Pourquoi pas les pirates ?

Quelques femmes pirates célèbres : la viking Lathgertha (IXe), la vengeresse Jeanne de Belleville (XIVe), la princesse marocaine Sayyida al-Hurra (XVIe) et Grace O’Maley (XVIe), qu’on voit demander une faveur à Elisabeth I.

Pour les élections européennes à venir, j’envisage de voter pour le Parti Pirate (alternatives : EELV, FI, Hamon et pourquoi pas – ce serait une première chez moi – le PCF). Ma première motivation est familiale : mon épouse et ma fille cadette sont sur la liste électorale (en positions 53 et 57, donc sans chance d’être élues). Mais ce n’est pas tout. Même s’il est encore petit en France, c’est un parti que j’aime bien, ne serait-ce que pour sa vocation européenne et internationaliste, et pour son équilibre entre libertarisme (pas libertarianisme, hein) et goût pour la solidarité et l’équité (pas libertarianisme, donc, ça se confirme), et pour l’intérêt qu’il porte sur les seuls sujets vraiment importants d’aujourd’hui : la circulation du savoir, la liberté des individus, la solidarité, les enjeux du numérique et l’écologie (les élus européens du Parti pirate siègent avec les partis écologistes).
Je dois dire que je ne vois aucun point problématique dans le
« code des pirates », profession de foi permanente du parti, que je recopie ici :

Le code des Pirates

I – Les Pirates sont libres.

Nous, Pirates, chérissons la liberté, l’indépendance, l’autonomie et refusons toute forme d’obédience aveugle.
Nous affirmons le droit à nous informer nous-mêmes et à choisir notre propre destin.
Nous assumons la responsabilité qu’induit la liberté.

II – Les Pirates respectent la vie privée.

Nous, Pirates, protégeons la vie privée. Nous combattons l’obsession croissante de surveillance car elle empêche le libre développement de l’individu. Une société libre et démocratique est impossible sans un espace de liberté hors-surveillance.

III – Les Pirates ont l’esprit critique.

Nous, Pirates, encourageons la créativité et la curiosité. Nous ne nous satisfaisons pas du statu quo. Nous défions les systèmes, traquons les failles et les corrigeons. Nous apprenons de nos erreurs.

IV – Les Pirates sont environnementalistes

Nous, Pirates, luttons contre la destruction de l’environnement et toute forme de capitalisation des ressources. Nous militons pour la pérennité de la nature et de ce qui la compose. Nous n’acceptons aucun brevet sur le vivant.

V – Les Pirates sont avides de connaissance.

L’accès à l’information, à l’éducation et au savoir doit être illimité. Nous, Pirates, soutenons la culture libre et le logiciel libre.

VI – Les Pirates sont solidaires.

Nous, Pirates, respectons la dignité humaine et rejetons la peine de mort. Nous nous engageons pour une société solidaire défendant une conception de la politique faite d’objectivité et d’équité.

VII – Les Pirates sont cosmopolites

Nous, Pirates, faisons partie d’un mouvement mondial. Nous nous appuyons sur l’opportunité qu’offre Internet de penser et d’agir par-delà les frontières.

VIII – Les Pirates sont équitables

Nous, Pirates, luttons pour l’égalité entre les personnes, sans considération de genre, de couleur de peau, d’âge, d’orientation sexuelle, de niveau d’études, de statut, d’origine ou de handicap. Nous militons pour la liberté de s’épanouir.

IX – Les Pirates rassemblent

Nous, Pirates, ne prétendons pas avoir la solution à tous les problèmes. Nous pensons que réfléchir collectivement est nécessaire, nous invitons donc tout le monde à s’engager politiquement, à contribuer à partir de ses connaissances, expériences et perspectives. Nous saluons les contributions qui sortent des sentiers battus.

X – Les Pirates relient

Nous, Pirates constatons que tant les bonheurs individuels que communs se fondent sur les liens que nous tissons avec nous mêmes, les autres, la société, la nature et le monde. Par la numérisation et Internet, la moitié de la population mondiale est connectée en un réseau horizontal et décentralisé. Cette conscience collective transforme le monde.

XI – Les Pirates font confiance

Nous, Pirates avons confiance en nous et osons faire confiance aux autres. Nous croyons en la collaboration et contribuons aux communs ainsi qu’aux projets collectifs. Nous portons un regard bienveillant sur la vie en communauté.

XII – Les Pirates font preuve d’audace

Nous, Pirates, n’attendons pas que des solutions viennent à nous mais nous organisons par nous-mêmes pour répondre aux problèmes que nous rencontrons. Nous croyons en la force des mouvements collaboratifs et horizontaux.

XIII – Les Pirates sont hétéroclites

Nous, Pirates, voulons apprendre de nos différences pour progresser et dépasser la notion de polarité. Nous ne croyons pas au traditionnel bipartisme.

Tout le monde peut être Pirate.

Ching Shih (1775-1844), la plus puissante femme pirate de tous les temps, qui fut à la tête d’une coalition de 80 000 marins et qui contrôlait la mer de Chine.

…Bon, évidemment, ce parti a peu de chances d’avoir des élus cette année puisque la « proportionnelle » est réservée aux listes qui auront atteint 5% des suffrages (si vous faites 4,9% vous n’avez aucun député, si vous atteignez 5,1% vous en obtenez quatre d’un coup !). Et plus embêtant, il faut trouver du papier 70g pour imprimer le bulletin de vote. Mais après tout, pourquoi s’imposer de voter pour des gens dont les idées ne nous plaisent pas tant que ça, au seul motif qu’ils ont leurs chances d’être victorieux ? On ne vote pas forcément pour imposer ses idées, on peut le faire aussi pour les faire connaître et provoquer le débat.

Vrais et faux journalistes

Le reporter de rue Gaspard Glanz a passé deux jours en garde-à-vue. Un CRS l’avait gratuitement repoussé alors qu’il demandait à rencontrer un responsable pour se plaindre d’avoir été la cible d’un jet de grenade tandis qu’il filmait une manifestation. Il avait répondu au geste dédaigneux et brutal du fonctionnaire par un doigt d’honneur1, ce qui a apparemment suffi à justifier à une arrestation, suivie d’une garde-à-vue prolongée, qu’ont condamnées le Syndicat national du journalisme et Reporters sans frontières. Ces organismes s’étaient également émus de l’arrestation d’Alexis Kraland, autre journaliste, emmené huit heures en garde à vue pour avoir refusé d’obtempérer aux policiers qui lui ordonnaient de jeter ce qu’ils ont qualifié d' »arme de destination » : sa caméra. Se faire intimer l’ordre d’endommager son outil de travail sous un prétexte évidemment fallacieux, voilà encore une violence inacceptable.

Notons que Gaspard Glanz, qui produit des images sur des sujets engagés2 a eu une importance capitale dans l’affaire Benalla, car s’il n’est pas l’auteur des images qui ont lancé l’affaire, il a retrouvé dans ses propres enregistrements du premier mai 2018 plusieurs autres vidéos montrant Benalla dans des situations et avec des équipements inappropriés à ses fonctions.

Entendons-nous, chacun a le droit d’être macroniste ou anti-macroniste, de grincer des dents face aux journalistes-activistes attentifs aux violences policières ou au contraire à l’écoute des éditorialistes BFM qui justifient ces violences, On a le droit d’être dubitatif ou hostile aux revendications des gilets jaunes ou d’être soi-même gilet jaune… mais si on en vient à soutenir des violences envers ceux qui témoignent ou les entraves à la liberté de la presse, on est mûr pour laisser complètement tomber le masque de la démocratie et passer à Bolsonaro, Orban, Pinochet et autres. Je ne dramatise pas, tout ça est une question de principes : la liberté d’informer, de s’informer, ne peut pas être conditionnelle. Si une partie des informations est occultée, comment les citoyens peuvent-ils juger la situation réelle de leur pays ? Comment leur vote pourrait-il avoir la moindre valeur ? Et donc, comment pourrait-on se dire en démocratie ?

Astucieux : pour son « doigt d’honneur » criminel, Gaspard Glanz aurait pu être jugé en comparution immédiate, mais voilà, l’audience est fixée au 18 octobre et le jeune reporter n’a plus le droit de se trouver à Paris les samedis jusqu’à cette date. Un peu gros ?

Quelques personnes, sur Twitter par exemple, ont justifié ou applaudi l’arrestation, la garde-à-vue et ses suites, en déniant à Gaspard Glanz le droit de se dire journaliste. C’est le cas par exemple l’éditorialiste Brice Couturier, qui écrit « J’ai eu l’occasion de dénoncer ce Gaspard Glanz dans les Matins de France Culture en tant que militant d’extrême-gauche, déguisé en journaliste », ou encore du dessinateur Xavier Gorce qui ironise sur le fait qu’une facture de (caméra) GoPro tient lieu pour certains de carte de presse.
Ce flagrant défaut de confraternité rappelle la fraîcheur qui avait accueilli les premiers scoops de Médiapart, au cours du quinquennat de Sarkozy : les professionnels de la profession les plus installés se voyaient dépossédés par un site web de leur pouvoir de faire et défaire les scandales . Et aujourd’hui, ce qui leur fait peur, c’est peut-être de se découvrir vieillissants et peu réactifs face à quelqu’un qui court les rues avec une caméra puis poste ses vidéos en ligne.

Quand Gaspard Glanz est sorti de garde-à-vue, il y avait tout de même quelques confrères : Europe 1, RMC, Sud Radio et Libé. Le jeune reporter leur a demandé s’ils étaient munis de cartes de presse eux-mêmes : ce n’était le cas que d’un sur deux. Eh oui, le journalisme n’est pas défini par le fait d’être titulaire d’une telle carte. Ce n’est pas un titre, l’activité peut s’exercer en amateur, en dilettante, en autodidacte, ou au contraire être le fruit d’une formation spécialisée, elle peut être militante (et donc centrée sur des sujets précis – mais le militantisme n’est pas forcément un gage de malhonnêteté). Ce qui permet de dire que quelqu’un fait du journalisme, c’est avant tout qu’il produit et diffuse de l’information. Si ces informations ne pourraient exister sans lui, alors son travail est non seulement légitime, mais utile. Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde, disait : « l’objectivité n’existe pas, mais l’honnêteté, si ».

Parlons d’honnêteté, justement. Hier la chaîne CNews (Bolloré) a diffusé un publi-reportage sur le bain de foule d’Emmanuel Macron au Touquet. Je n’ai pas eu la chance de voir ces images, mais j’imagine leur contenu : avant des annonces capitales, profitant du week-end de Pâques, le président vient se ressourcer sur ses terres, où il n’a que des amis, bien entendu.

Si je n’ai pas pu voir cette vidéo, c’est que CNews l’a supprimée lorsque des taquins ont remarqué un détail : l’apparition à l’image d’un étrange garde-du-corps : Alexandre Benalla ! Eh oui, encore lui, le running-gag de la République en Marche, le chewing-gum sous la semelle d’Emmanuel Macron. Puisqu’il est peu probable que Benalla accompagne le président dans ses déplacements publics avant longtemps, une seule conclusion s’impose : ces images n’ont pas été tournées ce week-end.

Entre des gens employés par une chaîne d’audience nationale, qui diffusent des images d’archive en les faisant passer pour actuelles, et un reporter engagé qui diffuse des images dont personne ne conteste la véracité, qui est un vrai journaliste ?

  1. La vidéo de l’arrestation de Gaspard Glanz suffit à elle seule pour établir le caractère arbitraire et abusif de la réaction des policiers. On note un motif récurrent ; quand des policiers arrêtent quelqu’un, leurs collègues se mettent aussitôt en formation pour faire rempart entre l’action et les caméras, puis repoussent les éventuels curieux à coup de matraque. []
  2. Glanz a couvert Notre-dame-des-Landes, les Gilets jaunes, la Jungle de Calais, les pérégrinations des migrants dans les Balkans… Il ne cache pas son positionnement politique, sa sensibilité, qui l’amène à être notamment attentif aux cas de brutalité policière. Selon certains, cela le disqualifie. Comment se fait-il que l’on trouve plus rassurant un patron de presse qui instrumentalise l’information au profit de son influence personnelle, comme le font Bolloré, Dassault, Arnault,… à des journalistes qui ont des convictions politiques ? C’est un grand mystère pour moi. []

L’idole du crépuscule

Comme titre, j’avais aussi pensé à Pas de bronca pour Branco, avant tout pour le jeu de mot, mais aussi parce que ça recouvre une vérité : Juan Branco n’a pas été victime d’une campagne de dénigrement, son livre n’a pas fait scandale, il a juste été un peu ignoré, ou plus exactement, son impact médiatique limité n’est pas proportionnel au nombre important de ses ventes, ce qui permet à son auteur de se juger ostracisé, et d’imaginer de fortes pressions, voire un véritable complot autour de son nom1.
Je me suis un peu moqué de la paranoïa du sémillant journaliste-avocat-activiste2, et franchement, ce dernier donne le bâton pour se faire battre, avec des révélations comme celle qui est contenue dans le tweet qui suit : si les médias parlent du subit regain de succès du Notre Dame de Paris de Victor Hugo, juste après l’incendie de la cathédrale du même nom, ce n’est pas parce que c’est intéressant, c’est un prétexte pour ne pas parler du succès de son livre à lui, Crépuscule. Dans le patois de ma région on appelle ça « avoir le melon ».

