ce genre sont désormais inaudibles et passent pour des calculs byzantins. On veut voir perler le sang, le fautif doit expier.
La LICRA a décidé de porter l’affaire en justice. Pour moi, c’est une bonne et une mauvaise chose. Une bonne chose, car l’affaire va pouvoir être dépaysée, quitter le tribunal populaire pour être jugée dans un tribunal tout court, et on peut espérer voir le droit appliqué équitablement. Mais c’est aussi une mauvaise chose, car un procès se conclut par une transaction : on troque la faute commise et la culpabilité qui l’accompagne contre une amende ou une peine de prison. On paie sa dette. Mais est-on beaucoup plus avancé ?
Certains réclament la disparition médiatique de Mehdi Meklat : on ne doit plus vendre ses livres, sa maison d’édition doit le congédier, les médias avec lesquels il travaille doivent rompre toute collaboration. Une vengeance, donc, mais dans quel but exactement ? Qu’est-ce qui peut en ressortir ? Pourquoi lui refuserait-on le droit de faire ce qu’il sait bien faire au nom de ce qu’il a fait de mal ? Quel métier veut-on qu’il fasse ensuite ? Quand aura-t-il le droit de redevenir journaliste et romancier ? Est-ce qu’une partie du public aimerait — pour conforter ses préjugés — que Mehdi Meklat devienne fou et paranoïaque comme l’est devenu Dieudonné, qu’il choisisse de devenir le Mr Hyde qu’on l’accuse d’être ?
Personnellement (c’est encore mon intransigeant surmoi calviniste, voire zwingliste, qui parle), je ne crois pas au pardon, aucune mauvaise action n’est jamais lavée, elle a été commise, elle existe à tout jamais, chercher à en réparer les conséquences ne répare rien, c’est juste le minimum que l’on puisse faire. Et avec Internet, aucune mauvaise action ne pourra plus jamais être oubliée. Mais d’un point de vue pragmatique, que faire de Mehdi Meklat ? Qu’a-t-on prévu qu’il devienne ? Qu’est-ce que ses dix mille juges proposent ?

