Faut pas prendre les avocats du diable pour des guacamoles au piment

Gérard Filoche a publié hier nuit un visuel complètement ahurissant montrant Emmanuel Macron au dessus d’une globe terrestre, avec un brassard rouge et blanc, à la mode nazie, mais où la svastika est remplacée par le sigle dollar. En dessous est écrit « En marche vers le chaos mondial ». Le tweet était accompagné du commentaire « un sale type, les français vont le savoir tous ensemble bientôt ». Le lien entre Macron, le dollar (nous le croyions europhile !), le nazisme et le chaos mondial est en soi très très très douteux. Mais comme beaucoup j’ai dû me pincer en voyant les autres détails de l’image, en filigrane : un drapeau américain (ok), des billets de banque (ouais), un drapeau israélien (ah.), et trois personnages : Jacques Attali, que j’ai reconnu, et deux autres personnes que je n’ai pas reconnues mais qui se sont avérées être Patrick Drahi, patron de SFR/Altice, et Jacob Rothschild, de la banque du même nom. En voyant ça, et avant même d’avoir identifié tous les personnages, j’ai bondi, et j’ai partagé mon effarement sur Twitter puis sur Facebook : quelle mouche a piqué Filoche ? Les références sentent à plein nez ce qui rapprochait, pendant la période d’entre deux guerres, une certaine gauche et une certaine droite. Et effectivement, renseignement pris, l’image émane du site d’Alain Soral, qui se dit « antisioniste » mais chez qui ce mot semble être un cache-nez pour « antisémite ».
Mais au fond pas besoin d’être averti de l’origine de l’image ou docteur en sémiotique pour percevoir un énorme problème, qu’on en juge :

Le lamentable tweet en question, retiré une heure plus tard environ. L’image est issus du site Égalité et réconciliation, tenu par Alain Bonnet dit Soral, et a valu ces derniers jours à son auteur une citation à comparaître au Tribunal de Grande Instance de Paris pour provocation à la haine envers une personne ou un groupe de personnes en vertu de leur origine.

Je suis ensuite allé voir mon épisode de la série Gaston Phébus : le lion des Pyrénées (1978) dont j’ai acquis le DVD et dont je tiens à dire qu’à part un acteur (Georges Marchal) tout le monde joue mal, à commencer par Jean-Claude Drouot (Thierry la Fronde), qui incarne Gaston III de Foix-Béarn. Quant à Nicole Garcia (Agnès de Navarre), elle fait ce qu’elle peut mais son rôle est écrit avec les pieds. Le récit tombe dans le grand n’importe quoi, sans aucun lien à ce qu’on sait de la biographie véritable du prince de Béarn.
J’ai profité de ce temps perdu pour réfléchir un peu au cas de Gérard Filoche. Je n’aime pas énormément ce monsieur1, je ne me sens pas lié à lui politiquement ou affectivement, mais je n’ai jamais décelé chez lui d’indices qui laissent croire à une proximité de vues avec Alain Soral, hors d’un petit dénominateur commun consistant à critiquer la finance mondialisée et à détester Emmanuel Macron bien entendu. Enfin bref, quelque chose ne collait pas, et, avec bien d’autres, j’ai réfléchi à des hypothèses : compte piraté ? Dans un commentaire de blog, Filoche a confirmé qu’il avait sciemment publié l’image, qu’il jugeait son tweet « pas terrible » et que, averti du tollé, il l’avait fait effacer :

oui je dormais, ça m’a réveillé alors que j’ai beaucoup bossé aujourd’hui
a ce que comprends, ils tentent d’interpréter un tweet pas comme il est, il y a un brassard dollars pas nazi bien sur
le tweet est pas terrible
mais y’a rien de tel de ce qu’ils prétendent y voir, le reste est leur cabale2
je l’ai fait quand même retirer aussitôt que j’ai su
ce genre de cabale vient de gens qui défendent macron plus qu’ils ne le combattent
a chaque fois ils essaient, je remarque que ce sont les mêmes, contre moi, ça tente de faire diversion, c’est leur complot à eux, pas a moi
quand on parle du fond, y a plus personne pour répondre,
haussez les salaires et baissez les dividendes !

On remarque qu’il ne parle que du brassard, et je me suis dit une chose : et s’il n’avait pas vu le reste ? Après tout, l’image est sombre, peu lisible, il suffit d’avoir la vue basse, d’utiliser un écran trop petit, par exemple celui d’un téléphone, ou juste mal calibré, et on peut rater des détails qui comptent. L’hypothèse qu’il ait diffusé l’image sans connaître son origine (elle circule hors du site d’Alain Soral), et sans en percevoir (littéralement) le contenu me semble au fond crédible, car le personnage est sans finesse dans son utilisation des images. Il est tout à fait du genre à publier « finance=SS », mais on ne l’a jusqu’ici jamais vu être dans le fielleux registre du sous-entendu-bien-entendu si typique à l’extrême-droite.

Alors ça c’est vraiment dégueulasse. Phébus (casque verte, teinture ni-faite-ni-à-faire, sur l’image de droite) s’est fait usurper le trône par son frère bâtard, lequel complotait avec le frère de l’épouse de Gaston qui s’était marié par vengeance mais c’est un peu compliqué à expliquer. Bon donc Gaston s’échappe de la prison du Châtelet, revient, et reprend son trône. Mais voilà que son oncle, le bâtard Corbeyran, décide qu’il doit se battre en duel contre son neveu imposteur : « ça doit se régler entre bâtards ». Même si je suis une personne de banlieue, c’est pas moi qui dis « bâtards » tout le temps hein, c’est dans le film. Bon, bref, Corebeyran est vieux mais il est vaillant, il réussit rapidement à prendre le dessus. Seulement voilà, l’autre profite d’un moment d’inattention de son oncle, le seul gars sensé de l’histoire et l’unique bon acteur du téléfilm, pour lui planter dans le cou une lame qu’il avait cachée dans sa manche. Et l’autre meurt, quoi. C’est vraiment dégueulasse.

Beaucoup ont été moins indulgents que moi et Filoche s’est fait traiter de tous les noms, notamment par tous ceux qui ne l’aimaient déjà pas du tout, ou qui sont opposés à tout ce qu’il a tenté d’incarner politiquement, à savoir une aile gauche du PS donnant des leçons à Hollande, Valls, Sapin, El Khomery ou Macron. Et même si je n’ai pas d’affection particulière pour Filoche, j’ai trouvé ça injuste : utiliser la suspicion d’antisémitisme comme dernier clou-du-cercueil, comme gale-qu’on-accuse-le-chien-d’avoir, comme flacon-qui-importe-peu-du-moment-qu’il-procure-l’ivresse, venant d’opposants politiques (comme Rachid Temal, mon sénateur PS, dont j’ai découvert l’existence à cette occasion3) je trouve ça petit. Et venant de gens de bonne foi, je trouve ça dommage.
Alors en idiot inutile que je suis, j’ai passé ma journée à défendre Gérard Filoche !
Une amie a fini par me demander :

Jean No, tu peux juste expliquer pourquoi tu essayes de pardonner son geste ?

Eh bien voilà ma réponse : je ne pardonne rien, mais tout bêtement, ici, je ne crois pas au crime, ou en tout cas, sauf preuve du contraire, je crois que le crime est plutôt de tweeter fatigué, voire en ayant un coup dans le nez, de poster une image sans l’avoir bien regardée. Mais surtout, je considère que la paranoïa complotiste antisémite est une question suffisamment grave pour ne pas la banaliser en en accusant quelqu’un avec légèreté juste parce qu’on n’aime pas sa tête. Sur cette question comme sur d’autres, j’ai tendance à me faire l’avocat du diable, et souvent précisément pour défendre des gens pour qui je n’ai pas de sympathie car j’essaie d’échapper contre moi-même au biais de confirmation et autre effet de halo illustrés et justifiés par des adages tels que « y’a pas de fumée sans feu », « si ce n’est toi c’est donc ton frère » et « qui vole un œuf vole un bœuf » qui reviennent tous à dire que l’on ne tient pour vrai que ce qui correspond à ce qu’on pensait déjà.
On tombe facilement dans ce genre de travers sans le vouloir, je ne pourrais pas me regarder dans une glace si je le faisais sciemment, et je suis, par extension, incapable de ne pas réagir si j’ai l’impression que c’est ce que d’autres sont en train de faire. Surtout si je les apprécie, hein.

  1. Gérard Filoche me semble un peu l’homologue de Nathalie Kosciusko-Morizet dans la crèmerie concurrente : le représentant d’une fallacieuse opposition interne au parti, qui affirme porter un discours « alternatif » pour rabattre les hésitants qui quitteraient le parti sinon, mais qui in fine, n’a aucune influence sur les orientations de son parti et vote pour l’essentiel avec lui : un apparatchik déguisé en refuznik ! Je le trouve excessif dans ses paroles (hier aussi il proposait la cour martiale pour Mélenchon pour crime d’avoir refusé de s’allier à lui…), et je ne me suis pas fait avoir deux fois à ses trémolos pour les retraités, les chômeurs, les travailleurs et qui vous voulez : c’est un camelot sans grande vision qui occupe un créneau. Enfin c’est ainsi qu’il m’apparaît, je ne sais pas si j’ai raison (je n’ai pas creusé plus que ça). Par ailleurs il ne m’a jamais répondu sur Twitter, c’est donc quelqu’un d’antipathique. []
  2. Je vous laisse imaginer ce qu’a pris Filoche pour avoir employé le mot « Cabale », qui vient de l’hébreu Kabbale. []
  3. Les sénateurs sont élus selon un processus non-démocratique, cette fonction sert à placer les cadres du partis, ils se sentent donc tout à fait dispensés de faire connaître leur existence à leurs administrés. []

#meToo

Dans la foulée de l’affaire Harvey Weinstein, entre autres événements, une journaliste a proposé aux femmes sur Twitter de raconter leurs expériences de harcèlement sexuel ou d’agressions caractérises vécues dans le cadre de leur vie professionnelle, créant pour l’occasion le hashtag #BalanceTonPorc. Très vite, ce n’est plus seulement la vie professionnelle qui a été le sujet, mais la vie de tous les jours, et des milliers de femmes ont témoigné de pressions, d’attouchements, de propositions, d’exhibitions, de remarques odieuses, de baisers forcés, de viols. Chez les anglophones, le hashtag comparable est #MeToo.

Sauf exception, les témoignages ne dénoncent jamais nommément des personnes, mais j’ai vu des faits reprochés à un parlementaire, un journaliste, un cinéaste et un animateur télé. Pas pour des crimes, même pas pour de vrais délits, ou pas forcément pour des faits précis. Eh bien peut-être que ceux-là ont besoin qu’on leur dise que ce qu’ils ont trouvé charmant ou rigolo ou normal un jour ne l’était que pour eux.
Les réactions sont intéressantes : beaucoup (d’hommes) craignent l’injustice, ou plutôt la justice populaire : et si Lars Von Trier se faisait crever les pneus, à présent que Björk Gudmunsdottir a accusé un « réalisateur danois avec qui elle a tourné » de s’être comporté de manière non-professionnelle avec elle ? Les mêmes ne se demandent pas si les pourcentages de femmes agressées ou violées sont injustes, mais d’accord, admettons, pas besoin de lancer un vertueux hallali contre une poignée de noms lancés en pâture, d’autant que l’important n’est pas là, l’important c’est l’avalanche de témoignages, l’important c’est qu’il ne semble pas qu’une seule femme n’ait rien à raconter. Mais il faut voir les réponses masculines, qui vont de « ce hashtag est un peu agressif, parler c’est bien mais il faut le faire de manière plus apaisée » à « pourquoi le faire ici et ne pas aller au commissariat » (mille réponses, mais au minimum celle-ci : en quoi l’un empêche l’autre ? Est-ce qu’une personne devrait s’interdire d’évoquer son cambriolage une fois qu’elle a, ou non, choisi de déposer une plainte ?) en passant par « il faut aussi parler des mecs bien »,… au mieux. Parce que les réponses au pire sont d’un autre registre : « tu l’as mérité », « on te croit pas vu ce que tu es moche », et insultes en tout genre. Dans cette histoire de #balanceTonPorc, les réactions masculines sont peut-être ce qui fait le plus peur, car elles laissent le sentiment qu’un grand nombre d’hommes sont tout prêts à se serrer les coudes contre les femmes qui témoignent. Si effectivement ce que dit sous pseudonyme quelqu’un dont nous ne savons rien peut être une affabulation ou l’appropriation d’une histoire qui appartient à quelqu’un d’autre, si bien entendu il serait insupportable que des innocents soient injustement victimes opprobre, rien ne permet de décréter que les témoignages soient fréquemment, ni même anecdotiquement fallacieux. Pour ma part, j’ai lu les témoignages de nombreuses femmes que je connais et dont je suis surtout certain qu’elles ont beaucoup pris sur elles pour parler de ce sujet.

Je peux utiliser le hashtag #meeToo car moi aussi j’ai connu ce genre de situation. Je ne l’écris pas ici pour que des hommes claironnent « un point partout ! », et y voient la preuve que les hommes sont autant exposés que les femmes, non : dans les cas que j’ai vécu, je n’étais pas un homme de quatre-vingt-dix kilos et un mètre quatre-vingt et quelques, comme aujourd’hui, j’étais un pré-adolescent à peine plus lourd que son cartable.
En revanche mes mauvaises rencontres étaient des gens plus âgés que moi, de sexe masculin, et qui me savaient plus vulnérable qu’eux.