Au moment où ce tweet a été émis, Crépuscule était la 3e meilleure vente sur le site Amazon.fr. Succès insolent pour un livre avant tout connu par bouche-à-oreilles et, par ailleurs, librement téléchargeable sur Internet. Les places 1, 2 et 4 étaient effectivement occupées par des éditions de Notre-Dame de Paris.

Se moquer du nombrilisme de ce jeune homme qui semble considérer que tout ce qui se passe ou ne se passe pas dans le monde médiatique est dirigé vers son unique personne était un mouvement périlleux de ma part, ne faites pas ça chez vous ! Mes moqueries m’ont rapidement fait rencontrer les zélotes du Brancquisme, venus en armée pour m’insulter (et cet article, je suppose, ne va rien arranger), puisque pour eux, si je n’accepte pas la vérité, si je ne vois pas la lumière que leur Messie apporte au monde, c’est que je suis un ennemi du véritable genre humain, les damnés de la Terre et autres gilets jaunes, c’est que mon âme dégouline du macronisme le plus odieux et que je protège l’oligarchie par mes paroles autant que par mes silences. Certes je ne suis ni riche ni puissant mais j’ai une tête à protéger l’oligarchie.
Malgré ses diplômes et sa notoriété, Juan Branco a choisi de ne vivre que du RSA, ce qui fait de lui une sorte de saint, suivant une vieille tradition des ordres mendiants catholiques. C’est effectivement courageux mais je me pose toujours la question du sens d’une telle démarche : ceux qui sont au RSA non par choix mais par force et à qui cela n’amène aucun prestige symbolique particulier sont-ils aussi des saints ? Beaucoup échangeraient leur place je crois.

Je ne connais pas cette personne, elle a débarqué sur mon mur Facebook, habituellement pacifique… Dans le commentaire suivant, il me qualifie de « petit con ». Je ne sais pas trop ce qui a fait croire à mon contradicteur que je pouvais avoir eu l’ambition de « parler à la place des ouvriers »

Sur Twitter, Juan Branco ne se montre pas un débatteur très caressant lui-même. Je me demande s’il croit vraiment qu’on peut se faire écouter d’un journaliste qu’on vient de traiter publiquement de vendu, et qu’on accuse de faire le silence sur un livre à peine paru et alors même que l’auteur et l’éditeur ont choisi de ne pas envoyer de service-presse3… Si Ismaël Emelien et David Amiel, anciens conseillers de Macron, sont invités partout et si Branco n’est invité nulle part (ou presque), c’est peut-être moins pour des raisons d’orientation politique que parce que les premiers jouent le jeu4 et n’accueillent pas les journalistes qui leur tendent le micro en les insultant.
Les paranoïaques ont toujours raison in fine, parce que ce qu’ils croient deviner de la malveillance d’autrui finit par devenir vrai en réponse à leur comportement.
Plus civils que Branco ou ses fans plus ou moins anonymes, mes amis lecteurs-amateurs du pamphlet m’ont conseillé de le lire à mon tour avant d’en parler5. Je n’avais pas un a-priori négatif sur ce livre, en fait, mais il a fallu que je me moque un peu de son auteur pour me sentir finalement forcé de l’acheter.

Le style, c’est l’homme ?

Alors qu’en dire ? Pour commencer, en tant que lecteur, je suis un peu repoussé par le style littéraire. Deux éditeurs (Diable Vauvert/Massot) se sont associés pour publier ce livre et il paraît que Denis Robert a participé à le réécrire. Tous ces gens auraient pu suggérer à l’auteur quelques améliorations : éviter de télescoper les informations en essayant de dire dans une seule phrase tout ce qu’on sait (anecdotique ou capital) ; éviter les phrases évasivement allusives ; éviter aussi les phrases où se multiplient les sujets et où on ne sait plus qui est le « il » qui est accusé de ci ou qualifié de ça. Je ne suis pas très savant en termes de grammaire, n’étant pas vraiment allé à l’école, mais il me semble qu’il y a souvent de vrais problèmes de ce côté-là dans l’ouvrage, et puis globalement, une certaine lourdeur. Curieusement,cela s’améliore au fil de la lecture, à moins que ce soit moi qui aie fini par m’habituer.
Beaucoup d’informations sont martelées — parfois il faut se répéter pour être entendu, admettons —, mais aussi beaucoup de formules. Quand Branco tient une bonne image, comme lorsqu’il parle de l’immaculée conception de Macron, il ne la lâche plus.
Le livre est structuré en chapitres un peu monotones mais qui contiennent chaque fois la promesse que le chapitre suivant nous époustouflera avec des révélations capitales. Hélas, l’attente n’est pas forcément récompensée et les révélations explosives censées tournebouler toute notre vision du monde politique sont souvent la répétition de choses déjà ébauchées comme amuse-gueule au fil les chapitres précédents. S’il y avait des publicités entre ces chapitres, cette manière de scénariser le suspense à partir d’un petit nombre d’informations croustillantes annoncées sous forme d’extraits anticipés censés tenir le lecteur en haleine rappellerait les émissions de télé-réalité ou l’affreux talk-show On n’est pas couchés, et autres pièges à spectateurs du même type.

L’auteur semble souffrir d’un tempérament furieusement autocentré. Si un milliardaire passe sans le voir pendant une soirée, c’est qu’il baissait les yeux pour ne pas croiser le regard d’acier de Juan Branco, lequel lui adressera ensuite un SMS cryptique disant : « oui c’était bien moi. Burning houses wherever they are » (page 51). Il se sent courtisé ou épié en permanence et s’imagine être l’obsession des puissants :

Chaque geste est surveillé. Bernard Arnault tenta de de faire censurer un de mes tweets. Xavier Niel me signifia qu’il avait vu une émission où je le mentionnais, qui ne dépassait pas les trois mille clics sur un site Internet. Le moindre élément est traqué pour qu’il ne serve de cheval de Troie et provoque un raz de marée.

(Autre extrait, p135)

Les gens pointés du doigt dans ce pamphlet paraissent choisis en fonction de la proximité ou des contacts qu’ils ont eu avec l’auteur : Gabriel Attal semble mériter d’être le sujet de toute une partie du livre avant tout parce qu’il a fréquenté les même bancs d’école que Branco. Et si le lugubre Bolloré est à peine mentionné tandis que Xavier Niel se voit lui aussi consacrer de nombreuses pages, c’est parce que ce dernier a invité l’auteur au restaurant, un jour.

Bref, Branco semble un peu immature tant il paraît croire que le monde entier tourne autour de lui. Il est un peu obsessionnel, un peu brouillon dans sa précipitation à tout dire en même temps, mais passionné, sans doute profondément honnête (« écorché vif » me disait un ami), je comprends que certains le jugent attachant.

Ce que ça raconte

Ceci étant dit, le livre ne manque pas complètement d’intérêt. L’analyse qu’il contient du système des écoles grand-bourgeoises parisiennes est pertinente et vivante, d’autant qu’elle est vécue — on soupçonnera l’auteur de régler ici des comptes avec la cruauté de l’adolescence —, et sa présentation des filières d’élite, utilisées non pour former des esprits mais pour sélectionner ceux qui sont les plus conformes aux attentes du système est juste. En même temps, l’auteur semble découvrir le fonctionnement centralisé de la France telle qu’elle est structurée depuis le règne de Louis XIV, et constate la reproduction sociale telle que l’ont décrite Passeron et Bourdieu dans Les Héritiers, publié en l’an 25 avant JB (avant Juan Branco). Quant à l’étroitesse, aux porosités et à la consanguinité des mondes politique, médiatique et financier, les Pinçon/Pinçon-Charlot en avaient très bien parlé dans Le Président des riches et autres ouvrages. Ces auteurs, d’ailleurs, sont presque absents du livre, de même que l’observatoire des médias Acrimed, jamais cité ! Juan Branco se désespère d’être seul à dénoncer la concentration des médias entre les mains d’un poignée d’oligarques, mais c’est un peu facile s’il se refuse à créditer ceux qui le font, car il y en a bel et bien. Seul le Monde Diplomatique est régulièrement félicité pour son action, mais on se demande si la vertu que Juan Branco lui voit n’est pas avant tout de publier ses textes.

Si on n’a pas envie de débourser les dix-neuf euros que coûte l’édition papier, on peut lire la version originelle du texte (« Macron et son crépuscule »), librement diffusée par son auteur au format pdf.

Je me moque, mais avec des exemples imparables, Branco montre en tout cas qu’il est possible de « réussir » dans le microcosme dirigeant parisien sans véritable instruction, sans qualités, sans idées politiques, à la seule condition d’être bien né, d’être coopté par les bonnes personnes, d’avoir fréquenté les bons établissements scolaires dès la maternelle. En résumé il démontre qu’il est possible de devenir quelqu’un dans le monde politique, médiatique, financier, à condition de l’être déjà, à condition d’avoir été sélectionné socialement pour cela et d’avoir docilement respecté les règles du jeu, d’avoir fait passer son ambition devant d’éventuelles convictions. Le fait que tout ça ne soit pas réellement un scoop ne doit pas empêcher d’en parler, au contraire, même, car le mythe de la méritocratie, que l’on vend si bien aux pauvres afin qu’ils se sentent un peu minables perdure avec constance malgré l’accumulation croissante des preuves de son imposture.

Quoi de neuf dans la situation actuelle ? Peut-être le fait que les grands-bourgeois ne se donnent plus la peine d’être cultivés et bien élevés, de connaître les arts et de garder un peu des traits de l’aristocratie qu’ils avaient submergé ? Le fait que peu d’efforts soient faits pour masquer les apparences, puisqu’on n’a plus besoin de faire semblant d’être expérimenté6, incorruptible ou désintéressé pour obtenir des responsabilités politiques majeures ?

Ernst Stavi Blofeld, chef du S.P.E.C.T.R.E., dans « Bons baisers du Russie ».

Xavier Niel est-il le mastermind, le numéro 1 du S.P.E.C.T.R.E., qui dans l’ombre a découvert, façonné et placé à l’Élysée le jeune Emmanuel Macron ? Est-ce que Mimi Marchand est une faiseuse de rois et d’opinion, tellement puissante qu’elle peut non seulement lancer mais aussi étouffer n’importe quel scandale people ? C’est peut-être prêter un peu trop d’importance à ces gens que ne pas voir les autres forces qui sont à l’œuvre. En fait, à lire le livre, l’ensemble du destin politique de notre pays se résume aux manigances d’une poignée de milliardaires qui ont corrompu à peu près toute la France, à l’exception de Juan Branco qui, seul, a le pouvoir de provoquer une Apocalypse7, de soulever le voile qui recouvre de mensonge une réalité ignoble.

Il me semble que Juan Branco gagnerait à relativiser l’importance des individus du Landerneau8 parisien pour s’intéresser à des disciplines qui chacune peut servir de grille de lecture d’une réalité politique : psychologie, mathématique, sociologie, anthropologie, évolutionnisme, histoire. Car si certaines informations (amitiés, liens familiaux, couples) peuvent être franchement utiles pour éclairer diverses situations, le danger serait de croire que ces informations expliquent tout ou qu’il est bouleversant de savoir qu’untel et untel se connaissent mieux qu’ils ne le disent, ou sont amis ou amants. Rien n’est faux, ou en tout cas rien n’est saugrenu ou invraisemblable dans ce que raconte Branco, mais il ne faudrait pas négliger tout un tas d’autres paramètres.

Je ne fais pas des folies de « Crépuscule », que je juge lourd et bien moins palpitant que promis. En revanche je recommande son entretien avec Thinkerview, qui dure deux heures mais qui est clair, assez mesuré, bien plus fin que le livre, qui n’était peut-être pas la forme appropriée à ce que voulait dire l’auteur.

