Les mauvais desseins

Je me suis moqué du trait de Marsault mais plusieurs amis qui se reconnaîtront m’ont fait savoir qu’ils restaient sur leur faim, ou jugeaient l’angle anecdotique ou casse-gueule, car après tout, c’est vrai, le dessin n’est pas l’important, ce qui compte c’est le discours politique véhiculé par le personnage. Son post d’hier est à lire car il lève toutes les ambiguïtés, pour ceux qui croyaient encore voir des ambiguïtés dans son travail :

Ce statut a été supprimé afin d’éviter que Facebook ne sévisse, car il a suscité une avalanche de protestations, mais son auteur l’assume toujours complètement et indique même à ceux qui souhaiteraient le lire qu’il en existe des captures sur Twitter.

Jusqu’ici, les défenseurs de Marsault faisaient remarquer que celui-ci ne s’en prenait pas aux immigrés, aux migrants, et qu’il n’était donc pas un « facho ». À les croire il se moquait juste des donneurs de leçons écologistes, des féministes ou des filles futiles qui s’intéressent plus à leur compte Carrefour qu’à l’état du monde (peu de marge de manœuvre pour les femmes entre ces deux états !). Il se défoulait « pour rire » de  toutes les personnes qui empêchent son alter-ego baraqué de jouir sans mauvaise conscience. Personnellement, je trouve qu’il y avait bien des indices de ce qui est venu ensuite et je vois vraiment mal comment on peut voir de l’ambiguïté dans une planche telle que celle-ci :

(désolé de publier ce truc)

Mais sa publication d’hier tombe définitivement le masque de la vision du monde de ce trentenaire : pour lui, pas besoin de dire du mal des africains ou des arabes, ceux-ci constituent à l’évidence « des millions de gens qui nous haïssent (nous les blancs) », et dont le but est « de nous tuer et tout cramer ». ils ne sont même pas l’ennemi, ils sont juste le péril certain, presque un phénomène naturel au même titre qu’une épidémie ou une invasion d’insectes. Et le danger lui semble à ce point évident que l’ennemi, le vrai, ce sont les gens qui ne refusent de le voir venir, ceux qui baissent la garde, ceux qui ne se préparent pas à une guerre qu’il estime certaine.

Voilà une vision paranoïaque et pathétique du monde, où toute personne qui croit au progrès humain est l’idiot qui ouvre la porte du château-fort à l’ennemi, où l’émancipation des femmes mène au dérèglement social et à l’humiliation des hommes, et où, finalement, la Terre entière complote contre la « race blanche » et ne rêve que de lui prendre ses femmes, lesquelles, encouragées par la faiblesse de leurs mâles, ne demandent que ça. C’est, sans le fard de l’érudition, le même genre de vision du monde et d’obsession de la dévirilisation des hommes que celle que développent Éric Zemmour ou Renaud Camus. C’est aussi la vision du militaire dément qui déclenche la troisième guerre mondiale dans Docteur Folamour.
Gratiné, mais surtout triste et angoissant : comment en arrive-t-on à ça ? Et combien de gens souscrivent à cette vision parmi les lecteurs de Marsault ? J’éprouve de la pitié pour ce genre de folie, mais pas seulement, cela me fait peur, car les gens qui préparent la guerre finissent parfois par la déclencher.

Le mauvais dessin

L’auteur de bande dessinée Marsault est une source d’embarras dans le monde de la bande dessinée, où l’on fait comme s’il n’existait pas, alors même que ses ventes sont très élevées, notamment sur Amazon où il est régulièrement en tête des classements. Son propos politique franchement réactionnaire, misogyne et paranoïaque, sous le masque d’un iconoclasme un peu facile, est bien sûr la cause de l’embarras qu’il suscite. Mais beaucoup de gens le défendent en minimisant ses positions, ou en lui concédant d’être drôle et bon dessinateur, Je ne peux pas parler de l’humour, je ne comprends quasiment que le mien. En revanche, le dessin de Marsault me semble très mauvais et je suis toujours surpris du talent graphique que certains lui prêtent. C’est sur ce point précis que je veux réagir ici.
Sujet anecdotique si on veut, tant il semble clair que ce sont à ses positions politiques toujours moins ambigument d’extrême-droite que Marsault doit son succès.

Le bon et le beau

Toute une période de la théorie de l’art a insisté sur l’idée que l’esthétique était politique, qu’un poème au sens obscur mais formellement révolutionnaire est plus subversif politiquement qu’un poème aux pieds bien comptés et aux rimes riches qui serait porteur d’un sens politique explicite. Marcel Aymé raille cette vision des choses d’une manière assez hilarante dans son essai Le Confort intellectuel. Pour ma part, je ne suis certain que d’une chose : on peut être gentil et sans talent comme on peut être affreux et bourré de talent, et je n’ai jamais eu peur de faire la part des choses entre un créateur, ses idées, et sa personne. Que Jean-Louis Forain et Caran d’Ache aient fondé le journal antidreyfusard Psst…! n’empêche ni l’un ni l’autre de faire partie des plus grand dessinateurs de l’histoire et le fait qu’Edgar Degas les ait activement soutenus ne retire pas un micromètre à l’altitude olympienne du piédestal où je l’élève. Inversement, je me trouve sympathique et je suis politiquement d’accord avec moi-même (comme tout le monde, je sais), mais je suis conscient d’être bien loin de dessiner comme je le voudrais, j’aimerais être Blutch ou Sempé mais je n’en ai pas les capacités. Or sans que ça soit mon métier, je dessine beaucoup, depuis un demi-siècle, et j’ai été formé au dessin, y compris par un immense professeur de morphologie, Jean-François Debord, dont j’ai passionnément suivi les cours magistraux pendant trois ans.

On peut être un fieffé réactionnaire et néanmoins un excellent dessinateur, comme le montrent les exemples de Caran d’Ache (gauche) et Jean-Louis Forain (droite).

Au passage, je dois signaler que l’idée que je me fais du bon dessin a beaucoup évolué avec le temps et s’est beaucoup élargie. Loin de l’intransigeance de mes vingt ans, je ne me focalise plus sur la justesse ou la virtuosité, et si un dessin parvient à faire passer ce qu’il cherche à exprimer, alors il a déjà cette qualité, quand bien même il serait malhabile, approximatif ou négligent. J’imagine que quand beaucoup de gens apprécient un dessin que j’ai tendance à juger médiocre, comme par exemple le dessin de la jeune Emma dont les bandes dessinées féministes intitulées Un autre regard sont en tête des ventes, c’est que ce dessin a une utilité, et que les maladresses de ce dessin ont une utilité. Peut-être qu’ils réduisent la distance entre auteur et lecteur, permettant à ce dernier de ne pas se sentir dominé par un talent inaccessible, de se sentir en résonance avec l’autrice, tout comme on peut être touché par le discours d’une personne qui parle avec des mots simples et comme on peut se sentir rabaissé par quelqu’un qui utilisere la langue d’une manière trop savante. Par ailleurs nous parlons ici de bande dessinée, où le dessin n’est qu’une partie du travail, que certains auteurs affectionnent que d’autres font passer loin derrière la séquence, la mise en page, le travail du texte ou le rapport texte-image.
Pour finir, dessiner comme un pied fait partie des droits-de-l’homme.
Mais donner son avis sur la qualité d’un dessin aussi.

Le propos politique

Avec le dessin de Marsault, je rencontre plusieurs problèmes. Son propos politique est dérangeant, bien sûr, et pas dérangeant comme lui ou ses fans le pensent : ce n’est pas parce qu’il heurte ma « bien-pensance », mon « tiers-mondisme » ou ma « bisounourserie » qu’il me pose problème : en lisant ses planches où il cogne (en dessins) les féministes, les écologistes, les pacifistes, etc., je ne me sens pas fragilisé personnellement. En revanche je me sens inquiet, car si sa peur des femmes et du reste du monde est aussi répandue que ses lecteurs sont nombreux, alors notre pays va bien mal. Sa grande cible, ce sont les gens qu’il juge angéliques car ils n’ont pas « compris qu’une société multiraciale ne peut mener qu’à une boucherie » et à qui il reproche de ne pas se préparer physiquement, psychologiquement et matériellement — je n’invente rien, c’est le propos qu’il développait dans un post récent.

Si je me fie à celles qui traînent sur le net, les dédicaces de Marsault ne sont pas d’une très grande variété. Les bandes dessinées ont elles aussi des scénarios assez répétitifs et on ne peut pas vraiment dire que le dessin se renouvelle souvent : mêmes postures, mêmes têtes,…

Nous sommes loin du simple défoulement contre les horripilants « social justice warriors » qui traquent les opinions « déviantes » sur les réseaux sociaux et s’enfoncent souvent dans des contradictions comiques. Non, on est face à quelqu’un qui a les mêmes opinions paranoïaques qu’un Renaud Camus ou qu’un Alain Soral, et qui diffuse celles-ci sous le masque de l’humour. Dans le statut Facebook qui a fait scandale cette semaine, il résumait sa vision des choses ainsi : « Nous sommes entourés de millions de gens qui nous haïssent (nous les blancs) et qui n’attendent qu’une autorisation gouvernementale pour faire légalement ce qu’ils font aujourd’hui, nous tuer et tout cramer« . Quand on en vient à une telle vision du monde, plus proche de l’Invasion des profanateurs de sépultures ou d’un film de zombies que d’autre chose, on doit vivre dans un certain état de souffrance (qui explique bien le besoin de violence défoulatoire), et je me contenterais d’avoir pitié si le personnage n’était pas suivi, et peut-être même politiquement suivi, par autant de lecteurs.
Mais si Marsault, malgré la répulsion que m’inspirent ses opinions, dessinait comme Hokusaï ou comme Toulouse-Lautrec, je pense que je n’aurais aucun mal à voir son talent — tout comme je reconnais le talent d’acteur et d’humoriste du pathétique Dieudonné.

Le dessin

(dessin publié sur Facebook par Marsault)

Bon, alors en quoi Marsault dessine-t-il mal ? Sur l’image ci-dessus, il y a pas mal d’exemples.
Il s’agit (ce n’est pas le seul registre graphique de l’auteur) d’un dessin de type « réaliste » comme on dit en bande dessinée, ce qui signifie qu’il cherche à avoir une perspective photographiquement juste et un respect académique de l’anatomie. Ça donne un dessin un peu raide mais quand l’artiste est vraiment doué (citons par exemple Paul Gillon, Vittorio Giardino, Milo Manara ou encore André Juillard…), les images peuvent être dynamiques et expressives malgré tout. Ce genre de dessin est assez exigeant puisque les fautes se voient vite,
Dans ce dessin d’une jeune femme en train de lire, je signalerais entre autres :
Le magazine est très mal dessiné (1), que ce soit pour sa perspective ou pour la forme de la feuille qui est levée. La tasse (2) se casse complètement la figure. Mais une cercle dont les rayons sont parallèles au sol donne une ellipse parallèle à l’horizon, sauf déformation optique sur les bords. Aucune raison que cela penche, même si l’angle de vue fait pencher l’arrête de la table. Les épaules (3)(9) me semblent mal disposées et proportionnées. Les bras (6)(10) sont atrophiés : le coude rentre dans la taille. L’attache du cou me semble un peu foireuse (4) mais j’admets que c’est léger. Je ne suis pas persuadé que la hauteur de la bouche par rapport au menton colle très bien. Enfin les mains (5)(7) sont assez curieuses.
Globalement, ce n’est pas du bon dessin « réaliste », on suppose qu’une partie est décalquée d’une photographie ou d’un dessin quelconque, mais sans grande compréhension de l’anatomie, et que les éléments ajoutés, comme la tasse, le magazine et les bras, sont bel et bien de l’auteur.

Un autre dessin de Marsault que l’on m’a opposé pour me « prouver » qu’il sait y faire. Ce dessini est intéressant car en apparence, effectivement, il fonctionne, malgré quelques erreurs comme le lobe de l’oreille droite qui ne ressemble pas à grand chose de connu, la cigarette qui ne déforme pas la lèvre supérieure du fumeur (ce qu’un cylindre devrait faire) et est donc plate, ou encore la trame assez médiocre du vêtement, qui aplatit le tout. Le résultat m’évoque immédiatement la méthode infaillible qu’un prof de dessin que j’ai eu il y a bien longtemps proposait pour que n’importe qui puisse faire illusion en décalquant un visage : il fallait un visage de personne bien ridée, homme de préférence… Les petites rides font leur effet, et en apparence le résultat n’est pas honteux, on peut penser à certains dessins de Geoff Darrow ou de Frank Miller, mais dans le détail il ne faut pas y voir d’exploit et si vous vous sentez jaloux du dessinateur, recourez au protocole proposé par mon prof : prenez la photo d’un vieux paysan espagnol, mettez là sur une table lumineuse recouverte d’une feuille de papier, et dessinez les traits saillants. Vous obtiendrez le même résultat.

Reste le texte, qui est assez proprement calligraphié, et disposé de manière aérée dans les phylactères.  C’est l’aspect le plus « pro » de ce dessin, avec le trait lui-même.
Car Marsault fait des traits tout propres.
Mais dessiner ce n’est pas juste faire des traits propres. Ça c’est un autre métier. C’est fabriquant de traits propres. Pour bien dessiner, il faut essayer de comprendre le monde.

Comprendre le monde

Voilà peut-être où le dessin et la réflexion politique se rejoignent : dessiner, c’est chercher à comprendre ce qu’on voit, ce qu’on sait, et chercher ensuite à le restituer ou à l’exprimer. Si on ne fait pas l’effort de comprendre les choses, si on ne se rattache pas à une observation extérieure ou une expérience intérieure, on produit des images peu vivantes. Si on ne comprend pas un mécanisme on le dessinera mal. C’est vrai d’un système d’engrenages comme d’un corps humain.
Bien entendu, avant de pouvoir transcrire son expérience et sa compréhension des choses sur une feuille de papier Canson, il y a un autre filtre, un autre frein, qui est la capacité à manier une plume ou un crayon. Cette partie-là du métier n’est pas forcément la plus intéressante, mais elle épate facilement le public profane. Je pense que c’est sur ce point précis que certains croient voir en Marsault un dessinateur doué.
Marsault s’inspire, dit-il, de Uderzo, Morris, Reiser et Gotlib. Je comprends le lien avec le dessin un peu raide et semi-réaliste de Gotlib, mais ce dernier est d’un tout autre calibre. Quand aux trois autres, je les cherche en vain. Je serais étonné que Marsault n’ait pas comme autes influences des auteurs de mangas comme Akira Toriyama (Dr Slump, Dragon Ball) ou Tsukasa Hōjō (City Hunter), et ça transparaît même dans ses scénarios, à base de trucs qu’on envoie dans la figure des gens énervants.

