La solution de Fillon contre le chômage (+ un guide des primaires de la droite et du centre)

Je ne me remets pas de ce tweet :

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Je constate que :

  • François Fillon considère qu’une heure de travail en moins par semaine crée 100 000 emplois. Et ceci dans le seul secteur public (20% de l’emploi en France). Si les Français ne travaillaient que 30 heures par semaines, comme les Hollandais (les habitants des Pays-Bas, par les partisans de François Hollande), la France reviendrait au plein-emploi.
  •  François Fillon affirme donc en substance que les 35 heures ont été bénéfiques à l’emploi et que l’augmentation du nombre de chômeurs a été freinée par cette mesure dont la droite, qu’elle soit ou non au pouvoir, accuse de tous les maux.
  • François Fillon pense que ses électeurs ont envie de travailler plus longtemps afin qu’il y ait plus de gens au chômage. Ce qui signifie que son réservoir naturel d’électeurs est surtout constitué des quelques milliers de membres de conseils d’administrations de grosses sociétés pour qui le chômage structurel est une aubaine qui permet, en jouant sur la peur et la culpabilisation des désœuvrés — qu’une certaine presse magazine qualifie de “profiteurs” —, d’étouffer la contestation sociale et la demande de réduction des inégalités.

Les économistes très savants me diront que les choses ne sont pas si simples, qu’il ne suffit pas d’enlever une chose ici pour en créer une autre là, que les calculs sont un peu plus complexes dans le monde réel. Sûrement. Alors qu’ils disent ça à François Fillon !


J’aimerais bien choisir la candidature de droite la moins affreuse, mais pour voter aux primaires de la droite et du centre, il faut payer deux euros (ça reste dans mes moyens), mais surtout, signer un papier disant : «Je partage les valeurs républicaines de la droite et du centre et je m’engage pour l’alternance afin de réussir le redressement de la France». Or signer une telle déclaration m’est impossible, moralement et nerveusement. Faire semblant d’y croire est tout à fait inenvisageable. Je dis souvent que je ne suis pas de gauche (car je refuse les “packs” idéologiques, je pense que le discernement n’est pas l’ennemi de la cohérence, bien au contraire), mais que je suis infiniment moins de droite. M si toi, ami lecteur, tu te considères de droite ou du centre et que tu veux faire du bien à ton propre camp et à ton pays, essaie donc de nous choisir le droitaud le moins néfaste. À gauche, certains font un calcul stratégique : plus la droite sera caricaturale et plus la gauche conservera une micro-chance de l’emporter. Mais ce n’est pas ce qui se passe : plus le débat se décale vers le discours du Front National et plus le Parti Socialiste perd foi en les principes qu’il était jusqu’ici censé porter. Être élu, c’est bien, mais si on doit changer, devenir quelqu’un d’autre, alors à quoi bon ?

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De plus, comme dans les films de super-héros, c’est le méchant qui donne son intérêt au gentil : pour avoir une gauche intéressante, il faut une droite intelligente.
Pour rappel, la brochette des primaires contient :

  • Jean-Frédéric “pour rire par la tête” Poisson. Le candidat de bénitier, dont le programme, d’inspiration philosophique, porte principalement sur la mort et sur le sexe. Son parti se réclame d’un rabbin sympathique et plutôt original de l’antiquité qui a vécu chez sa maman jusqu’à 33 ans avant de devenir un zombie.
  • François “tortille du” Fillon. Il y croit, car il a réussi à être premier ministre cinq ans sans que personne ne se fasse d’idées claires sur ses positions, et presque sans qu’on remarque son existence. Mais on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens, et plus on en sait sur ce qu’il pense, moins on a envie de voir ses sourcils broussailleux.
  • Jean-François “son of a proctolog” Copé. Personne ne sait vraiment quelles idées il porte. Sur le papier, il n’est peut-être même  pas le pire, mais son sourire faux-derche est rédhibitoire.
  • Alain “bottes dans sa droite” Juppé. Il a été condamné à deux ans de prison afin de protéger Jacques Chirac. Difficile de décider s’il est profondément fidèle et animé par le sens du sacrifice, ou s’il s’est juste fait avoir. Incapable de masquer son sentiment de supériorité.
  • Nathalie “banshee” Kosciusko-Morizet. J’ai toujours bien aimé le style. Ingénieure, apparemment sincèrement préoccupée par le numérique comme par l’écologie, elle commence souvent bien, par des prises de position originales, à contre-courant de sa famille politique, mais sait se ranger du côté du bâton ensuite, ce qui lui permet de rester un des plus gros bonnets de son parti, malgré sa réputation d’électron libre. Si elle était le chef elle-même, peut-être ferait-elle des choses différentes de tout ce que ses collègues proposent. Notons par ailleurs qu’elle est l’unique femme du groupe.
  • Bruno “antisocial tu perds ton sang froid” Le Maire. Il s’appelle “le maire” mais il veut supprimer la fonction publique territoriale ! La priorité de la France, pour lui, c’est de rembourser sa dette, mais en sélectionnant soigneusement qui devra être solidaire avec les banques puisque sa première mesure sera de supprimer l’impôt sur la fortune. Il compte alléger le budget du pays en supprimant les aides au logement.
  • Nicolas “Finaud” Sarkozy. Un homme de conviction. Conviction au singulier, car il n’en a qu’une : sa gueule. Très fort pour dire ce qu’il veut entendre au couillon qui l’écoute, selon la méthode Saint-Exupéry : “le programme que tu veux est dans la boite”. S’est avéré capable de lancer une guerre aux conséquences désatreuses par peur que le chef d’État du pays qu’il attaquait ne prouve son niveau de corruption. Sans doute lecteur assidu des meilleurs traités politiques jamais écrits — je ne parle pas de Machiavel et Sun Tzu mais des classiques de la bande dessinée franco-belge : Le Schtroumpfissime, La Zizanie, Le Devin, Les Rats noirs et Ruée sur l’Oklahoma. Comme Voldemort, il tire son pouvoir d’arriver à obliger les gens à dire son nom.

Comme beaucoup de gens pas trop de droite, j’imagine que si je devais choisir parmi ces sept affreux, ce serait entre la droite à l’ancienne d’Alain Juppé et la droite aux (brefs) élans gauchistes de Nathalie Kosciusko-Morizet.
Mais je ne me sens pas très bien rien qu’en l’écrivant !

Nos ancêtres les Gaulois

(oui, je me fais avoir en participant à la communication de type “une grosse connerie par jour” qu’utilise Sarkozy pour faire oublier l’existence de ses concurrents à la primaire, mais cette affaire là me semble soulever des questions intéressantes au delà de la présidentielle)

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Hier à Franconville, juste derrière chez moi, Nicolas Sarkozy est parvenu à faire du bruit (oui oui, j’y participe, j’en suis conscient) avec cette déclaration :

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«Si l’on veut devenir français, on parle français, on vit comme un Français. Nous ne nous contenterons plus d’une intégration qui ne marche plus, nous exigeons l’assimilation. Dès que vous devenez français, vos ancêtres sont gaulois (…) [celui qui devient français doit se dire] J’aime la France, j’apprends l’histoire de France, je vis comme un Français».

On peut à mon avis lire pas mal de choses dans cette phrase, qui est moins risible qu’elle le semble de prime abord, et qui contient plusieurs tiroirs.

On peut y voir une affirmation indubitablement positive : peu importe ses origines lointaines (et c’est un fils de nobliau magyar qui a un grand-père maternel juif de Thessalonique qui la prononce, ce n’est pas indifférent), dès que l’on a une carte d’identité française, alors on est français. C’est le droit du sol (ou plutôt le droit des papiers) contre le droit du sang, quoi, c’est la Légion étrangère : la France est une idée, pas une lignée génétique.

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François Fillon (Sablé-sur-Sarthe, le 28 août 2016) : «la France n’est pas coupable d’avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d’Afrique».
Effectivement, le partage culturel est une belle et grande chose. Mais la littérature de François Villon, Molière, Voltaire et Victor Hugo n’est sans doute malheureusement pas le seul souvenir que nous ayons laissé aux Africains.

On peut y lire un clin d’œil au fameux “nos ancêtres les Gaulois” que les instituteurs de l’Empire colonial faisaient ânonner aux écoliers de toutes les latitudes, en Île-de-France, en Afrique de l’Ouest, au Maghreb, en Indochine, et même en Bretagne1. Les Gaulois, s’ils peuplaient bien une bonne partie de l’actuelle Europe, de la péninsule ibérique aux Pays-Bas, ont vu leur culture modifiée par l’invasion romaine puis, au cours des premiers siècles de l’ère commune, ont été poussés vers l’Ouest par la pression démographique, migratoire et militaire de tribus germaniques tels que les Burgondes, les Goths, les Alamans, les Alains, les Suèves, les Vandales, et bien entendu les Francs, qui ont donné son nom à notre actuel pays. Les Gaulois nous ont légué leur toponymie (Paris, Lyon, et des milliers de lieux-dits sont directement issus de noms gaulois2, parfois revenus après une période d’usage d’un nom romain — comme Lutèce pour Paris), un vocabulaire lié à l’agriculture et de l’élevage (mouton, bouc, ruche, oignon) ou aux descriptions de la nature (caillou, bruyère, chêne, mousse, érable,…). Ils nous ont aussi laissé une légende, celle de cet ancêtre mythique courageux et désordonné, et ayant désespérément besoin d’unité territoriale et de chefs indiscutés.
C’est pour des raisons idéologiques que la pédagogie de la IIIe république est allée chercher les Gaulois, qui ne sont ni les ancêtres des Français, ni ceux de la culture française, dont l’existence même en tant qu’entité est une construction, mais qui ont l’avantage d’être le premier ensemble de peuples connu sur l’actuel territoire français et de n’être liés à aucune religion ou lignée monarchique s’étant imposée depuis. Et ils ont l’avantage, surtout, de ne plus être là pour réclamer leur héritage3. C’est tout de même un peu gonflé d’aller les réveiller, ça reviendrait à dire “dès que l’on devient étasunien et qu’on salue le drapeau américain en mangeant des corn flakes, nos ancêtres sont Apaches”.

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À peine élu, en 2007, Nicolas Sarkozy avait envoyé en Libye son épouse Cécilia demander à Mouammar Kadhafi la libération de cinq infirmière bulgare et d’un médecin (bulgare aussi, mais d’origine palestinienne, ce qui lui a valu d’être nettement moins évoqué médiatiquement), accusés d’avoir diffusé le VIH en Libye. L’affaire fut conclue, sans doute à grands frais (contrats divers liés à l’armement, au gaz, à l’électricité, et à la libération d’un prisonnier libyen), contrairement à ce qui fut affirmé alors. J’avais été frappé par la réflexion de Nicolas Sarkozy, qui avait à l’époque dit “ces infirmières elles étaient françaises”, non parce qu’elles avaient le moindre rapport avec la France, mais parce que la France s’est sentie liée à leur cas… Tandis qu’au même les Bulgares et les Roumains n’avaient pas le droit d’être des membres de l’Union européenne comme les autres… Cette idée variable de l’identité nationale m’avait rappelée la phrase de Goebbels à Fritz Lang, qui ne comprenait pas que le ministre lui propose de travailler pour lui alors que sa mère était d’origine juive et s’était vu répondre : “c’est nous qui décidons qui est aryen”

Plus problématique, on peut inscrire cette petite phrase parmi les mille et une autres de son auteur (ou de ses collègues à droite mais pas seulement) qui montrent un mépris de l’Histoire en tant que science : pour eux, l’histoire n’est pas un objet complexe et passionnant de recherche, c’est un outil de gouvernement, qui sert à fonder un mythe national destiné à légitimer un fonctionnement et des institutions. Ici, le mythe est assumé en tant que tel, il balaye tout nationalisme prétendant s’appuyer sur une base ethnique, et au fond, ce n’est pas moi (qui crois que les humains appartiennent tous à la même espèce) qui me plaindrais de l’intention, mais j’ai des réserves sur la forme, car elle cause du tort à une discipline scientifique qu’elle transforme en fabrique fictionnelle. Certes, c’est la croix que portent les historiens depuis toujours4 : leur science sert (consciemment ou non) à légitimer des pouvoirs, des dynasties, des religions, des valeurs, des rites,… et tout ceci se fait au détriment de toute quête sincère de vérité, et en s’appuyant sur des clichés construits il y a cent cinquante ans pour amener les écoliers de la IIIe République se faire zigouiller à Verdun. Le maniement ras-les-pâquerettes de références mythiques — les Gaulois, Charles Martel, Jeanne d’Arc, etc. — a pour inconvénient de s’auto-entretenir, elle ne pousse pas le public à creuser et à s’intéresser à la complexité de la marche du monde. Au contraire, il sert à rassurer les gens en leur disant de ne pas aller chercher trop loin à comprendre qui ils sont eux-mêmes.

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Il est triste que les responsables politiques utilisent si mal l’histoire et si peu à la science-fiction. L’histoire est passionnante pour elle-même, bien sûr, mais aussi pour comprendre comment s’est construit le monde dans lequel nous vivons. Or elle est souvent utilisée pour valider des oppressions, pour cristalliser des systèmes de dominations, quand ce n’est pas pour déclencher des guerres ! Ce que l’on dit en utilisant l’histoire comme instrument politique, c’est que notre avenir est conditionné à une lecture de notre passé, que notre futur est contenu dans nos origines, que celui qui maîtrise le discours sur les origines possède le droit à décider de ce que l’avenir pourra ou ne pourra pas être.
La science-fiction, elle, parle du caractère ouvert du futur — voire du caractère non-déterministe du passé, par le biais de son sous-genre l’Uchronie5. La politique devrait être consacrée à imaginer un futur nouveau, différent, qui aille au delà de ce que nous connaissons déjà, ou croyons connaître.