  1. Christiane Taubira, nettement visée dans l’affaire, réagit avec un texte clair qui condamne les tweets sans condamner le reste de l’œuvre. Pierre Siandowski, des Inrockuptibles, réagit avec fermeté mais aussi amitié et confiance.
    La réaction du jeune homme, publiée sur Facebook, est à lire aussi. Voici sa conclusion : « Pourtant, ces outrances n’ont rien à voir avec moi. Elles sont à l’opposé de ce que je suis et ce que je veux représenter. Je me souviens que Marcelin Deschamps, parfois, en une heure, pouvait ne jamais s’arrêter. Sa diarrhée verbale était son expérience ultime, comme un déversement sale et visqueux dans un monde qui peut l’être tout autant. Aujourd’hui, j’ai conscience que les provocations de Marcelin Deschamps, ce personnage pouilleux, étaient finalement leurs propres limites. Elles sont désormais mortes et n’auraient jamais dû exister ». []
  2. Notamment : Docteur Mehdi et Mr Meklat (Mediapart) ; Mehdi Meklat, jeune écrivain prodige, et son double antisémite et homophobe (Arrêt sur images) ; Le chroniqueur Mehdi Meklat rattrapé par ses tweets haineux (Le Monde) ; D’anciens tweets injurieux d’un chroniqueur du Bondy Blog provoquent un tollé (Le Figaro) ; Tweets outranciers : l’étrange cas du Dr Meklat et de M. Deschamps (Libération) ; Mehdi Meklat prétend que c’était son double maléfique qui tweetait (Rue89) ; Mehdi Meklat : “Avec Marcelin Deschamps s’est joué quelque chose de l’ordre de l’autodestruction” (Télérama).
    J’ai aussi lu des portraits et des interviews de Mehdi Meklat. J’ai été particulièrement intéressé par son passage, il y a moins d’une semaine, à La Grande Librairie où, avec son binôme Badroudine Saïd Abdallah, il fait figure de jeune homme posé, intelligent et intéressant, brillant pour son très jeune âge. Certains y avaient vu une « humiliation » de Philippe Val (lui aussi invité), ce que j’ai désespérément cherché, et depuis, certains interprètent l’impassibilité de « Mehdi et Badrou » lorsque Val ou Kamel Daoud s’expriment comme une muette hostilité, mais je pense qu’objectivement, rien ne démontre quoi que ce soit de ce genre. []
  3. Notamment un où je plaisantais sur le fait que la télé continentale appelait « régionalistes » les listes nationalistes corses… On n’a pas su m’expliquer le problème que posait cette réflexion. []
  4. On m’a par exemple dit que je n’aurais pas été aussi indulgent avec Lorànt Deutsch. Ce procès d’intention m’a posé deux problèmes. Le premier c’est que je n’ai jamais eu pour but d’être indulgent envers les tweets de Mehdi Meklat. Le second est que je ne voyais pas du tout de quoi il était question… Et puis on m’a rappelé les tweets de @Lacathelinierre, compte utilisé par l’acteur-historien pour couvrir d’injures toute personne le critiquant. Il se montrait furieusement misogyne, voyait en ses contradicteurs des « islamo gauchos » et des « bobos connos ». Enfin, il ironisait régulièrement sur le massacre du Bataclan. Il s’est défaussé en plaidant le compte piraté, ce qui a suffi à beaucoup et l’affaire n’a pas pris des proportions trop exagérées.
    J’ai cherché ce que j’avais dit à l’époque : j’avais ricané, j’avais relayé deux articles, et cela m’avait inspiré un article sans rapport avec les tweets en question. Mais je n’avais demandé la tête de personne, je n’avais pas écrit à l’éditeur de Deutsch pour lui demander de rompre son contrat, etc. Je ne pense pas souvent participer à des « lynchages » virtuels. J’emprunte sans doute les mêmes vagues et les mêmes courants que tout le monde, mais je n’aimerais pas me voir en piranha. []
  5. On peut voir comme cette histoire a ouvert la boite à fantasmes avec un article de l’écrivain (à compte d’auteur, mais peu importe) Arnaud Vauhallan, qui écrit : « Vous les bourgeois, c’est sans doute un univers qui vous fascine et vous imaginez sans doute des banlieues comme des endroits où les méchants policiers traquent les gentils jeunes en fonction de leur couleur de peau, en réalité c’est pas ça. Les violences dans ces endroits ne sont pas commises par les policiers et tout le monde le sait, sauf les bourgeois. C’est pas les policiers qui pissent dans l’ascenseur, qui dealent du shit dans le hall, qui fouillent les gens pour voir si c’est pas des flics avant de rentrer dans la cité, qui balancent de l’électro-ménager sur les voitures de l’Etat, qui font des tournantes, des braquages, qui brûlent des bagnoles, c’est pas les policiers qui font ça et tout le monde le sait. »
    … Sans souscrire à certains récits angéliques (mais qui y souscrit, au fait, qui y croit en dehors de ceux qui les dénoncent, comme ici ?), indiens contre cowboys, etc., les gens qui vivent dans les banlieues auront du mal à contresigner un tel ramassis de clichés ! []
  6. Comme je l’ai écrit de nombreuses fois sur ce blog et ailleurs, je ne crois pas du tout à l’hypothèse du livre qui dirige les actes : les gens choisissent dans les livres saints (ou maudits) ce qu’ils veulent bien en retenir. Croire que quiconque serait assez influençable pour être l’esclave d’un livre revient à exonérer de leurs responsabilités ceux qui agissent mal au nom des livres. C’est ce que je pense des religions en général : elles sont faites par les hommes, et ceux-ci obéissent à ce à quoi ils veulent bien obéir. Et quand elles servent à opprimer, ceux qui s’en réclament ne retiennent que ce qui les arrange.  Cf. mon article Il n’existe pas de religion de paix. []

Facéties et châtiment

(nota : dans quelques semaines, je compte supprimer de l’article le nom de la personne dont je parle ici, car il ne serait pas très sain que ce vingtenaire soit poursuivi toute sa vie par une affaire de jeunesse)

Aujourd’hui, je découvre l’existence de Mehdi Meklat, journaliste au Bondy Blog, à France Inter, sur Arte, et auteur de deux livres publiés au éditions du Seuil. Je ne le découvre pas tout à fait, je me rends compte que j’ai sans doute déjà lu plusieurs de ses textes, sans prêter attention à sa signature — d’autant qu’il co-signe ce qu’il écrit avec un autre jeune homme, Badroudine Saïd Abdallah. En fait, je réalise que j’avais croisé des photos du duo dans Libération ou Télérama : deux jeunes gens très cosmétiques, portant avec gravité mais sans haine la conscience d’une jeunesse des cités frustrée, fière de ses racines et avide d’un futur positif.