Une première histoire

Un jour, j’étais dans un train de banlieue, un double-étages orange, pour ceux qui connaissent. Je me rendais chez l’orthodontiste, à Paris, j’y allais chaque semaine après l’école et mon père m’y récupérait après sa propre journée de boulot, on rentrait ensuite en voiture. Le trajet était très simple : quatorze minutes de train vers Saint-Lazare, puis métro jusqu’à la station La muette, pour arriver au cabinet avenue Paul Doumer, au soixante-douze je crois.
Dans ce train, donc, J’étais monté à l’étage supérieur. La voiture était totalement vide, comme ça arrivait à l’époque. Un homme est venu s’asseoir sur la banquette qui me faisait face, et il a sorti son sexe, qu’il a tripoté en me fixant. Je pense que j’étais à l’époque en classe de sixième, j’étais donc un pré-adolescent pas spécialement au fait des mœurs normales des adultes, alors je l’étais encore moins de leurs mœurs plus déviantes, je ne suis pas certain que j’aie su à l’époque ce qu’était un viol, par exemple, ni que j’aie entendu parler de pédophilie — on n’en parlait pas, du reste —, mais la situation m’a semblé profondément anormale, et même furieusement dangereuse. En fait j’ai eu ce qui restera une des grandes frayeurs de ma vie. J’étais paralysé, j’ai passé dix minutes interminables à ne jamais oser me lever, à ne rien dire, à respirer difficilement, cherchant surtout à ce que mes yeux ne croisent ni le regard ni la main du type, me disant qu’il fallait surtout sembler ne rien avoir remarqué (tout en restant bien sûr aux aguets de tout nouveau mouvement, et prêt à courir). J’imagine que le type est parti au moment où le train rentrait en gare, et que j’ai attendu l’arrêt pour me diriger vers la sortie, mais je n’en ai pas de souvenir précis. C’est en l’écrivant ici et en tentant de raviver ce souvenir que je remarque que c’est peut-être depuis cette histoire que, dans les trains à double-étage, je choisis systématiquement l’étage inférieur. Il me semble bien qu’auparavant j’allais toujours en haut. Donc trente-sept ans plus tard, ce salopard qui est peut-être bien mort depuis, ou en prison, décide encore à quel endroit je m’assieds dans le train.
Je ne pense pas avoir souvent raconté cette histoire, ça m’étonnerait que je l’aie racontée à mes parents à l’époque, je crois que j’ai eu un peu honte, comme si mon apathie ou l’attitude de ce type disait quelque chose à mon sujet.

La seconde histoire

Avenue Émelie, ça ne vous dira rien si vous ne connaissez pas ma ville. L’endroit était à l’époque désert (il y a désormais de nombreuses habitations), mais ça faisait un bon raccourci. J’avais dix ou onze ans, là encore. Devant moi marchaient deux types plus âgés, disons des adolescents de quinze ans. Ils ont subitement décidé d’aller se soulager la vessie contre un mur en même temps, pas vraiment mon problème, même si je trouvais leur halte subite artificielle : quelque chose dans les gestes, les mouvements, la manière de se parler à voix basse, n’était pas naturel. J’ai continué à marcher, mais sitôt les coquins dépassés, j’ai entendu dans mon dos un « hep mignonne ! », et sans avoir le temps de rien je me suis retrouvé entouré de ces deux types, qui ont commencé à m’annoncer ce qu’il projetaient pour moi, sans que je comprenne bien de quoi ils me parlaient. Mais voilà, ils ont presque aussi vite constaté leur méprise : même si j’avais la coupe de cheveux de Mireille Mathieu (sans la frange), j’étais un garçon. Ils m’avaient pris pour une fille. Cela changeait tout à leur plan, ils m’ont dit quelque chose « eh mais t’es un mec ! », puis m’ont insulté, comme si j’avais attenté à leur virilité en les laissant avoir des projets à mon égard. Ils se sont sauvés sans demander leur reste.
Là encore il ne m’est rien arrivé, je m’en tire juste avec un petit boost de mauvaise adrénaline (et strictement aucune idée d’en parler à la police ou à quiconque, et là je crois bien que c’est la toute première fois de ma vie que je l’évoque), mais si j’avais effectivement été une fille ?
Devinez quoi ; je n’ai plus souvent emprunté cette voie par la suite.

Les femmes qui témoignent ces jours-ci, comme c’était le cas aussi avec le projet Crocodiles, racontent souvent à quel point telle ou telle mauvaise histoire les force à être aux aguets, à éviter tel trottoir, telle ruelle, telle heure à esquiver tel genre de regard, telle manière de s’adresser à elles, à surveiller les pas de celui qui les précède ou qui les suit, et sont au fond constamment sur le qui-vive. Avec mes deux minuscules histoires (j’ai eu peur chaque fois, mais personne ne m’a touché), je pense que je vois ce que ça peut signifier, et j’ai de plus en plus de mal à supporter les hommes qui se bouchent les oreilles ou cherchent à faire taire celles qui témoignent. Ce qui devrait être insupportable pour tous les hommes, ce n’est pas d’être injustement considérés comme de potentielles menaces, c’est bien que les femmes n’aient pas d’autre choix que de se méfier.

Les poules et les moutons

Paris>Pontoise hier, Nathalie et moi rentrions du ministère de l’enseignement supérieur où nous étions en lice pour un prix1. Nathalie m’a lu le détail de la loi antiterroriste fraîchement votée, telle que résumée par un quotidien gratuit ramassé en chemin. On savait déjà tout ça, mais il y avait tout de même motif à s’indigner : moins de libertés et moins de justice en échange d’aucune assurance d’une plus grande sécurité. Le gouvernement précédent, qui se revendiquait d’une tradition « de gauche », a utilisé des dispositifs de l’état d’urgence pour assigner à résidence des militants écologistes ou empêcher certains journalistes de faire leur travail. Cela n’a pas changé la vie de Daech, ça va dans le même sens que le modèle de société que promeut Daech, mais ça a permis de miner un peu notre démocratie dans ses fondements : liberté de circulation, liberté d’informer, liberté de s’exprimer, et droit à être jugé. L’actuel gouvernement intègre des dispositions du droit d’urgence au droit commun, « afin de sortir de l’état d’urgence »… Si on essaie de comprendre les tenants et aboutissants de la loi et de sa motivation (sortir de l’état d’urgence, qui épuise les forces de sécurité), on est en droit de juger la transaction bien déséquilibrée : moins de libertés garanties, mais aussi moins de sécurité, puisque « sortir de l’état d’urgence » signifie surtout réduire les capacités des policiers à organiser le stationnement de véhicule ou la surveillance armée de lieux.
Je comprends le problème du gouvernement, ceci dit : dire « on sort de l’état d’urgence » et rien d’autre serait un geste sensé, mais un risque politique terrible puisqu’au prochain attentat (il y en aura), la sortie de l’état d’urgence sera brandie par l’opposition comme une imprudence.

Enfin bref. Nous pérorions gentiment sur ces mesures sans penser spécialement au fait que nous n’étions pas seuls dans le train. Et nous n’étions pas seuls.

Une dame menue de la soixantaine, avec des lunettes sévères, nous a subitement pris à partie : « excusez-moi, j’écoute votre conversation, vous n’avez pas le droit de dire ça ! ».
Allons bon !
La discussion qui a suivi a duré un petit quart d’heure et aura été plutôt instructive, puisqu’elle permet de comprendre un peu le raisonnement de certaines personnes. Espérons que les raisonnements et les informations que nous lui avons objectés se seront aussi montrés instructifs pour notre interlocutrice. En dix minutes, il était difficile de tout se dire, alors je veux reprendre cette histoire ici, dans le fol espoir qu’elle soit lue par d’autres personnes possédées par le même catalogue d’idées reçues et mues par les mêmes terreurs. Les dialogues qui suivent ne sont pas exacts, et pas toujours dans l’ordre, j’essaie d’en reconstituer l’essence de mémoire.

Si la dame ne pouvait pas nous écouter sans réagir, c’est, nous a-t-elle expliqué, qu’elle nous jugeait égoïstes et irresponsables. Égoïstes parce que ne nous mettions pas à la place des gens qui ont perdu quelqu’un dans un attentat (sur un ton qui semblait vouloir exprimer le vœu contraire elle nous a dit « je vous souhaite de ne jamais perdre une fille dans un attentat ! »). Irresponsables (je ne crois pas qu’elle ait utilisé le terme, mais ça revenait à ça), parce que nous semblions opposés à des initiatives destinées à lutter contre le terrorisme.

Une stratégie commune à de nombreuses espèces vivantes (ovins, bovins, étourneaux,…) : le grégarisme. Afin de se protéger, ne surtout pas dépasser du troupeau. Si un loup vient, ce sont ceux qui se trouvent sur les bords, en marge, ou qui se sont éloignés du reste du troupeau, qui seront les premiers mangés. C’est une stratégie commune à beaucoup d’êtres humains aussi. Toute la puissance du terrorisme réside dans le fait que plus personne ne se sent à l’abri, et toute la force des mesures liberticides qui sont apportées en réponse réside dans le fait que personne ne se sent concerné : ce seront juste ceux « qui ont quelque chose à se reprocher » qui prennent des risques.

« — Tout le monde est d’accord pour lutter contre le terrorisme, mais à quoi ça sert de prendre des mesures si elles n’atteignent pas le but et si elles peuvent même être détournées ? On se retrouve sous Pinochet, là !
— oui, et alors ?
— euh…
— Si on est plus en sécurité ?
— Justement, en plus, c’est pas des mesures efficaces !

— on peut pas rester sans rien faire ! ».

Nous y voilà : l’important pour cette dame n’est pas de faire quelque chose d’efficace, ni de s’abstenir de prendre des mesures problématiques, non, l’important, c’est de ne pas rien faire.
La neurologie d’Henri Laborit lui donne en partie raison puisque comme il l’a démontré, face au stress qu’induit la certitude d’une douleur à venir, l’inhibition de l’action cause des désordres psychiques (et même neurochimiques) puis psycho-somatiques (ulcères, etc.), auxquels on ne peut échapper que par trois moyens :
— la fuite (à mon avis pas que physiquement mais je ne sais pas si Laborit va si loin, il faudrait que je relise tout ça)
— faire quelque chose pour résoudre le problème (que ça soit utile et efficace ou pas)
— se battre, c’est à dire exercer et subir de la violence.
Chacune de ces activités a pour effet de soulager le cerveau2. D’un point de vue évolutionniste, on comprend bien les raisons qui font que ces réponses permettent d’échapper au stress, mais à un niveau cognitif supérieur, à un niveau moral, philosophique, rationnel, on est forcé de constater que certains choix sont plus satisfaisants que d’autres.

« — Donc vous trouvez bien que pour lutter contre le terrorisme djihadiste on fasse passer une loi qui est destinée à limiter nos droits ? Qu’on transforme la lutte pour la sécurité en arme politique ?
— Ben si on n’a rien à se reprocher ?3
— Des écologistes engagés ont été assignés à résidence pour ne pas pouvoir participer à des actions politiques, en recourant à une loi censée s’appliquer au terrorisme, ça vous semble normal à vous ? Il y a même eu des journalistes assignés à résidence, interdits de faire leur travail,…
— On sait pas, ils ont peut-être fait quelque chose !
— Puisque la justice normale ne s’applique pas, qu’on peut leur interdire de travailler sans procès, sans jugement, on pourra pas savoir !
— Les journalistes ont une responsabilité, ils sont pas innocents ! »

Eh oui, certes, madame, les journalistes, des journalistes ont une part de responsabilité dans le fonctionnement de la France de 2017, évidemment. Mais ceux qui cherchent à couvrir des manifestations, des événements qu’on tente de les empêcher de couvrir, sont dans leur rôle et, dans un État qui se veut démocratique, dans leur droit. En revanche, ceux qui nous matraquent de faits-divers sordides ou de non-informations destinées à cliver à peu de frais (passer un été sur des femmes qui ont peut-être failli porter une combinaison de plongée comique nommée « burkini »…), qui nous font croire que les six millions de morts de la guerre du Coltan au Congo sont dus à des questions « tribales »4, eux, s’ils sont toujours dans leur bon droit, ne sont pas vraiment dans leur rôle, du moins pas dans le rôle vertueux qu’on attend des médias.

J’ai réussi à sortir une de mes analogies préférées : lorsqu’on veut que des poules rentrent dans le poulailler, il ne faut pas se placer devant elles, mais derrière, car c’est la peur qui les fait aller où on veut qu’elles aillent. Bon, éventuellement le grain aussi, et puis tout dépend des rapports que l’on entretient avec elles, mais n’entrons pas dans les détails : en poursuivant, on peut très efficacement imposer son trajet au poursuivi. Ça fonctionne aussi avec les moutons, que les chiens de berger n’appellent pas mais repoussent.
De la même manière, effrayer le public permet de l’amener où on veut l’amener.
Je n’ai en revanche pas réussi à caser ma citation favorite de Benjamin Franklin : « ceux qui veulent sacrifier un leurs libertés en échange d’un peu de sécurité ne méritent ni l’une ni l’autre ».5.

La dame nous a aussi dit qu’il faudrait en gros enfermer les terroristes avant qu’ils ne commettent leurs crimes, y compris sur la foi d’indices totalement hors sujet : ce n’est pas parce que quelqu’un est un immigré clandestin qu’il est un criminel. Peu avant ma naissance, ma mère n’avait pas ses papiers en règle, et le père de Nathalie, lui, est venu en France sans titre de séjour, en traversant illégalement la frontière : l’un et l’autre ont été à un moment de leur vie des clandestins. À l’aube, sur la ligne que cette dame et nous empruntons, il se trouve des tas de gens qui ne parlent pas français, qui ont manifestement des sueurs froides lorsqu’un policier apparaît à l’horizon, et ce n’est pas parce qu’ils s’apprêtent à commettre un attentat, c’est parce que leur routine quotidienne, qui consiste à faire du gardiennage ou du ménage à La Défense, ou à travailler sur des chantiers, peut se transformer en un claquement de doigts en expulsion du territoire si par malheur on demande à voir leurs papiers.
Mais pour cette dame, y’a pas de fumée sans feu et qui vole un œuf égorge un infidèle. Au passage, il est heureux que le public non-averti des progrès de l’Intelligence artificielle n’ait pas encore vraiment pris conscience qu’il existe une offre (à mon avis bien malhonnête) en termes d’algorithmes prédictifs, car il est probable qu’il réclamerait à corps et à cris qu’on l’y soumette.

Un moment amusant de la conversation est lorsque Nathalie a proposé d’interdire l’arme terroriste à la mode : l’automobile. C’était un peu une blague, puisque c’est impossible pour des questions économiques et logistiques, mais une demi-blague seulement puisque des millions de gens sont autorisés à être maîtres d’un objet qui pèse une tonne et qui est susceptible de causer des dégâts considérables avant d’être stoppé, comme on l’a constaté trop souvent ces temps derniers6. À l’évocation de cette privation de liberté là, les mâchoires des gens qui nous écoutaient sont tombées : oh non, quand même pas les voitures ! (et de nous expliquer en quoi ce serait une idée déraisonnable). Réguler les jeux vidéo, Internet, oui, mais la voiture !?

Une chose sacrée, une liberté fondamentale à laquelle il est apparemment impossible de renoncer : la bagnole !

