Le Plan B

Je n’irai pas voir l’extrait de On n’est pas couchés où Christine Angot1, commentant le parcours du slameur Grand Corps Malade, a affirmé que les carrières d’artistes étaient celles de gens qui avaient échoué à faire autre chose. Peu importe le contexte2, et peu importe Christine Angot, du reste, ce qui m’intéresse c’est plutôt de me poser la question à moi-même.
Voici les phrases qui sont reprises par de nombreux médias :

« Pour tous les artistes, être artiste c’est toujours un plan B. C’est ne pas avoir pu faire ce qu’on pensait faire quand on était petit, c’est-à-dire avocat ou instituteur ou médecin ou travailler dans une entreprise. (…) C’est toujours le résultat au fond d’un échec. »

Si j’ai bien compris, elle emploie le mot « artistes » pour parler de tous les gens qui créent et qui revendiquent leur travail de création, s’incluant elle-même (on pourrait étendre ça à bien des professions créatives, comme peuvent l’être les sciences par exemple). Au premier abord, cette affirmation ne tient pas la route, ne serait-ce que parce que tous les enfants n’ont pas rêvé les mêmes avenirs, et que nombreux sont ceux dont les rêves étaient précisément de chanter, de jouer la comédie, de danser, de dessiner, d’écrire.
On connaît par ailleurs les biographies d’innombrables artistes qui ont d’abord épousé des carrières « normales », avec succès pour certains, avant de décider subitement de s’emparer d’un micro, d’une machine à écrire ou de pinceaux pour devenir artistes et abandonner leur carrière précédente — ce qui est, du reste, le parcours de Christine Angot elle-même, qui a étudié le droit avant de découvrir sa vocation pour l’écriture. Enfin, on sait que de nombreuses personnes vivent leur vie entre deux carrières, un métier pour remplir le frigo, et une activité artistique pour eux-mêmes.
Ce qui est intéressant dans cette réflexion de Christine Angot, donc, c’est qu’elle est plutôt contre-intuitive, car les poncifs vont généralement dans l’autre sens : le businessman qui aurait voulu être un artiste, l’artiste raté qui, voyant que sa carrière ne décollera jamais, se résout à admettre l’échec et devient employé de bureau ou dictateur, la famille qui s’inquiète en voyant sa progéniture avoir des ambitions artistiques et qui lui suggère de se chercher d’abord « un vrai métier », et enfin les millions de gens qui ont un manuscrit dans un tiroir (un français sur quatre, paraît-il), ou un chevalet dans leur garage et qui occupent tout leur temps libre à barbouiller.

Derrière la réflexion de Christine Angot, je vois une autre question : les artistes sont-ils des gens inadaptés à la vie « normale », ayant échoué à se satisfaire d’une biographie essentiellement dédiée à satisfaire des besoins physiologiques et sociaux ?
Et au fait, est-ce que ça existe réellement, les gens qui n’ont aucune autre ambition ?

Je me souviens d’une nouvelle d’Isaac Asimov, Profession (1957), située dans au 66e siècle. Les gens n’apprennent plus leur métier, celui-ci est directement gravé dans leur cerveau par un ordinateur à leurs dix-huit ans. Ils ne choisissent pas leur profession, elle est déterminée par l’ordinateur aussi. Des olympiades permettent de classer les personnes en fonction de leurs qualités, afin que les plus douées soient sélectionnées pour travailler hors de la Terre.
Le héros, George Platen, n’en est pas là puisqu’il fait partie des rares dont le cerveau ne parvient pas à être éduqué par la machine. On le place alors dans une maison pour faibles d’esprits, où on le laisse pilosopher et réfléchir à loisir. Il s’évade puis revient et découvre que l’endroit est en fait un lieu d’études supérieures où l’on apprend par soi-même (et grâce à des objets aussi étranges que des livres) et où chacun développe sa capacité à penser et à créer. Celui qui se pensait un raté et en souffrait s’avère être tout au contraire quelqu’un qui peut apporter de nouvelles choses au monde, c’est le vilan petit canard qui découvre être un majestueux cygne.

Et si, comme ce George Platen, et pour donner raison à Christine Angot, l’art était un refuge pour certaines personnes qui ne trouvent leur place nulle part ailleurs ? En école d’art, c’est parfois quelque chose que l’on constate de manière assez flagrante, mais je n’ai jamais entendu personne me dire : « je suis ici parce que je n’ai pas réussi à avoir un travail “comme tout le monde” ». Enfin si je dois me montrer complètement honnête, je peux avouer que je connais un cas : moi.

Une publicité pour un groupe évangélique qui semble affirmer que la vie « comme tout le monde » est frustrante et qui vendent un « sens » à l’existence… Ils déposent ces flyers sur un présentoir de mon école d’art, qui n’est pourtant pas le lieu où les rêves les plus couramment exprimés sont d’avoir un job, une maison, une voiture…
Les années passent et personne ne leur a signalé la faute de conjugaison (« contactes »).

Après avoir passé mon CAP photographie option retouche, en 1987, j’étais destiné à devenir retoucheur photo. Non pas retoucheur avec Photoshop, comme à présent, mais avec des crayons, des produits chimiques divers, du gris-film et un pinceau en poil de martre. J’avais brillament réussi la partie théorique de mon CAP, avec 180 points sur 2003, mais je m’étais médiocrement illustré pour la partie pratique, avec 90 points sur 200, ce qui s’est avéré rédhibitoire : j’avais échoué. Et malgré cet échec4, j’ai aussitôt été embauché dans une société de reprographie où je devais photographier des maquettes de livres ou d’affiches. Car à l’époque, la composition des magazines n’était pas informatique, ou très partiellement, les éléments mis en page étaient collés sur un carton manuellement, et il fallait ensuite les photographier afin que la photo soit utilisée pour impressionner un cylindre offset. Le travail était répétitif, il fallait s’enfermer dans le noir, sortir un film, poser la maquette sur le banc de repro, prendre le cliché, développer le film et ensuite le retoucher grossièrement. J’étais très lent. On m’avait notamment fait photographier une revue littéraire grand public intitulée N comme Nouvelles, et je me suis montré incapable de ne pas lire les textes en même temps que je les reprographiais. Je me souviens que c’est comme ça que j’ai découvert Jorge Luis Borges. J’étais terriblement lent, donc. Un jour, à force d’effectuer des gestes répétifis, j’ai allumé la lumière alors qu’une boite de cent films A3 était ouverte : en un clin d’œil j’avais voilé des dizaines des films, coûtant plus que mon salaire à mon employeur. Celui-ci ne m’a pas engueulé, il m’a dit que c’était une chose qui arrivait à chacun une fois dans sa carrière. Dans mon cas, ce fut au troisième jour d’une courtre carrière. On m’a appris le tramage des images, aussi, et quelques petits trucs rendus inutiles par de nouvelles technologies.
Le vendredi, après déjeûner, le patron m’a demandé de venir le voir dans son bureau. Là, il m’a expliqué que j’étais vraiment trop lent, que ce métier n’était pas fait pour moi, que j’avais à son avis plutôt un profil d’artiste. Le mot artiste ne se voulait pas dénigrant, mais il voulait dire que je ne serai sans doute jamais quelqu’un d’efficace pour faire sans réfléchir un boulot qui ne m’intéresse pas. Malgré la frustration que j’ai ressentie en sortant, je dois admettre qu’il avait sans doute raison.
Dans mon cas, Christine Angot a donc presque raison. Presque, car trente ans plus tard, quoiqu’en pensent ceux qui me désignent de cette manière, et ils sont assez nombreux, je ne suis pas exactement un artiste, je n’ai pas d’œuvre, je ne vis pas de mes créations, ou très peu : j’étais bien trop fainéant5 pour être réellement artiste, car ça, j’en connais suffisamment pour le dire, c’est un travail à plein temps.

  1. Les réactions à la formule de Christine Angot (« être artiste c’est toujours un plan B ») ont été assez violentes, alors qu’elle a justement l’intérêt de ce que font (avec des méthodes et des buts souvent différents) les artistes ou les chercheurs, à savoir proposer une vision contre-intuitive des choses.
    Je dois dire que l’irritation que provoque toujours Christine Angot m’étonne. J’ai peur que le fonctionnement de On n’est pas couché soit terriblement malsain, ne serait-ce que pour l’heure indue à laquelle il libère les téléspectateurs, mais aussi pour la manière dont sont distribués les rôles sur le plateau, qui semble avant tout destinée à laisser croire que le présentateur est sympathique et bienveillant. []
  2. Notons au passage que Plan B est le titre de l’album de Grand Corps Malade, qui est venu au slam après qu’un accident ruine sa carrière sportive. Cette réflexion et le mot « plan B » sont donc d’abord une référence au parcours de l’invité. []
  3. Il y a quelques jours un de mes étudiants actuels m’a amené son grand-père, monsieur Cany, que j’ai eu comme professeur de technologie de la photographie. Je pense que j’étais l’étudiant qui s’intéressait le plus à son cours, alors il conserve un bon souvenir de moi. []
  4. J’ai eu mes deux premiers diplômes en même temps, bien plus tard : un Deug et une Licence. []
  5. C’est d’être un fainéant qui m’a naturellement amené à la programmation informatique : j’aime l’idée de créer la machine qui va ensuite produire des images, qui va travailler à ma place. Bien entendu, la quantité de travail à fournir pour concevoir l’automate est souvent disproportionnée par rapport au résultat, mais j’aime cette illusion que la machine travaille pour moi… []

éduquons la jeunesse !

Le gouvernement propose un nouveau plan pour éduquer les jeunes français à la citoyenneté. Le principe sera de rendre l’action publique bienveillante envers tous, lisible, rationnelle, respectueuse de l’intelligence de ceux dont la vie est affectée par les décisions politiques. Pédagogique mais non condescendante, ralliant les citoyens aux projets par le dialogue et non en excitant les passions, les peurs et les antagonismes de classe, d’âge, de genre, d’origine ou de religion autour de thèmes secondaires et de notions affectives. Il s’agira aussi pour les élus de se montrer constructifs envers leurs collègues — amis ou adversaires —, d’être honnêtes intellectuellement, de privilégier l’intérêt général à celui de leur parti ou de leur personne et de faire preuve de probité à tous les instants de leur mission1. L’exemplarité ne consistera plus pour les élus à se serrer les coudes pour défendre ceux d’entre eux qui auront fauté, ni traiter comme des galeux ceux d’entre leurs pairs — fautifs ou non — qui se seront avérés médiatiquement indéfendables. Il suffira juste à ne plus avoir rien à se reprocher. C’est aussi bête que ça. Enfin, tous les services de l’État se montreront eux aussi bienveillants, soucieux d’améliorer la situation de chacun, s’interdisant toute tracasserie arbitraire, toute violence qui ne servirait pas directement à contrer une autre violence, toute situation injuste ou humiliante, toute instrumentalisation politique malhonnête. Une fois tous ces principes respectés, il est évident que les jeunes qui aujourd’hui ne comprennent pas bien la citoyenneté, qui croient que l’État est leur ennemi, qui ignorent que leur pays leur appartient autant qu’il appartient à ses représentants élus, réaliseront bien la fonction de chaque institution et y participeront d’eux-mêmes. Donner l’exemple, plutôt que d’imposer une énième variante d’un catéchisme républicain dominateur qui vide les mots de leur sens et ne semble toujours pas avoir admis l’idée, deux cent vingt-neuf ans après la Révolution française, qu’un citoyen n’est pas un sujet. Mais non, hé, je rigole, n’ayez pas peur, rien de nouveau sous le Soleil, business as usual, on va continuer à considérer les jeunes comme des sauvageons à dresser et continuer à leur reprocher les maux de la société qu’ils sont les premiers à subir. Vous inquiétez pas !
  1. On n’imaginera plus, par exemple, un ministre rester en exercice en ayant admis s’être rendu coupable de trafic d’influences en échange d’un rapport sexuel, s’en tirer en expliquant avec fierté et arrogance qu’il n’a rien à se reprocher puisque le délit est prescrit. []

La honte de l’hôte

Cette année, comme chaque année depuis sept ans, j’invite des créateurs1, majoritairement des auteurs de bande dessinée, à rencontrer mes étudiants à l’Université Paris 8. C’est toujours l’occasion de moments plaisants avec des artistes que j’apprécie (des gens de talent, parfois d’un niveau de notoriété considérable) et qui ont l’occasion de rencontrer des gens qui envisagent pour eux-mêmes des carrières de ce genre. Les étudiants sont astreints à assister à des cycles de conférences, car ce sont des rencontres avec des professionnels, et l’université doit montrer qu’elle se soucie de professionnalisation, conformément au blabla démagogique ministériel à ce sujet, mais au fond, pourquoi pas, rien de mieux pour comprendre les métiers que de côtoyer ceux qui les exercent. Alors pour ça, il y a un budget. Lorsque j’ai reçu mes premiers invités, ils étaient payés sur la base de six heures TD, soit quelque chose comme 240 euros bruts2. La somme était très correcte il me semble, et sans doute vraiment bienvenue pour certains artistes qui tirent le diable par la queue, mais assortie d’une première contrainte, qui était que les intervenants devaient être parisiens, ou en tout cas, que leur transport ne serait pas défrayé car, m’avait-on dit, « il y a suffisamment de gens intéressants à Paris ». Et c’est presque vrai : il y a beaucoup de gens intéressants à Paris. Mais tous les gens intéressants ne sont pas à Paris. J’ai réussi à inviter quelques non-parisiens, en profitant de leur passage lors d’un festival, par exemple.

Suite à la fermeture de l’université pour cause de panne de chauffage, la première conférence de ce semestre (Boulet) s’est tenue dans une galerie parisienne. Les étudiants prévenus à temps du changement de lieu n’ont pas été très nombreux mais je pense qu’ils ont passé un moment privilégié et plaisant. Pour l’invité, en revanche, le parcours du combattant commence (photo : Ronan Lancelot)

Pendant longtemps, c’était à moi de remplir les dossiers. On me fournissait des fiches sur papier fort et je demandais un peu piteusement à mes invités de me donner leur adresse, leur numéro de sécurité sociale, leur véritable nom pour ceux qui ont un pseudonyme, et quelques autres détails parfois fort indiscrets. Et ça se passait toujours mal, mais pas tout de suite : j’envoyais les dossiers, ils vivaient leur vie, et puis trois mois plus tard j’apprenais par mes invités qu’il y avait un souci, qu’on leur demandait subitement un nouveau document, une information oubliée, ou pire, qu’on ne leur demandait rien et que le dossier était juste perdu dans des limbes administratives de la plus grande opacité, et personne ne pouvait me renseigner sur ce qu’ils devenaient. Certains invités m’ont mis en copie de mails légitimement énervés, j’ai toujours essayé de suivre les affaires mais ce n’était pas si facile, car je n’avais ni information ni pouvoir. Récemment, mon université a décidé de rationaliser la procédure en mettant en place un système de formulaire en ligne à remplir par les intervenants eux-mêmes : je n’avais plus rien à faire, sinon donner les noms et les adresses e-mail desdits intervenants, la suite était dite « automatisée », c’est à dire à la charge des intervenants eux-mêmes3, ce qui me soulageait plutôt. Dès le début de la mise en place de ce système, des invités m’ont signalé que des éléments du formulaire bloquaient : on leur demande un diplôme qu’ils n’ont pas forcément, et on leur demande d’en produire une copie. On m’a parlé aussi de la requête d’un document établissant une « domiciliation bancaire », distinct de leur relevé d’identité bancaire… Et puis cette année, un invité qui intervient dans quelques semaines me dit qu’il a presque fini de remplir son dossier mais ajoute : « j’attend mon retour du casier judiciaire ». J’ai d’abord cru à une blague destinée à exagérer le nombre des pièces à fournir. mais le gars semblait sérieux. Je me suis demandé s’il n’avait pas commis quelque erreur, coché une case sans rapport avec sa situation, mais lorsqu’une autre invitée m’a interrogé sur le fameux formulaire, je lui ai demandé si on avait exigé qu’elle fournisse un extrait de casier judiciaire, et elle m’a répondu positivement : « Oui !! ». Consterné, mon premier réflexe a été de rendre publique cette requête scandaleuse4 par un tweet incrédule : C’était une bonne idée, cela m’a permis de bénéficier du retour d’expérience de nombreuses personnes liées à une université ou une autre5, qui ont parfois dû renoncer à des revenus par appréhension du chemin de croix administratif qu’on leur avait imposé. À vrai dire, tout le monde a ce genre d’expérience, dont le niveau zéro, connu de tous les chargés de cours, est le fait de devoir faire acte de candidature pour savoir si on a le droit d’assurer une intervention ou un cours… des mois après l’avoir fait. Il y a quelques années, j’ai renoncé à me faire payer par l’université de Tours, où j’avais assuré un semestre de cours (frais de train remboursés, heureusement — ça ne doit pas émaner du même service) et noté les étudiants, car on n’arrêtait pas de me demander de nouveaux documents, et lorsque, des mois après que j’aie cru être en règle on m’a demandé une autorisation de cumul que j’avais déjà fournie, j’ai écrit :
Je ne suis pas certain d’avoir envie d’aller une fois de plus faire remplir des papiers à mon directeur (qui le ferait volontiers, cependant). Donc laissez tomber mon dossier.
Le mec m’a juste répondu : « d’accord ! ». Et je n’ai plus entendu parler de l’administration de l’université de Tours, dossier clôt, mille deux cent euros qui n’auront pas à être versés. Je suis toujours surpris que des gens eux-mêmes salariés ne semblent pas ressentir de honte à l’idée de participer à l’escroquerie pure et simple de personnes (ce n’est pas mon cas hein, je ne cherche pas à me faire plaindre) précaires. Mon expérience des grandes administrations comme celle de l’université est que les agents qui ne sont pas en première ligne, ceux qui ne rencontrent pas les enseignants ni les étudiants mais gèrent leurs dossiers, peuvent se montrer d’une légèreté étonnante sur les questions de confort matériel des employés précaires. Je ne sais pas exactement comment ça se passe, s’il suffit d’une personne incompétente ou de mauvaise volonté6 pour gripper toute la machine, s’il y a des reproches à faire aux personnes elles-mêmes où si c’est juste la mécanique administrative qui aboutit forcément à ces situations. C’est tellement courant dans les grandes administrations (publiques ou privées) que j’aurais tendance à penser que le problème vient bel et bien de la machine et non de ses agents. J’imagine qu’à partir d’une certaine échelle, ce genre de situation est une fatalité — dans les écoles d’art, qui ont un format plus familial, cela se passe bien différemment, on sait à qui s’adresser et le personnel administratif connaît les étudiants et les enseignants, ceux-ci ne sont pas des abstractions que l’on peut traiter comme des nombres. Les enseignants qui m’avaient invité à Tours étaient, de leur côté, plutôt contrits et embarrassés, mais ce n’est pas eux qui ont la main, et je le sais bien puisqu’à Paris 8 je suis dans leur exacte situation : j’invite des gens mais je n’ai aucun pouvoir ni même aucun regard sur la manière dont ceux-ci seront traités. Quand on m’a à nouveau invité à intervenir à Tours auprès des étudiants de la promotion suivante, mes dents ont un peu grincé : et puis quoi encore ? Bien sûr, je suis moi-même salarié ailleurs, j’ai les moyens de m’asseoir sur un salaire ponctuel supplémentaire, mais rien ne dit que les gens pour qui la vie est plus difficile soient traités de manière plus correcte. Je discutais sur les réseaux sociaux de cette question de dossiers à remplir lorsque plusieurs invités des années passées (ici une artiste, un auteur de bandes dessinées et un réalisateur de films d’animation) m’ont avoué avoir lâché l’affaire :   Et combien d’autres ? Sans vouloir me faire plaindre, ce n’est pas la question, ces révélations provoquent chez moi un puissant sentiment de honte et l’envie de mettre le feu à l’université qui m’emploie. Mais passées ces humeurs improductives, j’aimerais comprendre : est-ce que tout ça est voulu ? Est-ce qu’il existe des directives, un projet conscient visant à décourager les intervenants de se faire rémunérer ?7 Est-ce que ces obstacles sont une méthode darwinienne pour s’assurer que seuls ceux qui sont vraiment aux abois iront jusqu’au bout pour se faire payer ? Est-ce que cela émane de la direction ? Est-ce que c’est la conséquence de décrets ministériels ? Est-ce que c’est juste la pente naturelle de chaque administration, suivant la théorie de la « cage d’acier », décrite par Max Weber, qui pousse les administrations à se « rationaliser » de manière toujours plus absurde, devenant des systèmes bureaucratiques qui, à force de calcul et de contrôle se révèlent juste oppressifs et paralysants ? Est-ce que c’est un cas d’application cynique des règles managériales éprouvées qui édictent que lorsque l’on veut baisser le coût de l’emploi ou pousser les employés à prendre la porte, il faut maltraiter ces derniers, élever le niveau de ce que l’on exige d’eux et les placer en situation permanente d’échec et de stress ? On peut parler aussi de l’évaluationnite qui a cours dans l’enseignement supérieur et qui impose aux établissements et à leurs agents de consacrer plus de temps à rendre compte de ce qu’ils font qu’à remplir effectivement leurs missions. Je dis l’enseignement supérieur, mais le cas des professeurs des écoles en primaire est sans doute encore pire de ce point de vue.

témoignage d’une invitée de ce semestre, sur Twitter, qui tente de remplir le dossier.