Pour je ne sais quelle raison1, plusieurs personnes ont exhumé de vieux tweets qu’a commis Mehdi Meklat, et c’est devenu en très peu de temps un important sujet sur Twitter, et même l’objet d’une cabale assez violente si l’on considère qu’elle ne visait qu’une unique personne. Je dois dire que je n’ai pas tout compris à la chronologie et à la nature de l’œuvre incriminée : il y a des tweets qu’a publié Mehdi Meklat  sous le pseudonyme Marcelin Deschamps, personnage de composition raciste, sexiste, homophobe, mais il y a aussi les tweets qu’il a publié en son nom propre. Comme le compte Marcelin Deschamps est devenu Mehdi Meklat (si j’ai tout compris), qui ne faisait depuis longtemps plus mystère d’être l’auteur de ce « gag », il n’est pas facile de dire quelle identité est responsable de quels tweets. L’auteur a publié ces explications :

Je serais bien incapable de démêler l’affaire, puisque de nombreux messages ont été supprimés, mais on trouve effectivement dans ses propos beaucoup de sexisme, d’homophobie et d’antisémitisme. Si on prend chaque tweet isolément et dans son contexte (par exemple une réponse à la « une » franchement raciste2 de Charlie Hebdo sur Boko Haram, on peut lire de l’excès, un humour plus ou moins habile, généralement déplacé, une ironie sans grande maturité envers certains réflexes médiatiques, etc. Ironiser sur le concept de « racisme anti-blanc » est bien, mais si l’ironie n’est plus vraiment perceptible3, qu’est-ce qu’il reste ? Est-ce que les tweets s’adressaient à des personnes conscientes du gag ? Jusqu’à quand est on dans l’humour, dans le trolling par l’absurde ? Finit-on par être envahi par son personnage, grisé par la publication sous pseudonyme au point de perdre le contrôle ?

Grâce au cache de Google, on apprend qu’en une journée, Mehdi Meklat a supprimé 50 000 tweets. Et gagné près d’une centaine de followers.

Si on en lit des dizaines d’affilée, on a plutôt l’impression du catalogue des névroses de quelqu’un qui a un trop-plein d’agressivité à évacuer, pour qui toutes les femmes (et un certain nombre d’hommes) sont des « putes » à qui on souhaite le viol, qui présente Adolf Hitler, Mohammed Merah ou Ben Laden comme des héros, qui semble obsédé par les juifs, qui a des idées créatives sur ce qu’il aimerait insérer dans l’anus des personnes qu’il exècre, et qui a souhaité mille morts à l’équipe de Charlie Hebdo. On notera qu’après avoir été exaucé, l’auteur des tweets a co-signé une tribune compatissante où il était dit « Ces morts sont les nôtres », une affirmation que l’on lire de plusieurs manières si l’on se rappelle qu’elle fait suite à une série d’appels au meurtre. Par la suite, Mehdi Meklat citera régulièrement Charlie Hebdo de manière moins compatissante, pour fustiger le fameux « esprit Charlie », érigé en dogme par certains — personnellement j’ai aussi critiqué le « Êtes-vous Charlie ? », bien que longtemps lecteur du journal, admirateur de ses auteurs assassinés et profondément affecté par leur destin, mais c’est une position que l’on accepte plus facilement d’un vieux blanc que d’un jeune rebeu (comme on dit dans ma banlieue). Difficile de savoir ce qui est censé être de l’humour ou ce qui est censé être sérieux, car qu’il s’agisse de tweets outranciers ou de tweets « normaux », les cibles sont souvent les mêmes (Caroline Fourest, Charb, Sophia Aram,…). Je ne comprends pas bien ce qui a été posté sous quel nom, et la confusion à ce sujet semble assez générale — plutôt que d’avoir deux comptes distincts, Mehdi Meklat semble avoir renommé son compte parodique, attribuant les anciens tweets de son personnage à sa personne.

Un échantillon…

L’histoire ne s’arrête pas là. Des centaines de personnes, sur Twitter, ont pris fait et cause contre Mehdi Meklat, et si on ne peut pas leur reprocher de s’indigner des tweets de ce dernier, leur unanimité produit un effrayant effet de meute. De nombreux tweets réclament aux éditions du Seuil, aux Inrockuptibles, à Arte, et bien sûr au Bondy Blog, de rompre toute forme de collaboration avec Mehdi Meklat, de le licencier sur le champ4, et c’est jusqu’à Christiane Taubira qui se fait reprocher d’avoir posé en couverture des Inrockuptibles aux côtés de Badroudine Saïd Abdallah et de Mehdi Meklat.