Il est précoce. Il n’est pas prophète en son pays. Il se fait volontairement pauvre pour vivre parmi les pauvres. Ancien pécheur il a connu une épiphanie et est seul à connaître la vérité du monde et à pouvoir dévoiler celle-ci afin de nous sauver et de nous amener tous vers un futur de justice et d’égalité. Sa détermination et son savoir font trembler les puissants marchands du temple qui ont dévoyé la République. Il a des adeptes à foison malgré les persécutions dont il fait l’objet. Si l’on apprenait qu’en plus il fait du ski nautique, je dirais qu’il est Jésus ressuscité.

  1. Lire l’article de Libé/Checknews : Juan Branco a-t-il été censuré par plusieurs grands médias français ? []
  2. Notamment lorsqu’il reproche à Daniel Schneiderman de vouloir protéger Le Monde et à Edwy Plenel d’être à la botte de Xavier Niel. []
  3. Il est problématique que les journalistes négligent souvent les livres qu’ils n’ont pas obtenus gratuitement, mais c’est un fait. Et ce n’est pas forcément par pingrerie : c’est aussi ce qui leur permet d’avoir des articles prêts avant la parution d’un livre. []
  4. Une autre raison est peut-être la joie mauvaise (comme toujours déguisée en neutralité) qu’il y a à pointer une caméra vers ces gens visiblement trop verts pour le rôle majeur qu’ils ont occupé — ils m’ont rappelé les plus inconscients des start-uppers d’avant l’éclatement de la « bulle Internet », qui voyaient le succès de leurs levées de fonds comme une preuve qu’ils représentaient un monde aux règles inédites alors même qu’ils étaient surtout le symptôme de la sidération d’un « vieux monde » paniqué à l’idée de disparaître qui les finançait à défaut de rien comprendre aux enjeux du numérique. []
  5. J’aime bien dire qu’il ne faut pas avoir lu/vu/entendu une œuvre avant d’en parler, car en connaissant l’œuvre, on est forcément influencé par son contenu. []
  6. Dans un article récent, Pascal Bruckner se montrait scandalisé de voir le monde adulte écouter avec émotion la jeune activiste anti-réchauffement climatique Greta Thunberg, rappelant que le pouvoir donné à la jeunesse était le signe d’une mortifère inversion des valeurs selon Platon : « quand le père traite son fils comme un égal, que les maîtres flattent les disciples et que les vieillards imitent la jeunesse ». Pourtant, cette adolescente ne fait qu’exprimer les inquiétudes de sa génération face à un phénomène qui indiffère ceux qui en sont la cause.
    S’il est si sensible au problème de hiérarchie que constitue le fait de conférer du pouvoir à la jeunesse, Bruckner pourrait s’en prendre à Emmanuel Macron, devenu président à trente-neuf ans sans avoir jamais été député, maire ou conseiller municipal, et dont l’entourage est formé de gens parfois bien plus jeunes et inexpérimentés, comme Alexandre Benalla ou Gabriel Attal. []
  7. Apocalypse, du grec Αποκάλυψις, qui signifie « dévoilement » ou « révélation ». []
  8. Sans allusion à Michel-Édouard Leclerc. []

L’exemplarité du prof

De temps en temps, je diffuse une fausse-nouvelle. De bonne foi, bien sûr, mais le fait de se faire attraper et de participer ensuite sottement à abuser d’autres personnes n’en constitue pas moins une petite vexation. C’est ce qui m’est arrivé ce matin lorsque j’ai tweeté deux images du tableaux Suzanne et les vieillards, par Artemisia Gentileschi, dont l’une, censément photographiée aux rayons X révèle une image bien plus violente et torturée que la peinture telle qu’elle nous est connue :

Rappelons que le récit biblique de Suzanne raconte l’histoire d’une jeune femme qui, pour avoir refusé les avances de trois vieux cochons est accusée par ces derniers d’adultère et est condamnée à mort. Elle est heureusement sauvée par le prophète Daniel qui passait dans le coin. La particularité de ce tableau est qu’il est de la main d’une peintre baroque de grand talent, Artemisia Gentileschi, qui a elle-même subi un viol et, chose rare, a poursuivi son violeur devant la justice papale (puisque cela s’est passé à Rome), ce qui réclamait une certaine détermination car ce genre d’enquête, à l’époque, n’avait rien à envier à celles qui ont lieu dans des pays tels que l’Arabie Saoudite : examens gynécologiques humiliants, interrogatoire et même tortures ! Le procès, dont l’instruction a duré sept mois, a permis d’établir que le violeur, à qui Artémisia avait été confiée en apprentissage par son père, était une fripouille dans de nombreux domaines : violeur, voleur, assassin en puissance et coupable d’inceste. Il a été condamné à un an de prison, et l’a surtout été parce qu’il n’avait pas honoré sa promesse d’épouser sa victime, ce qui pour la justice papale eût sans doute constitué une conclusion heureuse.

Depuis toujours, on cherche des traces de rage ou d’envie de vengeance dans la peinture d’Artemisia Gentileschi. Et c’est tentant, car plusieurs de ses tableaux exposent des rapports hommes/femmes pour le moins tendus, avec décapitations, égorgements, meurtre à coup de clou et de marteau. Cependant le Suzanne et les vieillards, exécuté par l’artiste, alors âgée de dix-sept ans, ne peut pas être une réponse au crime qu’elle a subi puisque celui-ci a eu lieu deux ans plus tard.

L’histoire de la version cachée du tableau et découverte grâce aux rayons X était trop belle pour être vraie, et un quart d’heure après mon tweet d’origine, le graphiste Adrien Havet a signalé mon erreur et fourni la source originelle du document, le travail de l’artiste Kathleen Gilje :

À ma décharge, outre le fait que l’information erronée m’avait été transmise par une chaîne de personnes de confiance (un ami avais repris le post d’une directrice de musée qui elle-même l’avait trouvé sur une très sérieuse page Facebook consacrée à la restauration de peintures), un malicieux s’était amusé à légender les images (ce qui était peut-être l’élément le plus suspect, me dira-t-on) :

Bien entendu, j’ai aussitôt publié un correctif, et même plusieurs, en réponse aux personnes qui commentaient, et ceci dans l’espoir que mes corrections auraient autant d’écho que le tweet d’origine, qui a été largement diffusé.

Twitter ne permet pas de corriger un tweet : on le laisse ou on le supprime, mais on n’en modifie pas le contenu, l’alternative est binaire. C’est donc un dilemme fréquent : faut-il faire bruyamment connaître sa bévue, ou bien se contenter de supprimer le tweet erroné, au risque de laisser à la place des conversations tronquées et farcies d’explications que l’escamotage rend incompréhensibles ?
En général, je préfère la première solution, qui me semble honnête et claire, puisque j’assume mon erreur, je la dénonce et j’en rends compte. J’ai toujours trouvés un peu ridicules ceux qui suppriment une information erronée comme si elle n’avait pas jamais existé. Et je me dis aussi que faire connaître une erreur en tant que telle permet d’éviter que celle-ci soit commise à nouveau à l’avenir, car après tout il suffit à toute personne dubitative ou curieuse de cliquer sur mon tweet pour voir apparaître les dénégations.

On peut m’objecter que mon attitude n’interrompt pas vraiment la diffusion de l’information erronée puisque, un peu comme avec tout média de flux, les correctifs sont rarement aussi bien diffusés que les erreurs qu’ils réparent.
C’est ce que fait le dénommé @Khagneux, qui en tire des conclusions sur ma compétence professionnelle, sur ma moralité, et sur le prix auquel il estime mes compromissions intellectuelles : une poignée de retweets ! Quant à ma correction, elle n’est qu’un « simple » commentaire.
Heureusement qu’il ne s’agit pas d’un sujet trop grave, qu’est-ce que j’aurais pris sinon !

J’ai aussi eu une conversation avec un dénommé @FitZ7_ (ci-dessus), qui a commencé, en contribuable révolté, par se plaindre du fait que mes tweets erronés sont payés par ses impôts, puis qui a interrogé, lui aussi, ma moralité et ma compétence professionnelle. Je suis assez habitué à l’Argumentum ad professerum, lequel surgit facilement dans les conversations et me semble signe d’une envie de rabaisser une autorité. Ne m’étant jamais vu comme une autorité, un mandarin, un ponte, un donneur de leçons, je ne me suis jamais senti particulièrement heurté, j’ai toujours eu l’impression que ça ne s’adresse pas vraiment à moi, que cela répondait à des frustrations qui m’échappent.

Mais bon, cette histoire est l’occasion de réfléchir aux droits et devoirs d’un enseignant en nouveaux médias : est-ce qu’accompagner des étudiants sur des projets de design numérique impose d’utiliser Twitter sans jamais commettre la moindre gaffe ? Ce n’est pas la première ni la dernière fois que je tombe dans un panneau. Ma vision de l’apprentissage (celui de mes étudiants comme le mien, toujours à faire), inclut la sérendipité, la dérive, l’expérience, le risque, l’accident, la surprise, les essais et les erreurs. Se tromper est souvent l’occasion de réfléchir à un sujet, d’apprendre quelque chose. On dit d’ailleurs « ça me fait une leçon ». Pour ce qui est de l’enseignement, un équilibriste qui n’est jamais tombé peut-il enseigner à ses élèves comment on marche sur un fil ? Le fondement même de la démarche scientifique n’est pas tant de savoir que d’apprendre, n’est pas tant d’avoir raison que de savoir réviser son avis et tirer parti de ses erreurs, justement. Vraiment, je ne vois pas tellement le souci. Je ne suis pas spécialement fier d’avoir été la victime et le vecteur d’un canular, mais il me semble que le cacher, en espérant personne ne le voie ou que tout le monde l’oublie, surtout moi, n’est pas une occasion de progresser.
Quant à l’exemplarité, je n’y crois pas. J’ai lu suffisamment de dystopies pour savoir que le prix à payer pour la perfection est de faire taire ceux qui n’y croient pas. Pour être exemplaire, il n’est pas question d’espérer être parfait — c’est impossible —, il faut refuser d’admettre les erreurs que l’on a commises, les effacer, prétendre qu’elles n’ont jamais existé.

Alain Finkielkraut et les gilets jaunes

Des gilets jaunes auront réussi à me faire prendre position en faveur d’Alain Finkielkraut. Super.
Comme je m’en plaignais, quelqu’un a cherché à me consoler en interprétant mes motivations :
« tu ne prends pas position pour Finkielkraut mais contre l’antisémitisme ».
Mais en fait, je dois le confesser, ce n’est pas tout à fait exact, et c’est en vérité autant pour Finkie en tant que personne que je manifeste mon soutien, que par répulsion pour l’antisémitisme. Comme tout le monde, je suis facilement irrité par Alain Finkielkraut et son passéisme réactionnaire, mais je dois lui reconnaître cette vertu : lui il ne se cache pas dans le nombre, il est plutôt du genre à s’exposer, et même à accepter le débat — car même si le dispositif est souvent biaisé1, il invite bel et bien des gens avec qui il est en désaccord dans son émission, et même si lui-même n’en tirer jamais durablement de conclusion, il arrive que ses joutes verbales se retournent contre lui.

Même si je pense qu’il a tort en à peu près tout (mais cela ne le rend pas inutile : une montre arrêtée donne l’heure juste deux fois par jour), il n’est pas malhonnête. Il est d’ailleurs le premier à avoir fait remarquer que les gilets jaunes qui l’ont invectivé et dont les images tournent n’étaient pas forcément en majorité, que d’autres au contraire lui ont parlé aimablement et que certains l’ont même invité à se joindre à eux. Même s’il y a parfois une pointe de masochisme dans sa manière de s’exposer, c’est un masochisme que je comprends plutôt, que je trouve presque touchant. Entre une foule et un individu, je n’ai pas besoin de réfléchir longtemps, en fait.

