Je signe !

Signer un manifeste peut avoir des conséquences pénibles. J’ai donc attendu 110 ans avant de signer celui-ci, en adaptant un peu le texte à la situation présente. Un bête chercher-remplacer pour permuter « Allemagne » et « Russie » a suffi.


De divers côtés, des voix s’élèvent, pour demander la paix immédiate. « Assez de sang versé, assez de destruction », dit-on, « il est temps d’en finir d’une façon ou d’une autre ». Plus que personne, et depuis bien longtemps, nous avons été, dans nos journaux, contre toute guerre d’agression entre les peuples et contre le militarisme, de quelque casque impérial ou républicain qu’il s’affuble. Aussi serions-nous enchantés de voir les conditions de paix discutées — si cela se pouvait — par les travailleurs européens, réunis en un congrès international. D’autant plus que le peuple russe s’est laissé tromper en 2022, et s’il a cru réellement qu’on le mobilisait pour la défense de son territoire, il a eu le temps de s’apercevoir qu’on l’avait trompé pour le lancer dans une guerre de conquêtes.

En effet, les travailleurs russes, du moins dans leurs groupements plus ou moins avancés, doivent comprendre maintenant que les plans d’invasion de la Tchétchénie, de l’Ukraine, de la Géorgie avaient été préparés de longue date et que, si cette guerre n’a pas éclaté en 1991, en 2008, en 2014 ou en 2022, c’est que les rapports internationaux ne se présentaient pas alors sous un aspect aussi favorable et que les préparatifs militaires n’étaient pas assez complets pour promettre la victoire à la Russie (lignes stratégiques à compléter, pont de Crimée à élargir, les grands canons de siège à perfectionner). Et maintenant, après vingts mois de guerre et de pertes effroyables, ils devraient bien s’apercevoir que les conquêtes faites par l’armée russe ne pourront être maintenues. D’autant plus qu’il faudrait reconnaître ce principe (déjà reconnu par la France, en 1859, après la défaite de l’Autriche) que c’est la population de chaque territoire qui doit exprimer si elle consent ou non à être annexée.

Si les travailleurs russes commencent à comprendre la situation comme nous la comprenons, et comme la comprend déjà une faible minorité de leurs social-démocrates, — et s’ils peuvent se faire écouter par leurs gouvernants — il pourrait y avoir un terrain d’entente pour un commencement de discussion concernant la paix. Mais alors ils devraient déclarer qu’ils se refusent absolument à faire des annexions, ou à les approuver ; qu’ils renoncent à la prétention de prélever des « contributions » sur les nations envahies, qu’ils reconnaissent le devoir de l’Etat russe de réparer autant que possible, les dégâts matériels causés par les envahisseurs chez leurs voisins, et qu’ils ne prétendent pas leur imposer des conditions de sujétion économique, sous le nom de traités commerciaux. Malheureusement, on ne voit pas, jusqu’à présent, des symptômes du réveil, dans ce sens, du peuple russe.

On a parlé de la conférence d’Anchorage, mais il a manqué à cette conférence l’essentiel : la représentation des travailleurs russes. On a aussi fait beaucoup de cas de quelques rixes qui ont lieu en Russie, à la suite de la cherté du carburant. Mais on oublie que de pareilles rixes ont toujours eu lieu pendant les grandes guerres, sans en influencer la durée. Aussi, toutes les dispositions prises, en ce moment, par le gouvernement russe, prouvent qu’il se prépare à de nouvelles agressions au retour du printemps. Mais comme il sait aussi qu’au printemps les Alliés lui opposeront de nouvelles armées, équipées d’un nouvel outillage, il travaille aussi à semer la discorde au sein des population alliées. Et il emploie, dans ce but, un moyen aussi vieux que la guerre elle-même : celui de répandre le bruit d’une paix prochaine, à laquelle il n’y aurait, chez les adversaires, que les militaires et les fournisseurs des armées pour s’y opposer. C’est à quoi s’est appliqué Lavrov, avec ses secrétaires, pendant son dernier séjour en Suisse.

Mais à quelles conditions suggère-t-il de conclure la paix ?

La Télévision Suisse Romande croit savoir — et le média officiel, la Russia Today, ne la contredit pas — que la plupart de la région du Donbass serait évacuée, mais à condition de donner des gages de ne pas répéter ce qu’elle a fait en 2014, lorsqu’elle s’opposa au passage des troupes russes. Quels seraient ces gages ? L’industrie ukrainienne, le blé ? On ne le dit pas. Mais on demande déjà une forte contribution annuelle. Le territoire conquis en Géorgie serait restitué, ainsi que la partie de la Crimée où on parle ukrainien. Mais, en échange, l’Ukraine transférerait à l’Etat russe tous les emprunts européens, dont la valeur se monte à dix-huit milliards. Autrement dit, une contribution de dix-huit milliards, qu’auraient à rembourser les travailleurs agricoles et industriels ukrainiens, puisque ce sont eux qui paient les impôts. Dix-huit milliards, pour racheter dix oblasts, que, par leur travail, ils avaient rendus si riches et si opulents, et qu’on leur rendra ruinés et dévastés…

Quant à savoir ce que l’on pense en Russie des conditions de la paix, un fait est certain : la presse bourgeoise prépare la nation à l’idée de l’annexion pure et simple de l’Ukraine et des pays Baltes. Et, il n’y a pas, en Russie, de force capable de s’y opposer. Les travailleurs, qui auraient dû élever leur voix contre les conquêtes, ne le font pas. Les ouvrier syndiqués, se laissent entraîner par la fièvre impérialiste, et le parti social-démocrate, trop faible pour influencer les décisions du gouvernement concernant la paix, même s’il représentait une masse compacte — se trouve divisé, sur cette question, en deux partis hostiles, et la majorité du parti marche avec le gouvernement. L’Empire russe, sachant que ses armées sont, depuis dix-huit mois, à 90 kilomètres de Kyiv, et soutenu par le peuple russe dans ses rêves de conquêtes nouvelles, ne voit pas pourquoi il ne profiterait pas des conquêtes déjà faites. Il se croit capable de dicter des conditions de paix qui lui permettraient d’employer les nouveaux milliards de contribution à de nouveaux armements, afin d’attaquer l’Ukraine quand bon lui semblera, lui enlever la plupart de ses provinces, et de ne plus avoir à craindre sa résistance.

Parler de paix en ce moment, c’est faire précisément le jeu du parti ministériel russe de Lavrov et de ses agents.

Pour notre part, nous nous refusons absolument à partager les illusions de quelques-uns de nos camarades, concernant les dispositions pacifiques de ceux qui dirigent les destinées de la Russie. Nous préférons regarder le danger en face et chercher ce qu’il y a à faire pour y parer. Ignorer ce danger, serait l’augmenter.

En notre profonde conscience, l’agression russe était une menace — mise à exécution — non seulement contre nos espoirs d’émancipation, mais contre toute l’évolution humaine. C’est pourquoi nous, anarchistes, nous antimilitaristes, nous, ennemis de la guerre, nous, partisans passionnés de la paix et de la fraternité des peuples, nous nous sommes rangés du côté de la résistance et nous n’avons pas cru devoir séparer notre sort de celui du reste de la population. Nous ne croyons pas nécessaire d’insister que nous aurions préférer voir cette population prendre, en ses propres mains, le soin de sa défense. Ceci ayant été impossible, il n’y avait qu’à subir ce qui ne pouvait être changé. Et, avec ceux qui luttent, nous estimons que, à moins que la population russe, revenant à de plus saines notions de la justice et du droit, renonce enfin à servir plus longtemps d’instrument aux projets de domination politique « Rouskiy Mir », il ne peut être question de paix. Sans doute, malgré la guerre, malgré les meurtres, nous n’oublions pas que nous sommes internationalistes, que nous voulons l’union des peuples, la disparition des frontières. Et c’est parce que nous voulons la réconciliation des peuples, y compris le peuple russe, que nous pensons qu’il faut résister à un agresseur qui représente l’anéantissement de tous nos espoirs d’affranchissement.

Parler de paix tant que le parti qui, pendant quarante-cinq ans, a fait de la région un vaste camp retranché, est à même de dicter ses conditions, serait l’erreur la plus désastreuse que l’on puisse commettre. Résister et faire échouer ses plans, c’est préparer la voie à la population russe restée saine et lui donner les moyens de se débarrasser de Poutine. Que nos camarades russes comprennent que c’est la seule issue avantageuse aux deux côtés et nous sommes prêts à collaborer avec eux.


Manifeste des seize (A. Laisant, Ant. Orfila, Charles Malato, Christian Cornelissen, F. Le Fève, Henri Fuss, Ichikawa, Jacques Guérin, Jean Grave, Jules Moineau, M. Pierrot, Paul Reclus, Pierre Kropotkine, Richard, W. Tcherkesoff), rédigé par Pierre Kropotkine et Jean Grave, originellement publié dans le quotidien révolutionnaire La Bataille syndicaliste en février 1916 et légèrement modifié par votre serviteur.

France tribunes

Est-ce qu’il existe d’autres pays que la France où on publie autant de tribunes collectives ? J’ai l’impression que ce type de contenu a connu une prolifération incontrôlable au cours des deux dernières décennies. Bien entendu, ce n’est pas neuf, et il y a des tribunes collectives qui sont restées dans l’Histoire, comme le manifeste des 121 (1960), contre la guerre d’Algérie, ou le manifeste des 343 (1971), qui portait sur l’Interruption volontaire de grossesse. Mais aujourd’hui les tribunes collectives sont devenues quotidiennes et, du simple fait de leur banalité, semblent avoir un peu changé de fonction.

Les tribunes collectives actuelles, de la même manière, réunissent un groupe autour d’une position politique ou philosophique et tentent de faire l’événement, mais leur relative banalité semble quelque peu décaler leur réception. Ce qu’on regarde avant tout, c’est le titre de la tribune, le support de presse qui l’accueille, et les noms des deux ou trois premiers signataires. Le public jugera ensuite, selon ses attentes et ses préjugés, de ce qu’il faut en penser et dans quel camp ranger les signataires. Le but, me semble-t-il, est rarement d’influer sur l’opinion, il est de fédérer, de définir des camps.

Puisque j’ai mauvais esprit je suppose que la manie des tribunes est liée à la crise de la presse. Une tribune collective est en effet un contenu gratuit (pas de salarié, pas de pigistes1, je parie que certains paieraient même pour voir leurs tribunes publiées — j’espère que ça ne se fait pas !) qui en plus de sa gratuité a pour vertu de constituer un événement d’actualité en soi-même (pas besoin de cellule d’enquête), et permet de voir citer le quotidien ou le magazine dans de nombreux articles d’autres journaux : un événement, une publicité, et tout ça sans payer un feuillet (enfin à ma connaissance ça n’arrive jamais). C’est tout bénéf’, mais à employer avec parcimonie et sélectivité, car indépendamment de l’intérêt du manifeste signé ou du sujet traité, pour qu’une tribune collective constitue un sujet, il faut qu’elle tombe au bon moment, qu’elle ait quelques signataires notables et qu’elle ne fasse pas doublon avec d’autres textes du même genre. Trop de tribunes tue les tribunes.

De ma modeste expérience, voici comment les choses se déroulent : un ami ou une amie de confiance nous annonce, en nous demandant de ne surtout pas ébruiter la chose, qu’une tribune va sortir le lendemain dans Libération ou dans Le Monde au sujet d’une cause majeure. Parfois on sait qu’une personne qu’on admire fera partie des rédacteurs ou des premiers signataires du texte. On lit le texte rapidement — pas forcément en diagonale, hein, mais comme il faut répondre vite, on recherche surtout les éventuels points avec lesquels on n’est pas d’accord. Et on en trouve, mais on se dit qu’ils ne sont pas si importants que ça, que la noble cause nous cause suffisamment pour qu’on passe outre une partie des propositions, qu’on pardonne une formulation, on se dit qu’on est d’accord sur l’essentiel, qu’on est d’accord sur le titre de la tribune, et qu’on discutera le reste plus tard.
Et puis le lendemain, le texte n’est finalement pas publié par Le Monde ou Libé, qui subissent un embouteillage — trop de bonnes tribunes sur le feu en même temps —, qui n’avaient rien promis, il sort trois jours après sur un blog de Médiapart (ou il est refusé partout, ça arrive aussi). On relit, on découvre que telle ou telle signature pressentie n’est finalement pas là, mais qu’il y a en revanche plusieurs personnes qu’on n’aime pas trop. En relisant le texte on se dit qu’il est en fait un peu moyen et on est heureux de ne pas être suffisamment connu pour faire partie des signataires notables écrits en gras et dont le nom sera systématiquement rappelé à chaque fois que quelqu’un évoquera le texte pour le déprécier, en n’en retenant que les points sur lesquels on avait tiqué soi-même. On se félicite d’être noyé dans le queue de peloton, associé à un qualificatif légitimant mais quelque peu banal (« universitaire », « enseignant », « artiste », « auteur »…). Et on se promet de ne plus signer ce genre de texte à l’avenir. Et on gomme tout ça de son esprit : je n’ai aucun souvenir des quelques tribunes que j’ai co-signées, je me souviens juste d’avoir toujours plus ou moins regretté de l’avoir fait, souvent poussé par la vanité : être sollicité est valorisant, être associé à telle ou telle personnalité qu’on admire est valorisant, trouver son nom dans un grand quotidien est valorisant. Alors que publier un billet de blog dans lequel on est d’accord avec soi-même (et encore) et qui sera lu par quinze personnes est bien moins valorisant. Et puis il y a la question de la loyauté : on aime la personne qui nous a invité, on fait ça pour elle.

Bon, et Barbara Butch, alors ?