Pour finir, ce qui me gène dans le discours de Sarkozy sur l’identité, c’est qu’il dit aussi que “être français” est une situation bien fragile car conditionné à respecter ce qu’il considère comme relevant de la culture française. Lorsqu’il refuse “la tyrannie des minorités”, ou dit  “Je n’accepterai pas les comportements moyenâgeux qui veulent qu’un homme se baigne en maillot de bain, quand les femmes sont enfermées [dans des burkinis]”, et ajoute que “la seule communauté qui vaille est la communauté française”, sa cible est claire, il veut dire que, quoiqu’en dise leur état civil, certains français doivent être considérés comme des étrangers dans le pays où ils sont nés et où ils ont grandi. Je suis curieux de savoir ce que sont les valeurs françaises selon Sarkozy : il dit qu’il faut aimer la France, apprendre l’histoire de France, vivre comme un Français, mais qu’est-ce que ça implique précisément ? Depuis quand existe-t-il des Français qui aiment la France ? Il y a peu de pays où l’on aime autant râler sur soi-même6. Depuis quand les Français apprennent-t-ils l’histoire, et quelle histoire veut-on qu’ils apprennent ? Enfin, vivre comme un Français, c’est quoi, exactement ? Regarder Jean-Pierre Pernaud à midi, puis digérer devant l’Inspecteur Derrick ? Arrêter de manger de la viande pendant une semaine chaque fois qu’Élise Lucet a diffusé un documentaire pour dénoncer le problème ? Avoir des meubles Ikéa ? Se plaindre des embouteillages depuis sa voiture ? Être persuadé que le voisin gagne plus et travaille moins ? Les témoignages d’étrangers qui tentent de définir ce qu’est l’identité française remarquent surtout un fort penchant pour la bonne nourriture. C’est aussi ce que je sauverais.

  1. La Bretagne est un duché annexé par la France il y a un peu moins de cinq siècles, qui est désormais célèbre pour son agriculture, ses problèmes de pollution liés à l’agriculture, ses stations balnéaires dédiées au tourisme familial CSP+. Avec le Pays de Galles, l’Irlande et l’Écosse, c’est en Bretagne que la culture celtique — c’est à dire gauloise — a le plus longtemps perduré, notamment par la langue. Langue qui valait aux petits bretons surpris à la parler d’être punis en étant forcés de porter le “symbole”, un objet infamant quelconque qui prouvait leur crime et a fini par leur en faire perdre la mémoire. Car si “nos ancêtres” sont gaulois, leur langue a été interdite par la République qui se réclamait de leur filiation.
    Mise à jour du 21/09 : contrairement à des théories à présent réfutées, le Breton ne descend pas du Gaulois, cf. discussion plus bas, au temps pour moi. []
  2. Ce qui n’est pas le cas de Franconville (francorum villa), où Sarkozy a prononcé son discours. []
  3. Dans la chanson Faut rigoler, Henri Salvador se tord les côtes en se souvenant de son instituteur antillais qui parlait de “nos ancêtres les Gaulois”, mais ce n’était pas plus absurde que dans le cas de la plupart des français de l’hexagone, surtout sachant l’importante présence bretonne aux Antilles françaises.  []
  4. Un exemple parmi d’autres : Avec son discours sur l’origine des Francs, en 1714, où il affirmait que la tribu de Clovis était d’origine germanique, l’historien Nicolas Fréret a indigné un de ses pairs, l’Abbé Vertot, qui l’a dénoncé et a obtenu que son collègue soit emprisonné à la Bastille pendant six mois ! []
  5. L’Uchronie médite sur ce qui eût pu être (et si Napoléon n’était pas parti à la conquête de la Russie ? Et si Christophe Colomb n’avait pas atteint les Antilles ? Des historiens emploient à présent ce sous-genre de la science-fiction comme outil de travail, cf. Écrire l’histoire avec des “si”, Actes de la recherche à l’ENS #11, éd. rue d’Ulm 2015. []
  6. Les Belges, aussi, râlent beaucoup sur les Belges, mais avec plus d’humour. Comme le disait César, les Belges sont les plus braves des peuples de la Gaule. []

Veilsousveillance

Je découvre cette semaine le comique “stand-up” calme Fary Brito et je trouve très juste son intervention dans l’émission On n’est pas couché : “je suis contre les gens qui sont contre, parce qu’à cause de ces gens-là qui sont contre, nous on se retrouve à défendre le… burkini ! (…) je m’en fous du Burkini, c’est moche, moi je me retrouve à trouver des arguments pour des gens qui veulent se baigner eu duvet”. Mais comment se retenir de continuer à en parler, considérant le festival permanent de déclarations grandiloquentes ou mesquines, paranoïaques ou va-t-en-guerre (et souvent tout ça en même temps) auquel on assiste depuis des mois ?
Continuons notre chronique, que je publie à l’heure même où mes étudiants en Création Littéraire rencontrent en chair et en os Salman Rushdie, qui a récemment dit qu’il “faut se moquer de la religion, car la religion est absurde avant tout”. Amen.

La compétition présidentielle pousse à la surenchère, y compris des gens qui ne font habituellement pas de l’autorité leur cheval de bataille :

Ouille ! Cette semaine, Nathalie Kosciusko-Morizet lance une pétition contre les courants radicaux de l'Islam politique, au premier rang desquels le "Koufarisme", qui n'existe pas, d'autant que "kouffar" est le pluriel de "Kâfir", qui signifie "infidèle", ou "mécréant" (voir moi récent article au sujet de ce mot)..

Ouille ! Cette semaine, Nathalie Kosciusko-Morizet lance une pétition contre les courants radicaux de l’Islam politique, au premier rang desquels le “Koufarisme”, qui n’existe pas, d’autant que “kouffar” est le pluriel de “Kâfir”, qui signifie “infidèle”, ou “mécréant” (voir moi récent article au sujet de ce mot). Est-ce qu’elle veut dire qu’elle condamne les musulmans non-croyants !?!

J’imagine que beaucoup de personnalités politiques sont persuadées (et sans doute à juste titre, il faut le déplorer) qu’en cette période d’incertitudes et de peur, tout discours qui se veut rassurant sera non seulement inaudible, mais insupportable, jugé épidermiquement indigne des enjeux du temps qui réclament, apparemment, une réduction volontaire des libertés et du niveau intellectuel général.

Ainsi, le fait que le pape François ait répondu au massacre du curé à Saint-Étienne-du-Rouvray en expliquant que le monde était bien en guerre mais qu’il ne s’agissait pas d’une guerre de religion, mais d’une question d’intérêts financiers, a profondément déçu nombre de catholiques, jusqu’à un journaliste polonais qui traite son commandeur des croyants de débile, et au bodybuilder et candidat ultra-catholique aux élections présidentielles Marian Kowalski, qui s’est senti ulcéré en voyant l’évêque de Rome laver les pieds de quelques migrants syriens1.
Tous ces bons chrétiens attendaient un discours offensif, un discours d’affrontement, pas un pape qui se demande si quand un chrétien bat son épouse cela relève de la “violence chrétienne”. J’ai bien ri en lisant le chapeau de cet article trouvé sur Causeur (mais dont je ne peux lire beaucoup plus que cet aperçu) qui reproche au souverain pontife d’être pontifiant, et de ne pas être réconfortant… à force de se montrer lénifiant (c’est à dire apaisant).

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Le souverain pontife qui pontifie, ça semble plutôt dans l’ordre des choses ! C’est même son métier. Mais c’est quoi cette femme voilée qui a écrit “I Love Jesus” sur son dos ?

Une tendance nouvelle émerge : filmer des altercations liées au port du hijab (et dérivés) dans l’espace public. Je propose d’appeler cette nouvelle forme de sousveillance la veilsousveillance.
C’est ce qu’ont fait deux femmes que le chef d’un restaurant de Tremblay-en-France refusait de servir au motif qu’elles étaient musulmanes et que “tous les musulmans sont des terroristes”. C’est  aussi ce qui est arrivé l’an passé (mais l’affaire, classée sans suite par la justice, refait surface cette semaine devant l’ordre des médecins) dans les Vosges, où la remplaçante d’un médecin a expliqué “ne plus vouloir de femmes voilées dans son cabinet” et même “en France” et a affirmé que le port du voile constitue un “acte de prosélytisme” et est “illégal”. Ce qui est intéressant dans cette affaire, c’est que la patiente, venue consulter à cause de son hypertension, a eu le droit a une consultation et à une ordonnance, la médecin n’a absolument pas refusé de faire son métier, mais la patiente a été mécontente de son traitement, jugeant l’auscultation bâclée, et refusant le médicament prescrit, qu’elle tolère mal, reprochant à la docteure d’avoir “bâclé en deux minutes” son fils lors d’une consultation passée, et, pour finir, en refusant de payer la consultation, tandis que la praticienne qui se trouvait en face d’elle déchirait l’ordonnance. Toute la partie de l’altercation pendant laquelle le médecin explique son rejet des musulmans a été filmé, avec son accord. Outre l’islamophobie (au sens strict : peur de l’Islam) ordinaire, ce qui se manifeste ici est aussi la modification des rapports entre le médecin et le patient : le patient sait ce qu’il veut, sait comment on doit le soigner, sait quel médicament il ne veut pas, et conteste l’autorité autrefois indiscutée du praticien, jusqu’à le faire sortir de ses gonds et, pour finir, exprimer le fond de sa pensée jusqu’à risquer d’être radié de l’ordre des médecins pour une consultation à vingt-trois euros.

Tout ça me fait penser à un signe mineur de la fin des temps dans l’eschatologie islamique : Les objets parleront aux hommes afin de les informer de ce qui s’est produit en leur absence2.

Prochaine étape : apprendre à filmer dans la largeur et pas dans la hauteur.

Prochaine étape : apprendre à filmer dans la largeur et pas dans la hauteur, car ça donne une petite image avec des marges, sinon.

On reproche au hijab d’être un vêtement sexiste, un signe de soumission et en même temps un instrument de prosélytisme. Tout ça n’est pas nécessairement faux, mais j’ai défendu cette semaine l’idée que l’on pouvait dire à peu près la même chose d’un vêtement tel que la cravate. Tout d’abord, la cravate est un vêtement plutôt sexiste : certes des femmes en portent, notamment avec certains uniformes (et ça prend sans doute un sens dans le rapport sexué à la domination), mais en général, c’est un ornement vestimentaire masculin qui est, je cite un article de l’Express, “un accessoire à la symbolique phallique, qui (…) a longtemps tenu lieu de caractère sexuel secondaire. Les plus chatoyantes rappellent la queue d’un paon ou d’un faisan. Cet appendice inutile et gênant tend à montrer le niveau hiérarchique de celui qui le porte” (l’ouvrier ne porte pas de cravate, le risque d’accident bête étant certain). La plupart des gens qui portent des cravates ne le font pas pour une raison personnelle, pour le plaisir, mais y sont contraints, et s’en débarrassent même avec plaisir lorsqu’ils rentrent du bureau.
Il est difficile de savoir quelle est la signification exacte du port de la cravate, car il en existe sans doute plusieurs3. À l’origine, c’était un signe d’engagement sentimental, les hussards croates qui ont donné leur nom à l’objet le portaient pour signaler qu’ils avaient une épouse ou une fiancée au pays — c’est une représentation de la “corde au cou”.
Je ne peux pas interdire aux gens de porter une cravate, je connais d’ailleurs des gens qui en portent avec plaisir, c’est leur choix et je le respecte. Mais je sais aussi que certaines personnes sont forcées d’en porter. Dans certains environnements professionnels, les personnes qui refusent de porter des cravates sont mal vus, et n’ont tout simplement pas le choix. À l’Assemblée nationale, les 422 hommes élus par le peuple pour voter ses lois et décider de leur propre salaire se voient refuser l’entrée dans l’hémicycle par des huissiers s’ils ne sont pas vêtus correctement, c’est à dire s’ils ne portent pas de cravate. Les services de l’Assemblée disposent de tout un stock de cravates à nouer au cou des étourdis.
Cette soumission à un code vestimentaire censé signifier le respect des valeurs républicaines est volontaire, ou presque, puisque ce sont les députés eux-mêmes qui valident régulièrement ce règlement. Mais il n’en est certainement pas de même dans tous les bureaux de la Défense, où la cravate et autres signes allégeance au monde du travail constituent des obligations.

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En 1347, après onze mois de siège, le roi Henri III d’Angleterre reçoit les clefs de la ville de Calais, apportées, comme il l’a exigé, par les six plus importants bourgeois de la ville, qui portent tous une corde au cou en signe de soumission : ils offrent leur vie pour sauver leur cité (l’histoire a longtemps retenu un sacrifice, mais des témoignages semblent laisser penser que ce sacrifice était juste symbolique).