Une fois de plus, je constate que le « numérique » (ici un formulaire en ligne) se révèle un outil de choix pour empêcher la résolution de problèmes et laisser chacun dans une certaine solitude face aux dits problèmes : une personne de chair et d’os, à qui l’on s’adresse en face, n’aurait pas le cran de se montrer aussi maltraitante, aussi peu arrangeante, aussi catégoriquement impolie et aussi peu soucieuse d’aider que le peut un automate — qu’il s’agisse d’un portillon automatique du métro, d’une borne d’achat de billets ou du programme qui gère la validation d’un formulaire en ligne. Et bien sûr d’une administration, car une administration est bel et bien une machine. Comme je le disais pas plus tard qu’hier lors d’une conférence sur l’Intelligence artificielle, il ne faut pas craindre la méchanceté d’hypothétiques machines conscientes, celles-ci n’existent pas encore, mais bien les mauvaises intentions de ceux qui conçoivent des machines et se cachent derrière celles-ci pour agir nocivement. En attendant, qu’est-ce que je dois faire ? Est-ce que je dois renoncer à mon cycle de conférences ? N’inviter que des auteurs dont les ventes sont si élevées qu’ils n’auraient pas l’idée de demander à être payés pour deux heures de leur temps ? Cesser de dire aux gens que j’invite qu’il s’agit d’un emploi rémunéré ? Enquêter pour comprendre d’où viennent ces dysfonctionnements ? Essayer de négocier je ne sais quoi avec je ne sais qui (les problèmes administratifs sont comme des savonnettes qu’on n’arrive jamais à saisir) ? Tout cela m’afflige, et je dis une nouvelle fois à mes invités que je me sens honteux d’avoir l’impression de les attirer dans une sorte de traquenard.
  1. En sept ans j’ai invité Cizo, Isabelle Boinot, Agnès Maupré, Papier gâché, Loo Hui Phang, Nine Antico, Thomas Cadène, Singeon, Marion Montaigne, Benjamin Renner, Xavier Guilbert, Aude Picault, Lisa Mandel, David Vandermeulen, Gabriel Delmas, Laurent Maffre, Ina Mihalache, Pochep, Charles Berberian, Geneviève Gauckler, Daniel Goossens, Paul Leluc, Nathalie Van Campenhoudt, Julien Neel, Delphine Maury, Étienne Lécroart, Clémentine Mélois, Thomas Mathieu, Jean-Yves Duhoo, Julie Maroh, Isabelle Bauthian, Boulet, Dorothée de Monfreid, Gilles Rochier, Kek, Colonel Moutarde et Pauline Mermet. []
  2. J’ai cru comprendre que certains se sont vus proposer la moitié seulement, mais j’ignore avec quelle justification. []
  3. C’est comme les automates dans les gares ou les applications qui remplacent les guichetiers : ils servent à déporter la charge de travail et la compétence de l’employé (dont on se débarrasse) sur l’usager. []
  4. Signalons au passage qu’à moi, en vingt-cinq ans d’emploi public en tant qu’enseignant dans le supérieur, on ne m’a jamais demandé un tel document. On ne m’a jamais demandé non plus de prouver que j’avais perdu vingt mois de ma vie à effectuer mon service national. Et au fait, que se passe-t-il pour un sociologue ou un anthropologue qui désireraient faire intervenir quelqu’un qui sort de prison ? Et même si la France n’est pas encore tout à fait la Turquie d’Erdoğan, il y a bien chez nous (ce sont la commission des droits de l’homme de l’UE ou des ONG liées aux libertés publiques qui le signalent) des activistes ou des journalistes tracassés judiciairement à des fins politiques : eux non plus on n’a pas le droit de les rémunérer pour intervenir à l’université ? Ne parlons pas, puisqu’il a toujours été hypocrite, du discours qui entoure la réinsertion des anciens détenus !  []
  5. Personne hors de Paris 8 n’a témoigné avoir eu droit à cette demande d’un extrait de casier judiciaire, il semble que ça soit une initiative locale. []
  6. Alors que j’avais toutes les peines à compléter mon propre dossier administratif de contractuel, une employée de mon université m’avait expliqué à demi-mot que ses lenteurs et ses erreurs étaient une forme de résistance passive car elle était opposée au fait que j’aie cet emploi (maître de conférences associé), non parce qu’elle avait quelque chose contre moi mais parce qu’elle était opposée aux emplois non-titulaires : pour une raison théorique, politique, elle aurait préféré que je ne touche pas de salaire et usait de tout son pouvoir pour ralentir mon dossier, mon paiement, etc. Un jour on m’a appris qu’elle est morte d’un cancer, ça ne m’a pas étonné car son bureau sentait fort le tabac et je soupçonne qu’elle y fumait. Je ne me souviens pas l’avoir abondamment pleurée lorsque j’ai appris sa mort quoiqu’elle m’ait toujours fait un peu pitié. Je n’ai pas non plus prié pour qu’elle rôtisse éternellement dans un enfer de paperasse absurde et de formulaires impossibles mais si on m’apprend que c’est l’endroit où on aura jugé bon de la transférer, je ne trouverai pas ça illogique. Oui je suis un peu méchant, mais je lui dois plus d’un cheveu blanc. []
  7. Le fonctionnement de l’université repose énormément sur le recours aux vacataires et autres contractuels qui assurent des cours pour bien moins cher que les titulaires — lesquels ne sont pourtant pas payés des fortunes. « L’autonomie » installée par Pécresse et Sarkozy a considérablement appauvri les universités : le nombre d’étudiants ne baisse pas, mais les revenus alloués par l’État sont forfaitaires et notoirement trop mal calculés pour que tout fonctionne, d’autant que certains frais nouveaux (surveillance contre le terrorisme notamment), augmentent. Et bien sûr cela se double d’un système d’évaluation qui fait croître la charge administrative qui pèse sur les enseignants ou force à recruter des personnels dédiés, avec injonction à préférer communiquer efficacement sur son enseignement et sa recherche plutôt qu’à enseigner et à chercher.  []

Théologie ultra-discount

J’apprends qu’un dénommé Jean Robin, calviniste et auteur d’un livre sur l’irréfutabilité de Dieu, lance un défi aux athées en proposant pas moins de cinquante preuves imparables de l’existence de Dieu. Selon lui, ces cinquante questions plongent les athées dans un embarras profond car aucune ne trouvera de réponse autre que « grâce à Dieu ». Pour ceux que le propos troubleraient effectivement, s’il en existe, je me permets de faire quelques observations : La Bible
  1. La Bible est le livre traduit dans le plus de langues du monde Il paraît, oui. Le Pinocchio de Carlo Collodi le suit de près (avant le Petit Prince de Saint-Exupéry). Est-ce que ça veut dire que Pinocchio dit la vérité ? Est-ce que la vérité s’indexe sur le nombre de traductions ? La Bible est un par ailleurs un livre beaucoup offert : les Gédéons, par exemple, diffusent massivement la Bible en en laissant gratuitement des exemplaires dans les hôtels. 
  2. La Bible est le livre le plus imprimé de l’histoire de l’humanité Sans doute1, d’autant que c’est le premier livre imprimé par Gutenberg et qu’il y 2,5 milliards de chrétiens dans le monde.  C’est une preuve de succès, mais pas une preuve de vérité. Les livres de Dan Brown (Da Vinci Code) ont de meilleur tirages que les livres scientifiques sur l’histoire biblique, ça nous renseigne sur les lecteurs plus que sur la vérité contenue dans les œuvres.
  3. Il n’existe aucun autre manuscrit de l’Antiquité que ceux de la Bible qui soient aussi précis et concordants L’histoire de la constitution du corpus biblique contredit une telle opinion, mais de toute façon la cohérence n’est pas une preuve. Le Seigneur des anneaux est un ouvrage très cohérent.
  4. Les Prédictions Messianiques de la Bible Un messie a été annoncé pendant des siècles, et un gars a dit qu’il était le messie, c’est ça ? En fait c’est mieux que ça, des tas de gens ont dit qu’ils étaient le messie. La prophétie qui affirme que le seigneur (sens du mot messie) régnera sur le monde pendant mille ans reste à accomplir.
Jésus
  1. Jésus est l’être humain le plus connu et le plus influent au monde. Sur la durée, c’est possible, mais difficile à estimer. Pour ce qui est de l’influence, Mahomet, Confucius ou Bouddha sont de bons candidats. Des scientifiques comme Newton, Darwin ou Einstein aussi. Pour la popularité, des musicien tels que Michael Jackson ou Elvis Presley ne manquent pas d’admirateurs. Le fait d’être influent n’est pas une preuve de dvinité.
  2. Jésus est différent de tous les autres hommes Oui. Il est comme tout le monde, quoi.
  3. Jésus est ressuscité On a perdu sa dépouille et des gens ont affirmé ensuite l’avoir revu en vie, mais sous d’autres traits. Un type s’est présenté à sa disciple Marie-Madeleine en affirmant être Jésus, mais elle l’a d’abord pris pour le jardinier2 avant d’accepter cette identité miraculeuse : il fallait vraiment qu’elle ait envie d’y croire pour le voir ! 
Science
  1. La probabilité pour que l’Univers existe est nulle La probabilité de l’existence de l’Univers est de 1. 
  2. La probabilité pour la vie existe sur Terre est nulle La probabilité de l’existence de la vie sur Terre est de 1. Quant à savoir si c’est un événement unique ou au contraire très répandu dans l’Univers, on ne dispose pas encore de moyen pour en juger, on sait juste qu’il y a 100 à 400 milliards d’étoiles comparables à notre soleil dans notre galaxie, la Voie lactée, qui n’est qu’une petite galaxie parmi des centaines de milliards. Les distances rendent l’observation de planètes extérieurs à notre système solaire difficile, et l’observation de leur éventuelle vie, pour l’instant impossible.
  3. Seul Dieu explique le passage de l’inerte à la vie, de l’absence d’intelligence à l’intelligence, de rien à quelque chose. Quand sommes-nous passés de « rien » à « quelque chose » ? S’il n’y avait rien, nous ne serions pas là pour en parler, c’est l’unique certitude. On ne connaît pas bien ce qui a permis l’émergence de la vie, mais ça ne signifie pas qu’on doive accepter la première explication farfelue qui nous est proposée. Quant à l’intelligence, c’est une des stratégie du vivant pour perdurer. On l’étudie de mieux en mieux. Je ne crois pas que les textes religieux en parlent beaucoup (ni, oserais-je, la favorisent).
  4. La cote est le seul os humain qui se reconstitue quand on l’enlève Tous les os se consolident, mais à moins que j’aie manqué une information, aucun ne repousse comme repousserait une plante qu’on a coupée. Les côtes ont comme particularité d’être tenues par des muscles, les muscles intercostaux, qui maintiennent les os fracturés pendant qu’ils se ressoudent, c’est pourquoi il n’y a rien de spécial à faire, pas d’attelle ou de plâtre à utiliser pour empêcher l’os de bouger. Mais quand bien même l’os se reconstituerait, en quoi cela constituerait-il une preuve de quoi que ce soit ?
  5. L’idée du Big Bang est dans la Bible Notre vision du Big Bang, jusqu’à son nom, est inspirée par le Fiat lux biblique. Les cosmologues, à commencer par le chanoine catholique Lemaître qui a émis cette hypothèse (mais pas inventé le nom) tentent d’expliquer qu’il est erroné de présenter la chose comme une explosion, le big bang est le passage d’un état concentré et chaud de l’univers à son état actuel, en expansion.
  6. La Bible et la suspension libre de la Terre dans l’Espace Je ne comprends pas bien, mais la Terre n’est pas exactement suspendue, j’ai l’impression que vous vous étonnez qu’elle ne tombe pas sur elle-même, ce qui me laisse supposer que votre compréhension de la mécanique céleste est plutôt inférieure à celle de la moyenne.
  7. La Bible et la science de l’Océanographie Hein ?
  8. La Bible Parle d’un ancêtre commun En fait, de deux. La paléontologie quant à elle indique qu’il y a plusieurs branches aux hominidés, dont certaines ont évolué en parallèle et se sont parfois retrouvées (c’est ainsi que certains d’entre nous ont des gènes néandertaliens mais pas tous). Mais surtout il n’y a pas un Adam et une Ève dont toute l’espèce découlerait, d’autant que les hominidés sont eux-mêmes le fruit de l’évolution d’autres espèces de primates.
  9. Le christianisme a donné la science moderne Il l’a aussi pas mal combattue, contre la tradition hellénique, qui doit sa redécouverte à des esprits éclairés du monde musulman, notamment. Dans chaque champ religieux majeur on trouve des mouvement anti-scientifiques et pro-scientifiques, mais chaque fois que la science a contredit la religion et que la religion a disposé d’un pouvoir sans partage, la confrontation a été violente.
  10. Plusieurs des meilleures universités au monde ont été fondées par des protestants Les fondements de la tradition universitaire sont divers : académies grecques, empire romain d’orient, âge d’or islamique, moyen-âge européen postérieur aux croisades… Et l’on pourrait aussi parler des universités indiennes, chinoises, japonaises, qui sont extrêmement anciennes. Le Protestantisme est plutôt récent à l’aune de cette histoire. Les universités les plus prestigieuses du monde aujourd’hui se trouvent dans des pays anglo-saxons, qui s’avèrent effectivement être liés à la tradition protestante. Mais quand les universités asiatiques les dépasseront en prestige, en déduira-t-on que les religions asiatiques possèdent la vérité ?
  11. Le protestantisme a permis le développement du capitalisme comme nulle autre religion Le Protestantisme a indirectement aidé l’athéisme à se diffuser, aussi, en affirmant que chacun devait pouvoir lire la Bible, ce qui a favorisé chez certains l’esprit critique. Quant au capitalisme, le mot a plusieurs acceptions mais le fait semble pouvoir s’accommoder de bien des traditions religieuses. Le sociologue Max Weber reliait capitalisme et protestantisme analyse qui ne fait pas tout à fait l’unanimité, mais même en suivant ses observations, prouver que le capitalisme (dont la valeur humaniste reste à prouver) s’accommode mieux du protestantisme et du confucianisme (ça a été dit aussi) que du catholicisme ou de l’Islam ne prouve pas particulièrement l’existence de Dieu !  