Je ne pensais pas avoir à écrire à son sujet, tant il me semblait évident qu’il n’y avait pas de sujet : un élu local grenoblois2, récemment contesté par ses camarades d’engagement pour ses méthodes brutales et ses propos homophobes ou sexistes, qui se trouve plus ou moins en rupture (si j’ai tout compris) avec la coalition de gauche qui a fait de lui un conseiller municipal, a organisé un happening contre une artiste accueillie par la ville et qui fait l’objet d’accusations vagues sur lesquelles je vais revenir plus loin. Les visuels par lesquels cet élu a rassemblé ses troupes sont un peu embarrassants, montrant le drapeau de la Pride israélienne maculé de sang…

Le résultat de cette campagne a été une interruption du concert, obtenue à coup de huées, d’insultes, de jets de graviers, de bouteilles, et du sectionnement d’un câble électrique. Barbara Butch a quitté la scène en diffusant le pascifistissime Imagine de John Lennon, ce qui constitue une prise de position politique assez limpide, pour le coup, et même un geste d’espérance.
Tout ici me semblait suffisamment excessif pour qu’il n’y ait rien à en dire qui ne soit évident : entraînés par leur très compréhensible indignation face au sort des gazaouis, des militants se sont fourvoyés dans une action plutôt violente (violence qu’ils ont ensuite niée, mais qui est bien documentée par une enquête de Médiapart) visant une cible pour le moins douteuse, tellement douteuse que beaucoup ont immédiatement supposé que si Barbara Butch s’est vue accusée de tous les malheurs des gazaouis, c’est en raison de quatre de ses identités : femme, lesbienne, grosse et juive
Les militants LFI se défendent bien heureusement d’être animés par de pareilles arrières-pensées, mais leur action est soutenue par tout un tas de gens qui ont ce genre d’opinions, à commencer par le raciste, homophobe, sexiste, chauve3 et négationniste Alain Soral, actuellement réfugié politique dans la Russie de Poutine, qu’il soutient bien évidemment :

La suite logique aurait dû être un embarras général, c’est d’ailleurs un peu de qui s’est passé à la tête de LFI, qui n’a soutenu l’action que du bout des lèvres4, parlant euphémistiquement d’un « boycott » pacifique5 et évoquant surtout un attachement à la cause défendue, à savoir les Palestiniens, plus qu’une fixation sur la dee-jay de la cérémonie d’ouverture de Jeux Olympiques de 20246.
Il faut dire qu’utiliser Barbara Butch pour incarner l’action du gouvernement Netanyahou tombe visiblement à côté : elle ne soutient pas la guerre contre Gaza, qu’elle qualifie d’« ignoble » et d’« horrible ». Elle a eu le malheur de signer un texte intitulé Soutien à la proposition de loi visant à lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme. Sans en préciser le contenu, le texte défend le projet de loi dit Yadan, qui a été accusé de limiter le droit à critiquer la politique israélienne au nom de la lutte contre l’antisémitisme, et d’introduire dans le droit (notamment dans le droit de la presse) des éléments assez vagues et donc, aptes à provoquer des condamnations arbitraires. J’avais personnellement fait partie des 700 000 signataires de la pétition citoyenne qui réclamait le retrait de cette loi évidemment dangereuse et malhonnête. Le texte signé par Barbara Butch, en revanche, était plutôt général et évasif pour quelqu’un qui n’aurait pas suivi le débat sur cette loi, ce qui est le cas de la dee-jay qui, une fois informée, a dit regretter d’avoir signé, expliquant qu’elle n’avait pas su lire entre les lignes. On pourrait se demander l’intérêt de prendre à partie quelqu’un pour avoir soutenu un texte dont elle a admis ne pas avoir compris les tenants et aboutissants à l’époque, qu’elle a ensuite regretté avoir soutenu, texte qui lui-même soutenait un projet de loi mal branlé qui a été retiré il y a des mois. Puisque l’accusation de soutien au génocide à Gaza tenait difficilement sur ce seul élément de dossier, il fallait ajouter des couches au mille-feuille argumentatif :
— Barbara Butch a passé des disques pendant une soirée privée chez l’ambassadeur de France à Tel Aviv. Effectivement. Mais eût-ce été une soirée officielle, et alors ? Les ambassadeurs de France des 150 pays avec lesquels nous entretenons des relations diplomatiques sont la voix de la France des pays dans lesquels ils sont établis, pas le contraire ! Mixer pour l’ambassadeur français c’est tout comme mixer pour le président de la République.
— Barbara Butch se plaint d’être victime d’insultes antisémites (elle en a reproduit quelques échantillons gratinés). Or l’accusation d’antisémitisme est (effectivement) utilisé comme argument pour silencier les voix pro-palestiniennes. Donc elle est anti-palestinienne (avec ce genre de logique circulaire, Christopher Nolan peut faire un film de trois heures).
— Le régime israélien recourt au « pink-washing » pour donner une image moderne à Israël, or Barbara Butch est une icône LGBT donc elle soutient implicitement Netanyahou et ses colons juifs orthodoxes zinzins. Hmmmm…
— Tout récemment enfin, j’ai vu passer une nouvelle couche : Barbara Butch et son avocate auraient eu recours à une start-up israélienne spécialisée dans le renseignement pour identifier les auteurs de menaces et d’insultes en ligne (je ne sais pas si La Jeune Garde aurait proposé son aide pour ça), et l’avocate en question travaille aussi avec la rabbine Delphine Horvilleur, qui a plusieurs fois dit son opposition à LFI.

Je passe sur l’accusation d’un deux-poids-deux-mesures : « où étiez-vous quand des villes ont reçu des pressions pour déprogrammer le rappeur Médine, Judith Butler, Blanche Gardin ou une exposition en soutien à la Palestine ? ». Ce genre de question n’est pas sans pertinence, mais est-ce que la réponse à une action injuste doit être une autre action injuste ? Et au fait, où était LFI quand Vladimir Poutine a lancé une guerre aux 500 000 morts ?

Je me disais qu’il n’y avait pas d’histoire, que les gens qui soutiennent LFI allaient, en bloc, admettre a minima une erreur de cible, une erreur tactique et philosophique due à une section locale turbulente assoiffée de vengeance plus que de justice, et pensant que la vérité ne peut s’imposer que par la force et pas par le dialogue. Et beaucoup l’ont fait. Mais une quantité non-négligeable d’autres personnes ont persévéré et renchéri, en laissant affleurer des impensés essentialistes divers et un sexisme crasse qui en dit infiniment plus sur eux que sur ce qu’ils pensent défendre.
Quant aux personnes qui n’ont au fond pas de mauvaises intentions, il me semble qu’elles devraient se poser la question de ce qu’elles défendent : rallier l’autre à leur combat, le convaincre, ou au contraire couper toute sorte de ponts, et ne convaincre que soi-même ?

Enfin, n’en demandons-nous pas trop aux artistes ? Pourquoi s’attendre à ce qu’ils soient informés, idéologiquement orthodoxes, pointus, et qu’en plus ils pensent exactement comme nous sur les sujets qui nous importent ? Pourquoi leur demandons-nous de prendre sans cesse position, d’être intelligents et pertinents alors que nous ne demandons ça ni à notre boulanger avant de lui acheter du pain… Ni à nous-mêmes. Surtout pas à nous-mêmes.
N’y a-t-il pas ici une forme un peu folle de transfert, le même genre de processus que ce qui fait que quelqu’un qui vient de regarder le match assis dans un canapé dit « on a gagné ! » comme s’il s’était trouvé sur le terrain ? Ce besoin d’incarner des questions qui échappent totalement à notre contrôle dans des personnes que nous admirons hors de toute raison ou que nous détestons de manière aussi déraisonnable.
Pourquoi reprochons-nous plus facilement aux autres ce qu’ils n’ont pas dit que ce qu’ils ont effectivement dit ? Pourquoi critiquons-nous le positionnement politique d’artistes sans même leur demander s’il est ce que nous projetons à leur sujet (qui comme toute projection parle plus de nous que de l’objet sur lequel nous projetons) ? Il existe, certes, des artistes qui affirment une forme de combat politique, comme J.K. Rowlings et sa lutte obsessionnelle contre les personnes transgenres, ou, pour revenir à Gaza, l’acteur Jerry Seinfield qui a très clairement exprimé son dédain pour les vies palestiniennes et son soutien au pire de la politique israélienne. Il existe des artistes qui ont un poids sur l’opinion. Mais ce n’est pas le cas de Barbara Butch, qui est essentiellement connue comme artiste ou pour son engagement envers des sujets comme le féminisme, l’homophobie, l’antisémitisme et la grossophobie.

Se défouler sur une femme seule, sur la foi d’un dossier assez mince, ne sauvera ni Gaza ni la gauche française. Comme tous les défoulements il convertit juste une frustration en action. C’est peu défendable, et surtout, complètement contre-productif.

Lire ailleurs : Pour une pratique queer-féministe-antiraciste de l’adversité politique (Cléo Cohen, Alexia Levy-Chekroun, Juliette Rousseau) ; Les dix fautes de LFI Grenoble et d’Allan Brunon, par Pascal Maillard ; L’affaire Barbara Butch, ou la généralisation de l’assignation identitaire des juifs, par NessiGerson ; Sur Facebook, André Markowicz a publié un bon post (peut-être pas accessible pour les gens qui ne sont pas inscrits)

  1. J’apprends en commentaire que les pigistes sont des salariés, mais salariés à la tâche, en opposition aux journalistes en poste qui sont salariés régulièrement. []
  2. Allan Brunon, champion d’arts martiaux qui a dû abandonner une carrière dans le MMA à la suite d’une blessure, réputé « proche de la jeune garde », quoique je ne trouve pas vraiment d’éléments à ce sujet, c’est toujours un tic journalistique un rien suspect de « proche de ». []
  3. Oh ça va, on peut rigoler ! (la vérité est que ma propre perte de cheveux m’angoisse. Mais si Soral s’en prend à Barbara Butch en mentionnant sa corpulence, on peut bien s’en prendre à Alein Soral en mentionnant sa calvitie). []
  4. Selon un article de Libération, en coulisses, le représentant Grenoblois de LFI se serait vertement fait recadrer. Mais pas publiquement, car on lave son linge sale en famille. []
  5. De mon temps le boycott consistait à ne pas acheter un produit, pas à lui envoyer des projectiles ! []
  6. On se rappellera au passage que Jean-Luc Mélenchon avait déploré à l’époque la référence à la Cène de Léonard de Vinci, où Barbara Butch apparaissait à la place de Jésus : « Je n’ai pas aimé la moquerie sur la Cène chrétienne, dernier repas du Christ et de ses disciples, fondatrice du culte dominical. Je n’entre pas bien sûr dans la critique du « blasphème ». Cela ne concerne pas tout le monde. Mais je demande : à quoi bon risquer de blesser les croyants ? Même quand on est anticlérical ! Nous parlions au monde ce soir-là. Dans le milliard de chrétiens du monde, combien de braves et honnêtes personnes à qui la foi donne de l’aide pour vivre et savoir participer à la vie de tous, sans gêner personne ? ». Il n’est pas le seul, mais comme d’autres (Onfray…) il se garde d’expliquer en quoi il y a moquerie. Parce que Jésus est une femme ? []

La propagande sur les réseaux sociaux

Mon mur Facebook est submergé de publications favorables à l’agression russe en Ukraine. J’imagine que c’est parce que le sujet m’intéresse, mais tout de même, ce sont des dizaines de posts quotidiens qui expliquent en long et en large pourquoi Poutine a eu raison de s’en prendre à l’Ukraine, et pourquoi il est déjà le vainqueur de ce que la Russie persiste à appeler non pas une guerre mais juste une « opération spéciale ». Une opération spéciale qui a fait deux millions de victimes, qui dure depuis plus de quatre ans et qui ne peut avoir que des perdants.
Cette suractivité des propagandistes est peut-être un indice de panique.

Parmi les points troublants, il y a l’origine des auteurs de ces publications poutinophiles : quelques français, un certain nombre de russes s’exprimant en Français, mais la plus importante cohorte semble constituée de résidents d’Afrique francophone, essentiellement d’Afrique subsaharienne, c’est à dire des gens qui vivent tout de même assez loin de Kyiv. Il y a aussi quelques africains de l’Ouest résidant en France. La plupart commentent avec délectation le moindre succès russe, y compris et surtout lorsque ledit succès est purement assertif : « Poutine déclare que l’Occident va payer cher son soutien à l’Ukraine » ; « Poutine siffle la fin de la récré » (expression que je lis depuis quatre ans à n’importe quel sujet… Cette fin de récré est décidément interminable) ; « un proche de Poutine révèle que Poutine va terminer la guerre en quelques semaines » (et ça fait des années que ça dure) ; « L’Ukraine confirme que la Russie utilise une arme d’un genre tout à fait nouveau » (qui s’avère être les obus à éclats, inventés par le britannique Henry Shrapnel à la fin du XVIIIe siècle mais bon…) ; « les Russes jugent Poutine trop tendre avec les Ukrainiens et lui demandent de ne faire preuve d’aucune pitié » ; « Le ministre lance un avertissement sévère aux pays européens en leur rappelant les leçons de l’Histoire » ; « Le mensonge européen, démenti grandeur nature » (par Vladimir Poutine, au téléphone avec Trump) ; « La Russie vient de donner une leçon magistrale à Zelensky » ; etc.

Il m’arrive, en commentaire, de contredire certaines affirmations, de rappeler leur caractère purement déclaratif ou de poser des questions, de demander aux auteurs de ces publications par quel truchement ils en arrivent à se sentir à ce point concernés par une guerre qui se déroule à 6 000 kilomètres de chez eux. On me rétorquera que j’habite moi-même à 2 500 kilomètres du conflit, mais je crois que celui-ci a tout de même une réalité plus directe pour moi : on cause russe ou ukrainien dans les rues de ma ville, je suis Français, et à ce titre membre de l’Union européenne et de l’OTAN, trois entités qui sont clairement impactées par la guerre en Ukraine. Ceci étant dit, il est plutôt bien de s’intéresser à des guerres lointaines, bien des horreurs de l’Histoire ont été encouragées par l’indifférence kilométrique.
Mes commentaires ou mes questions aux influenceurs poutinistes africains n’ont jamais obtenu de réponse. Pas une. Leurs publications ne servent visiblement à convaincre que ceux qui ont envie d’y croire (à commencer par leurs auteurs) qui, c’est mon hypothèse, rêvent d’une forme de défaite du monde qui a naguère colonisé l’Afrique. Chaque succès revendiqué par Poutine devient donc une leçon, une réparation historique, quitte à faire passer cet impérialiste meurtrier qui sacrifie à tour de bras ses propres soldats (dont beaucoup sont des africains enrôlés par ruse !) pour le champion des peuples opprimés et de l’anti-impérialisme. Illusion partagée par une certaine gauche notamment en France qui, par un légitime souci décolonial (car c’est un fait, ce que nous nommons « décolonisation » est loin d’avoir soldé le compte de la période coloniale, et je ne parle pas ici que de mémoire), en arrive à soutenir un Tsar médiocre, brutal et revanchard dans sa tentative de reconstituer, au nom du droit du plus fort, un empire dont la plupart des féaux se sont émancipés sans demander leur reste il y a trente-cinq ans. Ce n’est pas seulement le régime communiste (qui au moins faisait mine d’être motivé par un idéal) qu’ont fui les Ukrainiens, les Géorgiens, les Arméniens, les Baltes, les Moldaves, les Ouzbèques, les Turkmènes, les Kazahs etc., c’est aussi la domination Russie.

Chaque fois qu’on me dit que Poutine cherche la paix et que c’est juste parce qu’il est vexé et inquiet du manque de confiance qu’il inspire qu’il a été forcé d’attaquer la Géorgie et de l’Ukraine, je pense aux martiens de Mars Attack, eux aussi venus en paix.