Je sais que cette comparaison entre le hijab et la cravate ne pourra que choquer certains. Effectivement, il n’y a pas, derrière la cravate, de groupes de pression religieux qui font progresser ce vêtement à coup de scandales ou de polémiques. Mais je pense de mon côté que dans beaucoup de pays du monde — pas en France, certes, le hijab est un vêtement certes fortement codé, imposé par la société, mais qui n’est pas plus réfléchi ou théorisé par celles qui le portent que ne l’est la cravate de par chez nous.
Oublions la cravate. Oublions le tissu.
En France, en 2016, les musulmans, les juifs, et un certain nombre de personnes originaires d’Afrique subsaharienne (quelle que soit leur religion) pratiquent une mutilation rituelle sur des garçons, généralement après leur première semaine d’existence, où plus tard dans le cadre d’une conversion. Dans l’immense majorité des cas, cette mutilation traditionnelle n’est pas pratiquée sur des personnes consentantes, elle est tout simplement imposée à des nourrissons. Les justifications à cette opération sont diverses : alliance avec Dieu, appartenance communautaire, appartenance à la gent masculine ou encore hygiène (sans la moindre base scientifique). Même si cela semble rare, cette opération peut mal se passer, la mutilation peut s’accompagner d’hémorragies, d’infections, de nécrose, et d’accidents divers. Il semble que pour le nourrisson, la douleur soit intense. Si la sexualité des hommes circoncis, une fois adultes, n’est apparemment pas affectée, ce n’est pas toujours l’avis de leurs partenaires, dont certaines se plaignent d’avoir des difficultés à atteindre l’orgasme ou constatent plus de douleurs liées aux rapports sexuels4.
La république est très à cheval sur des pratiques ostentatoires mais réversibles, comme le fait de porter ou non un truc sur la tête, et refuse fermement une mutilation (incomparablement plus grave il est vrai) comme l’excision, mais ne dit rien sur la circoncision sans justification médicale, qui est pourtant théoriquement illégale en France autant que selon une récente décision du conseil de l’Europe, puisqu’elle constitue une violation de l’intégrité physique de l’enfant. L’actuel premier ministre Manuel Valls, lorsqu’il était ministre de l’Intérieur (et des cultes) avait fortement pris position en défense de la circoncision et de l’abattage rituel Casher (ou Halal, c’est le même) :

La France, république laïque, s’est dotée d’un cadre juridique clair, qui garantit le libre exercice des pratiques religieuses. Il est donc hors de question de revenir sur l’abattage rituel et les pratiques traditionnelles. Je l’ai dit, je le répète : les Juifs de France peuvent porter leur kippa avec fierté. Ils peuvent manger casher et procéder à la circoncision. Le débat sur la » remise en cause » de la circoncision relève de la méconnaissance la plus totale de ce que sont l’identité et la culture juive. Une telle remise en cause est idiote et indigne. En France, la liberté de pratique vaut pour toutes les religions dans le cadre prévu par la laïcité. Un cadre qui impose notamment l’absence de signes religieux dans les écoles publiques et les services publics5.

…On ne comptera donc pas sur l’actuel premier ministre pour mettre en cause cette pratique archaïque6. Ni sur grand monde d’autre, les juifs comme les musulmans me semblent attachés à la circoncision, qui fait partie de leur identité collective, de leur histoire, et surtout, de leur biographie individuelle : difficile de vouloir que ses propres enfants soient exclus d’une tradition immémoriale, difficile d’admettre qu’on a subi une violence pour rien, et pire que tout, difficile d’admettre qu’on a infligé à sa propre progéniture une souffrance inutile.
Tout ça se comprend très bien, mais il serait tout de même normal que, comme les tatouages ou les piercings, la décision d’attenter à sa propre intégrité physique soit prise par les intéressés en connaissance de cause. Mais je sais bien que ce n’est pas facile, d’autant que plus la personne est âgée lors de sa circoncision et plus les complications médicales ou la souffrance psychologique sont nombreuses.

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Étant donné l’escamotage de son corps après son décès (canular dont les conséquences se font sentir deux mille ans plus tard !), il n’existe qu’une relique de Jésus : son prépuce. Enfin ses prépuces, car quatorze institutions religieuses ont affirmé en détenir un. On se demande si le brith milah a été réalisé par sections successives, jusqu’à obtenir quatorze prépuces, si le morceau de chair repoussait magiquement ou s’il a été débité après coup.
Lorsque les premiers chrétiens ont commencé à accueillir des non-juifs parmi eux, ces derniers ont été dispensés de la circoncision, qui les effrayait à juste titre. Puis la non-circoncision est devenue un moyen de distinguer les chrétiens des juifs, quoiqu’elle se pratique encore chez certains chrétiens, chez les Coptes d’Égypte et d’Éthiopie, notamment, mais aussi aux États-Unis, où l’opération est pratiquée de manière relativement générale, sans justification religieuse.

Le même Manuel Valls a en revanche commis un vibrant plaidoyer7 pour la liberté de ne pas mettre de fichu sur ses cheveux, voire de se promener le sein nu : “Marianne a le sein nu parce qu’elle nourrit le peuple ! Elle n’est pas voilée parce qu’elle est libre”. On remarque que le sein est ici au singulier, et c’est malin : les algorithmes pudibonds d’analyse d’image de Facebook détectent efficacement la présence de poitrines nues lorsque deux seins sont présents, mais ne perçoivent pas ce motif lorsqu’un seul tétin est présent. Ainsi, un sein unique reste compatible avec les valeurs de Facebook. Mais est-ce compatible avec les valeurs de la République ? La question est moins évidente, puisque montrer sa poitrine dans l’espace public peut-être (mais dans le cas des femmes seulement) puni comme “exhibition sexuelle” et valoir à la contrevenante une inscription au fichier des délinquants sexuels, ainsi que c’est arrivé à Éloïse Bouton, à l’époque membre des Femen, qui avait fait grand peur au curé de l’Église de la Madeleine en lui montrant sa poitrine découverte et taguée de slogans (et accessoirement en simulant un sanglant avortement à l’aide d’abats d’animaux).
Pas si claire, cette histoire de poitrine de la République.

Sur la présence du voile dans l’espace public, en tout cas, j’ai eu cette semaine une épiphanie, il me semble avoir compris les grandes différences de perception du phénomène selon les individus. En discutant, j’ai réalisé que pour les gens qui ont aujourd’hui vingt, voire vingt-cinq ans, le hijab a toujours existé. Tandis que pour les vieux comme moi, et a fortiori plus âgés et moins urbains, le voile est une nouveauté. Ce sera peut-être difficile à imaginer pour les plus jeunes, mais avant les années 1990, voire même 2000, le hijab n’existait pas en France. Les femmes musulmanes d’âge mûr se mettaient souvent un fichu sur la tête, mais c’était à peu près le même que celui de leurs voisines d’origine portugaise, italienne, yougoslave ou paysanne des campagnes françaises, et ce vêtement n’était pas identifié comme religieux ni, a fortiori, comme prosélyte. C’était un truc de femme âgée8. Cette apparition assez brusque d’un vêtement qui rend visible toute une population pourtant déjà présente, a clairement été vécue comme une invasion visuelle par beaucoup de gens en France, expliquant les tensions qui agitent tant le pays en ce moment.

  1. Si vous n’êtes pas familier du catholicisme et des Évangiles le lavement des pieds (notamment les pieds d’étrangers, de voyageurs ou de pauvres), est un rituel banal pour les papes. []
  2. Si je ne craignais pas une fatwa, j’écrirais une histoire de voyage dans le temps dans laquelle le prophète est projeté quelques jours à notre époque, observant sans comprendre le monde tel qu’il est 1400 ans après sa naissance, et en ramenant des visions de signes annonciateurs de la fin des temps : L’usure (les banques, quoi) se propagera – Le vin sera licite et sera largement consommé – Les forces de police seront multipliées (promesse de campagne) – Les vieux se feront jeunes – le salut ne sera adressé qu’à ceux qu’on connaît – Les bergers construiront des maisons de plus en plus hautes (Dubaï) – Les déserts seront construits – Les femmes seront habillées mais nues – Les saisons seront trompeuses,… []
  3. Lorsque Piet Mondrian peignait en costume et avec une cravate soigneusement nouée autour du cou, c’était clairement pour faire son punk, en signifiant que son travail abstrait géométrique était en rupture avec la tradition cradingue des Beaux-Arts. Les cravates fines que portent certains musiciens ont sans aucun doute un sens différent de celle des cadres ou des banquiers, etc. []
  4. Lire : Male circumcision and sexual function in men and women, 2011, par Morten Frisch1, Morten Lindholm1 et Morten Grønbæk, mais aussi
    The Foreskin: Why Is It Such A Secret In North America?
    , par Spoony Quine (2015), qui explique sa découverte de la sexualité avec un homme “intact” : “This frictionless appendage made me realize that sex doesn’t have to be painful or cause hazardous inflammation”. []
  5. Dans : Information Juive, Octobre 2012. []
  6. Une autre mutilation pratiquée sur les nouveaux nés n’est pas souvent mise en question, et est quant à elle récente : l’ablation de caractères sexuels ambigus (Intersexuation). Ici, la peur de l’ambiguité sexuelle pousse le chirurgien à assigner autoritairement une identité sexuelle à un enfant, non pas avec une connaissance de l’identité sexuelle qui prédomine dans son organisme, s’il y en a une, mais sur un critère esthétique, en privilégiant ce qui sera le plus discret. Théoriquement destiné à épargner à l’enfant des troubles psyshologiques, cette pratique peut en causer d’autres et sert surtout à rassurer la société entière sur la frontière imperméable qui sépare le masculin du féminin. []
  7. Colomiers, le 28 août 2016. []
  8. Une amie marocaine me dit que dans son pays, le hijab est récent aussi, et que pour elle, le tournant date d’il y a exactement quinze ans, avec l’effondrement des tours jumelles du World Trade Center, qui a plongé les musulmans de nombreux pays du monde dans un sentiment de fragilité. Jusque lors, le hijab était un vêtement porté par certaines femmes particulièrement pieuses, et pouvait être comparé au voile des religieuses catholiques. Après le 9/11, c’est devenu un signe d’affirmation d’un attachement à la religion, et peu à peu, une injonction à affirmer son appartenance religieuse. []

Badiou study

Alain Badiou est une énigme, pour moi : je l’ai déjà entendu dire des choses très intelligentes — il appartient sans aucun doute au dessus du panier des philosophes radiophoniques —, et sa voix agit de manière presque hypnotique sur moi, elle me rend le bonhomme immédiatement plaisant, sans doute parce que cette voix ressemble énormément celle que l’acteur Roger Carel donnait aux vieux sages dans les dessins animés des années 1970, mon enfance, une voix à la fois sérieuse et un peu comique1. J’imagine que c’est cette voix plaisante qui vaut à Badiou d’être invité si régulièrement dans des studios des grandes radios publiques. Chez les humains, la voix est un puissant outil de “hacking” du sens commun, un peu comme le “oisillon porn” du coucou, dont le bec rouge disproportionné paralyse le bon sens des passereaux dont il a investi le nid, lesquels sont irrésistiblement amenés à favoriser cet intrus et à négliger leur propre progéniture. Ils sont “hackés”, leur cerveau a été piraté. Ce n’est pas pour rien que certaines personnes font leur carrière à la radio, et que d’autres y sont insupportables. Ce n’est pas ce qu’elles disent, qui compte, c’est leur voix : timbre, intonations, débit2.

Alain Badiou invité par Ali Baddou. À l'oreille, c'est rigolo, c'est sûr.

Alain Badiou invité par Ali Badou. À l’oreille, c’est rigolo, c’est sûr.

Bref, puisque j’aime bien sa voix et qu’il dit parfois des choses intelligentes, je pourrais avoir un bon a priori sur Alain Badiou, mais un jour, ou plutôt une nuit, pendant l’émission Ce soir ou jamais, j’ai entendu cet ancien dirigeant du maoïsme français dire de manière très claire que la France sous François Hollande était plus une dictature que la Révolution Culturelle chinoise (qu’il a vécue en pantoufles en France). Le raisonnement lui-même se tenait presque, il était question du caractère non-démocratique de notre système censément démocratique, et de la manière dont ce système sait donner l’illusion de liberté de choix. C’est une chose dont on peut effectivement discuter, mais voilà, la comparaison est tellement odieuse que la discussion ne tient plus, car on ne parle pas d’idées qui flottent dans les nuages de l’abstraction, dans le cloud philosophique, on compare ici deux expériences pratiques du pouvoir, dont l’une est infiniment plus cruelle et traumatisante que l’autre. Il parait qu’il regrette désormais d’avoir défendu Pol Pot, c’est toujours ça de pris3, mais ne regrette rien d’autre de son engagement passé et continue de voir dans la République de Platon la description d’un système politique vraiment libre, là où d’autres voient la promotion (s’il fallait en faire un programme de gouvernement) d’un système dystopique assez odieux, puisqu’il n’y a pas besoin d’avoir lu beaucoup de science fiction4 pour savoir qu’un système utopique construit autour d’une idée philosophique un peu raide de ce qui est beau et bon et bien, et de ce qu’est la vérité, ne peut que broyer toute idée nouvelle autant que toute personne qui ne correspond pas au canon de ce qu’il convient d’être ou de penser.

La Révolution culturelle dans Vivre ! (1994), de Zhang Yimou.

La Révolution culturelle dans Vivre ! (1994), de Zhang Yimou. L’accouchement se passe mal, mais il n’y a plus de médecins. Jugés réactionnaires, ceux-ci ont été remplacés par des infirmières.