  1. La méthode d’Alain Finkielkraut est souvent d’inviter un « pour », un « contre » et de se poser en modérateur… Mais en modérateur qui a généralement clairement choisi son camp, ce qui au lieu de donner un « pour », un « contre » et un « neutre » donne plutôt un débat good-cop bad-cop à deux contre un. []

Des hommes et des pierres

Des « Gilets jaunes » ont saccagé l’Arc de Triomphe. L’un d’entre eux a filmé l’opération, montrant ses camarades de lutte s’acharnant un peu laborieusement sur du mobilier muséal en poussant des cris de joie. Lorsque certains de ses amis apparaissent dans le plan en ayant négligé de masquer leur visage, il détourne son smartphone et leur dit « cache ta face ! ». Il ne s’agirait pas que les images servent de pièce à conviction, tout de même ! Le cadreur amateur a ensuite diffusé la vidéo sur son propre compte Facebook. Plusieurs personnes lui ont fait remarquer qu’il se dénonçait lui-même par cette publication, il a pris peur et l’a supprimée. Mais les images avaient eu le temps d’être rapatriées par d’autres et continuent de circuler.
De la destruction d’un musée à la fière publication du méfait par ses auteurs, j’ai tendance à soupçonner un manque de jugeote, mais ça n’a pas empêché beaucoup de gens que je pense doués d’un peu plus de raison de justifier l’action initiale (« faut les comprendre, ils sont à bout ») de la relativiser (« ce n’est qu’une copie en plâtre, on peut la refaire »), et plus couramment encore, de mettre en balance avec les violences policières pour culpabiliser ceux qui s’émeuvent de la mise à sac d’un musée :

De nombreux tweets ont établi le même parallèle – je reproduis celui-ci car j’ai échangé avec son auteur.

Vu de loin, ça fonctionne : est-ce qu’une œuvre vaut une vie ? Est-ce que les objets ne sont pas remplaçables ? Après tout, ce n’est qu’une reproduction en plâtre, il suffira de sortir quelques milliers d’euros pour que tout rentre dans l’ordre. Pour l’ensemble des dégradations du musée, la facture monte à plusieurs centaines de milliers d’euros, tout de même, mais allez, ce n’est que de l’argent, pas des vies brisées par un handicap causé par l’excitation de la maréchaussée.
Je dois dire que cette question d’une indignation à géométrie variable m’a toujours laissé circonspect : il faudrait dire quoi ? « Je ne suis pas tout à fait d’accord avec ces dégradations » ? « Sur une échelle de gravité allant de 1 à 10, la destruction de cette statue mérite un 1.3 » ?
Personnellement, j’ai publié hier une vidéo montrant neuf policier passant à tabac un manifestant à terre mais aussi la vidéo des vandales de l’Arc de Triomphe, et les deux actions m’indignent, quoique je ne les place pas sur un même plan. Il y a bien un lien, l’un et l’autre nous disent des choses sur le rapport du citoyen à l’État.

Dulle Griet (ou Margot la folle), tableau de Pierre Brueghel l’ancien. Ce personnage du folklore flamand est montré ici dirigeant une armée de femmes pour aller piller l’Enfer.

Je ne mets pas les choses en balance, mais je dois avouer cependant que je me suis déjà demandé, par hypothèse un peu idiote, si une vie valait une œuvre. Est-ce qu’il est plus grave de voir mourir une personne que de voir brûler le dernier exemplaire existant d’un livre magnifique ? Si on me donne le choix entre brûler un tableau que je place au plus haut de l’histoire de l’art — les Chasseurs de Brueghel ou la Liseuse de Vermeer, disons — et voir exécuter quelqu’un qui ne m’est rien mais qui n’a demandé ni à vivre ni à mourir, eh bien la mort dans l’âme, je saurais qu’il faut sacrifier le tableau ; une vie est sacrée, sa destruction est irréparable, tandis qu’une peinture n’est qu’un objet, un peu de pigments et d’huile figés sur un morceau de bois.
Pourtant, si on pousse l’expérience de pensée, je peux finir par me mettre à douter : imaginons qu’on me donne le choix entre brûler deux maisons, dont la première contient l’unique partition existante d’un opéra inédit de Mozart, un Bonnard magnifique que personne n’avait vu depuis un siècle et un roman inédit d’Italo Calvino — des œuvres qui, a priori, m’enchantent ; Imaginons que dans la seconde maison, se trouve un sale type, disons quelqu’un qui a échappé à la justice mais qui se trouve avoir été tortionnaire dans une dictature sud-américaine des années 1970 et dont on sait qu’il a tué, torturé, violé, et fait tout cela avec plaisir.
Dans ce cas, face à un dilemme aussi outrancier, je ne sais pas trop si je continuerais à dire « une vie est sacrée, alors sacrifions l’art et laissons vivre l’assassin », mais heureusement, la réalité vole à mon secours : ça n’arrive pas, ça n’arrive jamais, il n’existe aucun ange vengeur qui un jour nous propose d’échanger une œuvre contre une vie. Sauvés.
Et de la même manière, rien ne force les « gilets jaunes » à démolir l’intérieur du musée de l’Arc de Triomphe, de même que rien ne force les policiers à viser les yeux avec leurs « armes non létales » ni à s’en prendre en meute non aux bandes venues en découdre, mais au manifestant qui court moins vite que les autres. On a le droit de trouver scandaleux une violence policière gratuite comme on a le droit de désapprouver une destruction de bien gratuite. Les deux sont un gros problème, et ni l’une ni l’autre n’améliorent la situation à laquelle elles répondent, ce ne sont que des expressions de défoulement.

Plusieurs personnes ont comparé les malheurs de l’Arc de Triomphe avec les destructions de sites archéologiques par Daech :

Là encore, c’est un tweet parmi bien d’autres dont le propos est équivalent. J’ai sélectionné celui-ci parce que le parallèle est fait par le texte mais aussi par l’image.

Je ne suis pas tellement d’accord avec ce parallèle, car Daech a l’horrible vertu d’agir avec une certaine cohérence. En effet, ce groupe organise la rareté et le trafic d’antiquités, qui lui rapporte beaucoup d’argent, effraie le monde par de spectaculaires destructions de monuments irremplaçables1 — parmi ceux qui nous qui avaient réussi à persister depuis l’aube des civilisations —, et, comme Al Qaeda en Afghanistan auparavant, fait disparaître méthodiquement les preuves que les pays aujourd’hui musulmans ont une Histoire, puisque tout totalitarisme passe par la maîtrise absolue de l’Histoire, jusqu’à la réécrire ou jusqu’à l’abolir. Ce n’est heureusement pas le projet des « gilets jaunes ».

Le plus gros rond-point de France

Mais l’Arc de Triomphe, pourquoi ? Les « gilets jaunes » se disent souvent « pacifistes », en cherchant à dire « pacifiques ». S’ils étaient effectivement des pacifistes, c’est à dire des gens qui luttent contre la guerre, et si ceux qui s’en sont pris à ce monument l’avaient fait pour ce qu’il représentait à sa construction, à savoir les victoires militaires napoléoniennes, s’ils avaient voulu éteindre la flamme du soldat inconnu pour rappeler que ceux qui sont morts dans les tranchées de la Grande Guerre sont morts pour rien, et que ce bec-de-gaz est une insulte à la mémoire d’innocents, ma foi, ç’aurait été une position idéologique respectable. Mais si j’ai lu quelques personnes défendre l’action en rappelant la symbolique douteuse du lieu, je n’ai pas l’impression que ça ait été le but des auteurs des déprédations eux-mêmes : eux me semblent surtout avoir voulu s’emparer du plus gros rond-point de France, situé en haut de la plus moche avenue du monde, et tout ça pour un mouvement qui selon toute vraisemblance et quelles que soient ses autres causes profondes2, est lié à l’automobile, puisqu’il est né d’une limitation de vitesse de dix kilomètres à l’heure et d’une augmentation du prix du litre de dix centimes3.

Emmanuel Macron doit être effectivement déconnecté de la France profonde, pour ignorer le caractère sacré de l’automobile dans ce pays. Tant pis pour lui.
En tant que piéton, je me demande parfois si je ne devrais pas déménager sur une petite île bretonne, ou à Venise, enfin quelque part où l’on ne voit pas une voiture.

  1. Mais parfois les destructions de Daech s’avèrent factices, comme on l’a vu avec une vidéo où des daechiens attaquaient au marteau-piqueur des reproductions visiblement faites de plâtre. []
  2. Je ne me hasarderai pas à parler des causes sociales du mouvement, de la détresse vécue dans telle ou telle région de France métropolitaine ou d’outre-mer. Je ne porte pas de jugement sur ce sentiment, qui est fort et fondé. Mais je ne vois toujours pas ce que ça amène de détruire un musée. []
  3. Au passage, signalons que la réduction de la vitesse maximale est une mesure en faveur du pouvoir d’achat, car si l’allongement du temps de trajet est négligeable, l’économie de carburant est en moyenne de 120 euros par an. []

Jaunisse

Pendant l’interminable séquence de grève de la SNCF, l’an dernier, j’ai régulièrement haï les cheminots. Je comprenais leurs revendications, je les soutenais, même, puisque nous sommes tous dans le même bateau — enfin dans le même wagon —, et c’est donc aussi au bénéfice de l’usager qu’ils défendaient le modèle public des transports. J’en étais parfaitement conscient, à un niveau intellectuel. Mais en tant que passager, en tant que non-automobiliste dépendant de la bonne circulation ferroviaire, à la fois au titre de banlieusard et à celui de turbo-prof, j’ai surtout eu l’impression de me faire punir moi, car après tout, seuls ceux qui dépendent du train ont personnellement souffert de la grève. Bien entendu, les grévistes n’ont pas mille moyens pour rappeler à tous que leur travail est indispensable, mais je garderai le souvenir de mois terriblement pénibles. Jusqu’à me donner parfois l’envie de passer mon permis.
Les « gilets jaunes », je les comprends aussi : il n’est pas très plaisant de voir son budget (cessons de parler de pouvoir d’achat !) directement altéré par une taxe dont l’augmentation est certaine, mais dont la destination reste floue, surtout venant d’un gouvernement qui ne cesse de réduire son engagement écologiste.

Photo de Thomas Bresson (licence CC-BY-4.0)

Il est aussi assez gonflé de la part de l’État de « punir » aujourd’hui les pollueurs qu’on a hier fiscalement incités à acheter des véhicules diesel et qui se retrouvent, tels des drogués, à la merci de hausses de tarifs qu’ils ne peuvent plus refuser une fois devenus dépendants.
Au passage, si je ne suis pas automobiliste, je n’en suis pas moins concerné, car je me chauffe au fioul. Et puis je vois bien que dans la campagne où vivent mes parents, où les gens ne sont souvent pas bien riches, l’automobile n’est rien d’autre qu’une nécessité vitale : augmenter le prix du gazole ne va pas modifier les habitudes des gens qui vivent dans le monde rural, ne va pas les inciter à changer de voiture (pour qu’après trois ans on leur dise que finalement c’est l’essence qui pollue le plus ?), cela va juste avoir pour effet d’altérer immédiatement leurs conditions d’existence.

La colère des « gilets jaunes » est compréhensible, donc. Et pourtant, je dois dire que ces manifestants, hors toute polémique sur les débordements scabreux recensés ici ou là1, ne m’inspirent que de vilains sentiments, parce qu’ils défendent un modèle de civilisation construit autour de l’automobile et du pétrole, un modèle qui ruine le paysage et l’atmosphère, un modèle qui donne de la force aux dictateurs et qui sème des guerres pas si lointaines2, un modèle qui devra disparaître pour que nous vivions mieux.

Photo : Thomas Bresson (licence CC-BY-4.0)

S’ils manifestaient pour que leurs emplois soient plus proches de leur domicile, s’ils manifestaient pour que les services et les commerces de proximité ne disparaissent pas, s’ils manifestaient contre tout ce qui leur rend l’automobile vitale, je les soutiendrais sans faille. S’ils se battaient pour que l’on favorise le télétravail, s’ils se battaient contre les fermetures de petites gares, de bureaux de poste, d’écoles, de bistrots, de librairies3 ,… Mais non. Ils se battent pour que la taxe sur le diesel reste inférieure à la taxe sur le super sans plomb4. En fait, lorsqu’il a fallu se battre pour sauver un modèle bienveillant d’organisation économique (je dis cela au passé car j’ai peur que la messe soit dite), la mobilisation n’a pas été aussi massive. Je ne donnerai pas de leçons sur ce point, je ne suis pas non plus descendu dans la rue pour défendre ce en quoi je crois, mais la popularité effectivement importante des « gilets jaunes » montre bien où se situent les priorités communes5. Tout comme les actionnaires d’une société, qui ne sont ni amis ni d’accord, mais sont solidaires sur la seule question des bénéfices de l’entreprise, les « gilets jaunes » ont des profils politiques très divers, mais se rejoignent au départ sur un seul et unique point : le prix du gazole à la pompe. Cette revendication, dite en ces termes, me semble bien mesquine, sachant les enjeux locaux ou globaux qui sont à l’œuvre, mais je la comprends, bien entendu, de même que si on doublait du jour au lendemain le prix de mon carburant à moi, le café, je n’en serais pas ravi, alors même que ça serait peut-être justice et raison à tout point de vue.
Je ne pense cependant pas que je me mettrais à brûler du café pour faire connaître mon mécontentement, comme certains « gilets jaunes » brûlent expressément des carburants.