Les publications émanant de français ou de russes situés en France qui reprennent à leur compte le récit officiel russe portent sur des points plus concrets et donnent lieu à plus d’échanges. Elles sont pourtant à peine plus fertiles, car leurs auteurs égrènent des faits et des arguments sans souci de cohérence ou de rigueur chronologique. Placés face à leurs contradictions, ils s’abstiennent soigneusement de contre-argumenter, ils interrompent la conversation ni-vu-ni-connu ou bien passent à un autre sujet.
Souvent, ils commencent en affirmant ne pas choisir de camp : « je ne soutiens pas Poutine mais… » (mais en fait je soutiens Poutine), en disant qu’ils sont pour la paix et le dialogue (l’Ukraine devrait se rendre), en expliquant que nous ne pouvons pas comprendre cette guerre et qu’elle ne nous concerne pas (mais elle les concerne assez, eux, pour qu’ils rédigent des tartines à son sujet), que les Français ont bien d’autres problèmes alors de quoi nous mêlons-nous ? Que les torts sont partagés (mais bon il y a un pays agresseur et un pays agressé), que condamner et sanctionner la Russie n’a pas d’effets (alors pourquoi on en parle ?), que l’« opération spéciale » de Poutine, ce n’est pas bien, mais que si les Ukrainiens ont le malheur de répliquer, alors là c’est très grave, c’est une vraie déclaration de guerre… Viennent ensuite tout un tas d’arguments que le bon sens contredit : l’Ukraine a voulu la guerre, l’OTAN a voulu la guerre (rappelons que c’est précisément parce que l’OTAN n’a pas accueilli l’Ukraine que la guerre a pu être déclenchée. Rappelons aussi que personne n’a aussi bien réveillé l’OTAN… Que Vladimir Poutine), Donald Trump a voulu la guerre (commencée entre ses deux mandats…), l’Union européenne a voulu la guerre… En gros, tout le monde voulait de cette guerre à l’exception de celui qui l’a déclenchée et qui est seul responsable de sa poursuite — si Poutine cesse de combattre, la guerre s’arrête, si l’Ukraine cesse de combattre, elle disparaît.
Le tout est agrémenté de considérations sur la terrible censure des médias français qui n’ont pas le droit de dire que la Russie gagne la guerre, etc. Pourtant j’ai l’impression qu’il est plus facile de tenir un peu tous les discours en France qu’en Russie, à l’exception des discours patriotiques va-t-en-guerre, qui ne sont pas très bien vus chez nous mais qui passent en prime-time sur la télé russe.
Viennent ensuite, dans le désordre, des rappels historiques sur le traitement des minorités russophones (par un tout autre gouvernement, il y a quinze ans, faisant moins de victimes en tout qu’un seul mois de la guerre actuelle) ou sur le rapport entre une partie des ukrainiens et l’Allemagne nazie il y a huit décennies,… Points historiques qui vont un peu à l’encontre des déclarations de Vladimir Poutine qui affirme qu’il veut non pas combattre les Ukrainiens mais les sauver du monde occidental. On notera aussi le paradoxe que pose la superposition de ces deux propositions : « l’Ukraine n’est pas un pays, elle n’existe pas vraiment, ses frontières sont artificielles » et « les Ukrainiens ont toujours été et seront toujours comme ci ou comme ça… » (corrompus, d’extrême-droite,..).

Un cas particulier : Sasha Yaropolskaya, militante au sein de « Révolution Permanente » (qui n’est pas un salon de coiffure mais un parti politique), a fui la Russie de Poutine où sa condition de personne LGBT et de militante contre Vladimir Poutine constitue un péril, analyse bien l’endoctrinement chauviniste des enfants à qui on apprend dès l’école à haïr les Ukrainiens et parle des crimes de guerre de la Russie… Mais voilà, ses principes révolutionnaires passent au dessus : les travailleurs ukrainiens ne peuvent être libérés que par la révolution, les pays occidentaux qui aident Zelensky sont impérialistes, blablabla… Bref, ni pour Poutine ni pour Zelensky, la libération du peuple ne peut venir que par la Révolution. Et apparemment, tant pis s’il reçoit des bombes d’ici le grand soir dont rien ne dit qu’il ait envie. Et puis les européens soutiennent l’Ukraine mais pas les Gazaouis… Renvoyer dos-à-dos le puissant agresseur et le frêle agressé au nom de plans sur la comète, c’est peut-être de l’orthodoxie révolutionnaire, mais ça reste prendre le parti de l’agresseur. Cette personne a été peinée que, en commentaire, on lui reproche de soutenir Poutine… Elle devrait être encore plus peinée de voir le nombre de gens qui la félicitent en étant tout autant convaincus de son soutien à Poutine.

J’ai l’impression qu’il y a plusieurs motivations différentes derrière tous ces discours. Certains de leurs émetteurs me semblent être des fonctionnaires russes missionnés pour convaincre les uns et démoraliser les autres. D’autres sont plus sincères, peut-être convaincus par les premiers. Certains sont effrayés par la guerre en général, par la perspective que celle-ci s’étende, et on les comprend bien sûr, mais à ceux-ci je rappellerai d’une part que la guerre est déjà là mais que chaque jour de résistance de l’Ukraine prouve à Vladimir Poutine qu’il n’a pas les moyens d’étendre la guerre conventionnelle. Certains ont tellement envie de détester leur propre pays et son actuel président, l’Union européenne ou les États-Unis (pourtant hostiles à l’Ukraine sous l’administration Trump — mais ça peut changer : Trump a maintes fois démontré son obsession de ne pas être du côté des perdants, alors les difficultés rencontrées par Poutine peuvent le faire virer de bord — qu’ils sont prêts à tout accepter de Vladimir Poutine, sans tiquer sur ses invectives et sur ses menaces, alors même qu’ils en sont la cible. Enfin parfois ceux-là sont un peu suspects, leurs publications qui clament « les Français en ont assez de la guerre de Macron et d’Ursula Von der Leyen » et « de plus en plus de Français soutiennent Vladimir Poutine » ne m’ont pas l’air d’être le fait de gens qui vivent effectivement en France. Je vois aussi beaucoup de personnes qui restent accrochées au conte russe de la libération du nazisme. Ce récit est en partie vrai mais sa réalité est complexe : si Hitler n’avait pas rompu le pacte avec Staline, comment les choses auraient-elles tourné ? Et quant à la libération de l’Europe, terriblement dispendieuse (c’est une constante encore aujourd’hui : la Russie sacrifie facilement ses soldats, elle parie sur le nombre plus que sur l’intelligence — comme les méchants dans les blockbusters, Poutine a encore moins d’égards pour ceux qu’il emploie que pour ceux qu’il combat), comment aurait-elle tournée si les armées alliées n’étaient pas venues à l’Ouest de l’Europe ? Sardou chantait « si les Ricains n’étaient pas là vous seriez tous en Germanie », mais c’est faux, c’est bien la puissance de l’URSS qui a permis la chute de l’Allemagne Nazie — et c’est l’avancée de l’Armée Rouge qui a convaincu les États-Unis d’accélérer leur progression vers l’Est. En revanche, si les Ricains n’étaient pas là… le Russe serait sans doute une langue obligatoire à l’école dans toute l’Europe, Grande-Bretagne exceptée sans doute. On peut parler aussi du comportement de l’armée rouge : 100 000 viols lors de la prise de Berlin1 (et tant d’autres en route). totalement impunis, a priori plutôt encouragés comme moyen de torture, de terreur, d’humiliation. Tradition que perpétue l’armée russe en Ukraine aujourd’hui. Donc oui, Staline a largement participé à la libération de l’Europe, mais a aussi vassalisé toute une partie du continent et ne se serait sans doute pas arrêté là si des forces contraires ne s’étaient pas présentées.

Une vidéo sous-titrée par Anton Gerashchenko (ancien officiel ukrainien) qui tourne sur les réseaux sociaux. En russe, une femme excédée raconte que Poutine ne fera le bien d’aucun russe et ne veut pas arrêter la guerre car lorsque cela arrivera, il devra rendre des comptes… Si elle se trouve effectivement en Russie, elle est courageuse. Anton Gerashchenko publie de nombreuses vidéos de russes exaspérés par la pénurie d’essence. Je retiens une punchline : « d’abord c’était la guerre en trois jours et maintenant c’est le plein en trois jours ». Et une autre : « la Russie est une réserve de pétrole et on n’a plus de pétrole. Si on donne le désert à Poutine, il y aura une pénurie de sable. »

De tous les auteurs de contenus anti-ukrainiens que j’ai croisés en ligne, il y a une catégorie que je n’ai en tout cas jamais rencontrée : les Ukrainiens (qu’ils vivent là-bas ou ici) qui soutiennent l’agression de leur pays par la Russie. On sait que beaucoup d’Ukrainiens fuient à l’Ouest pour échapper à la conscription (qui a envie de se faire tuer ?), ou se révoltent contre la conscription, on sait qu’il existe toutes sortes de débats politiques, stratégiques en Ukraine, que les gens manifestent parfois contre le gouvernement ou contre les décisions de Zelensky (par exemple cette semaine pour réclamer le retour du ministre Fiedorov, dont l’absence dans le nouveau gouvernement a choqué l’opinion ukrainienne) mais on ne trouve visiblement personne qui soit satisfait que la Russie attaque l’Ukraine. Et si je me fie à un reportage que j’ai vu, quand on demande leur avis aux ukrainiens russophones qui vivent dans des villes contrôlées par la Russie, ils restent évasifs : « peu importe que je sois en Russie ou en Ukraine, l’important c’est d’être dans ma maison, ici… ».
Inversement, des Russes qui, sans aller jusqu’à dire qu’elle est injustifiable, aimeraient que cette guerre cesse, ça, il y en a, et on les entend de plus en plus malgré le risque qu’ils courent en s’exprimant publiquement.

  1. « for the first week after they took it [Berlin], all women who ran were shot and those who did not were raped ».
    General George S. Patton, Jr., lettre à son épouse, 21 juillet 1945. []

Pourquoi le « domaine public payant » est une mauvaise idée

Non non non, ce n’est pas un billet pour dire du mal de Jean-Luc Mélenchon.
Mais voyant à quel point le projet émerveille de nombreux amis artistes, il faut que j’explique en quoi l’idée de reverser aux artistes actuels les revenus d’œuvres relevant du domaine public me semble une fausse bonne idée, voire une terriblement mauvaise idée.

En 2022, La France insoumise avait proposé un projet de loi dans ce sens puis l’avait retiré juste avant le vote, ayant réalisé, croyais-je, les inévitables effets de bord négatifs qui en naîtraient1. J’espérais un renoncement définitif mais apparemment ce n’est pas le cas car dans le cadre du Festival Off d’Avignon, Jean-Luc Mélenchon a de nouveau évoqué2 ce projet.

Lorsqu’un auteur est décédé depuis plus de soixante-dix ans, on peut utiliser son œuvre sans rien payer à quiconque. Demain je peux publier ma propre édition de la Recherche du temps perdu, produire une adaptation en film d’une œuvre de Balzac ou de Dumas ou enregistrer ma propre interprétation des Nocturnes de Debussy. Je n’aurai rien à payer à qui que ce soit, ni aucune permission à demander3. De nombreuses maisons d’édition sont nées comme ça, en allant chercher des livres qui n’imposent aucun contrat, aucune négociation, mais qu’ils pensent pouvoir faire vivre d’une nouvelle façon.
L’idée proposée par Victor Hugo (quel parrain !), par La France Insoumise et (en fait par plein d’autres gens par le passé), est d’instaurer une notion de « domaine public payant » dont le revenu serait redistribué aux artistes vivants. On sait l’état d’indigence qui frappe souvent les créateurs4, alors on comprend que le projet fasse briller les yeux de l’auditoire lorsque Mélenchon évoque les sommes (« des milliards ») qu’il veut leur reverser, qu’il présente au passage comme la réparation d’une forme de spoliation : « Vous savez que les États-Unis d’Amérique ont l’habitude de piller le monde, et aussi l’Art. Ils ont fait un film, la société Disney, qui s’appelle Notre-Dame de Paris. Il y a écrit nulle part que c’est l’œuvre de Victor Hugo ».

Je vais être taquin : contrairement à ce que dit Mélenchon le film ne s’appelle pas Notre-Dame de Paris mais Le Bossu de Notre-Dame (The Hunchback of Notre-Dame est le titre anglophone du roman de Hugo) et si une partie des descendants de l’auteur se sont à l’époque bruyamment plaints que le nom de leur aïeul ne figurait pas sur les affiches ou n’ait pas été mis en avant dans la promotion du film, il figure bien au générique. Rien n’indique une intention de cacher cette source, d’autant que Notre-dame de Paris est un classique dans le monde anglo-saxon, de par ses nombreuses adaptations passées au cinéma ou en comédie musicale, mais aussi pour ses diverses traductions publiées par une multitude d’éditeurs. L’épouvantail étasunien, qui pille l’Art européen est un coupable-qu’on-veur-faire-cracher-au-bassiner un peu facile (d’autant que comme les « Tarrifs » de Trump, que paient les étasuniens, c’est ici le spectateur qui va payer), mais bon, passons.

Pour commencer, il me semble que le projet d’un domaine public payant va à l’encontre des principes de Mélenchon lui-même, qui une minute plus tôt s’insurge contre l’idée d’une marchandisation totale de la Culture. Or philosophiquement, supprimer l’idée de domaine public, c’est justement dire qu’il n’y a absolument plus rien qui relève des communs libres et partagés par tous, pas même des œuvres de l’esprit dont les auteurs sont morts et enterrés depuis soixante-dix, cent-quarante-et-un (comme Hugo) ou quatre cent trente quatre ans (comme Montaigne). Les sociétés d’auteurs ou des multinationales comme Disney, Sony &co, militent avec constance pour repousser la période d’entrée dans le domaine public : grâce à leurs efforts, un auteur rapporte de l’argent bien plus longtemps mort qu’il n’en a rapporté vivant.
En fait, l’idée d’une suppression du domaine public va tout à fait dans le sens d’une économie de rente que les plus capitalistes des capitalistes souhaitent installer.
Avec un tel système, les créateurs actuels qui décident d’adapter ou même de réinterpréter (où se situe le seuil ?) des œuvres du patrimoine commun devront partager leur part de droits d’auteur avec les organismes missionnés pour collecter l’argent du « domaine public payant ». Quelle autorité décidera si le formidable Milady de Winter d’Agnès Maupré ou le joyeux La Fille de d’Artagnan de Bertrand Tavernier sont des œuvres dérivées d’Alexandre Dumas ou si ce sont des œuvres originales ? Les références communes sont ce qui fait vivre une culture, et s’il n’existe pas de référence commune sans transaction financière, cela dit avant tout que notre seule vraie culture, c’est la culture de l’argent.

Il existe un modèle de collecte d’argent destiné aux artistes, c’est celui des taxes copie privée que nous payons tous sans le savoir : 3 euros sur une clef USB neuve (car un fichier pirate5 pourrait se trouver sur une clef USB), 5 euros sur un disque dur. Ces taxes rapportent un quart de milliard d’euros, mais à qui ? Les sociétés qui collectent cet argent6 en utilisent une partie pour leurs propres frais de fonctionnement, en utilisent une autre partie pour financer quelques prix ou bourses pour les jeunes créateurs, mais pour le reste, elles rémunèrent les artistes au prorata de leurs revenus connus, donc elles rémunèrent les artistes qui gagnent déjà de l’argent, et non ceux qui sont en difficulté. Existe-t-il un moyen de faire mieux ? Pas sûr, car sur quels critères déterminer quels créateurs sont fondés à percevoir des revenus décorrélés de l’exploitation de leurs œuvres ? Divers problèmes pratiques se posent : Est-ce que la mesure se limiterait au patrimoine artistique français (on pourrait toujours adapter Mark Twain ou Dickens, mais pas Molière ou La Fontaine ?), et sinon, avec quelle légitimité ? Et comment déterminer à quel pays appartient une œuvre dont le créateur est une gloire nationale dans plusieurs pays ? (au hasard : Jean-Jacques Rousseau, français et genevois). Est-ce que seul le public français devra payer les droits d’auteur d’écrivains morts ? Et que fait-on des œuvres volontairement placées sous licence libre par leurs auteurs ? Quelles implications sur le monde éducatif ?