Nicky Larson (City Hunter) parTsukasa Hōjō

Le dessin de Marsault reste lisible, et puis comme je l’écris plus haut, mal dessiner est un droit, tout comme apprécier un mauvais dessin est un droit, mais je m’étonne que tant de gens voient en ce triste sire un dessinateur talentueux.

Le champion

(résumé pour les gens qui liront ce post dans dix ans et auront alors oublié l’affaire : Alexandre Benalla, garde du corps d’Emmanuel Macron candidat, puis agent aux fonctions mal définies à l’Éysée, a été vu, sur plusieurs vidéos amateures, en train de frapper violemment des manifestants lors d’un défilé du premier mai, et cela en étant mêlé aux forces de police en qualité d’observateur mais d’une manière qui laissait penser qu’il était lui-même un policier en civil.)1

J’ai trouvé Emmanuel Macron assez fort dans l’affaire Benalla : Il a attendu quelques jours en embuscade, laissant ennemis et amis s’agiter, s’énerver, spéculer, dire un peu tout et n’importe quoi2, puis il est arrivé comme une rose, a ironisé sur les imprécisions de la presse et sur les rumeurs les plus absurdes3, s’est posé en grand prince (« le seul responsable dans cette affaire, c’est moi et moi seul »), en arbitre de sa propre faute (« j’assume !4 ») et en Rodomont (avec le vague et bravache « qu’ils viennent me chercher ! »). Il se paie même le luxe inédit et plutôt rafraîchissant de ne lâcher personne. Une vague sanction pour le sbire, mais pas de préfet limogé, pas de ministre blâmé, et même si des enquêtes judiciaires et des auditions parlementaires sont en cours et risquent de provoquer des dégâts dans divers cercles, le président ne s’est pas même désolidarisé de celui par qui le scandale est arrivé : « quoi qu’il se passe dans cette affaire, je n’ai pas à oublier cet engagement ou à ne pas me souvenir de ce qu’il a fait ». La fidélité en amitié, encore une vertu qu’on peut difficilement reprocher à quelqu’un, surtout qu’ici c’est le souverain qui se montre fidèle au valet. Ce n’est plus du storytelling, c’est du fairytelling !

L’assourdissant silence du président pendant les premiers jours de l’affaire a transformé une anomalie en affaire d’État, et cette affaire d’État s’est ensuite métamorphosée en moyen, pour le chef de l’État, de se faire mousser. Il semble désormais faire preuve de grandeur d’âme tandis que l’opposition, qui ne desserre pas les dents alors que l’affaire est terminée (que l’émotion est passée, en tout cas), semble bien mesquine, est se voit accusée d’instrumentaliser une anecdote pour bloquer le travail parlementaire.
Selon mes observations sur Twitter notamment, il n’a fallu que quelques jours aux gens qui ont voté Macron (au premier tour, s’entend), pour que la sidération initiale se transforme en rejet de ceux dans l’opposition qui insistent encore. Et notamment Jean-Luc Mélenchon qui est devenu, par un extraordinaire retournement historique, le méchant de l’histoire. Il faut dire que la saillie médiatique qu’il a lancé dans les couloirs de l’Assemblée était tellement précise et argumentée qu’il est celui qui fédère la rancœur des croyants. Le président a « perdu quatre points » dimanche ? Il ne doit pas en être très inquiet, il les aura sans doute récupérés rapidement, plus rapidement en fait que ceux qui s’en sont pris à lui, car au pierre-caillou-ciseaux de la communication, la grandeur, fut-elle constituée du stuc le plus douteux, l’emporte sur l’acharnement procédurier, quel que soit la légitimité de celui-ci.
Au passage, et là encore c’est de bonne guerre, Macron et/ou ses lieutenants ne se gênent pas pour pointer le mépris de classe voire le racisme de ceux qui s’en sont pris à Benalla et à son parcours atypique5. Quant aux médias qui se sont penchés sur l’affaire, ils se retrouvent eux aussi en procès, accusés d’être malveillants, partisans, ou d’avoir été le jouet de quelque complot.
Et pourtant, l’affaire posait bien des questions : guerre des images, rôle de la surveillance et de la sousveillance, fuite d’informations diverses, violence policière ordinaire,… Même si tout cela a été abordé, je parie que ça fera long feu.

Bien joué, tout ça. Mais ce n’est pas terminé.
Car plutôt que de cacher Alexandre Benalla, de le rendre discret, le pouvoir nous le montre. Il est interviewé par Le Monde — le journal par qui est arrivé l’affaire —, dans des conditions pour le moins étranges puisqu’il a rencontré les journalistes chez une tierce personne, un ancien journaliste reconverti dans la communication. Et plus étonnant encore, lors de la séance photo, est apparue (« une coïncidence », dit-elle) Mimi Marchand, papesse du « people » qui a été journaliste dans toute la presse de ce genre (Gala, Public, Match, Voici, Closer,…) et qui gère la communication du couple Macron. Benalla n’est pas caché, il est coché, il fait une tournée des médias où on construit son image, son histoire, on n’est pas en train de protéger le président, on est en train de nous vendre un personnage, un destin. Peut-être va-t-il à présent devenir consultant « sécurité des grands de ce monde » et spécialiste es-manifestions sur les plateaux des chaînes de désinformation en continu ? Sans doute est-il en ce moment-même en train de négocier l’avance sur droits de son autobiographie — passé du quartier « difficile » de la Madeleine d’Évreux aux ors de l’Élysée alors qu’il a toujours l’âge pour être titulaire d’une carte jeunes, ça en impose, avouons-le ! —, où il aura le loisir de s’épancher sur « sa vérité ».
Bien sûr, pendant des années, à chaque occasion on lui ressortira la vidéo qui le montre assez gratuitement violent envers des manifestants, et il prendra un air concerné pour expliquer que les images sont trompeuses, à moins qu’il ne se repente, peu importe, ça sera à la fois sa croix et son logo, comme bien des personnalités publiques en arborent.

Le travail qui est fait autour de l’image d’Alexandre Benalla ressemble en tout cas furieusement à un investissement pour le futur.

Lire : Benalla, Sarkozy, Fillon : l’art de se blanchir au 20h de TF1 par Juliette Gramaglia pour Arrêts sur Images.

Je l’imagine bien, dans quelques années, en préposé aux questions de sécurité du parti La République en Marche, qui, on s’en rappellera peut-être, était jugé crédible par les journalistes qui commentent les soirées électorales sur bien des sujets, mais pas sur celui de l’autorité. Avoir dans son entourage un jeune homme posé, bien peigné, qui chausse de petites lunettes pour expliquer avec calme qu’il est abasourdi de la violence politique que l’opposition exerce à travers lui, et pour nier avec un culot inouï la violence de ses propres actions pourtant visibles sur les images qui défilent derrière lui à l’écran, voilà quelqu’un qui a sans doute de l’avenir. Il est capable de rassurer les braves gens qui s’effraient des images de distributeurs bancaires incompréhensiblement saccagés par des « blackblocs »6 en cognant lui-même des manifestants, en se faisant le champion (au sens médiéval) du souverain. Et peu importe que ce fussent de vrais coupables, au contraire, même. À l’image on voit un couple d’inoffensifs bobos parisiens, de cette engeance qui nuit-deboute, qui s’inquiète du sort des réfugiés et qui reproche au gouvernement d’être bien plus à droite que promis. D’eux aussi l’électeur de la République En Marche est sans doute ravi d’être vengé.
Dans le même temps, et pour l’avoir quotidiennement côtoyé, Macron le sait bien, Benalla est intelligent et capable de prendre une attitude calme. Il résout l’équation impossible d’un gouvernement qui a électoralement autant besoin d’une image d’autorité que d’une image de sérénité, et qui a autant besoin de faire preuve de maîtrise de soi que de se défouler.

J’imagine (le contraire eût été bien hasardeux) que rien n’a été calculé, que cette histoire est juste une opportunité qui est saisie au vol, mais je pense que l’histoire nous dira qu’elle l’a été de manière particulièrement habile.

  1. J’ai hésité à intituler cet article La République en marche dans ta gueule mais j’ai eu peur de faire fuir sans lire une certaine catégorie de lecteurs. []
  2. La palme est obtenue par Michel Onfray, qui dans un article verbeux plein de sous-entendus-bien-entendus tente de valider la rumeur d’une liaison entre Macron et Benalla. []
  3. Exploitation d’un procédé rhétorique bien éprouvé qui consiste à mettre tous ses contradicteurs et leurs arguments dans le même panier, du plus sage au plus absurde. []
  4. Au passage, le mot « assumer » a un peu changé de sens. Il ne signifie plus « je vais payer les conséquences de mes actes » mais « je n’ai de comptes à rendre qu’à moi-même » . []
  5. Pour ma part j’aurais trouvé le parcours de Benalla vraiment atypique s’il était sorti de l’ENA ou de Sciences-po : c’est un garde du corps, pas un ministre — enfin pas encore. []
  6. Les médias qui se délectent de la violence des supposés « black blocs » sont un peu moins prompts à pointer des dérives du même registre de la part de supporters de football. Est-ce parce que le sport est (à tort) déjà associé à la bêtisé ? Parce qu’un acte violent est plus grave s’il est soutenu par une idée ?… À méditer. []

De l’anti-footisme

Je suis anti-football, je ne peux pas m’empêcher de manifester cette hostilité, comme si je ressentais le besoin irrépressible de me montrer désagréable envers ceux qui suivent les matchs avec fièvre, alors que je pourrais me contenter d’y être indifférent comme je suis indifférent à l’existence de bien d’autres passe-temps que je ne partage pas.
Mais c’est plus fort que moi.
Je n’en tire pas fierté, on ne saurait se sentir philosophiquement satisfait de réagir de manière automatique, à une pulsion « plus forte que soi ». Et puis je sais qu’au fond ce n’est pas très gentil de tenir constamment à faire savoir qu’on n’aime pas, voire qu’on méprise, les passions d’autrui. Et pire, en étant anti-football, je suis m’inscris moi-même dans un cliché, car même s’il semble minoritaire lorsqu’on allume le poste de télévision ou qu’on sort dans la rue un soir de match international, le discours anti-football est plutôt banal, et s’accompagne d’un ramassis de poncifs auxquels je ne souscris d’ailleurs pas forcément.

Je trouve assez suspect, par exemple, de faire remarquer que les footballeurs sont des millionnaires qui courent sur une pelouse pour distraire des pauvres. Car j’entends dans cette phrase si souvent proférée l’idée qu’il est illégitime pour un enfant de prolétaires de devenir riche, chose qu’on se garde de reprocher à toutes sortes de gens bien plus riches mais dont la fortune n’est parfois fondée que sur le talent d’être né dans le bon château.
Les footballeurs ne sont pas que des enfants de prolétaires, ils sont eux-mêmes les prolétaires ultimes, puisque l’unique chose qu’ils possèdent, c’est leur force de travail, c’est leur corps, et il suffit qu’ils prennent un mauvais coup au genou pour ne plus être grand chose dans leur domaine, comme feu mon beau-père Franko, un Croate, d’ailleurs, (enfin Yougoslave à l’époque) qui a joué en France et qui du jour au lendemain est passé du sport de haut-niveau à une existence de simple ouvrier .
J’ai cru comprendre que les choses se sont un peu améliorées depuis les années 1960, on ne traite plus les footballeurs professionnels comme des chevaux de galop que l’on abat lorsqu’ils se sont fait une entorse, on les prépare activement à leur vie d’après, on leur apprend à gérer leur argent, à investir, et on surveille leur santé. Et c’est très bien.
Le public est à mon avis conscient du statut prolétaire des footballeurs et c’est bien ce qui fait d’eux des héros populaires, et ce qui fait d’eux bien autre chose que des « millionnaires ».

Tous les français ne soutiennent pas l’équipe de France, mais ça peut être pour de bien mauvaises raisons, comme « Riposte laïque », site web facho qui se fait passer pour défenseur de la laïcité mais semble vivre dans l’obsession du phénotype des joueurs, nommant les tricolores « équipe d’Afrique de France » et soutenant d’office les Croates non pour leur talent mais parce qu’ils ont tous la peau claire.

Le sport lui-même

Le football est avant tout une culture, j’en donnerai une définition plus loin, mais c’est aussi un sport. Et un sport sans doute plaisant à pratique. Taper dans un ballon est une activité plaisante, et les jeux d’adresse (viser juste avec le ballon) aussi. J’imagine que la stratégie d’équipe constitue également une expérience intéressante à vivre — et c’est en tout cas une chose que les gens aiment regarder. Mais le football est aussi un sport interminable (le temps d’un film !), où les équipes passent leur temps à aller dans un sens, à revenir, à repartir, à re-revenir, et où il peut ne rien se passer pendant quatre-vingt dix minutes (sauf, souvent, au moment où on est aux toilettes). J’y vois aussi des grands dadais se rentrer dedans puis se mettre en position latérale de sécurité grimaçante pour faire croire à l’arbitre que c’est l’autre le méchant, puisqu’il mime moins bien la douleur. À présent que les matchs sont filmés en gros plan, les joueurs m’apparaissent comme des gens dont la première caractéristique est de passer leur temps à cracher par terre. Peut-être qu’ils crachaient tout aussi fréquemment avant, peut-être que courir dans tous les sens pousse à glavioter, mais ça n’en est pas moins dégoûtant et cela constitue un mauvais exemple. Depuis quelques années, dans les rues de Paris, et même parfois dans les rames de métro, je vois les ados et les jeunes adultes cracher facilement, bien plus facilement qu’il y a trente ans, ce qui me semble sale et peu hygiénique. Je peux me tromper mais je crois bien que le football y est pour quelque chose : à défaut de jouer comme Zidane, on peut porter son maillot, ses chaussures, et puis cracher.

Même un quotidien réputé pour sa distance tel que Le Monde semble gagné par la ferveur quasi religieuse qui entoure le football.

Le football, pour moi, c’est aussi de mauvais souvenirs d’école, mais je vais tenter de ne pas trop y penser, histoire de tenter de rester objectif.