Le personnage de « facho » Marcelin Deschamps (espérons que personne ne s’appelle réellement ainsi) est antisémite, homophobe, misogyne, mais n’était pas obsédé par la critique de l’Islam, contrairement aux authentiques militants d’extrême-droite. L’auteur du personnage, lui aussi, défend cette religion et le fait même avec un certain lyrisme républicain.

Puisqu’il est très difficile d’enquêter, c’est à dire de recenser tous les tweets publiés pendant cinq ans (cinquante mille d’entre eux ont été effacés) mais surtout de les interpréter dans leur contexte, de savoir à quel public ils s’adressaient au moment où ils ont été émis chacun réagit avec ses tripes et avec ses préjugés, et notamment ses préjugés sur les gens issus des cités. Chacun réagit aussi avec un recul que je juge pour ma part anachronique : on ne peut pas, sans examen sérieux de ses intentions, accuser quelqu’un d’avoir effectivement voulu le meurtre de quelqu’un d’autre s’il a eu une phrase légère sur le sujet. Imaginons que demain Jean-Marie Le Pen soit assassiné, pourra-t-on reprocher son meurtre à chaque personne qui a dit avec légèreté un « celui-là, s’il pouvait crever… » ? Si oui, ça risque de faire du monde, parce que je l’ai souvent entendu. Lorsque Charlie Hebdo a connu des difficultés financières, Mehdi Meklat a tweeté « Je vous souhaite la mort », il me semble que cette phrase certes très violente s’adressait au journal plus qu’aux membres de sa rédaction, et je ne pense pas (à son auteur de le dire) qu’elle constituait un projet, une prescription ou une fatwa.

Parmi les gens qui reprochent le racisme de ses tweets à « Marcellin Deschamps », on trouve toutes sortes de gens, et sans doute pas que des promoteurs du « vivre ensemble » et de la paix entre les communautés religieuses.

Les sites Fdesouche, Boulevard Voltaire ou Europe-Israël ainsi que toute la « fachosphère » exultent, voyant là une confirmation de l’aveuglement des « bobos » qui ont soutenu le jeune journaliste au cours de sa carrière fulgurante, et qui interprètent l’affaire comme une révélation de la duplicité du Bondy Blog, de la vigueur de son « racisme anti-blanc » et d’une mentalité homophobe, sexiste et antisémite des français issus de l’immigration maghrébine. Ces voix de crécelle rouillée dont on se réjouira au moins qu’elles s’engagent contre différentes formes d’exclusion (même si ce n’est souvent qu’une posture opportuniste pour en promouvoir d’autres) jouxtent celles de toutes sortes de braves gens à juste titre heurtés par le contenu des tweets incriminés qu’ils découvrent. Quelques voix défendent le jeune homme, comme son ancienne employeuse Pascale Clark qui écrit : À l’antenne @mehdi_meklat ne fut que poésie, intelligence et humanité. Son personnage odieux, fictif, ne servait qu’à dénoncer. La journaliste Laura-Maï Gaveriaux quant à elle s’étonne que tant de gens soient si catégoriques quant aux intentions de l’auteur des tweets — qu’elle juge blessants puisqu’ils visaient des personnes, refusant en revanche d’être associée à ce qu’elle qualifie de lynchage. Son confrère Claude Askolovitch, quant à lui, se refuse à surinterpréter « une immense connerie ». Il s’embête à « arracher à la meute un type qui s’est cru assez malin pour twitter des immondices » dont les blagues sont « absoluement laides, impardonnables, perverses, dans un jeu périlleux » mais où il refuse d’y voir « des messages ni de vraies prises de position »… Ce qui correspond à peu près à ma propre humeur sur le sujet.

Le Bondy Blog a émis un communiqué assez clair. Mon sentiment à la suite de cette histoire me rappelle celui que j’ai eu lorsque Charlie Hebdo a fait valoir son droit d’expression, après l’affaire des caricatures : j’ai défendu leur droit à s’exprimer mais je n’en ai plus acheté qu’un ou deux numéros depuis. De la même manière, si je laisse le bénéfice du doute à Mehdi Meklat et si je suis certain de l’utilité et de l’honnêteté du Bondy Blog, j’éprouve depuis hier un petit dégoût à leur endroit et je ne me vois pour l’instant pas plus aller lire leurs articles que je ne vais lire ceux de Valeurs Actuelles, Causeur, Atlantico et autres Fdesouche. La confiance dans le projet est émoussée, parce que j’ai l’impression, sans doute à tort, d’avoir eu un aperçu désagréable de pensées inconscientes que j’aurais préféré ignorer.