— Créer une médiathèque publique en ligne gratuite regroupant les œuvre s tombées dans le domaine public et une proposition d’œuvre s récentes programmées temporairement sur la base de Gallica

— Instituer un « domaine public commun » pour financer la création nouvelle, constitué d’une redevance sur les droits patrimoniaux des créateurs à partir de leur décès
Le programme L’Avenir en Commun, tel que publié sur le site de La France Insoumise, ne mentionne pas exactement le projet détaillé par Jean-Luc Mélenchon à Avignon. Il évoque l’idée d’une grande médiathèque publique gratuite pour diffuser les œuvres entrées dans le domaine public, d’une part, et d’autre part une redevance sur les droits patrimoniaux à partir du décès des artistes, donc entre le jour de leur mort et l’entrée de leur œuvre dans le domaine public, soixante-dix ans plus tard.

Un peu de prospective, à présent : imaginons que demain, un gouvernement de gauche radicale, muni des meilleures intentions du monde décrète la fin du Domaine public — car ce serait cela —, et commence à collecter le revenu des œuvres d’auteurs anciens. La manne acquise pourra servir d’autres buts que la survie des artistes, il y aura bien une grande cause conjoncturelle (la climatisation dans les ehpads par exemple) qui justifiera qu’on change temporairement (de ce temporaire qui dure) la destination d’origine des sommes collectées. C’est arrivé pour la vignette automobile, au départ dédiée à financer le minimum vieillesse, ou pour la loterie nationale, destinée à porter secours aux invalides de la guerre de 1914-1918 dont le dernier est mort en 2008 à l’âge de 110 ans. Du reste, toujours dans son intervention à Avignon, Jean-Luc Mélenchon anticipe la chose puisqu’il explique son refus des budgets fléchés, compartimentés, qui servent (et ce n’est pas faux) à placer artificiellement certaines économies en déficit en se refusant à les financer avec des excédents disponibles ailleurs. Les gens qui auront décidé de voter la fin du domaine public ne seront pas toujours aux affaires, et le grand public finira lui-même par oublier la motivation première de la mesure. Un gouvernement particulièrement libéral ou dénué de principes pourra alors proposer, par exemple, que la France cède les droits qu’elle aura revendiqués un temps. On peut vendre un hôtel particulier, on peut vendre des services publics à la découpe, on peut bien vendre Victor Hugo à Disney ou Debussy à BMG.

Le futur que souhaitent des sociétés comme Disney est un monde où la propriété intellectuelle se transforme en rentes éternelles pour ceux qui en disposent. Cette semaine encore, Mélenchon critiquait à juste titre, dans le cas du jeu vidéo, le passage à un modèle qui fait de chaque joueur non le propriétaire d’un jeu mais son simple locataire — ce qu’il est déjà d’un point de vue juridique, mais on peut tout de même offrir, échanger ou revendre les DVDs. Dans les domaines où le livre numérique se généralise (webtoons ou certaines publications juridiques ou techniques), c’est déjà une tendance actée. Pour les outils logiciels, les films, les séries, la musique, là aussi la dématérialisation favorise les abonnements à des plate-formes. Faut-il en ajouter une couche en privatisant tout un pan de la production intellectuelle humaine, pour l’instant librement partageable, y compris lorsqu’elle est fixée sur des supports physiques…?7. L’unique vertu que je peux imaginer à la mesure proposée, c’est de décourager les éditeurs et les producteurs de s’appuyer sur le patrimoine ancien, ce qui pourrait très hypothétiquement favoriser la création actuelle.
Quand bien même tout fonctionnerait bien, une telle mesure participerait à l’usine-à-gazisation du monde (car tout cela il faudra le gérer administrativement), qui profite surtout aux juristes et aux sociétés qui peuvent s’offrir leurs services.

Une fois de plus, même si je l’ai bien entendu beaucoup cité et que j’illustre le billet avec sa tête, Jean-Luc Mélenchon n’est pas le sujet. La question est celle des communs, l’idée même qu’un roman écrit il y a cent-cinquante ans appartient à tous les humains.

  1. J’avais écrit un article sur le sujet à l’époque. []
  2. voir la vidéo ici : https://www.youtube.com/watch?v=Pv_sVkjLATs []
  3. C’est littéralement ce que j’ai fait en traduisant L’Homme le plus doué du monde, d’Edward Page Mitchell, et c’est ce que je fais pour mon prochain livre. Notons que le domaine public ne dispense pas de respecter le droit moral d’une œuvre : je peux publier un livre écrit il y a deux cent ans, mais pas me faire passer pour son auteur. []
  4. Les créateurs ont de tout temps été préoccupés par la volatilité du public qui assure leurs revenus, qu’ils doivent séduire une foule ou simplement un mécène. Le contexte actuel, entre le spectre de l’IA (qu’on accuse de piller les créateurs vivants pour les remplacer !) et le déclin de la politique culturelle publique, rend la période particulièrement angoissante. []
  5. D’accord, les taxes copie privée ne sont pas censées compenser le piratage (illégal) mais juste le légitime droit à la copie privée. Néanmoins c’est bien l’obsession du piratage qui a amené cette taxe. []
  6. Sacem, Sacd, Scam, Adagp, Saif, Sofia, etc. Au passage, je crois que le système de forfait de la Sacem ou la taxe sur les livres achetés reversés à la Sofia ne font pas le détail entre domaine public et œuvres ayant encore des ayant-droits, alors même que ce sont les ayant-droits et eux seuls qu’elles sont censées protéger. Si mon intuition à ce sujet est bonne, il s’agit d’une forme de « copyfraud », qui profite de la difficulté administrative éprouvée à faire le détail entre les œuvres selon leur statut juridique. Payer est plus facile. De fait, donc, des œuvres relevant du domaine public sont déjà rémunératrices pour les sociétés d’auteurs. []
  7. On peut imaginer la marchandisation-pour-une-bonne-cause d’autres communs. Faire payer un euro à toute personne qui veut approcher le littoral (qui appartient à tous les français) afin de financer son entretien (puis un jour confier la gestion et la plus grosse part du revenu de cette activité aux copains de Vinci, Bouygues ou Eiffage) ; revendre quelques peintures du Louvre (il y en a tant qui dorment dans les réserves) ; taxer les molécules dont le brevet est expiré pour financer la recherche médicale… Et peu à peu, oublier l’idée de bien commun, vider la République de son sens. []

En politique, la foi soulève les montagnes mais garde la poussière sous le tapis. Un peu long comme titre, non ?

(vous pouvez passer le début si vous le trouvez ennuyeux, il sert juste à expliquer ma vision de la politique en général)

Pas convaincu

En 1988, j’ai voté pour François Mitterrand, non parce que j’avais foi en sa personne ou en son programme, mais parce que l’alternative était facile : si ce n’était pas lui, ç’allait être Chirac.

Il me semble que c’est la première élection pour laquelle j’aie voté. Curieusement je me rappelle surtout du débat télévisé et de la malice du président sortant face à son premier ministre.

Depuis, je n’ai jamais voté « pour » quiconque, mais bien « contre » quelqu’un d’autre. Bien sûr, il y a des programmes qui m’intéressent plus que d’autres, et des personnalités qui m’intéressent plus que d’autres, mais pour autant, je n’ai aucune forme de foi en politique, aucune capacité à l’adhésion, et certainement aucune forme de fidélité, sachant trop bien, dans ce domaine, comme le contenu d’une même boite peut varier sans que son emballage ne change. Et je dois admettre que je ressens même un petit dégoût à l’idée de l’engagement en politique et, désolé de le dire, une forme de pitié envers ceux qui s’y commettent. Je cherche « le moins pire » parmi des personnes dont les ambitions trahissent à mon avis une psychologie fondamentalement problématique.
On m’objectera que ne jamais s’engager est une belle excuse pour ne jamais rien faire, et ce n’est sans doute pas faux, mais je ne veux pas convaincre qui que ce soit que j’ai raison, j’explique mon fonctionnement personnel1. Qu’on ne croie pas que je manque de convictions, en tout cas, j’ai une conviction forte : les gens qui veulent décider de l’existence des autres, il y en a toujours eu, il y en aura toujours, alors il faut s’épargner les pires. C’est à ça que sert la démocratie.

Je ne suis pas de gauche

Je dis souvent que je ne suis « pas de gauche », et c’est vrai, mais il est vrai aussi que mes valeurs personnelles sont celles qui sont historiquement revendiquées par la gauche, comme le souci de justice sociale et d’égalité, de fraternité humaine, d’écologie et de liberté de pensée et d’action. Si je dois me coller une étiquette, ce sera celle d’anarchiste, non pas au sens commun — chaos et violence —, mais au sens que les idées libertaires ont de Proudhon à Bookchin en passant par Louise Michel ou Ivan Illich : le vœu d’un monde qui allie la liberté des individus, l’égalité des droits et la socialisation des moyens, où aucune position de pouvoir ne saurait aller de soi, être permanente ni échapper à l’examen et à la critique, et où personne ne pourrait être en mesure de se bâtir un confort démesuré sur la privation qu’il impose aux autres. Si je me rangeais derrière une tendance, ce serait l’anarchisme à la manière de William Morris : liberté, égalité, fraternité2, raison, beauté et utilité3.
Autant dire que je n’ai jamais voté « pour » un programme qui ressemble à mon idéal. Je ne vois même pas comment on peut le faire sans se faire croire à soi-même que ce que d’autres nous proposent, nous imposent, était justement ce qu’on voulait. Le procédé me semble aussi irrationnel que de se convaincre, dans le self d’une cantine d’entreprise, qu’un des trois plats proposés ce jour-là est justement ce dont on avait toujours rêvé.

Enfin bref, j’ai voté Mitterrand contre Chirac, j’ai voté Chirac contre Le Pen, j’ai voté Mélenchon contre Macron, puis Macron contre Le Pen, etc., et pour la prochaine élection, j’essaierai de déterminer le programme le moins néfaste parmi ceux qui se présenteront le moment venu, et je le ferai sans état d’âme.

Les méchants Lonistes

La campagne de l’élection présidentielle 2027 a déjà commencé, les candidats se déclarent les uns après les autres, ou déclarent être « prêts » à se faire prier (implorer qu’on vous supplie, quelle bizarrerie), et le degré d’énervement général commence à monter, mais je dois admettre, sans surprise cependant, que c’est avec les partisans de LFI que j’ai déjà le plus de mal à discuter. Sur plusieurs principes on pourrait s’accorder, mais il y a deux points qui coincent de mon côté : d’une part, la manière ; et d’autre part, le tropisme poutinien.
Par la manière, j’entends l’agressivité avec laquelle les mélenchonistes traitent non seulement leurs adversaires politiques, mais aussi et surtout les gens aux idées proches des leurs. Ce n’est pas unique à LFI, car comme dans tout commerce hautement concurrentiel, l’ennemi véritable en politique est celui qui se positionne sur le même segment de clientèle. Les amis d’hier sont traités en renégats, les alliés possibles sont méprisés et les médias agressifs et caricaturaux sont préférés à ceux qui posent des questions sérieuses : une vidéo dans laquelle Nathalie Saint-Cricq ou Franz-Olivier Giesbert posent une question partisane est bien plus exploitable qu’une vidéo qui traite en profondeur d’une question technique, comme par exemple le stockage et la distribution de telle source d’énergie alternative4. Sur les réseaux sociaux, beaucoup de partisans de LFI5 sont, dans leur violence verbale, assez indiscernables des électeurs d’extrême-droite les moins futés, mais bon, admettons qu’ils ne sont pas représentatifs, on sait que les réseaux sociaux ne sont pas la vraie vie (y compris quand les personnes sont les mêmes). Je le constate d’une certaine manière parce que les gens que je fréquente qui votent LFI sont plutôt civilisés, et en fait, je n’ai dans mon cercle amical absolument aucun électeur de LFI qui ressemble à ceux que je croise sur les réseaux sociaux.
Reste que les insultes, les exclusions, le mépris, les dénigrements, le temps passé à disqualifier toute autre candidature que celle du leader auront un effet à long terme, car s’il est vrai qu’avec sa méthode Mélenchon a obtenu plus de voix que tout autre parti de gauche, il n’en est pas moins vrai que le nombre des gens pour qui Mélenchon est un épouvantail ne diminue pas6. Or pour remporter une élection, il vaut mieux avoir dix pour cent de partisans et soixante pour cent de « pourquoi pas » et de « au pire » que vingt-cinq pour cent de partisans et soixante-quinze pour cent de « jamais de la vie ». La stratégie de LFI est d’affirmer qu’il n’existe aucune autre voie à gauche, There is no alternative. Bof. Un chantage bien foireux.

Le tropisme poutinien

Le point qui me frappe en ce moment et qui est franchement rédhibitoire, c’est la constance du soutien implicite que Jean-Luc Mélenchon et ses mignons apportent à Vladimir Poutine, notamment pour son agression de l’Ukraine. Là encore il n’est pas le seul, il se retrouve en bonne compagnie avec François Fillon, Marine Le Pen, Gérard Depardieu, Philippe de Villiers, Luc Ferry et Donald J. Trump.

Clémence Guetté, sur RTL. Les sympathisants LFI l’entendent distinctement appeler à la diplomatie (« il ne faut pas arrêter de parler à des adversaires »)7 mais sont sourds à sa justification implicite de la guerre : « c’est toujours une erreur de faire des provocations, comme l’élargissement de l’OTAN jusqu’aux frontières de la Russie ».

Face à cette question, les LFIstes avec qui j’en parle ont en gros trois réponses différentes :

  • « C’est vrai, sur la Russie et l’Ukraine je ne suis pas d’accord avec Mélenchon, c’est le point qui coince » (« mais c’est vraiment le volet social qui compte dans le programme »)
  • « Ce n’est pas vrai, Mélenchon a toujours dit qu’il n’était pas un ami de Poutine, qu’il lui tient tête. Il dit juste que c’est un interlocuteur qu’il faut traiter avec sérieux. Jamais il ne prendrait le parti de l’agresseur contre l’agressé ».
  • « C’est dommage que la Russie ait été obligée d’attaquer l’Ukraine, mais Zelensky/l’UE/l’OTAN/les US/l’Occident-tout-entier n’auraient pas dû provoquer/tromper/humilier Poutine/la Russie »

Aux premiers, je n’ai rien à dire, tout est une question de choix et de sensibilité, on peut juger que c’est une affaire périphérique, que ce qui compte est ailleurs. J’ai du mal à voir les choses comme ça, de même que j’aurais du mal à soutenir un programme qui, dans les marge, soutiendrait le droit d’Israël à raser Gaza et le Sud du Liban.

« Monsieur Zelensky dites-vous ? Vous plaisantez ! Il n’est président de rien ! » (août dernier). Jean-Luc Mélenchon explique qu’il faut discuter avec tout le monde et surtout avec Poutine, mais pas avec Zelensky, qui selon lui n’est pas légitime comme président ukrainien, son mandat étant arrivé à terme…. Le maintien en poste du président en cas de guerre est pourtant inscrit dans la constitution et peu de membres de l’opposition ukrainienne protestent8. Au delà de ça, il n’a jamais été écrit nulle part qu’on ne puisse entretenir des relations diplomatiques qu’avec des dirigeants dont on valide la position.

Mais je rappelle tout de même une chose : la Russie est un empire prédateur, engagé dans une guerre « de basse intensité » avec nous, et il est probable que si son armée de violeurs et d’alcooliques n’a pas franchi les frontières des pays Baltes, de la Finlande, de la Pologne, c’est peut-être du fait de leur appartenance à l’UE et à l’OTAN9. Et si la Moldavie est pour l’instant épargnée par la voracité impérialiste de Poutine, c’est peut-être parce que le front ukrainien tient bon. Je rappelle le titre d’un article paranoïaque et revanchard de la revue La Vie Internationale, organe officiel de la « diplomatie » russe : Tout brûler jusqu’à la Manche ?