La culture

Le football n’est pas seulement, voire pas vraiment un sport, un jeu, car il y a bien plus de spectateurs que de sportifs. Le football est une culture, c’est à dire un ensemble d’institutions, de lieux, de rites, d’objets et de références qui rassemblent une communauté de personnes. Et c’est, bien entendu aussi, une économie. Cette culture a deux faces. Le premier, c’est le plaisir du spectacle sportif, le plaisir de se rassembler pour participer ou assister à des exploits sportifs. Ça me semble positif et sympathique, pas de problème. Le second volet, la face sombre, c’est tout le reste : les supporteurs qui s’affrontent physiquement dans une furie patriotique (que la patrie soit le village, la ville ou le pays), et la joie parfois effrayante des supporters des équipes victorieuses. Il y a quelques jours, la France a remporté un match et j’ai vu des gamins au permis tout frais faire d’absurdes tours de mon pâté de maisons (alors que ma rue est censée être interdite à la circulation) en hurlant par leurs fenêtres, d’où dépassaient des drapeaux bleu-blanc-rouge. Ce drapeau n’est pas le drapeau de la Révolution française, qui était à l’origine rouge-blanc-bleu. En revanche c’est bien le drapeau qu’on a utilisé pour envoyer un million et demi d’hommes mourir dans les tranchées pendant la grande guerre, c’est le drapeau de l’Empire colonial français, le drapeau des guerres napoléoniennes ou de Vichy (légèrement modifié dans l’un et l’autre cas), enfin un drapeau qui a du sang sur les mains, si j’ose dire, et qui a finalement failli me tuer moi aussi la semaine passée, car les jeunes chauffards, rendus imprudents par leur joie, m’ont dangereusement frôlé.
Bien entendu, le football n’est pas la seule occasion qui existe pour voir des gens s’aviner et agir de manière inconsidérée dans l’espace public, mais c’est une des rares où une énorme quantité de gens fait ça exactement en même temps.
Vu de l’extérieur, entre les drapeaux, la marseillaise, les cris et la détestation de l’adversaire, le football ressemble beaucoup à la guerre. Peut-être que c’est une façon d’éviter la guerre, après tout, en s’en tenant au simulacre, mais ce n’est pas certain, ça ressemble parfois à un entraînement, à une répétition. Et on peut régulièrement vérifier que ce sport s’accommode sans problème de la dictature, quand il n’est pas un outil de manipulation des foules ou de propagande étatique ou géopolitique.
Il y a beaucoup de dégradations et de violences (et même des accidents mortels) en marge des matchs importants, mais même si les médias les recensent, je note que c’est avec une certaine indulgence, avec bien plus d’indulgence en tout cas qu’avec les débordements équivalents qui entourent des manifestations politiques. Un abribus cassé par des supporters relève du phénomène naturel tandis que si c’est en marge d’un cortège opposé à une loi récente, ça devient un objet de débat public : « les manifestations vont-elles trop loin ? ». On demandera à un leader syndical de condamner des violences mais je ne croie pas qu’on demande la même chose au président de la FIfa ou à l’entraîneur de l’équipe de France.

Un dessin du caricaturiste brésilien Latuff, triste personnage surtout célèbre pour avoir remporté le deuxième prix au « Concours international de caricatures sur l’Holocauste » organisé en 2006 par l’Iran en réponse aux caricatures de Mahomet. Le dessin ci-dessus me semble prouver que beaucoup investissent dans les compétitions sportives bien d’autres choses que du sport, et voient des implications historiques (la Croatie – comme la France du reste – a eu un gouvernement fasciste pendant la seconde guerre mondiale) là où il est peu probable que les sportifs eux-mêmes se sentent concernés par des histoires qui se sont déroulées un demi-siècle avant leur naissance..

La magie

Le Football me semble aussi constituer une opération chamanique, et c’est quelque chose d’un peu émouvant : des millions de gens semblent vraiment convainquis qu’une partie d’eux-mêmes est mystérieusement reliée aux onze personnes qui courent sur le terrain, et que la défaite de l’équipe est leur défaite, et surtout, que sa victoire est leur victoire. Ils disent « on a bien joué » comme s’ils avaient eux-mêmes usé leurs crampons. Là encore, quand on n’est pas capable de comprendre, ou plus exactement de ressentir cette magie, elle est bizarre et effrayante. Des gens sans lien les uns avec les autres, qui peut-être se détestent politiquement ou personnellement, constituent soudain une communauté non autour d’idées, de valeurs ou d’un sentiment affectueux quelconque, mais contre des personnes identifiées comme ‘l’adversaire », « l’ennemi », enfin « l’autre », celui dont la douleur est notre plaisir et inversement. La neurologie a malheureusement démontré que si nos circuits de la douleur s’activement lorsque nous voyons des gens auxquels nous nous identifions souffrir physiquement, la souffrance d’une personne « autre » nous est nettement plus indifférente, et lorsque cet autre est un adversaire (même sportif), ce sont nos circuits neuronaux du plaisir qui s’activent. Ce mécanisme, qui s’explique bien du point de vue de la survie de l’individu au sein du groupe, est le fondement naturel du racisme, mais il n’est pas forcément lié au phénotype : porter l’écharpe du club adverse vous transforme en « l’autre ».
Ce soir, après la victoire de la France, les églises ont sonné. Dieu est censé avoir choisi l’équipe « bleue » plutôt que l’équipe à damiers ?

L’enthousiasme de la victoire libère certains élans d’amour et délie les langues de gens qui, j’en fais le pari, sont en règle générale plutôt du genre à exprimer des pensées homophobes que le contraire…
Sur un sujet voisin, sur Twitter quelqu’un a compilé une impressionnante collection de témoignages d’agressions sexuelles subies en de la part de supporters que la victoire rend tout-permis.

En conclusion, il me pèse un peu d’être anti-football. Non parce que ça me place en minorité, certainement pas, car en bon anarchiste individualiste, être minoritaire est un sentiment qui m’est agréable, mais parce que je constate que je suis moi aussi un cliché en étant anti-foot, que j’appartiens aussi à un groupe, que je m’inscris peut-être même dans une forme de mépris de classe. J’écris « peut-être » car je ne pense pas que ce soit le caractère populaire du football qui me fasse fuir ce sport, c’est plutôt la forme que prend cette popularité. Quoi qu’il en soit, je crains de devoir admettre que je fais partie de ces pisse-froids qui semblent tirer un plaisir au fait de ne pas aimer ce que les autres aiment. Il en faut bien, non ?
Et comment faire autrement que de râler ? De l’extérieur, la frénésie qui entoure la balle-au-pied est passablement effrayante, et je me sens autant en décalage avec les sentiments que semblent expérimenter les supporters que je me sens éloigné d’une personne en train de vivre une crise  psychotique. Je ne traite personne de dément (étant minoritaire, c’est forcément moi le fou, du reste), entendons-nous bien, je dis juste que je n’arrive pas à partager ces sentiments, ces sensations, ces emballements. J’ai un peu essayé, à une époque, comme on se force à aimer la cigarette, la bière ou le café.
Pour la cigarette, la bière et le café ça a un peu trop bien fonctionné, mais pas pour le football.

Lire ailleurs ; Paris, 15 juillet 2018, 17h01-17h26, très intéressant texte du médiéviste Paul Bertrand, que l’observation de la frénésie footbalistique fait réfléchir aux moments du passé qui sont inaccessibles aux historiens. Par Daniel Schneidermann, Poutou, grincheux officiel du Mondial, dont j’extrairai cette phrase : « Car le supporteur de foot ne se contente pas de savourer la joie d’oublier le reste du monde (les licenciements, les réfugiés, etc.). Il a la joie partageuse, et susceptible. Ne pas partager sa joie est suspect. La moquer, c’est l’offenser, lui ».
Et puis sur le présent blog, deux articles qui ont plus de cinq ans mais où je dis plus ou moins les mêmes choses – plutôt mieux je crois : Pas grand chose à foot et Like a foule.
Nota : comme on me l’a fait remarquer ailleurs, mes propos concernent le football masculin.

Les vertus de l’homéopathie

(suite à une conversation sur Twitter…)
(oui, je sais, cet article est un peu long. Vous n’avez qu’à vous contenter de regarder les images)

Pour le site Scientists of America j’ai écrit un jour un article qui prenait la défense de l’homéopathie, intitulé L’Homéopathie peut sauver des vies, dont le raisonnement était résumé par cette phrase : « rien de plus inoffensif qu’un médicament sans principe actif ».
C’était une blague, une manière de dire que l’homéopathie ne soigne rien, mais une blague un peu sérieuse, et plus le temps passe, plus je vois s’affronter les anti-homéopathie et les pro-homéopathie, et plus je finis par être convaincu par la validité du contenu de mon propre article. Il faudrait inventer un mot (à moins qu’il existe déjà) pour décrire ce mécanisme qui fait qu’on finit par croire à une chose parce qu’on l’a dite. Bien des religions, des idéologies politiques ou même des théories scientifiques à présent sérieuses doivent être nées comme ça.

Samuel Hahnemann (1755-1843), l’inventeur de l’homéopathie. Il a vécu 88 ans, ce qui est bien pour l’époque, mais il est mort d’une bronchite en juillet, je dis ça je dis rien (vision d’artiste).

Tout d’abord, une évidence : l’homéopathie ne repose sur aucune base théorique sérieuse, elle relève de la pseudo-science, elle ne passe ni le crible de la logique1 ni celui des études pharmacologiques. On constate bien qu’elle peut provoquer des changements dans l’état de santé des patients, mais ni plus ni moins que le célèbre effet Placebo : ce n’est pas le produit qui agit, mais une donnée psychologique difficile à expliquer et qui a moins à voir avec la composition du remède lui-même qu’avec l’acte de l’administrer.
Le simple fait que les pouvoirs publics n’imposent pas plus d’autorisation de mise sur le marché aux médicaments homéopathiques qu’aux confiseries est un indice du peu de capacité d’action qu’on leur prête2. Mais est-ce vraiment un combat important que de dénoncer cette pseudo-science ?

Les gens qui s’en prennent le plus violemment à l’homéopathie le font au nom de trois arguments principaux.
1 – il s’agit d’une escroquerie qui repose sur la crédulité des patients et qui fait croire à ces derniers que la maladie et la guérison relèvent de la magie.
2 – il est dangereux pour un malade de refuser un médicament qui fonctionne au profit d’un médicament qui ne fonctionne pas.
3 – il n’est pas admissible que la Sécurité Sociale dépense de l’argent pour rembourser des médicaments sans effets.

Sur le troisième point, Philippe Douste-Blazy avait proposé une réponse assez pragmatique, que certains jugeront cynique lorsqu’il était ministre de la santé et qu’il défendait le remboursement de l’homéopathie par la Sécurité Sociale : « si vous regardez le budget de l’assurance maladie consacré aux médicaments homéopathiques, vous vous apercevez que c’est une toute petite goutte d’eau par rapport au reste des prescriptions médicamenteuses, et en tout cas si vous les enlevez, alors les patients prendront autre chose et ce seront des médicaments qui seront peut-être eux remboursés à 100%, avec des interactions médicamenteuses possibles ».
En bref : l’homéopathie est souvent un moindre mal car le public veut des médicaments à tout prix, y compris lorsqu’il vaudrait mieux s’abstenir, et il vaut alors mieux lui fournir de faux médicaments que des vrais, quitte à dépenser un peu d’argent public pour cela.

Anecdote : le père de Philippe Douste-Blazy était un médecin et un grand chercheur dans la lutte contre le cancer. Sa mère, quant à elle, a longtemps dirigé la Ciergerie Lourdaise, société monopolistique dans le domaine des bougies votives de la cité mariale. Au fait : est-il plus choquant d’être soigné par un médecin qui croit aux vertus de l’homéopathie ou par un médecin qui va à la messe le dimanche et qui croit au pouvoir de la prière ?

Le second point (mieux vaut se soigner avec un médicament qui fonctionne que de croire qu’on se soigne avec un médicament qui ne fonctionne mas) est en apparence une évidence, mais s’appuie sur l’idée que les gens souhaitent guérir de véritables maladies. Or il n’est pas certain que ce soit toujours le cas, et il est même certain que ça ne l’est pas. Une affection banale telle que le rhume ne se soigne pas, on peut traiter certains de ses symptômes (fièvre,…), mais il n’existe pas de moyen de lutter contre le virus lui-même (ou plutôt les virus), ni, la plupart du temps, de besoin de le faire, puisque la guérison est spontanée. C’est pourtant le quatrième motif de consultation en médecine généraliste, représentant une consultation sur huit3 ! Et les consultations médicales ne sont sans doute que le sommet de l’iceberg, il suffit de voir à quel point les pharmaciens mettent en avant leurs remèdes non-remboursés pour le rhume (parfois rebaptisé « état grippal » lorsqu’il fatigue plus que d’habitude) pour imaginer le volume des ventes en automédication de remèdes tels que l’aspirine, le paracétamol, les vitamines, etc.
Ces médicaments ne sont pas tous bénins. Les Dolirhume, Actifed, Nirophen ou Fervex, par exemple, ont des effets graves pour un certain nombre de patients chaque année (selon les médicaments : de l’ulcère au risque d’AVC !), et certains ne devraient être consommés qu’en parfaite conscience de leur composition et des doses à ne pas dépasser, par exemple dans le cas du paracétamol, molécule très répandue dans ce genre de remèdes mais dont le surdosage peut endommager le foie, amenant plusieurs milliers de personnes aux urgences chaque année. La médecine de complaisance, notamment dans le cas des anti-dépresseurs, des barbituriques et autres traitements psychiatriques est une réalité française bien connue et aux effets ravageurs (risques suicidaires, dépressions, altération du comportement, etc.). Sans parler de médecine de complaisance, les praticiens qui prescrivent ces produits ne semblent pas toujours tous conscients de leurs effets. On entend souvent dire par les médecins eux-mêmes que leur formation et surtout leur formation continue sont incomplètes au chapitre du médicament, qu’ils sont souvent contraints de s’en remettre aux boniments des visiteurs médicaux pour savoir quels médicaments prescrire. Or les visiteurs médicaux représentent des sociétés vénales dont les pratiques ne sont pas nécessairement vertueuses : un laboratoire préférera assez logiquement promouvoir la molécule dont il possède le brevet plutôt qu’une autre qui a fait ses preuves depuis longtemps mais dont la composition est dans le domaine public. Et ne parlons pas du disease mongering, pratique qui pousse les laboratoires à forger des maladies, à communiquer massivement à leur sujet puis à proposer des médicaments miraculeux pour les guérir.
On peut parler aussi de la pratique, parfois encouragée par les fabricants, qui consiste à utiliser un médicament, parfois dangereux, pour une mauvaise raison : un traitement cardiaque pour la perte de poids ; un traitement contre l’hyper-activité pour la concentration scolaire ; un sirop contre le mal de mer ou un sirop antitussif pour leurs effets psychotropes ; un traitement de la circulation sanguine pour ses effets aphrodisiaques, etc.
Plus simplement, beaucoup de gens ont dans leur armoire à pharmacie des substances très dangereuses, auxquelles ils ont eu accès à une période donnée pour une raison légitime et dont ils utilisent à tort le reliquat sans demander d’aide à leur médecin mais avec le souvenir que le produit les a, une autre fois, guéri. Parfois même, c’est juste une erreur, un manque de discernement lié à l’âge où à la vue qui les mène à consommer un médicament dangereux.