Les penseurs des lumières des États-Unis ou d’Europe ont posé de beaux principes pour résoudre notre éternelle équation entre l’intérêt général et l’intérêt particulier, entre notre statut d’animal social et notre statut d’individu libre. Deux-cent cinquante ans plus tard, ça ne passe toujours pas, la justice et le goût de la liberté, peuvent être abandonnés en un claquement de doigts par peur. Et plus étonnant (à moins que ce ne soit au contraire très logique), plus nous vivons en sécurité et moins nous supportons les instants qui nous rappellent notre fragilité. Nathalie demandait à cette dame à quel moment, dans son quotidien, elle était effectivement exposée à des meurtres ou à des attentats. Je ne crois pas qu’elle ait répondu. Mais il est certain que le rapport que la plupart d’entre nous entretient avec le terrorisme ou la violence est distant, relève de l’imaginaire médiatique (que l’on rend personnel en se disant : « quand je pense que un mois avant jour pour jour je suis passé dans cette rue-là ! ») et de l’ambiance générale qui va avec (fouilles de sacs, patrouilles,…). Ce n’est malheureusement pas le cas pour tous, bien sûr, mais ce n’est pas minimiser ce qu’ont vécu les victimes ou leurs proches que de constater que la plupart des gens en France profitent d’une existence plutôt exempte de violence, historiquement paisible.
La dame se jugeait « trop sensible », « trop empathique », trop prête à se mettre à la place des autres (pas sûr qu’elle ressente la même chose pour les 50 000 migrants noyés des dernières années en Méditerranée). Comme si nous étions, nous, capables de nous sentir indifférents à l’évocation d’actes barbares, tels que l’égorgement tout récent de deux jeunes femmes dans la gare Saint-Charles à Marseille. Bien sûr que tout ça est remuant, mais il faut chercher comment prévenir, il faut chercher à comprendre, ça ne sert à rien d’abandonner tout ce que nous avons — c’est bien Daech qui en ressortirait vainqueur, du reste.

À la fin de la conversation, la dame nous a dit que nous avions bien le droit de penser ce que nous voulions, ce qui constitue un net progrès en regard du début, lorsqu’elle nous disait « vous n’avez pas le doit de dire ça ça »7. J’ai peur, néanmoins, que nous ne l’ayons pas énormément convaincue, qu’elle continuera de s’indigner contre ceux qui jugent que la panique est mauvaise conseillère.

  1. Le prix Le goût des sciences, qui a finalement échu à d’autres, qui du reste le méritaient, aucun regret à avoir, c’est déjà formidable d’avoir fait partie des trois nommés parmi trois cent ouvrages. []
  2. Voir l’extrait du film Mon oncle d’Amérique, où Alain Resnais illustre les théories d’Henri Laborit. []
  3. Souvent, le fait de « ne rien avoir à se reprocher » signifie en fait surtout « ne rien faire et ne rien penser qui nous distingue de la masse ». []
  4. La dame a repris ce cliché, ce qui a fait réagir un de nos voisins de train, un homme africain de la cinquantaine, qui était aussi intervenu pour rappeler que le sentiment d’insécurité des Français était paradoxal dans un pays objectivement très sûr, comparément à de nombreux pays d’Afrique où la mort violente a un caractère moins exceptionnel. Il a rappelé que le fondement des guerres en Afrique était le contrôle de ressources et que les questions tribales ou nationales étaient plus un prétexte ou un outil qu’une explication. []
  5. Certains ajoutent « et finiront par perdre les deux ». Franklin lui-même a écrit plusieurs variantes de cette phrase (à tort considérée comme apocryphe) dont la plus célèbre est : « Those who would give up essential Liberty, to purchase a little temporary Safety, deserve neither Liberty nor Safety » (Pennsylvania Assembly: Reply to the Governor, 11/11/1755). []
  6. Les véhicules automobiles sont aussi l’outil principal des kidnappeurs pédophiles — vous vous rappelez de ces gens ? Ce sont ceux dont on nous rendait paranoïaques avant le retour de la mode du terrorisme. []
  7. Elle nous a aussi dit qu’elle comprenait que nous étions moins égoïstes qu’elle le pensait, que nous ne voulions pas juste préserver nos propres libertés mais bien les libertés publiques en général. L’argument qui semble l’avoir touchée est le fait de dire que si nous renonçons à ce que nous avons de bien, comme la liberté de l’information ou la justice, on pouvait se demander ce qu’il nous restait à protéger. []

Séquelles de la présidentielle

(un peu confus, je publie très vite cet article en vrac parce que je n’aurai bientôt plus accès à Internet pour une période indéterminée. En espérant que le lecteur se montre indulgent et y retrouve ses petits)

Ces temps-ci je me retrouve régulièrement amené à défendre Jean-Luc Mélenchon alors que je n’ai pas de passion pour le personnage et, même, que je porte un jugement assez négatif sur l’attitude du leader de la « France insoumise » depuis le soir du premier tour de l’élection présidentielle. Je ne parle pas spécialement ici de ses louvoiements lorsqu’il s’est agi d’appeler ou non à voter contre Marine Le Pen, qui semblaient animés par la joie mauvaise de soumettre l’insoumis, mais il ne semble pas s’être bien remis de cette campagne assez intense, et paraît peu à peu avoir perdu de vue les qualités qui l’ont rendu si populaire jusqu’à l’élection. Ne semblent lui rester qu’une forme de fierté bileuse un peu pitoyable. Mais cette perception des choses est probablement biaisée, car Mélenchon et les députés ou responsables de la France insoumise me semblent pâtir d’un « traitement de faveur » médiatique bien lourd, comme s’ils étaient devenus le dernier carré d’opposition à abattre. Une petite phrase, une expression, voire la manière de dire un mot (« matheux ») ou même de ne pas obéir à des injonctions absurdes (comme la jeune députée Danièle Obono sommée par un journaliste de prouver son patriotisme en disant, sur commande, « vive la France ! »), tout est prétexte à forger une image lamentable des « insoumis ». Si les journalistes n’inventent certes pas les faits qu’ils rapportent, ils sont responsables de ce qu’ils filtrent et qui oriente la perception générale que l’on a du tableau. Ils ont décidé que les insoumis avaient le « culte de la personnalité », que Mélenchon était l’homme au couteau entre les dents et était un démagogue, et ils écartent toute information qui contrarie cette vision des choses. Je me souviens par exemple qu’une chaîne d’information en continu posait une fois une question d’ordre général à Mélenchon, qui se tourne vers une militante du mouvement insoumis en disant que c’était cette femme qui allait répondre… Et aussi sec, l’image et le son sont chuintés, la femme est coupée et le journaliste qui reprend l’antenne commente : « Jean-Luc Mélenchon refuse de répondre… ». Alors que la vérité était que la chaîne avait décidé qu’elle ne voulait pas écouter quelqu’un d’autre que Mélenchon… L’accuser ensuite d’organiser un culte de la personnalité, c’est un peu le serpent qui se mange la queue dans un hôpital qui se moque de la charité.

Mélenchon a-t-il la fibre autocratique, hors sa propension à rouler des mécaniques ? Est-ce la motivation inconsciente de son souhait de supprimer la Ve république et son régime d’hyper-présidentialité ? On ne le saura jamais, sa chance vient de passer pour de bon.

Je ne m’attendais pas à ce genre d’attaques venant du camp Macron, qui n’est pas trop dans la traque aux petites phrases. J’imagine que c’est pour se démarquer des (rares) critiques subies par « La République en Marche » sur la question du voile et de la laïcité. Dommage, car j’avais apprécié que Macron parvienne à ce que ce ne soit pas un sujet dans sa campagne. Personnellement, je pense que les trois premières affirmations de la députée Danielle Obono sont défendables (et défendues par moult analystes politiques ou sociologues), sinon justes. Il est étonnant de les présenter comme « scandaleux ». J’ai bien aimé l’article que Claude Askolovitch a consacré à la question.

Personnellement, j’ai voté « France insoumise » pour le programme, parce que je ne pensais pas tellement avoir le choix (entre les verts absents et Hamon sabordé par son propre parti), mais je m’en fous un peu de Mélenchon, et je pense que je ne suis pas le seul à avoir voté pour son programme et non pour sa personne1. En fait la plupart des gens qui ont voté Mélenchon à la présidentielle m’ont dit à un moment ou un autre un truc du genre « j’ai des réserves sur le personnage mais c’est le programme qui correspond le plus à ce que je veux ». La cuisine politique semble épuiser beaucoup de gens, qui préfèrent quelqu’un qui propose assez évasivement un renouveau dans la continuité à son concurrent dont le programme se veut complet et cohérent.
Ceux qui se méfient d’un candidat pour son tempérament au point de rejeter son programme n’ont pas forcément tort dans l’absolu : la politique ne se joue pas seulement sur le papier, sur le contrat, elle est faite par des femmes et des hommes en lesquels on peut ne pas avoir confiance. Mais il est dommage de s’interdire de lire et de réfléchir les propositions malgré tout, ou de n’en retenir que ce que l’on en combat 2.

Reste que malgré tous ses défauts, Mélenchon a beaucoup de talent, il s’adresse (et c’est là la seule manière de respecter les électeurs, à mon sens) au cerveau des gens, c’est à dire que ses propositions sont « réfutables », au sens de Karl Popper : on peut les évaluer rationnellement, être d’accord ou non, mais elles reposent sur des informations et sur un raisonnement, et ce dernier est exposé de manière très pédagogique. Je suis toujours sidéré du décalage entre ces qualités que beaucoup perçoivent comme moi, et la réputation générale qui lui est plaquée et que le bonhomme semble avoir des difficultés à percevoir comme à conjurer.

 

N’ayons pas peur des mots… On qualifie Villani de « matheux », et hop, on est sous Pol Pot !

Étonnante, en tout cas, cette campagne qui nous a tous rendus fous : pour une fois, rien n’était joué d’avance si ce n’est la présence du Front National au second tour, seule certitude, martelée depuis des années, et l’assurance de la victoire finale de son compétiteur.
De manière temporaire, l’indécision est un état plaisant — c’est ce qui provoque l’addiction au jeux de hasard — mais à la longue, l’excitation s’avère nerveusement épuisante. Au fil des semaines, chacun de nous a, comme toujours, choisi son camp, son candidat, ou son non-camp, et en est venu à trouver difficilement supportables ceux qui ont fait d’autres choix. On n’avait jamais vu, me semble-t-il, tant de gens se lancer dans des menaces : « Je vais faire du ménage parmi mes amis Facebook, je vais éjecter de la liste ceux qui me disent de ne pas voter blanc/ceux qui votent blanc/ceux qui me contredisent/ceux qui votent machin ».
Et des semaines après, ce n’est pas fini, on sent beaucoup de haine de toutes parts, les camps se sédimentent, et le retour à la raison semble impossible, on continue à se renvoyer à l’alliance bolivarienne et à la banque Rotschild, comme si ces détails suffisaient à résumer les programmes des uns et des autres3.

Tout ça est dommage. J’ai tendance à douter des chances de succès de la politique « quantique » (à la fois de droite et de gauche, on ne connaîtra le résultat qu’en ouvrant la boite) de Macron, mais s’il parvient à  pulvériser les partis et les oppositions automatiques, ça sera déjà une chose de gagnée. Mais une fois que le vide sera fait, avec quoi le combler ? Dès qu’on est attentif à un sujet précis, on peut s’inquiéter de l’absence de propositions concrètes, il semble y avoir eu peu d’évolution de la « République en Marche » depuis son programme, qui ne contenait que des constats (« il faut une France qui soit plus… Il faut que…. »). Ségolène Royal avait tenté le coup de la politique de la page blanche en 2007, en proposant aux gens de participer collectivement à écrire la politique du pays… Mais personne n’a voulu de ça, chacun veut un « chef » qui sait ce qu’il veut (que ce soit pour le suivre ou pour le combattre, du reste), qui ait de l’assurance. Macron réussit l’équation : il ne dit pas grand chose mais il le fait avec une grande assurance. On se rappellera du « parce que c’est notre projet! » qui a tant fait rire mais qui est plus étonnant que drôle si on constate que pas une personne dans la foule apparemment galvanisée n’aurait pu décrire ledit projet. Je remarque de Macron fait depuis son élection plein d’efforts pour montrer qu’il est un chef, qu’il ne se laisse pas chier dans les bottes par son chef d’État-major, qu’il sait broyer les mains, etc. Espérons qu’il s’arrête vite, parce que ça devient lourd.
Confusément, le danger que je sens chez Macron, c’est  un 
certain aveuglement face aux problèmes structurels de la société française, il semble préférer se faire croire que tout le monde peut « y arriver », que tout le monde y arrivera… C’est une vision des choses qui a ses vertus, puisque rien ne désespère plus les classes populaires que de voir des sociologues leur expliquer qu’elles sont à jamais maudites : on a besoin d’espoir, après tout, et, quoiqu’on en dise, personne n’aime se voir comme une victime passive ! Mais c’est aussi le meilleur moyen pour ne rien changer.
Bref, je n’ai rien contre Macron, je m’en fous, je ne me sens pas opposé à tout ce qu’il représente comme j’ai pu l’être avec Nicolas Sarkozy en son temps. J’espère pour la France qu’il va réussir à apporter quelque chose au pays. Je n’arrive pas à y croire, mais si ça marche4, j’accepterai de le voir, pas de problème. 