Dans sa 150e « Revue de la semaine » (9 février 2022), Jean-Luc Mélenchon déroule un long chapelet poutiniste. Selon lui, si les pays baltes craignent l’invasion de l’Ukraine par la Russie (advenue quinze jours plus tard) c’est qu’ils sont « excités par un conflit millénaire » (c’est vrai quoi, quelle idée de prendre aussi mal tous ces siècles d’annexions, occupations, invasions, colonisations ?). La Russie, à le croire, est juste serviable, elle se « retrouve seule à devoir résoudre les problèmes posés par la fin de l’URSS »10. Et si il faut discuter avec Poutine, ça ne doit pas être Emmanuel Macron, car celui-ci n’a « pas reçu de mandat pour ça » (il est juste président). Rappelons — et Dieu sait que ce n’est pas un macroniste qui le dit —, que le président de la République française a été le dernier à tenter de raisonner Poutine, qui l’a reçu, comme on le rappelle, d’une manière qui se voulait humiliante.

Aux derniers, ceux qui trouvent des justifications à l’agression russe, j’aimerais rappeler qu’ils ne font rien d’autre que ceux qui justifient une agression sexuelle par la jupe trop courte ou le maquillage voyant de la victime. Et pour pousser la métaphore, ceux qui justifient l’attaque par le fait que l’Ukraine appartient à la sphère d’influence russe ressemblent fort aux personnes qui défendent le viol conjugal. Et si j’utilise beaucoup le mot viol ici, c’est aussi parce que la question n’est pas que métaphorique : cela fait quatre ans que des ONGs lancent l’alerte au sujet de l’utilisation par l’armée russe du viol comme tactique militaire. Défendre l’agression russe, c’est défendre ça, aussi11.

En 2015, Boris Nemtsov est assassiné à Moscou. On dit désormais que cet événement a signé la fin du pluralisme politique en Russie. Pour Jean-Luc Mélenchon, la vraie victime de cet assassinat, c’est Vladimir Poutine, car tout le monde va croire qu’il est le coupable. Au moment de son assassinat, Boris Nemtsov préparait un rapport dénonçant une présence illicite de l’armée de son pays en Ukraine. Au cours d’une autre séquence télévisée, Jean-Luc Mélenchon avait qualifié Boris Nemtsov d’« odieux antisémite », le confondant a priori avec Alexeï Navalny, avocat anticorruption nationaliste, lui aussi opposé à la guerre contre l’Ukraine, mort d’un malaise, à quarante-sept ans, en détention, après avoir été mis en contact avec un poison produit par une grenouille amazonienne a priori rare en Sibérie..

Quoi qu’il en soit, très concrètement, aujourd’hui, c’est l’Ukraine qui est attaquée, et c’est la Russie qui a le pouvoir d’arrêter cette guerre. Comme me le disait quelqu’un sur un réseau social : « si Poutine retire ses troupes, y’a plus de guerre. Si Zelensky retire ses troupes, y’a plus d’Ukraine ».
Poutine a déclenché cette guerre parce qu’il pensait qu’elle ne durerait que quelques jours. Il la continue, parce qu’il n’a aucune considération pour les morts qu’il cause, que ce soient ceux du « pays frère » qu’il tente d’annexer, ou ceux des militaires qu’il envoie. En ce moment, il meurt chaque mois deux fois plus de soldats russes que pendant la totalité de la guerre d’Afghanistan.

Vladimir Poutine n’est pas seul à pouvoir compter sur la complaisance de la « France Insoumise ». Dans une longue interview sur LCI, il explique que ce n’est pas parce qu’on n’approuve pas la manière dont quelqu’un est arrivé au pouvoir qu’on ne doit pas parler avec elle… On ne sait pas si cela montre un changement d’attitude vis à vis de Volodymyr Zelensky, car c’est de Xi Jinping qu’il est question : pour Jean-Luc Mélenchon, l’annexion programmée de Taïwan par la Chine n’est pas une question puisque « Taïwan c’est la Chine ». Une autre fois, le même avait réfuté le mot de génocide pour qualifier le traitement des Ouïghours et défendu l’annexion du Tibet au motif de son régime théocratique ignoble (vrai, mais ça date de près d’un siècle ! Rappelons-nous que l’argument de l’envahisseur-civilisateur a été beaucoup utilisé dans le cadre de la Colonisation).

Reste la catégorie de ceux qui se racontent que Jean-Luc Mélenchon ne soutient pas Poutine, qu’il fait juste de la realpolitik. Les propos rapportés ci-dessus contredisent une telle opinion, il me semble (ils vont systématiquement dans le même sens) et on peut augmenter le dossier d’une quantité invraisemblables d’indices, à commencer par les votes du groupe LFI à l’Assemblée, systématiquement accordés à ceux du groupe RN, qui s’oppose à tout soutien à l’Ukraine.
J’aimerais que les soutiens de LFI aient l’honnêteté intellectuelle d’admettre l’existence d’un tropisme poutinien chez Jean-Luc Mélenchon12, idéalement pour le déplorer, mais à défaut, qu’ils renoncent au moins au déni, car refuser de voir ce qu’on a devant soi est le début de l’horreur en politique. Condamnez ou assumez, ne vous racontez pas d’histoires.
La foi, c’est à dire la croyance active, volontaire, peut amener ceux qui s’y tiennent à trahir leur propre perception, leurs propres valeurs. Et les partis politiques, comme l’expliquait Simone Weil13 trahissent systématiquement leurs principes fondateurs au profit de leur survie en tant qu’institution. Je comprends le besoin de croire, d’espérer, mais il me semble que si le prix à payer est de se trahir, plus rien n’a de sens.

« — mais tu proposes quoi ?
— rien, je voterai pour le moins pire. »

  1. Si je suis honnête, j’admets que je peux éprouver quelque chose qui ressemble à de la dévotion envers des artistes. Notamment des chanteuses. Mais ce n’est pas une dévotion aveugle, elle est liée aux œuvres. En dehors des artistes, les personnes envers lesquelles je suis fidèle sont des personnes avec qui j’ai mangé un morceau, bu un coup, travaillé, partagé des moments, pas des fantômes médiatiques ou mythologiques. []
  2. La devise de la nation française est plutôt anarchiste. La réalité du pays l’est nettement moins. []
  3. Lire par exemple son roman utopique Nouvelles de nulle part, où ses nombreux essais tels que Travail utile, fatigue inutile. []
  4. On peut parler aussi de la récente exclusion des médias « traditionnels » au profit des « nouveaux médias », formule un peu fourre-tout (et qui sonne bizarre pour un prof de « nouveaux médias ») pour décrire des médias complaisants. Cette méthode inspirée du second mandat de Trump permet de faire beaucoup parler mais elle n’apporte rien du tout au débat. []
  5. Partisans mais pas adhérents, rappelons que LFI est « un mouvement » qui n’a que trois membres (Panot, Bompard, Mélenchon) et non un parti (contrairement au Parti de Gauche). []
  6. Pas la peine de revenir sur les ambiguïtés autour de la question de l’antisémitisme, certes exagérées avec gourmandise par les contempteurs de LFI et les défenseurs de Netanyahou, mais pas imaginaires pour autant. []
  7. L’appel au dialogue est un peu un enfonçage de portes ouvertes : bien entendu qu’il faut discuter avec la Russie… Et on le fait, la France et la Russie ont toujours des ambassades réciproques ! []
  8. Bien qu’apparemment plus désolé de ce fait, Manuel Bompard disait de son côté que la condition à la paix est le départ de Zelensky : « Vu la situation de vulnérabilité dans laquelle est l’Ukraine, comme on sait que l’une des conditions à la paix de la part de Vladimir Poutine c’est le départ du président ukrainien, c’est peut-être malheureusement ce qui va se produire ». []
  9. Lors des cérémonies du 9 mai, Vladimir Poutine a affirmé que si la Finlande (5,5 millions d’habitants) avait adhéré à l’OTAN après le déclenchement de sa guerre en Ukraine, c’était avec le projet d’envahir une partie de la Russie. Le même genre de justification que lorsque les États-Unis jouent à se faire croire que l’Irak, l’Iran, le Vénézuela ou Cuba comptent les envahir, pour justifier… De le faire eux. []
  10. Rappelons les guerres menées par la Russie depuis que Poutine est au pouvoir : Tchétchénie, Géorgie, Ukraine, Haut-Karabakh, Kasakhstan, re-Ukraine. []
  11. Le Monde Diplomatique : L’arme du viol au banc des accusés ; La Chaîne parlementaire : Viols en Ukraine, documenter l’horreur ; Wikipédia : Violences sexuelles lors de l’invasion russe de l’Ukraine. []
  12. Ma théorie (charitable) est que contrairement au RN, Mélenchon n’est pas tenu financièrement, mais qu’il est juste bloqué dans une boucle anti-impérialisme-étasunien des années 1970 que je juge légitime, mais qui dont les effets méritaient un réexamen, au moment où Trump, Poutine et Xi Jinping rebattent les cartes de la géopolitique. Ce n’est pas parce qu’on combat un impérialisme qu’on doit en célébrer un autre !
    L’examen des déclarations de JLM avant le conflit laisse percer une vision du monde dans laquelle l’Ukraine (qu’il qualifie régulièrement de pays de néo-nazis) feindrait de craindre la guerre pour mieux permettre aux États-Unis de détruire la Russie :
    « les sanctions contre la Russie n’ont aucun sens (…) Je ne crois pas à une attitude agressive de la Russie ni de la Chine » (novembre 2021) ; « Inutile de faire croire à des menaces dont la conclusion à cette heure est seulement quelques milliers de soldats américains de plus en Pologne, pays décidément qui s’accommode très facilement de la présence de troupes étrangères » (07/02/2022) » ; « — Jean-Luc Mélenchon, dans cette affaire vous considérez que c’est l’OTAN, l’agresseur, ou que ce sont les russes ? — l’OTAN, sans aucun doute ! — (…) Donc c’est l’OTAN qui aujourd’hui poste 150 000 hommes à la frontière ukrainienne ? — Que la Russie déplace des troupes sur son territoire et que vous vouliez l’en empêcher est une nouveauté ! » (France 2 le 10/02/2022) ; « L’annexion de l’Ukraine dans l’OTAN ne tardera plus » (21/02/2022) ; « la Russie de son côté ne fera pas non plus la guerre pour l’Ukraine. Elle attendra qu’elle tombe comme un fruit mur, le moment venu » (21/02/2022) ; « Les Russes sont des partenaires fiables alors que les États-Unis ne le sont pas » (29/11/2020) ; « je vais m’impliquer davantage dans le débat sur l’Ukraine et la Russie. Et surtout dans le combat contre la diabolisation de la Russie » (2014) ; « Soyons lucides. La Russie envahissant l’Ukraine ? Pour quoi faire ? Malheureusement pour elle, l’Ukraine va s’effondrer toute seule. » (25/03/2014).
    Si le déclenchement de la guerre a changé le discours, les préjugés qui le fondent semblent toujours affleurer, ne serait-ce que par l’insistance à parler d’un « conflit Ukraine-Russie ». []
  13. Simone Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques, 1950. []

Il n’y a pas qu’un antifascisme

Je vais encore me faire des amis. Mais bon, il faut bien que quelqu’un dise certaines choses et c’est tombé sur moi, je choisis pas.

J’ai bien des griefs envers La France Insoumise, mais le procès opportuniste qui lui est fait1 au prétexte de l’assassinat de Quentin Deranque (que beaucoup nomment par son seul prénom, « Quentin », comme s’il était de leur famille !?! Je n’ai pas le souvenir qu’il en ait été ainsi après la mort de Clément Méric) est assez obscène et bien sûr injuste.
L’utilisation du mot « antifascisme » comme nouvel épouvantail est franchement dérangeant, puisque selon la logique aristotélicienne la plus élémentaire, attaquer l’antifascisme reviendrait à défendre son contraire, le fascisme2. Est-ce qu’il aura suffi de quatre-vingt ans pour retourner toutes les valeurs nées du bilan de la Seconde guerre mondiale ? Une telle idée m’angoisse un peu, je dois dire.
Par ailleurs, il me semble voir clair dans le jeu de ceux qui disent « il n’y a pas de différences entre les extrêmes donc soyons d’extrême-droite ». C’est la bonne vieille histoire du jambon en carton.

Pour autant, je suis très mal à l’aise face à la manière dont des gens qui se réclament de l’antifascisme ont traité la mort de Quentin Deranque, je me souviens notamment d’un « ça me fait rien, c’était un facho » lu sur un réseau social. Bien sûr, la mort de quelqu’un dont on n’avait jamais entendu parler un jour plus tôt et qu’on ne connaît que pour ses opinions nauséabondes3 et sa mort tragique n’a pas de raison de provoquer une vive et sincère compassion, mais pourquoi le dire ? Au delà du mépris pour la fin d’une jeune vie, j’entends ici l’envie de se convaincre que l’affaire n’a pas de raison de mettre en question ses certitudes.
L’embarras actuel me rappelle celui d’une partie du peuple « de gauche » lorsque des voix timides — rapidement oubliées, d’ailleurs —, ont évoqué l’existence de violences sexuelles et sexistes parmi les militants progressistes4. Dire du mal des gens qui sont dans le camp du bien, ce serait « désespérer Billancourt », quoi, alors il faut se taire.
Certaines positions m’amusent un peu comme lorsque les défenseurs spontanés de la Jeune Garde de Raphaël Arnault5 déroulent exhaustivement l’argumentaire habituellement convoqué par ceux qui défendent une bavure policière : « on manque de contexte, il s’est passé des choses avant » ; « c’est l’extrême-droite qui avait provoqué le conflit, c’était un piège ((De fait, une enquête de l’Humanité montre qu’il existe une stratégie bien rôdée de provocation, échafaudée par les « féministes » identitaires de Nemesis et leurs camarades masculins à Lyon : les filles tractent ou font une action quelconque sous le nez des « antifas », qui à la moindre réaction se font attaquer par des fascistes postés en embuscade : « On peut être deux, trois filles à tracter là où vous voulez les choper, un peu pour faire l’appât ». Un véritable guet-apens avec des jeunes femmes en appâts volontaires. Mais bon, il n’est écrit nulle part qu’on soit forcé de tomber dans les pièges.)), ils ont tout fait pour en arriver là » ; « une bagarre de rue qui a mal tourné » ; « les anti-fascistes n’ont jamais eu l’intention de tuer » ; « c’est un accident » ;… Je ne peux m’empêcher de me dire, comme avec les bavures policières, que si il n’y avait eu personne pour filmer le meurtre lui-même, c’est un récit bien différent qui aurait été diffusé. Mais bon, quelqu’un a filmé. Et ce qui a été filmé, ce sont six jeunes gens bourrant de coup de pieds le crâne d’un autre jeune homme à terre, en fait déjà inconscient, jusqu’à ce qu’il n’ait plus aucune chance de survivre.