Bref, dans un monde où chacun serait idéalement et honnêtement conseillé, conscient du degré de gravité/bénignité de son état, capable de résister à l’idée de se faire soigner lorsque c’est inutile, respectueux des prescriptions, la médecine sérieuse, scientifique, serait la seule valable. Mais ce n’est pas tout à fait le cas, et j’ai peur que le cocasse oscillococcinum4 des laboratoires Boiron soit bien moins dangereux pour les personnes qui ont le nez qui coule que des produits réellement actifs et dont les effets secondaires sont eux aussi actifs et parfois ravageurs.
Je ne connais pas les statistiques qui exposent le nombre de gens qui ont préféré se laisser mourir à coup d’homéopathie alors qu’ils souffraient d’un mal qui eût été efficacement traité par un antibiotique, par exemple, je ne suis pas certains qu’ils soient aussi nombreux que les gens qui les citent pour argumenter de la dangerosité d’une pseudo-médecine. En revanche, les risques sanitaires que fait courir la trop grande circulation des antibiotiques, qui mène certaines bactéries à y être résistantes, est un problème concret.
Au passage, on cite souvent les éleveurs qui vantent l’homéopathie comme preuve que « ça marche ». Je ne crois pas vraiment que leur expérience soit une preuve de l’intérêt des substances elles-mêmes (mais cela en dit sans doute beaucoup sur leur rapport aux bêtes), mais je dois dire qu’en tant que consommateur, je préfère savoir que la viande que je mange vient d’animaux qui n’ont pas été bourrés d’antibiotiques afin de supporter une promiscuité et des conditions d’existence ignobles.
Enfin, la « vraie » médecine, celle qui fonctionne, peut avoir un dernier défaut : lorsqu’elle sait traiter les symptômes, il arrive qu’elle néglige ce qui les provoque. Je pense par exemple aux antihistaminiques, si efficaces avec les allergies respiratoires, dont il serait utile de chercher à comprendre pourquoi leur nombre a littéralement décuplé (de 3 à 30% des gens) en un demi-siècle. Il y a des recherches sur le sujet, évidemment, heureusement, mais on n’a pas l’impression que les pouvoirs publics voient comme une priorité le fait de découvrir pourquoi nous sommes de plus en plus agressés par l’air que nous respirons.

Reste un argument : l’obscurantisme. Au nom de la science, au nom de la raison, il est criminel de laisser croire qu’une théorie farfelue puisse être mise sur un pied d’égalité avec la recherche scientifique sérieuse, et permettre une telle chose peut faire reculer la science et l’esprit scientifique. Je comprends cet argument mais il appelle une autre question à mon sens : si la recherche médicale est par définition scientifique, la pratique de la médecine l’est-elle vraiment, ou plus exactement, le rapport que les patients entretiennent vis-à-vis des soins médicaux est-il idéalement rationnel ?
J’ai eu principalement deux médecins dans ma vie. J’ai connu le premier depuis mon enfance jusqu’à celle de mes propres enfants. C’était un médecin à mon avis assez extraordinaire, doué d’une expérience énorme et qui a plusieurs fois établi des diagnostics périlleux qui se sont révélés fondés. Et chaque fois il l’a fait avec la sagesse de dire qu’il n’était sûr de rien et qu’il fallait effectuer des tests cliniques complémentaires. Ce médecin était fondamentalement honnête : lorsque l’on venait se plaindre d’avoir les bronches trop souvent encombrées, il prenait un air sévère pour nous dire que la seule chose à faire était d’arrêter de fumer. Ou dans d’autres cas, qu’il fallait faire un peu d’exercice, manger mieux ou moins, et autres mesures du même genre. Il recourait aussi à des techniques psychologiques redoutables, comme le fait de nous raconter ce qui arrivait à ses patients précédents : une mère enceinte d’un fœtus avec une anomalie cardiaque, des parents dont la fille souffrait d’une terrible maladie osseuse ou que sais-je encore… Impossible de jurer que ces patients existaient réellement, ou qu’ils venaient juste de passer, mais une chose est sûre : on relativisait aussitôt  nos petits problèmes, et on se sentait même un peu honteux d’être là pour se plaindre que son enfant en parfaite santé ne dorme ou ne mange pas comme écrit dans le livre de Laurence Pernoud. Pour les cas négligeables, il refusait souvent d’être payé, et je crois que c’était encore une de ses techniques psychologiques : n’étant pas payé, il prouvait en quelque sorte qu’on s’était montrés un peu capricieux et qu’on le dérangeait pour rien.
Bien sûr, lorsque le cas était grave, il le prenait très au sérieux et avait des diagnostics pointus et apparemment infaillibles. Je me souviens l’avoir réveillé à quatre heures du matin pour qu’il vienne constater que notre fils n’allait pas bien, et il a aussitôt pensé qu’il s’agissait d’une invagination intestinale — affection mortelle lorsqu’elle n’est pas traitée —, nous a emmené aux urgences, où son diagnostic n’a pas été pris au sérieux par les spécialistes avant une douzaine d’heures. Quand ce médecin a pris sa retraite, son cabinet était un peu miteux, et il tenait des propos un peu aigris : l’honnêteté ne paie pas forcément.
Le médecin suivant est lui aussi à la retraite, je l’ai fréquenté une dizaine d’années, l’ayant essentiellement choisi pour une question de proximité géographique. Il recevait dans un bureau de notable, avec encyclopédies, tapis et meubles cirés. Il aimait prendre le temps de bavarder, et notamment de s’épancher sur le sujet de son épouse qui avait divorcé en le ruinant — quoique son état de misère n’ait rien eu de franchement flagrant. Il pouvait lui aussi être pédagogue et honnête, mais de manière plus perverse. Je me souviens qu’une fois il m’a prescrit des antibiotiques en me disant ceci : « ça ne vous fera pas guérir plus vite, vous n’en avez pas besoin, mais quand les gens sortent de mon cabinet, ils ont besoin d’un bonbon, de quelque chose à aller acheter à la pharmacie. Alors je ne vous conseille pas d’utiliser ce médicament mais je vous le prescris ».  Il me laissait le choix, c’était à moi de décider si j’étais capable d’entendre un discours raisonnable ou si j’étais venu chercher un remède magique chez le sorcier du village.
Je pense qu’il n’est pas rare que des gens consultent un médecin en ayant déjà décidé ce qu’il faut que celui-ci leur dise et leur prescrive et en n’acceptant pas vraiment d’être contrariés, il me semble même que c’est ce qui a motivé l’incitation à déclarer un médecin traitant : éviter que les patients aillent de médecin en médecin jusqu’à tomber sur celui qui leur dira ce qu’ils veulent entendre.

Je n’imagine pas qu’il ait existé une seule société humaine exempte de personnes affirmant pouvoir en guérir d’autres à l’aide de potions, d’actes et de rituels. Cela ne signifie pas que les médecins d’aujourd’hui soient des charlatans, ni que ceux du néolithique l’aient été eux non plus – sans doute les hommes (ou femmes) de l’art étaient des gens qui avaient observé, déduit et compris des tas de choses – mais l’universalité et la permanence de cette activité indique à mon sens un éternel besoin, de la part des malades, de recourir à des gens aptes à les rassurer.

Les patients — vous, moi — sont-ils des spécialistes en épistémologie ? Des biologistes ?Entretiennent-t-ils avec la science, la médecine et la pharmacie un rapport si rationnel que ça ? Quand je vois les publicités pour des crèmes censées faire maigrir, où un séduisant beau gosse en blouse blanche dit d’une voix assurée : « c’est de la science ! » ou « ça fonctionne ! », j’ai l’impression que l’industrie de la communication a compris à quel point l’idée de science pouvait être utilisée comme argument d’autorité, c’est à dire, paradoxalement, tout le contraire d’un argument scientifique. Et j’ai peur que les médecins soient eux-mêmes contraints au simulacre de l’omniscience et de l’omnipotence, car ce ne sont pas que des remèdes que l’on vient chercher chez eux, ce sont aussi des certitudes, l’idée que quelqu’un sait ce qu’il faut faire. Le médecin qui dit « je sais pas ce que vous avez mais ça n’a pas l’air grave » aura à mon avis moins de succès que celui qui dira « on va peut-être devoir faire des tests mais en attendant je vais vous prescrire deux milligrammes de ceci à prendre à jeun pendant une semaine, une goutte de ça dans un grand verre d’eau le soir et cette pommade qui sent bon si ça vous gratte encore et puis revenez me voir si ça ne va toujours pas ».

L’homéopathie n’est pas une science sérieuse, c’est un fait, mais il est un peu exagéré de laisser entendre que le grand public a besoin de cette pseudo-science pour entretenir un rapport douteux à la connaissance scientifique en général. Je ne parierais pas non plus que les amateurs d’homéopathie le soient parce qu’ils sont séduits par la théorie, effectivement franchement bancale. J’imagine que beaucoup cherchent là une alternative à la brutalité médicale, qui traite le corps comme un objet et la vie comme une maladie.

  1. Rappelons le principe : pour soigner une maladie qui provoque tel symptôme, on utilise un poison qui provoque le même symptôme, que l’on dilue dans de l’eau un certain nombre de fois jusqu’à atteindre le moment où il est improbable mathématiquement qu’il subsiste ne serait-ce qu’une molécule du produit dans la solution obtenue. On mélange le tout à du sucre, et voilà. Notons que la forte présence du sucre et d’autres excipients comme le lactose n’est peut-être pas sans effet. []
  2. Je me souviens aussi d’un fait-divers comique : des enfants étaient tombés sur des cartons entiers de médicaments homéopathiques et en avaient dévoré le contenu comme s’il s’était agi de bonbons… Le laboratoire responsable de ces médicaments avait alors rassuré les familles en avouant que les billes de sucre qu’il produisait ne pouvaient avoir aucun effet sur la santé. []
  3. Selon des chiffres de 2007 en tout cas. []
  4. Réputé traiter les états grippaux, cette préparation à base de foies et de cœurs de canards de barbarie repose sur la croyance en les vertus de l’homéopathie, d’une part, mais aussi sur la foi dans l’existence d’un micro-organisme baptisé oscillocoque par le médecin qui l’a observé il y a un siècle et qui reste le seul à l’avoir vu depuis ! []

Le Plan B

Je n’irai pas voir l’extrait de On n’est pas couchés où Christine Angot1, commentant le parcours du slameur Grand Corps Malade, a affirmé que les carrières d’artistes étaient celles de gens qui avaient échoué à faire autre chose. Peu importe le contexte2, et peu importe Christine Angot, du reste, ce qui m’intéresse c’est plutôt de me poser la question à moi-même.
Voici les phrases qui sont reprises par de nombreux médias :

« Pour tous les artistes, être artiste c’est toujours un plan B. C’est ne pas avoir pu faire ce qu’on pensait faire quand on était petit, c’est-à-dire avocat ou instituteur ou médecin ou travailler dans une entreprise. (…) C’est toujours le résultat au fond d’un échec. »

Si j’ai bien compris, elle emploie le mot « artistes » pour parler de tous les gens qui créent et qui revendiquent leur travail de création, s’incluant elle-même (on pourrait étendre ça à bien des professions créatives, comme peuvent l’être les sciences par exemple). Au premier abord, cette affirmation ne tient pas la route, ne serait-ce que parce que tous les enfants n’ont pas rêvé les mêmes avenirs, et que nombreux sont ceux dont les rêves étaient précisément de chanter, de jouer la comédie, de danser, de dessiner, d’écrire.
On connaît par ailleurs les biographies d’innombrables artistes qui ont d’abord épousé des carrières « normales », avec succès pour certains, avant de décider subitement de s’emparer d’un micro, d’une machine à écrire ou de pinceaux pour devenir artistes et abandonner leur carrière précédente — ce qui est, du reste, le parcours de Christine Angot elle-même, qui a étudié le droit avant de découvrir sa vocation pour l’écriture. Enfin, on sait que de nombreuses personnes vivent leur vie entre deux carrières, un métier pour remplir le frigo, et une activité artistique pour eux-mêmes.
Ce qui est intéressant dans cette réflexion de Christine Angot, donc, c’est qu’elle est plutôt contre-intuitive, car les poncifs vont généralement dans l’autre sens : le businessman qui aurait voulu être un artiste, l’artiste raté qui, voyant que sa carrière ne décollera jamais, se résout à admettre l’échec et devient employé de bureau ou dictateur, la famille qui s’inquiète en voyant sa progéniture avoir des ambitions artistiques et qui lui suggère de se chercher d’abord « un vrai métier », et enfin les millions de gens qui ont un manuscrit dans un tiroir (un français sur quatre, paraît-il), ou un chevalet dans leur garage et qui occupent tout leur temps libre à barbouiller.

Derrière la réflexion de Christine Angot, je vois une autre question : les artistes sont-ils des gens inadaptés à la vie « normale », ayant échoué à se satisfaire d’une biographie essentiellement dédiée à satisfaire des besoins physiologiques et sociaux ?
Et au fait, est-ce que ça existe réellement, les gens qui n’ont aucune autre ambition ?

Je me souviens d’une nouvelle d’Isaac Asimov, Profession (1957), située dans au 66e siècle. Les gens n’apprennent plus leur métier, celui-ci est directement gravé dans leur cerveau par un ordinateur à leurs dix-huit ans. Ils ne choisissent pas leur profession, elle est déterminée par l’ordinateur aussi. Des olympiades permettent de classer les personnes en fonction de leurs qualités, afin que les plus douées soient sélectionnées pour travailler hors de la Terre.
Le héros, George Platen, n’en est pas là puisqu’il fait partie des rares dont le cerveau ne parvient pas à être éduqué par la machine. On le place alors dans une maison pour faibles d’esprits, où on le laisse pilosopher et réfléchir à loisir. Il s’évade puis revient et découvre que l’endroit est en fait un lieu d’études supérieures où l’on apprend par soi-même (et grâce à des objets aussi étranges que des livres) et où chacun développe sa capacité à penser et à créer. Celui qui se pensait un raté et en souffrait s’avère être tout au contraire quelqu’un qui peut apporter de nouvelles choses au monde, c’est le vilan petit canard qui découvre être un majestueux cygne.

Et si, comme ce George Platen, et pour donner raison à Christine Angot, l’art était un refuge pour certaines personnes qui ne trouvent leur place nulle part ailleurs ? En école d’art, c’est parfois quelque chose que l’on constate de manière assez flagrante, mais je n’ai jamais entendu personne me dire : « je suis ici parce que je n’ai pas réussi à avoir un travail “comme tout le monde” ». Enfin si je dois me montrer complètement honnête, je peux avouer que je connais un cas : moi.

Une publicité pour un groupe évangélique qui semble affirmer que la vie « comme tout le monde » est frustrante et qui vendent un « sens » à l’existence… Ils déposent ces flyers sur un présentoir de mon école d’art, qui n’est pourtant pas le lieu où les rêves les plus couramment exprimés sont d’avoir un job, une maison, une voiture…
Les années passent et personne ne leur a signalé la faute de conjugaison (« contactes »).