  1. Sur Twitter je viens de définir ma ligne politique comme : anarchiste chrétien athée écolo.  C’est à dire influencé par la pensée de quelqu’un comme Ivan Illitch, quoique sans mystique de l’ordre naturel des choses : quand j’ai mal à la tête, je veux bien une aspirine, et au fond je crois à la possibilité du progrès technique comme un progrès humain. []
  2. Je pense que la fatigue de la politique n’est pas neuve, c’est elle aussi qui a fait pencher la balance du côté du « non » au référendum sur le traité constitutionnel en 2005 : à l’époque, tout le monde voulait voir l’UE progresser et espérait un cadre constitutionnel plus philosophique qu’autre chose, mais en se renseignant, les gens sont tombés sur un obscur texte juridique bien plus inquiétant qu’autre chose. Une sacrée occasion ratée. L’idéologie — ça va avec — est elle aussi pas mal rejetée, et si je trouve ça bien pour esquiver la tentation de se cantonner à une pensée automatique, je trouve dommage d’ignorer que l’absence d’idéologie est souvent aussi une idéologie. []
  3. Au passage, j’ai trouvé que « extrême finance » lancé par Mélenchon pour décrire le projet de Macron sonnait terriblement creux. []
  4. Pour l’instant je remarque juste que le budget des universités risque de baisser lourdement, que mon salaire va nettement baisser lui aussi (car même si je ne suis pas fonctionnaire, mon salaire est calculé pareil), que les villes – dont je dépends – ont peur d’être ruinées par la suppression de la taxe d’habitation. Je dois avouer que le fait que tout ça serve à financer la fin de l’ISF et la recapitalisation d’Areva (victime d’une gestion castrophique dont je ne parviens pas à me sentir responsable) n’arrive pas à me consoler de manière satisfaisante. []

Les derniers jours de la politique

Je me souviens que ma grand-mère paternelle n’aimait pas beaucoup François Mitterrand, mais qu’après l’élection de ce dernier, elle m’avait dit quelque chose comme : « maintenant, c’est lui le président, il n’y a plus à en discuter, espérons qu’il travaillera bien ». À présent, Emmanuel Macron est le président, et il faut bien en prendre son parti et souhaiter que le destin de la France tourne au mieux. Promis, juré, donc j’ai envie de croire en Emmanuel Macron. Enfin j’avais envie d’y croire, je le dis au passé, car le début de son mandat ne prend pas un tour très rassurant.
Bien sûr, je n’ai pas voté pour lui, j’ai même parfois eu l’impression d’assister à un épisode d’hallucination collective en observant son ascension, alors bien sûr, j’attendais peu de son quinquennat, mais j’espérais au moins que les qualités que j’avais cru identifier chez le nouveau président s’exprimeraient. Il me semblait qu’un président qui invente sa majorité en piochant les personnes et les idées à droite, à gauche et au centre, aurait comme première vertu d’abandonner les automatismes propres à chaque culture politique et peut s’autoriser toutes les solutions aux problèmes qu’il doit régler, peut s’autoriser le dialogue avec tous les acteurs politiques et non-politiques du pays. On pouvait aussi espérer que sa majorité, du fait de la diversité des parcours et des idées de ses membres, permettraient des débats ouverts, non mécaniques, et au fond bien plus intéressants que les traditionnelles oppositions entre partis.
Enfin, puisqu’il avait brillamment réussi à empêcher la presse de l’amener sur le terrain de l’identité et de la religion, j’espérais que nous allions enfin vivre une présidence un peu reposante sur ces sujets qui pourrissent le pays et montent les gens les uns contre les autres.

Les promesses n’engagent que ceux qui y croient, comme chacun sait. Ces propositions, issues du programme d’Emmanuel Macron se trouvent encore sur son site mais sont contredites par la proposition de budget : 850 millions d’euros de coupes dans l’armée, 80 millions dans l’éducation nationale et 331 millions d’euros de coupes pour l’éducation et la recherche.

Mais où en sommes-nous exactement ? Pour financer la baisse de l’ISF et la recapitalisation d’AREVA (une question critique, effectivement, car notre sécurité nucléaire en dépend… Ce que nos gouvernants précédents auraient pu mieux mesurer), le gouvernement contredit toutes les promesses d’une campagne terminée depuis quelques mois seulement, en supprimant des crédits partout où il s’était engagé au progrès ou à la stabilité, y compris lorsque cela mène à un vrai péril. Pour exemple, les universités, depuis leur autonomisation, peuvent faire faillite, et leur finances sont déjà bien fragiles. Je ne suis pas spécialement attaché à l’idée de porter le budget de la Défense à 2% du PIB, mais il est incroyable d’avoir fait une telle promesse pour enlever ensuite près d’un milliard d’euros à l’armée… La semaine où on s’est engagé à réserver plus de six milliards pour les jeux olympiques de 2024 — et en sachant très bien qu’il n’est jamais arrivé que le budget prévisionnel des jeux soit tenu, et qu’un doublement ou un triplement de la somme n’est pas rare. Bien entendu, en 2024, le président aura peut-être changé, et c’est de toute façon lorsque les jeux seront passés depuis longtemps les jeux que la dette pèsera durablement.

Trois mois seulement pour ravaler ses promesses (en se disant surpris de la mauvaise gestion des gouvernements précédents dont l’actuel président a été ministre de l’Économie et par les problèmes d’Areva dont le premier ministre a été le lobbyiste), c’est rapide. C’est même fulgurant, comme tout ce que fait Macron. Tant qu’à trahir ses promesses, après tout, peut-être vaut-il mieux le faire d’un coup sec comme on arrache un sparadrap, qu’en y allant petit à petit comme l’a fait le précédent président : la première méthode laisse à peine le temps de comprendre que l’on souffre.

La fascination qu’exerce Emmanuel Macron sur les médias n’est pas forcément de l’amour, mais elle n’en est pas moins dérangeante. Comme les passereaux qui nourrissent l’oisillon du coucou au détriment de leur progéniture, ils voient ce qu’il se passe et ironisent même sur le sujet, mais n’en sont pas moins irrésistiblement attirés, comme hypnotisés.

S’il n’avait fait que revenir sur ses promesses financières, Macron ne ferait que suivre la tradition de ses prédécesseurs. Mais, fort de sa majorité absolue à l’Assemblée, il donne aussi quelques signes inquiétants d’autocratie et de mauvaise éducation bourgeoise. Sur la mauvaise éducation, on se rappellera de sa méprisante sortie sur le tee-shirt et le costume (« Vous n’allez pas me faire peur avec votre Tee-shirt. La meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler »), de son ironie sur les Comoriens qui tentent d’atteindre Mayotte (« Le kwassa-kwassa pêche peu, il amène du Comorien, c’est différent. »), de sa récente description des gares (« Une gare, c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ») ou plus récemment encore, de son affirmation que le problème de développement de l’Afrique était civilisationnel, et s’expliquait notamment par le fait que les femmes y ont sept ou huit enfants… Même si l’ensemble du propos est moins choquant que les phrases qui en ont été extraites, il y a là une terrible ignorance de principes démographiques universels connus depuis deux siècles (la richesse fait la dénatalité, pas le contraire), et une essentialisation de la misère qui est aussi obscène que l’étaient nos aïeux réactionnaires lorsqu’ils affirmaient que les femmes ne pouvaient être ni scientifiques ni artistes, n’ayant pas le cerveau conformé pour cela.
Bien entendu, plus on parle devant des micros et plus on est amené à dire des choses rapides, imprécises, idiotes, parfois contre ses propres opinions… Peut-être ne faut-il voir là que des phrases malheureuses qu’on regrette sitôt après les avoir dites et auxquelles il faut éviter de donner de l’importance. Mais si ces petites phrases qui échappent à leur auteur et le rendent suspect d’une mentalité bien moins moderne que prévu persistent à s’accumuler, il faudra se poser des questions et se demander si le vernis n’est pas en train de craquer. Comme beaucoup l’ont remarqué, en tout cas, les mêmes phrases n’auraient jamais été pardonnées à Sarkozy ou Valls.

Président de la République à trente-neuf ans en ayant attendu d’avoir démarré sa campagne pour construire son programme – un programme avant tout composé d’affirmations tautoloqiques ou évidentes (du niveau « pour que la France retrouve sa grandeur il faut qu’elle retrouve sa grandeur ») et dont les seules promesses précises ont déjà été abandonnées…  Je ne vois qu’une explication au maraboutage général dont les Français ont été victimes : Emmanuel Macron est soutenu par le cabinet d’avocats démoniaques Wolfram & Hart (dans la série Angel, pour ceux qui ne connaissent pas).

Enfin, notre tout nouveau président montre quelques signes d’autoritarisme : il veut maîtriser la presse (qui s’en plaint), affirme avoir une pensée trop complexe pour s’abaisser à expliquer ses actions aux misérables vermisseaux que nous sommes : ce n’est pas de la mauvaise volonté, ce n’est pas qu’il refuse de répondre aux questions des journalistes, c’est juste que ces derniers ne pourraient pas appréhender la complexité de ses réponses. On imagine qu’il n’aurait pas osé leur dire une chose pareille avant d’être élu ! J’ai l’impression d’être dans un très mauvais remake du Schtroumpfissime (1964), par Peyo1.
Puisque c’était le point faible que certains craignaient de lui découvrir, Macron tente de s’imposer comme « leader » : il broie la main de Donald Trump (puis s’en vante pendant deux semaines), il dit à l’armée « Je suis votre chef », et il impose au groupe parlementaire La République en marche un règlement particulièrement autoritaire : interdiction de laver son linge sale en public, interdiction de co-signer des amendements ou des lois avec des membres d’autres groupes,… Quant aux statuts du parti, que vont bientôt voter ses adhérents, ils semblent être particulièrement peu démocratiques. C’était prévisible : le parti est né pour servir les ambitions d’un homme, et pas pour promouvoir des idées : les idées sont venues après, ce qui a déterminé le vote, c’est plutôt le renouveau que représente une personnalité presque sortie de nulle part, presque vierge en politique puisque son tout premier mandat électif aura été la présidence de la République.

J’imagine bien qu’il ne faut pas trop désespérer les électeurs d’Emmanuel Macron2, parce qu’on ne sait pas trop vers où ils se tourneront lorsqu’ils auront fait le deuil du renouveau et de la modernité qu’ils ont voulu qu’il représente. On dit souvent « après ça, c’est sûr, les gens voteront Le Pen ». Mais je n’y crois pas, les gens n’éliront jamais Le Pen, qui est à mon avis la plus grande perdante de l’élection qui vient d’avoir lieu. Je parie plutôt sur quelque chose d’encore plus grave : l’abandon de toute foi dans le débat politique pour organiser notre pays : nous serons mûrs pour confier nos destinées à des instances administratives technocratiques et à de grandes sociétés bienveillantes qui sauront ce qui est bien pour nous comme pour elles et qui se partageront les restes des grandes entreprises publiques (notre patrimoine commun) : santé, éducation, transports, énergie,… J’aimerais me tromper, mais j’ai peur qu’Emmanuel Macron, comme François Hollande, comme Nicolas Sarkozy, comme l’aurait pu faire François Fillon, eût-il été élu, travaille à une France dans laquelle les frais d’inscription annuels à l’université coûtent le prix d’une automobile, une France où les salariés ne peuvent pas porter de projet collectif, une France où les services vitaux sont à la merci de quelques multinationales. J’ai des enfants, je leur souhaite tout autre chose que ça3, J’aimerais me tromper. Sincèrement.

  1. Mise à jour du 16 juillet : en vacances chez mes parents, où se trouve l’album, je me suis décidé à relire le Schtroumpfissime, qui était conforme à mon souvenir, à un détail très savoureux près : j’avais complètement oublié que ceux qui résistent au despote se font appeler… « Les Insoumis ». À la fin de l’histoire, le pouvoir est repris par le grand schtroumpf, dont l’autorité ne sera pas contestée : la démocratie, décidément, c’est trop dangereux. []
  2. Ce qui me semble positif dans le Macronisme ce sont justement les électeurs, des gens qui veulent autre chose qu’une pathétique guerre de partis, qui veulent une France moderne, dans son siècle, mais aussi apaisée. J’ai peur qu’ils aient misé sur le mauvais cheval. []
  3. On me fait la remarque que cette phrase semble un peu égoïste. D’une part, peut-être, oui : au fond il est naturel de souhaiter que ses enfants aient une belle vie, parce que c’est à ça que servent les parents. Ensuite, bien sûr, je ne parle pas spécifiquement de mes enfants à moi, je veux dire par là que ce n’est pas pour moi-même que je m’inquiète, mais pour ceux qui me survivront, pour l’avenir, quoi. []

Ne pas vendre la peau de l’ourse

Je n’en peux plus de cette élection, elle m’épuise, parce qu’elle a été trépidante, parce que rien ne semble jamais complètement joué, mais aussi parce qu’elle a fait sortir tous les loups du bois : certains « Républicains » ou assimilés, qui affirmaient jusqu’ici être les adversaires du Front National, s’y rallient et, même si leurs ralliements ne surprennent pas toujours, ils rebattent les cartes de la vie politique. Le paysage politique tel que je me le figurais il y a trente ans était simple : une gauche libérale sur le plan des mœurs et dirigiste sur le plan économique était opposée à une droite libérale sur le plan économique et conservatrice sur le plan des mœurs. Il existait tout un tas de personnalités politiques représentant des exceptions, mais dans l’ensemble, c’était l’alternative. À présent, nous avons aussi un centre droit issu du parti socialiste qui est libérale sur tous les plans, et une extrême-droite qui singe la tradition socialiste en utilisant son vocabulaire et en proposant des mesures dirigistes (mais pas tellement internationalistes : protectionnisme, préférence nationale) et, sur le plan des mœurs, en pratiquant le confusionnisme total en promettant à la fois la liberté et le contrôle autoritaire.
Il y a peu de temps on affirmait que la France était condamnée à un bipartisme à l’Américaine, le RPR/UMP s’est baptisé « Les Républicains » et on dit que Manuel Valls aurait voulu que le Parti Socialiste achève son interminable mue libérale et devienne le parti Démocrate. Deux noms qui entre parenthèses n’ont pas grand sens, tout parti respectueux de l’État et de du système électoral étant censé être à la fois républicain et démocratique.
Ce que cette situation nouvelle a d’intéressant, c’est que les élections peuvent désormais créer des surprises, et on le voit avec l’élection présidentielle en cours : quatre des candidats n’étaient pas loin de l’emporter, et les deux finalistes sont peut-être au coude-à-coude, et une surprise n’est pas à exclure.
Les discours d’Emmanuel Macron sont terriblement ennuyeux, le personnage sonne faux et semble plutôt fragile face à une femme tombée dans la marmite politicienne quand elle était petite, comme Marine Le Pen. La moindre hésitation, le moindre moment un peu ridicule, peut lui faire perdre cinq pour cent de voix du jour au lendemain.