Les publications de l’auteur. La maison d’édition, qui lui appartient, a comme nom Tatamis (Je cite : « un mot universel, identique dans toutes les langues, et qui symbolise notamment la lutte dans le respect des règles » – le mot n’est en fait pas universel mais très japonais, enfin passons) et publie des livres dont les titres me semblent aller dans le sens d’une certaine extrême-droite complotiste identitaire en roue libre : La France n’est plus la France, Pour un monde sans islam, La face voilée du rap, La psychologie de Mahomet et des musulmans, AZF, accident ou attentat ?, Ces grands esprits contre l’islam, Le livre noir de la gauche, Le livre noir de l’écologie, Le libre noir des francs-maçons, Le livre noir des services publics, Pourquoi je vais quitter la France

Israël & le peuple juif
  1. Israël a été créé comme expliqué dans la Bible Non, du tout. L’archéologie biblique3 prouve que l’histoire est bien plus complexe que ne le dit le livre et que comme toute nation, Israël a été créée et son passé réinterprété en conséquence. On doute en tout cas de l’Exode de Moïse et du massacre des cananéens qui est réputé avoir permis aux hébreux de recevoir leur terre en héritage : tout ça semble s’être fait bien plus pacifiquement.
  2. Israël est leader mondial des entreprises de High-tech par nombre d’habitant C’est définitivement la preuve que… Israël est leader mondial des entreprises de High-tech par nombre d’habitant. C’est tout. La Bible ne parle pas vraiment des entreprises de High-tech.
  3. Israël est le leader mondial dans la lutte contre la désertification Cela faisait partie de la communication de ce pays dans ses jeunes années, en tout cas, avec le souci de démontrer que les habitants de la Palestine n’avaient pas très bien entretenu le pays.
  4. Israël est le pays qui compte le plus de scientifiques et de techniciens au sein de sa population active C’est possible mais ça ne prouve pas spécialement l’existence de Dieu.
  5. Israël compte le nombre de diplômés par habitant le plus élevé au monde Non, c’est le Canada. Mais Israël vient juste ensuite, effectivement.
  6. Israël compte le nombre le plus élevé au monde de publication scientifiques par habitant L’Autriche, qui a un nombre d’habitants comparables, produit bien plus de publications scientifiques. Mais peu importe : qu’est-ce que cela prouverait ?
  7. Israël comporte la plus forte concentration de médecins Il semble que le record soit là aussi détenu par l’Autriche, avec 5 médecins pour 1000 habitants, contre 3,4 médecins pour 1000 habitants en Israël… ou en France. Mais ces taux ne prouvent pas l’existence de Dieu, juste la prospérité des pays et le souci que les habitants ont d’y vivre en bonne santé.
  8. Israël possède le plus de musées au monde par habitant Une telle statistique nous renseigne surtout sur le nombre de musées dans le pays, pas sur l’existence de DIeu. En cherchant sur le sujet, je remarque que l’Islande et la Finlande revendiquent un nombre extravagant de musées par habitant, mais il faut définir ce qu’on entend par « musée », car entre la préservation d’une demeure historique dans un village et un musée du format du Smithsonnian, du Louvre ou du British Museum, il y a un écart important.
  9. Le peuple juif existe et perdure depuis plus de 4000 ans Les archéologues parlent plutôt de 3000 ans, ce qui est énorme. De nombreux autres peuples de la même région sont très anciens, comme les persans et les égyptiens. Certains peuples antiques ont changé de nom mais conservent des traits culturels et linguistiques très anciens, c’est le cas des arméniens, des géorgiens, des turcs,… Les civilisations chinoises ou indiennes les plus anciennes que l’on connaisse ont des âges comparables. La plus vieille religion monothéiste encore en activité n’est pas le judaïsme, mais le Zoroastrisme.
  10. Les juifs ashkénazes ont le QI moyen le plus élevé Il paraît, effectivement. Les hongkongais et les singapouriens atteignent des scores comparables. Selon certaines études, en tout cas, les athées ont (en moyenne) un QI nettement plus élevé que les croyants (jusqu’à six points d’écart moyen).
  11. Les juifs ont remporté le plus de prix Nobel par habitant « Juif » n’est pas un pays, le mot « habitant » n’est donc pas approprié4.
  12. La protection des juifs par les protestants Martin Luther considérait revenir à un christianisme plus authentique que celui des Catholiques et se sentait pour cette raison proche des juifs : Jésus était juif, après tout. Mais déplorant que les juifs ne se convertissent pas au christianisme, Luther a peu à peu fait preuve d’un antisémitisme virulent, qui s’exprime notamment dans son pamphlet Des juifs et de leurs mensonges, où le père de la Réforme propose brûler les synagogue, de raser les maisons des juifs, d’interdire la diffusion du Talmud, d’interdire aux rabbins d’exercer, interdire aux juifs de circuler librement, et de confisquer leurs biens ! Cette vision des choses n’est heureusement pas partagée par tous les protestants5. Mais il est vrai aussi que le Ku Klux Klan se réclame des écrits de Luther pour manifester un violent antisémitisme.
La Scandinavie
  1. La Scandinavie est le phare du monde Si vous voulez. Comme dans les phares, on s’y ennuie parfois beaucoup. Le taux de suicide est élevé et il y a un nombre considérable de groupes de death metal.
  2. Le Danemark est le pays où on est le plus heureux au monde C’est désormais la Norvège. Apparemment, les pays prospères où les gens ont des niveaux de vie plutôt égaux sont ceux où on est le plus heureux. C’est fou, cette coïncidence !
  3. La Scandinavie est la région la plus prospère au monde Eh oui, voilà.
  4. La Finlande est le pays où la liberté de la presse est la plus importante au monde Ce n’est pas impossible, mais c’est difficile à relier à la question de l’existence de Dieu.
  5. Les pays scandinaves sont 1er au classement des pays les plus libres Ce n’est pas impossible mais ça n’est pas une preuve de l’existence de Dieu.
  6. La Norvège est 2ème au monde en PIB par habitant En quoi est-ce que le PIB par habitant de la Norvège nous renseigne sur l’existence de Dieu ? C’était le pays le plus pauvre d’Europe (avec le Portugal) avant que l’on ne découvre du pétrole en mer du Nord. La Norvège et le Portugal sont désormais moins religieux, mais plus prospères.
  7. La Finlande a longtemps été 1ère mondiale au classement PISA (éducation) C’est la preuve qu’il a longtemps existé une bonne politique éducative en Finlande. Rien de divin là-dedans a priori. Le fait que le protestantisme, religion dominante en Finlande, entretienne un rapport fort à l’éducation, n’est pas une donnée absurde à prendre en compte, mais il n’y a là aucun mystère, juste une vertu culturelle.
  8. La Norvège est le 1er pays au monde en terme d’indice de développement humain (IDH) Eh oui.
  9. La Suède est le pays au monde avec le plus faible écart de revenus Et le pays le plus athée du monde puisque 85% de ses habitants se déclarent incroyants.
  10. Les pays scandinaves premiers mondiaux en termes d’égalité homme-femme C’est indéniable. Le dieu dépeint pas les principales religions monothéistes n’est, notoirement, pas très porté sur l’égalité hommes-femmes.
  11. Les pays scandinaves sont les moins corrompus au monde Effectivement, et c’est tout à leur honneur. L’éthique protestante y est peut-être liée, mais pas la foi, puisque les habitants des pays protestants sont nombreux à être athées. Inversement, les pays les plus corrompus du monde font aussi partie de ceux où l’athéisme n’existe pas (officiellement en tout cas, car puni) : Somalie, Afghanistan, Soudan, Nigeria,…
  12. La Suède est le premier pays au monde à avoir donné le droit de vote aux femmes Et le premier à le leur avoir repris, puis redonné. Ensuite il y a eu la Corse et la Nouvelle Zélande, qui est le premier pays à avoir maintenu ce droit de vote sans discontinuer. Difficile de voir ce que cela nous apprend sur Dieu.
  13. Le Danemark est avec la Corée du Sud le pays le plus connecté au monde Avec 100% des islandais connectés, je crois que c’est l’Islande, mais peu importe, ça ne prouve pas l’existence de Dieu, juste d’une bonne infrastructure des télécommunications et d’un accès favorisé politiquement et vivement souhaité par les populations.
  14. Les pays scandinaves sont les pays les plus démocratiques San Marin ou la Suisse sont de bon candidats aussi.
  15. Les pays scandinaves dépensent le moins en médicaments parmi les pays de l’OCDE D’accord…, mais… et donc ?
  16. Les pays scandinaves ont la mortalité infantile parmi les plus faibles du monde Mais supérieur à Monaco, au Japon ou à Singapour. Difficile d’y voir un lien avec Dieu.
  17. Les pays les plus écologiques sont les pays scandinaves Vu de loin.
  18. La Suède (qui comprenait alors la Finlande) fut le premier pays à abolir l’esclavage En fait c’est le Danemark, qui comprenait alors la Norvège. Mais c’est très discutable, tout dépend de quel esclavagisme on parle (le roi Solon, en Grèce antique, a aussi aboli l’esclavage). Et surtout, ça ne prouve rien sur Dieu en particulier. À partir de Moïse, la Bible limite la durée de l’esclavage des hébreux (six ans) mais laisse la perpétuité aux autres et n’abolit pas cette pratique. On ne peut donc pas particulièrement relier la religion et l’abolition de l’esclavagisme.
  19. Plus fort taux de syndicalisation au monde C’est la preuve qu’on est très syndiqué en Scandinavie. La Bible ne recommande pas particulièrement le syndicalisme.
  20. L’Islande est le pays où l’on publie le plus de livres par habitant C’est la preuve que les journées d’hiver y sont longues et que la lecture et l’écriture y sont une occupation bien installée et depuis le Moyen-âge, et que le fait que les locuteurs de l’islandais soient tous islandais force à publier des éditions locales.
Ignorant de l’histoire, de la sociologie, de la géopolitique et même de la théologie, je ne sais pas si ce Jean Robin fait une très bonne publicité au calvinisme dont il se réclame ! Je me demande s’il croit vraiment ce qu’il raconte.
  1. Mais de nos jours, la publication la plus diffusée est le catalogue de la marque Ikéa []
  2. évangile de Jean : Cependant Marie se tenait dehors près du sépulcre, et pleurait. Comme elle pleurait, elle se baissa pour regarder dans le sépulcre ; et elle vit deux anges vêtus de blanc, assis à la place où avait été couché le corps de Jésus, l’un à la tête, l’autre aux pieds. Ils lui dirent : Femme, pourquoi pleures-tu ? Elle leur répondit : Parce qu’ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais où ils l’ont mis. En disant cela, elle se retourna, et elle vit Jésus debout ; mais elle ne savait pas que c’était Jésus. Jésus lui dit : Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? Elle, pensant que c’était le jardinier, lui dit : Seigneur, si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as mis, et je le prendrai. []
  3. Lire La Bible dévoilée, par Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, éd. Bayard 2002., existe aussi en poche (Folio). Ouvrage à la fois sérieux et accessible. []
  4. Mais admettons : si cette affirmation est avérée, elle prouve que l’éducation, l’intelligence et la créativité sont particulièrement valorisées dans la culture juive. Comme dit plus haut, l’intelligence est une des stratégies de survie, et s’il y a bien des gens qui ont eu besoin de trouver comment survivre, au fil des siècles, ce sont bien les juifs. []
  5. Il est même est certain que dans les pays où les membre de l’Église réformée ont été persécutés, comme la France, la défense de la liberté religieuse et la sensibilité au sort des juifs par les protestants ont été grands. []

La justice, la vérité, la fiction et le progrès

(Ce que j’aime avec l’écriture, parfois, c’est que je commence un texte pour dire une chose, puis je me perds en digressions jusqu’à finir en disant autre chose que ce que j’avais prévu, parfois même le contraire, et c’est mon propre texte qui finit par modifier mon opinion. J’espère ne pas trop égarer le lecteur ici par la tortuosité de ce cheminement mental) Les étudiants que je fréquente aujourd’hui me semblent se distinguer de ceux que j’ai connu au cours des deux décennies précédentes de par l’importance de leur engagement politique : féminisme, remise en cause des rôles genrés, antispécisme, végétarisme, veganisme, écologie,… Cet engagement, très présent à la lecture des mémoires de fin de cycle (Licence ou Master), fait mentir ceux pour qui les créateurs sont forcément des égoïstes plus ou moins autocentrés qui placent les questions esthétiques au dessus de tout enjeu politique ou social. Malgré leur engagement, ces étudiants restent toujours bien des artistes, des auteurs, des créateurs, en tout cas des personnes qui réfléchissent en leur nom, en tant qu’individus soucieux de développer une pensée qui n’appartient qu’à eux. Il s’agit d’un engagement politique non-politicien, pas forcément lié à un cadre associatif ou partisan, parfois même non-collectif (du moins hors d’Internet), comme s’il s’agissait d’abord de se construire une éthique personnelle, de trouver sa voie. Peut-être que les étudiants des générations précédentes avaient le même genre de préoccupations, mais ce qui est neuf, c’est en tout cas qu’elles sont revendiquées publiquement et souvent intégrées à la production plastique.

Une actrice pornographique a écrit un peu bêtement qu’elle ne voulait pas travailler avec des hommes qui ont participé à des tournages gay, se fiant à un préjugé qui veut que ces derniers seraient plus susceptibles d’être porteurs de maladies sexuellement transmissibles. Après deux jours à tenter de s’expliquer et de se défendre d’être homophobe face à une foule de « social justice warriors« , elle s’est suicidée. C’est son ultime message.
Ceux qui l’ont attaquée se considéraient sans aucun doute dans leur bon droit, puisqu’il défendaient une cause juste, et l’actrice était semble-t-il d’accord avec eux. L’histoire est bien triste.

La montée en puissance de l’engagement politique non-politicien dit « sociétal » ne se limite évidemment ni aux étudiants en art ni à leur génération et est très prégnante sur les réseaux sociaux, où elle est à mon avis souvent moins fertile, plus maladroite, et peut prendre la forme pénible d’hallalis, de pression de groupe, d’opprobre et d’injonctions plus ou moins pontifiantes ou brutales. Beaucoup trop de personnes qui se sentent pourtant dans le camp de la justice (et peut-être est-ce le problème) remplacent la pédagogie par le catéchisme, l’insulte ou les thought terminating clichés, et le font en suivant des modes : tel mot devient subitement interdit, telle notion dont personne n’avait entendu parler deux mois plus tôt devient un prétexte à rendre honteux, telle maladresse (utilisation d’un juron étymologiquement misogyne, recours au mauvais pronom pour désigner une personne transsexuelle, etc.) devient un crime impardonnable1. Le pire dans la pression qu’imposent les « social justice warriors » (ces personnes qui traquent la faute sur les réseaux sociaux), c’est qu’elle n’a d’effet que sur ceux qui sont touchés par leur opinion, c’est à dire ceux qui sont d’accord avec eux, leurs camarades d’engagement politique, qui sont donc leurs victimes du fait même qu’elles sont sensibles à leur avis. Les vrais méchants, eux, se moquent bien de savoir qu’on ne les aime pas, et certains semblent même tirer une jouissance particulière du fait d’être détestés. Personnellement je suis mitigé vis à vis de la vision du monde que véhiculent certains moralisateurs, un monde de cristal où chacun est censé se définir comme victime de quelqu’un d’autre ou sinon, à s’autoflageller plus ou moins hypocritement pour sa qualité de bourreau, où il faut ménager chaque susceptibilité comme si les gens étaient en sucre, où il faut se sentir coupable d’avoir lu un jour à ses enfants un conte de fées politiquement douteux2, où on ne peut créer, penser, qu’en vertu de sa communauté de rattachement officielle3, où le fait d’apprécier une culture dans laquelle on n’est pas né et de l’utiliser (reprendre un motif de tissu africain ou japonais quand nos ancêtres viennent du Poitou, par exemple) s’appelle de « l’appropriation culturelle » et est assimilé au pillage d’antiquités, imposant à chacun d’accepter la catégorie étanche dans laquelle on l’enferme, ce qui, en toute logique, fait du métissage l’état le plus problématique de tous — ce qui peut heurter la sensibilité des vieux comme moi (qui eux aussi ont un cœur) qui se sentent mus par un vieil idéal universaliste, internationaliste, humaniste, et qui restent marqués par les années 1980 et leur célébration de l’«impureté» du métissage : Actuel, Zoulou, World musicNova, etc.

Un tweet pris un peu au hasard, plein de bonnes intentions mais qui me semble assez emblématique d’un problème fondamental. L’auteure est une jeune femme qui s’insurge du fait que les blancs « disent comment les racisés devraient réagir » (face à l’affaire Griezman, un footballer qui s’est déguisé en basketteur noir). Sans parler du fond, ni du fait que l’auteure est elle-même, si on se fie à ses photographies, tout ce qu’il y a de « blanche » (ce qui ne lui interdit pas d’avoir ce point de vue mais rend curieux le fait de s’insurger de la prise de parole des « blancs »), je remarque ici l’utilisation extrêmement commune du mot « racisé » comme substantif, c’est à dire comme mot servant à décrire l’essence même d’une personne. On dit souvent qu’il faudrait éviter le raccourci « malade » ou « handicapé » lorsque l’on veut dire « personne malade » ou « personne handicapée », et effectivement il est dérangeant de réduire une personne à son affection (qui est malheureusement une donnée objective), mais avec le mot « racisé », ça me semble pire, philosophiquement douteux, ironiquement déterministe, puisque le mot laisse entendre que certaines personnes sont en quelque sorte destinées à n’être définies que par la manière dont elles sont (mal-)traitées par d’autres, comme si elles étaient par essence condamnées à être discriminées par d’autres.

Le succès du vocabulaire et des concepts issus des pratiques militantes étasuniennes est assez étrange, car si effectivement cette tradition est d’une grande vigueur et théoriquement bien étayée, il ne faut pas négliger le fait qu’elle répond à un autre contexte et à une autre histoire que les nôtres, et surtout, il faut bien admettre que ses effets ne sont pas toujours très probants, car malgré un travail universitaire de haut niveau sur toutes ces questions et d’autres, les États-Unis de deux-mille dix-sept ne sont pas un pays parfait. Leur dirigeant est Donald Trump, qui est soutenu par une droite bigote et raciste ; un noir sur trois a connu ou connaîtra la prison ; la ségrégation raciale n’est pas abolie dans certains États du Sud (juste inhibée par la constitution, mais de plus en plus réactivée par l’usage dans le milieu scolaire !) ; le taux d’homicides volontaires est celui de pays du tiers-monde ; enfin, la condition féminine est en recul depuis vingt ans. Il est surprenant que nous tenions tant à importer strictement un modèle qui s’avère si contre-productif. J’imagine que ce modèle étasunien d’engagement politique a quelque chose de suffisamment séduisant (iconographie, concepts clairs), suffisamment désirable pour donner envie d’être repris ici. J’ai emprunté à ma fille un exemplaire du fanzine féministe de l’école des Arts décoratifs de Paris, qui contient des bandes dessinées et des illustrations souvent intéressantes, mais aussi un échang issu de la page Facebook du fanzine au sujet de Riad Sattouf. Au terme de cette conversation, qui est reproduite sans commentaires, l’auteur de l’Arabe du Futur et des Cahiers d’Esther est rhabillé pour l’hiver, se voyant accusé d’être un personnage douteux véhiculant plus ou moins à son insu un discours sexiste, raciste et islamophobe. C’est un peu dur, si l’on songe que Riad Sattouf est sans contestation l’auteur masculin de sa génération qui développe (et depuis le début des années 2000 !) la réflexion la plus fine sur la question de la virilité, et que l’honnêteté, la précision et l’humanité de sa démarche de remémoration d’une enfance entre Proche-Orient et Bretagne, rendent un peu absurde l’accusation de racisme. Ce n’est pas être raciste que de raconter que dans le fin fond de la campagne syrienne au début des années 1980, on a vécu parmi des gens pouvaient avoir des mentalités un brin rétrogrades. Mais voilà, il ne faudrait pas le dire, car les Syriens qui tentent d’échapper à la guerre aujourd’hui sont des victimes, et pour qu’il y ait un « bien » et un « mal », une victime doit être idéale, et si l’on est pauvre, on ne peut être que parfait.

Le bon pauvre et le mauvais riche, par Henri Théodore Malteste, dit Malatesta (1870-1920), dans l’album Noël 1900.