Après avoir passé mon CAP photographie option retouche, en 1987, j’étais destiné à devenir retoucheur photo. Non pas retoucheur avec Photoshop, comme à présent, mais avec des crayons, des produits chimiques divers, du gris-film et un pinceau en poil de martre. J’avais brillament réussi la partie théorique de mon CAP, avec 180 points sur 2003, mais je m’étais médiocrement illustré pour la partie pratique, avec 90 points sur 200, ce qui s’est avéré rédhibitoire : j’avais échoué. Et malgré cet échec4, j’ai aussitôt été embauché dans une société de reprographie où je devais photographier des maquettes de livres ou d’affiches. Car à l’époque, la composition des magazines n’était pas informatique, ou très partiellement, les éléments mis en page étaient collés sur un carton manuellement, et il fallait ensuite les photographier afin que la photo soit utilisée pour impressionner un cylindre offset. Le travail était répétitif, il fallait s’enfermer dans le noir, sortir un film, poser la maquette sur le banc de repro, prendre le cliché, développer le film et ensuite le retoucher grossièrement. J’étais très lent. On m’avait notamment fait photographier une revue littéraire grand public intitulée N comme Nouvelles, et je me suis montré incapable de ne pas lire les textes en même temps que je les reprographiais. Je me souviens que c’est comme ça que j’ai découvert Jorge Luis Borges. J’étais terriblement lent, donc. Un jour, à force d’effectuer des gestes répétifis, j’ai allumé la lumière alors qu’une boite de cent films A3 était ouverte : en un clin d’œil j’avais voilé des dizaines des films, coûtant plus que mon salaire à mon employeur. Celui-ci ne m’a pas engueulé, il m’a dit que c’était une chose qui arrivait à chacun une fois dans sa carrière. Dans mon cas, ce fut au troisième jour d’une courtre carrière. On m’a appris le tramage des images, aussi, et quelques petits trucs rendus inutiles par de nouvelles technologies.
Le vendredi, après déjeûner, le patron m’a demandé de venir le voir dans son bureau. Là, il m’a expliqué que j’étais vraiment trop lent, que ce métier n’était pas fait pour moi, que j’avais à son avis plutôt un profil d’artiste. Le mot artiste ne se voulait pas dénigrant, mais il voulait dire que je ne serai sans doute jamais quelqu’un d’efficace pour faire sans réfléchir un boulot qui ne m’intéresse pas. Malgré la frustration que j’ai ressentie en sortant, je dois admettre qu’il avait sans doute raison.
Dans mon cas, Christine Angot a donc presque raison. Presque, car trente ans plus tard, quoiqu’en pensent ceux qui me désignent de cette manière, et ils sont assez nombreux, je ne suis pas exactement un artiste, je n’ai pas d’œuvre, je ne vis pas de mes créations, ou très peu : j’étais bien trop fainéant5 pour être réellement artiste, car ça, j’en connais suffisamment pour le dire, c’est un travail à plein temps.

  1. Les réactions à la formule de Christine Angot (« être artiste c’est toujours un plan B ») ont été assez violentes, alors qu’elle a justement l’intérêt de ce que font (avec des méthodes et des buts souvent différents) les artistes ou les chercheurs, à savoir proposer une vision contre-intuitive des choses.
    Je dois dire que l’irritation que provoque toujours Christine Angot m’étonne. J’ai peur que le fonctionnement de On n’est pas couché soit terriblement malsain, ne serait-ce que pour l’heure indue à laquelle il libère les téléspectateurs, mais aussi pour la manière dont sont distribués les rôles sur le plateau, qui semble avant tout destinée à laisser croire que le présentateur est sympathique et bienveillant. []
  2. Notons au passage que Plan B est le titre de l’album de Grand Corps Malade, qui est venu au slam après qu’un accident ruine sa carrière sportive. Cette réflexion et le mot « plan B » sont donc d’abord une référence au parcours de l’invité. []
  3. Il y a quelques jours un de mes étudiants actuels m’a amené son grand-père, monsieur Cany, que j’ai eu comme professeur de technologie de la photographie. Je pense que j’étais l’étudiant qui s’intéressait le plus à son cours, alors il conserve un bon souvenir de moi. []
  4. J’ai eu mes deux premiers diplômes en même temps, bien plus tard : un Deug et une Licence. []
  5. C’est d’être un fainéant qui m’a naturellement amené à la programmation informatique : j’aime l’idée de créer la machine qui va ensuite produire des images, qui va travailler à ma place. Bien entendu, la quantité de travail à fournir pour concevoir l’automate est souvent disproportionnée par rapport au résultat, mais j’aime cette illusion que la machine travaille pour moi… []

éduquons la jeunesse !

Le gouvernement propose un nouveau plan pour éduquer les jeunes français à la citoyenneté.

Le principe sera de rendre l’action publique bienveillante envers tous, lisible, rationnelle, respectueuse de l’intelligence de ceux dont la vie est affectée par les décisions politiques. Pédagogique mais non condescendante, ralliant les citoyens aux projets par le dialogue et non en excitant les passions, les peurs et les antagonismes de classe, d’âge, de genre, d’origine ou de religion autour de thèmes secondaires et de notions affectives.
Il s’agira aussi pour les élus de se montrer constructifs envers leurs collègues — amis ou adversaires —, d’être honnêtes intellectuellement, de privilégier l’intérêt général à celui de leur parti ou de leur personne et de faire preuve de probité à tous les instants de leur mission1. L’exemplarité ne consistera plus pour les élus à se serrer les coudes pour défendre ceux d’entre eux qui auront fauté, ni traiter comme des galeux ceux d’entre leurs pairs — fautifs ou non — qui se seront avérés médiatiquement indéfendables.
Il suffira juste à ne plus avoir rien à se reprocher. C’est aussi bête que ça.

Enfin, tous les services de l’État se montreront eux aussi bienveillants, soucieux d’améliorer la situation de chacun, s’interdisant toute tracasserie arbitraire, toute violence qui ne servirait pas directement à contrer une autre violence, toute situation injuste ou humiliante, toute instrumentalisation politique malhonnête.

Une fois tous ces principes respectés, il est évident que les jeunes qui aujourd’hui ne comprennent pas bien la citoyenneté, qui croient que l’État est leur ennemi, qui ignorent que leur pays leur appartient autant qu’il appartient à ses représentants élus, réaliseront bien la fonction de chaque institution et y participeront d’eux-mêmes. Donner l’exemple, plutôt que d’imposer une énième variante d’un catéchisme républicain dominateur qui vide les mots de leur sens et ne semble toujours pas avoir admis l’idée, deux cent vingt-neuf ans après la Révolution française, qu’un citoyen n’est pas un sujet.

Mais non, hé, je rigole, n’ayez pas peur, rien de nouveau sous le Soleil, business as usual, on va continuer à considérer les jeunes comme des sauvageons à dresser et continuer à leur reprocher les maux de la société qu’ils sont les premiers à subir.
Vous inquiétez pas !

  1. On n’imaginera plus, par exemple, un ministre rester en exercice en ayant admis s’être rendu coupable de trafic d’influences en échange d’un rapport sexuel, s’en tirer en expliquant avec fierté et arrogance qu’il n’a rien à se reprocher puisque le délit est prescrit. []

La honte de l’hôte

Cette année, comme chaque année depuis sept ans, j’invite des créateurs1, majoritairement des auteurs de bande dessinée, à rencontrer mes étudiants à l’Université Paris 8. C’est toujours l’occasion de moments plaisants avec des artistes que j’apprécie (des gens de talent, parfois d’un niveau de notoriété considérable) et qui ont l’occasion de rencontrer des gens qui envisagent pour eux-mêmes des carrières de ce genre. Les étudiants sont astreints à assister à des cycles de conférences, car ce sont des rencontres avec des professionnels, et l’université doit montrer qu’elle se soucie de professionnalisation, conformément au blabla démagogique ministériel à ce sujet, mais au fond, pourquoi pas, rien de mieux pour comprendre les métiers que de côtoyer ceux qui les exercent. Alors pour ça, il y a un budget. Lorsque j’ai reçu mes premiers invités, ils étaient payés sur la base de six heures TD, soit quelque chose comme 240 euros bruts2. La somme était très correcte il me semble, et sans doute vraiment bienvenue pour certains artistes qui tirent le diable par la queue, mais assortie d’une première contrainte, qui était que les intervenants devaient être parisiens, ou en tout cas, que leur transport ne serait pas défrayé car, m’avait-on dit, « il y a suffisamment de gens intéressants à Paris ». Et c’est presque vrai : il y a beaucoup de gens intéressants à Paris. Mais tous les gens intéressants ne sont pas à Paris. J’ai réussi à inviter quelques non-parisiens, en profitant de leur passage lors d’un festival, par exemple.

Suite à la fermeture de l’université pour cause de panne de chauffage, la première conférence de ce semestre (Boulet) s’est tenue dans une galerie parisienne. Les étudiants prévenus à temps du changement de lieu n’ont pas été très nombreux mais je pense qu’ils ont passé un moment privilégié et plaisant. Pour l’invité, en revanche, le parcours du combattant commence (photo : Ronan Lancelot)

Pendant longtemps, c’était à moi de remplir les dossiers. On me fournissait des fiches sur papier fort et je demandais un peu piteusement à mes invités de me donner leur adresse, leur numéro de sécurité sociale, leur véritable nom pour ceux qui ont un pseudonyme, et quelques autres détails parfois fort indiscrets. Et ça se passait toujours mal, mais pas tout de suite : j’envoyais les dossiers, ils vivaient leur vie, et puis trois mois plus tard j’apprenais par mes invités qu’il y avait un souci, qu’on leur demandait subitement un nouveau document, une information oubliée, ou pire, qu’on ne leur demandait rien et que le dossier était juste perdu dans des limbes administratives de la plus grande opacité, et personne ne pouvait me renseigner sur ce qu’ils devenaient.
Certains invités m’ont mis en copie de mails légitimement énervés, j’ai toujours essayé de suivre les affaires mais ce n’était pas si facile, car je n’avais ni information ni pouvoir.
Récemment, mon université a décidé de rationaliser la procédure en mettant en place un système de formulaire en ligne à remplir par les intervenants eux-mêmes : je n’avais plus rien à faire, sinon donner les noms et les adresses e-mail desdits intervenants, la suite était dite « automatisée », c’est à dire à la charge des intervenants eux-mêmes3, ce qui me soulageait plutôt. Dès le début de la mise en place de ce système, des invités m’ont signalé que des éléments du formulaire bloquaient : on leur demande un diplôme qu’ils n’ont pas forcément, et on leur demande d’en produire une copie. On m’a parlé aussi de la requête d’un document établissant une « domiciliation bancaire », distinct de leur relevé d’identité bancaire…

Et puis cette année, un invité qui intervient dans quelques semaines me dit qu’il a presque fini de remplir son dossier mais ajoute : « j’attend mon retour du casier judiciaire ». J’ai d’abord cru à une blague destinée à exagérer le nombre des pièces à fournir. mais le gars semblait sérieux. Je me suis demandé s’il n’avait pas commis quelque erreur, coché une case sans rapport avec sa situation, mais lorsqu’une autre invitée m’a interrogé sur le fameux formulaire, je lui ai demandé si on avait exigé qu’elle fournisse un extrait de casier judiciaire, et elle m’a répondu positivement : « Oui !! ».
Consterné, mon premier réflexe a été de rendre publique cette requête scandaleuse4 par un tweet incrédule :

C’était une bonne idée, cela m’a permis de bénéficier du retour d’expérience de nombreuses personnes liées à une université ou une autre5, qui ont parfois dû renoncer à des revenus par appréhension du chemin de croix administratif qu’on leur avait imposé. À vrai dire, tout le monde a ce genre d’expérience, dont le niveau zéro, connu de tous les chargés de cours, est le fait de devoir faire acte de candidature pour savoir si on a le droit d’assurer une intervention ou un cours… des mois après l’avoir fait. Il y a quelques années, j’ai renoncé à me faire payer par l’université de Tours, où j’avais assuré un semestre de cours (frais de train remboursés, heureusement — ça ne doit pas émaner du même service) et noté les étudiants, car on n’arrêtait pas de me demander de nouveaux documents, et lorsque, des mois après que j’aie cru être en règle on m’a demandé une autorisation de cumul que j’avais déjà fournie, j’ai écrit :

Je ne suis pas certain d’avoir envie d’aller une fois de plus faire remplir des papiers à mon directeur (qui le ferait volontiers, cependant).
Donc laissez tomber mon dossier.

Le mec m’a juste répondu : « d’accord ! ». Et je n’ai plus entendu parler de l’administration de l’université de Tours, dossier clôt, mille deux cent euros qui n’auront pas à être versés.
Je suis toujours surpris que des gens eux-mêmes salariés ne semblent pas ressentir de honte à l’idée de participer à l’escroquerie pure et simple de personnes (ce n’est pas mon cas hein, je ne cherche pas à me faire plaindre) précaires. Mon expérience des grandes administrations comme celle de l’université est que les agents qui ne sont pas en première ligne, ceux qui ne rencontrent pas les enseignants ni les étudiants mais gèrent leurs dossiers, peuvent se montrer d’une légèreté étonnante sur les questions de confort matériel des employés précaires. Je ne sais pas exactement comment ça se passe, s’il suffit d’une personne incompétente ou de mauvaise volonté6 pour gripper toute la machine, s’il y a des reproches à faire aux personnes elles-mêmes où si c’est juste la mécanique administrative qui aboutit forcément à ces situations. C’est tellement courant dans les grandes administrations (publiques ou privées) que j’aurais tendance à penser que le problème vient bel et bien de la machine et non de ses agents. J’imagine qu’à partir d’une certaine échelle, ce genre de situation est une fatalité — dans les écoles d’art, qui ont un format plus familial, cela se passe bien différemment, on sait à qui s’adresser et le personnel administratif connaît les étudiants et les enseignants, ceux-ci ne sont pas des abstractions que l’on peut traiter comme des nombres.
Les enseignants qui m’avaient invité à Tours étaient, de leur côté, plutôt contrits et embarrassés, mais ce n’est pas eux qui ont la main, et je le sais bien puisqu’à Paris 8 je suis dans leur exacte situation : j’invite des gens mais je n’ai aucun pouvoir ni même aucun regard sur la manière dont ceux-ci seront traités. Quand on m’a à nouveau invité à intervenir à Tours auprès des étudiants de la promotion suivante, mes dents ont un peu grincé : et puis quoi encore ? Bien sûr, je suis moi-même salarié ailleurs, j’ai les moyens de m’asseoir sur un salaire ponctuel supplémentaire, mais rien ne dit que les gens pour qui la vie est plus difficile soient traités de manière plus correcte.