Ce matin, Alain Badiou m’a fait rire franchement en parlant de Pokémon Go, qu’il qualifie de “corruption de la corruption”, se plaignant pèle-mêle de la fascination des jeunes pour les images, et du fait qu’ils sont “constamment casqués, non pour affronter la police mais pour écouter des bêtises”5, Il est retourné à la République, en évoquant le Mythe de la caverne et en expliquant que “platon avait déjà prévu ça” : les jeunes se laissent abuser par “le traquenard du visible, de l’invisible, finalement le traquenard de l’image”.
La semaine passée, Michel Onfray s’indignait des adultes en trottinette, et donc, Badiou réplique en expliquant que Platon aurait désapprouvé Pokémon Go.
Je dois admettre humblement que je serais bien incapable d’évaluer le travail philosophique d’Alain Badiou, pas plus que celui de Michel Onfray, du reste, car je n’ai pas lu ces deux auteurs, et pire, je n’ai jamais rien compris à la philosophie6.
Il est à la fois drôle et pathétique de voir quelqu’un d’intelligent tomber dans “les jeunes c’était mieux quand j’étais jeune”, mais c’est aussi glaçant, venu de quelqu’un qui soutient encore aujourd’hui la Révolution culturelle, cette époque où les jeunes, au lieu d’écouter “des bêtises” dans leurs casques et d’être abusés par les images, ont assassiné à tour de bras pour le compte du président Mao dans une partie de Pokémon Go pas du tout virtuelle où les créatures à attraper étaient les intellectuels, les universitaires, les médecins, les artistes,… Une révolution de jeunes (les gardes rouges étaient souvent collégiens) manipulés par un dirigeant qui s’est servi d’eux pour reprendre le pouvoir.

On libère finalement un médecin.

On libère finalement un médecin.

Peut-être par manque de recul philosophique, je dois dire que je suis assez intimement persuadé que Pokémon Go est une mode plus sympathique que la Révolution culturelle7.

  1. La voix de “Maestro” dans Il était une fois… l’Homme, par exemple. []
  2. D’autres personnes sont douées pour se faire apprécier dans d’autres contextes : la discussion autour d’un café ou d’un apéritif, les réunions en petit comité, les cours magistraux, les réunions en grand comité, la télévision, Youtube,… car la voix n’est pas tout, et nous avons d’autres moyens de séduire : l’apparence physique, les mimiques, le langage corporel, l’interaction corporelle, mais peut-être aussi des éléments artificiels tels que les conventions vestimentaires, ou d’autres encore plus “animaux”, tels que les phéromones et autres éléments olfactifs que nous émettons. []
  3. Message personnel : je te vois venir, Dominique, tu compares l’aveuglement des intellectuels des années 1970 face aux crimes des régimes communistes à celui des intellectuels présents face à l’Islamisme. Mais une femme qui porte le hijab n’est pas plus comparable à Ben Laden qu’une personne qui avait la tête du Che dans sa chambre en 1975 n’était un soutien de Pol Pot. De plus, pour te rassurer, n’oublie pas que le soutien des intellectuels français à Staline, Mao ou Pol Pot, n’a pas eu grand effet politique et encore moins géopolitique, du moins au delà du badinage. []
  4. La dystopie est un genre à part en science-fiction : les auteurs des livres les plus considérables du genre sont souvent publiés ailleurs que dans le rayon SF : Jack London, Aldous Huxley, Karin Boye ou encore George Orwell. Pour cette raison ou alors parce que le thème intéresse d’autres publics, les œuvres dystopiques sont souvent celles qui touchent un lectorat généraliste, et sont étudiés à l’école.
    La dystopie n’est pas typique de la science fiction pour une raison philosophique : alors que la dystopie présente un monde sans espoir, dont le but est la perfection (et donc le refus de toute dissidence, la “fin de l’histoire”, comme disait l’autre), les autres formes de science-fiction partent du principe que le futur est ouvert et surprenant. []
  5. Là j’imagine la tête que fait la personne qui tombe sur cette pensée alors qu’il est lui-même en train d’écouter le podcast de cette émission dans le métro. []
  6. La philosophie est une science qui m’échappe presque totalement, je ne l’ai pas étudié (n’ayant pas fréquenté le lycée général), j’en ai lu pas mal, mais souvent avec la pénible impression de perdre du temps, car je ne vois pas à quoi me servent des descriptions du monde qui ont depuis longtemps été rendues nulles par l’observation et l’expérience. J’admire les historiens des idées, il font un métier que je serais incapable de faire, car si je m’intéresse au point de vue d’autrui, je ne peux pas prendre au sérieux des idées auxquelles je ne crois pas. []
  7. Cet article aurait dû s’intituler “Rôtis en enfer, Alain Badiou”, mais ça m’a semblé un peu agressif. []

Mettre les voiles

(Contexte : la France de l’été 2016 se passionne pour le Burkini1, une tenue de bain féminine très habillée qui cache même les cheveux de celle qui le porte et a été conçu pour une clientèle musulmane. L’affaire a connu deux temps forts : d’abord, l’annonce de l’organisation d’une “journée burkini” dans une piscine privée puis, dans la foulée, l’interdiction municipale de porter ce vêtement sur la plage dans des villes telles que Cannes et Villeneuve-Loubet.)

Le burkini a fait beaucoup parler ces jours-ci, et j’ai envie de rassembler ici mes interrogations, mes observations et mes arguments au sujet des vêtements réputés musulmans, car la crispation qui les entoure me semble malsaine, mais en même temps, ne saurait disparaître simplement, et surtout pas en se contentant de renvoyer les gens que le voile inquiète à un supposé racisme — lequel existe bel et bien mais n’est qu’une partie du problème.
Désolé, cet article est à la fois long et décousu.

Des images volées sur un site de maillots de bains pour musulmanes. De manière assez troublante, on n'y voit aucun visage : certains sont floutés, d'autre remplacés par des formes géométriques.

Des images volées sur un site de maillots de bains pour musulmanes. De manière assez troublante, on n’y voit aucun visage : certains sont floutés, d’autre remplacés par des formes géométriques. Une manière de protéger les modèles ?

Ceux qui ont légiféré contre le voile intégral (Niqab, Burqa) en 2010 avaient un bon argument : le visage est au centre des rapports entre les êtres humains. C’est par lui que nous nous identifions, et c’est en grande partie par les expressions de notre visage que, comme les autres primates (et contrairement à la quasi totalité des autres animaux), nous exprimons de manière immédiate notre joie, notre dégoût, notre hostilité,… Nous disposons bien entendu d’autres moyens de communication, comme l’attitude corporelle et la parole, mais le visage tient tout de même une place à part chez les humains. C’est pour ça que les femmes déguisées en fantômes — autant que les automobiles occupées mais dont les vitres sont fumées, ou les personnes qui portent des masques, du reste —, nous inquiètent spontanément : celui qui cache son visage cache ses intentions, ne veut pas être reconnu, et a peut-être les pires raisons pour cela.

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La blogueuse Rana Jarbou, qui a porté le voile intégral en Arabie Saoudite (où c’est un vêtement minoritaire : les femmes doivent cacher leurs cheveux mais pas forcément leur visage) raconte dans l’article Arabie Saoudite: L’expérience d’être “sans visage” que ce vêtement lui conférait une forme d’invisibilité. Le revêtant, elle cessait d’exister en tant que personne. En regardant d’autres femmes au visage invisible, elle remarque que cela les rend même capables d’avoir un comportement habituellement réprouvé et donc, paradoxalement, de profiter d’une certaine liberté vis à vis des conventions : “Je me suis trouvée dans de nombreuses situations où une dame en niqab resquillait devant moi ou m’interrompait quand je parlais à un vendeur, caissier ou autre. j’ai aussi observé des femmes en niqab gâter leurs employés de maison en public. On aurait dit que le niqab leur donnait licence de se conduire à leur guise”

L’interdiction du port du voile intégral dans l’espace public est entrée en vigueur il y a cinq ans, fort bien, c’est fait2, mais il fallait en rester là. Or ça n’a pas suffi, cette interdiction semble avoir au contraire donné à certains l’espoir d’une interdiction étendue à tous les indices de la présence de l’Islam en France, et tout particulièrement ceux qui concernent les femmes. En France, il est vrai, cela fait plus de vingt-cinq ans que des affaires de voile (et dernièrement, de jupes trop longues et de maillots de bain trop couvrants) sont médiatisées au delà du raisonnable. Il s’est installé dans de nombreuses consciences l’idée que le simple hijab, qui est porté sans y penser (comme le cadre porte une cravate) par des centaines de millions de femmes dans le monde, est une arme de propagande et d’oppression, est le signe d’une soumission plus ou moins volontaire à un ordre patriarcal qui impose aux gens des vêtements en fonction de leur sexe. Et ce n’est du reste pas faux, mais ce n’est qu’un cas parmi bien d’autres de vêtements sexués : il me serait difficile de porter une jupe dans l’espace public en France, alors même que j’ai de très belles jambes et que ça m’irait sans doute très bien.
Une autre idée s’est installée, celle qu’une femme qui porte le hijab aujourd’hui finira par porter le niqab un jour, comme s’il y avait une progression inéluctable. Qui vole un œuf vole un bœuf, qui porte le hijab porte le niqab.

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La France et les tenues de bain…

J’imagine que cette obsession locale n’est pas due qu’à notre attachement aux grands principes de laïcité et de droits de l’homme dont nous nous prétendons champions, mais est le résultat d’une blessure plus ancienne liée au passé colonial de la France et à la guerre d’Algérie. Lorsque l’Algérie était un département français (où malgré des avancées tardives, les musulmans étaient des citoyens de seconde classe), le fait pour les femmes de renoncer au voile était une manière de signifier leur envie de modernité et leur désir de séduire l’empire colonial.

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Une affiche de propagande pendant la guerre d’Algérie. Le voile, parfois ôté de force par les autorités3, est devenu un symbole de résistance.

Derrière la question de l’Islam en France, il y a la guerre d’Algérie, puis cinquante ans d’histoire de l’immigration maghrébine et, tout particulièrement, algérienne.
Il est intéressant de noter que c’est aussi parmi les gens de culture arabe ou maghrébine que l’on trouve les personnes les plus vigilantes à dénoncer tout progrès de l’Islam politique en France4 : des Kabyles, des libres-penseurs, des personnes issues d’un milieu social et culturel élevé, des personnes qui ont fui la guerre civile des années 1990, d’autres encore qui ont vu le voile revenir en force après 2001, quand il semblait relégué au statut de curiosité archaïque et folklorique. Si leur vigilance est plus que compréhensible, ils dramatisent lorsqu’ils annoncent un glissement général comparable à celui de pays comme le Maroc ou il n’a fallu que quelques années pour passer d’une marginalité du voile à une situation où les femmes qui ne le portent pas sont regardées en biais, et où le phénomène accompagne un net recul des libertés pour les femmes. Ils dramatisent, car la situation entre les deux rives de la Méditerranée ne sera jamais semblable : les habitants du Maghreb sont ultra-majoritairement musulmans, ce qui n’est pas le cas en France où la pression religieuse ne touche qu’une part de la population, et doit peut-être son succès au besoin qu’éprouve cette part de la population à affirmer sa présence : le même fait ne répond pas exactement aux mêmes situations. Je ne veux pas dire que je me lave les mains d’un problème qui ne touche que les musulmans, je veux dire que la raison d’être du problème est différente.

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Voilà ! Dire aux musulmans qu’ils doivent raser les murs à cause de récents attentats, tout comme leur demander de se “désolidariser”, revient à leur demander d’accepter implicitement une part de culpabilité. Cela n’insulte et ne heurte que les innocents qui, mettez-vous à leur place, ne peuvent que refuser.

C’est ce qui expliquerait en tout cas ce curieux paradoxe d’un vêtement théoriquement motivé par un souci religieux de modestie, d’obéissance et de discrétion, qui s’avère en même temps ostentatoire, revendicatif, et qui, dans le contexte français actuel, est souvent vécu comme une forme de provocation.
C’est un uniforme, et qui dit uniforme, dit armée, l’uniforme est un moyen de se reconnaître et de se faire connaître, d’estimer et de montrer son nombre, de se distinguer de l’adversaire et de l’impressionner, et de faire pression sur ceux qui ne sont pas dans le rang.
Le communautarisme, si mal vu en France, constitue certes une rupture dérangeante dans la solidarité de la société (solidarité dont l’existence et le caractère harmonieux restent à prouver), mais c’est aussi un moyen de se protéger, parce que face à une menace, face à une exclusion, il est naturel de chercher la protection de son entourage immédiat, de ceux que l’on considère comme semblables, en se calant sur leur comportement, quitte à abdiquer une part importante de son libre-arbitre. Les sectes s’appuient sur ce réflexe grégaire, tout comme les nationalismes et comme bien d’autres phénomènes coercitifs humains ponctuels ou non, où l’on étouffe temporairement son besoin de liberté et son intelligence pour se placer sous l’aile d’un groupe.

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Nadine Morano, avec Éric Ciotti, fait partie des champions du mauvais usage du concept de laïcité. Il n’y a pas qu’à propos de ce mot que son éducation civique est à refaire, puisqu’elle pense qu’on peut priver de ses droits civiques une personne qui contourne un simple règlement municipal. J’ignore si sa bigoterie catholique est une construction opportuniste.

Mais comment savoir ce que les femmes qui portent le Burkini pensent exactement ? Dans cette affaire, les baigneuses sont traitées comme une abstraction : l’ensemble des personnes qui considère avoir quelque chose à dire sur le sujet l’avait fait avant que l’on voie passer un premier article donnant la parole à des personnes directement concernées : tout le monde a un avis sur elles, sur leur “radicalisation”, sur l’influence qu’exercent sur elles le wahhabisme, le salafisme, les frères musulmans, voire Daech, mais personne ne cherche à confronter ces opinions à la réalité en allant tout bêtement poser la question.
Sont-elles nombreuses, au fait ? Il paraît que les ventes du costume de bain ont explosé depuis le début de la polémique.
Une autre chose me frappe : on parle d’elles comme si les femmes qui portent tel ou tel vêtement religieux en maîtrisaient l’histoire ancienne et récente, les implications philosophiques et théologiques, et qu’elles étaient conscientes et actrices de tous ces faits, qu’elles font de la propagande où, comme on l’a lu récemment, font “référence à une allégeance à des mouvements terroristes qui nous font la guerre” (Thierry Migoule, secrétaire général de la maire de Cannes), sont “un manifeste politique” (selon… un manifeste politique du “printemps républicain”) et sont “la traduction d’un projet politique, de contre-société, fondé notamment sur l’asservissement de la femme” (Manuel Valls)… Tout en les considérant comme des victimes exploitées, brimées, soumises, forcées, manipulées… Il faut pourtant bien choisir. J’imagine que si l’on pensait sincèrement que les femmes qui portent des habits halal ne le font que sous la contrainte, le problème serait vite tranché : ce ne serait qu’un déguisement temporaire (comme la cravate du député à l’Assemblée ou la robe du soir des actrices au festival de Cannes), externe à la personnalité de celui ou celle à qui on l’impose. C’est bien parce que le voile est porté volontairement qu’il pose problème.