J’avoue que j’ai été choqué d’entendre Emmanuel Macron se montrer insultant, donneur de leçons, voire humiliant envers Jean-Luc Mélenchon et, par extension, envers ceux qui ont voté pour lui au premier tour. Je ne lui demanderais pas de faire un pas politique envers la « France insoumise », quoique ça ne lui aurait pas forcément coûté cher de parler un peu plus d’écologie, mais au moins, de ne pas s’en prendre à ceux dont les votes pourraient lu faire défaut à un instant critique. D’un simple point de vue tactique, ça me semble idiot. Pourquoi ne cherche-t-il pas à convaincre les gens qui appellent Le Pen par son prénom (enfin son pseudonyme, puisque ce n’est pas son vrai prénom) qu’elle ne veut pas vraiment leur bien ? Pourquoi ne pas rassurer les Fillonnistes qui croient que Macron est un avatar de Hollande et qui de manière un peu plus surprenante semblent convaincus que ce me même Hollande est un gauchiste révolutionnaire prolétarien au couteau-entre-les-dents ? Pourquoi ne pas dialoguer avec les électeurs de Dupont AIgnan, Christine Boutin et de Villiers, qui ne sont pas tous convaincus par le ralliement de leurs dirigeants à la cause lepéniste ? Pourquoi ne pas s’intéresser aux indécis ?
Une part importante des gens qui ont voté pour Mélenchon iront voter Macron pour éviter le pire : pourquoi prendre le risque de se les aliéner ?
Je me posais cette question ce matin et Nathalie m’a donné la solution : il vise déjà les législatives ! Bon sang mais c’est bien sûr, comme disait le commissaire Bourrel.
Le déroulement complètement atypique de l’élection présidentielle, le rebattage des cartes et le positionnement désorientant d’Emmanuel Macron1 rendent impossible de savoir ce qui sortira des élections législatives ni d’être sûr que le jeune homme disposera d’une majorité. Il pourra sans doute s’appuyer sur une partie des centristes, des radicaux de gauche, des socialistes et des Républicains, et bien sûr que les gens « issus de la société civile » (et donc sans positionnement partisan) qu’il veut amener aux affaires publiques — ce qui fait partie de ses idées a priori louables, même si ça peut aussi être un moyen pour dépolitiser la politique.
Ceux sur qui il est certain de ne pas pouvoir compter, avec qui aucune alliance ne sera possible, ce sont bien les gens de la gauche radicale, qui pensent que rien n’est donné à ceux qu’on appelle à présent « modestes » sans confrontation sociale, qui pensent que la souplesse managériale et le libéralisme économique ne sont pas réciproques, puisqu’ils s’inscrivent dans un cadre fondé sur le déséquilibre, et qu’ils ne profitent donc jamais qu’à ceux qui les organisent.

mash-up

Dans la continuité de François Hollande, qui l’appuie d’ailleurs bien sur ce point2, Emmanuel Macron semble considérer que son adversaire, ce n’est pas la finance, évidemment, mais la gauche exigeante et capable de faire des propositions qui ne se bornent pas à un mol accompagnement de la prévalence de l’économie de marché. Alors il frappe sur Jean-Luc Mélenchon, place ce dernier dans une position impossible qui lui permet de semer le doute, de créer un climat de suspicion et, au fond, d’affirmer que ceux qui ne voteront pas pour lui dimanche prochain sont des irresponsables ou des ennemis de la démocratie. Beaucoup seront scandalisés par le procédé, et cela lui fera perdre des voix la semaine prochaine, mais il doit compter sur le fait que le pays, de peur du saut dans l’inconnu, votera finalement massivement contre sa concurrente. Après tout, ça a toujours marché jusqu’ici, n’est-ce pas; S’il se permet ce geste risqué, c’est, donc, pour saper les chances que la « France insoumise » ait un grand nombre de députés à l’issue des législatives du mois de juin. C’est aussi sans doute pour le plaisir sadique de punir ceux qui lui ont fait une petite peur du ratage et à qui il demande non seulement de voter pour lui « par raison » mais par reddition, en lui offrant les clefs de l’Élysée la corde du pendu autour du cou, tels des bourgeois de Calais.
Un adage affirme qu’il ne faut pas vendre la peau de l’ours que l’on n’a pas encore tué, et si Marine Le Pen passe, ce ne sera pas à cause des « insoumis » mais bien à cause de ceux qui se servent du Front National comme épouvantail et marchepied vers un pouvoir sans partage pour eux-mêmes et pour les intérêts qu’ils défendent — qui ne sont ni les miens ni les vôtres.
Les dominants de l’économie n’ont jamais eu vraiment peur des guerres ou du fascisme, car ils savent que ces derniers sont faciles à détourner à leur avantage. En revanche, ils ont peur de ceux qui mettent en cause leurs privilèges.

  1. Emmanuel Macron est à droite selon la gauche, à gauche selon la droite, ni-de-droite-ni-de-gauche selon lui, peut-être « extrême-centriste », comme le gouvernement qui a succédé à la Révolution et à l’Empire ? []
  2. La dernière semaine de la campagne et alors que Mélenchon semblait de plus en plus convaincre, Hollande a eu des mots incroyables sur lui : « Mélenchon est un dictateur, pas un démocrate. Voter Mélenchon, c’est voter Chavez (…) c’est la complaisance avec la Russie, avec Poutine, avec tous les empires, en fait. Son ennemi, c’est l’Occident ».
    Venant d’un ancien camarade de parti, c’est un peu violent. []

Pas de printemps pour Marine

Dans mon billet précédent je dis clairement que je n’ai aucune envie de donner des leçons à ceux qui n’iront pas voter le 7 mai, qu’ils soient des abstentionnistes permanents, des abstentionnistes du ni-Macron-ni-Le-Pen ou des abstentionnistes du « j’ai décidé de partir en long week end mais j’ai complètement oublié la procuration ». En revanche, je ne sais pas trop quoi dire aux gens qui ont voté Mélenchon et comptent reporter leur voix sur Le Pen par affinité politique : ceux-là sont trop loin de moi pour que je puisse comprendre un grand écart aussi extravagant. Ils sont tellement loin de moi, du reste, que je n’en connais aucun. Je suis aussi très circonspect envers ceux qui espèrent l’élection de Le Pen non par adhésion envers ses vues ni même par rejet viscéral d’Emmanuel Macron mais parce que son élection permettrait de s’opposer directement à elle, à l’État ; une envie de catastrophe, de guerre civile…. En tant que spécialiste des mythes de fins du monde autant qu’en tant que lecteur d’Henri Laborit, je comprends cette envie de quitter le status quo de la prétendue social-démocratie (sociale tant qu’elle y est forcée, démocratique au minimum possible). Je le comprends mais je ne peux pas le partager, il y a bien trop à perdre : la bataille, bien entendu, mais aussi sa propre humanité.
Non seulement je ne donnerai pas de leçons, mais je pense que ceux qui le font ont tort, et que si quelqu’un se tire une balle dans le pied, pour reprendre une métaphore qui a du succès ces jours-ci, c’est bien eux : rien de plus contre-productif que d’insulter, culpabiliser, menacer une personne dont on aimerait qu’elle se rallie à sa vision des choses. À moins que le but ne soit pas de partager un raisonnement, mais juste de dire qui on a envie de détester, et d’ajouter : « j’en étais sûr ! ». Pas de leçons, donc, mais pour éviter de me répéter, conversation après conversation, je vais tout de même tenter d’exposer de manière synthétique ici les arguments qui me convainquent d’aller voter pour le paltoquet, malgré son programme, en commençant par exposer ma vision de la démocratie représentative.

Pour moi, voter, ce n’est pas choisir le bon dirigeant, c’est se déterminer entre des ambitieux plus ou moins néfastes, plus ou moins honnêtes, et aussi choisir entre des programmes et des groupes politiques plus ou moins dangereux. Je ne vote pas par adhésion inconditionnelle (croire en quelqu’un d’autre alors que je ne suis pas capable d’être d’accord avec moi-même constituerait une blessure narcissique bien douloureuse), mais avec l’idée d’obtenir des améliorations ou plus souvent encore, d’éviter une détérioration. Je ne dis pas que je n’adhère pas un peu aux programmes pour lesquels je vote, mais je n’ai pas de foi, pas de religion, je refuse les « packs » (si je suis d’accord sur tel point je dois être d’accord sur tel autre), je ne suis pas dupe du côté self-service de l’offre1. Je constate que la démocratie représentative ne mène pas forcément aux bonnes politiques, puisqu’elle ne favorise pas la coopération ou la recherche d’un intérêt véritablement commun, mais j’y reste attaché faute de mieux car je la vois comme un contre-pouvoir, au même titre que la libre-circulation de l’information ou que l’indépendance de la justice.

À présent, comparons.
Emmanuel Macron propose de rester dans la continuité du quinquennat de François Hollande, en parachevant l’œuvre de dépolitisation de la vie politique qu’a incarné ce dernier : avec Macron, l’antagonisme gauche-droite, certes un peu dépassé ou ridicule sur certains sujets, s’efface au profit d’un système mené par les négociations de lobbies et orientée par des think-tanks qui semblent depuis longtemps avoir conclu que la social-démocratie était une chose trop sérieuse pour être confiée à des électeurs. Il faut dire que ce n’est pas faux, l’électeur d’aujourd’hui n’est plus vraiment un citoyen mais quelqu’un qui délègue sa souveraineté sans jamais se sentir responsable ensuite, ce qui constitue une vision un peu consumériste de la politique2.
Emmanuel Macron est un promoteur du libéralisme économique, il veut réformer le droit du travail dès sa prise de fonctions, par ordonnances3 : moins d’indemnisations par les Prud’hommes en cas de licenciement contesté ; possibilité de toucher des indemnités chômage lorsque l’on démissionne (ce qui est a priori plutôt une bonne chose, mais il faut voir dans le détail) ; la perte de pouvoir des syndicats en entreprise, au profit de systèmes de référendum interne. Sur la fiscalité, « En marche ! » marche clairement pour le capital, en supprimant l’Impôt sur la fortune et en le remplaçant par un impôt sur le patrimoine immobilier. Il propose dans le même temps une suppression de la taxe d’habitation en dessous d’un certain revenu annuel. Sur la plupart des autres sujets, le programme d’Emmanuel Macron ne fait qu’indiquer des vœux : l’armée doit protéger les français et assurer la souveraineté du pays —  Original ! — Il faut donner le goût de la Culture et soutenir les artistes —  Incroyable, non ? —  L’école doit accompagner la réussite de chacun et réduire les inégalités —  Jamais entendu un truc pareil ! —  La justice doit être juste et efficace — Moderne !  —  Les pauvres doivent être moins pauvres —  On leur dira. —  Etc., etc. Il ne manque plus qu’à demander à la pluie de mouiller, et on a un programme parfait. Je force le trait ? Peut-être, je vous laisse aller consulter le programme pour vérifier, ou encore cette méta-étude qui compile l’analyse comparée des différents programmes par une vingtaine d’ONGs. Au fond, le programme d’Emmanuel Macron consiste à dire qu’il n’y a pas grand chose à changer à la pente actuelle, et en cela, il est légitime de voir en lui l’héritier de François Hollande. Peut-être n’est-ce pas un mauvais signe, peut-être que cela veut dire, avant tout, que les Français n’ont pas tant envie de catastrophe que cela.
Plus que des mesures véritablement iniques, c’est la dissolution du politique (et du syndicalisme) qui m’effraie chez Emmanuel Macron, puisque par petites touches, il se propose de supprimer la souveraineté qu’exercent les citoyens sur l’État dont ils dépendent. Et je parle de la vraie souveraineté, pas du fait d’agiter un drapeau, de chanter des hymnes patriotique et d’invoquer Jeanne d’Arc en se faisant faire les poches par ceux qui savent détourner votre attention à coup de fierté mal placé4.

Jeu : inversez deux lettres dans le titre du film et découvrez le message subliminal que je tente de vous faire passer.

Vous voyez de quoi je veux parler.
D’un point de vue purement économique et social, le programme de Marine Le Pen n’est ni un pari « utopiste » sur l’avenir et le progrès, ni une forme de résignation « réaliste », il n’a pas de cohérence, et on doute que quiconque dans son parti ait de compétence pour traiter ces sujets. Les économistes qui se sont penchés sur le programme économique de Marine Le Pen le considèrent comme aberrant, puisqu’il promet d’immenses dépenses (renforcement d’effectifs dans la santé, la police,…), des baisses immédiates de tarifs réglementés (gaz, électricité, etc.), des revalorisations importantes pour les salaires de fonctionnaires ou les pensions, des dépenses accrues (défense), des exonérations (entreprises, successions,…), et tout cela ne serait financé que par une astuce : la sorti de l’Euro en faveur du franc, qui deviendrait la devise de la dette publique du pays et pourrait être dévalué brutalement pour ramener ladite dette à peu de choses. En fait, ce que propose Le Pen est rien moins que d’escroquer les créanciers de la France, lesquels ne seront pas contents et sont pour une bonne part… français :  Axa, Allianz, MMA, CIC, BNP Paribas, etc. Comptons sur ces institutions financières pour reprendre aux français d’un côté que ce que la France leur aura pris de l’autre. Parmi les autres sources de revenus proposés se trouve notamment une taxe sur les embauches de travailleurs étrangers. Une idée trumpienne qui là encore coûtera précisément à l’économie française. L’incompétence de Marine Le Pen est totale, mais il est probable que ses électeurs s’en moquent de manière toute aussi totale.
De manière incroyablement rusée, Marine Le Pen a amené le parti de son géniteur, longtemps promoteur d’un libéralisme économique total, à s’appuyer sur un discours social et empathique. Le Pen ne dit pas aux ouvriers ce qu’elle va faire pour leur usine qui ferme, ou si elle le fait, elle leur promet n’importe quoi. À la place, elle fait des selfies avec eux, elle est « proche » d’eux, comme Chirac savait l’être. Cette « proximité », je la mets entre guillemets puisqu’elle relève du spectacle, mais elle s’adresse avec efficacité aux gens un peu désemparés et inquiets, à ceux qui vivent dans une petite ville alsacienne et qui ne voient pas ce qu’ils peuvent faire contre la montée du salafisme dont la télé leur bourre le crâne, elle s’adresse à ceux qui sont persuadés que leur niveau de vie va baisser, elle s’adresse à ceux qui ont l’impression de n’avoir aucune prise sur un monde complexe et immense. Et elle s’adresse, bien sûr, à ceux qui ont envie de punir les gouvernements précédents de leur incapacité à régler certains problèmes. Elle ne fera rien pour eux, elle en est bien incapable, mais elle sait leur faire croire qu’elle n’est pas une technocrate, qu’elle ne représente pas une élite politique et financière établie. Face à cette promesse de proximité, un nouveau Giscard qui explique d’une voix mal assurée à des syndicalistes comment on se paie un beau costume et promet de ne rien tenter d’imposer à l’Europe peut faire pâle figure.