Je discutais sur les réseaux sociaux de cette question de dossiers à remplir lorsque plusieurs invités des années passées (ici une artiste, un auteur de bandes dessinées et un réalisateur de films d’animation) m’ont avoué avoir lâché l’affaire :

 

Et combien d’autres ?
Sans vouloir me faire plaindre, ce n’est pas la question, ces révélations provoquent chez moi un puissant sentiment de honte et l’envie de mettre le feu à l’université qui m’emploie. Mais passées ces humeurs improductives, j’aimerais comprendre : est-ce que tout ça est voulu ? Est-ce qu’il existe des directives, un projet conscient visant à décourager les intervenants de se faire rémunérer ?7 Est-ce que ces obstacles sont une méthode darwinienne pour s’assurer que seuls ceux qui sont vraiment aux abois iront jusqu’au bout pour se faire payer ? Est-ce que cela émane de la direction ? Est-ce que c’est la conséquence de décrets ministériels ? Est-ce que c’est juste la pente naturelle de chaque administration, suivant la théorie de la « cage d’acier », décrite par Max Weber, qui pousse les administrations à se « rationaliser » de manière toujours plus absurde, devenant des systèmes bureaucratiques qui, à force de calcul et de contrôle se révèlent juste oppressifs et paralysants ? Est-ce que c’est un cas d’application cynique des règles managériales éprouvées qui édictent que lorsque l’on veut baisser le coût de l’emploi ou pousser les employés à prendre la porte, il faut maltraiter ces derniers, élever le niveau de ce que l’on exige d’eux et les placer en situation permanente d’échec et de stress ? On peut parler aussi de l’évaluationnite qui a cours dans l’enseignement supérieur et qui impose aux établissements et à leurs agents de consacrer plus de temps à rendre compte de ce qu’ils font qu’à remplir effectivement leurs missions. Je dis l’enseignement supérieur, mais le cas des professeurs des écoles en primaire est sans doute encore pire de ce point de vue.

témoignage d’une invitée de ce semestre, sur Twitter, qui tente de remplir le dossier.

Une fois de plus, je constate que le « numérique » (ici un formulaire en ligne) se révèle un outil de choix pour empêcher la résolution de problèmes et laisser chacun dans une certaine solitude face aux dits problèmes : une personne de chair et d’os, à qui l’on s’adresse en face, n’aurait pas le cran de se montrer aussi maltraitante, aussi peu arrangeante, aussi catégoriquement impolie et aussi peu soucieuse d’aider que le peut un automate — qu’il s’agisse d’un portillon automatique du métro, d’une borne d’achat de billets ou du programme qui gère la validation d’un formulaire en ligne. Et bien sûr d’une administration, car une administration est bel et bien une machine. Comme je le disais pas plus tard qu’hier lors d’une conférence sur l’Intelligence artificielle, il ne faut pas craindre la méchanceté d’hypothétiques machines conscientes, celles-ci n’existent pas encore, mais bien les mauvaises intentions de ceux qui conçoivent des machines et se cachent derrière celles-ci pour agir nocivement.

En attendant, qu’est-ce que je dois faire ? Est-ce que je dois renoncer à mon cycle de conférences ? N’inviter que des auteurs dont les ventes sont si élevées qu’ils n’auraient pas l’idée de demander à être payés pour deux heures de leur temps ? Cesser de dire aux gens que j’invite qu’il s’agit d’un emploi rémunéré ? Enquêter pour comprendre d’où viennent ces dysfonctionnements ? Essayer de négocier je ne sais quoi avec je ne sais qui (les problèmes administratifs sont comme des savonnettes qu’on n’arrive jamais à saisir) ? Tout cela m’afflige, et je dis une nouvelle fois à mes invités que je me sens honteux d’avoir l’impression de les attirer dans une sorte de traquenard.

  1. En sept ans j’ai invité Cizo, Isabelle Boinot, Agnès Maupré, Papier gâché, Loo Hui Phang, Nine Antico, Thomas Cadène, Singeon, Marion Montaigne, Benjamin Renner, Xavier Guilbert, Aude Picault, Lisa Mandel, David Vandermeulen, Gabriel Delmas, Laurent Maffre, Ina Mihalache, Pochep, Charles Berberian, Geneviève Gauckler, Daniel Goossens, Paul Leluc, Nathalie Van Campenhoudt, Julien Neel, Delphine Maury, Étienne Lécroart, Clémentine Mélois, Thomas Mathieu, Jean-Yves Duhoo, Julie Maroh, Isabelle Bauthian, Boulet, Dorothée de Monfreid, Gilles Rochier, Kek, Colonel Moutarde et Pauline Mermet. []
  2. J’ai cru comprendre que certains se sont vus proposer la moitié seulement, mais j’ignore avec quelle justification. []
  3. C’est comme les automates dans les gares ou les applications qui remplacent les guichetiers : ils servent à déporter la charge de travail et la compétence de l’employé (dont on se débarrasse) sur l’usager. []
  4. Signalons au passage qu’à moi, en vingt-cinq ans d’emploi public en tant qu’enseignant dans le supérieur, on ne m’a jamais demandé un tel document. On ne m’a jamais demandé non plus de prouver que j’avais perdu vingt mois de ma vie à effectuer mon service national.
    Et au fait, que se passe-t-il pour un sociologue ou un anthropologue qui désireraient faire intervenir quelqu’un qui sort de prison ? Et même si la France n’est pas encore tout à fait la Turquie d’Erdoğan, il y a bien chez nous (ce sont la commission des droits de l’homme de l’UE ou des ONG liées aux libertés publiques qui le signalent) des activistes ou des journalistes tracassés judiciairement à des fins politiques : eux non plus on n’a pas le droit de les rémunérer pour intervenir à l’université ? Ne parlons pas, puisqu’il a toujours été hypocrite, du discours qui entoure la réinsertion des anciens détenus !  []
  5. Personne hors de Paris 8 n’a témoigné avoir eu droit à cette demande d’un extrait de casier judiciaire, il semble que ça soit une initiative locale. []
  6. Alors que j’avais toutes les peines à compléter mon propre dossier administratif de contractuel, une employée de mon université m’avait expliqué à demi-mot que ses lenteurs et ses erreurs étaient une forme de résistance passive car elle était opposée au fait que j’aie cet emploi (maître de conférences associé), non parce qu’elle avait quelque chose contre moi mais parce qu’elle était opposée aux emplois non-titulaires : pour une raison théorique, politique, elle aurait préféré que je ne touche pas de salaire et usait de tout son pouvoir pour ralentir mon dossier, mon paiement, etc.
    Un jour on m’a appris qu’elle est morte d’un cancer, ça ne m’a pas étonné car son bureau sentait fort le tabac et je soupçonne qu’elle y fumait. Je ne me souviens pas l’avoir abondamment pleurée lorsque j’ai appris sa mort quoiqu’elle m’ait toujours fait un peu pitié. Je n’ai pas non plus prié pour qu’elle rôtisse éternellement dans un enfer de paperasse absurde et de formulaires impossibles mais si on m’apprend que c’est l’endroit où on aura jugé bon de la transférer, je ne trouverai pas ça illogique. Oui je suis un peu méchant, mais je lui dois plus d’un cheveu blanc. []
  7. Le fonctionnement de l’université repose énormément sur le recours aux vacataires et autres contractuels qui assurent des cours pour bien moins cher que les titulaires — lesquels ne sont pourtant pas payés des fortunes. « L’autonomie » installée par Pécresse et Sarkozy a considérablement appauvri les universités : le nombre d’étudiants ne baisse pas, mais les revenus alloués par l’État sont forfaitaires et notoirement trop mal calculés pour que tout fonctionne, d’autant que certains frais nouveaux (surveillance contre le terrorisme notamment), augmentent. Et bien sûr cela se double d’un système d’évaluation qui fait croître la charge administrative qui pèse sur les enseignants ou force à recruter des personnels dédiés, avec injonction à préférer communiquer efficacement sur son enseignement et sa recherche plutôt qu’à enseigner et à chercher.  []

Théologie ultra-discount

J’apprends qu’un dénommé Jean Robin, calviniste et auteur d’un livre sur l’irréfutabilité de Dieu, lance un défi aux athées en proposant pas moins de cinquante preuves imparables de l’existence de Dieu. Selon lui, ces cinquante questions plongent les athées dans un embarras profond car aucune ne trouvera de réponse autre que « grâce à Dieu ».

Pour ceux que le propos troubleraient effectivement, s’il en existe, je me permets de faire quelques observations :

La Bible

  1. La Bible est le livre traduit dans le plus de langues du monde
    Il paraît, oui. Le Pinocchio de Carlo Collodi le suit de près (avant le Petit Prince de Saint-Exupéry). Est-ce que ça veut dire que Pinocchio dit la vérité ? Est-ce que la vérité s’indexe sur le nombre de traductions ? La Bible est un par ailleurs un livre beaucoup offert : les Gédéons, par exemple, diffusent massivement la Bible en en laissant gratuitement des exemplaires dans les hôtels. 
  2. La Bible est le livre le plus imprimé de l’histoire de l’humanité
    Sans doute1, d’autant que c’est le premier livre imprimé par Gutenberg et qu’il y 2,5 milliards de chrétiens dans le monde.  C’est une preuve de succès, mais pas une preuve de vérité. Les livres de Dan Brown (Da Vinci Code) ont de meilleur tirages que les livres scientifiques sur l’histoire biblique, ça nous renseigne sur les lecteurs plus que sur la vérité contenue dans les œuvres.
  3. Il n’existe aucun autre manuscrit de l’Antiquité que ceux de la Bible qui soient aussi précis et concordants
    L’histoire de la constitution du corpus biblique contredit une telle opinion, mais de toute façon la cohérence n’est pas une preuve. Le Seigneur des anneaux est un ouvrage très cohérent.
  4. Les Prédictions Messianiques de la Bible
    Un messie a été annoncé pendant des siècles, et un gars a dit qu’il était le messie, c’est ça ? En fait c’est mieux que ça, des tas de gens ont dit qu’ils étaient le messie. La prophétie qui affirme que le seigneur (sens du mot messie) régnera sur le monde pendant mille ans reste à accomplir.

Jésus

  1. Jésus est l’être humain le plus connu et le plus influent au monde.
    Sur la durée, c’est possible, mais difficile à estimer. Pour ce qui est de l’influence, Mahomet, Confucius ou Bouddha sont de bons candidats. Des scientifiques comme Newton, Darwin ou Einstein aussi. Pour la popularité, des musicien tels que Michael Jackson ou Elvis Presley ne manquent pas d’admirateurs. Le fait d’être influent n’est pas une preuve de dvinité.
  2. Jésus est différent de tous les autres hommes
    Oui. Il est comme tout le monde, quoi.
  3. Jésus est ressuscité
    On a perdu sa dépouille et des gens ont affirmé ensuite l’avoir revu en vie, mais sous d’autres traits. Un type s’est présenté à sa disciple Marie-Madeleine en affirmant être Jésus, mais elle l’a d’abord pris pour le jardinier2 avant d’accepter cette identité miraculeuse : il fallait vraiment qu’elle ait envie d’y croire pour le voir ! 

Science

  1. La probabilité pour que l’Univers existe est nulle
    La probabilité de l’existence de l’Univers est de 1. 
  2. La probabilité pour la vie existe sur Terre est nulle
    La probabilité de l’existence de la vie sur Terre est de 1. Quant à savoir si c’est un événement unique ou au contraire très répandu dans l’Univers, on ne dispose pas encore de moyen pour en juger, on sait juste qu’il y a 100 à 400 milliards d’étoiles comparables à notre soleil dans notre galaxie, la Voie lactée, qui n’est qu’une petite galaxie parmi des centaines de milliards. Les distances rendent l’observation de planètes extérieurs à notre système solaire difficile, et l’observation de leur éventuelle vie, pour l’instant impossible.
  3. Seul Dieu explique le passage de l’inerte à la vie, de l’absence d’intelligence à l’intelligence, de rien à quelque chose.
    Quand sommes-nous passés de « rien » à « quelque chose » ? S’il n’y avait rien, nous ne serions pas là pour en parler, c’est l’unique certitude.
    On ne connaît pas bien ce qui a permis l’émergence de la vie, mais ça ne signifie pas qu’on doive accepter la première explication farfelue qui nous est proposée.
    Quant à l’intelligence, c’est une des stratégie du vivant pour perdurer. On l’étudie de mieux en mieux. Je ne crois pas que les textes religieux en parlent beaucoup (ni, oserais-je, la favorisent).
  4. La cote est le seul os humain qui se reconstitue quand on l’enlève
    Tous les os se consolident, mais à moins que j’aie manqué une information, aucun ne repousse comme repousserait une plante qu’on a coupée. Les côtes ont comme particularité d’être tenues par des muscles, les muscles intercostaux, qui maintiennent les os fracturés pendant qu’ils se ressoudent, c’est pourquoi il n’y a rien de spécial à faire, pas d’attelle ou de plâtre à utiliser pour empêcher l’os de bouger. Mais quand bien même l’os se reconstituerait, en quoi cela constituerait-il une preuve de quoi que ce soit ?
  5. L’idée du Big Bang est dans la Bible
    Notre vision du Big Bang, jusqu’à son nom, est inspirée par le Fiat lux biblique. Les cosmologues, à commencer par le chanoine catholique Lemaître qui a émis cette hypothèse (mais pas inventé le nom) tentent d’expliquer qu’il est erroné de présenter la chose comme une explosion, le big bang est le passage d’un état concentré et chaud de l’univers à son état actuel, en expansion.
  6. La Bible et la suspension libre de la Terre dans l’Espace
    Je ne comprends pas bien, mais la Terre n’est pas exactement suspendue, j’ai l’impression que vous vous étonnez qu’elle ne tombe pas sur elle-même, ce qui me laisse supposer que votre compréhension de la mécanique céleste est plutôt inférieure à celle de la moyenne.
  7. La Bible et la science de l’Océanographie
    Hein ?
  8. La Bible Parle d’un ancêtre commun
    En fait, de deux.
    La paléontologie quant à elle indique qu’il y a plusieurs branches aux hominidés, dont certaines ont évolué en parallèle et se sont parfois retrouvées (c’est ainsi que certains d’entre nous ont des gènes néandertaliens mais pas tous). Mais surtout il n’y a pas un Adam et une Ève dont toute l’espèce découlerait, d’autant que les hominidés sont eux-mêmes le fruit de l’évolution d’autres espèces de primates.
  9. Le christianisme a donné la science moderne
    Il l’a aussi pas mal combattue, contre la tradition hellénique, qui doit sa redécouverte à des esprits éclairés du monde musulman, notamment. Dans chaque champ religieux majeur on trouve des mouvement anti-scientifiques et pro-scientifiques, mais chaque fois que la science a contredit la religion et que la religion a disposé d’un pouvoir sans partage, la confrontation a été violente.
  10. Plusieurs des meilleures universités au monde ont été fondées par des protestants
    Les fondements de la tradition universitaire sont divers : académies grecques, empire romain d’orient, âge d’or islamique, moyen-âge européen postérieur aux croisades… Et l’on pourrait aussi parler des universités indiennes, chinoises, japonaises, qui sont extrêmement anciennes. Le Protestantisme est plutôt récent à l’aune de cette histoire. Les universités les plus prestigieuses du monde aujourd’hui se trouvent dans des pays anglo-saxons, qui s’avèrent effectivement être liés à la tradition protestante. Mais quand les universités asiatiques les dépasseront en prestige, en déduira-t-on que les religions asiatiques possèdent la vérité ?
  11. Le protestantisme a permis le développement du capitalisme comme nulle autre religion
    Le Protestantisme a indirectement aidé l’athéisme à se diffuser, aussi, en affirmant que chacun devait pouvoir lire la Bible, ce qui a favorisé chez certains l’esprit critique. Quant au capitalisme, le mot a plusieurs acceptions mais le fait semble pouvoir s’accommoder de bien des traditions religieuses. Le sociologue Max Weber reliait capitalisme et protestantisme analyse qui ne fait pas tout à fait l’unanimité, mais même en suivant ses observations, prouver que le capitalisme (dont la valeur humaniste reste à prouver) s’accommode mieux du protestantisme et du confucianisme (ça a été dit aussi) que du catholicisme ou de l’Islam ne prouve pas particulièrement l’existence de Dieu !  