Le Hijab en France (résultat d'une recherche d'images avec Google)

Une chose me frappe dans l’iconographie des différents habits musulmans lorsque les médias en parlent, c’est qu’on ne montre que des femmes jeunes, sveltes, qui savent s’apprêter. On nous les montre souvent étudiantes, ou bien manifestantes et revendicatrices… Ou bien des photographies prises dans d’autres pays que la France. On ne nous montre que rarement les mères des immigrées de seconde ou troisième génération, ces femmes qui ont passé quarante ans à nettoyer des bureaux à six heures du matin, et qui portent aussi un foulard sur la tête : elles font partie des invisibles qui font fonctionner ce pays, elles sont pauvres, elles n’ont jamais réclamé à changer de statut social, elles ne constituent pas une menace, elles n’ont pas d’existence médiatique. On note au passage que, puisqu’il est difficile de reprocher aux musulmans qui vivent en France d’être trop riches, comme on le faisait avec les juifs dans les années 1930, on trouve des richesses à critiquer : l’économie du Halal ou les pétromonarchies du Golfe.

Les demandes d’interdiction sont tout aussi paradoxales : c’est au nom de la liberté des femmes à disposer de leur corps qu’on veut leur interdire de porter un certain vêtement de bain, et que l’on interdit de baignade celles qui ne veulent pas aller à la plage dans une autre tenue. Je répète pour que ce soit clair : on interdit quelque chose à des femmes au nom de la liberté, de la laïcité et du féminisme. Voilà qui semble résolument absurde, intenable, même en comprenant très bien les arguments de ceux qui voient dans l’injonction au port du voile un chantage phallocratique où les femmes sont d’avance jugées fautives des agressions qu’elles subissent, et coupables des manifestations de la libido des hommes. On peut inventer toutes les raisons du monde pour interdire les vêtements religieux, mais on n’a pas le droit de faire croire qu’une interdiction faite à une personne rend cette personne libre. Et si on tient absolument à rendre une personne plus libre qu’elle ne le veut elle-même, et selon des modalités qu’on a édictées à sa place, on n’a pas le droit de faire croire qu’on se soucie de son indépendance, car ce faisant, on nie sa capacité à décider de son propre sort, de son autonomie, elle est sous tutelle.
On entend couramment dire que le problème des vêtements halal, c’est la pression exercée par les hommes, qui imposent aux femmes une honte de leur corps, etc. Si c’est la question, est-il logique d’en faire peser le poids sur les femmes en les tracassant à coup d’amendes ?
Prive-t-on quelqu’un de béquille parce qu’on trouve  injuste qu’il souffre d’un handicap ?
Rien de tout ça n’a de logique.

contrastes

À ceux qui disent qu’on n’empêchera pas de sitôt des religieuses de se rendre sur des plages, ou que les tenues de surf couvrent aussi le corps, un chœur puissant répond : “mais ça n’a rien à voir, comment peux-tu comparer ?”. Et c’est juste, la situation est différente. Pourquoi est-ce que des bonnes sœurs à la plage sont sympathiques, folkloriques, tandis que des femmes portant des vêtements réputés musulmans ne le sont pas ? Il me semble important de ne pas inventer de fausses réponses à ces questions, comme d’invoquer la laïcité. Après tout, les moniales qui “prennent le voile” en s’imposant une vie chaste admettent implicitement l’idée que la vie d’une femme habituelle est impure : philosophiquement, ce n’est pas moins dérangeant qu’autre chose. Mais c’est leur choix. Du moins en 2016, puisqu’on se souvient que les couvent ont souvent servi de prisons pour des femmes que leur famille voulait voir disparaître.

Un argument assez amusant et passablement culotté (mais irrésistible) que de nombreux non-musulmans emploient contre les vêtements halal consiste à opposer aux musulmans le Coran et à leur dire ce qui est et ce qui n’est pas le “vrai Islam”. Il est curieux de demander aux gens de vivre leur religion telle qu’elle se pratiquait il y a 1400 ans, mais surtout, c’est peine perdue, car une religion n’est pas une quête spirituelle intime, c’est un fait social (si la recherche du divin était intime, personnelle, alors on n’aurait pas besoin de religion). Il suffit d’aller lire les forums où de jeunes musulmanes s’échangent des informations et des avis, souvent dans la surenchère, pour savoir ce qui est admis, obligatoire, etc. Elles invoquent bien les grands savants de l’Islam, et font une exégèse superficielle du Coran et des Hadiths, mais en les lisant, j’ai le sentiment qu’elles sont moins motivées par une recherche mystique, une forme de vérité vis à vis du Dieu auquel elles affirment croire5, que par le besoin d’approbation de leurs “sœurs”, ou parfois par la vaniteuse envie de se montrer la plus intransigeante, la plus authentique, c’est à dire de donner des leçons de pureté6. Les conséquences à long terme sont différentes, mais le mécanisme est sans doute assez proche de ce que les gens de mon âge ont souvent vécu à l’adolescence lorsqu’ils affirmaient leur existence (plus que leur personnalité) en étant punks, rastas, grunge, heavy-metal, new wave ou hip-hop. Si vous avez vécu ce genre d’emballement, vous vous rappelez sans doute aussi de la valeur que vous accordiez aux avis que portaient là-dessus les représentants du monde adulte.

Un extrait de conversation sur un forum fréquenté par de (apparemment surtout) jeunes musulmanes.

Un extrait de conversation sur un forum fréquenté par de (apparemment surtout) jeunes musulmanes.

“L’Islam, ce n’est pas le voile !”, entend-on régulièrement. Effectivement, en dehors d’un hadith non-canonique, les textes n’indiquent pas clairement de vêtement obligatoire pour les femmes, enjoignant seulement ces dernières à la pudeur et à une certaine méfiance vis-à-vis de ce qu’elles exposent de leur anatomie lorsqu’elles sont en présence des hommes. « Dis à tes épouses, à tes filles, et aux femmes des croyants, de resserrer sur elles leur mante : c’est pour elles le meilleur moyen de se faire connaître et de ne pas être offensées. »« Dis aux croyantes de baisser les yeux et de contenir leur sexe ; de ne pas faire montre de leurs agréments, sauf ce qui en émerge, de rabattre leur fichu sur les échancrures de leur vêtement ». Le Coran, rédigé au septième siècle, est un texte difficile à traduire : comment savoir, par exemple, ce que tel ou tel nom de vêtement signifie précisément ? Ainsi, le texte parle du “Jilbab”, mais ne définit pas le sens qu’avait le mot lorsqu’il a été écrit. Au cours des siècles, on a nommé “Jilbab” la robe qui couvre intégralement les femmes, c’est, si je comprends, l’usage qui donne son sens au mot, et pousse le traducteur à utiliser le mot “mante”, issu du vocabulaire religieux catholiques.

À gauche, les maillots de bains en 1890 aux États-Unis. Quelques décennies plus tôt, en 1847, le maire d'Arcachon avait défini clairement les limites de la décence pour les baigneurs, obligeant les femmes à être vêtes "d’une robe prenant également au cou et descendant jusqu’aux talons, ou bien d’une robe courte mais avec un pantalon". Que des hommes et des femmes puissent se baigner côte à côte lui faisait craindre des paroles ou des gestes indécents.À droite, lorsque Louis Réard a inventé le Bikini, en 1946, aucun modèle ne veut défiler dans cette tenue, et c'est finalement une danseuse nue des Folies-Bergère, Micheline Bernardini, qui accepte de le faire.

À gauche, les maillots de bains en 1890 aux États-Unis. Quelques décennies plus tôt, en 1847, le maire d’Arcachon avait défini clairement les limites de la décence pour les baigneurs, obligeant les femmes à être vêtes “d’une robe prenant également au cou et descendant jusqu’aux talons, ou bien d’une robe courte mais avec un pantalon”. Que des hommes et des femmes puissent se baigner côte à côte lui faisait craindre des paroles ou des gestes indécents.
À droite, lorsque Louis Réard a inventé le Bikini, en 1946, aucun modèle ne veut défiler dans cette tenue, et c’est finalement une danseuse nue des Folies-Bergère, Micheline Bernardini, qui accepte de le faire.

L’Islam n’est pas le voile, mais le Christianisme, ce n’est pas le bikini ! En fait, l’exposition des cheveux des femmes était même un problème pour l’un des principaux inventeurs du Christianisme, Paul de Tarse : « Car si une femme n’est pas voilée, qu’elle se coupe aussi les cheveux. Or, s’il est honteux pour une femme d’avoir les cheveux coupés ou d’être rasée, qu’elle se voile » (Corinthiens 11:6). C’est aussi ce que dit le Talmud, texte postérieur à la destruction du second temple de Jérusalem qui répondait à un besoin de préservation de la partie orale de la tradition religieuse parmi les juifs de la diaspora. Chez les juifs orthodoxes, il y a des femmes se rasent la tête et remplacent leurs cheveux par une perruque, et d’autres qui sont voilées avec un vêtement tout à fait semblable au niqab, la frumka — sur laquelle est parfois cousue une étoile juive pour éviter toute confusion, ai-je lu quelque part.

La célèbre mosaïque des bikinis de la villa Casale, en Sicile.

Une célèbre mosaïque de la villa du Casale, en Sicile, construite aux alentours du IIIe siècle. Mise au jour en 1959, elle fait immédiatement penser au Bikini, qui commençait alors tout juste à être considéré comme une tenue de bain acceptable (et un signe de modernité) dans la plupart des pays. Les femmes représentées sur la fresque ne sont pas à la plage, elle pratiquent des exercices physiques.

Comme bien des injonctions religieuses, les vêtements couvrants peuvent avoir une origine pragmatique. Dans toutes les campagnes du monde, les femmes se protègent les cheveux, généralement avec un fichu. Peut-être se protègent-elles du regard masculin (le cheveu est bel et bien un caractère sexuel secondaire et tertiaire7, et donc un “appât”, comme on dit — quel vilain mot, si on y songe), mais elles se protègent avant tout de la poussière des champs et de l’agression du soleil. Dans de nombreuses cultures, on utilise des coiffes traditionnelles pour signaler les âges et le statut marital des femmes. Enfin, avant la très récente (et pas forcément durable, depuis qu’on en constate les effets secondaires) mode du bronzage, la séduction féminine passait par la pâleur de la peau : quelle que soit la latitude où elles vivent, entre le début de leur adolescence et l’âge de la ménopause, les femmes sont plus pâles (en fait, plus vertes) que les hommes du même âge qui partagent leur patrimoine génétique, dont la peau a une teinte plus caramel. Ce dimorphisme connaît son pic vers l’âge de vingt ans. Il est dû aux différences hormonales et constitue donc un caractère sexuel et un indicateur de fertilité. Un autre caractère sexuel qui distingue hommes et femmes est le contraste : les sourcils, les yeux, la bouche des femmes sont plus marqués que ceux des hommes. Même si la mélanine (le bronzage) n’a aucun rapport, on peut supposer qu’empêcher l’exposition solaire des femmes, et particulièrement de leur visage, est un moyen artificiel (parmi d’autres, comme le maquillage) pour leur donner une apparence plus juvénile.
Aujourd’hui, enfin, nous commençons à être vraiment conscients que le soleil n’est pas toujours notre ami. L’injonction au bikini, c’est aussi l’obligation d’utiliser en permanence de la crème solaire protectrice. Aheda Zanetti, l’inventeuse du vêtement, estime qu’entre 35 et 45% de ses clientes ne sont pas musulmanes et sont juste soucieuses de la santé de leur peau.

Chez Plantu, les musulmans sont presque aussi antipathiques que des syndicalistes CGT, c'est dire si les déteste !

Chez Plantu, les hommes musulmans sont souvent presque aussi antipathiques que des syndicalistes CGT, une de ses bêtes noires. Les femmes, elles, sont généralement présentées comme des victimes. Plantu n’est pas un éditorialiste avec un propos construit et un projet politique, ce n’est pas non plus un dessinateur d’humour (je ne me souviens pas avoir souvent ri), et j’ai même du mal à voir un lui un dessinateur tout court. Il est en revanche l’expression d’un certain air du temps. Avec ses yeux doux et son trait mou, on supposera qu’il n’est pas méchant, et au moins a-t-il le bon goût de ne pas être trop univoque dans ses représentations — je ne les ai pas reproduits ici mais il y a aussi des dessins où Plantu s’en prend à la polémique sur le burkini plus qu’aux femmes qui le portent. En tant que propagandiste, il n’impose pas sa vision du monde au Monde : c’est parce que son opinion suit (et avec sincérité bien sûr, sinon ça ne marche pas) le courant dominant qu’elle peut être publiée en première page du Quotidien-de-référence-paraissant-le-soir. C’est pourquoi il est très important qu’il s’exprime. Au delà du simple principe de liberté d’expression, Plantu est un indice précieux pour savoir ce que, à un instant donné, une majorité de gens pense, ou en tout cas, est capable de recevoir. C’est là son vrai talent, à mon sens, et de ce point de vue il n’a aucun égal.