Dépenser du carburant pour se plaindre de son prix, ça me rappelle l’univers de Mad Max, où la pénurie ne pousse personne à l’économie.

Je comprends, donc, mais ce que je comprends mal (ou que je ne comprends que trop bien mais que j’ai du mal à accepter) c’est la veulerie de la récupération politique dont le mouvement « gilet jaune » fait l’objet. En dehors de La République en Marche, toute la classe politique française me donne l’impression de croire avoir gagné à la loterie : enfin elle a un prétexte à la Révolution, ou plutôt, enfin une occasion pour exciter la masse et espérer gagner des sièges de députés aux prochaines élections européennes. Venant de partis dépourvus de conscience écologique, des fascistes aux trotskistes en passant par la droite dure, la gauche comateuse et le centre mou, ce n’est guère surprenant. Que les Insoumis, dont je maintiens qu’ils portaient le meilleur programme sur l’écologie, tentent de récupérer le mouvement est autrement pathétique. Et ne parlons pas des louvoiements d’Europe-écologie-les-verts.
Au passage, je ne souscris pas du tout aux arguments de type « il faut taxer les grosses sociétés, pas les particuliers » et autres « les porte-conteneurs polluent plus que toutes les voitures »6, car s’il est certain qu’il y a trop d’avions et trop de bateaux, il est un peu facile de se faire croire que ce sont « les autres » : qui prend l’avion ? Qui consomme des vêtements jetables venus d’Asie ? Et si on ferme les ports du Havre ou de Marseille, combien de camions seront affrétés pour remplacer le trafic maritime ? Tout ça est lié.

Je comprends à la rigueur que l’on s’enthousiasme du fait que les « gilets jaunes » aillent contre le mouvement le plus naturellement imposé à chacun de nous par l’environnement politique et médiatique : la résignation. Mais si défendre une cause est bien, la qualité de la cause défendue n’est pas une question accessoire. Comme le dit l’adage des programmeurs : « garbage in, garbage out ». Si le prétexte à s’insurger est médiocre, ce qui en sortira ne le sera pas moins.

« Garbage in, garbage out », ça commence bien : le bully Cyril Hanouna, qui a à mon avis fait plus pour altérer les capacités cognitives de ses spectateurs que tous les perturbateurs endocriniens et tænias parasites du liquide céphalorachidien réunis (oh ça va, j’ai le droit d’être méchant, parois, moi aussi, non ?), se propose de devenir le « porte-parole » des « gilets jaunes ». C’est un peu la première fois qu’il s’engage sur un sujet politique, je crois.

S’affliger de la pauvreté du débat qui entoure ce mouvement spontané constitue-t-il, comme on ne cesse de me le dire, un mépris de classe de bobo parisien privilégié ? Peut-être, mais tant pis. En ce moment, je suis dans la lecture du Troupeau aveugle, de John Brunner. Un livre de 1972 que je n’avais jamais ouvert jusqu’ici et qui traite de l’écologie avec une prescience (contemporaine du célèbre rapport Meadows bien sûr), que l’on peut juger rétrospectivement extraordinaire : qualité de l’air, allergies, disparition des abeilles, des lombrics, mille et un détails nous ramènent à des débats actuels. Le livre parle de toutes ces choses, mais surtout, il raconte la lutte quasi-générale des populations pour maintenir le système qui les tue.
Je n’en ai lu que le premier tiers, je ne sais pas encore comment ça se termine.

  1. Je parle bien entendu des invectives racistes, sexistes, homophobes, violences contre les journalistes ou encore de l’épisode d’arrestation de migrants par des « gilets jaunes »,.. Difficile de dire que ces événements résument la pensée gilet jaune, mais il semble clair qu’ils ne la contredisent pas. []
  2. Quand les pays occidentaux soutiennent la dictature saoudienne, ils soutiennent non seulement un exportateur de pétrole mais aussi l’exportateur de l’Islam le plus régressiste, qui finance mosquées et imams. Quand aux guerres que nous menons au Moyen-orient, et qui sont liées au contrôle du pétrole et du gaz, elles forgent des djihadistes-boomerangs, nés ici, formés là-bas au meurtre, et prêts à revenir tuer ici. []
  3. À ce propos, lire On peut se passer d’auto dans le rural montrent la Suisse et l’Autriche, sur Reporterre.net. []
  4. La taxe sur le litre d’essence (0,828 euros) reste supérieure à celle sur le diesel (0,730 euros). Lire le résumé par Checknews/Libé.  []
  5. Je ne peux en tout cas pas m’empêcher de penser que les causes du ras-le-bol général actuel sont à chercher dans la politique que les électeurs ont plébiscité pendant des décennies. Ils ont élu Chirac, Sarkozy, Hollande, Macron, et quoi qu’on pense de ces gens, leurs programmes ne constituent pas vraiment des trahisons, ils ont peu ou prou suivi les caps qu’ils s’étaient fixés et qui aboutissent à un abandon des campagnes, à un enrichissement des déjà-riches et à une érosion des services publics. []
  6. Affirmation devenue récemment populaire mais erronée, car s’appuyant sur des extrapolations faites en 2009, démenties par les faits, et ne portant que sur un type précis de pollution, cf. cet article. []

Ne mélenchons pas tout

(Le contexte (car dans dix ans on aura tout oublié) : Jean-Luc Mélenchon en personne, certains de ses proches et les locaux de la France Insoumise ont été perquisitionnés dans le cadre d’une enquête préliminaire relative à leurs comptes de campagne. Le monsieur a assez mal réagi et les médias qui ne l’aiment pas trop y trouvent le prétexte à une joie mauvaise un peu suspecte)

D’où je parle

Tout d’abord, d’où est-ce que je parle : ami, ennemi ? J’imagine qu’on peut dire que je suis un sympathisant. J’ai voté plusieurs fois pour Jean-Luc Mélenchon, notamment au premier tour des dernières présidentielles mais aussi lors des législatives1.
J’aime cependant rappeler régulièrement que je ne suis pas de gauche (mais encore moins de droite)2. J’ai voté « France Insoumise » pour ce que j’ai considéré comme le seul programme écologiste sérieux mais pas spécialement par passion pour Mélenchon lui-même, donc. Je suis persuadé qu’il est rare que ça soit la motivation de ses électeurs, contrairement à ce que prétend le cliché journalistique3. Même si je n’éprouve pas de passion envers Mélenchon, je vois tout de même en lui un homme talentueux, pédagogue et précis (à écouter avec la même précision). Je trouve les médias qui le présentent comme un démagogue cherchant à susciter chez ses électeurs un « culte de la personnalité » extrêmement malhonnêtes, et je dis bien malhonnêtes car j’ai du mal à croire qu’ils croient à ce qu’ils écrivent. Et autant pour ceux qui font passer Mélenchon pour un communiste révolutionnaire, lui qui a fait sa carrière au Parti Socialiste. Qu’on y souscrive ou non, ses analyses sont plutôt détaillées et ses conclusions suivent un raisonnement rationnel, nous sommes loin des divers embrouilleurs qui jouent sur l’émotion du moment pour rallier à eux des suffrages en improvisant des projets de loi absurdes autant que des spécialistes du flou artistique qui appellent « leur projet » ce que les gens projettent sur eux.

Jean-Luc Mélenchon a filmé et diffusé en direct la perquisition qui avait lieu dans son domicile parisien. Indépendamment de l’affaire, je trouve cette initiative très intéressante. La « sousveillance » (opposée à la surveillance) est une des seules protections du citoyen face à un éventuel arbitraire judiciaire et sortir sa caméra, son appareil photo ou son téléphone mobile pour enregistrer ce qui se passe mériterait d’être un réflexe général.

Le grand méchant Mélenchon

Mais de Mélenchon il y a aussi les coups de gueule, pas toujours contrôlés par leur auteur mais complaisamment diffusés, parfois de manière là encore très malhonnête, en n’extrayant d’une heure de vidéo qu’une petite phrase chargée d’humeur, et en la montant en épingle afin d’épouser le consensus médiatique du moment : Mélenchon est autoritaire ; Macron méprise les pauvres ; Sarkozy est vulgaire ; Hollande est indécis ; Chirac est sympa,… On nous construit des personnages, et tout le jeu est ensuite de donner une réalité à ces constructions, afin de créer un spectacle cohérent, parsemé ça et là de retournement de situation (« ah mais il est sympa en fait Fillon… ») et des contre-retournements (« ah mais non finalement dis donc il est pas sympa, et d’ailleurs je l’ai jamais senti »). Peut-être que ces récits s’appuient sur des réalités, peut-être que les petites phrases sont révélatrices de mentalités de leurs auteurs, mais il est dommage que les journalistes dépensent si peu d’énergie à commenter sérieusement les actions, les propositions et les arguments, et autant à commenter l’anecdote et la forme. Mais je ne peux pas complètement les condamner, il est probable qu’ils n’aient pas tout à fait le choix, la faute au public, qui préfère la représentation de guignol aux débats de spécialistes, et ce qu’il peut constater lui-même que ce qui lui échappe. Il est plus valorisant de se dire qu’on a compris qui sont les gentils et qui sont les méchants sur la foi de quelques images que d’avoir à se renseigner ou pire, à se sentir un peu humilié en admettant ne pas être capable de tout comprendre. En période d’incertitudes économiques, les médias n’osent pas forcément se donner un rôle actif dans le débat démocratique : commenter réellement les idées reviendrait à se marquer politiquement, ce qui semble de plus en plus rédhibitoire. Je trouve préoccupant le fait qu’être confronté à des idées que l’on ne partage pas semble de plus en plus être vécu comme une violence (voyez comme on « unfollowe » facilement sur Twitter ceux à qui l’on ne sait répondre…). Sans doute préférons-nous être soumis à une propagande habilement déguisée en objectivité qu’exposés à des arguments qui contredisent notre opinion, on ne s’informe pas, on vérifie juste que les faits correspondent à notre préjugé.

Très peu médiatisé, ce sondage du mois dernier faisait pour la première fois passer Jean-Luc Mélenchon devant Emmanuel Macron… On voit le danger pour les élections européennes.

Les comptes

Je ne sais pas quoi penser des comptes de campagne de Mélenchon, mais même si j’ai tendance à me dire que la justice fait son travail, et que c’est normal et légitime, je remarque sans complotisme que l’enquête est aussi devenue un bel outil gouvernemental pour faire oublier quelques ratées récentes4 et laminer la force politique qui le gène vraiment — les trois autres, le Front National, les Républicains et le Parti socialiste ont tous été tués par l’élection présidentielle, l’ennemi à abattre est donc la France Insoumise5.
Bref, la justice fait son travail et j’ose prédire ici ce qu’elle va trouver : pas grand chose. Quelques bizarreries, une caisse noire, enfin rien de plus ou de moins que ce que l’on trouverait en menant le même genre d’opération à l’égard d’un des autres partis français importants6. Mais quel que soit le résultat de l’enquête, le gouvernement a déjà gagné : Mélenchon et la France Insoumise sont désormais louches. On a pu profiter de l’affaire pour dire et laisser dire tout un tas de choses, mélanger des informations sans rapport, et profiter de la situation de couple de Mélenchon (dont nous ne connaissons pourtant pas l’histoire7 ) et la singularité du fonctionnement financier de la campagne de la France Insoumise pour laisser planer un soupçon de favoritisme ou de corruption.
Je dois dire au passage que les amuseurs qui défilent sur les plateaux pour expliquer ce qu’est selon eux le tarif horaire normal pour créer une vidéo ou une infographie me font doucement rire, car sur sa globalité, l’estimation des dépenses me semble raisonnable. Les professionnels sont en tout cas prévenus que ces gens ne seront pas des clients très généreux ! Certains commentateurs laissent entendre que si une partie du budget de la France Insoumise n’a pas été validé, c’est parce que certaines prestations étaient surfacturées. Ce n’est pas le cas8, ou du moins ça reste à prouver.
En attendant, je trouverais bien que des journalistes qui se veulent soucieux du vrai fassent ce que propose Mélenchon à ce sujet : comparer les tarifs des prestations de sa campagne à celle des autres et aux tarifs qui ont cours sur le marché.