On peut retourner la question dans tous les sens, un tel meurtre ne semble pas vraiment « antifasciste ». En revanche, c’est un drame pour l’idée même d’antifascisme, qui est ramenée à la seule action brutale et symétrique : bande de garçons contre bande de garçons6 en ordre de bataille rangée, tous masqués ou cagoulés, tous avec les mêmes bottes militaires aux pieds, qui fréquentent des salles de sport semblables où ils s’entraînent de la même manière pour aller ensuite rouler des mécaniques et « tenir le terrain » dans des quartiers de Lyon.

Au milieu des années 1980 il a existé une autre « Jeune Garde ». C’était le mouvement étudiant du MNR, un parti d’extrême-droite qui jugeait Le Pen trop lisse. Reprendre ce nom pour baptiser un groupe qui se veut antifasciste est une drôle d’idée.

L’affaire a été l’occasion de rappeler que l’extrême-droite identitaire est responsable de bien plus de violences que ne le font les groupes antifascistes, ce qui est logique puisque les seconds existent pour combattre les premiers, lesquels ont bien plus de cibles que ça7. Dominique Galouzeau de Villepin a plutôt bien dit les choses dans une de ses envolées coutumières :

« Cette illusion de la symétrie, c’est une illusion numérique. Les groupuscules violents d’extrême droite sont aujourd’hui beaucoup plus nombreux à travers tout le territoire et ils augmentent en nombre chaque jour. Même en termes de victimes, macabre décompte, l’extrême gauche a fait une victime ces cinq dernières années, les militants d’extrême droite en ont fait onze, essentiellement des victimes ciblées sur des bases religieuses et raciales, des motifs profondément politiques. ».

L’affaire a aussi été l’occasion d’entendre de nombreux témoignages concordants sur le contexte lyonnais et sur l’implantation de groupes d’extrême-droite radicale qui y a lieu. Et elle est aussi le prétexte à un déchaînement d’identitaires et de hooligans. Ce sujet ne doit certainement pas être traité à la légère. Je comprends l’idée d’une action antifasciste « réactionnelle » pour défendre des personnes victimes de violences racistes ou pour protéger des lieux LGBT et ceux qui les fréquentent lorsqu’on sait que les forces de l’ordre sont bien moins promptes à intervenir voire à seulement enregistrer les plaintes.

Mais le jour où on se retrouve à six contre un à bastonner un homme inconscient, tout ce qui précède ressemble plutôt à un prétexte pour épuiser sa testostérone et son adrénaline.

Je masque le nom de la personne qui a fait cette proposition sur les réseaux sociaux parce que je ne veux pas faire de cette personne un sujet et que je ne lui ai pas demandé l’autorisation de la citer. L’initiative, quel que fut le sujet, me pose un problème personnel : je ne vois pas comment se réclamer des idées et des actions de quelqu’un qui n’est plus là pour être d’accord avec moi. Et comme le faisait remarquer quelqu’un d’autre, on peut aussi être quelqu’un de bien en 2026 en ayant eu un grand-parent dans la Wehrmacht en 1943. On n’agit et on ne s’exprime que pour soi-même. Ce qui n’empêche évidement pas d’être fier de ce que ceux qui nous ont précédé ont fait de beau ou de grand.

Mon grand-père paternel a été résistant et déporté. Résistant par antifascisme, antifasciste parce que pacifiste, et déporté (Buchenwald, Mauthausen, Ebensee) parce que résistant. Bien sûr je me suis toujours demandé si moi aussi j’aurais eu son courage, eu-je été en position de faire un tel choix. J’imagine que cette question est le moteur de l’antifacisme façon Jeune Garde : vouloir être non seulement du bon côté, mais être un héros du camp du bien en s’exposant, en prenant volontairement des risques, en s’engageant physiquement dans la lutte pour les idées que l’on défend. Je ne peux pas m’empêcher de me dire que si personne, absolument personne, n’avait envie d’être un héros (de sa nation, de sa religion, de son bord idéologique,…) de ce genre là, il n’y aurait pas lieu de se défendre des héros.

Bien sûr, on n’a pas toujours le choix, face à un fusil, on sort un fusil. Mais le meilleur moyen pour lutter contre le fascisme ne me semble pas de donner aux fascistes le miroir de la violence qu’ils exercent ni de valider le modèle de société basé sur la force qu’ils promeuvent. Le faire est une erreur tactique, puisqu’on se bat sur le terrain choisi par l’adversaire, et une erreur philosophique, puisque cela revient à se définir par lui.
Proposer un avenir positif, un modèle de société sans violence, sans mesquinerie, sans frustrations artificielles et sans oppression, où les mots ne sont pas vidés de leur sens, où la masculinité ne serait pas toxique, où apprendre, comprendre, partager et faire seraient des valeurs supérieures à forcer, craindre, accaparer et détruire, me semble tout à fait antifasciste. Convaincre un paroissien intégriste de vingt-trois ans qu’il n’a pas besoin de haïr le monde où il a peur de ne pas trouver sa place est mieux que de l’assassiner. Je ne dis pas que c’est facile, mais c’est mieux. En fait, participer à un monde où personne n’aura envie d’être fasciste me semble bien plus anti-fasciste que tout, car après tout, c’est une forme d’antifascisme qui n’a pas besoin que le fascisme existe pour exister en réaction. Mais je suis un peu baba cool, comme on disait à mon époque.

Pendant l’entre-deux guerres, une action anti-fasciste efficace aurait pu être de ne pas négliger le danger existentiel posé par Mussolini et Hitler. Cela aurait pu être de soutenir les Tchèques ou les Républicains espagnols avant qu’il ne soit trop tard. Aujourd’hui en 2026, l’inspirateur du mouvement LFI8, Jean-Luc Mélenchon, déplore la mort de Quentin Deranque mais assure qu’il conserve pour la Jeune Garde « une grande affection » et veut même relier les élections municipales qui arrivent à leur combat, affirmant que « Chaque commune gagnée deviendra un bastion9 antifasciste ! ». On ne peut pas lui en vouloir d’être fidèle en amitié, d’être opposé au fascisme, et à son âge, on ne va pas lui apprendre à reconnaître les erreurs de jugement que son orgueil lui impose. Je rejoins Catherine Tricot, de la bientôt centenaire revue Regards, qui dit que cette attitude ne creuse pas seulement la tombe de LFI, mais aussi celle de tout projet véritablement ancré à gauche. L’extrême-droite aux portes du pouvoir, c’est une œuvre collective, ce n’est pas seulement Bolloré et Pierre-Édouard Sternin, ce n’est pas seulement Steve Bannon et Elon Musk, ce ne sont pas seulement les ultra-riches qui redisent « plutôt Hitler que le Front Populaire » (et n’ont pas l’excuse d’ignorer ce qui en résultera), ce n’est pas seulement les réseaux sociaux, ce n’est pas seulement la stratégie électorale cynique d’Emmanuel Macron, ce n’est pas que la consternante dérive de LR — où on peine à retrouver des indices de scories de Gaullisme —, c’est aussi en partie l’œuvre de LFI, avec sa stratégie de conflictualisation, son refus des suggestions imprévues et son refus de toute remise en question stratégique.

Il y a quelques jours, on célébrait un triste anniversaire : les quatre ans de la guerre d’agression menée par un Vladimir Poutine impérialiste, viriliste, destructeur et revanchard en Ukraine, avec plus d’un million et demi de victimes (tués, blessés, disparus) et des conséquences incalculables sur l’avenir de l’Europe.
Peut-être que le premier anti-fascisme, aujourd’hui, serait d’admettre que l’Ukraine est la victime de la voracité de la Russie plutôt que de faire toutes sortes d’analyses périlleuses qui, quoi qu’en s’en défendant, valident systématiquement le récit poutinien comme le fait Mélenchon sur son blog.

  1. L’extrême-droite prend un plaisir évident à détourner l’arme qui a si longtemps servi contre elle, le fameux « barrage républicain », le « cordon sanitaire », mais elle n’est pas la seule. Au nom de la mort de Quentin Deranque, Éric Naulleau suggère (avec d’autres) que « la question de l’interdiction de LFI se pose ». Comme lui, de nombreux politiciens ou éditorialistes se signalent comme étant fin prêts à la Kollaboration, puisqu’on leur dit que cette fois c’est sûr, l’Élysée va passer à l’extrême-droite : Bruno Retailleau, ancien villiériste et directeur du Puy du Fou dit sans surprise : « Pour moi, le cordon sanitaire, c’est contre LFI. Je ne mets pas un signe d’équivalence entre [RN et LFI] de façon objective ». Gerald Darmanin (ancien collaborateur d’un organe de l’Action Française) demande que « la gauche républicaine, laïque et démocratique, celle qu’on aime et qui a donné des grandes heures à notre pays [fasse] enfin le cordon sanitaire avec LFI ».
    Déclarations qui, au passage, s’inscrivent dans une séquence de plusieurs années à marteler que toute compassion envers les Gazaouis exterminés relèverait de l’antisémitisme, et que LFI, très engagé sur la question, serait donc « passionnément antisémite » (Raphaël Enthoven). L’instrumentalisation de la mort de Quentin Deranque dépasse même largement les frontières de la France puisque toute l’« internationale réactionnaire » (pour reprendre le mot, très approprié, de Jean-Noël Barrot) se saisit de l’occasion pour fustiger la répression du fascisme en France. []
  2. « L’antifascisme est une opposition au fascisme. L’opposition à l’antifascisme, c’est du fascisme » (Johann Chapoutot sur France Culture). []
  3. Quentin Deranque était clairement à la droite de l’extrême-droite, défilant avec des néo-nazis. Il était membre du groupe Allobroges Bourgoin (« Bourgoin » car originaires de Bourgoin-Jailleu, et « Allobroges » du nom d’une tribu gauloise célèbre pour sa richesse autant que pour sa brutalité). Son pédigrée politique a été résumé par Médiapart ici. []
  4. Lire Violences sexistes et sexuelles : pour que la gauche se regarde en face, par Sarah Andres, sur Mr. Mondialisation. []
  5. À propos de Raphaël Arnault, ce dernier a été condamné pour avoir brutalisé un type qui se promenait à proximité d’une manifestation de militants identitaires : la badaud avait été forcé (à six contre un, c’est apparemment le modus operandi de la Jeune Garde) à se déshabiller pour prouver qu’il n’avait pas de tatouages d’extrême-droite — un peu comme les policiers d’ICE déshabillent les latino-américains pour vérifier s’ils ont des tatouages de gangs —, puis, puisque ses agresseurs ne trouvaient pas ce qu’ils cherchaient, s’est vu intimer l’ordre de déverrouiller son téléphone mobile — comme le font les douanes des États-Unis depuis Trump. []
  6. Nota : les attentats d’extrême-droite ne sont pas forcément le fait de jeunes énervés tels que ceux que la Jeune Garde combat. Ce sont en fait souvent des gens plus âgés, inconnus des services de renseignement et sans antécédents de violence, comme le raconte ce documentaire sur Arte. []
  7. On notera cependant que les néo-nazis et autres identitaires actuels se considèrent souvent eux aussi comme étant des défenseurs plutôt que des agresseurs. Leurs rangs ont énormément gonflé avec les attentats islamistes de 2015, et les terroristes fascistes se voient comme les soldats d’une guerre qu’ils n’ont pas déclenchée. []
  8. LFI n’est pas un parti mais un mouvement. Cette organisation n’a… que trois adhérents (Mélenchon, Pannot, Bompart), comme l’avait révélé une enquête du Parisien. []
  9. toujours cette rhétorique territoriale et guerrière… []

L’affaire de la piñata de Mulhouse

(contexte : le 29 janvier sur le site de Mulhouse de la Haute école des arts du Rhin, dans le cadre d’un workshop1 encadré par une artiste et centré sur le thème des fêtes populaires, des étudiants ont fabriqué une voiture de police en carton qu’ils ont bastonné jusqu’à ce qu’en sortent des textes consacrés aux violences policières. La maire de Mulhouse s’en est émue et a donné une importance nationale à l’événement, allant jusqu’à la menace d’un dépôt de plainte par le ministre de l’Intérieur)

La désapprobation d’un ancien ministre de l’Intérieur. Visiblement affecté par le destin d’une voiture en carton, cet homme n’hésite pas à comparer « l’idéologie d’extrême-gauche » (être opposé aux violences policières) à la gangrène, une maladie mortelle qu’on ne traite que par amputation. On notera le « financé par l’argent public » et la charge d’intimidation trumpienne que recouvre la formule dans un contexte de budgets tendus : les institutions publiques où l’on ne marche pas droit politiquement sont sur la sellette.

La performance, qui n’est visiblement qu’une proposition d’étudiants parmi d’autres malgré l’emphase médiatique dont elle bénéficie ces jours-ci, semble s’inscrire dans la tradition du guignol ou du carnaval, où l’autorité est moquée et symboliquement attaquée, et où le bâton change de mains. On notera que ce n’est ici pas l’effigie d’une personne qui est bastonnée, mais la représentation d’un véhicule2. Ce qui n’a pas empêché les policiers de prendre les choses personnellement, réflexe qui n’est pas forcément un contresens ni une grande surprise : on sait depuis que des enquêtes sociologique existent à ce sujet que les policiers se sentent mal-aimés des populations3. Il faut dire que leur ministre de tutelle a plus de commentaires à faire sur la destruction d’une voiture en carton que sur l’explosion du nombre de cas de corruption dans la police (+70% en quatre ans) ou sur les cas récents et choquants de violences policières. Et cela ne va pas s’arranger puisque l’Assemblée étudie un projet de loi qui considérera par défaut que tout cas de violence policière relève de la légitime défense, sauf à démontrer le contraire4.

El Hacen Diarra, immigré mauritanien brutalement interpellé le 16 janvier pour un contrôle d’identité aux pieds de son foyer de travailleurs migrants, est mort d’un arrêt cardiaque peu de temps après, en garde-à-vue. Les caméras piéton des policiers mis en cause étaient opportunément toutes en panne au même moment. Ils affirment que le jeune homme était en train de se rouler un joint mais ils n’ont pas retrouvé cette pièce à conviction. Si un voisin n’avait pas filmé la scène, on ne connaîtrait que leur version : un jeune homme décédé d’une crise cardiaque pendant une garde-à-vue. Le ministre de l’intérieur s’est contenté de dire que « Rien ne dit quelles sont les causes de la mort ».

A-t-on le droit de critiquer la performance des trois étudiants mis en cause, de la juger philosophiquement douteuse, outrancière ou naïve ? Bien entendu, tout comme on a le droit de discuter de la pertinence d’un dessin de Charlie Hebdo sans pour autant réclamer son interdiction, quoi. Est-ce que ce petit scandale pourrait être l’occasion de réfléchir aux rapports entre les forces de l’ordre5 et les citoyens qu’ils sont censés protéger ? Ce serait bien. Qu’une action artistique provoque le débat est toujours intéressant et, d’une certaine manière, justifie son existence, notamment dans le cadre pédagogique. En permanence dans les écoles d’Art, les enseignants discutent avec les étudiants de ce qu’ils veulent dire, de pourquoi et de comment ils le disent, de leur responsabilité. En revanche, réclamer la mise au pas disciplinaire d’étudiants qui critiquent la brutalité du bras armé de l’État, outre l’ironie qu’il y a à justifier par l’exemple les reproches dont on fait l’objet, est absurde. Le but d’une école d’art est d’accompagner l’émergence de personnalités d’artistes, d’auteurs, de créateurs. Une telle ambition est complètement incompatible avec l’idée d’une pédagogie validée idéologiquement par la préfecture.