Le rapport entre pauvreté et vertu4 n’est pas une nouveauté, c’est une notion fondamentale du christianisme (parmi d’autres religions), abondamment utilisée comme outil de consolation : le riche profite de ses biens ? Certes, mais patientez, patientez, au jour du jugement5, il ira en enfer et vous au paradis. C’est aussi, depuis deux mille ans, un outil de contrôle : le pauvre ne doit pas se plaindre, il doit plutôt prier pour son seigneur qui ira en enfer et grâce à qui il ira au paradis. On utilise aujourd’hui encore des qualificatifs moraux pour décrire sa condition matérielle : modeste, humble. Plus généralement, la souffrance acceptée est glorifiée par le christianisme. Cette forme de lot de consolation a continué d’avoir du succès au XIXe siècle, qui a perpétué la notion du « pauvre vertueux » alors que les idées matérialistes rendaient absurdes ou en tout cas très incertaines les promesses d’une réparation post-mortem, et que les bouleversements sociaux nés de l’industrialisation (exode des campagnes vers les villes et désorganisation des structures sociales traditionnelles, accroissement de la population, précarité économique) ont favorisé plus que jamais la misère des uns et la fortune des autres. C’est dans ce contexte qu’ont été institutionnalisés les livrets de l’ouvrier, le contrôle des vagabonds et des nomades, la police moderne (avec notamment l’anthropométrie), et, que, dans les fictions, s’est cristallisée une dichotomie fondamentale entre la figure de ce qu’on pourrait appeler le « pauvre méritant » et de ce qu’on pourrait nommer le « pauvre crasseux ». Le pauvre méritant ne boit pas, il est poli, honnête, obéissant, patriote, il évite les mauvaises fréquentations et il ne réclame rien, la gratitude de son patron est sa récompense, et si on lui dit d’aller étriper et se faire étriper à la baïonnette dans des tranchées, il y va, car c’est son devoir. Le pauvre crasseux, lui, est alcoolique, négligent dans son travail, malhonnête et revendicateur. Le pauvre crasseux peut être corrigé à coup de fouet — comme chez la comtesse de Ségur par exemple —, et la moindre de ses fautes est d’une gravité absolue. C’est ce genre de vision des choses, toujours en vigueur, qui a permis l’an passé à un juge de condamner à trois mois de prison ferme un homme qui avait volé une bûche de fromage de chèvre dans un supermarché : un euro volé par un pauvre est plus grave que des millions volés par un grand bourgeois, car derrière cet euro se cache le spectre d’une remise en cause de l’ordre social.  Cette vision est toujours en vigueur, mais elle est concurrencée — peut-être par saine réaction — par l’idée qu’une victime d’injustice (racisme, par exemple) est nécessairement une bonne personne, quoi qu’elle fasse. Comme un enfant mineur ou une personne victime de handicap mental, elle n’est pas exactement comptable de ses actes. Cette manière de voir a plus d’un inconvénient à mon sens. D’abord, elle déresponsabilise et infantilise les personnes, ce qui donne à celui qui se fait juge du bien et du mal une position de surplomb pour le moins condescendante. Ensuite, au delà des bonnes intentions qui la motivent, cette manière de voir est très fragile, car elle force ceux qui s’y accrochent à adopter des positions intenables : une moralité à plusieurs vitesses (une personne estampillée victime se voit pardonner les oppressions dont elle se rend à son tour coupable) ou une forme de déni de réalité qui transforme l’énonciation de vérités objectives en une arme politique pour les forces réactionnaires, ce qui est tout de même un comble. Pour moi, mais peut-être suis-je paradoxalement idéaliste en le disant, comprendre le réel et chercher la vérité est plus fidèle arme du progrès, et je vais tenter de l’illustrer à l’aide de l’histoire d’Eugène Süe.  Eugène Süe Sous la restauration, le jeune écrivain Eugène Süe, issu de la très grande bourgeoisie (il était filleul de l’impératrice Joséphine), faisait une carrière d’écrivain mondain, produisant des romans maritimes et exotiques, historiques ou moraux. Il multipliait les conquêtes féminines parmi la bonne société parisienne et, pour tenir un tel train de vie, dilapidait la fortune héritée de son père. Les romans d’Eugène Süe publiés à cette époque, même s’ils ont reçu un bon accueil en leur temps et conservent toujours une bonne réputation ne sont pourtant pas ceux qui l’auront fait passer à la postérité. Au début des années 1840, son ami Prosper-Parfait Goubaux lui soumet un défi : raconter l’existence du peuple et non plus de superficielles histoires d’aristocrates. Süe éconduit l’idée en disant : « je n’aime pas ce qui est sale et qui sent mauvais ». Mais il finit par tenter la chose : il se vêt d’une blouse et se rend dans une taverne crasseuse. Là, il assiste à une rixe, dont il rédige le récit sitôt rentré chez lui. Assez satisfait de ses premiers chapitres, il les propose à son éditeur, qui lui demande de publier son roman en feuilleton dans la presse, ce qu’il fait dans Le Journal des débats, très important quotidien conservateur. Süe intitule son récit Les Mystères de Paris. L’introduction donne le ton : il veut montrer à quel point le peuple est vil et répugnant :
Un tapis-franc, en argot de vol et de meurtre, signifie un estaminet ou un cabaret du plus bas étage. Un repris de justice qui, dans cette langue immonde, s’appelle un ogre, ou une femme de même dégradation qui s’appelle une ogresse, tiennent ordinairement ces tavernes, hantées par le rebut de la population parisienne : forçats libérés, escrocs, voleurs, assassins y abondent. Un crime a-t-il été commis, la police jette, si cela se peut dire, son filet dans cette fange ; presque toujours elle y prend les coupables. Ce début annonce au lecteur qu’il doit assister à de sinistres scènes ; s’il y consent, il pénétrera dans des régions horribles, inconnues ; des types hideux, effrayants, fourmilleront dans ces cloaques impurs comme les reptiles dans les marais.
Le succès est fulgurant. Le pays tout entier se passionne pour les destins de Fleur-de-Marie, du Chourineur, du Maître-d’école, de la Louve, de Cécily, de la Chouette et de l’immense galerie d’assassins, de prostituées et de souteneurs qui animent le roman. C’est aussi dans ce roman que l’on trouve monsieur et madame Pipelet, des concierges pittoresques qui ne tarderont pas à devenir un nom commun : « pipelette ». Ceux qui n’achètent pas le journal font la queue pour le louer à la demi-heure, et ceux qui ne savent pas lire se font raconter les péripéties du jour par ceux qui les ont lues.  Un jour, le récit s’interrompt car l’auteur est en prison pour dettes… Le président du conseil, le Maréchal Soult, ne supportant pas cette interruption, intervient aussitôt pour faire gracier Süe. Le nombre de chapitres du roman ne cesse d’augmenter. Le personnage principal, Rodolphe, est un peu l’alter-ego d’Eugène Süe : c’est un prince de sang qui, entre deux bals, se déguise en ouvrier et adopte un parler populaire pour aller vivre dans les bas-fonds parisiens et y redresser des torts. J’aime dire que Les Mystères de Paris est une des sources du personnage de Batman6, et ce n’est pas absurde puisque le roman a été traduit, largement diffusé et massivement imité dans de nombreux pays. Au fur et à mesure de son travail, Eugène Süe change de regard sur le peuple, il le trouve pittoresque, prête des excuses, à ceux qu’il avait d’abord entrepris de faire détester à ses lecteurs, leur permet, parfois, de se racheter. Tout au long de la publication (1842-1843), Süe reçoit des lettres naïves de lecteurs qui imaginent que Rodolphe existe bel et bien et peut les aider. Et c’est un peu ce qui se produit, car le romancier se convertit peu à peu au socialisme et utilise la tribune que lui offre chaque jour le Journal des débats pour donner son avis sur la misère et l’injustice, entre deux aventures de ses héros. Certains disent que la Révolution de 1848 doit beaucoup à la prise de conscience sociale produite par Les Mystères de Paris. Deux ans plus tard, Eugène Süe est élu député socialiste de la Seine, Le coup d’État de Napoléon III le forcera à quitter la France pour toujours l’année suivante. Je vois au moins trois morales à cette histoire. La première est que les choses ne tournent pas toujours comme on les avait prévues, et qu’un projet réactionnaire peut se transformer en une prise de conscience progressiste. La seconde, c’est que le rapport entre fiction et réalité est quelque chose de complexe et de surprenant : chacun agit sur l’autre, chacun nourrit l’autre. Une fiction peut même agir sur son propre auteur et changer radicalement le destin de ce dernier lorsqu’il se met à croire lui-même à ce qu’il écrit. Du reste, pour qu’un récit fonctionne, pour que ses personnages soient consistants et les situations crédibles il faut sans doute qu’à un certain niveau, son auteur en soit lui aussi dupe. La troisième morale que j’en tire, et qui nous ramène à l’introduction de ce billet, c’est que la justice, le progrès, le bien-agir, n’ont rien à perdre à être confrontés à la vérité, à la complexité ou même à la laideur du monde. Et au contraire, rien n’est plus inquiétant pour ceux que l’on veut rallier à ses vues que de sembler incapable de voir ce que l’on a devant soi lorsque cela ne colle pas idéalement à ses opinions politiques. L’aveuglement, le déni, est le reproche redondant que font bien souvent ceux qui se définissent comme « de droite » à ceux qui se disent « de gauche », et la force de la famille « de droite » est effectivement de ne pas lutter contre sa propre perception — ce qui n’empêche pas cette perception d’être soumise à toutes sortes de biais qui la rendent erronée : étroitesse du bout de lorgnette, préjugés divers —  mais au moins ils ne se font pas violence pour que ce qu’ils voient colle à ce qu’ils croient. En ce sens, il est peut être logique de dire que ce que l’on nomme « la gauche » est plus souvent, ou en tout cas plus volontairement idéologue que « la droite », car si les deux bords s’abusent, c’est volontairement et en fonction d’une théorie que la gauche le fait. La théorie est quelque chose d’utile pour comprendre et analyser ce que l’on ne peut percevoir depuis son point de vue singulier, pour aller au delà des apparences, au delà des clichés, pour échapper à la fausse image du réel que nous imposent volontairement ou non les médias de flux7, ou même pour inventer un futur qui n’a jamais existé. Mais le défaut de la théorie, c’est de se mettre à y croire, d’en déduire une représentation dogmatique du monde, ou de se mettre à croire que ce qui est vrai est ce que l’on a décidé de croire8. J’aime beaucoup la fiction, qui a l’honnêteté de ne pas se confondre avec le réel mais qui ne s’interdit ni de s’en nourrir ni de l’alimenter.
  1. Dans le registre, je me souviens d’une bande dessinée sur le blog Tu mourras moins bête dans laquelle il était question de l’afflux sanguin dans le vagin d’une femme sexuellement stimulée… Aussitôt quelqu’un est venu faire remarquer en commentaire qu’une telle description stigmatisait les femmes transgenre, qui sont nées sans vagin. Je trouve cette prévenance assez curieuse, car je doute que les femmes transgenres (assignées hommes à la naissance, comme on dit) ignore que la plupart des femmes disposent d’organes génitaux différents des leurs. Je me demande si cette apparente bienveillance envers un groupe effectivement maltraité n’est pas juste un prétexte à exercer une forme de culpabilisation à peu de frais. []
  2. Se poser la question de savoir si La Belle au bois dormant véhicule bien une philosophie douteuse du consentement sexuel ne manque pas de pertinence et permet de déconstruire un comportement général. Il me semble dommage en revanche de ne proposer comme réponse que l’interdiction, et d’oublier que les contes, s’ils ont bien une morale, ne sont pas des modes d’emploi comportementaux, du moins pas de manière littérale. []
  3. Je pense par exemple à l’acteur Eddie Redmayne, qui avait été vivement critiqué pour avoir interprété une personne transgenre sans l’être lui-même dans A Danish Girl, ou à Zoe Saldana, blâmée d’avoir interprété la chanteuse Nina Simone dans un biopic, non parce que ce rôle « glamourisait » la jazzwoman — ce qui me semble pour le coup effectivement problématique, Nina Simone ayant été une femme au physique assez commun tandis que Zoe Saldana correspond aux canons actuels de grande beauté —, mais à cause de ses origines ethniques, puisque Saldana, dont la famille est dominicaine, est afro-caribéenne et non afro-américaine : noire, mais pas assez, ou pas assez purement ! La polémique a été assez forte pour que le film ne puisse pas sortir en salles/ On peut comprendre ce souci de ne pas laisser n’importe quel acteur s’emparer de n’importe quel rôle si l’on se souvient de tristes caricatures racistes telles que le voisin japonais (Mickey Rooney) de l’héroïne du Breakfast at Tiffany’s de Blake Edwards (un exemple entre mille, mais qui ruine ce qui serait un chef d’œuvre sinon), ou lorsqu’on se demande s’il était utile de dépenser tant d’énergie en effets spéciaux pour faire de Charlize Theron une femme au physique banal dans Monster, alors que par définition les personnes au physique banal ne manquent pas, etc., etc. Mais la réponse à toutes ces questions ne peut pas être trop dogmatique. Le métier d’acteur ne consiste pas à n’interpréter que son propre rôle et c’est heureux ! De nombreux acteurs revendiquent le fait d’obtenir des rôles qui s’appuient non sur ce qui est censé être leur état mais sur leur seul talent, comme par exemple Peter Dinklage, qui a réussi à s’imposer en tant qu’acteur et non seulement pour jouer les personnes atteintes de nanisme. Enfin, on peut aussi prendre en compte l’intention qui se trouve derrière le jeu de l’acteur. []
  4. Au passage, rappelons que le mot vertu vient du latin vir, le principe masculin, qui donne les mots virilité et virtuel. []
  5. De nombreuses représentations médiévales de l’Apocalypse insistent sur le fait que des souverains seront châtiés, par exemple. Les têtes couronnées que l’on y voit châtiées ne sont pas des personnes précises en général mais leur représentation sert à affirmer que la fortune temporelle ne met personne à l’abri de la colère divine. []
  6. L’autre source que je propose pour le personnage de Batman est Spring heeled Jack, légende urbaine britannique de la même époque, un homme qui terrorise les gens grâce à ses bonds extravagants et son apparence diabolique, qui deviendra plus tard le héros de romans à un sou (penny dreadful). Romans dans lesquels Jack, qui était au départ un malfaiteur, devient peu à peu à peu un justicier. []
  7. La psychologie sociale a par exemple vérifié que si on regarde une chaîne d’information en continu, les nouvelles que l’on voit passer plusieurs fois nous semblent plus importantes que ce qu’elles sont en réalité, notre perception est altérée par la redondance. []
  8. Un cas intéressant est celui des actuels défenseurs de la théorie d’une Terre plate, qui au fond savent sans doute très bien que la Terre sphérique est une réalité objective étayée par la théorie, par la pratique, comme par l’observation, mais qui revendiquent que l’on prenne au sérieux leur observation de l’apparente linéarité de l’horizon, Ce qu’ils demandent, à mon avis, c’est que l’on croie en leur existence à eux. []

Qu’est-ce que ça signifie qu’être enseignant à Paris 8 ?

(cet article est destiné à me dispenser de répéter chaque fois les mêmes choses lors de discussions Twitter où l’on me prête des opinions et des arrières-pensées précises qui seraient dues à ma position d’enseignant à l’Université Paris 8) Sur Twitter, on est rapidement catégorisé par des gens qui ne nous connaissent ni d’Éve ni d’Adam en fonction des éléments biographiques qu’ils ont glané. Cela prend un tour assez caricatural lorsque les interlocuteurs manquent d’arguments et qu’ils cherchent désespérément la raison imparable qui leur permettra de disqualifier leur contradicteur. Dans mon cas, c’est facile, la description autobiographique que j’ai rédigé pour Twitter prête le flanc à la pensée automatique des imbéciles puisque j’y écris que je suis :
« Enseignant nouveaux médias à l’Université Paris 8 et à l’école d’art du Havre « 
Il y a deux mots-clés, deux thought-terminating clichés fatals dans cette phrase1 : « enseignant » et « université Paris 8 ». Enseignant à l’Université, c’est apparemment l’autorité, le fonctionnariat, le mandarinat. Et Paris 8, c’est l’Université où, paraît-il, on donne la parole aux gens les plus mal vus par les magazines Marianne, le Point et Valeurs actuelles. L’argumentum ad professorem2 J’aurais tendance à faire deux catégories d’attaques liées à la fonction d’enseignant. La première est liée à l’autorité, elle émane de gens qui, peut-être, ont mal vécu l’école et qui ont besoin de faire savoir au « prof » qu’ils contestent son autorité, ce qu’ils font avec une pointe de jubilation manifeste. On se « paie le prof », quoi : Je dois dire que ça me laisse froid, l’autorité n’ayant jamais été ma motivation pour enseigner, ni un talent dont je dispose. J’aime transmettre, mais j’aime aussi apprendre, et j’aime accompagner des étudiants, certainement pas leur en imposer. Enfin, sur Twitter ou autre réseaux sociaux je suis je pense plus connu pour ma capacité à maintenir des conversations contradictoires au delà du raisonnable qu’à utiliser des titres que je n’ai pas pour dominer des débats. Bref, être enseignant, dans mon idée, c’est un emploi, que j’essaie d’assumer au mieux, mais ce n’est en aucun cas un argument d’autorité. Je n’ai pas d’exemple sous la main car ce n’est pas dans des discussion sur Twitter que cela m’est arrivé mais il arrive aussi que l’on me reproche d’être « fonctionnaire », ce qui semble impliquer beaucoup de choses pour certains, en ces temps de détestation de l’État et de destruction méthodique du service public, mais je n’ai pas creusé la question puisque je ne suis pas fonctionnaire. Enfin pas tout à fait, car récemment mon statut à changé, non à l’université mais en école d’art, où je suis devenu « agent territorial stagiaire de Catégorie A », et donc destiné à être effectivement titularisé. L’argumentum ad professorem indignatibus3 Le second cas que je rencontre fréquemment, ce sont les contradicteurs qui s’insurgent, qui s’indignent du fait que je sois enseignant : « Ça ne pense pas comme moi et ça se dit prof ! Et ça prétend enseigner ! Ah elle est belle, la France ! ». On note, dans le cas des deux derniers tweets, une petite difficulté à appréhender l’humour : est-ce que ceux qui ont mis en exergue et dénoncé mes tweets sont incapables de supposer qu’un enseignant puisse écrire quelque chose de sciemment absurde afin de faire rire ? C’était bien entendu le cas. Ma réponse ne change pas : enseignant est un emploi, un métier, une fonction, un rôle, parfois même un simulacre, une imposture : je joue à l’enseignant, les étudiants jouent à l’étudiant, et nous avons des choses à nous transmettre ainsi. Ce n’est pas, dans mon approche en tout cas, un statut social qui m’autorise à avoir raison au mauvais sens du terme, c’est à dire d’imposer mes vues par voies autoritaires plutôt qu’en étant dans le vrai. Quant au vrai, à la vérité, pour moi, ce n’est pas un trésor que l’on garde jalousement, c’est un trésor que l’on cherche. L’argumentum ad parisioctum4 Enfin, plus récemment, il arrive qu’on me catégorise sous ce sceau infâme : enseignant à l’Université Paris 8. On le voit dans ces quelques exemples, un enseignant à Paris 8, pour certains, c’est quelqu’un de « proche du PIR » (Parti des Indigènes de la République), qui hait la France, qui accueille le paria Mehdi Meklat. Le fait récent qui explique cette réputation, c’est l’organisation d’une session de débats/conférences regroupés sous l’intitulé « Paroles non-blanches », dont une partie n’était pas mixte, c’est à dire que n’y étaient bienvenues que les personnes dites « racisées », victimes de racisme. Le principe en avait fait réagir plus d’un, à droite comme à gauche d’ailleurs, car pour certains, décider qui a le droit d’assister à des conférences en fonction de son phénotype ressemble furieusement à du racisme. C’est ce que m’avait dit, face à l’affiche, un enseignant de Paris 8, a priori d’origine maghrébine et pas tout jeune5, que le principe de la non-mixité heurtait clairement : c’est honteux, disait-il, m’expliquant que c’était tout ce quoi cette université luttait depuis près de cinquante ans. Je lui ai exposé le point de vue des promoteurs des réunions non-mixtes : il ne s’agit pas de comploter ni d’exclure mais de gagner en sérénité en liberté de parole. Tout le monde peut comprendre que des femmes qui veulent parler de violences sexuelles tiennent à le faire entre elles, car la nature mixte des participants ajoute des enjeux aux réunions. Dans le cas du racisme, l’idée est avant tout que les personnes qui ne sont pas victimes de racisme ont tendance à ralentir les débats et à accaparer la parole de manière en fait peu constructive. L’enseignant indigné à qui je racontais ça m’a semblé être, si je me fie à ses réponses, un vieux marxiste internationaliste pour qui le racisme est le produit des inégalités et disparaîtra avec elles. Autant dire qu’il n’était pas convaincu. Quant à moi, je suis partagé : je comprends les arguments, mais je vois en quoi le symbole peut heurter notamment ceux qui, sans être victimes de racisme, ne s’en sentent pas coupables et n’ont, objectivement, rien à se reprocher. Par ailleurs je vois dans ce genre de manifestation un fond de fascination pour l’activisme social américain — dont le vocabulaire et les pratiques rencontrent un immense succès chez nous — alors que les luttes à mener sont différentes de par leur histoire6, et que les effets de ces méthodes ne sont pas vraiment probants. En effet, la condition des noirs reste catastrophique aux États-unis, celle des femmes est en recul et le niveau d’homicides est celui de pays du tiers-monde. Mais je comprends sans peine aussi la colère de tous ces Français qui en théorie sont citoyens de plein-droit et en pratique, ont une expérience frustrante de la France, où la police, les administrations, des injustices à tous les niveaux ou tout simplement une quasi inexistence symbolique positive viennent sans cesse leur rappeler que parmi leurs compatriotes, certains ont du mal à les traiter en frères. Mais pour dire une fois pour toute mon opinion personnelle sur les réunions dites « non-mixtes », ce qui m’embête le plus n’est pas qu’on les ait inventé que les raisons qui font qu’elles existent : la France est un pays raciste. C’est triste, et la France n’est pas que ça, c’est aussi un pays antiraciste, un pays où beaucoup de mariages sont, eux, mixtes, un pays dont la législation — et ce n’est pas si courant — est universaliste, et un pays dont l’histoire est faite de métissages et de mouvements de population, et ce depuis dix bons milliers d’années. La France peut être un pays digne et humaniste, aux Français d’y œuvrer.