Les publications de l’auteur. La maison d’édition, qui lui appartient, a comme nom Tatamis (Je cite : « un mot universel, identique dans toutes les langues, et qui symbolise notamment la lutte dans le respect des règles » – le mot n’est en fait pas universel mais très japonais, enfin passons) et publie des livres dont les titres me semblent aller dans le sens d’une certaine extrême-droite complotiste identitaire en roue libre : La France n’est plus la France, Pour un monde sans islam, La face voilée du rap, La psychologie de Mahomet et des musulmans, AZF, accident ou attentat ?, Ces grands esprits contre l’islam, Le livre noir de la gauche, Le livre noir de l’écologie, Le libre noir des francs-maçons, Le livre noir des services publics, Pourquoi je vais quitter la France

Israël & le peuple juif

  1. Israël a été créé comme expliqué dans la Bible
    Non, du tout. L’archéologie biblique3 prouve que l’histoire est bien plus complexe que ne le dit le livre et que comme toute nation, Israël a été créée et son passé réinterprété en conséquence. On doute en tout cas de l’Exode de Moïse et du massacre des cananéens qui est réputé avoir permis aux hébreux de recevoir leur terre en héritage : tout ça semble s’être fait bien plus pacifiquement.
  2. Israël est leader mondial des entreprises de High-tech par nombre d’habitant
    C’est définitivement la preuve que… Israël est leader mondial des entreprises de High-tech par nombre d’habitant. C’est tout. La Bible ne parle pas vraiment des entreprises de High-tech.
  3. Israël est le leader mondial dans la lutte contre la désertification
    Cela faisait partie de la communication de ce pays dans ses jeunes années, en tout cas, avec le souci de démontrer que les habitants de la Palestine n’avaient pas très bien entretenu le pays.
  4. Israël est le pays qui compte le plus de scientifiques et de techniciens au sein de sa population active
    C’est possible mais ça ne prouve pas spécialement l’existence de Dieu.
  5. Israël compte le nombre de diplômés par habitant le plus élevé au monde
    Non, c’est le Canada. Mais Israël vient juste ensuite, effectivement.
  6. Israël compte le nombre le plus élevé au monde de publication scientifiques par habitant
    L’Autriche, qui a un nombre d’habitants comparables, produit bien plus de publications scientifiques. Mais peu importe : qu’est-ce que cela prouverait ?
  7. Israël comporte la plus forte concentration de médecins
    Il semble que le record soit là aussi détenu par l’Autriche, avec 5 médecins pour 1000 habitants, contre 3,4 médecins pour 1000 habitants en Israël… ou en France. Mais ces taux ne prouvent pas l’existence de Dieu, juste la prospérité des pays et le souci que les habitants ont d’y vivre en bonne santé.
  8. Israël possède le plus de musées au monde par habitant
    Une telle statistique nous renseigne surtout sur le nombre de musées dans le pays, pas sur l’existence de DIeu. En cherchant sur le sujet, je remarque que l’Islande et la Finlande revendiquent un nombre extravagant de musées par habitant, mais il faut définir ce qu’on entend par « musée », car entre la préservation d’une demeure historique dans un village et un musée du format du Smithsonnian, du Louvre ou du British Museum, il y a un écart important.
  9. Le peuple juif existe et perdure depuis plus de 4000 ans
    Les archéologues parlent plutôt de 3000 ans, ce qui est énorme. De nombreux autres peuples de la même région sont très anciens, comme les persans et les égyptiens. Certains peuples antiques ont changé de nom mais conservent des traits culturels et linguistiques très anciens, c’est le cas des arméniens, des géorgiens, des turcs,… Les civilisations chinoises ou indiennes les plus anciennes que l’on connaisse ont des âges comparables. La plus vieille religion monothéiste encore en activité n’est pas le judaïsme, mais le Zoroastrisme.
  10. Les juifs ashkénazes ont le QI moyen le plus élevé
    Il paraît, effectivement. Les hongkongais et les singapouriens atteignent des scores comparables. Selon certaines études, en tout cas, les athées ont (en moyenne) un QI nettement plus élevé que les croyants (jusqu’à six points d’écart moyen).
  11. Les juifs ont remporté le plus de prix Nobel par habitant
    « Juif » n’est pas un pays, le mot « habitant » n’est donc pas approprié4.
  12. La protection des juifs par les protestants
    Martin Luther considérait revenir à un christianisme plus authentique que celui des Catholiques et se sentait pour cette raison proche des juifs : Jésus était juif, après tout. Mais déplorant que les juifs ne se convertissent pas au christianisme, Luther a peu à peu fait preuve d’un antisémitisme virulent, qui s’exprime notamment dans son pamphlet Des juifs et de leurs mensonges, où le père de la Réforme propose brûler les synagogue, de raser les maisons des juifs, d’interdire la diffusion du Talmud, d’interdire aux rabbins d’exercer, interdire aux juifs de circuler librement, et de confisquer leurs biens ! Cette vision des choses n’est heureusement pas partagée par tous les protestants5. Mais il est vrai aussi que le Ku Klux Klan se réclame des écrits de Luther pour manifester un violent antisémitisme.

La Scandinavie

  1. La Scandinavie est le phare du monde
    Si vous voulez. Comme dans les phares, on s’y ennuie parfois beaucoup. Le taux de suicide est élevé et il y a un nombre considérable de groupes de death metal.
  2. Le Danemark est le pays où on est le plus heureux au monde
    C’est désormais la Norvège. Apparemment, les pays prospères où les gens ont des niveaux de vie plutôt égaux sont ceux où on est le plus heureux. C’est fou, cette coïncidence !
  3. La Scandinavie est la région la plus prospère au monde
    Eh oui, voilà.
  4. La Finlande est le pays où la liberté de la presse est la plus importante au monde
    Ce n’est pas impossible, mais c’est difficile à relier à la question de l’existence de Dieu.
  5. Les pays scandinaves sont 1er au classement des pays les plus libres
    Ce n’est pas impossible mais ça n’est pas une preuve de l’existence de Dieu.
  6. La Norvège est 2ème au monde en PIB par habitant
    En quoi est-ce que le PIB par habitant de la Norvège nous renseigne sur l’existence de Dieu ? C’était le pays le plus pauvre d’Europe (avec le Portugal) avant que l’on ne découvre du pétrole en mer du Nord. La Norvège et le Portugal sont désormais moins religieux, mais plus prospères.
  7. La Finlande a longtemps été 1ère mondiale au classement PISA (éducation)
    C’est la preuve qu’il a longtemps existé une bonne politique éducative en Finlande. Rien de divin là-dedans a priori. Le fait que le protestantisme, religion dominante en Finlande, entretienne un rapport fort à l’éducation, n’est pas une donnée absurde à prendre en compte, mais il n’y a là aucun mystère, juste une vertu culturelle.
  8. La Norvège est le 1er pays au monde en terme d’indice de développement humain (IDH)
    Eh oui.
  9. La Suède est le pays au monde avec le plus faible écart de revenus
    Et le pays le plus athée du monde puisque 85% de ses habitants se déclarent incroyants.
  10. Les pays scandinaves premiers mondiaux en termes d’égalité homme-femme
    C’est indéniable. Le dieu dépeint pas les principales religions monothéistes n’est, notoirement, pas très porté sur l’égalité hommes-femmes.
  11. Les pays scandinaves sont les moins corrompus au monde
    Effectivement, et c’est tout à leur honneur. L’éthique protestante y est peut-être liée, mais pas la foi, puisque les habitants des pays protestants sont nombreux à être athées. Inversement, les pays les plus corrompus du monde font aussi partie de ceux où l’athéisme n’existe pas (officiellement en tout cas, car puni) : Somalie, Afghanistan, Soudan, Nigeria,…
  12. La Suède est le premier pays au monde à avoir donné le droit de vote aux femmes
    Et le premier à le leur avoir repris, puis redonné. Ensuite il y a eu la Corse et la Nouvelle Zélande, qui est le premier pays à avoir maintenu ce droit de vote sans discontinuer. Difficile de voir ce que cela nous apprend sur Dieu.
  13. Le Danemark est avec la Corée du Sud le pays le plus connecté au monde
    Avec 100% des islandais connectés, je crois que c’est l’Islande, mais peu importe, ça ne prouve pas l’existence de Dieu, juste d’une bonne infrastructure des télécommunications et d’un accès favorisé politiquement et vivement souhaité par les populations.
  14. Les pays scandinaves sont les pays les plus démocratiques
    San Marin ou la Suisse sont de bon candidats aussi.
  15. Les pays scandinaves dépensent le moins en médicaments parmi les pays de l’OCDE
    D’accord…, mais… et donc ?
  16. Les pays scandinaves ont la mortalité infantile parmi les plus faibles du monde
    Mais supérieur à Monaco, au Japon ou à Singapour. Difficile d’y voir un lien avec Dieu.
  17. Les pays les plus écologiques sont les pays scandinaves
    Vu de loin.
  18. La Suède (qui comprenait alors la Finlande) fut le premier pays à abolir l’esclavage
    En fait c’est le Danemark, qui comprenait alors la Norvège. Mais c’est très discutable, tout dépend de quel esclavagisme on parle (le roi Solon, en Grèce antique, a aussi aboli l’esclavage). Et surtout, ça ne prouve rien sur Dieu en particulier. À partir de Moïse, la Bible limite la durée de l’esclavage des hébreux (six ans) mais laisse la perpétuité aux autres et n’abolit pas cette pratique. On ne peut donc pas particulièrement relier la religion et l’abolition de l’esclavagisme.
  19. Plus fort taux de syndicalisation au monde
    C’est la preuve qu’on est très syndiqué en Scandinavie. La Bible ne recommande pas particulièrement le syndicalisme.
  20. L’Islande est le pays où l’on publie le plus de livres par habitant
    C’est la preuve que les journées d’hiver y sont longues et que la lecture et l’écriture y sont une occupation bien installée et depuis le Moyen-âge, et que le fait que les locuteurs de l’islandais soient tous islandais force à publier des éditions locales.

Ignorant de l’histoire, de la sociologie, de la géopolitique et même de la théologie, je ne sais pas si ce Jean Robin fait une très bonne publicité au calvinisme dont il se réclame ! Je me demande s’il croit vraiment ce qu’il raconte.

  1. Mais de nos jours, la publication la plus diffusée est le catalogue de la marque Ikéa []
  2. évangile de Jean : Cependant Marie se tenait dehors près du sépulcre, et pleurait. Comme elle pleurait, elle se baissa pour regarder dans le sépulcre ; et elle vit deux anges vêtus de blanc, assis à la place où avait été couché le corps de Jésus, l’un à la tête, l’autre aux pieds. Ils lui dirent : Femme, pourquoi pleures-tu ? Elle leur répondit : Parce qu’ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais où ils l’ont mis. En disant cela, elle se retourna, et elle vit Jésus debout ; mais elle ne savait pas que c’était Jésus. Jésus lui dit : Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? Elle, pensant que c’était le jardinier, lui dit : Seigneur, si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as mis, et je le prendrai. []
  3. Lire La Bible dévoilée, par Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, éd. Bayard 2002., existe aussi en poche (Folio). Ouvrage à la fois sérieux et accessible. []
  4. Mais admettons : si cette affirmation est avérée, elle prouve que l’éducation, l’intelligence et la créativité sont particulièrement valorisées dans la culture juive. Comme dit plus haut, l’intelligence est une des stratégies de survie, et s’il y a bien des gens qui ont eu besoin de trouver comment survivre, au fil des siècles, ce sont bien les juifs. []
  5. Il est même est certain que dans les pays où les membre de l’Église réformée ont été persécutés, comme la France, la défense de la liberté religieuse et la sensibilité au sort des juifs par les protestants ont été grands. []

La justice, la vérité, la fiction et le progrès

(Ce que j’aime avec l’écriture, parfois, c’est que je commence un texte pour dire une chose, puis je me perds en digressions jusqu’à finir en disant autre chose que ce que j’avais prévu, parfois même le contraire, et c’est mon propre texte qui finit par modifier mon opinion. J’espère ne pas trop égarer le lecteur ici par la tortuosité de ce cheminement mental)

Les étudiants que je fréquente aujourd’hui me semblent se distinguer de ceux que j’ai connu au cours des deux décennies précédentes de par l’importance de leur engagement politique : féminisme, remise en cause des rôles genrés, antispécisme, végétarisme, veganisme, écologie,… Cet engagement, très présent à la lecture des mémoires de fin de cycle (Licence ou Master), fait mentir ceux pour qui les créateurs sont forcément des égoïstes plus ou moins autocentrés qui placent les questions esthétiques au dessus de tout enjeu politique ou social. Malgré leur engagement, ces étudiants restent toujours bien des artistes, des auteurs, des créateurs, en tout cas des personnes qui réfléchissent en leur nom, en tant qu’individus soucieux de développer une pensée qui n’appartient qu’à eux. Il s’agit d’un engagement politique non-politicien, pas forcément lié à un cadre associatif ou partisan, parfois même non-collectif (du moins hors d’Internet), comme s’il s’agissait d’abord de se construire une éthique personnelle, de trouver sa voie. Peut-être que les étudiants des générations précédentes avaient le même genre de préoccupations, mais ce qui est neuf, c’est en tout cas qu’elles sont revendiquées publiquement et souvent intégrées à la production plastique.