J’ai du mal à ne pas voir les menaces de représailles judiciaires et la campagne réactionnaire (CNews, Jdd, Europe1,…) suscitées par ce minuscule événement comme une forme d’intimidation destinée à pousser à l’auto-censure ceux qui exercent leur liberté de parole. Et même si ce n’était pas le but, je ne crois pas que la judiciarisation du débat public amène l’apaisement et la compréhension, c’est juste un niveau de violence supplémentaire.
Je me console en constatant que, en 2026, on peut encore provoquer des réactions avec des performances artistiques. C’est toujours ça de pris !

Lire ailleurs : Face aux attaques de l’extrême droite visant les étudiantxs de la HEAR, faisons bloc !, par le Syndicat national des écoles d’Art-CGT ; L’ANdEA dénonce l’instrumentalisation d’une performance
artistique étudiante à la HEAR Mulhouse
, par l’Association nationale des écoles d’art ; Communiqué des étudiant.es de la HEAR de Mulhouse sur l’exposition du 29 janvier 2026 (Mediapart)

  1. En école d’Art, un workshop est un Atelier intensif de quelques jours, avec un sujet précis. Ce format concentré et énergique est souvent stimulant pour les étudiants. []
  2. Je reprends à mon compte un commentaire émis par ma fille aînée, cent pour cent piétonne comme moi : « Moi je peux facilement imaginer une autre performance où on déglingue l’automobile de façon générale (plus meurtrière encore que la police même si c’est pas un concours) ».
    À ceux que la performance des étudiants choque, je propose une expérience de pensée : imaginons que ce soit un camion Amazon en carton, rempli de textes dénonçant la fraude fiscale et les méthodes sociales de l’entreprise de Jeff Bezos qui ait servi de piñata… Y verriez-vous un geste outrageant et brutal ? []
  3. Ils ont beau éborgner des manifestants par dizaines, rien n’y fait, certains continuent à les voir d’un mauvais œil — bon okay, c’est pas de très bon goût mais j’ai pas pu m’empêcher. []
  4. Je note que l’affaire de la piñata intervient aussi dans le contexte de la guerre menée aux États-Unis contre les États à majorité démocrate par l’ICE, laquelle résonne chez nous avec la montée de l’extrême-droite. []
  5. Anciennement « gardiens de la paix ». []

Trump, certes. Mais et nous ?

La blague « 1984 et Idiocracy étaient censés être des dystopies, pas l’actualité » a cessé d’être drôle depuis longtemps : Trump est à demi-dément, son consternant discours à Davos, apparemment conclu sans applaudissements de la salle, fut un interminable monologue sans queue ni tête constitué d’insultes, d’imitations, de vérités très alternatives, de menaces et d’autosatisfecits improbables1
Depuis la France, il y a de quoi être effrayé autant par le dynamitage d’un ordre mondial qui avait la vertu d’une certaine stabilité (pour nous en tout cas), que par le délire d’une politique intérieure brutale où des policiers masqués tuent une manifestante et alimentent, à coup d’arrestations arbitraires, le business incroyablement lucratif2 de centres de détentions.3.

La vraie question : si les USA annexent Legoland, est-ce que mon permis de conduire sera valable sur les territoire étasunien ? Il date de 1978, et comme je n’ai pas rajeuni depuis j’accepte éventuellement de passer un examen pour voir si j’ai gardé mes réflexes. C’est mon seul permis de conduire alors j’y tiens beaucoup. Groenland, Islande, Legoland… « Potato potato », comme disent les anglophones.

À un moment de son discours de Davos, Trump dit « quand tout va pour l’Amérique, tout va pour le monde ». Je ne sais pas si c’est vrai mais ce qui est sûr c’est que quand les États-Unis ont un président puéril, incohérent et disruptif au sens le plus négatif du terme, le monde semble ne plus avoir aucun sens. Dans ce contexte international particulièrement incertain, où la dictature chinoise semble presque rassurante par sa stabilité, j’aurais peu de reproches à faire à la position de la France et de son président, et je suis content de voir de nombreux pays de l’Union européenne se réveiller enfin en constatant à quel point Trump nous met en danger — les Ukrainiens paient le prix fort de ses volte-faces quasi-quotidiennes, et la guerre en Ukraine n’est que le début des effets de l’inimitié étasunienne envers la vieille Europe. La manière dont Trump ou Poutine dénigrent l’Union Européenne et tout particulièrement la France prouve que, quelque part, notre poids n’est pas nul.

Dans ce contexte, le bouleversement de l’ordre mondial atlantiste pourrait être une chance. Les Britanniques semblent avoir massivement réalisé que le Brexit n’était pas forcément une bonne affaire, les pays de l’UE ont l’occasion de transformer leur poids économique véritable en une force (peut-être un jour un état fédéral véritable ?) qui, quoiqu’on en dise et malgré des divisions dues à des positions nationales égoïstes, porte un modèle alternatif à celui des États-Unis.

J’admets que cette image n’a qu’un rapport lointain avec l’actualité internationale, mais je ne savais pas trop quoi en faire (photo Henri Manuel, in Le Sourire, en 1933)

Ce qui se passe aux États-Unis devrait nous pousser à réfléchir aux failles originelles et à la lente dérive du modèle social-démocrate4 européen et français. Et à être exigeants : Trump censure sous couvert de liberté d’expression ? Maltraite des citoyens qui ne font qu’exercer leurs droits ? À nous de défendre la liberté de manifester, la liberté de la presse, la liberté de ne pas être d’accord (et c’est un travail qui ne concerne pas que l’État : combien de conversations désormais impossibles, de gens irréconciliables, depuis les réseaux sociaux jusqu’à l’intérieur des familles ?). Trump maltraite les migrants (et par effet de bord tous les étasuniens qui ne sont pas des bigots blancs) ? À nous de tourner le regard vers les igloos Quechua qui bordent le périphérique et que des agents de sociétés de nettoyage employés par l’État lacèrent. Trump présente le souci de l’écologie comme une escroquerie5 ? À nous de persister à chercher une autonomie énergétique durable, une alimentation et un air sains, et à préserver la faune de notre activité. Trump promeut un modèle social inique où les plus riches n’ont aucun frein et où se soigner et s’éduquer constituent un luxe. Trump dynamite le bien public, tout ce qui participe à constituer une communauté à l’exception de la bigoterie ? À nous de protéger la laïcité6 et de protéger nos services publics contre la marchandisation généralisée. À nous d’assurer notre autonomie face aux enjeux industriels, informatiques,…
Et face à la destruction, à l’avidité et au repli, à nous de construire, de proposer, d’inventer un futur qui vaille le coup d’être défendu…

La Route (John Hillcoat, 2009)

Qu’Emmanuel Macron résiste à Donald Trump en allant jusqu’à suggérer que l’Europe utilise des mesures de rétorsion économique envers les États-Unis est très bien et a peut-être permis d’éviter temporairement l’annexion du Groenland. En revanche, les renoncements démocratiques (violences policières systématiquement impunies, refus du débat politique) et l’altération régulière des acquis sociaux et des services publics au prétexte d’un déclin économique précisément provoqué par une politique fiscale favorable à un très petit groupe de personnes contredisent les bonnes intentions. Nous ne nous sauverons qu’en sauvant ce qui fait nos qualités.
De la même manière, si l’Europe veut compter, face à l’agressivité commerciale ou même militaire d’autres empires, il faut qu’elle soit sûre du modèle qu’elle propose, il faut qu’elle ne contredise pas ses propres principes, il faut au contraire qu’elle les définisse et qu’elle les affirme, par l’action.

Je me sens un peu lyrique, je vais arrêter cet article ici.
Allez salut la compagnie !

  1. Je ne suis pas psychiatre mais la manière dont Trump parle de l’adoration qu’il suscite universellement (jusqu’à dire que les fonctionnaires virés par DOGE le vénèrent car ils sont désormais plus riches), ressemble quand même à un cas de psychose érotomane. []
  2. Les deux premières entreprises du secteur carcéral privé, Geo et Corecivic, cumulent un chiffre d’affaire de près de cinq milliards de dollars. []
  3. On note que les cibles de la police de l’immigration sont, en ce moment les somaliens, mais aussi et surtout les latino-américains, qui sont en grande partie descendants des habitants originels du continent. La hargne trumpiste envers les latino-américains n’est peut-être pas un hasard, de même que la hargne envers la vieille Europe : autochtones ou anciens colons, nous représentons l’Histoire des Amériques… Maltraiter les uns et dénigrer les autres est peut-être une manière d’inventer une Amérique qui ne devrait rien à personne. Un peu comme le christianisme s’est en grande partie construit contre le judaïsme dont il était issu. []
  4. « social-démocrate » est une insulte pour certains mais pas pour moi, je ne confonds pas l’idée avec ceux qui s’en servent mal. []
  5. Au passage, l’obsession de Trump pour le Groenland montre bien qu’il est conscient des effets du réchauffement climatique, qui font du territoire groenlandais et des eaux qui le bordent un intéressant investissement, car la fonte des glaciers, du permafrost, et la contraction des glaces arctiques ouvrent de nouvelles routes maritimes et de nouvelles occasions d’extraction pétrolifère et autre. []
  6. Laïcité en tant qu’outil garantissant la liberté de conscience, pas en tant qu’outil pour taper sur une communauté culturelle déterminée, bien sûr. []

Coming-out chrétien

Je n’en parle jamais, mais voilà, c’est le moment de l’admettre : je suis chrétien1.
Et athée, aussi. Et un peu taoïste, façon Ursula Le Guin mais on en parlera une autre fois.
Tout le contraire de Donald J. Trump et sa clique de chiens de l’Enfer.

Dans la foulée de l’affaire du meurtre de Renée Nicole Good par un agent de l’ICE, j’ai visionné des vidéos du catholique converti J.D. Vance, vice-président des États-Unis d’Amérique, et de Karoline Leavitt, porte-parole de la Maison-Blanche, elle aussi catholique pratiquante, qui arbore ostensiblement un crucifix doré lors de ses conférences de presse. Ces deux personnalités politiques qui affirment que leurs actions, leurs positions et leur moralité sont dictées par la foi catholique n’ont pas peur de mentir, menacer, et revendiquer une forme assez pure de xénophobie, puisque pour eux, tout individu d’origine latino-américaine ou somalienne doit être soupçonnée non seulement d’être administrativement en faute, mais aussi d’être criminel : dealer, voleur, meurtrier, et ogre qui sort la nuit pour enlever les animaux de compagnie du voisinage et pour les manger. Et toute personne qui n’a pas cette vision des choses est « politiquement biaisée » et abuse des libertés d’action et d’expression que lui garantit la constitution.

Je me rappelle que l’ancien comme le nouveau testament sont assez clairs au sujet de l’étranger : « tu aimeras l’étranger car tu as été étranger dans le pays d’Égypte » 2 ; « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme; car tous vous êtes un en Jésus-Christ »3 ; « Venez, vous qui êtes bénis de mon Père ; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli ; j’étais nu, et vous m’avez vêtu ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus vers moi (…) Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites. »4. Rien d’ambigu dans tout ça ! Et pour les responsables politique d’un pays fondé par des immigrants, qui se réclament d’une religion antique fondée au Moyen-Orient et structurée par un juif turc hellénisé (Paul de Tarse) et un évêque maghrébin (Augustin d’Hippone), la confusion morale semble plus absurde encore.

J’ai visionné aussi des prêches du pasteur Hank Kunneman, d’Omaha, qui entre deux glossolalies fait des prophéties, s’exprimant en toute simplicité au nom de Dieu (dont il n’est que l’humble vaisseau — humble au sens spirituel, bien sûr, pas au sens du compte en banque), et expliquant que l’attaque par Donald Trump du Venezuela est une « intervention divine pour reprendre les places-fortes démoniaques ». Loin de nier que Trump se soit intéressé au Venezuela en tant que première réserve de pétrole au monde, il explique que c’est justement ce que Dieu demandait :

« Ils disent que tu t’es emparé du Venezuela pour le pétrole. Oui, c’est vrai (…) l’ennemi a cherché à amener la guerre et le conflit par le Venezula pour contrôler le pétrole de la terre [Euh ouais, c’est exactement ce qu’a fait Trump !]. Mais le pétrole spirituel et le pétrole naturel n’appartiennent pas aux forces des ténèbres (…) ceci est ma réinitialisation [reset, en anglais] et le pétrole de la nature comme le pétrole de l’esprit sont à moi, dit le seigneur (…) et au travers du pétrole, vous verrez l’or et l’argent. Et il y aura une réévaluation des devises. Et il y aura un flot (…) cela est le pétrole de mon esprit (…) et cela se verra dans les signes du pétrole naturel et de ses raffineries (…) et je ferai ceci, dit le seigneur, et je verrai le prix du pétrole descendre, descendre, descendre (…) Je montrerai au monde à quoi ressemble une nation qui se réclame de Dieu car bénie est la nation dont le seigneur est Dieu »

Traduit en français, le propos est comique, puisque nous parlons en français de « pétrole » là où le pasteur Kunneman utilise le mot « oil », qui signifie bien « pétrole » dans le contexte, mais qui en anglais signifie surtout « huile », une substance importante dans la liturgie chrétienne.
Une autre certitude que l’on comprend en filigrane dans les prêches de ce ce pasteur (et bien d’autres issus des mouvances néo-apostoliques protestantes) c’est que les États-Unis d’Amérique (ou du moins la partie de ce pays qui vote pour Donald Trump !) sont la nation choyée de Dieu, son bras armé. Tout ce qui est bon pour l’Amérique est bon pour Dieu et toute personne qui conteste les actions de l’empire étasunien sont alliés aux forces des ténèbres.

Je n’ai pas la foi. Je ne crois pas que Dieu existe autrement que par l’activité de ceux qui s’en réclament, je ne crois pas que l’histoire de l’Univers ait un début ni, donc, un créateur, je ne crois pas que l’on survive à la mort autrement que par son héritage — héritage au sens le plus large.

Bref, je suis athée mais je crois bien que je suis chrétien, et que je le suis même bien plus que Karoline Leavitt, J.D.Vance, Hank Kunneman et autres. Tout d’abord je suis légalement chrétien, puisque baptisé, puisque j’ai fait mon catéchisme jusqu’à la confirmation (embobiné par un copain portugais qui m’avait vendu le caté comme une sorte d’école où on ne fait que dessiner). Je suis même pavloviennement chrétien puisque l’on m’a éduqué à me lever, à m’asseoir et à terminer les phrases du prêtre aux moments prévus lorsque j’assiste à un office : « Et avec votre esprit » ; « Amen ». Je suis aussi culturellement chrétien, luthérien du côté de ma mère et catholique du côté de mon père, avec, par sa grand-mère paternelle, une ascendance huguenote, non-conformiste5 et anglicane.
Mais ce n’est pas tout. Je crois que je souscris (que je sache les appliquer au jour le jour ou non) à de nombreuses notions chrétiennes : l’amour du prochain ; le pardon et la foi dans la rédemption ou la réparation ; l’hospitalité, l’accueil de l’autre ; le partage ; l’égalitarisme ; la bienveillance ; le souci de la justice ; le pacifisme ; le respect de la liberté individuelle…

Ce n’est pas parce qu’il ne sait pas citer son passage favori de la Bible et qu’il s’endort aux offices religieux auxquels sa position politique le force à assister que Donald J. Trump n’est pas chrétien6. Il n’est pas chrétien parce que rien dans les Évangiles ne justifie la vanité, l’égoïsme, la prédation, la brutalité, le nationalisme, la haine de l’étranger ou la censure.
Enfin faut peut-être que je relise mais dans mon souvenir, Jésus n’était pas fasciste.