Avec cette affaire assez navrante, on revient aux critiques faites (y compris par Mehdi Meklat) à Charlie Hebdo : l’humour peut-il être « libre » au point d’ignorer le contexte dans lequel il s’exprime, et les mutations de ce contexte ? L’humour peut-il être « libre », « insolent », « politiquement incorrect » au point de se mettre à défendre des positions réactionnaires et à servir de caisse de résonance aux opinions les plus rances ? Lorsqu’il a systématiquement les mêmes cibles, l’humour en est-il vraiment, ou bien trahit-il la mentalité ou au moins les obsessions de la personne ? Selon un article du Monde, Mouloud Achour aurait dit à Mehdi Meklat « Arrête ces Tweets! Tu n’es pas dans une cour de récréation! Les écrits restent, un jour on te les ressortira. ». Le jeune homme répondait à cela que les tweets n’émanaient pas de lui mais du personnage qu’il avait inventé et, plus trouble, qu’il s’agissait de ses « pulsions ».
L’humour qui joue sur l’absurdité, sur l’outrance et sur le petit frisson de l’indécision (est-ce vraiment ce qu’il pense ? Est-ce un pastiche ?) est assez délicat à manier et peut, comme on le voit ici, avoir des conséquences assez lourdes.

Je profite de cette histoire pour faire une confession.
Au début du quinquennat de François Hollande, je trouvais ridicules les tweets à succès d’une personne qui revendiquait un fort engagement à droite et reprochait tout et rien au nouveau président élu dès le jour de sa prise de fonctions : chômage, dette, et autres indicateurs qu’on pouvait pourtant plus légitimement reprocher au président sortant sorti. Avec malice, j’ai créé un compte avec un nom quasi identique, en intervertissant deux lettres. J’ai même utilisé la même photographie, en me contentant de la retourner. Et j’ai commencé à tweeter des pastiches des tweets de mon modèle, à qui je faisais dire des choses telles que « trois jours de pluie, ça suffit, Hollande démission ! ». J’avais recours à des raccourcis complètement illogiques, des arguments et des formules mélangeant sentimentalisme et politique d’une manière totalement absurde, accusant les victimes de racisme d’être racistes et parlant des racistes comme de victimes. C’était assez drôle, je suppose, car j’ai eu rapidement un grand nombre d’abonnés. Je pastichais assez bien le ton de mon modèle pour que plusieurs fois des gens s’y laissent prendre et se montrent consternés de l’entendre qualifier François Hollande de bolchevik tout en prenant la défense de Pinochet, Franco, Pétain ou les prêtres pédophiles (ce que n’aurait pas fait l’original qui, m’a-t-on dit, était fort affligée de mes facéties).
Peu à peu, mon personnage a nettement dérivé de son prototype et pris son indépendance, tweetant des choses toujours plus odieuses (quoique dans un langage plus feutré que ce lui de « Marcelin Deschamps », forçant souvent le lecteur à lire entre les lignes), mais j’ai vite été rattrapé par l’histoire : c’était l’époque de la « manif pour tous », où toute une partie de la droite française a glissé de la déjà insupportable surexcitation sarkozyste à un néo-conservatisme proche de celui des groupes de pression politico-religieux américains (qui, pensent certains, l’ont financé !) qui promeuvent une multitude d’exclusions au nom d’un sympathique rabbin d’il y a deux mille ans. La droite conservatrice et identitaire faisait son mai 1968, et mon personnage au départ stupide commençait à être un peu trop à sa place, au point que je m’en suis dégoûté. J’espère ne pas avoir participé à l’la promotion de l’imbécillité crasse d’une partie de mes compatriotes, et ne pas avoir créé du bruit et de la confusion là où je cherchais à provoquer de la réflexion, mais c’est une bonne illustration de la loi de Poe : passé un certain stade, on ne peut plus distinguer le pastiche de l’outrance.