Le journal « Présent » ne fait pas vraiment partie des médias célèbres pour sa lutte active contre les discriminations, mais à l’occasion de « Paroles non-blanches », il en ont fait leur « une »… Je me demande s’ils se rendent dans les réunions anti-racistes où ils sont invités.

Revenons à nos moutons : les réunions « non-mixtes » sont-elles représentatives de l’Université Paris 8 ? Oui et non. Oui parce que c’est le genre d’événement que l’on trouvera sans doute plus ici que dans une université comme Paris-Assas (à moins qu’à mon tour je me fasse des idées sur cette université). Non car c’est un épisode anecdotique, c’est à dire que l’Université Paris 8 n’est pas non-mixte, au contraire, elle brasse une grande diversité de population, nous avons des étudiants venus d’horizons très divers. Nous avons, en fait, plus de vingt-mille étudiants. Certains viennent de cités environnant l’Université, d’autres viennent de Corée ou des États-Unis, beaucoup viennent de banlieues parisiennes cossues. Il n’est pas interdit d’entrer en cours aux femmes qui ne portent pas la Burqa (contrairement au fantasme d’Élisabeth Badinter à ce sujet, qui disait que dans « certaines universités » les femmes en voile intégral étaient au premier rang et terrorisaient les autres…) et nous ne commençons pas nos journées par une parade en l’honneur du régime de Kim Jong Un7. Chaque année à Paris 8 ont lieu des dizaines de milliers de cours, des centaines de conférences avec des intervenants très divers. Les enseignants ne sont pas tous des gauchistes engagés, on trouve là aussi de nombreux profils différents, et je dirais même que l’Université Paris 8, qui fut notoirement un foyer de la gauche radicale au début des années 1970, lorsqu’elle était le Centre universitaire expérimental de Vincennes, tend à se normaliser. Les grandes affiches rédigées à la main par une mystérieuse internationale marxiste (que je soupçonne ne n’avoir eu qu’un unique membre) ont laissé la place à des posters qui vendent un Spring break à la Française (trois jours à Amsterdam), on ne voit plus vraiment de stands de fédérations ceci ou cela, l’université respecte les mêmes règles que d’autres, c’est juste une université, quoi, spécialisée dans les sciences humaines et les arts. Au passage, à ceux qui croient judicieux d’opposer Paris 8 et l’indéfinissable esprit « Charlie », je signale que Bernard Maris, membre de la rédaction de Charlie Hebdo, assassiné par les frères Kouachi le 7 janvier 2015, enseignait avec plaisir l’économie à l’Université Paris 8. Un square porte d’ailleurs son nom à quelques pas de l’Université.

Peut-être à cause de l’emballement médiatique qui a suivi, les affiches pour les nouvelles conférences « paroles non blanches » spécifient désormais être ouvert à tous, mais une réputation est plus rapide à faire qu’à défaire.

Mon parcours

Pour ceux que ça intéresse, J’enseigne à l’université Paris 8 depuis le milieu des années 1990. J’y étais étudiant lorsque l’on m’a confié des charges de cours, emploi précaire et mal payé qui m’a permis de découvrir le plaisir de l’enseignement. Au début des années 2000, on m’a suggéré de postuler pour un poste de « Maître de conférences associé », qui est là aussi un emploi précaire, mais nettement mieux rémunéré, réservé à des gens qui exercent une autre activité professionnelle que celle d’enseignant et qui sont embauchés pour enseigner à mi-temps : c’est typiquement (sans me comparer) grâce à ce type de poste que l’on peut inviter Pablo Picasso à enseigner, alors même qu’il n’est pas docteur en arts plastiques ni qualifié au recrutement des maîtres de conférences par la dix-huitième section du Conseil national des universités.  Cet emploi, lié à des conditions de ressources et à la décision de pairs, était renouvelable tous les trois ans, mais ce dispositif créé pour faire entrer des professionnels à l’université a tendance à disparaître, et je ne remplis plus ses strictes conditions d’application, étant devenu trop prof, puisque j’occupe aussi un poste en école d’art. L’an dernier, je suis donc devenu chargé d’enseignement et de recherche, un statut pensé sur mesure pour une dizaine de collègues dans le même cas que moi, qui nous permet de continuer d’enseigner encore quatre ans, délai au terme duquel nous ne pourrons plus le faire, la loi dite « Sapin » imposant que l’on nous titularise ou que l’on nous remercie8.

Une affiche à l’entrée de l’Université Paris 8… Le féminisme a une histoire assez ancienne à l’université, où Hélène Cixous a fondé le centre d’études féminines, premier département universitaire consacré à la question en France, et un des premiers aux monde. Ce n’est qu’une des innovations typiques de Paris 8, qui aussi innové dans des domaines qui n’existaient pas à l’université jusqu’alors : informatique, intelligence artificielle, psychanalyse, ethnopsychiatrie, cinéma, arts plastiques, imagerie numérique,…

Quand je suis arrivé à Paris 8, j’ai rencontré tout d’abord beaucoup de liberté. Liberté d’étudier dans des domaines inattendus (j’ai fait plusieurs semestres de chinois classique, par exemple, mais aussi de la scénographie), liberté d’organiser mon emploi du temps, possibilité de suivre des cours aussi divers que l’urbanisme, la sociologie de l’art, la pratique de la bande dessinée, et, enfin, les nouveaux médias. Et liberté d’étudier tout court, puisque j’ai pu intégrer Paris 8 sans être titulaire du baccalauréat. Quand je suis arrivé, certains enseignants rechignaient à donner des notes, c’était neuf pour eux, il restait encore un peu du fameux « esprit de Vincennes », mais j’ai vu l’université se normaliser peu à peu, malgré quelques réminiscences d’un passé plutôt excitant (Deleuze, Popper, Lacan, ou, même si leur passage fut de courte durée, des gens tels que Foucault, Laborit, ou même les auteurs de bande dessinée Mézières et Moebius). Mais pour autant, je n’ai pas ressenti de pression politique étouffante. La fac fut autrefois clairement de gauche, elle n’est sûrement pas devenue une université de droite aujourd’hui, mais on n’a pas besoin d’être encarté dans un groupuscule maoïste pour y enseigner ou y étudier — contrairement à ce qu’avait supposé une étudiante chinoise qui avait cru judicieux d’ajouter à son dossier d’équivalences une photocopie de sa carte d’adhérente du Parti Socialiste (français !), dans l’espoir que son dossier en soit favorisé. Bref bref bref, non, tous les enseignants de Paris 8 ne pensent pas tous pareil sur tous les sujets, les étudiants ne reçoivent pas une formation idéologique particulière, peut-être existe-t-il une culture spécifique à Paris 8 mais pour la comprendre, il faut faire un peu plus que de se fier à des on-dits malveillants9. Il faut un certain culot pour se croire légitime à proférer des généralités sur une université cinquantenaire qui emploie mille enseignants titulaires (et bien des chargés de cours) et accueille plus de vingt mille étudiants.
  1. Les nouveaux médias, l’école d’art et le Havre ne me sont jamais renvoyés à la figure, en revanche. []
  2. nota bene : je ne connais absolument pas le Latin, je n’en ai pas fais à l’école. J’ai fait du Grec mais sans jamais vraiment comprendre ce qu’était une déclinaison et à quoi ça servait. Ce n’est que des années plus tard que mon épouse, qui parle Croate, me l’a expliqué. []
  3. Je vous ai dit que je ne connaissais pas le Latin et que j’invente ! []
  4. Oui, c’est encore du Latin inventé. N’hésitez pas à me proposer mieux ! []
  5. J’ignore qui il était, c’est un enseignant d’un autre département. []
  6. Lire à ce sujet Les Schtroumpfs noirs, une œuvre raciste ? Par André Gunthert,. []
  7. Qui n’a pas l’air de très bien fonctionner soit dit en passant. []
  8. C’est la seconde fois que je vais perdre un emploi grâce aux bonnes idées de Michel Sapin ! []
  9. Les jugements péremptoires ne sont malheureusement pas une chose rare, c’est même, si l’on se fie aux recherches exposées par cet article, d’une grande banalité : on se sent souvent d’autant plus expert qu’on est ignorant. []

Où nous allons et comment tenter de l’éviter, mais bon c’est trop tard de toute façon

(bonjour ami ! La première partie de cet article ne te sert à rien, tes convictions sont arrêtées, tu es bouché à l’émeri et tu ne reviendras pas dessus : tu chercheras dans ma prose une confirmation de tes préjugés, qu’ils soient opposés ou semblables aux miens. Je le sais parce qu’on est tous pareil, je fais exactement comme toi et, même si j’aimerais être plus malin, rien ne m’est plus désagréable que des idées ou des informations qui vont contre ma vision du monde. Tu peux donc directement sauter à la fin de l’article, après un spoil du début de l’épisode 6 de la série Gaston Phébus, sortie en 1978, qui ne casse pas des briques et dont j’ai déjà parlé dans mon article d’hier) Au cours d’une émission animée par David Pujadas où il répondait à une tirade énergique de l’humoriste Yassine Belattar, Jean-Sebastien Ferjou (LCI, Atlantico) expliquait que « poser la question de l’Islam et de l’Islamisme ce n’est pas mettre en cause les musulmans » et ajoutait respecter l’analyse de son contradicteur, tout en signalant qu’il ne « tolère pas l’emploi du terme islamophobie ». Il respecte ses interlocuteurs tant que ceux-ci utilisent les mots qu’il veut, quoi.

David Pujadas, Yassine Belattar et Jean-Sébastien Ferjou. Belattar l’humoriste ne s’est pas montré très drôle, mais en tout cas très éloquent.

Je reviendrais sur la première pensée exprimée plus loin, commençons par ce que me suggère la seconde : je pense que ce monsieur est islamophobophobe, c’est à dire qu’il craint le mot « islamophobie ». cette affection courante s’appuie sur un thought-terminating cliché qui affirme tout à la fois que le mot « islamophobie » : 1- assimile l’Islam, qui est une religion, à une race. 2- rend impossible toute critique de l’Islam, et constitue donc un outil de chantage idéologique, puisque toute critique de la doctrine musulmane est associé à du racisme (voir 1). 3- a été inventé par les mollahs de la Révolution islamique iranienne afin d’interdire, donc, toute critique de l’Islam (voir 2). Sur le dernier point, certains ont fait remarquer de longue date que le mot « islamophobie » est au moins centenaire1, et donc plus ancien que la prise du pouvoir en Iran par l’ayatollah Khomeini, mais c’est peine perdue, l’origine lexicale inventée par Caroline Fourest et Fiametta Venner en 2003 vit sa petite vie, indépendamment de toute vérification et ne cesse d’être reprise par des politiques, des philosophes médiatiques et des éditorialistes : ce mot, selon eux, n’est pas un simple mot, c’est une arme de combat, l’outil d’une conjuration visant à interdire certains débats, et ils se sentent donc en conséquence autorisés à refuser autant le mot que le fait, à se sentir par avance eux-mêmes absous de toute suspicion d’islamophobie, puisque c’est un mot de l’ennemi…  Si les preuves d’une ancienneté du mot ne parviennent pas à impressionner ceux qui colportent son origine de manière erronée, c’est parce qu’ils ont trop envie de refuser qu’il existe. Pourtant, même si c’était vrai, même si le mot avait véritablement été inventé au cours des années 1980 par les lugubres gardiens de la Révolution, qu’est-ce que ça changerait ? En langue française, on a le droit d’inventer des mots et pourquoi pas des mots en « phobe » autant qu’on le veut ? Je peux dire que quelqu’un est googleophobe, skateboardophobe ou ComicsansMSophobe ça ne sera pas très beau, ça ne sera pas un vrai mot, peut-être que ça ne décrira rien qui existe réellement, mais on le comprendra ce que je veux dire. On ne dira pas que je transforme Google, le skateboard ou la Comic sans MS en « races » – pas plus que les espaces confinés qui effraient les claustrophobes ou la foule que redoutent les agoraphobes constituent des « races », bien sûr. La phobie, par ailleurs, ce n’est pas forcément le rejet ou la haine, c’est la peur — peur qui peut, certes, devenir la cause d’un rejet ou d’une haine.

Vu dans les locaux de la Fédaration nationale d’achats des cadres du passage du Havre, pas plus tard qu’il y a deux jours. C’était une journée spéciale pour les adhérents « One ». Je le savais pas, j’y étais par hasard, c’est vraiment du bol car j’ai pu profiter d’une super promo. Cependant j’ai compris en discutant avec la vendeuse que ma promo était de même valeur que la réduction que j’aurais eu notamment en tant qu’adhérent. Du coup je me dis que je me suis un peu fait avoir. C’est intéressant, hein ! C’est juste pour vérifier si vous lisez les légendes, en fait. Mais tout est vrai.

La vraie question n’est pas de savoir qui est propriétaire du mot, mais de se demander s’il existe bel et bien une peur de l’Islam en France en 2017. Je me souviens d’avoir vu toute la classe politique disserter pendant l’été 2016 sur le « burkini« , tenue réputée conforme à l’Islam selon un mufti australien2, dont le nom est un gag (burqa + bikini) et que personne n’a jamais du porter en France puisque les seules photos que la presse a trouvé pour illustrer les articles sur le sujet étaient systématiquement issues du catalogue de la styliste créatrice de ce vêtement, et puisque les quelques cas de femmes bannies des plages pour cause de burkini, pour autant que je sache, l’avaient été pour d’autres tenues réputées islamiques et pas pour avoir effectivement porté le burkini. Une réaction aussi excessive, où tout un pays débat d’une question qui relève plutôt de l’imaginaire, me semble un bon exemple, parmi bien d’autres souvent moins légers, d’un climat de psychose généralisée. Oui, la peur de l’Islam existe en France et elle est prégnante. Et comme l’arachnophobie, par exemple, cette peur n’est pas forcément irrationnelle : certaines araignées sont bel et bien dangereuses, après tout, et de la même manière des gens se sont montrés coupables ces dernières années d’abominables déchaînement de violence terroriste au nom de l’Islam. Au passage, si des gens comme Riss ou comme Coco, et d’autres membres de la rédaction de Charlie Hebdo qui étaient là le jour du massacre de leurs amis, ont peur des musulmans, s’ils frémissent en entendant « Allahu akbar » (dieu est le plus grand — profession de foi banale de tout musulman mais cri de guerre poussé par les frères Kouachi entre deux rafales de fusil mitrailleur), je n’ai rien à leur dire, aucune leçon politique à leur donner, et si je trouve injuste et idiot l’éditorial de la semaine de Riss, qui accuse par avance Edwy Plenel du prochain attentat qui touchera l’hebdomadaire satirique, je sais que je ne peux pas me mettre à la place qui est la sienne, je n’ai aucune légitimité à mettre en question sa réaction. De la même manière, je salue sans réserves le courage des gens qui se battent contre l’oppression religieuse là où la religion a du pouvoir, et je comprends mal les français qui au nom d’un calcul assez pervers reprochent à des gens de culture musulmane de renier la religion de leurs pères ou de se rebeller contre des tyrannies dont ils ne voudraient pas pour eux-mêmes.

Départ des français pour la troisième croisade.