Les gens qui défendent le droit à porter le burkini aujourd’hui au nom de la liberté ont raison. Mais s’ils ne sont pas capables de défendre aussi bien le droit à ne pas le porter, le droit à porter n’importe quel autre vêtement, alors ils sont bien hypocrites dans leur utilisation du concept de liberté.
Il convient d’être méfiants à l’endroit des religieux, car on sait que les religions ont une fâcheuse tendance à ne respecter la liberté de conscience, de parole et d’action des gens que tant qu’elles n’ont pas le pouvoir, et il existe d’innombrables exemples de l’ignominie des régimes où la religion dispose d’un grand pouvoir, et a fortiori, des régimes théocratiques ou justifiant un pouvoir temporel par une autorité spirituelle. Les religions ne sont sympathique que lorsqu’elles sont tenues en laisse et ne se mêlent pas de pouvoir.

Tends l'autre joue

Toute la classe politique a quelque chose à dire sur le Burkini, mais on attend toujours des réactions à l’agression d’un passant par un barbu patibulaire qui prie dans la rue (pourquoi Dieu veut-il qu’on s’agenouille, se prosterne, baisse la tête, s’il est si grand, au fait ?) et se prétend “soldat du Christ” — c’est à dire qui affirme suivre les pas d’un homme qui proposait de répondre à la violence par l’amour, si mes souvenirs du catéchisme sont encore bons. Le passant (dont on a du mal à croire que la peau noire ne soit pas liée au traitement subi) aurait “provoqué” ces bons chrétiens en diffusant de la “musique anarchiste” (le temps des cerises ?) sur son portable et en n’ayant pas répondu aux sommations… Mais tout ça se passe assez vite et en tendant l’oreille, on ne perçoit ni chanson communarde, ni discussion : c’est une agression et rien d’autre, j’espère qu’elle aura les suites judiciaires qu’elle mérite.
C’est le genre de scène qui me conforte dans l’idée que la religion n’a rien à voir avec la foi. Ici, il est juste question d’affirmer sa présence, sa capacité à la violence et, si on se fie aux commentaires, à prendre une revanche.

À présent, concluons.
Je n’ai pas de sympathie personnelle pour ce que symbolisent les vêtements halal : le devoir pour les femmes de se cacher pour ne pas être coupables d’attirer les regards concupiscents d’hommes dont on n’attend pas de savoir, eux, se tenir en société ; les provocations régulières orchestrées pour faire débat et forcer chacun à se positionner “pour” ou “contre” ; le chantage exercé envers certaines femmes qui doivent revêtir l’habit sous peine d’être mises au ban de leur quartier8. Tout ça est pénible.
Mais il y a en fait sur cette Terre des milliers de choses, de pratiques, de lubies, pour lesquelles je n’ai pas de sympathie. Il est heureux pour tout le monde que je ne dispose pas du pouvoir de les interdire. Et du reste, qui a dit qu’on devait interdire ce qu’on ne soutient pas, ou que ne pas interdire quelque chose revient à le soutenir ? J’ai l’impression que nous vivons une dérive inquiétante sur ce plan : de tous bord, les gens réclament avec une déconcertante facilité qu’on censure ce qui les dérange, ils ne veulent plus discuter ou comprendre, ils veulent que ce qui leur déplaît disparaisse de leur vue ou disparaisse tout court. Je soupçonne le phénomène d’être une réponse au caractère oppressant et angoissant de notre monde d’information, avec ses sujets montés en épingle et tournant en boucle jusqu’à la nausée9.
Les femmes qui portent des vêtements religieux ont des raisons diverses de le faire10. Une de ces raisons est sans doute le fait que cela fait réagir, que cela ne rend pas indifférent. C’est à l’évidence une manière de s’imposer dans l’espace public, de faire la démonstration de sa présence. Et alors ?

Les musulmans se sentent souvent victimes d’injustice et d’iniquité. La République ne peut que conforter ce sentiment si elle invente des lois qui les visent spécifiquement, et ne fait qu’insulter l’intelligence de tous si elle fait semblant qu’il s’agit de lois générales.
Le djihadisme essaie d’imposer l’idée que l’Islam est à jamais incompatible avec le monde occidental moderne. Ceux qui refusent la moindre once de visibilité des musulmans dans l’espace public, qui ne veulent pas savoir que plusieurs millions de français sont musulmans, ne disent pas autre chose et sont les alliés objectifs de ce qu’ils prétendent combattre.

  1. Le burkini n’a rien à voir avec la burqa afghane, et n’est sans doute pas un vêtement particulièrement promu par l’Islam wahhabite, puisqu’en Arabie saoudite, les femmes n’ont de toute façon pas le droit de se baigner du tout. Le burkini a été inventé en Australie, avec le soutien du grand mufti local. Dans certains pays musulmans, il est considéré comme indécent, car trop moulant et mettant les formes féminines en valeur. Dans d’autres endroits, comme dans certaines piscines marocaines, le vêtement est vu d’un mauvais œil pour des raisons d’hygiène. Le nom “burkini” contracte “burqa” et “bikini”, mais la tenue n’est ni un bikini ni une burka.
    Hors de l’Islam, elle semble avoir du succès auprès des juives israéliennes ultra-orthodoxe, et auprès de femmes qui veulent protéger leur peau. J’ignore si on l’emploie en Chine (où de nombreuses femmes se couvrent pour échapper au soleil, notamment avec des masques étranges qui rappellent celui du Fantômas des années 1960, les “facekini”), mais l’immense supermarché en ligne Aliexpress, qui appartient au groupe chinois Alibaba, en propose des modèles. []
  2. J’étais contre, pour ma part, je jugeais le projet stigmatisant envers la communauté musulmane. []
  3. cf. les 20 000 photographies d’identité réalisées par Marc Garanger. []
  4. Exemples : Fatiah Boudjahlat, Fatiah DaoudiAalam Wassef, Waleed Al-Husseini… Mais je pense aussi à des amis ou à des connaissances. []
  5. Ma théorie personnelle est que la croyance en Dieu n’est pas vraiment sincère. Les gens aiment croire en leur croyance, avant tout, et croire en Dieu est surtout une manière de placer ses actions sous une autorité imaginaire. Je ne développerai pas ça ici. []
  6. Il me semble que les motivations des femmes musulmanes sont forcément séculaires, car cette religion laisse à la gent féminine assez peu d’espoir d’une existence intéressante après la mort. Si les femmes seront majoritaires au paradis, c’est uniquement grâce aux houris – des vierges divines sans rapport avec les femmes terrestres – fournies aux hommes méritants (deux minimum, et jusqu’à soixante-douze pour les martyrs). Les femmes terrestres iront pour la plupart en enfer, punies de leur ingratitude vis à vis de leur époux : « Allah m’a montré l’enfer et j’ai vu que la majorité de ses habitants était des femmes, car elles renient » – « Car elles renient Allah ? » – « Car elles renient les bienfaits de leurs époux et les faveurs qu’ils leur font. Tu peux être bienfaisant envers une femme toute ta vie. Il suffit que tu la contraries une fois pour qu’elle dise « Tu n’as jamais été bienfaisant envers moi » (Al-Bukhari). Quand aux rares élues à être sauvées (aussi rares que des corbeaux blancs, dit le prophète), le paradis qui leur est promis est un peu plat, leurs efforts ne semblant être récompensés que par le droit de continuer à être des épouses dévouées : « Si la femme entre au Paradis, Allah lui rendra sa jeunesse et sa virginité.» (Sulayman al-Kharashi). « Leur amour est canalisé sur leur mari, elles ne voient personne d’autre que lui. » (Ibn Qayyim al-Jawziyya). []
  7. On m’a fait remarquer que le cheveu n’était ni un caractère sexuel secondaire ni un caractère sexuel tertiaire. Il me semble pourtant possible de dire les deux. Les caractères sexuels secondaires sont des éléments qui différencient les sexes mais ne sont pas directement liés à la reproduction, comme la forme du crâne, ou la localisation des graisses. Les caractères sexuels tertiaires (notion désuète, semble-t-il), sont des accessoires qui ne font pas partie du corps mais mettent en valeur des caractères sexuels secondaires, et/ou constituent des codes culturels de différenciation sexuelle — en France, les hommes ne portent pas (ou pas dans n’importe quel contexte et sans conséquences) de robes à fleurs ou d’escarpins, par exemple. La grande différence entre le hommes et les femmes du point de vue capillaire est la manière dont les uns et les autres se dégarnissent : une perte de volume chez les femmes, la disparition de zones entières chez les hommes (en fonction de prédisposition génétiques mais aussi à cause de la testostérone qui, en accélérant la pousse, accélère aussi  le moment où les cheveux cessent de repousser). Enfin, il existe dans de nombreuses cultures des coupes de cheveux spécifiquement masculines et d’autres spécifiquement féminines, c’est ce qui me fait parler de caractères sexuels tertiaires. []
  8. un récent article de Nice Matin raconte l’histoire d’une dénommée Samira, qui envisage de prendre sa carte du Front National, persuadée que ce parti pourra la défendre de son propre frère et des amis de ce dernier, qui lui imposent le port du voile car ils sont persuadés que se promener tête nue, pour une femme, est déshonorant pour la famille et le quartier. J’ignore si cette jeune femme est une invention de journaliste, mais j’ai peur que ce genre de situation existe véritablement. []
  9. Je suis conscient que je participe au problème en écrivant cet article qui ne fait qu’ajouter une opinion au corpus de bavardages sur le sujet, mais comment faire autrement ? C’est ça, ou bien m’occuper de mon potager, mais pendant mon service on m’a appris à taper sur un clavier, pas à faire pousser des tomates ! []
  10. Lire Des voix derrière le voile, une enquête de Faïza Zerouala aux éditions Premier Parallèle, qui donne la parole à des femmes concernées. []

La guerre, la bière

N’allez pas croire que ce soit facile ou agréable d’être le grognon de service qui n’aime pas le foot, qui ne peut pas s’empêcher d’être irrité par l’ambiance chaque fois qu’il y a une compétition, et qui ne peut pas s’empêcher de faire connaître son irritation à ceux qui prennent plaisir au spectacle. Le pire, dans ce rôle de rabat-joie, c’est qu’il n’est pas bien original, on n’est jamais vraiment le grognon, on est juste un grognon parmi d’autres : nous sommes nombreux, impossible de jouir de l’orgueilleux plaisir d’être seuls contre l’espèce entière1.
Nous sommes nombreux, mais apparemment pas majoritaires.

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Gare Saint-Lazare, je me sens nargué par un calicot géant, sans intérêt visuel ni informationnel particulier. Combien ça coûte à faire ? Six cent, mille euros2 ? Plus ? Combien la SNCF en a réalisé ? J’imagine que l’impact sur le prix de mes billets de train est négligeable.
Lundi à l’aube, au dessus des écrans qui signalent les trains en partance et à l’arrivée, un troisième écran informe les gens qui ont de bons yeux de la composition de l’équipe de je ne sais quel pays. Soyons honnête : habituellement ces écrans diffusent des animations pictographiques sans intérêt qui expliquent qu’il ne faut pas jeter ses ordures ailleurs que dans des poubelles, car il reste des cochons qui ne savent pas ça en 2016.

Cet après-midi, je devais me rendre à l’Université Paris 8. À Saint-Denis. La ville du Stade de France. Cette université doit quelque chose au football : pour que la ville ne semble pas trop pouacre aux caméras du monde entier lors de la coupe du monde de 1998, des efforts avaient été faits pour l’université, qui s’est vue offrir une station de métro rien que pour elle, de nouveaux bâtiments et la rénovation des anciens. L’Euro ne doit pas être assez important pour justifier ce genre de dépenses, rien n’a été arrangé dans nos bâtiments cette fois-ci.

ostrich

Dans le métro, de joyeux autrichiens chantaient bruyamment tout du long. Une fois sur deux, ils chantaient en allemand sur l’air de O When the saints, et l’autre fois, c’étaient des airs de leurs pays, qui, comme le chantait Claude François en parlant de la musique disco, “résonnent comme des bruits de combat”3. Deux blondes avenantes — une fille et sa mère supposè-je — avaient un drapeau dessiné sur les joues, mais sauf elles, il n’y avait là que des hommes, tous plutôt grands, dont un sur deux avait une bière à la main. Tout le monde avait le maillot de son pays avec écrit au dos “Österreich” ou bien des patronymes soit germanoïde, soit slaves, terminés en “vić”. Au début du quai, station saint-Lazare, j’avais remarqué une famille de islandais : le papa, la maman, le fils et la fille, timidement regroupés, avec leur drapeau peint sur les joues.
Arrivé à Saint-Denis-Porte-de-Paris, où se trouve le Stade de France, j’étais soulagé, ces gens allaient quitter la rame sans m’avoir accidentellement renversé de la bière.
Mais non, malgré mes grands gestes et mes “stadium ! out ! raus ! schnell !” bienveillants, les maillots coquelicot orangé sont restés une station de plus, m’expliquant devoir rejoindre leur point de ralliement. La rame s’est vidée d’un coup, gardant tout de même en souvenir des canettes et des bouteilles vides coincées dans les strapontins, abandonnées sur les sièges ou au sol. Car en 2016 il reste des cochons qui ne savent pas qu’on ne doit pas jeter ses ordures ailleurs que dans des poubelles.
Une collègue a eu une expérience similaire un jour de match avec la Russie, et apparemment, j’ai plutôt eu de la chance avec mes autrichiens — braillards, encombrants, agités, mais bon-enfant –, même si leurs chants ne m’ont pas vraiment rappelé qu’ils viennent du même pays que Mozart, Haydn, Beethoven, Mahler, et Kruder und Dorfmeister.

ordure

Voilà, je me suis encore plaint, je ne peux pas m’en empêcher. Ce ne sont pas vraiment les supporteurs joyeux ni bien entendu le sport qui m’embêtent. Ce sont tous ces drapeaux, ces fiertés patriotiques, ce besoin de se sentir humilié ou humiliant, ennemi, vainqueur.
Certains disent que cela supplée aux guerres, que ça répond pacifiquement à un besoin viscéral de compétition. Je crois le contraire, je crois que c’est un entrainement. Les pays en guerre jouent aussi au football. Le jour sans doute pas si éloigné où la France accueillera à nouveau une vraie guerre-qui-tue à domicile (ces dernières décennies, nous avons pris l’habitude de faire la guerre ailleurs que chez nous), je pourrai dire “ah, vous voyez, j’avais raison !”, mais ça ne sera pas d’une grande consolation.
Bon, ça va, j’ai râlé, je suis calmé, maintenant. Vous pouvez rallumer le match.