Un beau jour, j’ai supprimé le compte en question, rendant la paix d’esprit à la personne qui lui avait servi de modèle au départ. Je sais que beaucoup de gens l’ont regretté, mais pas moi car je ne voyais plus comment faire rire, ni même comment me faire rire moi-même.
Quelque part, en tout cas, je peux me mettre à la place de Mehdi Meklat, il m’arrive d’être facétieux. Ce jeune homme a été malhabile, au minimum, mais il me semble non seulement excessif mais aussi injuste de vouloir en faire le frère Kouachi caché ou de projeter sur lui tous les fantasmes médiatiques liés à la mentalité des jeunes habitants des cités5. Le torrent de haine qui s’est déversé en quelques heures sur le jeune homme en dit long sur les arrières-pensées ou les peurs de ceux qui se sont lancés dans ce dérangeant hallali — car à mille contre un, on ne peut pas vraiment parler de débat d’idées ni même de justice.

  1. La sortie du second livre du duo il y a quelques semaines, peut-être, ou l’humiliation subie par Philippe Val, ridiculisé paraît-il par Mehdi Meklat sur le plateau de La Grande Librairie. []
  2. La « une » de Riss sur Boko Haram (#1166 du 22 octobre 2014), régulièrement montrée comme preuve d’un racisme ordinaire chez Charlie Hebdo, était raciste. Je ne pense pas que son auteur se considère comme tel, mais en faisant des esclaves sexuelles de Boko Haram d’antipathiques femmes voilées qui demandent à ce que l’on ne touche pas à leurs allocations familiales, Riss soutient plusieurs des clichés véhiculés par l’extrême-droite. []
  3. Quelqu’un qui l’a suivi sur Twitter à l’époque me disait : « Je pense qu’aucun de ses followers ne prenait ça au 1er degré. Pour moi, c’était juste une parodie de troll Twitter ». []
  4. Je suis toujours stupéfait de la facilité avec laquelle certains réclament que certains aient l’interdiction d’exercer leur profession dès lors que celle-ci est publique. Jusqu’ici, pourtant, l’œuvre de Mehdi Meklat et de Badroudine Saïd Abdallah dans les médias grand public n’a rien de scandaleux et doit son succès à un esprit positif. []
  5. Quand Charlie Hebdo écrit à un politicien « crève salope », se moque de sa mort, etc., on trouve ça drôle ou pas, insultant, excessif, etc., mais personne ne fait semblant de croire à une authentique incitation au meurtre. Pourquoi appliquer une telle grille de lecture à Mehdi Meklat si ce n’est par préjugé sur ce qu’il représente ? []

Trump al Ghul (Dark Trump Rises)

Batman: The Dark Knight rises ne marquera pas l’histoire du cinéma (sauf peut-être pour le caractère sobrement comique de la scène de la mort de Marion Cotillard), mais la cérémonie d’investiture de Donald Trump lui donne une nouvelle dimension.
Le réalisateur, Christopher Nolan, s’est toujours défendu d’avoir voulu imposer un message politique et a même dit que, si la politique était bien le thème, on pouvait l’apprécier quel que soit son bord : les uns penseront qu’ils parle du fascisme et les autres du communisme, il y en a pour tous les goûts, ce n’est pas une politique précise qui est visée mais juste la démagogie. C’est la position habituelle de tout réalisateur de blockbuster1.
Tout de même, l’allusion au mouvement Occupy Wall Street semblait assez claire : le peuple espère reprendre le pouvoir que lui a confisqué le capitalisme financier pour lui imposer un système inégalitaire artificiel, et ce mouvement social aboutit au siège de la Bourse de Gotham — et puisque Gotham est New York, sa bourse occupée est Wall Street. Le message que je comprends, c’est que parler de changement est forcément démagogique et sert les intérêts d’escrocs. Et pire que tout, pour « l’homme blanc économiquement défavorisé » (ainsi que l’on décrit l’électeur de Trump), la personne qui se cache derrière cette escroquerie n’est pas un tribun viril et exalté  — Bane, l’écorché vif —, c’est bien pire, c’est <spoiler>une femme et une terroriste crypto-musulmane !2</spoiler>. Heureusement, le milliardaire (self-made héritier) Batman, connu pour ses arnaques à l’assurance3 vient dispenser une correction méritée au peuple séditieux, ruinant les rêves d’émancipation de celui-ci et rétablissant l’ordre tel qu’il l’entend et tel qu’il profite à sa classe sociale.
On qualifie souvent Batman de « vigilante », de fasciste qui œuvre comme juge et bourreau sans autre légitimité que celle qui lui confère sa fortune. Ça se discute : il évite le meurtre4, pallie effectivement un système défaillant et corrompu, et, s’il le fait en marge de la loi, n’en est pas moins apprécié des policiers. Hmmm, même dit comme ça, il est louche.
Reste que quoi que l’on pense de Batman en règle générale, le film Dark Knight Rises présente les envies de changement sociaux « de gauche » comme un attrape-nigaud dont profiteront de rusés démagogues.