Mélenchon n’attrape pas les mouches avec du vinaigre

Mais voilà, « les médias » ne vont pas forcément faire d’efforts pour Mélenchon, et c’est un peu de sa faute à lui. Ses attaques régulières contre eux, quoique partiellement fondées (oui, une poignée de milliardaires pas franchement gauchistes se partage les médias nationaux) ne risquent pas de l’aider à s’attirer leur sympathie, d’autant que les si les médias appartiennent souvent à des soutiens objectifs de la politique du pouvoir en place, ce n’est pas forcément le cas des journalistes eux-mêmes, dont beaucoup sont honnêtes, intelligents, et soucieux d’indépendance vis-à-vis de ceux qui les dirigent.
Une chose que Jean-Luc Mélenchon ne mesure peut-être pas, c’est l’effet que provoque l’enthousiasme guerrier d’une partie de ses soutiens sur les réseaux sociaux. Les seuls proches de la France Insoumise que je connais en personne sont souvent issus de l’enseignement supérieur et sont des gens avisés avec qui on peut discuter (et avec qui en fait je suis souvent d’accord). Ceux que je croise sur les réseaux sociaux en revanche sont souvent, pour les plus démonstratifs d’entre eux malheureusement, passablement brutaux, maniant l’insulte sans trop voir l’image qu’ils donnent du mouvement qu’ils pensent défendre. J’aimerais croire que ce sont des imposteurs, des trolls, mais tout laisse croire qu’ils sont authentiques. Ils s’avèrent souvent franchement anti-Européens (ce qui ne correspond pas aux positions de la France Insoumise) et pas bien loin d’un « tous pourris » ou de réflexions aux limites du complotisme qu’on s’attendrait à entendre à l’extrême-droite, donnant malheureusement raison au cliché qui affirme que les « extrêmes se rejoignent ». La rhétorique offensive et les ennemis désignés (Merkel, Hamon,…) donnent à mon avis de la France Insoumise l’image d’un mouvement aigri et négatif qui ne tolère d’autre vérité que la sienne et qui est constamment sur la défensive.

C’est dommage, car quand il a eu son compte d’heures de sommeil, Jean-Luc Mélenchon dit des choses intéressantes et étayées, d’un niveau largement supérieur à ce que proposent ses concurrents9. Et il y a autour de lui quelques personnalités très intéressantes (et une ou deux têtes à claques). Et je maintiens, enfin, que son programme était le plus sérieux du point de vue de l’écologie notamment (et tout à fait satisfaisant sur bien d’autres chapitres, mais celui-ci est celui sur lequel je me focalise personnellement). Alors mes conseils avant d’aller me coucher : Insoumis c’est bien10, insultants c’est mal, remettez-vous de l’élection passée, proposez de bonnes choses pour l’élection à venir. Détendez-vous, quoi.

  1. J’appartiens donc au groupe des gens que l’imbécile Éric Brunet nomme « les abrutis ». []
  2. Je me définirais aujourd’hui comme un « anarchiste chrétien athée pragmatique ». Anarchiste car j’espère voir un jour les humains capables de se gouverner réellement eux-mêmes, et quand je dis « eux-mêmes », je l’entends autant au niveau collectif qu’au niveau individuel, je refuse de croire que l’égoïsme et la compétition soient le prix de la liberté. Je me comprends. Chrétien, car je me sens tributaire de cette culture sur quelques uns se ses points-clé, que j’envisage de manière littérale et certainement pas spirituelle (trop facile !) tels que le pardon, la charité, la bienveillance, l’accueil ou la tolérance. Athée car l’idée d’une divinité omnipotente dont il faudrait suivre les ordres muets me fait sourire en général et me révolte lorsqu’elle est un outil de domination ou d’aliénation. Pragmatique, enfin, parce ce que je vote. Je suis conscient que le monde de mes rêves ne sera jamais celui dans lequel je vis, et que même si notre régime n’est que faiblement démocratique, un candidat n’en vaut pas un autre. Je vote donc parfois pour des projets qui me semblent meilleurs que d’autres et d’autre fois, le plus souvent sans doute, contre ceux qui me semblent les pires. Pragmatique aussi parce que je n’investis aucune croyance en personne, je n’ai aucune illusion sur la haute opinion d’eux-mêmes qu’ont ceux qui s’envisagent présidents de la République, ce n’est pas par passion pour une personne que je vote, et ce n’est d’ailleurs pas le sentiment que j’espère éprouver, je me sens totalement libre de mes reniements et de mon indépendance vis à vis des choix que j’ai pu faire à un moment ou un autre — je me fais même un devoir de n’être fidèle qu’à mes principes, mais pas aux mots, aux symboles ou aux personnes que j’ai un jour peu ou prou soutenus. []
  3. S’il y a un candidat qui a attiré les votes pour sa personnalité plus que pour ses idées, c’est plutôt Macron à mon avis, et j’en tiens pour preuve que celui-ci a fait l’essentiel de sa campagne sans produire de programme politique ! []
  4. J’identifie trois problèmes récents pour le gouvernement qui font que la mauvaise semaine de Mélenchon tombe à pic : un remaniement qui sent le fond de tiroir, un sondage OpinionWay (quasi ignoré médiatiquement !) qui a fait passer Mélenchon devant Macron pour les élections européennes (29% pour la France Insoumise, 28% pour la République en marche), et une saillie particulièrement bien relayée de François Ruffin à propos du refus de la majorité de débattre des élèves en situation de handicap. []
  5. Lire Mélenchongate : demandez le programme dont l’auteur, l’avocat Régis de Castelnau, n’est pas spécialement marqué à gauche :  » l’opération du 16 octobre avec ses 15 (17 ?) perquisitions n’a pas pu être organisée sans que non seulement le pouvoir exécutif soit au courant, mais ait pris lui-même la décision ». []
  6. Au passage, je me demande où en est l’enquête qui s’est penchée sur les soupçons de dépenses publiques ayant servi la campagne de Macron ou d’instrumentalisation du ministère de l’Économie pour préparer le futur candidat… Ça ne semble pas prioritaire, du moins médiatiquement car personne n’en parle ! []
  7. Notons que Sophia Chikirou en 2017 et Jean-Luc Mélenchon cette semaine nient constituer un couple.
    Mais quand bien même, s’ils constituent un couple, on peut comme Daniel Schneidermann se demander si le but d’une perquisition matinale au domicile n’était pas précisément destinée à « découvrir » une telle liaison et permettre par là même à Médiapart d’en parler. []
  8. On peut voir le détail de la décision sur Légifrance : lorsqu’il y a eu problème, c’est quand des erreurs comptables (bénignes, quelques factures comptées deux fois…) ont été remarqués, ou que des dépenses n’étaient pas liées à la seule élection présidentielle. []
  9. Comme beaucoup, je tique régulièrement sur ses positions à l’international, mais elles sont souvent caricaturées par des commentateurs qui font fi du contexte (défendre Chavez en 2000 ou en 2010 ce n’est pas pareil) à qui imposent des alternatives binaires : si on critique la politique étasunienne, alors on est du côté de ses ennemis, etc. []
  10. En même temps le mot « insoumis » me fait sourire, car ceux qui le revendiquent se donnent un rôle particulièrement héroïque alors que la France n’est pas, que je sache, un régime totalitaire où il faudrait résister à une soumission… Le nom me fait sourire aussi parce que je l’ai rencontré pour la première fois de ma vie en lisant Le Schtroumpfissime, qui certes est un des plus brillants traités politiques à côté de ceux de Machiavel et Sun Tzu, mais qui rappelle surtout le caractère grotesque et dérisoire des gesticulations politiques. []

De quoi le prénom est-il le nom ?

(Je trouve les titres en « de quoi… est-il le nom ? » presque aussi lourdingues que les « m’a tuer », mais bon, pour le prénom, ça me semblait pertinent. Ou plutôt assez idiot pour être drôle)

L’affreux Éric Zemmour, lors de l’enregistrement de l’émission Les terriens du dimanche a lancé à l’animatrice Hapsatou Sy que son prénom était « une insulte à la France », qu’il aurait préféré qu’elle fût prénommée Corinne, et qu’il regrettait la possibilité donnée aux parents depuis 1993 de choisir le prénom de ses enfants ailleurs que dans le calendrier, c’est à dire dans la liste des saints chrétiens1. Au passage, il se trompe, car la possibilité de choisir un prénom extérieur à la tradition catholique existait déjà dans le cas des enfants issus d’une filiation exogène : la mairie (qui en décidait) refusait a priori qu’on nomme son enfant Knut, mais l’acceptait si on était issu d’une famille d’origine scandinave. Et la preuve en est qu’Hapsatou Sy est née en France avant 1993. Bien entendu, certains prénoms exotiques ont toujours été permis, comme par exemple… Éric, qui est un prénom scandinave par excellence et qui a été peu attribué en France avant le début du XXe siècle. Inversement, je ne sais pas si toutes les mairies de France, avant 1993, auraient laissé passer (sauf à faire valoir une tradition familiale de vieille noblesse ?) des prénoms tels que Rixende, Scholastique, Marcibilie, Ildefonse, Adenordis, Gaillarde, Aigline ou Narde, qui sont pourtant de vieux prénoms français, Est-ce que j’aurais pu nommer une de mes filles « Aménaïde », qui est le prénom de ma grand-mère paternelle2, issue d’une vieille famille du Limousin ?

Nous avons prénommé notre aînée Hannah. Mais elle est née en 1990 et pour la mairie, ça n’allait pas du tout, on nous a proposé, plutôt, Anna (qui est dans le calendrier), mais aussi Annach, qui apparemment était présent sur une liste, mais qui ne semble pas très fréquent.
Avec une malhonnêteté crasse, nous avons fait remarquer à l’employée de la mairie que « Hannah » était un prénom hébreu, en lui demandant si elle avait un problème avec ça… Elle s’est aussitôt ravisée et le prénom a été validé. Quand nous avons parlé de « Marit » comme second prénom, elle nous a dit que c’était hors de question, qu’un prénom exotique était déjà bien suffisant : « Ah non, hein, c’est L’UN, ou L’AUTRE ».
Il s’agit du prénom de ma mère, et c’est une variante norvégienne de Marguerite, Margarit, Margret, Maaret, Magali,,.. C’est finalement passé.
L’unique chose dont je sois sûr, c’est que pour choisir ces prénoms, nous avons beaucoup réfléchi, nous avons réfléchi à ce que deviendrait notre fille (pianiste, cosmonaute ?), nous voulions qu’elle ait un prénom qui soit à la fois familier et rare (Nathalie se rappelle avoir eu jusqu’à huit homonymes dans sa classe, ça l’a marquée !), nous voulions qu’il nous plaise à l’oreille, qu’il sonne bien une fois associé à mon patronyme, et puis ça nous amusait qu’il soit palindrome — nous avions vingt-et-un ans, on est joueur à cet âge-là. Par son second prénom, nous voulions bien entendu rattacher notre fille à sa grand-mère norvégienne, et qu’il porte la mémoire de cette origine familiale.
Enfin nous avons pensé à absolument tout, mais à aucun moment nous ne nous sommes dit que ce prénom envoyait un message à la France, qu’il était destiné à cracher à la figure de notre mère patrie, à revendiquer notre part exogène (la moitié des grands parents de mes enfants ne sont pas nés en France, après tout).
À aucun moment nous n’avons pensé à ça, ni de près ni de loin.

Dans une autre émission, Éric Zemmour se plaignait qu’Hapsatou Sy se dise blessée par ses propos, expliquant que c’est lui qui est victime d’un préjudice, qui souffre. Je remarque pour ma part que les champions de la revirilisation du monde tels que Zemmour ou Marsault sont en sucre, un rien leur fait mal.

Zemmour est pour moi plutôt attendrissant, parce qu’il est complètement fou3. Comment peut-il reprocher à quelqu’un son prénom, c’est à dire le mot qu’on utilise pour l’appeler depuis sa naissance ? Un prénom, on ne le choisit généralement pas (mais on peut choisir d’en changer — et après tout on peut aussi changer de patronyme), on doit s’y faire, parfois on passe sa vie à lutter pour s’y habituer parce qu’on ne l’aime pas, parce qu’il sonne mal, parce qu’on a souffert des jeux de mots imprévus qu’il permet, parce qu’il est bizarre ou au contraire banal. Mais c’est notre prénom, on vit avec, alors reprocher son prénom à quelqu’un est une idée de dément.
Zemmour se défend à présent en disant que bien entendu ce n’est pas à la porteuse du prénom qu’il fait des reproches mais aux parents de celle-ci. Comment peut-on être assez fou, là encore, pour essayer de convaincre une personne dont on ignore tout que ses parents ont eu tort de choisir un prénom plutôt qu’un autre, et pour prétendre savoir mieux que cette personne quelles étaient les motivations profondes des auteurs de ses jours et quel est leur rapport à la France ?4 Comment peut-on être obsédé par le patriotisme au point d’être capable d’imaginer qu’une femme de ménage mauritanienne et un ouvrier sénégalais ont choisi le prénom de leur fille dans le but de faire un pied-de-nez à la France ?5
Et puis dire les choses en ces termes, c’est oublier cinq siècles de colonisation française et trois siècles d’esclavagisme : affirmer qu’un prénom africain n’a pas sa place en France, c’est un peu oublier que la France a su imposer sa place en Afrique et n’a d’ailleurs pas cessé de le faire. Hors tout débat sur le repentir post-colonial, c’est un fait : la France et l’Afrique de l’Ouest sont liées par l’histoire. Et comme d’autres l’ont fait remarquer à Éric Zemmour, on n’a pas pas eu jusqu’ici le culot de reprocher leurs prénoms aux tirailleurs africains qui sont morts par dizaines de milliers « pour la patrie » dans la gadoue des tranchées de la Meuse.