Ce qui rend le programme de Marine Le Pen particulièrement intolérable, ce n’est pas sa démagogie et son manque de compétence économique, écologique, culturelle — qui certes sont graves en elles-mêmes — , c’est toute la peur et la détestation de l’autre qui l’anime. Les immigrés clandestins5 ne pourront être régularisés, le regroupement familial ne sera plus possible, les frontières seront rétablies (les gens ont-il oublié comme c’était pénible ?), les demandeurs d’asile devront déposer leur requête dans leur pays d’origine, et l’aide médicale d’État sera supprimée (prévoir un retour brutal de la tuberculose et de quelques autres maladies pour l’instant rares en France).
Je me souviens, depuis mon tout petit bout de lorgnette, comme la vie était difficile pour mes étudiants étrangers à l’université sous Sarkozy, j’imagine bien ce que cela deviendra sous Marine Le Pen !

Les médias obnubilés par l’Islam sont directement responsables de l’importance qu’a désormais acquis le Front National dans le débat public. À présent, ils appellent à faire « barrage » à un parti « anti-républicain » dont ils ont pourtant accompagné et favorisé la prétendue dédiabolisation.

Sous Marine Le Pen, les libertés publiques risquent de souffrir.  Voir par exemple cette déclaration récente : «Avec moi, les fichés S, pour eux, la règle sera simple mais drastique. Le fiché S étranger est expulsé vers son pays d’origine. Le fiché S binational est déchu de sa nationalité et expulsé vers son pays. Le fiché S français est poursuivi pour intelligence avec l’ennemi et condamné à de la prison et à l’indignité nationale qui le prive de tous ses droits.».  Depuis quelques années, les médias parlent beaucoup des « fichés S » : tel triste personnage coupable de meurtre terroriste était-il ou n’était-il pas « fiché S » ? On en vient à croire qu’être « fiché S » signifie être un membre radicalisé de Daech. Mais ce n’est pas le cas, la « fiche S » concerne toute personne qui n’a commis aucun crime ou délit mais que la sécurité intérieure juge pertinent de surveiller. On trouve dans ce fichier de plus de 20 000 personnes des djihadistes potentiels, des fauteurs de trouble organisés (hooligans, black blocs), des membres de groupes d’extrême-droite ou d’extrême-gauche mais aussi des activistes divers (Kurdes, écologistes, indépendantistes régionaux). On imagine l’absurdité juridique de la situation des personnes présentes dans le fichier si elles étaient soumises au traitement prévu, au risque de l’erreur judiciaire ou de la faute morale, et au détriment des services de renseignement, qui seront dès lors privés d’un précieux outil de surveillance, dans le seul but d’apaiser l’épouvante populaire, Et ensuite quoi ? On met des milliers de gens en prison, et on en fait quoi ? On ne peut pas les condamner, puisqu’ils n’ont rien fait, alors on est censé les enfermer combien de temps ?
Le retour de la peine de mort6 a été enlevé tout récemment du programme du Front National, mais il semble faire partie des projets, tout comme la « perpétuité réelle ».
Le modèle de l’actuel Front National n’est sans doute ni le nazisme ni le fascisme italien (quoique le mélange entre extrême-droite et discours social rappelle Mussolini). Non, son modèle, c’est Donald Trump : raconter n’importe quoi, promettre n’importe quoi, sans jamais peser les conséquences logiques des promesses. Mais ce n’est pas un handicap puisque ce n’est pas à l’intelligence des électeurs que le message est adressé, mais à leur peur, à leur envie que les problèmes complexes trouvent une solution simple à comprendre et expéditive. Que fera-t-elle concrètement une fois au pouvoir ? Je ne suis pas devin, mais si je pense aux militants et aux cadres de son parti, je pense qu’on a raison d’avoir peur, du moins si on vient d’ailleurs et/ou si on aime la liberté. Les quinquennats précédents laissent au prochain président ou à la prochaine présidente des outils puissants de surveillance et d’autorité (à commencer par l’état d’urgence), ce qui constitue une ignominie irresponsable. Que se passera-t-il au prochain attentat ? En Turquie, pays démocratique, une vague tentative de coup d’État a permis en quelques mois au déjà très autoritaire président Erdoğan d’effectuer une purge massive parmi les fonctionnaires du pays et d’obtenir, démocratiquement, qu’on change la constitution du pays pour lui donner quelque chose qui ressemble aux pleins-pouvoirs.

Vu à Paris jeudi soir. Un homme arrête son automobile en pleine rue et bloque la circulation. Il est en fait complètement ivre. Le conducteur qui se trouve derrière lui est un trentenaire d’origine, a priori, maghrébine. Il crie à celui qui le bloque de se pousser, puis sort de sa voiture en colère. Il comprend vite qu’il a affaire à un soûlard. Le conducteur ivre marmonne de manière confuse mais suffisamment intelligible que « quand Marine sera présidente », ça ne se passera pas comme ça, les gens aux cheveux crépus n’engueuleront pas les français-de-souche qui bloquent la rue parce qu’ils sont torchés. Je ne suis pas pressé de voir advenir la « revanche du mâle blanc » ici. (reconstitué de mémoire, désolé, je ne sais pas bien dessiner les automobiles).

Un ami me disait : « de toute façon, Le Pen ne peut pas passer, alors je voterai blanc pour que Macron ne l’emporte pas avec un trop gros score, on ne doit pas lui laisser ce plaisir, il faut envoyer un message ». Je comprends le calcul (tout en me rappelant qu’on a pu l’entendre de la part des partisans de Bernie Sanders), mais je pense au contraire qu’il faut que Macron l’emporte avec un score de république bananière, comme Chirac en 2002, car ce score sera la preuve de sa propre illégitimité, personne ne sera dupe de sa signification : il ne marquera pas un soutien envers le marmouset Emmanuel Macron, mais le rejet sans ambiguïté d’une politique fondée sur la haine de l’autre et qui dévoie éhontément les mots « féminisme », « laïcité » ou « gaullisme ».
Les gens qui ont voté pour le programme de la « France insoumise » n’ont rien à voir avec Marine Le Pen, elle est aux antipodes de leurs idées même si Le Pen a l’habilité d’employer certains de leurs mots-clés7, et a été assez rusée pour protester à raison contre les lois liberticides (comme la loi renseignement) au moment de leur vote — comptez sur elle pour en profiter sans réserves une fois au pouvoir.
Marine Le Pen sait sourire, sait faire croire aux gens qu’elle veut leur bien, que le parti est « dédiabolisé », mais il ne faut pas s’y tromper. Ses proches sont du GUD8 et son jeu de ping-pong avec son père n’est une habile comédie : le vieillard sort une horreur raciste, antisémite, homophobe, la fille prend un air consterné, et le public se dit que le parti a changé. Mais c’est une ruse, Le Pen père dit tout haut ce que son parti pense tout bas, tandis que sa fille se contente d’améliorer l’emballage d’idées qui n’ont changé en rien. Les sorties séniles de Le Pen sont des clins d’œils adressés à la vieille garde du parti.

Pour Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon a « trahi les siens ». Ah oui ? Eh bien pour Jean-Noël Lafargue, Emmanuel Macron « ne sait pas quand il vaut mieux se taire ». Si Macron remporte cette élection, ça n’aura pas été à la loyale, mais par force. Peut-être n’est-il pas avisé d’ajouter l’insulte à la blessure ! Je sens qu’il va me plaire, celui-là.

Oui, Emmanuel Macron est le dangereux représentant du There is no alternative cher à Margareth Thatcher et de la fin de l’histoire de Francis Fukuyama, c’est à dire d’un libéralisme qui juge la lutte des classes obsolète, évacue le débat politique de la vie publique et installe une néo-féodalité dont les seigneurs sont les conseils d’administrations de grandes sociétés. Des gens qui se croient souvent très bienveillants, mais qui ne commencent à lâcher des miettes à ceux qui travaillent à leur fortune qu’une fois qu’ils y sont vraiment forcés.
Oui, l’ascension de Marine Le Pen a été favorisée avec complaisance par ceux qui en ont fait un épouvantail universel, nous laissant le « choix » entre la pérennisation du système qui leur profite et la barbarie. C’était irresponsable de leur part ; l’épouvantail est là depuis trop longtemps, les moineaux n’en ont plus peur et il régnera peut-être demain sur le champ. C’était irresponsable. Nous pouvons donc nous dire : « ni Le Pen ni Macron, je n’y suis pour rien, ce n’est pas mon problème ». Je comprends cette idée et dans un monde idéal, je la partage sans réserves, mais rappelons-nous que le système électoral ne prévoit rien de ce genre : à la fin, nous aurons bien l’un ou l’autre, il n’existe pas de troisième possibilité, et quelle que soit la personne élue, elle sera bel et bien notre problème.

Alors de force, toute honte bue, en pensant à ceux qui seront les premiers à se prendre les bottes dans la figure, et même si ce sont les responsables de la situation qui vont en profiter de manière immédiate, je pense qu’il faut que nous nous assurions que la menace d’une Le Pen est écartée avant de repartir au combat contre son concurrent. J’ai peur que ça passe par un bulletin en faveur du paltoquet. C’est quand même un cas de conscience un peu moins douloureux que s’il avait fallu voter Fillon, non ?

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  1. Au self-service, on a certes le choix, mais on se fait imposer une sélection réalisée en amont et sans nous. Bien entendu, faire savoir au chef ce qui nous plait peut orienter son choix. []
  2. Cela doit être vrai depuis longtemps, je m’étais dit ça dès l’élection de Nicolas Sarkozy, il m’avait semblé évident que les gens qui avaient voté pour lui se préparaient à le détester plus tard, comme ces souverains d’îles d’Océanie (que j’invente, peut-être) qui sont désignés pour être sacrifiés par la foule lorsqu’un cataclysme advient. J’expliquerai en détail cette théorie un jour. []
  3. Système, si j’ai bien compris, dans lequel l’application de la loi précède sa validation par les assemblées. []
  4. J’ai vu la chose à l’œuvre dans la Croatie d’après-guerre : on voit des drapeaux à damiers partout, les mots jugés « serbes » sont remplacés par d’autres (cela va des noms des mois de l’année… aux hélicoptères, car pour une raison incompréhensible les Croates pensent que helikopter est un mot spécifique aux Serbes — en fait, on le doit au français Gustave Ponton d’Amécourt), la religion est redevenue un pouvoir important… Et les politiciens qui ont promu tout cela se sont enrichis au détriment du pays, puisque les services publics ont été dépecés et vendus à des sociétés allemandes ou françaises. Des jugements pour corruption ont été rendus des années plus tard, trop tard. []
  5. Pour s’autoriser à détester les immigrés, certains se sont focalisés sur les « clandestins ». Mais ces derniers ne sont délinquants que parce qu’ils ont un problème administratif, et non par goût de la dissimulation. Ma propre mère, née norvégienne, avait peur d’être renvoyée dans son pays si elle était contrôlée par des policiers pendant les événements de mai 1968 — elle était en France par amour, accessoirement enceinte, et avait dépassé la date autorisée par son visa. Mon beau-père Franko, venu de Yougoslavie, a quitté illégalement son pays et est entré clandestinement en Italie puis en France au début des années 1960. Il voulait gagner sa vie, ce qu’il a fait comme footballeur puis ouvrier. Bref, deux des grands parents de mes enfants ont été des immigrés clandestins pendant une partie de leur vie. Et puis ça s’est arrangé, car si les règles étaient sans doute strictes, les Français étaient plus détendus sur ces questions. Aujourd’hui encore il existe des gens qui après cinq ans d’études en France ont développé ici des amours et des amitiés et ne veulent pas partir, mais devraient le faire s’ils respectaient la règle. Aujourd’hui aussi, des gens viennent illégalement d’anciennes colonies pour travailler en France. Employés par des sociétés bidon elles-mêmes prestataires de société éphémères qui fournissent de la main d’œuvre à de grandes sociétés publiques ou privées, ces gens nettoient les bureaux de la défense, sont vigiles, travaillent sur les chantiers. La précarité administrative de ces gens est un cruel outil pour les maintenir dans la peur et s’assurer qu’ils restent sous payés et non-couverts par les lois sociales. Marine Le Pen se propose juste de raidir les lois qui les concernent pour empêcher toute amélioration de cette situation administrative. Absurde, contre-productif, inhumain. []
  6. Il m’est venu une idée odieuse de science-fiction à propos de la peine de mort : si elle devait revenir, je proposerais ceci : que les membres du jury qui ont délibéré cette sentence soient forcés d’en être aussi les exécuteurs, qu’ils soient les bourreaux. Ils auraient le droit, bien entendu, de changer d’avis et de gracier la personne. []
  7. Une liste de points de convergence entre Front National et France Insoumise circule avec succès sur les réseaux sociaux. Elle est d’une malhonnêteté crasse et en dehors d’un engagement sur l’âge de la retraite, rien n’est vrai. []
  8. Groupe Union Défense : organisation étudiante d’extrême-droite connue pour ses actions violentes. []

Vote pour nous, connard, sinon tu es un salaud

Quelques heures après le résultat de l’élection de dimanche, j’avais déjà publié un billet expliquant que j’allais voter pour Emmanuel Macron au second tour, bien qu’ayant voté pour le programme de la « France insoumise » qui lui est radicalement opposé à presque tous les égards. Au passage, j’essayais de me donner du cœur pour cette corvée en me concentrant sur les points positifs : après tout, l’alternative aurait pu être de se déterminer entre Le Pen et Fillon, tous deux inquiétés par la justice pour des faits du même ordre, tous deux représentants d’une droite très très à droite, raciste, homophobe et fondant son discours sur la peur de tout. Au moins, le succès (très relatif) d’Emmanuel Macron indique un peu plus de foi dans l’avenir que celui des deux candidats qui suivent.
Trois jours ont passé, et je ne change pas d’avis : bien entendu, je vais voter pour quelqu’un dont je ne veux pas, afin d’éviter quelqu’un dont je veux encore moins. Évidemment. Et j’aurais voté Fillon aussi, comme j’ai voté Chirac il y a quinze ans, et comme je voterais Marine Le Pen si elle était au second tour contre Joffrey Baratheon, Skeletor ou Adolf Hitler : on trouve toujours pire. Je vais voter Macron, mais j’aurais aimé passer à autre chose, il y a de nombreuses tâches dans la vie que l’on accomplit par force, par devoir, sans plaisir. Comme payer ses impôts, par exemple — j’imagine que les soutiens les plus fortunés de Macron savent de quoi je parle, puisque le jeune homme a promis de réduire l’Impôt sur la fortune au seul patrimoine immobilier : le paysan de l’Île de Ré persistera à le payer, mais ceux qui placent leur fortune sous forme de bien financiers ou d’œuvres d’art en seront dispensés.