Bien que les terroristes djihadistes ne soient pas représentatifs de la masse de leurs coreligionnaires, ils sont effectivement de vrais musulmans. On aime bien dire d’eux « ça ce n’est pas le vrai Islam », mais c’est comme de dire que les croisades ne sont pas représentatives du Catholicisme, c’est faux. Les croisades ne résument pas le catholicisme mais elles sont bel et bien une partie de l’histoire de cette religion, et les croisés étaient sans doute nombreux à penser que c’est bien Jésus qui leur commandait de partir couvrir Jérusalem de sang sarazin. Et les gens de Daech, d’Al Qaeda ou les Frères musulmans sont tous autant qu’ils sont des musulmans. Pas les musulmans mais bien des musulmans. Le leur dénier n’est pas plus logique que de résumer leur religion aux crimes qu’ils commettent. Pour les psychiatres, une phobie est une peur qui se manifeste de manière excessive. Plutôt que de jurer que l’islamophobie n’existe pas, ceux qui l’éprouvent devraient être honnêtes avec eux-mêmes et constater qu’ils ont développé une sensibilité disproportionnée et potentiellement problématique à tout ce qui touche à la religion des musulmans. Car c’est un problème : les musulmans existent en France, où ils représentent 7,5% de la population, ce qui n’est pas rien, mais leur présence imaginaire est bien plus élevée puisqu’un sondage récent a établi que les Français estimaient en moyenne la présence des musulmans en France à 31%, soit près d’un tiers de la population, contre à peine plus d’un quinzième en réalité ! La peur, la haine, la détestation, sont des sentiments naturels qu’on ne peut pas s’interdire à soi-même afin de coller à quelques principes. Ce ne sont ni des crimes, ni des délits, même si leur expression, pour les effets qu’elle peut avoir, peut être pénalisée. Je me souviens que l’écrivain Michel Houellebecq ou l’actrice Véronique Genest se sont décrits eux-mêmes comme islamophobes, ou qu’Élisabeth Badinter a dit qu’il ne fallait pas craindre d’être qualifié d’islamophobe. Même s’il est dommage pour ces gens de vivre dans la peur, je trouve plus honnête de leur part de faire un tel constat que de se faire croire qu’on peut rejeter une idée, une idéologie, une croyance, une culture, indépendamment des personnes qui les portent, qui y adhèrent.

L’union sacrée contre Edwy Plenel est une véritable cour des miracles avec par exemple une ancienne ministre socialiste ; un journaliste algérien connu pour son opposition à l’islamisme ; un quotidien catholique traditionaliste et nationaliste. Eh oui, Médiapart s’est fait beaucoup d’ennemis.

Revenons à la première pensée exprimée par le gars d’Atlantico : dire qu’on peut « poser la question de l’Islam et de l’Islamisme » sans pour autant mettre en cause les musulmans induit d’une part que la question posée a déjà sa réponse (si poser la question doit aboutir à une mise en cause), et d’autre part que les musulmans peuvent être considérés à part de l’Islam alors qu’ils se caractérisent par le fait qu’ils adhèrent à cette religion. Quand à l’association de « Islam » et « Islamisme », elle semble quelque part nier la distinction entre les deux notions (une religion, d’une part, et l’inspiration religieuse d’une action ou d’un régime politique, d’autre part). Essayons la même phrase en visant une autre communauté regroupée autour d’une foi : « Poser la question du Christianisme et de l’intégrisme ce n’est pas mettre en cause le chrétiens ». Ça sonne mal, non ? C’est ce genre de formules, ou les habituels « les terroristes ne sont qu’une fraction infinitésimale des musulmans mais ne trouvez-vous pas que le Coran pousse au crime ? » qui sont il me semble une insulte pour les musulmans français, et une manière constante de leur dire : « on ne veut pas de vous, on veut que vous rasiez les murs ! »… Et que peut-on attendre d’une telle ambiance ? Si on vous intime l’ordre de raser les murs, qu’est-ce que vous ferez ?3 Tout ça m’amène à une notion médiatique que je trouve très perverse : celle du « musulman modéré ». Si on suit les journaux télévisés les plus banals, ceux qui façonnent les consciences et qui expriment tout à la fois les poncifs les plus répandus, on apprend qu’il existe des bons musulmans, les musulmans « modérés », et puis des mauvais, qui n’ont pas de nom générique, mais peuvent être appelés intégristes, radicaux, ou encore salafistes et djihaddistes, autant de mots qui ne sont pas synonymes les uns des autres mais que regroupe l’ensemble des « non-modérés ». Je ne suis pas croyant, et je suis même clairement religiophobe, mais il me semble que de nombreuses religions — et c’est en tout cas le cas du Christianisme et de l’Islam, deux religions monothéistes exclusives qui reposent sur un credo —, condamnent la modération : le croyant est censé se donner tout entier à la divinité qu’il adule, et s’il ne le fait pas, sa foi n’a pas de valeur, il n’a pas le droit d’être « tiède », comme le dit le livre des Révélations : « Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche »4. On trouve des réflexions du même tonneau tout au long de la Torah5. Enfin, dans l’Islam, peu de péchés sont plus graves que l’« association » (rendre un culte à d’autres divinités, vénérer des saints ou même, selon certaines interprétations, se montrer superstitieux), et il vaut mieux être incroyant qu’« hypocrite », c’est à dire que si l’on se dit croyant il faut l’être sans réserves et sans calcul. Oui moi aussi je trouve que tout cela constitue une forme malsaine de chantage, mais c’est un fait, cela fait partie des principes théoriques de ces religions et le plus tolérant des curés, le plus libéral des imams, auront du mal à absoudre une de leurs ouailles qui se dira « un tiers chrétien, un tiers musulman, un tiers bouddhiste ». Puisque la religion est avant tout un outil de coercition sociale, un moyen pour souder le groupe autour d’un certain nombre de rites, de pratiques, de croyances, de lieux, de valeurs, alors on n’est pas censé dire que l’on n’y adhère qu’à moitié, et on n’est pas censé choisir ce à quoi on adhère, on doit prendre le pack entier. Du moins officiellement, car tout croyant effectue une sélection, ne serait-ce que parce qu’il est logiquement impossible de cocher toutes les cases en même temps, eu égard à l’incohérence des livres et à la grande latitude d’interprétation permise par des siècles de réflexion théologique et de pratique populaire6.

Natacha Polony devient une héroïne pour le site identitaire fdesouche, Christophe Barbier le plus mauvais journaliste de France à ma connaissance prend parti contre Edwy Plenel, et enfin, un ancien premier ministre, au nom de la liberté d’expression et de la démocratie, veut que Médiapart « rende gorge » et soit « exclu du débat public ». Charmant !

On peut en penser ce qu’on veut (j’en pense beaucoup de mal, pour ma part), mais cette injonction à se donner entier à son dieu fait qu’il est absurde d’exiger des croyants de se revendiquer « modérés », et un peu idiot de laisser entendre que les seuls musulmans non-modérés, passionnés, entiers, sont ceux qui posent des bombes ! Du reste, laisser penser qu’un musulman véritable est un meurtrier est précisément le cœur de la propagande de Daech… Quelle idée d’épouser la même vision des choses ? Ceux qui insultent les musulmans travaillent au même monde de misère que ceux qui leur promettent le Califat : l’un pousse, l’autre attire, il n’y a pas de tension, juste une direction. Je vais en choquer plus d’un en l’écrivant mais pour moi, Élisabeth Badinter, Dieudonné, Manuel Valls, le Printemps Républicain, Riposte laïque, Tariq Ramadan, Caroline Fourest, le Parti des Indigènes de la République, etc., etc., s’ils sont bien adversaires, n’en sont pas moins unis autour d’une vision du monde assez semblable. Parfois avec une vraie honnêteté intellectuelle et en espérant sincèrement aller dans le bon sens, je ne mets pas ça en question a priori (même si j’ai mon opinion sur le degré d’opportunisme de certains). J’ai peur que tous ces gens nous mènent vers la guerre, peut-être vers une nouvelle Saint-Barthélémy, peut-être juste vers une extension du communautarisme, vers une vague de radicalisation molle mais dévastatrice7 d’une partie des musulmans autant que d’une partie des chrétiens. Ma théorie, je l’ai dit souvent, c’est que nous nous dirigeons vers un affrontement, non pas parce que le livre de l’un dit noir et que le livre de l’autre dit blanc, ça n’a en général aucune importance, mais parce que le pétrole, l’uranium, les terres cultivables, l’eau non-souillée, l’air respirable, sont inexorablement amenés à manquer, et que même si en apparence tout se passe encore bien, même si nous nous faisons encore croire que la science et la technologie pourront nous sauver in extremis8, nous nous préparons à nous entre-tuer, c’est ce que disait Claude Lévi-Strauss quelques années avant sa mort :
(…) De ces disparitions, l’homme est sans doute l’auteur, mais leurs effets se retournent contre lui. Il n’est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l’explosion démographique et qui – tels ces vers de farine qui s’empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme bien avant que la nourriture commence à leur manquer – se mettrait à se haïr elle-même parce qu’une prescience secrète l’avertit qu’elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces biens essentiels que sont l’espace libre, l’eau pure, l’air non pollué9.
Pour s’entre-tuer, il faut des camps bien identifiés, il faut qu’il y ait les « nôtres » et les « autres », et il faut un prétexte, un désaccord fondamental, irréconciliable, puis, ça marche toujours, accuser son adversaire d’être un danger futur. Le temps se charge d’apporter l’étincelle. Si je partage l’analyse d’Edwy Plenel sur le fait qu’il existe une gauche et une droite alliés dans une guerre contre les musulmans, je ne mets pas Charlie Hebdo dans ce sac, ne serait-ce que parce que Charlie Hebdo exprime de nombreuses sensibilités différentes et, par son caractère satirique, (vaguement) anar et (encore un peu) déconneur, permet le décalage, permet de ridiculiser tous les discours, ou permet de ridiculiser l’idée même de sérieux10. L’humour est une des armes de l’intelligence. Malheureusement pour eux, le monde entier, que ce soient ceux qui leur souhaitent mille morts ou ceux qui veulent en faire un porte-étendard politique, les force à se prendre au sérieux. Si j’ai trouvé l’édito de Riss excessif, j’admets qu’il est maladroit ou imprudent de la part de Plenel de mentionner Charlie Hebdo comme faisant partie d’une « guerre contre les musulmans »11. Tout comme je trouve injuste de la part de Charlie Hebdo de se ranger derrière l’idée qu’en considérant que les musulmans de France sont victimes d’une forme de stigmatisation, Médiapart est au mieux « idiot utile de l’islamisme » et au pire, un média « compagnon de route de l’intégrisme », comme je l’ai entendu dire vendredi par une journaliste sur Arte. Et ne parlons pas de l’odieuse accusation d’avoir sciemment couvert des viols, ou encore plus incroyable, le rapprochement assez obscène fait par Joann Sfar et repris sans vérification par une partie de la presse entre les 130 morts du Bataclan et les 130 signataires (en fait 150) d’une tribune de soutien à Edwy Plenel. À l’heure où je parle, la dessinatrice Coco a fermé son compte Twitter, sous le poids des insultes — elle a tout mon soutien, mais même si son dessin affirmant qu’Edwy Plenel avait volontairement évité de s’intéresser aux mœurs sexuelles de Tariq Ramadan était plutôt réussi et drôle (elle est un des derniers talents de ce journal), il était injuste. La seule personne qui se soit elle-même accusée d’avoir été au courant et de n’avoir rien dit, c’est Caroline Fourest12. J’en veux vraiment à ceux qui se servent opportunément de cette histoire pour régler des comptes. Je pense par exemple à Manuel Valls qui, au nom de la défense de la liberté d’expression et de la démocratie a souhaité tout haut que Médiapart « soit exclu du débat public » et « rende gorge » ! J’en viens à me demander si Plenel ne prépare pas un dossier sur l’ancien premier ministre et si ce dernier n’est pas en train de jouer le tout pour le tout, à coup d’insinuations toxiques, pour décrédibiliser le site d’investigation ou pour faire passer son travail pour une vendetta entre personnes. Ou bien il cherche juste un prétexte pour pousser plus avant son personnage de « monsieur je-serais-intraitable », son créneau marketing.

Gaston Phébus (1978) épisode 1. On entend toujours parler de l’armée de Phébus dans la série, composée de dizaine de milliers d’hommes, mais à l’image on a toujours les six ou sept mêmes mecs. C’est un peu cheap. Comme d’utiliser une pauvre carrière à ciel ouvert comme décor pour représenter la Palestine. La séquence ci-dessus est intéressante pour la manière dont elle représente les Croisades : les soldats francs, qui sont techniquement une armée d’invasion, sont présentés comme les preux chevaliers qui vont au secours d’un homme torturé et se font prendre en étau par une bande d’orientaux patibulaires à qui la caméra ne donne jamais la chance d’être montrés comme des personnes : ce sont des burnous et des turbans qui braillent en faisant tourner des sabres. Ils sont fourbes, bruyants et lâches13.

Une chose me choque de plus en plus dans le discours ambiant, c’est sa binarité : si on ne va pas dans le sens du troupeau, c’est qu’on est l’ennemi — et on découvre vite à ses dépens qu’il s’agissait d’un troupeau de loups pour qui désigner l’ennemi, c’est se donner la permission de le juger sans procès, de le condamner sans jugement et d’exécuter sa peine sans condamnation. À une époque pas si lointaine, la tolérance consistait à accepter que quelqu’un soit différent, ait une autre vision du monde, d’autres idées. Aujourd’hui, chez beaucoup, c’est un cri de ralliement : on est dans la bande des tolérants dégoulinants d’esprit démocratique, ou bien on est l’ennemi et on doit être abattu. À une époque on pouvait ne pas aimer quelque chose sans demander pour autant une loi pour l’interdire ! Pour ma part j’ai l’impression et je m’efforce constamment d’être tolérant suivant l’acception ancienne du mot. Je considère que le monde entier a tort, je n’aime pas la politique, Je n’aime pas les religions, elles me font peur, je n’aime pas les symboles qui vont avec les religions, et notamment l’obsession de la distinction sexuelle dans les religions monothéistes. Beaucoup de valeurs politiques, religieuses ou philosophiques qui ne sont pas les miennes me répugnent, mais je respecte la folie de chacun tant que je n’ai pas la preuve que les fous font du mal à d’autres qu’à eux-mêmes.

Gaston Phébus (1978), suite. Ayant eu contre son gré un enfant avec son épouse qu’il déteste (c’est un peu compliqué à expliquer), Gaston III de Foix-Béarn hait son rejeton Gaston, un adolescent difficile (qui, sous-entend lourdement mais sûrement le scénario, s’intéresse plutôt aux garçons qu’aux filles). Tout naturellement, comme ça se faisait à l’époque, le jeune homme essaie d’empoisonner sa famille sur le conseil de son oncle maternel, Charles le mauvais. L’affaire tourne mal car son frère Yvain (Lambert Wilson, alors à ses débuts) parvient à l’en empêcher. Il ne veut cependant pas que son demi-frère soit puni (dans les fratries, on se chamaille, mais face à l’autorité parentale, on peut aussi être solidaire !), mais le poison est involontairement repéré par un chien qui, après l’avoir ingéré, décède. C’est la goute d’eau qui fait déborder le vase, Gaston est envoyé dans sa chambre sans manger. Mais quand les choses se calment, il continue de refuser de s’alimenter ! Dans la scène ci-dessus, Gaston III essaie de convaincre son fils de goûter une cuisse de poulet mais ce dernier refuse. Alors son père négocie, menace, s’énerve. Mais ça marche pas ces trucs-là, croyez-en mon expérience, l’éducation est un truc bien plus fin. Le fils meurt, la jugulaire accidentellement tranchée par son papa qui faisait mine de le menacer avec un poignard et qui s’est montré maladroit en le manipulant. En plus il savait pas que son fils était hémophile.

Bon, maintenant, parlons solutions. Car quand des gens a priori intelligents s’écharpent, des gens qui a priori cherchent à être du bon côté de la barre, il y a un problème à régler. Sur les affaires dont il est question, je dois dire que je suis effrayé, chaque jour, sur Twitter, en voyant les positions des uns et des autres se rendre caricaturales et devenir affaire de réflexes, de réactions épidermiques qui transforment des personnes estimables en machines à penser par catégories et par mots-clés. Je veux continuer à débattre même si ça m’épuise et si ça me désespère, alors je vais tenter de me tenir à quelques principes qui peuvent m’aider à être juste : — Éviter la tentation des oppositions qui s’équilibrent : si on me parle d’une injustice commise par x, il ne faut pas lui opposer une injustice commise par y : une injustice plus une injustice, ça ne fait pas un équilibre, ça fait deux injustices. Les deux injustices doivent être condamnées, elles ne s’annulent pas. Par ailleurs, chacun a ses points sensibles et ses points aveugles, il faut l’admettre (y compris à son propre sujet) et éviter de poser ça en termes accusatoires. — Ne pas réagir à une nouvelle sans connaître le contexte, sans avoir pris connaissance de la phrase entière et même des phrases qui précèdent et qui suivent, sans avoir vu la vidéo, sans avoir lu l’article.

Un exemple tout frais de problème de contexte : hier Aurore Bergé (porte-parole de la République en Marche) a exhumé un tweet de Mélenchon qui proposait que le Parti de Gauche offre l’asile politique à Gérard Filoche, laissant croire que cette proposition suit le tweet douteux de Gérard Filoche. L’indignation est générale, jusqu’à ce que certains remarquent que le tweet de Mélenchon date de 2014 et ne peut donc pas être lié à une affaire de 2017. La jeune députée a été forcée d’admettre son erreur, expliquant qu’elle n’avait pas vu la date du tweet (admettons – ça m’est arrivé assez souvent pour que je puisse y croire), mais ajoutant l’insulte à l’injure en se demandant tout haut si l’offre est toujours d’actualité, en accusant Mélenchon d' »avoir des amitiés avec le Parti des Indigènes de la République » (dont il s’est pourtant fermement démarqué), et finissant par retourner sa chaussette sale en demandant que l’on se calme puisqu’elle n’a « justement aucune envie d’employer les méthodes qui sont celles des Insoumis ». Ce qui m’intéresse ici et qui motive le point suivant, c’est que je pense que le sentiment que Mélenchon est suspect d’indulgence envers l’antisémitisme, provoqué l’exhumation opportuniste d’un de ses vieux tweets, ne va pas quitter ceux qui l’auront éprouvé (notamment ceux qui étaient déjà prêts à la recevoir sans filtre), alors même qu’ils auront été ensuite informés de la manipulation. Les sentiments sont comme l’amiante ou ces métaux lourds qui s’accumulent dans l’organisme et ne le quittent jamais : les révisions, le complément d’information, la réflexion, ne permettent jamais de s’en débarrasser vraiment, et ils refont surface à la première occasion.