Le problème du discours de Zemmour à mon sens (et là je ne parle plus seulement de prénoms) ce n’est pas tant qu’il soit convaincant pour ceux qui ne sont pas déjà prêt à être convaincus, c’est que sa récurrence dans le débat public finit par porter les choses sur son terrain. On va se positionner pour ou contre, mais selon ses termes, alors qu’on pourrait parler de tant d’autres choses et autrement. Oui, j’admets que je suis tombé dans le piège encore une fois.

Le choix des prénoms est une affaire passionnante à tous les titres : sociologique, psychologique, ethnopsychologique6, historique, poétique, politique,… mais elle mérite plus de finesse et impose beaucoup de tact, car s’attaquer au prénom d’une personne, c’est s’attaquer à la première chose qu’elle sait d’elle-même, et pour certains, ceux qui souffrent d’une fragilité à ce sujet, ce sera d’une très grande violence. On sait tous la petite douleur que représente le fait d’entendre son prénom écorché ou confondu, alors le voir mis en question !…
Les travaux menés sur les prénoms par Baptiste Coulmont, collègue du département de sociologie à Paris 8, sont passionnants, car ils sont menés avec méthode et intelligence — mais ça n’empêche pas, chaque année7, que des gens se sentent blessés en apprenant que leur prénom est un possible marqueur social. Le dernier ouvrage de Baptiste sur le sujet s’intitule Changer de prénom (presses universitaires de Lyon 2016). En plein dans le sujet !

Pour oublier un peu Zemmour (quoique l’on revienne sur son autre sujet, les rapports entre hommes et femmes), j’ai vu récemment passer des nouvelles intéressantes quant au rapport qui lie le prénom au genre. Les parents d’une petite fille prénommée « Liam » et ceux d’un petit garçon prénommé « Ambre » ont été convoqués par un juge8 que gênait la possible confusion des sexes induite par l’usage inhabituel de ces prénoms. En théorie la justice n’intervient pour forcer des parents à changer de choix de prénom que lorsqu’elle les considère de nature à porter préjudice à l’enfant (par exemple, les prénoms « Nutella », « Mini-Cooper » ou « Titeuf » ont été refusés).
Et là, ce que disent en substance ces initiatives judiciaires, c’est surtout que le fait qu’avoir un doute sur le sexe d’une personne dont on lit ou entend le nom lui garantit un futur problématique. Ça m’a rappelé mon enfance : j’avais des cheveux longs (ce qui était plutôt à la mode, du reste), et certaines personnes en étaient choquées, j’entendais parfois des réflexions de personnes âgées telles que : « de nos jours, on n’arrive pas différencier les filles des garçons »  — c’était une allusion aux coupes de cheveux mais aussi aux vêtements puisque les femmes se mettaient alors massivement au port du pantalon.
Apparemment, le stress de la désorientation sexuelle opère dans les périodes de revendication d’égalité, en réaction je suppose. Car à d’autres époques, et des époques où la domination masculine était si évidente qu’elle paraissait naturelle à tous et à toutes sans discussion, les choses se posaient différemment, puisqu’établissant mon arbre généalogique je tombe régulièrement sur des « Marie », des « Anne », des « Claude », des « Philippe » qui sont indifféremment femmes ou hommes.

  1. Au fait, si l’on doit piocher les prénoms parmi les saints, faut-il en exclure les exotiques Bakhita, Kamel, Khalid, Eneko et Ainoha, qui se font tous attribuer un jour de fête dans le calendrier catholique Nominis ? []
  2. Aujourd’hui, « Aménaïde » est surtout le nom d’une marque de soins pour cheveux. Quand j’étais enfant, j’étais persuadé que c’était le surnom que ses amies donnaient à ma grand-mère, car ça sonnait comme « bizarroïde », et je n’avais jamais rencontré (ni n’en ai rencontré depuis) aucune autre Aménaïde. []
  3. Je me demande si les médias qui se délectent de la parole de Zemmour ne le font pas moins par sympathie pour ses idées que pour le plaisir malsain de voir quelqu’un s’enfoncer dans une forme de démence autodestructrice. Un lutin malingre aux origines juives maghrébines, au physique méditerranéen, qui défend Pétain et le virilisme, ça ressemble moins à un projet politique qu’à un problème psychologique. J’ai un mal fou à imaginer que sa pensée soit prise au sérieux par ses (nombreux, cependant) lecteurs. Mais je dois avouer que je ne croyais pas que les français puissent réellement voter Sarkozy en 2007, dont le principal argument politique était de vouloir être élu et qui promettait des choses inconciliables aux uns et aux autres, alors peut-être est-ce mon imagination qui n’est pas assez développée pour accepter la triste réalité des faits. []
  4. Bien entendu, il existe des gens qui comme les parents d’Éric Zemmour donnent à leur enfant un prénom dont ils espèrent qu’il les aidera à s’intégrer, ou qui comme certains asiatiques donnent un double-prénom à leurs enfants : Michel pour la mairie, et 米歇 (à la sonorité proche) pour la famille.
    J’ai un couple d’amis, lui fils d’algériens, elle marocaine, qui se sont creusés la tête pour trouver un prénom qui relie leur fils à ses origines tout en échappant à la connotation religieuse et, bien sûr, en étant plaisant à l’oreille. Et ils ont trouvé : Atlas. J’ai trouvé ça incroyablement futé.
    Toutes les attitudes sont respectables évidemment. []
  5. Bien entendu, ça peut exister. Il n’est pas inconcevable que les parents allemands qui avaient tenté de prénommer leur enfant « Oussama Ben Laden » en 2002 aient été animés d’une idéologie salafiste. Mais ce n’est pas l’étrangèrerté du prénom qui en fournissait l’indice, c’est plutôt l’intuition qu’il constitue une référence et un hommage précis à une personne et à son action. À noter, en France le prénom « Ossama » a eu un succès croissant entre la fin des années 1970 et l’an 2000… Après quoi il s’est brusquement démodé et n’a plus été attribué que de manière rarissime. []
  6. Je pense au traumatisme des prénoms d’esclaves affranchis dans les Antilles françaises, par exemple. []
  7. Baptiste Coulmont observe le rapport entre les prénoms et l’obtention de mentions au baccalauréat. Pour cette raison, chaque année les médias l’interrogent sur le sujet, résumant parfois ses travaux de manière simpliste et déterministe. []
  8. Peut-être le ou la même juge ? Les deux affaires ont eu lieu dans le Morbihan. []

Écouter ce que les gens ont à dire

(Chaque jour Twitter me donne une bonne occasion de procrastiner en écrivant des articles consacrés à Twitter au lieu de m’occuper de tout ce que j’ai à faire vraiment, comme par exemple de préparer ma rentrée d’enseignant. Et j’ai mis tellement de temps à terminer cet article entamé « à chaud » qu’il est tout tiède, au point que j’ai hésité à le mettre à la corbeille1. Je me consterne, mais bon, un dernier, allez, c’est le dernier, parole de blogolcoolique. Si l’article vous ennuie – et il y a de quoi -, filez directement à la fin)

Le contexte, très vite : il y a quelques jours, l’Amicale du refuge, liée à la très respectable association Le Refuge (qui prend en charge des jeunes victimes d’homophobie) a interpellé la journaliste et militante Rokhaya Diallo avec ce tweet sorti de nulle part :

« Vous prétendez être une militante antiraciste et féministe. Vous avez une force de frappe médiatique, votre parole donne à réflexion, questionne. Mais où étiez-vous pour dénoncer le racisme, la misogynie, le sexisme, & l’homophobie de Bassem Braiki ? »

J’aimerais comprendre, je suis un peu inquiet du projet qui sous-tend ce tweet.
Il commence par porter assez violemment le doute sur la sincérité de l’engagement de la jeune femme (« vous prétendez être… ») puis laisse entendre que son absence de réaction publique aux horreurs proférées par Bassem Braïki2 peut être considéré comme un silence complice.

Il est très étrange que ce soit elle, entre toutes les personnes qui s’expriment publiquement en France, qui écope d’un tel procès d’intention. Rokhadia Diallo semble penser que cette responsabilité qu’on lui confie est liée à sa couleur de peau : « Suis-je donc responsable de tout ce que disent les Arabes et les Noirs de ce pays même quand ils tiennent des propos racistes, sexistes et homophobes ? (…) Choquée d’être ainsi prise à partie @AmicaleRefuge qui me soupçonne d’étranges solidarités du seul fait de ma couleur de peau ». Je pense qu’elle se trompe sur ce point, ou plutôt que ce n’est qu’une partie du problème et que l’essentiel est plutôt à chercher dans son engagement, et notamment dans son travail avec l’association Les indivisibles3 dont elle était présidente au lancement des Y’a bon awards, une forme de prix négatif classant les pires saillies racistes qui est resté en travers de la gorge de beaucoup de gens puisqu’y ont été primés ou nommés de nombreuses personnalités des médias ou de la politique : Luc Ferry, Alain Finkielkraut, Ivan Rioufol, Pascal Bruckner, Christophe Barbier (qui a eu l’élégance de venir chercher son prix), Éric Zemmour, Robert Ménard, Jean-Paul Guerlain, Jean Raspail, Anthony Kavanagh, Caroline Fourest, Jean-Luc Mélenchon, Véronique Genest, Élisabeth Lévy, Philippe Val, Jean-Jacques Bourdin, Michel Sapin, Philippe Tesson, Manuel Valls, Natacha Polony, Richard Millet, Sylvie Pierre-Brossolette, Lionnel Luca, Benjamin Lancar, Sylvie Noachovitch, Jean-Marie Le Pen et plusieurs ministres de Nicolas Sarkozy, Nicolas Sarkozy lui-même, ainsi que son parti, l’UMP. De quoi se garantir un large spectre d’inimitiés, comme on le voit.

Curieuse défense ; « ils n’ont pas dit qu’elle était complice, et s’ils l’ont fait c’est pour une bonne raison ». Au moins c’est clair, ce sont ses « fréquentations », quoique ça veuille dire, qui sont reprochées à Rokhaya Diallo. Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.

Pour que l’Amicale des jeunes du Refuge s’en prenne à Rokhaya Diallo, on pouvait imaginer un passif ou des ambiguïtés dans le registre de l’homophobie, et c’est sans doute ce que retiendront les gens qui n’auront pas pris le temps de chercher. Mais sur ce plan, le dossier est vide, et au contraire, Rokhaya Diallo a notoirement défilé en faveur du Mariage pour tous.
C’est ce que j’ai  fait remarquer, un peu scandalisé par les sous-entendus induits par le tweet de l’Amicale du refuge, qui me semble relever de la smear campain : une boule puante destinée à créer, sans lien avec une réalité objective, une réputation. Plus le temps passe et moins je crois en la bonne foi des auteurs du Tweet puisqu’ils n’ont fourni ni rectification ni excuses et se sont même enfoncés par la suite, à coup de retweets qui prouvent que, contrairement à leur affirmation première, ils n’avaient pas posé la question à Rokhaya Diallo comme ils auraient pu la poser à n’importe qui. À la rigueur, je peux leur laisser le bénéfice du doute en imaginant que c’est une fierté mal placée qui les pousse à persister dans la calomnie. Pas glorieux.
Au passage, je n’ai pas lu de prises de position de la part de l’Amicale du Refuge contre le dessinateur Marsault, autrement plus médiatisé que Bassem Braïki, et dont l’homophobie, entre autres peurs de l’autre dont il est bouffi, ne semble pas franchement ambiguë. Le jeu « vous n’avez rien dit », « votre indignation est sélective » peut aller assez loin et a un intérêt limité.