  1. Tout a commencé à l’école primaire. Tout le monde semblait avoir cette passion, connaître les noms des joueurs, trouver tout ça très important. J’ai tenté de m’intéresser à plusieurs reprises, mais même sans parler de la frénésie des supporteurs, qui m’effraie, je trouve le jeu lui-même interminable, il ne se passe jamais rien : les mecs courent dans un sens, reviennent de l’autre, repartent, ils abîment le gazon en tournant en rond dans quelques hectares et en crachant tout le temps, tu parles d’une affaire ! Et de temps en temps, quand on tourne la tête pour faire autre chose, la télé se met à beugler “buuuut”, et on apprend qu’on a raté le seul moment où il s’est passé quelque chose. []
  2. J’ai appris cette semaine que la compétition nommée “euro” n’a aucun rapport avec l’Union Européenne, ni même avec le continent européen, puisqu’Israël, le Kazakhstan ou l’Azerbaïdjan pourraient y participer.
    Je suppose que si ça s’appelle “euro”, c’est donc surtout parce que ça coûte beaucoup d’euros. []
  3. Quand on me parle de magnolias,
    Quand j’entends ces musiques nouvelles
    Qui resonnent comme des bruits de combat.
    Non, je ne sais plus comment faire. []

Le corps puéril

Hier, passant dans le métro, j’ai pris une photographie de cette publicité, car elle m’a surpris, un peu choqué, à cause du décalage que j’y perçois entre le visage du mannequin et son corps. Un visage certes jeune, mais tout de même adulte, plaqué sur un corps de pré-adolescente. Ce n’est bien sûr pas rare, peut-être même est-ce la norme, mais le message, “Joyeuse fête des mères”, augmente mon trouble : est-ce que la personne représentée est censée être une mère, ou bien sa fille, ou les deux ? Quelque chose ne colle pas. La marque produit des vêtements pour femmes, hommes et filles, mais c’est bien de la collection pour femmes adultes qu’est issu la tenue portée par ce mannequin.
Le cliché est peut-être pris en légère contre-plongée, et ma photographie de cette photographie l’est légèrement aussi, mais ça ne suffit pas à expliquer que je ressente l’effet comme véritablement dérageant, aux limites de l’Uncanny valley :

le_corps_pueril

Ce qui me frappe tout de suite, c’est que cette jeune femme n’a pas de bassin, pas de hanches. Il existe bien sûr d’innombrables morphologies, je connais des femmes qui se désolent de ne pas avoir de “formes”, d’autres qui croient qu’elles en ont trop, et je ne voudrais pas que l’on pense que je veux, à mon tour, me poser en juge de ce qui doit être le corps idéal pour une femme. Au contraire, je pense qu’il existe mille et une voies à la beauté, jusqu’à la monstruosité, pourquoi pas. Mais ici, entre le choix du mannequin, le choix de la photographie, les modifications amenées par la personne qui s’est chargée de la retouche, le résultat qui m’apparaît est que cette femme n’a pas un corps d’adulte1, et évoque difficilement une mère2. L’importante taille de la tête, rapportée au reste du corps, est une autre caractéristique du corps puéril.

Partant de l’idée que ce genre d’image s’adresse d’abord aux femmes3, je vois ici un refus de vieillir, une nostalgie d’un âge très spécifique de la vie de toute femme : la pré-adolescence, c’est à dire l’époque de la vie qui précède l’âge où les problèmes commencent. Une pré-adolescente ne fait — sauf anomalie de comportement réprouvée par l’ensemble de la société autant que par loi —, pas l’objet de concupiscence. Elle n’est pas une femme, elle est une fille, souvent d’une taille égale ou supérieure à celle des garçons, lesquels, puisque leur puberté est en moyenne plus tardive4, constituent nettement moins une menace, d’autant qu’ils s’avèrent à cet âge plus fréquentables et plus intelligents que deux ou trois ans plus tard. La pré-puberté, chez les jeunes filles, est un âge d’indépendance intellectuelle, et d’un point de vue purement culturel, c’est aussi l’âge de référence des héroïnes de récits d’aventure, je pense par exemple à Fifi Brindacier, à Claude/George dans le Club des cinq, ou encore à Fantômette. Un âge où le corps vit sans être une source d’embarras, un âge de liberté physique.
Je vois d’autres indices de ce même refus d’entrer dans l’âge de la femme, comme la hantise du poil pubien5, la chirurgie esthétique du nez (le nez adulte est plus saillant), et sans doute bien d’autres éléments physiologiques, psychologiques, éthologiques ou culturels, peut-être jusqu’à l’anorexie.

Certains n’ont pas de mots assez durs pour conspuer les femmes qui cachent sciemment leur féminité sous les habits “modestes” liés à la tradition islamique6 ou à sa ré-invention contemporaine. Mais ne pourrait-on pas se demander si la disparition de la féminité par une adulation du corps enfantin et l’occultation du corps par le vêtement ne constituent pas deux réponses différentes à un même problème de statut des femmes ?

  1. En allant voir la production de la marque Molly Bracken sur son site Internet, il me semble que la cible marketing de référence de la marque est plutôt les femmes d’une vingtaine d’années, dans une humeur un peu classique et romantique, peut-être. La morphologie de ce mannequin n’est pas représentative des autres photographies du catalogue. []
  2. J’ai eu envie de parler de ça après avoir lu Ma vérité toute nue, un texte terrible où une femme entre deux âges — mais collant apparemment aux canons de beauté et de santé actuels — se voit insultée par “un homme intéressant, un vrai gentleman, et très intelligent” à peine plus jeune avec qui elle entretenait une liaison affective, qui accepte d’avoir des rapports intimes avec elle à condition de ne pas voir son corps trop âgé qui le dégoûte. []
  3. Pour indice, ce ne sont pas des morphologies de ce genre que l’on voit dans les photographies érotiques destinées au public masculin, et c’est heureux. []
  4. Comme la ménopause, qui ne concerne en dehors de nous que les orques, la violente poussée de croissance liée à la puberté est une singularité de l’espèce humaine. Son fonctionnement dépend beaucoup des conditions environnementales — la courbe de croissance varie selon les endroits, le cas le plus impressionnant étant celui des pygmées, dont la croissance atypique du corps est adapté à la vie dans la forêt équatoriale. []
  5. Que l’on a tendance à imputer à l’influence de la pornographie, certes, mais il n’en reste pas moins que l’apparition du pubis chez les humains des deux sexes signe la sortir de l’enfance et que ça n’est donc pas un signe anodin.
    La situation se complique évidemment si on prend en compte la tendance contraire à une sur-sexualisation du corps par le maquillage et le vêtement, par l’augmentation artificielle de la taille de la poitrine ou des lèvres (dont le gonflement est un indicateur de fertilité), ou à l’inverse, la prévalence du tabagisme chez les femmes, qui permet artificiellement de se donner une voix plus grave et donc plus masculine. []
  6. Citons par exemple Laurence Rossignol : «la dissimulation du corps des femmes est porteuse de régression pour les femmes». []

Traités de kouffars

Encore une semaine bien remplie de vide, avec la polémique sur le concert de “black M”1 à Verdun, avec le retour de la polémique sur Sexion d’assaut2, et bien entendu, avec la polémique sur la polémique. Pour ma part, considérant que la bataille de Verdun est un des plus abominables sommets de la pathétique absurdité humaine, il me semble que convoquer des rappeurs médiocres, à la mentalité merdique mais au grand succès public constitue un hommage tout à fait pertinent. Mais je ne suis pas prêt à me battre pour défendre cette conviction, je dois admettre que je m’en fiche un peu3.
Ce qui m’a intéressé en revanche c’est l’irruption du mot “kouffars” (parfois orhographié avec un “c”, et avec un nombre variable de “f”). En auditrice attentive du groupe Sexion d’assault, Marion Maréchal Le Pen a remarqué ce mot et explique son sens dans le communiqué officiel qu’elle a publié pour protester contre le concert programmé à Verdun :

(…) Dans la chanson « Désolé », ce même « Black M » qualifie la France de « pays de kouffars », terme très péjoratif signifiant « mécréant », utilisé dans la propagande anti-occidentale de Daesh.

Kouffar est effectivement le pluriel de Kâfir, qui signifie “mécréant”, “infidèle”, et qui décrit de manière péjorative (mais pas spécialement par Daesh) les non-musulmans, du point de vue des musulmans. C’est un mot plus dépréciatif que “goy” pour les juifs, je pense, car il ne décrit pas une simple altérité, mais confère un statut d’ennemi à celui qui se voit qualifier ainsi. Le kâfir n’est pas seulement l’autre, c’est aussi souvent celui qui choisit sciemment de rester dans l’erreur4. Le mot aurait donné son nom au cafard. Je suis étonné qu’un tel substantif soit utilisé de manière péjorative par un groupe dont la plupart des membres ont des parents originaires d’Afrique subsaharienne, car pendant des siècles, le mot kâfir a aussi servi à décrire les noirs.

Scène de marché aux esclaves, dans le manuscrit illustré Harîrî Schefer, XIIIe siècle

Scène de marché aux esclaves, dans le manuscrit illustré Harîrî Schefer, XIIIe siècle

Entendons-nous : l’Islam, et c’est d’une modernité époustouflante, a fermement théorisé l’anti-racisme, par des sourates très claires sur la diversité de l’apparence des humains, ainsi qu’avec l’histoire du premier muezzin, Bilal, esclave affranchi, choyé et défendu par le prophète pour qui ce qui doit primer n’est pas la couleur de la peau d’une personne, mais la sincérité et l’étendue de sa piété5. C’est malheureusement pourtant aussi en se servant de la religion qu’a été théorisée la traite négrière par les Arabes, entre le VIIIe et le XXe siècle6, qui a entraîné la déportation de dix à quinze millions d’Africains subsahariens, et inspiré la création du système de traite raciste initié à la Renaissance par les pays européens. Une raison invoquée par les esclavagistes arabes pour légitimer leur commerce des noirs a été le fait que ces derniers sont, selon la tradition, les descendants de Cham, le fils maudit par Noé/Nouh7, ce qui leur conférait une infériorité fondamentale et justifiait qu’ils soient ainsi privés de liberté. Dès le début de la traite arabe, le mot “abid” (esclave) est d’ailleurs devenu synonyme de “noir”.
La seconde excuse donnée à la traite négrière était que les noirs étaient des mécréants, des Kouffars. On trouve une trace de ce fait dans un mot qui est encore utilisé aujourd’hui dans le Sud et dans l’Est de l’Afrique : cafre/caf à La Réunion, ou Kaffer/kaffir en Afrique du Sud, où le mot est équivalent au nigger des américain et peut, de la même manière d’ailleurs, être repris à leur compte par les intéressés.