Il y a trois jours, Mélenchon était un dictateur, un bobo facho1. Et à présent, on lui demande (sans s’il vous plaît ni, soyons-en certains, de merci), de forcer ses électeurs à voter pour ceux qui les ont traités de tous les noms.

Au lieu de ça, je vois fleurir sur les réseaux sociaux et à coup de tribunes et d’éditoriaux d’innombrables leçons de morale insultantes, assorties de menaces diverses. Elles émanent souvent de gens qui non seulement n’ont pas voté pour le programme de Jean-Luc Mélenchon, mais se sont montrées incroyablement insultantes envers ses électeurs pendant toute la campagne électorale : nous avons été des néo-staliniens, des poutinistes, des amis de Bachar-el-Assad, des complices du gazage des populations (je ne parle pas des méthodes de Bernard « Bernie le chimique » Cazeneuve, bien entendu), des ennemis de la démocratie et de la liberté d’expression régnant par la terreur2, des destructeurs de l’Union européenne, des naïfs, des bobos, des enragés et même, au cours de la dernière semaine, des antisémites3 — accusation qui n’est étayée par aucun élément, mais qui fait mouche dès lors qu’elle est proférée, ça avait déjà fonctionné en 20124.
Après avoir été insultés à longueur de campagne électorale, les « insoumis » doivent désormais se soumettre à ceux-là mêmes qui les ont traités de tout les noms, et qui continuent ! Raphaël Enthoven, qui étudie « avec philosophie » les sujets d’actualité sur Europe 1, concluait une chronique sur le thème par cette affirmation : « qui se ressemble s’abstient ». Si l’on ne vote pas Macron, ce sera la preuve que les électeurs de Mélenchon, qu’il juge « très agressifs », et ceux de Le Pen ne diffèrent en rien5. Qu’est-ce que ce serait si Raphael Enthoven étudiait les sujets d’actualité sans philosophie !

Il paraît que nous ne sommes pas suffisamment sidérés. En 2002 les Français étaient dans un état de sidération en voyant apparaître l’affreux Le Pen père comme concurrent de Jacques Chirac au second tour, mais en 2017, rien, les gens semblent trouver ça normal.
Je suis, à mon tour, étonné de cet étonnement face au manque de sidération : Florian Philippot hante les studios de radio et sur des plateaux de télévision et semble y vivre plus de temps que chez lui, les propos de Marine Le Pen sont diffusées avec complaisance (c’est à dire sur son terrain, sans jamais évoquer son incompétence économique, écologique, culturelle) par les médias, sont diffusés de manière irresponsable par les partis « normaux », qui reprennent sa rhétorique et semblent valider sa vision de la société française. Enfin, cela fait des années que l’on nous annonce que Marine Le Pen sera présente au second tour de l’élection présidentielle, et lors de la dernière élection, c’est plutôt son absence qui avait étonné tout le monde.
Plutôt que de dire aux mélenchonistes qu’ils sont, pour le salut de la démocratie, forcés de voter, obligés de voter pour quelqu’un dont le programme les révolte, et de faire la leçon à ceux qui hésitent, il serait peut-être bien de parler aux électeurs du Front National, non ? De comprendre pourquoi ce parti recueille désormais la voix d’un français sur trois, de comprendre pourquoi les habitants certains territoires se sentent malheureux ou menacés au point de rechercher un parti qui affirme pouvoir tout régler en se débarrassant de certaines personnes. Et ce n’est pas aux électeurs de Mélenchon qu’il faut le demander, mais à ceux qui maltraitent les campagnes, à ceux qui utilisent l’Union européenne comme excuse pour détruire les services publics, à ceux qui diffusent l’idée que le monde est une menace pour la France — comme si elle n’en faisait pas partie —, enfin à tout le monde sauf à ceux qui proposent autre chose, ou lorsqu’il y a de vagues convergences (la sortie de l’OTAN ou l’âge de la retraite) le font pour d’autres raisons, et ne sont animés ni par la xénophobie ni par des raisonnements simplistes. Le docteur Victor Frankenstein, dans le roman de Mary Shelley, avait eu la décence de se sentir responsable de sa créature, plutôt que de blâmer les victimes de sa brutalité.

Alors oui, je voterai Macron, et même si je comprends bien que ceux qui tentent de pousser les électeurs de Mélenchon à en faire autant sont avant tout animés par la peur du Front National (très justifiée), je pense que ces derniers auraient tort de ne pas respecter les états d’âme de ceux qui ne peuvent pas se résoudre à choisir et qui envisagent le vote blanc. Laissez-leur donc quelques jours pour digérer. Leur problème n’est pas qu’ils soient complices d’un parti anti-démocratique, anti-républicain (mais ayant pignon sur rue), c’est juste qu’ils veulent croire que l’on peut voter « pour » des projets auxquels on souscrit et non « contre » ceux qui nous révoltent6. Que, en gros, ils ont encore un peu de foi en la politique.

  1. Un « bobo » est une personne dont le milieu social se situe entre « intellectuel précaire » et « grand bourgeois », qui porte un intérêt à la culture, à l’écologie, et aux problème sociaux. Pour on ne sait quelle raison (la sonorité ridicule du mot ?) être « bobo » est censé être mal. []
  2. Selon une tribune à succès de Joann Sfar : «Même s’ils ne le diront jamais publiquement, je sais que la plupart des dessinateurs politiques y réfléchissent à deux fois avant de dire un seul mot sur Mélenchon». La preuve, il n’y a qu’à demander aux dessinateurs, ils nieront, ça sera la preuve qu’ils n’osent pas l’admettre. []
  3. Lire par exemple cet article de François Heilbronn : Mélenchon, les juifs et le «peuple supérieur». []
  4. Cela a été jugé : en 2015, Nathalie Kosciusko-Morizet et Alain Juppé ont été condamnés pour avoir affirmé trois ans plus tôt que Jean-Luc Mélenchon était coupable « d’accointances antisémites ». []
  5. Raphael Enthoven : Le FN et les mélenchonistes abstentionnistes : qui se ressemble s’abstient (25 avril). []
  6. Pour cette raison, j’ai un peu de mal à comprendre ceux qui disent : « de toute façon elle va passer, alors maintenant ou dans cinq ans… » comme ceux qui disent « avec l’extrême-droite, tout va s’écrouler et il y a aura enfin la place pour une vraie révolte populaire ». Cependant je ne connais personne qui dise ça, en dehors de quelques « identitaires » qui se font passer pour des mélenchonistes sur Twitter. []

Le bon côté…

Emmanuel Macron en tête, c’est un problème si on se penche sur son programme (très peu préoccupé par l’écologie, notamment, qui est pourtant l’urgence vitale de notre époque), mais c’est moins problématique si l’on se demande ce que signifie ce vote du point de vue de son électorat, si on analyse ce que ses électeurs projettent sur le personnage. Déjà, il semble incontestable que lesdits électeurs veulent dire par leur vote qu’ils ne croient plus à la division du monde entre PS et RPR (et avatars successifs), qu’ils ne veulent plus voir les mêmes têtes défiler indéfiniment à l’écran, que cette pantomime de l’alternance les a lassés. Et cela se comprend. Plus embêtant d’une certaine manière, ce choix peut aussi exprimer un ras-le-bol de la politique en général : trop compliqué, on ne veut plus de clivages, de lutte des classes, de choix. Je fais partie de ceux qui ont l’impression de voir nos social-démocraties prêtes à basculer dans le monde tel que nous l’annonçait la science-fiction des années 1970, où les États cèdent définitivement la place à des corporations plus ou moins bienveillantes entre lesquelles se jouent les véritables jeux du pouvoirs, et qui n’est jamais qu’une forme anonyme de féodalité. L’immense avantage d’une prévisible victoire de Macron, en tout cas, tient dans ce que le personnage est moins « clivant » que d’autres, et s’il ne représentera certainement pas la totalité (ni même une majorité) des français, il n’est pas non plus un épouvantail trop effrayant, il ne sera pas haï ou craint par trois personnes sur quatre, contrairement à ses concurrents du soir Le Pen, Fillon et Mélenchon. Il n’est pas raciste, ne déteste pas les journalistes (qui lui ont offert d’exister), ne se désigne aucun ennemi mortel, aucune cible (religieuse, ethnologique, culturelle, sociale, financière, institutionnelle, professionnelle), et au contraire, étant donné sa position très particulière, sera sans doute le premier président français depuis longtemps à pouvoir construire une majorité politiquement hétéroclite sans que l’on parle de cohabitation ou d’ouverture : puisque « En marche ! » n’est pas un parti, puisque d’innombrables personnalités politiques issues de grands partis concurrents ont fait connaître leur ralliement, on peut imaginer que notre prochain gouvernement sera un gouvernement de coalition où des personnes issues d’horizons différents devront travailler en bonne intelligence.

Vu à Paris

J’espère que ceux que Macron a convaincus supporteront le passage à la réalité, l’ouverture de la boite du chat de Schrödinger, qui ne permettra plus d’affirmer pouvoir superposer simultanément deux états incompatibles. Sans parler de la différence entre leurs choix politiques respectifs, un Macron me semble gazeux, totalement dénué de consistance face à quelqu’un comme Mélenchon. Et j’ai peur que ceux qui ne le voient pas aujourd’hui le découvrent un peu brutalement plus tard. Mais je peux me tromper sur l’avenir, c’est peut-être précisément ce manque d’épaisseur politique qui a été la raison du succès électoral de Macron. Si l’on attend des gens qu’ils votent rationnellement pour un programme clairement défini, il semble impossible de préférer Macron à la plupart des dix autres candidats. Mais si le sens du vote est justement de refuser les programmes trop clairs, de refuser de se positionner en fonction de décisions techniques ou difficiles, alors, ce choix prend tout son sens. Finalement, l’aura de Macron, c’est la nouveauté, la jeunesse, une certaine nonchalance vis à vis de l’histoire et de la tradition politique, une réputation d’être favorable à l’esprit d’entreprise, à une certaine fluidité économique et à l’Union européenne. Tout ça est assez positif en soi, mais les arbitrages vont être difficiles entre les intérêts des uns et des autres, et cela commencera dès la constitution du premier gouvernement « en marche ».

J’ai eu très peur en ouvrant l’enveloppe et en découvrant la tête de François Fillon – le moment m’a immédiatement rappelé une scène marquante du film Shining, où Jack Nicholson passe sa tête au travers d’une porte qu’il a attaquée à la hache dans un accès de folie furieuse. Sans vouloir de mal au bonhomme (assez pathétique), j’avoue que je suis surtout soulagé de voir disparaître ses idées et ses soutiens de la campagne.

Ce soir toujours, Jean-Luc Mélenchon a déçu ou énervé certains en refusant d’extrapoler les premiers résultats électoraux à la France entière, apparemment animé par l’espoir d’obtenir la troisième voire même la seconde place de l’élection. Et surtout, il a fâché en n’appelant pas immédiatement à voter contre le Front National. rappelant que ceux qui l’avaient choisi pour les représenter dans cette élection ne lui avaient pas donné de mandat pour donner des consignes de vote et annonçant que ceux-ci seront appelés à se prononcer rapidement. Certains reprochent à Mélenchon de ne pas être démocrate, mais cette fois on lui en veut de l’être trop ! Et puis qu’est-ce qui est le plus « républicain » (quoique ça veuille dire) : en appeler « à l’intelligence de chacun », comme l’a fait Mélenchon, ou bien demander aux électeurs d’aller mettre le bulletin qu’ils ne veulent pas dans l’urne, au nom de la démocratie ?
Même si je comprends le propos de Mélenchon, je pense qu’il aurait été bien qu’il se positionne clairement dès qu’on lui a tendu le micro pour le faire, histoire que ses électeurs ne se retrouvent pas accusés d’être interchangeables avec ceux du Front National, accusation devenue systématique dans de nombreux médias et chez les détracteurs de la « France insoumise » et qui, il me semble, pose plus de questions quant aux priorités morales et politiques de ceux qui l’émettent qu’elle n’informe sur le mouvement et ses électeurs.

Personnellement, j’ai voté Mélenchon, j’irai voter Macron, sans conviction mais aussi sans souffrance, plutôt heureux d’avoir échappé à un second tour Fillon-Le Pen. Je ferai mon devoir, quoi, sans plaisir et sans espoirs. Bien sûr, ce dimanche ne me semble pas vraiment joyeux, je constate que mon pays est très à droite, à peine plus concerné par l’écologie que Donald Trump, et semble avoir perdu tout rêve d’avenir un peu ambitieux. C’est ainsi,
le progrès devra se faire autrement que par la lutte politique, ce que j’ai, du reste, toujours su.
Mais au moins, c’est terminé, je vais pouvoir me remettre à penser à autre chose qu’aux élections, car celles-ci m’ont paralysé pendant deux semaines, alors même que je ne suis militant de rien et que j’avais mille fois plus utile et intelligent à faire. Je vais tenter de ne pas trop m’intéresser aux élections législatives qui se profilent. Le bon côté c’est que c’est terminé.

Alors pour qui on vote ?

Plus qu’une semaine pour se décider. Je vais essayer de profiter de ces derniers jours pour ne plus poster, ne plus dessiner, ne plus diffuser d’articles, oublier les costumes et les casseroles, penser à autre chose qu’à la politique. C’est le but de ce billet qui se veut le dernier sur le sujet jusqu’à l’entre-deux tours de l’élection. L’électricité du moment commence à m’irriter franchement, j’ai l’impression de voir des fascistes, des racistes ou des imbéciles à tous les coins de rue et ça ne me fait pas de bien, car au fond, j’aime apprécier les gens1.
Cette profession de foi n’a malheureusement pas de valeur contractuelle, c’est le genre de résolution que je fais souvent mais que je n’arrive pas à tenir. C’est comme cesser de fumer : ce n’est pas parce qu’on n’y parvient pas que l’envie n’est pas sincère.

Procédons par élimination : Le Pen, impossible. Dupont-Aignan pas mieux. Cheminade ou Asselineau, je n’ai ni écouté ni envie de le faire. Lassalle est pittoresque, c’est un personnage un peu émouvant, mais je ne vois aucune raison de s’intéresser à ce qu’il propose.