Je n’ai pas eu de réponse des gens de l’Amicale du refuge mais l’essayiste Fatiha Boudjahlat, elle, m’a répondu, en supposant tout savoir du contenu et des origines de mes convictions :

Bon alors je suis un « white savior » (?) et un « white gaucho » parce que je débarque de mon « nid » parishuitard. L’accusation qui prend pour preuve auto-référente le fait d’enseigner à Paris 8 est lassante et terriblement bête, j’avais fait le point sur le sujet dans un précédent article. Apparemment mon extraction sociale supposée (« bourgeois ») fait de moi un colonialiste condescendant, et la teinte de ma peau est pour cette personne un critère pour interpréter mes opinions. Et pour finir, elle me demande de ne plus suivre son fil Twitter. Eh oui, tant que nous n’interagissons pas, elle peut conserver ses préjugés et se convaincre de leur bien-fondé.

J’imagine que Fatiha Boudjahlat est une femme intelligente4, dont les convictions sont éloignées des miennes mais dont l’histoire personnelle aussi est éloignée de la mienne : elle est une femme au nom d’origine algérienne, tandis que je suis un homme au nom bordelais. Elle oppose ce que lui a apporté l’universalisme de la République, dont elle est un agent (comme moi, du reste) à la culture patriarcale musulmane, et elle préfère parier sur l’excellence comme ascenseur social que sur les revendications antiracistes. C’est une position que je comprends, je connais plusieurs personnes « issues de l’immigration » (ou passées du prolétariat à l’aisance financière, c’est un peu la même mécanique) qui la partagent, qui croient dur comme fer à la méritocratie et qui l’opposent à ce que certains nomment « victimisation » et autre « culture de l’excuse ». Sans y souscrire, je respecte totalement cette vision des choses, qui relève non de l’analyse sociologique (qui confirme malheureusement la cruelle inégalité des chances qui a majoritairement cours) mais de l’image de soi : un refus de se voir en victime passive, incapable de prendre son destin en mains et se donnant avec complaisance ou résignation toutes les bonnes raisons d’échouer ou de mal agir.

L’inconvénient de cette vision des choses est qu’elle peut mener à refuser certains constats pourtant objectifs (indicateurs chiffrés, expériences en psychologie sociale) ou à refuser de comprendre les situations. Or comment remédier durablement à un mécanisme sans le comprendre ? Inversement, la position qui découle d’une focalisation sur le sujet du racisme peut mener à ne plus voir le monde qu’en termes de racistes et de racisés, de colons et de colonisés, ce qui est terrifiant car le racisé, comme le colonisé, sont nommés, et donc définis, par l’action de ceux qui les oppriment. Poussée au bout, cette logique mène au Parti indigéniste, qui prône la distinction entre les individus selon le groupe ethnique, culturel ou religieux duquel ils sont censés être issus, et qui ne voit toute personne qui ne se satisfait pas de ce cadre plutôt raciste comme « allié », « traître »  ou « idiot utile ». La position des Indigénistes a aussi comme défaut fondamental d’être obnubilée par le passé. Or si le passé est important à connaître et à comprendre, l’endroit où nous allons ne pourra jamais être que l’avenir.

Le cas Rokhaya Diallo

Je suis sensible au cas de Rokhaya Diallo depuis son éviction du Conseil National du Numérique, sur foi d’accusations impunément calomnieuses et injustes. L’affaire m’avait particulièrement interpellé à cause de la manière dont l’encyclopédie Wikipédia avait été instrumentalisée à l’époque. J’en avais parlé dans un précédent article. Mais bon, je ne suis pas spécialiste de Rokhaya Diallo alors quand je vois pleuvoir comme autant d’évidences des accusations qui la concernent, j’essaie de me renseigner afin d’évaluer l’éventuel bien-fondé de ces accusations ou d’identifier les malentendus qui peuvent les expliquer. Et là, rien, moins que rien, aucune raison, et même, toutes les raisons de croire que les griefs sont à l’inverse de la réalité.

Ce que je connais le mieux du travail de cette femme, c’est sa bande dessinée Pari(s) d’amies (2015), scénarisée pour l’illustratrice Kim Consigny ((Kim Consigny a publié chez Sociorama/Casterman le remarquable La petite mosquée dans la cité, qui montre les enjeux et les ratées qui entourent la construction de lieux de cultes musulmans lorsque ceux-ci deviennent des enjeux politiques. )), qui raconte le quotidien de cinq amies aux origines et au parcours divers, qui bavardent, se lancent des vannes, et qui vivent parfaitement bien leurs différences, que celles-ci soient relatives à leurs origines, à leur positionnement, à leur niveau social ou encore de leur orientation sexuelle, puisque, oui, une des cinq jeunes femmes est une rappeuse et guitariste lesbienne.
J’ai du mal à imaginer que Daech en recommande la lecture même si une des héroïnes de l’histoire a une sœur jumelle qui porte le hijab.

Pari(s) d’amies, par Rokhaya Diallo et Kim Consigny (2015, Delcourt). Deux sœurs jumelles, l’une porte le voile, l’autre se prénomme Marianne (et non Mariame), à la suite d’une erreur administrative. Intéressante astuce scénaristique pour évoquer les conflits intérieurs relatifs à l’identité : subie, assumée, revendiquée, bien ou mal vécue,… La protagoniste principale du récit, elle, est métisse, autre situation qui amène à des conflits intérieurs semblables.

C’est une bande dessinée « bon esprit », qui n’hésite pas à se moquer de l’enthousiasme de l’engagement anti-raciste de l’héroïne, Cassandre (que l’on suppose être en partie un auto-portrait de la scénariste), qui tente de convaincre toutes ses amies aux cheveux crépus de cesser de les lisser ou de les tresser car après tout, personne ne doit se sentir honteux de ce qu’il est. Ce portrait d’une jeunesse contemporaine est certes émaillé de petits exemples de vexations racistes au quotidien (le fait notamment d’être régulièrement traité en étranger, sur la foi de son apparence), et parfois même d’astérisques pédagogiques dont, en tant que lecteur, j’aurais pu me passer, mais ce n’est pas non plus un tract ou un manifeste, ou s’il l’est, il est plutôt tourné vers les bonnes choses de la vie, vers l’absence de jugement ou d’injonctions, que vers le ressassement, les jérémiades et l’aigreur.

Bref, si on vérifie un peu, non, Rokhaya Diallo n’est pas spécialement une musulmane intégriste qui réclame le voile sur la tête des filles et la tête des toubabs sur une pique, c’est une jeune femme d’aujourd’hui qui juge injustes certains non-dits (ou mal-dits) de la société française concernant le sexisme et le racisme. Comme tous les gens engagés, elle court le risque de s’enterrer dans son engagement, de ne plus se définir que par celui-ci5. Mais à qui la faute ? Qui l’invite pour parler d’animation japonaise (elle est co-fondatrice de la Japan expo !) ? Et lorsqu’elle est entrée au Conseil National du Numérique, qui a décidé qu’elle n’était pas compétente sur ces sujets et a réclamé qu’elle en soit évincée ?

Je suis un peu bête mais j’ai un certain sens de la justice : pour moi on ne peut pas reprocher à quelqu’un les propos de quelqu’un d’autre, on ne peut pas résumer ses convictions à une collection des biais de raisonnements (qui se ressemble s’assemble, qui vole un œuf vole un bœuf, y’a pas de fumée sans feu, si ce n’est toi c’est donc ton frère, etc.), et quand on constate que l’on s’est trompé, il faut avoir le courage de réviser les conclusions erronées auxquelles nous ont menées des informations fallacieuses.
Il faut écouter ce que les gens disent vraiment, examiner ce qu’ils ont fait effectivement, et éviter de leur reprocher les propos du voisin ou de leur intimer l’ordre de s’en désolidariser6 : chacun ne peut être responsable que de ce qu’il a dit ou fait.
Et ça vaut pour tout le monde, je trouve tout aussi absurde la facilité avec laquelle beaucoup de gens (amis notamment) associent confusément nos philosophes médiatiques :  Raphaël Enthoven, Raphaël Glucksmann, Michel Onfray, Alain Finkielkraut, Luc Ferry, Bernard Henri-Lévy… S’ils peuvent se rejoindre dans l’agacement que provoque leur étrange statut, ils n’en restent pas moins des personnalités différentes, avec des parcours différents, de bons et de mauvais moments différents.
Traiter chacun en individu pour ce qu’il dit, pense, fait, est la moindre des choses, y compris quand ces individus s’abritent derrière un groupe, d’ailleurs. 

Je vais être honnête avec vous, cette image n’a aucun lien avec l’article. Elle représente la pendaison d’Herbert II de Vermandois.

Je sens un mauvais réflexe général : plus que jamais, laisser parler x ou accepter de l’écouter sans le bloquer ou le signaler est assimilé à un soutien ; garder son amitié pour quelqu’un ou acquiescer à une partie de son propos est vu comme une adhésion pur et simple… On ne se fait plus reprocher une position, on se fait accuser d’être « proche de », considération aussi vague qu’impossible à démontrer autant qu’à démonter.  Ça me semble une insulte à l’intelligence que de voir les choses ainsi, il faut se forcer au contraire à juger chacun pour ce qu’il dit ou fait effectivement, pas juste en se disant : « elle parle au PIR », « c’est un philosophe médiatique », « c’est un catho », « c’est un prof à Paris 8 ».
Refuser les propos des gens avec qui on n’est pas d’accord est une autre insulte à l’intelligence, car ce sont justement des gens dont on ne partage pas toutes les vues que l’on a des choses à apprendre, par 
définition. Je ne dis pas que toutes les opinions se valent, ni même qu’elles sont toutes respectables, mais tous les parcours le sont, ou méritent examen : qu’est-ce qui amène untel ou untel à penser ceci ou cela ? Qu’est-ce que sa sensibilité particulière le pousse à voir que je ne vois pas ? 

Je comprends bien les raisons évolutionnistes qui expliquent les jugements expéditifs et les catégorisations abusives, tout ça est, comme on dit, inscrit dans notre ADN (et je parle du vrai ADN), mais l’intelligence et la justice commandent au contraire d’être capable de distinction et d’apprendre à réviser ses opinions lorsque leurs bases s’avèrent caduques.
Bien entendu, on n’est pas forcé de s’intéresser à tout et à tout le monde, mais il n’est pas très rationnel (quoique ce soit courant) d’avoir une opinion tranchée d’une manière inversement proportionnelle à la connaissance que l’on a d’un sujet.

  1. J’ai dans mes brouillons des dizaines voire des centaines d’ébauches d’articles commentant telle petite phrase d’untel, tel fait politique, des centaines de milliers de signes saisis pour rien, qui ont juste l’intérêt, quand j’y retourne, de me rappeler mon indignation du [jour/moi/année] à propos de Nicolas Sarkozy ou autres sujets désormais oubliés. []
  2. Bassem Braïki est un blogueur communautariste maghrébin qui conseillait récemment aux homosexuels de se « soigner » en ingérant du cyanure. []
  3. Les Indivisibles sont souvent confondus avec le Parti des Indigènes de la République, organisation camarade de lutte mais néanmoins bien distincte puisque si les constats des deux associations convergent, leurs propositions pas du tout, les Indigènes fustigeant le métissage.  Le Slogan des Indivislbles est « Français sans commentaire ». Cette association pointe les cas où les origines exogènes de certains français les font traiter différemment des autres français. Pour faire mentir ce constat, sans doute, Nadine Morano a un jour qualifié Rokhaya Diallo de « Française de papiers », locution très connotée droite extrême, qui laisse penser qu’une jeune femme née en France, qui y a grandi et étudié, bénéficie pourtant d’une nationalité factice du fait de…? Ça elle ne l’a pas dit. []
  4. Elle peut être excessive. Dans un tweet du mois de février 2018, vite effacé, elle avait signalé « à tous les prédateurs » que « Rokhaya Diallo était un corps à leur disposition.
    Elle faisait allusion au fait que cette dernière, quoique musulmane, ne porte pas le voile, qui selon les islamologues des plateaux de télévision est censé être destiné à conjurer la lubricité masculine. []
  5. Au passage, on reproche à un journaliste ou un essayiste de se focaliser sur tel ou tel sujet politique mais personne ne se plaint quand des professionnels sont spécialisés dans des domaines tels que le sport, le droit, la culture ou les sciences,… []
  6. L’injonction à se désolidariser est bête ou malhonnête, car ce qui est demandé est souvent impossible : si on peut s’opposer à ses pères ou à ses camarades d’engagement à titre personnel, on ne peut pas le faire à la demande ou au bénéfice d’un ennemi de ses idées ! []