  1. Billet de blog que j’écris en réaction à des événements récents, mais aussi en réponse à un collègue qui était étonné de m’entendre invoquer ma culture protestante pour commenter le travail d’une étudiante au sujet de l’hypocrisie sociale… Selon ce qui m’arrange, je suis catholique, protestant, anarchiste, artiste, non-artiste, enseignant, apprenant, français, norvégien, parisien, limousin, banlieusard, pyrénéen, fonctionnaire, freelance, écrivain, intellectuel précaire, bourgeois… Et quelque part, tout est vrai, je suis, comme tout le monde, constitué d’une multitude de couches. []
  2. Deutéronome 10:19 et 23:7 ; Exode 22:21 ; Lévitique 19:34. []
  3. Galates 3:28 []
  4. Mathieu 25:34 []
  5. Les non-conformistes sont des protestants anglais non anglicans. Dans le cas, calvinistes. Les non-conformistes étaient tolérés mais ne pouvaient pas obtenir certaines charges dans l’administration ou dans l’armée. []
  6. Pas plus chrétien que, dans d’autres genres, le milliardaire conservateur Pierre-Édouard Stérin ou l’impérialiste Vladimir Poutine. []

La guerre

La grande bataille politique actuelle est la bataille du récit.

Gary Kasparov

Bientôt quatre ans que la Russie s’est engagée dans l’invasion de l’Ukraine, guerre qui fait suite à l’annexion de la Crimée et la Guerre du Dombass (2014). Le despote Biélorusse Alexandre Loukachenko et de nombreux journalistes proches du pouvoir russe avaient affirmé que cette guerre ne durerait que trois jours. Plus modeste, Vladimir Poutine pensait pouvoir prendre Kiev en deux semaines. Depuis l’anecdotique Luc Ferry jusqu’à l’affreux Donald Trump, il s’est trouvé beaucoup de gens pour annoncer régulièrement l’inéluctable, souhaitable et imminente capitulation de l’Ukraine. Mais non, l’ours-qui-vendait-la-peau-de-l’ours et les oiseaux de mauvais augure ont jusqu’ici eu tort, l’Ukraine tient bon. Le coût de cette guerre est exorbitant pour la Russie (près d’un demi-milliard d’euros par jour, la dépense militaire accaparant désormais 40% du budget de l’État fédéral !), et plus encore pour les Ukrainiens :

  • dix mille, peut-être vingt mille enfants ukrainiens ont été enlevés par la Russie pour être élevés par des parents russes, dans une sorte de nouveau Lebensborn. Aux pro-russes qui sont sensibles aux violons1 poutiniens : c’est ça que vous défendez !
  • Au moins autant de civils ukrainiens ont été tués (quand du côté russe, les morts de civils causés par l’armée ukirainienne semblent rarissimes et non intentionnelles)
  • Des milliers de femmes ukrainiennes mais aussi de soldats ukrainiens prisonniers ont subi des viols, selon un système visiblement encouragé par un pouvoir qui a fait de la version la plus pouacre de la virilité une obsession d’État — outre la pénalisation de l’homosexualité par Poutine, on remarque chez ses soutiens une rhétorique masculiniste qui rejoint la vision trumpiste : l’Europe de l’Ouest serait décadente et dévirilisée, elle n’a pas un président qui se balade torse-nu dans la nature avec un fusil.
  • La guerre a fait en tout plus d’un million de blessés, peut-être deux-cent mille morts dans l’armée russe, qui, dans toute son Histoire a montré que les vies de ses propres soldats n’avaient pas beaucoup plus de valeur que celles des soldats d’en face, si ce n’est ensuite pour faire des statues patriotiques. L’inefficacité dispendieuse de l’armée russe, une armée d’ivrognes et de violeurs, est quelque chose d’assez extravagant, et plus encore à une époque où le pays souffre de dénatalité.
  • La société russe semble avoir, au passage, perdu ses dernières scories de liberté d’opinion, entre les opposants assassinés, les généraux et les journalistes défenestrés, et une population qui n’ose plus vraiment s’exprimer. J’entendais un spécialiste du pays dire que le russe-de-la-rue évite d’avoir un avis sur la guerre, que, tout ce qu’il demande c’est qu’on n’envoie pas ses enfants sur le front mais juste des mercenaires, des étrangers ou des engagés venus d’oblasts pauvres2.

Un gâchis humain et financier effroyable, un gâchis tel qu’il semble impossible à la Russie d’arrêter la guerre qu’elle a provoquée, et bien sûr impossible à l’Ukraine de se résoudre à renoncer à sa souveraineté.
Un gâchis qui dure depuis quatre ans et qui n’a été soutenu que par de bien mauvais prétexte : la petite Russie aurait tremblé à l’idée que l’Ukraine entre dans l’OTAN, imaginant que des missiles nucléaires allaient être déployés à ses frontières. Pourtant, au moment de l’attaque, l’Ukraine avait officiellement renoncé à sa demande d’adhérer à l’OTAN. L’Ukraine était tellement loin d’entrer dans l’OTAN que dans un premier temps, le seul soutien logistique qui lui a été apporté par l’Ouest était constitué de casques, et il a fallu attendre deux ans, à la toute fin de la présidence de Joe Biden, pour que les États-Unis autorisent l’Ukraine, à ses frais, à utiliser des missiles (non-nucléaires) de longue portée… Juste avant que Donald Trump retire tout soutien logistique et moral à l’Ukraine.
Le 30 décembre dernier, l’armée russe a déployé des missiles nucléaires hypersoniques Oreshnik en Biélorussie, à la frontière de l’Ukraine3. Je pense au mot de François Mitterrand : « le pacifisme est à l’Ouest et les euromissiles sont à l’Est ».

Le baptême de Vladimir 1er, en 988. Souverain de la Rus’ de Kiev, Vladimir hésitait entre plusieurs religions. Il aurait convoqué — comme le début de certaines histoires drôles — un curé, un imam, un rabbin et un pope. La sobriété des catholiques, la proscription de l’alcool chez les musulmans (« La joie de la Rus’ est de boire » aurait dit Vladimir) et l’absence de royaume politique des juifs, ne l’ont pas convaincu. C’est l’église orthodoxe byzantine, pour sa débauche de dorures, qui lui semblait un avant-goût du paradis, qui ont motivé son choix. Son peuple a été converti sans plus de discussion ensuite4.
(Peinture : Viktor Vasnetsov, XIXe siècle)

Les prétextes régulièrement annoncés par Poutine sont tellement fallacieux et fragiles que l’armée russe redouble ses assauts chaque fois qu’un « plan de paix » est annoncé par Donald Trump : Poutine ne veut aucun accord, aucun compromis, aucune satisfaction des garanties qu’il demande, il veut juste conquérir l’Ukraine, et ce n’est peut-être qu’un début — les Baltes, les Scandinaves, les Finlandais, les Polonais, les Roumains, les Moldaves, se préparent assez activement à cette idée, en grande partie échaudés par leur Histoire récente, et plus généralement par un millénaire de constitution de l’Empire russe.
Le choix de déclencher la guerre n’a eu que des prétextes fallacieux (quand on veut noyer son chien, la loi du plus fort est toujours la meilleure…) mais sans doute a-t-il été motivé par une conjoncture apparemment favorable : l’accession à la présidence de l’Ukraine d’un ancien acteur venu d’une région russophone ; le départ à la retraite d’Angela Merkel, qui incarnait une Allemagne inhabituellement crédible géopolitiquement et une autorité pour l’Europe ; le Brexit, et plus généralement la montée des partis nationalistes, du sentiment anti-Européen et de clivages divers5 ;…
Personnellement, un pays que personne ne menace mais dont le budget militaire représente plus d’un tiers du budget total, un pays qui attaque en affirmant assurer sa défense en contrôlant son espace vital, un pays qui « libère » des régions au prétexte d’une langue commune ou qui s’empare de territoires en disant qu’il ne fait que récupérer ce qui lui a toujours appartenu d’après l’Histoire ou d’après dieu, je vois ça comme un pays impérialiste et belliqueux. Cela fait pas mal penser à la politique extérieure des États-Unis, cela fait penser à ce que furent les ex-empires français ou britanniques, et, puisqu’en plus c’est un régime totalitaire, ça me fait beaucoup penser à l’Allemagne nazie.

Huit ans avant de convertir son pays au christianisme orthodoxe, Vladimir a assassiné son frère Iaropolk, qui lui-même venait d’assassiner leur frère Oleg. Après quoi Vladimir a violé sa belle sœur Julia — une nonne grecque qu’avait capturée Iaropolk — jusqu’à ce qu’elle tombe enceinte. De ce crime naîtra vraisemblablement Sviatopolk « le maudit », qui une fois adulte sera envoyé au cachot par son père qui le soupçonnait de vouloir lui ravir le pouvoir avec la complicité de son épouse et d’un évêque. Rusé, avide, cruel, calculateur et brutal, Vladimir est désormais un saint chrétien, une des plus importantes figures de l’Histoire russe, et c’est un peu en son honneur que sont prénommés tous les Vladimirs, comme Vladimir Poutine… et Volodymyr Zelensky.
(illustration : Boris Chorikov, XIXe siècle)

Les pays de l’Union européenne souffrent d’avoir manqué de lucidité vis à vis de la nature profonde de la Russie de Poutine autant que vis à vis de la géopolitique étasunienne. Ils ont manqué d’esprit collectif, et puis ils paient au prix fort d’avoir mal répondu à la puissante crise de la représentativité actuelle, qui aboutit au dénigrement assez systématique des autorités politiques, judiciaires, scientifiques, sanitaires, journalistiques,… Enfin de tout ce qui favorise théoriquement la vraie démocratie contre l’arbitraire et l’insatiable voracité des puissants.
Aujourd’hui, la plupart des pays de l’Union européenne se résolvent à augmenter leur capacité militaire ou leur capacité à répondre aux « cyber-menaces », réfléchissent à une défense commune, semblent prendre au sérieux la question de leur souveraineté énergétique, industrielle et politique, mais ils ne répondent pas à toutes les questions : le fait que tant d’Européens soient convaincus à tort ou à raison que l’Union Européenne ne leur appartient est un vrai problème et on le doit moins à l’ingérence russe ou étasunienne (réelles) qu’à des décennies de defaussements inconséquents de nos politiques nationaux pour passer outre certains processus démocratiques quand ça les arrangeait : « c’est la faute à Bruxelles ! ». En renonçant peu à peu à ses standards en termes de progrès social ou de droits humains, l’Union Européenne perd les qualités qui justifient son existence.
Un second problème à régler me semble être de faire le deuil du reliquat de confiance que nous portons envers le gouvernement des États-Unis et peut-être plus urgemment encore, envers les géants de tech étasuniens, dont nous dépendons6 mais qui rêvent de voir l’Europe disparaître7.

Ce matin, Donald Trump, allié objectif de Vladimir Poutine et récipiendaire du « Prix de la paix de la FIFA » (premier et dernier, j’espère), a bombardé le Vénézuela et affirmé avoir kidnappé Nicolás Maduro et son épouse. La Russie, qui a certainement autorisé cette action, a émis une protestation formelle peu énergique, mais Kaja Kallas, qui dirige la diplomatie européenne, n’a même pas assuré ce service minimum, elle a affirmé « suivre avec attention » cette action, sans la condamner, voire en la justifiant puisqu’elle a rappelé que le gouvernement Maduro lui semblait manquer de légitimité. Elle a donc repris à son compte (et au nôtre, du coup), le récit trumpiste, malgré son absence totale de fondement juridique au regard du droit international et de la charte des nations unies. Je ne suis pas sûr que cette veulerie, sincère ou non, grandisse l’image de l’Union européenne et participe de son indépendance vis à vis des empires économiques qui se partagent la planète. Que dira Kaja Kallas quand les États-Unis annexeront le Groenland ?

Quand j’avais quinze ans, j’écoutais des groupes new wave et synth-pop qui parlaient de troisième guerre mondiale et de bombes atomiques. Le spleen post-punk. J’y croyais, d’une certaine manière, mais au fond de moi je me disais que le monde ne pouvait aller que vers plus de prospérité, de démocratie et de paix. Et un temps, ça a été vrai.
Ce n’est pas avec joie que je le constate, mais notre monde régresse, et si la France est en péril, ce n’est pas à cause du burkini ou des crèches dans les mairies, ni à cause de l’écriture inclusive ou de l’IA — sujets qui ont, certes, l’appréciable vertu de nous distraire des menaces que font peser sur nous (et ces sujets sont liés) la pénurie de ressources, la catastrophe climatique et l’ignominie des autocrates vaniteux qui veulent être retenus par l’Histoire à tout prix.

Nota : j’ai écrit ce billet de blog à la suite d’un échange pléthorique né dans la section « commentaires » de mon billet précédent, dont le sujet était très différent. Je connais plusieurs personnes qui, d’une manière ou d’une autre, semblent juger que l’invasion de l’Ukraine est justifiable. C’est un peu à eux que je m’adresse ici.

  1. La Russie se voit comme le pays qui s’est sacrifié pour défaire son ex-allié nazi. Et c’est vrai, on dénombre vingt-sept millions de morts soviétiques civils (aux deux-tiers) et militaires (en comptant la guerre d’invasion déclenchée par la Russie contre la Finlande). De la même manière, les étasuniens ont perdu près d’un demi-million d’hommes après le débarquement. Ces deux empires, qui n’avaient pas que des arrières-pensées humanistes (ils ont agi en concurrence) se voient en sauveurs du monde (mais on pourrait parler de la Grande-Bretagne, de la Chine, de la Yougoslavie,…) tandis que des nations comme la France (collabo et coloniale) et bien sûr l’Allemagne, sont sorties de la guerre de manière moins glorieuse. On a l’impression que les deux Empires de la Guerre Froide se voient comme étant incapables d’avoir tort, tandis que les pays de l’Europe de l’Ouest ont fait un grand ou moins grand examen de conscience, qui a abouti à la naissance de l’UE. []
  2. Je recommande une tranche de vie de télévision officielle russe par le journaliste Paul Gogo. []
  3. Et sept jours plus tôt, un cargo russe a sombré en mer méditerranée, au large des côtes espagnoles. Les relevés de radioactivité font penser que l’accident a été causé par la cargaison, apparemment des propulseurs de sous-marins nucléaires destinés à la Corée du Nord. []
  4. Histoire rapportée par la Chronique des temps passés, qui date du XIIe siècle. []
  5. On se souviendra que la Russie a eu une activité de désinformation importante pendant la crises des Gilets Jaunes en France, ou autour de la question de Gaza, par exemple. Évidemment pas un hasard. []
  6. On parle de « cloud souverain » mais le poids de français OVH ou de l’helvète Infomaniak (la Suisse, comme la Norvège, n’est pas bien loin de l’UE !) semblent traités comme des acteurs négligeables. Et ne parlons pas de l’IA Act, discuté depuis des années, entré en vigueur l’an passé… Et qui voit son application repoussée à l’été 2027, au moins, sous la pression inamicale de l’administration Trump. []
  7. Lire l’édifiant Apocalypse Nerds par Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, chez Divergences. []