Moralité : euh…

  1. Le pseudonyme complet de Black M est Black Mesrimes, où “Mesrimes” est un jeu de mot entre “mes rimes” et le nom de Jacques Mesrine, formé au meurtre par l’armée française lors de la guerre d’Algérie (et médaillé pour avoir, plus souvent qu’à son tour, été chargé de l’exécution sommaire de prisonniers algériens) et incompréhensiblement adulé pour son œuvre de braqueur ensuite. []
  2. Sexion d’assaut est le Groupe de rap favori de Marion Maréchal Le Pen, bien qu’elle ait pris position contre le concert de Black M à Verdun. Le nom n’est pourtant pas un hommage aux Sturmabteilung (la section d’assaut d’Ernst Röhm, “purgée” par les nazis qu’ils avaient amené au pouvoir lors de la “Nuit des longs couteaux”, au prétexte notamment de l’homosexualité de Röhm), mais a vraisemblablement été choisi car il contient le mot “sex”. Au moins deux des anciens membres de ce groupe (Maître Gims et Black M) sont désormais célèbres pour avoir démontré que le rap était soluble dans la variété et sont les Frédéric François et les François Valéry d’aujourd’hui. Ils confirment aussi le caractère fondamentalement réactionnaire d’une bonne partie du hip hop mainstream, avec leur sexisme assumé et leur homophobie viscérale. Notons cependant que sur ce dernier point, ces chansonniers ont décidé de se taire, par pragmatisme hypocrite : “on nous a fait beaucoup de réflexions et on s’est dit qu’il était mieux de ne plus trop en parler parce que ça pouvait nous porter préjudice (…) On ne peut pas se permettre de dire ouvertement que pour nous, le fait d’être homosexuel est une déviance intolérable”. Je ne comprends pas toujours les paroles de leurs chansons, mais elles ne sont pas toujours bienveillantes, effectivement. Je cite : “j’crois qu’il est grand temps que les pédés périssent / Coupe leur pénis / Laisse-les morts, retrouvés sur le périphérique” (On t’a humilié, 2010). []
  3. Notons que Robert Ménard, maire de Béziers, s’est félicité de l’abandon du projet de concert en ces termes :
    Concert #BlackM à #Verdun annulé! L’union sacrée en 2016, comme en 14-18, ça paye !. Or l’union sacrée en France et son équivalent allemand le Burgfrieden décrivent le renoncement au pacifisme, et le début d’une guerre qui a fait vingt millions de morts quoique personne n’ait, à ce jour, réussi à expliquer de manière satisfaisante ce qui a pu la justifier. La référence est passablement consternante. []
  4. Dans l’interview où ils s’exprimaient sur l’homophobie, les membres de Sexion d’assaut avaient aussi fait part de leur vision de la religion : “Pareil pour les autres religions, on ne les attaque pas parce qu’on respecte quand même un minimum les autres et qu’on ne peut pas les forcer à être dans le vrai et musulmans comme nous”. Ils sont tolérants, parce qu’ils n’attaquent pas ceux qui, contrairement à eux, ignorent l’unique vérité. []
  5. Et même, le prophète n’hésite pas à dire qu’un esclave noir peut commander à des musulmans, comme dans ce hadith tenu pour authentique et issu du recueil de Boukhârî : “Écoutez et obéissez, même si on désigne pour vous commander un esclave abyssin, dont la tête ressemble à un raisin sec”. []
  6. Voire même le XXIe siècle, puisque des formes plus ou moins directes d’esclavage persistent en Mauritanie, au Soudan, mais aussi dans plusieurs monarchies du Golfe. []
  7. Cham a été maudit par Noé pour avoir vu son antipathique imbécile de père nu dans un fossé, complètement saoul. Notons que Cham est censé être l’ancêtre de tous les noirs, mais qu’il est aussi le père de Canaan, et donc l’ancêtre mythologique des cananéens, c’est à dire aujourd’hui, des Palestiniens.
    Une anecdote pour finir : j’ai raconté cette histoire sur France 24, RFI et la Chaîne Histoire. Chaque fois, la séquence a été coupée au montage : apparemment, la traite arabe ou la critique du patriarche-à-l-arche sont des sujets médiatiquement tabous. []

Que fait la police ?

“On ne frappe pas une fille, même avec une fleur”, disait souvent un instituteur que j’ai connu1. La formule m’a marqué. Alors c’est peut-être paternaliste ou que sais-je, mais quand je vois des policiers baraqués cagoulés, casqués, masqués, donner un lâche coup de matraque dans le dos d’une jeune femme qui doit peser quarante kilos2, cette phrase me revient instantanément, accompagnée par une envahissante bouffée d’adrénaline qui me fait éprouver, pendant quelques instants, une haine viscérale et profonde envers l’auteur du coup, mais aussi envers l’État qui laisse faire et montre par ce silence l’étendue de son mépris pour les citoyens qui, nous dit-on à l’école, constituent une nation, et que la police est réputée protéger.

...

En haut à gauche, une photographie publiée par l’artiste Michel Blazy, prise par son fils, qui montre les jambes d’une étudiante des Beaux-Arts après sa confrontation avec la police. À côté, l’image n’est pas claire, mais il s’agit d’un photogramme extrait d’une vidéo du Parisien, où on voit distinctement un policier frapper deux jeunes femmes sans casque qui s’enfuient. En dessous à gauche, un visuel produit par des féministes de Nantes qui protestent contre la violence gratuite, ciblée et accompagnée d’insultes sexistes qui s’est abattue sur l’une d’entre elles pendant une manifestation, le 28 avril. Enfin en bas à droite, une étudiante de Nanterre qui porte plainte contre la police à qui elle reproche de lui avoir fracturé le bras.

Quand je vois une personne, casseur, manifestant ou passant, peu importe, qui reçoit un coup gratuit de la part d’un membre des forces de l’ordre3 alors qu’il se trouve menotté, inoffensif et impuissant à répondre, je ressens une vraie rage aussi. Quand je vois que l’homme qui frappe se trouve parmi quarante policiers dont pas un n’a l’idée de refréner l’accès de violence brute de son collègue, j’ai bien peur d’admettre que ces gens ne comprennent pas le sens de leur propre métier.

On me fait remarquer ailleurs que je me suis montré moins sensible aux violences subies par les imbéciles de la “manif pour tous”, qui eux aussi se plaignaient de la brutalité des policiers.
Je bats ma coulpe, je ne m’identifie pas spécialement à eux et je ne suis proche de personne qui appartienne à ce mouvement, peut-être que leur sort m’a échappé, alors qu’en théorie, quelles que soient les idées défendues, je ne pense pas qu’un pays où on frappe impunément des gens qui protestent mérite le nom de Démocratie. Et je ne pense pas qu’une police qui offre leur baptême du gaz lacrymogène à des enfants soit vraiment là pour protéger les contribuables qui paient son salaire.

On se comprend

On se comprend ?

Bien sûr, je vois de l’autre côté les clowns masqués qui agitent des fumigènes et lancent des projectiles divers pour jouer à la guerre, et qui semblent réclamer l’affrontement (et la fessée ?), enfin qui semblent presque avoir envie de vivre dans une dictature pour le simple plaisir d’avoir un ennemi à combattre, une cause à défendre, pour être des héros et des résistants.
Bien sûr, les policiers sont épuisés, mal formés à leur mission ou à leur matériel, visiblement aussi mal encadrés et mal employés par leur ministère de tutelle. On comprendra sans peine qu’ils soient las de la détestation que leur simple existence inspire à beaucoup de français (mais bon, ils ne font pas tout pour se faire apprécier), et on comprend bien sûr qu’ils n’aiment pas recevoir des pavés en pleine figure.

J’avoue alors que je suis un peu décontenancé lorsque je vois des policiers en civil déguisés en activistes qui provoquent les affrontements et font sciemment monter le niveau général de violence, alors qu’ils sont les premiers à se plaindre de cette progression. Les preuves s’accumulent (merci à nouveau à la photographie numérique, merci aux médias personnels), mais Bernard Cazeneuve ne réagit pas, il ne fait même pas mine de croire que les policiers déguisés en casseurs sont des casseurs déguisés en policiers déguisés en casseurs, non, il ne répond à personne sur ce point4.

casseurs

…mais ça explique pourquoi ils s’en prennent plus volontiers aux gens sans casques, sans masque, aux étudiants maigrichons : c’est le seul moyen d’être sûr de ne pas faire du mal à des collègues accidentellement.

Quand on me disait que les attentats et l’état d’urgence allaient permettre au gouvernement actuel de se montrer autoritaire, voire totalitaire, je riais : “on n’est pas sous Pinochet, quand même”. Mais je ris moins à présent. Ni Pinochet, ni l’Arabie saoudite, ni la Chine, ni la Russie, ni Erdogan, certes, mais sur une très mauvaise pente, sans aucun doute.

  1. Monsieur Delqué, à l’école Maurice Berteaux à Cormeilles-en-Parisis, dans le Val-d’Oise. La phrase sans doute une citation de Jules Michelet : «Ne frappez pas une femme, eut-elle fait cent fautes, pas même avec une fleur» (L’Amour, 1858). []
  2. Merci Youtube, merci Périscope, merci Instagram, Twitter, Facebook, qui nous permettent de voir toutes ces images qui ne semblent pas tellement intéresser les chaines de télévision, qui se bornent à opposer méchants casseurs, et policiers qui font ce qu’ils peuvent pour protéger les gentils mais irresponsables manifestants. On se félicitera en revanche que des médias (ou en tout cas leur service Internet) qui n’ont pas la réputation d’être infiltrés par des anarchistes, comme Le Parisien ou Le Monde, évoquent ces violences qui, à eux aussi, semblent nouvelles. []
  3. En me relisant, je constate que je n’avais pas écrit “un membre des forces de l’ordre”, mais “un membre de l’ordre”. J’ai peur que ce lapsus ait un sens profond. []
  4. Je n’avais que peu d’avis sur Bernard “gazeneuve” Cazeneuve, mais j’ai été choqué de son obscénité en le voyant à la télévision annoncer qu’il lançait une enquête pour établir les conditions dans lesquelles un étudiant rennais a été éborgné par un tir de flashball, en parlant comme d’un acte d’autorité, et en même temps d’une trop généreuse faveur qu’il faisait aux manifestants, alors même que c’est le plus évident de ses devoirs dans sa position. Et comme si cela ne suffisait pas, il a profité de son discours pour sommer les organisateurs des manifestations de “condamner les casseurs” avec autant de “fermeté” qu’il a lui-même lancé la timide enquête qui n’aboutira, parions-le dès à présent, à aucune remise en question significative. []

La new démocratie

On résumait autrefois la dictature à “Ferme ta gueule !”, et la démocratie à : “Cause toujours !”. Ce système, typique d’un certain esprit franco-français dépassé face aux enjeux de la mondialisation et déconnecté de la réalité du terrain, a connu récemment une réforme, une révolution culturelle, un changement de logiciel. À partir de maintenant, “la dictature”, c’est quand une poignée de morveux crie “fasciste !” à Alain Finkielkraut lorsqu’il s’apprête à quitter la place de la République1.

« la démocratie, c’est le vote », disait Jean-François Copé récemment, qui opposait le vote, fondamentalement démocratique, à l’expression de son opinion sur la place publique, « pathétique » et « choquante » pour les français, notamment «à Meaux » et « en régions »

« la démocratie, c’est le vote », disait Jean-François Copé récemment, qui opposait le vote, fondamentalement démocratique, à l’expression de son opinion sur la place publique, « pathétique » et « choquante » pour les français, notamment «à Meaux » et « en régions »

La démocratie a évolué en profondeur, elle aussi, mais on ne saurait résumer sa philosophie en une phrase. On peut en revanche en donner quelques exemples :

— Organiser un référendum pour consulter le peuple, puis, lorsqu’il s’avère que le résultat du vote n’est pas celui qui était prévu, ne plus en tenir compte. Plus généralement, ne jamais perdre de vue que les promesses n’engagent que ceux qui les croient.
— Afin de réagir aux trop nombreuses affaires qui ébranlent le monde politico-financier, voter une directive pour protéger le secret des affaires. Promettre des lois pour protéger les “lanceurs d’alerte”, mais, dans les faits, traiter ces derniers en criminels de guerre ou en parias.
— Étendre l’empire des moyens de surveillance des particuliers, qu’il convient d’appeler “protection” et non “surveillance”. En effet, ces dispositifs sont dédiés à protéger la classe politique de ce qui lui fait vraiment peur, à savoir les citoyens.
— Ne tirer aucune conséquence des informations gênantes : malgré leurs extravagantes collections de casseroles, les Balkany, Woerth, Dassault, Copé, Sarkozy2 et bien d’autres sont non seulement libres de circuler, mais paradent sans honte sur les plateaux de télévision, encouragés par la fascination malsaine que suscite leur culot. On notera le sens du pardon des Français qui persistent à confier leur voix3 aux gens qui jouent avec leur argent.
— Faire matraquer et gazer des gosses qui manifestent par des policiers qui s’ennuient, couvrir les bavures non-filmées de ces derniers, condamner du bout des lèvres (mais sans conséquences) les bavures filmées et diffusées, laisser des policiers se déguiser en militants anarchistes pour exciter leurs collègues.

…On peut continuer longtemps, mais vous avez compris l’idée : le monde change, il va falloir s’y faire. Retenez-en l’essentiel : insulter Finkielkraut, c’est totalitaire, et gazer des mômes, c’est démocratique. Et si t’es pas content, c’est le même prix, on sait où tu habites et on a le droit de mettre ta ligne sur écoute.

  1. Repeindre des distributeurs de billets d’une banque remarquablement dynamique dans le domaine de la création de sociétés offshore (avec un record de neuf-cent-soixante-dix-neuf sociétés créées à Panama) n’est en revanche pas une menace pour la démocratie : certes, il s’agit d’un refus de libre circulation de l’argent, mais comptez sur la banque concernée pour faire peser le coût du nettoyage à leurs clients — après tout, cette même banque n’a pas eu peur de réclamer quatre milliards d’euros à un de ses anciens employés au motif qu’il avait fait ce qu’on attendait plus ou moins de lui. []
  2. Mitterrand a eu sa pyramide et sa bibliothèque, Chirac, son musée des art premiers. On regrettera que Sarkozy n’ait pas eu le temps de mettre sur place un écomusée de la corruption. []
  3. « Voter, c’est abdiquer ; nommer un ou plusieurs maîtres pour une période courte ou longue, c’est renoncer à sa propre souveraineté. Qu’il devienne monarque absolu, prince constitutionnel ou simplement mandataire muni d’une petite part de royauté, le candidat que vous portez au trône ou au fauteuil sera votre supérieur. Vous nommez des hommes qui sont au-dessus des lois, puisqu’ils se chargent de les rédiger et que leur mission est de vous faire obéir. Voter, c’est être dupe ; c’est croire que des hommes comme vous acquerront soudain, au tintement d’une sonnette, la vertu de tout savoir et de tout comprendre. Vos mandataires ayant à légiférer sur toutes choses, des allumettes aux vaisseaux de guerre, de l’échenillage des arbres à l’extermination des peuplades rouges ou noires, il vous semble que leur intelligence grandisse en raison même de l’immensité de la tâche. L’histoire vous enseigne que le contraire a lieu. Le pouvoir a toujours affolé, le parlotage a toujours abêti. Dans les assemblées souveraines, la médiocrité prévaut fatalement. » (Elisée Reclus, dans Le Révolté, octobre 1885). []