—  S’efforcer de mettre à jour les informations qu’on a tenues pour exactes et qui se sont révélées ne pas l’être, et tenter de revenir sur les sentiments que l’on a éprouvé en les entendant. Cette seconde partie est presque impossible à effectuer, malheureusement : une indignation qui s’appuie sur une mauvaise information restera toujours en sourdine quand bien même on aura découvert sa fausseté. —  Réagir à ce que les gens font, à ce qu’ils disent, pas à ce qu’on pense qu’ils pensent en vertu de leurs amitiés ou de la personne qui s’est trouvée avec eux, un jour lambda, sur une photographie. —  Se rappeler que les gens (et se compter dedans) sont bien plus largués qu’ils ne se le font croire, bien moins maîtres de leurs pensées, de leurs émotions, de leurs références, de leurs goûts, de leurs répulsions, de leurs frayeurs, qu’ils ne le voudraient.  Chacun de nous est jeté dans le monde sans avoir rien demandé et passe les quelques décennies qu’il y vit à tenter de donner un sens aux choses en attendant de disparaître. Et puis il meurt sans avoir rien compris, mais en ayant parfois fait du bien ou du mal, et  en ayant parfois eu le choix de ses actes. — Tenter d’éviter les excès verbaux, qui braquent forcément, et les métaphores outrancières. — Traiter chacun, même adversaire, même ennemi, comme une personne, c’est à dire comme quelqu’un qui est responsable de ses actes et qui s’exprime en son nom. Cela sert autant à être juste soi-même qu’à contraindre sont interlocuteur à ne se cacher ni derrière un leader, ni derrière un dieu, ni derrière une idée, et à agir en tant que personne et non en tant qu’agent. Hier avant d’aller me coucher j’avais plein d’autres idées de méthodes à appliquer pour rendre le monde moins stupide mais au réveil, je les ai oubliées. On verra une autre fois. Et toi, lecteur, as-tu des propositions ?
  1. Demandez à Google books.  []
  2. Il paraît que de nombreuses femmes britanniques portent ce vêtement sans rapport à des convictions religieuses mais pour épargner le soleil à leur peau trop fragile, et que ce vêtement a aussi du succès en Asie du Sud Est chez des femmes qui veulent aller à la plage mais refusent de bronzer. En revanche il n’est pas spécialement validé par Daech. []
  3. Il semble que certaines jeunes femmes ne se mettent à porter le hijab que par réaction à ce qu’elles ressentent comme une attaque envers leur religion. Lire à ce sujet le livre de témoignages Des voix derrière le voile, par Faïza Zerouala, éd. Premier Parallèle. []
  4. Apocalypse 3:16. []
  5. Par exemple Rois 8:61 : « Que votre cœur soit tout à l’Éternel, notre Dieu, comme il l’est aujourd’hui, pour suivre ses lois et pour observer ses commandements ». Les dix commandements, déjà, ne disent rien d’autre avec cet avertissement : « car moi, l’Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux ». []
  6. Je note que les religions laissent une latitude au doute et aux errements du croyant, tant que tout cela permet de renforcer son adhésion au crédo, mais il faut que cela soit contrôlé, dirigé : on peut confesser à un prêtre que l’on doute, et se le reprocher à soi-même, mais on n’est pas censé en parler autour d’un verre avec des gens qui ont d’autres croyances : on lave son linge sale en famille. []
  7. Daech est comme l’épisode des Anabaptistes de Münster au XVIe siècle (et bien d’autres poussées de fièvre sectaires dans l’histoire) : ravageur et spectaculaire, mais forcément épuisant pour tout le monde et appelé à l’autodestruction. Mais d’autres mouvements sont plus lents, moins visibles, moins meurtriers en apparence mais plus solides et plus efficaces à long terme, conçus pour durer. []
  8. Alors même que certains d’entre nous voient la science comme une sorte de luxe inutile et idéologiquement nuisible — on trouve ça chez Trump, chez les religieux et chez certains écologistes, mais aussi de manière plus insidieuse dans le discours médiatique et dans les politiques publiques de partis politiques pourtant « science-friendly ». []
  9. Claude Lévi-Strauss, réception du Prix international de Catalogne, mai 2005. []
  10. La zone d’ombre de Charlie Hebdo, pour moi, c’est la psychanalyse, qu’ils traitent avec une dévotion respectueuse très constante. []
  11. Notons tout de même que la phrase dite par Plenel sur France Info à ce sujet a été malhonnêtement tronquée. []
  12. Bien que je la mentionne plusieurs fois dans ce texte, je ne pense pas de mal de Caroline Fourest, si ce n’est qu’elle peine à revenir sur ses emballements quand bien même ils a été démontré qu’ils étaient mal informés, ce qui décrédibilise totalement son propos. L’orgueil la rend malhonnête. Mais depuis que j’ai vu une manifestation de deux cent hommes, avec à leur tête un curé illuminé en soutane, l’accueillir à la sortie d’un train avec des intentions brutales, je me dis que sa vie quotidienne doit être un enfer et qu’elle est courageuse de s’en tenir à ses idées même si celles-ci sont erronées. []
  13. Les Croisades, dont on parle avec légèreté chez nous à présent, n’ont pas été une entreprise pacifique mais bien une sanglante série de guerres de conquête. Rappelons le célèbre témoignage de Raymond d’Agiles (Historia francorum qui ceperint Jerusalem) : « On vit alors des choses jamais vues. De nombreux infidèles furent décapités, tués par les archers ou contraints de sauter du haut des tours. D’autres encore furent torturés puis jetés dans les flammes. On pouvait voir dans les rues des monceaux de têtes, de mains et de pieds. On chevauchait partout sur des cadavres. Ce fut un tel massacre dans la ville que les nôtres marchaient dans le sang jusqu’aux chevilles. Les croisés pillaient à satiété : ils parcouraient les rues, entraient dans les maisons, raflaient or, argent, chevaux, tout ce qu’ils trouvaient… ». Notons qu’à l’époque, « les infidèles » c’étaient les musulmans. C’est encore sous ce nom que, cinq siècles plus tard, ont été massacrés les Mayas et les Aztèques. []

Faut pas prendre les avocats du diable pour des guacamoles au piment

Gérard Filoche a publié hier nuit un visuel complètement ahurissant montrant Emmanuel Macron au dessus d’une globe terrestre, avec un brassard rouge et blanc, à la mode nazie, mais où la svastika est remplacée par le sigle dollar. En dessous est écrit « En marche vers le chaos mondial ». Le tweet était accompagné du commentaire « un sale type, les français vont le savoir tous ensemble bientôt ». Le lien entre Macron, le dollar (nous le croyions europhile !), le nazisme et le chaos mondial est en soi très très très douteux. Mais comme beaucoup j’ai dû me pincer en voyant les autres détails de l’image, en filigrane : un drapeau américain (ok), des billets de banque (ouais), un drapeau israélien (ah.), et trois personnages : Jacques Attali, que j’ai reconnu, et deux autres personnes que je n’ai pas reconnues mais qui se sont avérées être Patrick Drahi, patron de SFR/Altice, et Jacob Rothschild, de la banque du même nom. En voyant ça, et avant même d’avoir identifié tous les personnages, j’ai bondi, et j’ai partagé mon effarement sur Twitter puis sur Facebook : quelle mouche a piqué Filoche ? Les références sentent à plein nez ce qui rapprochait, pendant la période d’entre deux guerres, une certaine gauche et une certaine droite. Et effectivement, renseignement pris, l’image émane du site d’Alain Soral, qui se dit « antisioniste » mais chez qui ce mot semble être un cache-nez pour « antisémite ». Mais au fond pas besoin d’être averti de l’origine de l’image ou docteur en sémiotique pour percevoir un énorme problème, qu’on en juge :

Le lamentable tweet en question, retiré une heure plus tard environ. L’image est issus du site Égalité et réconciliation, tenu par Alain Bonnet dit Soral, et a valu ces derniers jours à son auteur une citation à comparaître au Tribunal de Grande Instance de Paris pour provocation à la haine envers une personne ou un groupe de personnes en vertu de leur origine.

Je suis ensuite allé voir mon épisode de la série Gaston Phébus : le lion des Pyrénées (1978) dont j’ai acquis le DVD et dont je tiens à dire qu’à part un acteur (Georges Marchal) tout le monde joue mal, à commencer par Jean-Claude Drouot (Thierry la Fronde), qui incarne Gaston III de Foix-Béarn. Quant à Nicole Garcia (Agnès de Navarre), elle fait ce qu’elle peut mais son rôle est écrit avec les pieds. Le récit tombe dans le grand n’importe quoi, sans aucun lien à ce qu’on sait de la biographie véritable du prince de Béarn. J’ai profité de ce temps perdu pour réfléchir un peu au cas de Gérard Filoche. Je n’aime pas énormément ce monsieur1, je ne me sens pas lié à lui politiquement ou affectivement, mais je n’ai jamais décelé chez lui d’indices qui laissent croire à une proximité de vues avec Alain Soral, hors d’un petit dénominateur commun consistant à critiquer la finance mondialisée et à détester Emmanuel Macron bien entendu. Enfin bref, quelque chose ne collait pas, et, avec bien d’autres, j’ai réfléchi à des hypothèses : compte piraté ? Dans un commentaire de blog, Filoche a confirmé qu’il avait sciemment publié l’image, qu’il jugeait son tweet « pas terrible » et que, averti du tollé, il l’avait fait effacer :
oui je dormais, ça m’a réveillé alors que j’ai beaucoup bossé aujourd’hui a ce que comprends, ils tentent d’interpréter un tweet pas comme il est, il y a un brassard dollars pas nazi bien sur le tweet est pas terrible mais y’a rien de tel de ce qu’ils prétendent y voir, le reste est leur cabale2 je l’ai fait quand même retirer aussitôt que j’ai su ce genre de cabale vient de gens qui défendent macron plus qu’ils ne le combattent a chaque fois ils essaient, je remarque que ce sont les mêmes, contre moi, ça tente de faire diversion, c’est leur complot à eux, pas a moi quand on parle du fond, y a plus personne pour répondre, haussez les salaires et baissez les dividendes !
On remarque qu’il ne parle que du brassard, et je me suis dit une chose : et s’il n’avait pas vu le reste ? Après tout, l’image est sombre, peu lisible, il suffit d’avoir la vue basse, d’utiliser un écran trop petit, par exemple celui d’un téléphone, ou juste mal calibré, et on peut rater des détails qui comptent. L’hypothèse qu’il ait diffusé l’image sans connaître son origine (elle circule hors du site d’Alain Soral), et sans en percevoir (littéralement) le contenu me semble au fond crédible, car le personnage est sans finesse dans son utilisation des images. Il est tout à fait du genre à publier « finance=SS », mais on ne l’a jusqu’ici jamais vu être dans le fielleux registre du sous-entendu-bien-entendu si typique à l’extrême-droite.

Alors ça c’est vraiment dégueulasse. Phébus (casque verte, teinture ni-faite-ni-à-faire, sur l’image de droite) s’est fait usurper le trône par son frère bâtard, lequel complotait avec le frère de l’épouse de Gaston qui s’était marié par vengeance mais c’est un peu compliqué à expliquer. Bon donc Gaston s’échappe de la prison du Châtelet, revient, et reprend son trône. Mais voilà que son oncle, le bâtard Corbeyran, décide qu’il doit se battre en duel contre son neveu imposteur : « ça doit se régler entre bâtards ». Même si je suis une personne de banlieue, c’est pas moi qui dis « bâtards » tout le temps hein, c’est dans le film. Bon, bref, Corebeyran est vieux mais il est vaillant, il réussit rapidement à prendre le dessus. Seulement voilà, l’autre profite d’un moment d’inattention de son oncle, le seul gars sensé de l’histoire et l’unique bon acteur du téléfilm, pour lui planter dans le cou une lame qu’il avait cachée dans sa manche. Et l’autre meurt, quoi. C’est vraiment dégueulasse.

Beaucoup ont été moins indulgents que moi et Filoche s’est fait traiter de tous les noms, notamment par tous ceux qui ne l’aimaient déjà pas du tout, ou qui sont opposés à tout ce qu’il a tenté d’incarner politiquement, à savoir une aile gauche du PS donnant des leçons à Hollande, Valls, Sapin, El Khomery ou Macron. Et même si je n’ai pas d’affection particulière pour Filoche, j’ai trouvé ça injuste : utiliser la suspicion d’antisémitisme comme dernier clou-du-cercueil, comme gale-qu’on-accuse-le-chien-d’avoir, comme flacon-qui-importe-peu-du-moment-qu’il-procure-l’ivresse, venant d’opposants politiques (comme Rachid Temal, mon sénateur PS, dont j’ai découvert l’existence à cette occasion3) je trouve ça petit. Et venant de gens de bonne foi, je trouve ça dommage. Alors en idiot inutile que je suis, j’ai passé ma journée à défendre Gérard Filoche ! Une amie a fini par me demander :
Jean No, tu peux juste expliquer pourquoi tu essayes de pardonner son geste ?
Eh bien voilà ma réponse : je ne pardonne rien, mais tout bêtement, ici, je ne crois pas au crime, ou en tout cas, sauf preuve du contraire, je crois que le crime est plutôt de tweeter fatigué, voire en ayant un coup dans le nez, de poster une image sans l’avoir bien regardée. Mais surtout, je considère que la paranoïa complotiste antisémite est une question suffisamment grave pour ne pas la banaliser en en accusant quelqu’un avec légèreté juste parce qu’on n’aime pas sa tête. Sur cette question comme sur d’autres, j’ai tendance à me faire l’avocat du diable, et souvent précisément pour défendre des gens pour qui je n’ai pas de sympathie car j’essaie d’échapper contre moi-même au biais de confirmation et autre effet de halo illustrés et justifiés par des adages tels que « y’a pas de fumée sans feu », « si ce n’est toi c’est donc ton frère » et « qui vole un œuf vole un bœuf » qui reviennent tous à dire que l’on ne tient pour vrai que ce qui correspond à ce qu’on pensait déjà. On tombe facilement dans ce genre de travers sans le vouloir, je ne pourrais pas me regarder dans une glace si je le faisais sciemment, et je suis, par extension, incapable de ne pas réagir si j’ai l’impression que c’est ce que d’autres sont en train de faire. Surtout si je les apprécie, hein. Lire ailleurs : L’inquiétante étrangeté de la caricature antisémite, par André Gunthert/Imagesociale.fr.
  1. Gérard Filoche me semble un peu l’homologue de Nathalie Kosciusko-Morizet dans la crèmerie concurrente : le représentant d’une fallacieuse opposition interne au parti, qui affirme porter un discours « alternatif » pour rabattre les hésitants qui quitteraient le parti sinon, mais qui in fine, n’a aucune influence sur les orientations de son parti et vote pour l’essentiel avec lui : un apparatchik déguisé en refuznik ! Je le trouve excessif dans ses paroles (hier aussi il proposait la cour martiale pour Mélenchon pour crime d’avoir refusé de s’allier à lui…), et je ne me suis pas fait avoir deux fois à ses trémolos pour les retraités, les chômeurs, les travailleurs et qui vous voulez : c’est un camelot sans grande vision qui occupe un créneau. Enfin c’est ainsi qu’il m’apparaît, je ne sais pas si j’ai raison (je n’ai pas creusé plus que ça). Par ailleurs il ne m’a jamais répondu sur Twitter, c’est donc quelqu’un d’antipathique. []
  2. Je vous laisse imaginer ce qu’a pris Filoche pour avoir employé le mot « Cabale », qui vient de l’hébreu Kabbale. []
  3. Les sénateurs sont élus selon un processus non-démocratique, cette fonction sert à placer les cadres du partis, ils se sentent donc tout à fait dispensés de faire connaître leur existence à leurs administrés. []

#meToo

Dans la foulée de l’affaire Harvey Weinstein, entre autres événements, une journaliste a proposé aux femmes sur Twitter de raconter leurs expériences de harcèlement sexuel ou d’agressions caractérises vécues dans le cadre de leur vie professionnelle, créant pour l’occasion le hashtag #BalanceTonPorc. Très vite, ce n’est plus seulement la vie professionnelle qui a été le sujet, mais la vie de tous les jours, et des milliers de femmes ont témoigné de pressions, d’attouchements, de propositions, d’exhibitions, de remarques odieuses, de baisers forcés, de viols. Chez les anglophones, le hashtag comparable est #MeToo. Sauf exception, les témoignages ne dénoncent jamais nommément des personnes, mais j’ai vu des faits reprochés à un parlementaire, un journaliste, un cinéaste et un animateur télé. Pas pour des crimes, même pas pour de vrais délits, ou pas forcément pour des faits précis. Eh bien peut-être que ceux-là ont besoin qu’on leur dise que ce qu’ils ont trouvé charmant ou rigolo ou normal un jour ne l’était que pour eux. Les réactions sont intéressantes : beaucoup (d’hommes) craignent l’injustice, ou plutôt la justice populaire : et si Lars Von Trier se faisait crever les pneus, à présent que Björk Gudmunsdottir a accusé un « réalisateur danois avec qui elle a tourné » de s’être comporté de manière non-professionnelle avec elle ? Les mêmes ne se demandent pas si les pourcentages de femmes agressées ou violées sont injustes, mais d’accord, admettons, pas besoin de lancer un vertueux hallali contre une poignée de noms lancés en pâture, d’autant que l’important n’est pas là, l’important c’est l’avalanche de témoignages, l’important c’est qu’il ne semble pas qu’une seule femme n’ait rien à raconter. Mais il faut voir les réponses masculines, qui vont de « ce hashtag est un peu agressif, parler c’est bien mais il faut le faire de manière plus apaisée » à « pourquoi le faire ici et ne pas aller au commissariat » (mille réponses, mais au minimum celle-ci : en quoi l’un empêche l’autre ? Est-ce qu’une personne devrait s’interdire d’évoquer son cambriolage une fois qu’elle a, ou non, choisi de déposer une plainte ?) en passant par « il faut aussi parler des mecs bien »,… au mieux. Parce que les réponses au pire sont d’un autre registre : « tu l’as mérité », « on te croit pas vu ce que tu es moche », et insultes en tout genre. Dans cette histoire de #balanceTonPorc, les réactions masculines sont peut-être ce qui fait le plus peur, car elles laissent le sentiment qu’un grand nombre d’hommes sont tout prêts à se serrer les coudes contre les femmes qui témoignent. Si effectivement ce que dit sous pseudonyme quelqu’un dont nous ne savons rien peut être une affabulation ou l’appropriation d’une histoire qui appartient à quelqu’un d’autre, si bien entendu il serait insupportable que des innocents soient injustement victimes opprobre, rien ne permet de décréter que les témoignages soient fréquemment, ni même anecdotiquement fallacieux. Pour ma part, j’ai lu les témoignages de nombreuses femmes que je connais et dont je suis surtout certain qu’elles ont beaucoup pris sur elles pour parler de ce sujet. Je peux utiliser le hashtag #meeToo car moi aussi j’ai connu ce genre de situation. Je ne l’écris pas ici pour que des hommes claironnent « un point partout ! », et y voient la preuve que les hommes sont autant exposés que les femmes, non : dans les cas que j’ai vécu, je n’étais pas un homme de quatre-vingt-dix kilos et un mètre quatre-vingt et quelques, comme aujourd’hui, j’étais un pré-adolescent à peine plus lourd que son cartable. En revanche mes mauvaises rencontres étaient des gens plus âgés que moi, de sexe masculin, et qui me savaient plus vulnérable qu’eux.