En reprenant presque mot pour mot le discours de Bane dans Dark Knight Rises lors de sa cérémonie d’investiture5, Donald Trump lance un message assez cynique : il gardera ses milliards grâce à la naïveté de millions de nigauds  à qui il n’a pas promis de redistribution, mais à qui il a fait croire que les gens riches ne rêvaient que d’améliorer la condition de ceux qui ne le sont pas.
Le slogan de Occupy Wall Street«We are the 99%», rappelait que la plus grosse partie du pouvoir politique et de la richesse des États-Unis était détenue par seulement 1% des habitants du pays, et que cette concentration inique ne cessait de progresser. Le slogan du cabinet de Trump pourrait être «We are the 1%», lorsque l’on sait que ses 17 membres6 possèdent à eux seuls plus qu’un tiers des foyers américains.
Avec un certain succès, Christopher Nolan a décrédibilisé Occupy Wall Street et, par anticipation, participé à couper l’herbe sous le pied à Bernie Sanders — le candidat du mouvement. Aujourd’hui, avec son malicieux plagiat, l’équipe de campagne de Trump nous fait savoir que la démagogie l’a emporté, au détriment du peuple, et qu’elle n’a même pas eu besoin de laisser entendre aux gens qu’elle se souciait d’injustice sociale, il a suffi, comme toujours, de monter les pauvres les uns contre les autres.

  1. À l’exception notable de l’imprudent Paul Verhoeven lors de ses années hollywoodiennes. Des gens comme James Cameron, qui produit des films éminemment politiques, sont bien plus avisés et ont compris qu’un message avait bien plus de force en étant diffusé qu’en étant expliqué. Expliquer un message sert juste à convaincre les gens qui ont les mêmes idées que soi que l’on est de leur bord.  []
  2. Miranda Tate est en fait Talia al Guhl, la fille de Ra’s al Ghul, un des plus grands ennemis de Batman. Je ne sais pas s’il est fait directement allusion à une appartenance religieuse de la famille al Ghul dans les aventures de Batman, mais leurs noms sont arabes, ils sont issus d’une lignée de bédouins et ils dirigent la Ligue des Assassins — nom qui a d’abord été (péjorativement) celui de la secte des Nizârites, des chiites ismaéliens. On pouvait deviner qu’elle était la méchante du film au fait que l’actrice est française. []
  3. Un manoir familial centenaire détruit une fois, ça va, mais au bout de trois fois, ça commence à devenir suspect ! []
  4. Dans les premiers numéros de Detective Comics où il apparaît (1939), Batman utilise volontiers des armes à feu et n’a pas peur de se tuer les malfrats. Ses auteurs ont tout de même assez vite décidé d’imposer un code éthique à leur héros : il cesse d’assassiner et il n’utilise pas d’armes à feu, il ne rend pas justice, il aide la justice en livrant à la police ceux qui méritent d’aller en prison. Cette formule a l’avantage de permettre à ses ennemis les plus pittoresques (Catwoman, le Joker, etc.), de revenir régulièrement. Malgré ses pratiques respectueuses de la vie et de la chevalerie, Batman a tué au cours de sa carrière bien plus de gens que je n’ai tué de moustiques, soit directement (certains se sont amusés à établir des listes), soit en laissant faire, soit en aidant un peu le destin, soit en faisant choir une pile de voitures sur la tête des méchants. En fait, Batman ne tue pas ses pires ennemis, mais il n’est pas sûr que tous les sous-fifres de ces derniers survivent aux coups, aux explosions et aux chutes d’objets que le héros milliardaire leur fait subir sciemment. []
  5. Donald Trump : “we are transferring power from Washington DC and giving it back to you, the people”. Bane : “We take Gotham from the corrupt! The rich! The oppressors of generations who have kept you down with myths of opportunity, and we give it back to you… the people”. []
  6. La composition du cabinet est en elle-même incroyable : un climato-sceptique à l’environnement ; un fraudeur fiscal aux finances ; un charognard d’entreprises en faillites au commerce et à l’industrie ; un chef d’entreprise qui escroque ses employés au travail,… []

Toujours plus d’écrans pour rien

Cette semaine, il va faire très froid et cela va poser un problème d’alimentation électrique :