Les trotskistes

Poutou et plus encore Arthaud sont sur une ligne virtuelle : tant que le système actuel existe, rien ne peut être fait, toute décision politique qui ne consiste pas à changer de régime politique n’est qu’un aménagement réformiste. C’est cette tournure d’esprit qui avait permis au fondateur de Lutte Ouvrière, le fameux « Hardy », qui était à la fois militant et chef d’entreprise dans le domaine pharmaceutique, de licencier des employées qui demandaient un mi-temps après leur maternité : au lieu d’appliquer, à son niveau, ses idées sociales, il réclamait au fond un « tout ou rien » qui peut difficilement mener à autre chose qu’à… rien.
Si cette intransigeance n’est pas une posture hypocrite, c’est pire encore, cela dit tout sur le traitement qui serait appliqué aux personnes qui refuseraient la révolution. Donc évidemment, non, même si j’ai sans aucun doute quelques idées communes avec ces gens.

L’abstention ?

C’est aussi parce que je me défie de l’approche théoricienne que je vote : j’ai pu constater que, malgré tout ce qu’on dit, un gouvernement n’en vaut pas un autre, il y a des différences tangibles. Un détail par exemple : sous Sarkozy, mes étudiants étrangers à l’Université semblaient passer leur vie à la préfecture, ils étaient traités comme des chiens par l’administration et cela leur faisait rater des cours, perdre des journées entières à faire la queue pour apprendre qu’il manquait un papier à leur dossier, je passais un temps important à signer des attestations de présence… Je me rappelle d’une excellente étudiante japonaise qui avait dû quitter le pays parce qu’un document administratif lui avait manqué : légaliste et sérieuse, elle se sentait victime d’une injustice mais n’a pas tenté de resquiller.
Je n’ai pas eu vent de situations de ce genre ni sous Chirac ni sous Hollande. Les électeurs ne se sentent pas concernés par ces questions (s’ils sont électeurs c’est qu’ils ne sont pas étrangers), mais ça suffit à me prouver, à moi, que tous les gouvernements n’ont pas les mêmes implications. Alors en attendant le sursaut humain qui permettra l’Anarchie, je vote, tant que j’en ai le droit, même si je n’ai pas décidé des règles du jeu, même si je sais qu’elles sont viciées.

Passons au « Cronchonyonmon » (Macron, Mélenchon, Fillon, Hamon. Étonnant tous ces candidats aux noms en « on », non ?)

Fillon

Fillon, le cas est facile à régler aussi. Je ne sais pas si cela correspond à sa vision personnelle, mais il a décidé de faire campagne sur des thèmes réactionnaires, anti-sociaux et identitaires, cherchant l’adhésion des pires scories de l’autoproclamée « Manif pour tous ». Son argument d’autorité a été de se faire passer pour un austère grippe-sou, un terne comptable qui pense qu’il faut être économe et responsable. Sa campagne pathétique et les révélations qui ont été faites, outre les problèmes juridiques, démocratiques et moraux, nous le montrent comme quelqu’un qui est obsédé par l’argent (il devient fou devant un billet comme DSK devant un jupon, aurait dit quelqu’un de son parti) et qui n’a rien contre les dépenses idiotes tant qu’elles sont à son profit : supprimer la sécurité sociale pour la sauver, résoudre la question du chômage en supprimant un demi-million d’emplois publics et en augmentant la durée de travail de ceux qui sont employés, tout ça lui semble logique. En revanche, s’il voyage, c’est en Falcon 50 (5000 euros de l’heure), s’il s’habille, c’est avec des vêtements de luxe qu’il exige de se faire offrir. Et lorsqu’il rend ces mêmes costumes, il triche et en rend d’autres !

Enfin, son refus de prendre en compte l’écologie — sans doute en considérant que ça n’est pas le cœur des préoccupations de son électorat naturel — l’envoie à contre-courant de l’histoire.
Triste personnage, soutenu par la pire droite, et prenant en otage l’ensemble d’un parti dont il n’est sans doute pas si représentatif mais qui, comme il le dit lui-même, n’a pas d’alternative.

Hamon

On dit d’Hamon qu’il n’est pas représentatif du Parti Socialiste non plus, mais de mon point de vue et de celui de ceux qui se sont déplacés pour voter aux primaires de « la belle alliance » (ha ha !) c’est plutôt une qualité. Le personnage est sympathique, il est maltraité par son propre parti, régulièrement diffamé sous l’accusation de collusions avec les promoteurs du communautarisme, et très généralement, présenté comme un gentil naïf. Ses propos sur la laïcité et la loi de 1905 (qui lui convient) ou sur le communautarisme ne sont pourtant pas ambigus : entre le refus de faire du muslim-bashing et le soutien à Daech, il y a un abysse, la chose vraiment inquiétante aujourd’hui à mon avis est le nombre extravagant de gens qui ne sont plus capables de faire cette distinction. J’ai peur de toute cette peur qu’exprime, notamment, l’obsession du voile. La peur rend bête et mauvais, et quand on est bête, on a souvent des actions qui vont contre ses propres buts. Et j’ai peur aussi du réflexe qui consiste à penser qu’on soutient tout ce qu’on ne veut pas interdire ou qu’on doit interdire tout ce que l’on n’aime pas : on peut tout à fait juger que le voile pose des problèmes philosophiques sans vouloir le proscrire pour autant.
Sur la naïveté des propositions (emploi, économie, écologie), nous entrons dans les questions de fond, les vraies questions politiques. Benoît Hamon pense que l’emploi est destiné à se raréfier et a fait le choix du revenu universel et de la taxation des robots. L’économiste suisse Sismondi parlait de tout ça il y a deux cent ans et il avait raison (et ce sont à ses idées que nous devons la retraite, les allocations, le chômage et la sécurité sociale, qui ne sont jamais que des variantes du revenue de base), le sens de l’histoire et les progrès techniques lui donneront toujours plus raison, il me semble que c’est une évidence, mais une autre évidence est qu’il est délicat de mettre en place des dispositifs progressistes dans un monde qui n’est pas prêt à les épouser. Sur la taxation des robots, la question en amène d’autres : qu’est-ce qu’un robot ? À partir de quand est-ce qu’on considère qu’il prend la place d’une personne ?
Que l’on considère qu’il apporte ou non de meilleures réponses, il me semble que Benoît Hamon pose les bonnes questions.

Mélenchon

Le programme de la « France insoumise » est séduisant à plus d’un égard, notamment des points de vue sociaux et écologiques — c’est celui qui insiste le plus sur le fait que notre modèle actuel n’est pas soutenable. Le projet d’une refondation constitutionnelle est à mon avis bon, même si je comprends les réserves de ceux qui se souviennent que plus d’un régime autoritaire a assis un pouvoir illégitime sur le changement des règles du jeu2.
En général, quand j’écoute les propositions de Mélenchon, rien de ce qu’il dit ne me heurte et je suis admiratif de sa conscience des enjeux de l’avenir3. Je suis plus dubitatif quant à ses choix rhétoriques. Tout d’abord, il considère (selon une vieille tradition socialiste justifiée par bientôt deux siècles d’expérience) que la société ne peut progresser sans rapport de force, et donc, il renonce à tenter de rallier l’ensemble de la société à ses vues. Cette rhétorique de l’affrontement se retrouve, sous une forme dégénérée et outrée, dans l’agressivité de certains des militants les plus actifs de la « France insoumise » sur les réseaux sociaux. Ensuite, et cela va avec, il est encombré par les sentimentalismes traditionnels de son camp politique, Son anti-atlantisme l’amène régulièrement à s’interdire de condamner clairement des régimes ou des expériences politiques qui ont tourné à la catastrophe (avec l’aide active de la CIA, en Amérique du Sud notamment, c’est évident, mais le résultat n’en est pas moins indéfendable). Je comprends que l’on refuse d’accepter les injonctions pujadistes4 à épouser naïvement certains clichés géopolitiques, mais je vois un peu d’hypocrisie dans son propos quand Mélenchon dit que c’est à l’ONU de régler la question syrienne, alors même que la Russie appose régulièrement son veto contre toute résolution sur le sujet, rendant l’ONU impuissante à régler le problème. Mais si je peux faire ce genre de reproches à Mélenchon, je ne vois pas plus de pertinence dans le fait d’épouser la vision géopolitique véhiculée par les blockbusters étasuniens : elle nous est plus familière mais n’en est pas meilleure pour autant. Les États-Unis ont le plus gros budget militaire du monde (et je ne compte pas Hollywood dans le calcul), la plus grande armée, ils s’engagent en permanence dans des guerres à l’extérieur de leurs frontières et à leur seul bénéfice, ce ne sont pas les gentils, c’est un empire qui défend ses intérêts en profitant de tous les moyens qui sont à sa disposition pour le faire, et ils sont grands. Et à présent, ce pays est dirigé par quelqu’un qui confond Syrie et Irak, élu par des gens dont 30% considèrent pertinent de bombarder Agrabah… la ville imaginaire où se déroulent les aventures d’Alladin dans le film Disney du même nom.
Si j’aimerais que Mélenchon évite de donner son opinion sur la souveraineté de la Crimée ou sur la légitimité des opposants à Bachar el Assad, je pense que la France a tort de rester membre de l’OTAN.
Un point qui effraie avec Mélenchon est sa personnalité : « grande gueule », comme on dit, on le soupçonne d’être capable d’autoritarisme. Je ne saurais me déterminer sur ce point, ou plutôt, je pense qu’il y a du vrai et du faux. Il engueule les cadreurs énervants du Petit Journal, il ne respecte pas la règle du jeu des médias (qui détestent que l’on fasse remarquer leur absence de neutralité ou qu’on déconstruise leur fonctionnement), mais est-ce que cela suffit pour jurer qu’il limiterait le droit de la presse ? Aucune de ses propositions ne va dans ce sens à ma connaissance, et son programme a par exemple recueilli les faveurs d’ONGs telles qu’Amnesty International contrairement à bien d’autres qui sous prétexte d’État d’urgence proposent de limiter toujours plus les libertés individuelles.

Macron

J’ai eu du mal à croire qu’il existait réellement des électeurs de Macron : je ne voyais en lui qu’une créature médiatique aux propos évasifs et il me semblait impossible que de véritables personnes votent effectivement pour lui. Mais en discutant avec des amis, je constate que, si, les En-marchistes existent bel et bien — et ils ont l’avantage sur les Mélenchonistes et les Fillonnistes de ne pas être trop agressifs. En creusant le sujet, je comprends les qualités qu’ils lui voient : sa tête est neuve (évidemment, vu son âge) et son élection romprait avec un équilibre des forces politiques bien fatigué et ringard. Libéral économiquement mais pas seulement, il n’est pas obsédé par les questions d’identité, il n’est pas facho, pas homophobe. Loin de représenter une politique de gestion résignée de la crise économique, comme celle proposée par Fillon ou appliquée par Hollande, il promeut l’idée d’un avenir positif, ouvert, et je comprends que ça séduise. Enfin, il incarne un centre-droit qui manque à l’offre politique actuelle.

Pour autant, le personnage ne me convainc pas. Il a construit son programme non en s’intéressant à ce que les gens veulent ni à ce qui est bon pour eux, mais à ce qu’ils veulent entendre5. J’ai l’impression que sa rupture est portée par l’envie (la sienne mais aussi celle de ses électeurs) de quitter la politique traditionnelle et même, de quitter la politique tout court, de laisser des multinationales gérer nos vies, sans doute assez bien tant que c’est leur intérêt, mais en effaçant les derniers restes de démocratie. Ce n’est que l’aboutissement d’un processus déjà ancien de troc de notre souveraineté contre un certain confort. C’est à mon avis ce qui explique son attachement unilatéral à l’Union européenne6 telle qu’elle fonctionne actuellement, qui tend à déléguer à des instances technocratiques des compétences autrefois politiques. Mais ça ne marche pas comme ça : tout est politique, rien n’est neutre, pas même la disparition du politique.

Conclusion

Si benoît Hamon avait la moindre chance de peser dans l’élection, c’est peut-être bien pour lui que je voterais. C’est horrible de dire ça, bien sûr, mais comment faire abstraction de ce genre de considérations ? Si on était dans le jeu Koh-Lanta, c’est pour Fillon que je voterais (puisqu’à Koh-Lanta, c’est pour virer les gens que l’on vote, pas pour les garder). Je ne souffre pas à l’idée de voter pour Macron dans le cadre d’un second tour contre Marine Le Pen ou Fillon, mais pour le premier tour, le « business as usual » néo-giscardien qu’il propose ne m’intéresse pas du tout.
C’est donc vraisemblablement pour Mélenchon que je voterai, mais pas spécialement par passion, certainement pas en défendant l’intégralité de son programme, et malgré l’acharnement très rédhibitoire de certains de ses soutiens7. L’idée de faire enrager tous ceux qui s’attaquent à lui en ce moment, qui paniquent à l’idée de son succès au premier tour et promettent les chars soviétiques sur la place de la Concorde s’il était président me donne, à vrai dire, ma plus forte motivation8.

  1. Mon animal est le chat : jaloux de sa liberté, mais aimant, malgré tout, un peu de compagnie. []
  2. Reste que Mélenchon propose un changement constitutionnel qui diminue les pouvoirs du président, il est tout de même étrange de comparer ce projet à des expériences passées qui ont étendu les pouvoirs de ce même président ! []
  3. Quel autre candidat que lui pourrait donner une conférence du niveau de celle-ci ? []
  4. Pujadiste : de David Poujadas. Ne pas confondre avec Poujadiste : de Pierre Poujade. []
  5. Lire : Comment Emmanuel Macron a fait son diagnostic. []
  6. Pour ma part, je suis très attaché à l’UE aussi, mais assez dubitatif quant à la direction que prend cette structure, car au delà (ou du fait) du « c’est la faute de Bruxelles » qu’aiment brandir les politiciens nationaux, l’Union me semble régresser démocratiquement et perdre de ses ambitions passées. []
  7. Sur Twitter, certains soutiens de « la France insoumise » sont presque indiscernables de ceux de Marine Le Pen, au point que je me suis parfois demandé s’il ne s’agissait pas d’agents provocateurs. Inversement je connais beaucoup de gens qui militent pour les mêmes idées et qui sont raisonnables et intelligents. []
  8. Mise à jour, quelques heures plus tard : cette phrase finale en a choqué plus d’un, on m’a dit qu’une telle motivation était bien puérile. Certes, et à vrai dire, je plaisantais à moitié, car s’il me fait plaisir d’embêter ceux qui voient en Mélenchon l’homme au couteau entre les dents (et pire : depuis quelques heures j’ai vu aussi passer des accusations d’arrières-pensées antisémites – la dernière cartouche du chantage intellectuel en France) mon choix n’est pas motivé par une revanche mais bien par les propositions — auxquelles je n’adhère pas à 100%, mais plus que les autres en tout cas. []