Une première histoire

Un jour, j’étais dans un train de banlieue, un double-étages orange, pour ceux qui connaissent. Je me rendais chez l’orthodontiste, à Paris, j’y allais chaque semaine après l’école et mon père m’y récupérait après sa propre journée de boulot, on rentrait ensuite en voiture. Le trajet était très simple : quatorze minutes de train vers Saint-Lazare, puis métro jusqu’à la station La muette, pour arriver au cabinet avenue Paul Doumer, au soixante-douze je crois. Dans ce train, donc, J’étais monté à l’étage supérieur. La voiture était totalement vide, comme ça arrivait à l’époque. Un homme est venu s’asseoir sur la banquette qui me faisait face, et il a sorti son sexe, qu’il a tripoté en me fixant. Je pense que j’étais à l’époque en classe de sixième, j’étais donc un pré-adolescent pas spécialement au fait des mœurs normales des adultes, alors je l’étais encore moins de leurs mœurs plus déviantes, je ne suis pas certain que j’aie su à l’époque ce qu’était un viol, par exemple, ni que j’aie entendu parler de pédophilie — on n’en parlait pas, du reste —, mais la situation m’a semblé profondément anormale, et même furieusement dangereuse. En fait j’ai eu ce qui restera une des grandes frayeurs de ma vie. J’étais paralysé, j’ai passé dix minutes interminables à ne jamais oser me lever, à ne rien dire, à respirer difficilement, cherchant surtout à ce que mes yeux ne croisent ni le regard ni la main du type, me disant qu’il fallait surtout sembler ne rien avoir remarqué (tout en restant bien sûr aux aguets de tout nouveau mouvement, et prêt à courir). J’imagine que le type est parti au moment où le train rentrait en gare, et que j’ai attendu l’arrêt pour me diriger vers la sortie, mais je n’en ai pas de souvenir précis. C’est en l’écrivant ici et en tentant de raviver ce souvenir que je remarque que c’est peut-être depuis cette histoire que, dans les trains à double-étage, je choisis systématiquement l’étage inférieur. Il me semble bien qu’auparavant j’allais toujours en haut. Donc trente-sept ans plus tard, ce salopard qui est peut-être bien mort depuis, ou en prison, décide encore à quel endroit je m’assieds dans le train. Je ne pense pas avoir souvent raconté cette histoire, ça m’étonnerait que je l’aie racontée à mes parents à l’époque, je crois que j’ai eu un peu honte, comme si mon apathie ou l’attitude de ce type disait quelque chose à mon sujet.

La seconde histoire

Avenue Émelie, ça ne vous dira rien si vous ne connaissez pas ma ville. L’endroit était à l’époque désert (il y a désormais de nombreuses habitations), mais ça faisait un bon raccourci. J’avais dix ou onze ans, là encore. Devant moi marchaient deux types plus âgés, disons des adolescents de quinze ans. Ils ont subitement décidé d’aller se soulager la vessie contre un mur en même temps, pas vraiment mon problème, même si je trouvais leur halte subite artificielle : quelque chose dans les gestes, les mouvements, la manière de se parler à voix basse, n’était pas naturel. J’ai continué à marcher, mais sitôt les coquins dépassés, j’ai entendu dans mon dos un « hep mignonne ! », et sans avoir le temps de rien je me suis retrouvé entouré de ces deux types, qui ont commencé à m’annoncer ce qu’il projetaient pour moi, sans que je comprenne bien de quoi ils me parlaient. Mais voilà, ils ont presque aussi vite constaté leur méprise : même si j’avais la coupe de cheveux de Mireille Mathieu (sans la frange), j’étais un garçon. Ils m’avaient pris pour une fille. Cela changeait tout à leur plan, ils m’ont dit quelque chose « eh mais t’es un mec ! », puis m’ont insulté, comme si j’avais attenté à leur virilité en les laissant avoir des projets à mon égard. Ils se sont sauvés sans demander leur reste. Là encore il ne m’est rien arrivé, je m’en tire juste avec un petit boost de mauvaise adrénaline (et strictement aucune idée d’en parler à la police ou à quiconque, et là je crois bien que c’est la toute première fois de ma vie que je l’évoque), mais si j’avais effectivement été une fille ? Devinez quoi ; je n’ai plus souvent emprunté cette voie par la suite. Les femmes qui témoignent ces jours-ci, comme c’était le cas aussi avec le projet Crocodiles, racontent souvent à quel point telle ou telle mauvaise histoire les force à être aux aguets, à éviter tel trottoir, telle ruelle, telle heure à esquiver tel genre de regard, telle manière de s’adresser à elles, à surveiller les pas de celui qui les précède ou qui les suit, et sont au fond constamment sur le qui-vive. Avec mes deux minuscules histoires (j’ai eu peur chaque fois, mais personne ne m’a touché), je pense que je vois ce que ça peut signifier, et j’ai de plus en plus de mal à supporter les hommes qui se bouchent les oreilles ou cherchent à faire taire celles qui témoignent. Ce qui devrait être insupportable pour tous les hommes, ce n’est pas d’être injustement considérés comme de potentielles menaces, c’est bien que les femmes n’aient pas d’autre choix que de se méfier.

Les poules et les moutons

Paris>Pontoise hier, Nathalie et moi rentrions du ministère de l’enseignement supérieur où nous étions en lice pour un prix1. Nathalie m’a lu le détail de la loi antiterroriste fraîchement votée, telle que résumée par un quotidien gratuit ramassé en chemin. On savait déjà tout ça, mais il y avait tout de même motif à s’indigner : moins de libertés et moins de justice en échange d’aucune assurance d’une plus grande sécurité. Le gouvernement précédent, qui se revendiquait d’une tradition « de gauche », a utilisé des dispositifs de l’état d’urgence pour assigner à résidence des militants écologistes ou empêcher certains journalistes de faire leur travail. Cela n’a pas changé la vie de Daech, ça va dans le même sens que le modèle de société que promeut Daech, mais ça a permis de miner un peu notre démocratie dans ses fondements : liberté de circulation, liberté d’informer, liberté de s’exprimer, et droit à être jugé. L’actuel gouvernement intègre des dispositions du droit d’urgence au droit commun, « afin de sortir de l’état d’urgence »… Si on essaie de comprendre les tenants et aboutissants de la loi et de sa motivation (sortir de l’état d’urgence, qui épuise les forces de sécurité), on est en droit de juger la transaction bien déséquilibrée : moins de libertés garanties, mais aussi moins de sécurité, puisque « sortir de l’état d’urgence » signifie surtout réduire les capacités des policiers à organiser le stationnement de véhicule ou la surveillance armée de lieux. Je comprends le problème du gouvernement, ceci dit : dire « on sort de l’état d’urgence » et rien d’autre serait un geste sensé, mais un risque politique terrible puisqu’au prochain attentat (il y en aura), la sortie de l’état d’urgence sera brandie par l’opposition comme une imprudence. Enfin bref. Nous pérorions gentiment sur ces mesures sans penser spécialement au fait que nous n’étions pas seuls dans le train. Et nous n’étions pas seuls. Une dame menue de la soixantaine, avec des lunettes sévères, nous a subitement pris à partie : « excusez-moi, j’écoute votre conversation, vous n’avez pas le droit de dire ça ! ». Allons bon ! La discussion qui a suivi a duré un petit quart d’heure et aura été plutôt instructive, puisqu’elle permet de comprendre un peu le raisonnement de certaines personnes. Espérons que les raisonnements et les informations que nous lui avons objectés se seront aussi montrés instructifs pour notre interlocutrice. En dix minutes, il était difficile de tout se dire, alors je veux reprendre cette histoire ici, dans le fol espoir qu’elle soit lue par d’autres personnes possédées par le même catalogue d’idées reçues et mues par les mêmes terreurs. Les dialogues qui suivent ne sont pas exacts, et pas toujours dans l’ordre, j’essaie d’en reconstituer l’essence de mémoire. Si la dame ne pouvait pas nous écouter sans réagir, c’est, nous a-t-elle expliqué, qu’elle nous jugeait égoïstes et irresponsables. Égoïstes parce que ne nous mettions pas à la place des gens qui ont perdu quelqu’un dans un attentat (sur un ton qui semblait vouloir exprimer le vœu contraire elle nous a dit « je vous souhaite de ne jamais perdre une fille dans un attentat ! »). Irresponsables (je ne crois pas qu’elle ait utilisé le terme, mais ça revenait à ça), parce que nous semblions opposés à des initiatives destinées à lutter contre le terrorisme.

Une stratégie commune à de nombreuses espèces vivantes (ovins, bovins, étourneaux,…) : le grégarisme. Afin de se protéger, ne surtout pas dépasser du troupeau. Si un loup vient, ce sont ceux qui se trouvent sur les bords, en marge, ou qui se sont éloignés du reste du troupeau, qui seront les premiers mangés. C’est une stratégie commune à beaucoup d’êtres humains aussi. Toute la puissance du terrorisme réside dans le fait que plus personne ne se sent à l’abri, et toute la force des mesures liberticides qui sont apportées en réponse réside dans le fait que personne ne se sent concerné : ce seront juste ceux « qui ont quelque chose à se reprocher » qui prennent des risques.

« — Tout le monde est d’accord pour lutter contre le terrorisme, mais à quoi ça sert de prendre des mesures si elles n’atteignent pas le but et si elles peuvent même être détournées ? On se retrouve sous Pinochet, là ! — oui, et alors ? — euh… — Si on est plus en sécurité ? — Justement, en plus, c’est pas des mesures efficaces ! — on peut pas rester sans rien faire ! ». Nous y voilà : l’important pour cette dame n’est pas de faire quelque chose d’efficace, ni de s’abstenir de prendre des mesures problématiques, non, l’important, c’est de ne pas rien faire. La neurologie d’Henri Laborit lui donne en partie raison puisque comme il l’a démontré, face au stress qu’induit la certitude d’une douleur à venir, l’inhibition de l’action cause des désordres psychiques (et même neurochimiques) puis psycho-somatiques (ulcères, etc.), auxquels on ne peut échapper que par trois moyens : — la fuite (à mon avis pas que physiquement mais je ne sais pas si Laborit va si loin, il faudrait que je relise tout ça) — faire quelque chose pour résoudre le problème (que ça soit utile et efficace ou pas) — se battre, c’est à dire exercer et subir de la violence. Chacune de ces activités a pour effet de soulager le cerveau2. D’un point de vue évolutionniste, on comprend bien les raisons qui font que ces réponses permettent d’échapper au stress, mais à un niveau cognitif supérieur, à un niveau moral, philosophique, rationnel, on est forcé de constater que certains choix sont plus satisfaisants que d’autres. « — Donc vous trouvez bien que pour lutter contre le terrorisme djihadiste on fasse passer une loi qui est destinée à limiter nos droits ? Qu’on transforme la lutte pour la sécurité en arme politique ? — Ben si on n’a rien à se reprocher ?3 — Des écologistes engagés ont été assignés à résidence pour ne pas pouvoir participer à des actions politiques, en recourant à une loi censée s’appliquer au terrorisme, ça vous semble normal à vous ? Il y a même eu des journalistes assignés à résidence, interdits de faire leur travail,… — On sait pas, ils ont peut-être fait quelque chose ! — Puisque la justice normale ne s’applique pas, qu’on peut leur interdire de travailler sans procès, sans jugement, on pourra pas savoir ! — Les journalistes ont une responsabilité, ils sont pas innocents ! » Eh oui, certes, madame, les journalistes, des journalistes ont une part de responsabilité dans le fonctionnement de la France de 2017, évidemment. Mais ceux qui cherchent à couvrir des manifestations, des événements qu’on tente de les empêcher de couvrir, sont dans leur rôle et, dans un État qui se veut démocratique, dans leur droit. En revanche, ceux qui nous matraquent de faits-divers sordides ou de non-informations destinées à cliver à peu de frais (passer un été sur des femmes qui ont peut-être failli porter une combinaison de plongée comique nommée « burkini »…), qui nous font croire que les six millions de morts de la guerre du Coltan au Congo sont dus à des questions « tribales »4, eux, s’ils sont toujours dans leur bon droit, ne sont pas vraiment dans leur rôle, du moins pas dans le rôle vertueux qu’on attend des médias. J’ai réussi à sortir une de mes analogies préférées : lorsqu’on veut que des poules rentrent dans le poulailler, il ne faut pas se placer devant elles, mais derrière, car c’est la peur qui les fait aller où on veut qu’elles aillent. Bon, éventuellement le grain aussi, et puis tout dépend des rapports que l’on entretient avec elles, mais n’entrons pas dans les détails : en poursuivant, on peut très efficacement imposer son trajet au poursuivi. Ça fonctionne aussi avec les moutons, que les chiens de berger n’appellent pas mais repoussent. De la même manière, effrayer le public permet de l’amener où on veut l’amener. Je n’ai en revanche pas réussi à caser ma citation favorite de Benjamin Franklin : « ceux qui veulent sacrifier un leurs libertés en échange d’un peu de sécurité ne méritent ni l’une ni l’autre ».5. La dame nous a aussi dit qu’il faudrait en gros enfermer les terroristes avant qu’ils ne commettent leurs crimes, y compris sur la foi d’indices totalement hors sujet : ce n’est pas parce que quelqu’un est un immigré clandestin qu’il est un criminel. Peu avant ma naissance, ma mère n’avait pas ses papiers en règle, et le père de Nathalie, lui, est venu en France sans titre de séjour, en traversant illégalement la frontière : l’un et l’autre ont été à un moment de leur vie des clandestins. À l’aube, sur la ligne que cette dame et nous empruntons, il se trouve des tas de gens qui ne parlent pas français, qui ont manifestement des sueurs froides lorsqu’un policier apparaît à l’horizon, et ce n’est pas parce qu’ils s’apprêtent à commettre un attentat, c’est parce que leur routine quotidienne, qui consiste à faire du gardiennage ou du ménage à La Défense, ou à travailler sur des chantiers, peut se transformer en un claquement de doigts en expulsion du territoire si par malheur on demande à voir leurs papiers. Mais pour cette dame, y’a pas de fumée sans feu et qui vole un œuf égorge un infidèle. Au passage, il est heureux que le public non-averti des progrès de l’Intelligence artificielle n’ait pas encore vraiment pris conscience qu’il existe une offre (à mon avis bien malhonnête) en termes d’algorithmes prédictifs, car il est probable qu’il réclamerait à corps et à cris qu’on l’y soumette. Un moment amusant de la conversation est lorsque Nathalie a proposé d’interdire l’arme terroriste à la mode : l’automobile. C’était un peu une blague, puisque c’est impossible pour des questions économiques et logistiques, mais une demi-blague seulement puisque des millions de gens sont autorisés à être maîtres d’un objet qui pèse une tonne et qui est susceptible de causer des dégâts considérables avant d’être stoppé, comme on l’a constaté trop souvent ces temps derniers6. À l’évocation de cette privation de liberté là, les mâchoires des gens qui nous écoutaient sont tombées : oh non, quand même pas les voitures ! (et de nous expliquer en quoi ce serait une idée déraisonnable). Réguler les jeux vidéo, Internet, oui, mais la voiture !?

Une chose sacrée, une liberté fondamentale à laquelle il est apparemment impossible de renoncer : la bagnole !

Les penseurs des lumières des États-Unis ou d’Europe ont posé de beaux principes pour résoudre notre éternelle équation entre l’intérêt général et l’intérêt particulier, entre notre statut d’animal social et notre statut d’individu libre. Deux-cent cinquante ans plus tard, ça ne passe toujours pas, la justice et le goût de la liberté, peuvent être abandonnés en un claquement de doigts par peur. Et plus étonnant (à moins que ce ne soit au contraire très logique), plus nous vivons en sécurité et moins nous supportons les instants qui nous rappellent notre fragilité. Nathalie demandait à cette dame à quel moment, dans son quotidien, elle était effectivement exposée à des meurtres ou à des attentats. Je ne crois pas qu’elle ait répondu. Mais il est certain que le rapport que la plupart d’entre nous entretient avec le terrorisme ou la violence est distant, relève de l’imaginaire médiatique (que l’on rend personnel en se disant : « quand je pense que un mois avant jour pour jour je suis passé dans cette rue-là ! ») et de l’ambiance générale qui va avec (fouilles de sacs, patrouilles,…). Ce n’est malheureusement pas le cas pour tous, bien sûr, mais ce n’est pas minimiser ce qu’ont vécu les victimes ou leurs proches que de constater que la plupart des gens en France profitent d’une existence plutôt exempte de violence, historiquement paisible. La dame se jugeait « trop sensible », « trop empathique », trop prête à se mettre à la place des autres (pas sûr qu’elle ressente la même chose pour les 50 000 migrants noyés des dernières années en Méditerranée). Comme si nous étions, nous, capables de nous sentir indifférents à l’évocation d’actes barbares, tels que l’égorgement tout récent de deux jeunes femmes dans la gare Saint-Charles à Marseille. Bien sûr que tout ça est remuant, mais il faut chercher comment prévenir, il faut chercher à comprendre, ça ne sert à rien d’abandonner tout ce que nous avons — c’est bien Daech qui en ressortirait vainqueur, du reste. À la fin de la conversation, la dame nous a dit que nous avions bien le droit de penser ce que nous voulions, ce qui constitue un net progrès en regard du début, lorsqu’elle nous disait « vous n’avez pas le doit de dire ça ça »7. J’ai peur, néanmoins, que nous ne l’ayons pas énormément convaincue, qu’elle continuera de s’indigner contre ceux qui jugent que la panique est mauvaise conseillère.
  1. Le prix Le goût des sciences, qui a finalement échu à d’autres, qui du reste le méritaient, aucun regret à avoir, c’est déjà formidable d’avoir fait partie des trois nommés parmi trois cent ouvrages. []
  2. Voir l’extrait du film Mon oncle d’Amérique, où Alain Resnais illustre les théories d’Henri Laborit. []
  3. Souvent, le fait de « ne rien avoir à se reprocher » signifie en fait surtout « ne rien faire et ne rien penser qui nous distingue de la masse ». []
  4. La dame a repris ce cliché, ce qui a fait réagir un de nos voisins de train, un homme africain de la cinquantaine, qui était aussi intervenu pour rappeler que le sentiment d’insécurité des Français était paradoxal dans un pays objectivement très sûr, comparément à de nombreux pays d’Afrique où la mort violente a un caractère moins exceptionnel. Il a rappelé que le fondement des guerres en Afrique était le contrôle de ressources et que les questions tribales ou nationales étaient plus un prétexte ou un outil qu’une explication. []
  5. Certains ajoutent « et finiront par perdre les deux ». Franklin lui-même a écrit plusieurs variantes de cette phrase (à tort considérée comme apocryphe) dont la plus célèbre est : « Those who would give up essential Liberty, to purchase a little temporary Safety, deserve neither Liberty nor Safety » (Pennsylvania Assembly: Reply to the Governor, 11/11/1755). []
  6. Les véhicules automobiles sont aussi l’outil principal des kidnappeurs pédophiles — vous vous rappelez de ces gens ? Ce sont ceux dont on nous rendait paranoïaques avant le retour de la mode du terrorisme. []
  7. Elle nous a aussi dit qu’elle comprenait que nous étions moins égoïstes qu’elle le pensait, que nous ne voulions pas juste préserver nos propres libertés mais bien les libertés publiques en général. L’argument qui semble l’avoir touchée est le fait de dire que si nous renonçons à ce que nous avons de bien, comme la liberté de l’information ou la justice, on pouvait se demander ce qu’il nous restait à protéger. []