EDF et sa filiale RTE recommandent aux français d’avoir une consommation électrique responsable : débrancher les appareils en veille, éviter de faire tourner son lave-linge, sa machine à laver la vaisselle ou son four à certaines heures, etc.
Par ailleurs, la tension de l’électricité risque d’être baissée de 5% et certaines entreprises particulièrement énergivores (et volontaires) pourraient être fermées (et dédommagées, si j’ai tout bien compris). Je n’ai rien à redire à ces mesures exceptionnelles et cet appel à une consommation raisonnée : la production d’électricité n’est pas infinie, la priorité doit être donnée à ses usages les plus vitaux, à commencer par le chauffage.
Mais tout à l’heure en passant gare Saint-Lazare, j’ai vu ça :

Je ne sais plus combien il y a de panneaux « Numériflash » dans la gare Saint-Lazare, il faudra un jour que je recompte, mais je sais qu’ils sont plusieurs dizaines. Ces quatre-là diffusent la même publicité en même temps — une publicité au message utile puisqu’il vante les restos du cœur, mais ce n’est pas la seule campagne qui y est montrée.
Certains estiment que la consommation de chaque panneau (et de l’ordinateur qui va avec) équivaut à celle de trois foyers français, hors chauffage. Ce n’est pas moi qui pourrais confirmer ou infirmer cet ordre de grandeur, d’autant que je ne comprends pas bien les unités en énergie, mais il est certain que cette consommation est considérable si on la rapporte au service rendu : afficher des publicités1.
« Ça paye une partie du ticket de métro », pensent savoir certains. Pourtant, entre le moment de l’installation de ces panneaux et aujourd’hui, le carnet de tickets de métro est passé de 11,60 euros à 14,50 euros, soit 25% d’augmentation en seulement six ans, tandis que l’inflation n’a, elle, progressé que de 7,2%.

Ce panneau ne sait pas quoi afficher, alors il se contente de faire de la publicité pour la société à laquelle il appartient, Média Transports.

Ces deux écrans, situés dans un couloir du métro Saint-Lazare, m’intéressent. En apparence, ils sont utiles, puisqu’ils donnent les horaires des bus en temps réel. Mais ils se trouvent dans un couloir circulaire du métro qui est avant tout un lieu de circulation et non de station. Si on les voit face à soi, c’est que l’on vient juste d’entrer dans le métro, et donc que l’on ne s’apprête pas à prendre le bus. Je ne pense pas avoir déjà vu quelqu’un consulter ces horaires. Ces deux panneaux consomment sans doute moins d’énergie que les panneaux publicitaires Numériflash, qui sont bien plus grands, mais, du fait de leur emplacement, sont sans doute encore moins utiles.

En quittant le quai de la ligne 13, j’ai pris un couloir qui n’est emprunté (et assez peu) qu’au moment où les passagers quittent une rame. Ce n’est pas un endroit où l’on traîne. Il en existe beaucoup dans la station, et dans bien d’autres stations, évidemment. Et dans chacun de ces couloirs, un panneau Numériflash s’excite solitairement à diffuser la bande-annonce du dernier Vin Diesel. Quatre-vingt-quinze fois sur cent, il n’a pas de public.

Combien d’écrans d’information comme celui-ci sont allumés jour et nuit pour nous informer qu’ils ne sont hors-service ?

Mon écran préféré. Enfermé dans la gare de ma ville (avec quatre ou cinq copains), il affiche jour et nuit (vérifié) un même message disant que si on veut être informé, il faut qu’on utilise son smartphone. Il est là pour nous informer de l’endroit où on pourra s’informer.

Il y a, certes, une poésie à tous ces écrans (et autres dispositifs, tels les portillons d’accès qui eux aussi clignotent jour et nuit) dont le but semble n’être que d’éclairer les usagers des transports et de constituer, par l’image et par le mouvement, une présence rassurante, qui donne l’impression que tout fonctionne. Mais si les centrales sont à bout de souffle, ne faudrait-il pas envisager des les éteindre, de temps en temps ?

Quelques anciens articles sur le sujet : Des écrans pour ne rien dire ; La peur du noir ; Publicité animée ; La nouvelle gare Saint-Lazare ; Good Cop21 Bad Cop21.

  1. Une enquête réalisée par BuzzFeed conclut que couper tous les écrans publicitaires de ce genre ne suffirait pas à régler le problème des heures de pointe, mais à l’heure où on conseille aux gens de baisser leur thermostat d’un degré ou de débrancher leurs appareils en veille, le symbole n’en reste pas moins étrange.  []