Une actrice pornographique a écrit un peu bêtement qu’elle ne voulait pas travailler avec des hommes qui ont participé à des tournages gay, se fiant à un préjugé qui veut que ces derniers seraient plus susceptibles d’être porteurs de maladies sexuellement transmissibles. Après deux jours à tenter de s’expliquer et de se défendre d’être homophobe face à une foule de « social justice warriors« , elle s’est suicidée. C’est son ultime message.
Ceux qui l’ont attaquée se considéraient sans aucun doute dans leur bon droit, puisqu’il défendaient une cause juste, et l’actrice était semble-t-il d’accord avec eux. L’histoire est bien triste.

La montée en puissance de l’engagement politique non-politicien dit « sociétal » ne se limite évidemment ni aux étudiants en art ni à leur génération et est très prégnante sur les réseaux sociaux, où elle est à mon avis souvent moins fertile, plus maladroite, et peut prendre la forme pénible d’hallalis, de pression de groupe, d’opprobre et d’injonctions plus ou moins pontifiantes ou brutales. Beaucoup trop de personnes qui se sentent pourtant dans le camp de la justice (et peut-être est-ce le problème) remplacent la pédagogie par le catéchisme, l’insulte ou les thought terminating clichés, et le font en suivant des modes : tel mot devient subitement interdit, telle notion dont personne n’avait entendu parler deux mois plus tôt devient un prétexte à rendre honteux, telle maladresse (utilisation d’un juron étymologiquement misogyne, recours au mauvais pronom pour désigner une personne transsexuelle, etc.) devient un crime impardonnable1. Le pire dans la pression qu’imposent les « social justice warriors » (ces personnes qui traquent la faute sur les réseaux sociaux), c’est qu’elle n’a d’effet que sur ceux qui sont touchés par leur opinion, c’est à dire ceux qui sont d’accord avec eux, leurs camarades d’engagement politique, qui sont donc leurs victimes du fait même qu’elles sont sensibles à leur avis. Les vrais méchants, eux, se moquent bien de savoir qu’on ne les aime pas, et certains semblent même tirer une jouissance particulière du fait d’être détestés.
Personnellement je suis mitigé vis à vis de la vision du monde que véhiculent certains moralisateurs, un monde de cristal où chacun est censé se définir comme victime de quelqu’un d’autre ou sinon, à s’autoflageller plus ou moins hypocritement pour sa qualité de bourreau, où il faut ménager chaque susceptibilité comme si les gens étaient en sucre, où il faut se sentir coupable d’avoir lu un jour à ses enfants un conte de fées politiquement douteux2, où on ne peut créer, penser, qu’en vertu de sa communauté de rattachement officielle3, où le fait d’apprécier une culture dans laquelle on n’est pas né et de l’utiliser (reprendre un motif de tissu africain ou japonais quand nos ancêtres viennent du Poitou, par exemple) s’appelle de « l’appropriation culturelle » et est assimilé au pillage d’antiquités, imposant à chacun d’accepter la catégorie étanche dans laquelle on l’enferme, ce qui, en toute logique, fait du métissage l’état le plus problématique de tous — ce qui peut heurter la sensibilité des vieux comme moi (qui eux aussi ont un cœur) qui se sentent mus par un vieil idéal universaliste, internationaliste, humaniste, et qui restent marqués par les années 1980 et leur célébration de l’«impureté» du métissage : Actuel, Zoulou, World musicNova, etc.

Un tweet pris un peu au hasard, plein de bonnes intentions mais qui me semble assez emblématique d’un problème fondamental. L’auteure est une jeune femme qui s’insurge du fait que les blancs « disent comment les racisés devraient réagir » (face à l’affaire Griezman, un footballer qui s’est déguisé en basketteur noir). Sans parler du fond, ni du fait que l’auteure est elle-même, si on se fie à ses photographies, tout ce qu’il y a de « blanche » (ce qui ne lui interdit pas d’avoir ce point de vue mais rend curieux le fait de s’insurger de la prise de parole des « blancs »), je remarque ici l’utilisation extrêmement commune du mot « racisé » comme substantif, c’est à dire comme mot servant à décrire l’essence même d’une personne. On dit souvent qu’il faudrait éviter le raccourci « malade » ou « handicapé » lorsque l’on veut dire « personne malade » ou « personne handicapée », et effectivement il est dérangeant de réduire une personne à son affection (qui est malheureusement une donnée objective), mais avec le mot « racisé », ça me semble pire, philosophiquement douteux, ironiquement déterministe, puisque le mot laisse entendre que certaines personnes sont en quelque sorte destinées à n’être définies que par la manière dont elles sont (mal-)traitées par d’autres, comme si elles étaient par essence condamnées à être discriminées par d’autres.

Le succès du vocabulaire et des concepts issus des pratiques militantes étasuniennes est assez étrange, car si effectivement cette tradition est d’une grande vigueur et théoriquement bien étayée, il ne faut pas négliger le fait qu’elle répond à un autre contexte et à une autre histoire que les nôtres, et surtout, il faut bien admettre que ses effets ne sont pas toujours très probants, car malgré un travail universitaire de haut niveau sur toutes ces questions et d’autres, les États-Unis de deux-mille dix-sept ne sont pas un pays parfait. Leur dirigeant est Donald Trump, qui est soutenu par une droite bigote et raciste ; un noir sur trois a connu ou connaîtra la prison ; la ségrégation raciale n’est pas abolie dans certains États du Sud (juste inhibée par la constitution, mais de plus en plus réactivée par l’usage dans le milieu scolaire !) ; le taux d’homicides volontaires est celui de pays du tiers-monde ; enfin, la condition féminine est en recul depuis vingt ans. Il est surprenant que nous tenions tant à importer strictement un modèle qui s’avère si contre-productif. J’imagine que ce modèle étasunien d’engagement politique a quelque chose de suffisamment séduisant (iconographie, concepts clairs), suffisamment désirable pour donner envie d’être repris ici.

J’ai emprunté à ma fille un exemplaire du fanzine féministe de l’école des Arts décoratifs de Paris, qui contient des bandes dessinées et des illustrations souvent intéressantes, mais aussi un échang issu de la page Facebook du fanzine au sujet de Riad Sattouf. Au terme de cette conversation, qui est reproduite sans commentaires, l’auteur de l’Arabe du Futur et des Cahiers d’Esther est rhabillé pour l’hiver, se voyant accusé d’être un personnage douteux véhiculant plus ou moins à son insu un discours sexiste, raciste et islamophobe. C’est un peu dur, si l’on songe que Riad Sattouf est sans contestation l’auteur masculin de sa génération qui développe (et depuis le début des années 2000 !) la réflexion la plus fine sur la question de la virilité, et que l’honnêteté, la précision et l’humanité de sa démarche de remémoration d’une enfance entre Proche-Orient et Bretagne, rendent un peu absurde l’accusation de racisme. Ce n’est pas être raciste que de raconter que dans le fin fond de la campagne syrienne au début des années 1980, on a vécu parmi des gens pouvaient avoir des mentalités un brin rétrogrades. Mais voilà, il ne faudrait pas le dire, car les Syriens qui tentent d’échapper à la guerre aujourd’hui sont des victimes, et pour qu’il y ait un « bien » et un « mal », une victime doit être idéale, et si l’on est pauvre, on ne peut être que parfait.

Le bon pauvre et le mauvais riche, par Henri Théodore Malteste, dit Malatesta (1870-1920), dans l’album Noël 1900.

Le rapport entre pauvreté et vertu4 n’est pas une nouveauté, c’est une notion fondamentale du christianisme (parmi d’autres religions), abondamment utilisée comme outil de consolation : le riche profite de ses biens ? Certes, mais patientez, patientez, au jour du jugement5, il ira en enfer et vous au paradis. C’est aussi, depuis deux mille ans, un outil de contrôle : le pauvre ne doit pas se plaindre, il doit plutôt prier pour son seigneur qui ira en enfer et grâce à qui il ira au paradis.
O
n utilise aujourd’hui encore des qualificatifs moraux pour décrire sa condition matérielle : modeste, humble. Plus généralement, la souffrance acceptée est glorifiée par le christianisme. Cette forme de lot de consolation a continué d’avoir du succès au XIXe siècle, qui a perpétué la notion du « pauvre vertueux » alors que les idées matérialistes rendaient absurdes ou en tout cas très incertaines les promesses d’une réparation post-mortem, et que les bouleversements sociaux nés de l’industrialisation (exode des campagnes vers les villes et désorganisation des structures sociales traditionnelles, accroissement de la population, précarité économique) ont favorisé plus que jamais la misère des uns et la fortune des autres. C’est dans ce contexte qu’ont été institutionnalisés les livrets de l’ouvrier, le contrôle des vagabonds et des nomades, la police moderne (avec notamment l’anthropométrie), et, que, dans les fictions, s’est cristallisée une dichotomie fondamentale entre la figure de ce qu’on pourrait appeler le « pauvre méritant » et de ce qu’on pourrait nommer le « pauvre crasseux ». Le pauvre méritant ne boit pas, il est poli, honnête, obéissant, patriote, il évite les mauvaises fréquentations et il ne réclame rien, la gratitude de son patron est sa récompense, et si on lui dit d’aller étriper et se faire étriper à la baïonnette dans des tranchées, il y va, car c’est son devoir. Le pauvre crasseux, lui, est alcoolique, négligent dans son travail, malhonnête et revendicateur. Le pauvre crasseux peut être corrigé à coup de fouet — comme chez la comtesse de Ségur par exemple —, et la moindre de ses fautes est d’une gravité absolue. C’est ce genre de vision des choses, toujours en vigueur, qui a permis l’an passé à un juge de condamner à trois mois de prison ferme un homme qui avait volé une bûche de fromage de chèvre dans un supermarché : un euro volé par un pauvre est plus grave que des millions volés par un grand bourgeois, car derrière cet euro se cache le spectre d’une remise en cause de l’ordre social. 

Cette vision est toujours en vigueur, mais elle est concurrencée — peut-être par saine réaction — par l’idée qu’une victime d’injustice (racisme, par exemple) est nécessairement une bonne personne, quoi qu’elle fasse. Comme un enfant mineur ou une personne victime de handicap mental, elle n’est pas exactement comptable de ses actes.
Cette manière de voir a plus d’un inconvénient à mon sens. D’abord, elle déresponsabilise et infantilise les personnes, ce qui donne à celui qui se fait juge du bien et du mal une position de surplomb pour le moins condescendante. Ensuite, au delà des bonnes intentions qui la motivent, cette manière de voir est très fragile, car elle force ceux qui s’y accrochent à adopter des positions intenables : une moralité à plusieurs vitesses (une personne estampillée victime se voit pardonner les oppressions dont elle se rend à son tour coupable) ou une forme de déni de réalité qui transforme l’énonciation de vérités objectives en une arme politique pour les 
forces réactionnaires, ce qui est tout de même un comble.
Pour moi, mais peut-être suis-je paradoxalement idéaliste en le disant, comprendre le réel et chercher la vérité est plus fidèle arme du progrès, et je vais tenter de l’illustrer à l’aide de l’histoire d’Eugène Süe. 

Eugène Süe

Sous la restauration, le jeune écrivain Eugène Süe, issu de la très grande bourgeoisie (il était filleul de l’impératrice Joséphine), faisait une carrière d’écrivain mondain, produisant des romans maritimes et exotiques, historiques ou moraux. Il multipliait les conquêtes féminines parmi la bonne société parisienne et, pour tenir un tel train de vie, dilapidait la fortune héritée de son père. Les romans d’Eugène Süe publiés à cette époque, même s’ils ont reçu un bon accueil en leur temps et conservent toujours une bonne réputation ne sont pourtant pas ceux qui l’auront fait passer à la postérité. Au début des années 1840, son ami Prosper-Parfait Goubaux lui soumet un défi : raconter l’existence du peuple et non plus de superficielles histoires d’aristocrates. Süe éconduit l’idée en disant : « je n’aime pas ce qui est sale et qui sent mauvais ». Mais il finit par tenter la chose : il se vêt d’une blouse et se rend dans une taverne crasseuse. Là, il assiste à une rixe, dont il rédige le récit sitôt rentré chez lui. Assez satisfait de ses premiers chapitres, il les propose à son éditeur, qui lui demande de publier son roman en feuilleton dans la presse, ce qu’il fait dans Le Journal des débats, très important quotidien conservateur.
Süe intitule son récit Les Mystères de Paris. L’introduction donne le ton : il veut montrer à quel point le peuple est vil et répugnant :

Un tapis-franc, en argot de vol et de meurtre, signifie un estaminet ou un cabaret du plus bas étage. Un repris de justice qui, dans cette langue immonde, s’appelle un ogre, ou une femme de même dégradation qui s’appelle une ogresse, tiennent ordinairement ces tavernes, hantées par le rebut de la population parisienne : forçats libérés, escrocs, voleurs, assassins y abondent. Un crime a-t-il été commis, la police jette, si cela se peut dire, son filet dans cette fange ; presque toujours elle y prend les coupables. Ce début annonce au lecteur qu’il doit assister à de sinistres scènes ; s’il y consent, il pénétrera dans des régions horribles, inconnues ; des types hideux, effrayants, fourmilleront dans ces cloaques impurs comme les reptiles dans les marais.

Le succès est fulgurant. Le pays tout entier se passionne pour les destins de Fleur-de-Marie, du Chourineur, du Maître-d’école, de la Louve, de Cécily, de la Chouette et de l’immense galerie d’assassins, de prostituées et de souteneurs qui animent le roman. C’est aussi dans ce roman que l’on trouve monsieur et madame Pipelet, des concierges pittoresques qui ne tarderont pas à devenir un nom commun : « pipelette ». Ceux qui n’achètent pas le journal font la queue pour le louer à la demi-heure, et ceux qui ne savent pas lire se font raconter les péripéties du jour par ceux qui les ont lues.  Un jour, le récit s’interrompt car l’auteur est en prison pour dettes… Le président du conseil, le Maréchal Soult, ne supportant pas cette interruption, intervient aussitôt pour faire gracier Süe. Le nombre de chapitres du roman ne cesse d’augmenter.
Le personnage principal, Rodolphe, est un peu l’alter-ego d’Eugène Süe : c’est un prince de sang qui, entre deux bals, se déguise en ouvrier et adopte un parler populaire pour aller vivre dans les bas-fonds parisiens et y redresser des torts. J’aime dire que Les Mystères de Paris est une des sources du personnage de Batman6, et ce n’est pas absurde puisque le roman a été traduit, largement diffusé et massivement imité dans de nombreux pays.
Au fur et à mesure de son travail, Eugène Süe change de regard sur le peuple, il le trouve pittoresque, prête des excuses, à ceux qu’il avait d’abord entrepris de faire détester à ses lecteurs, leur permet, parfois, de se racheter. Tout au long de la publication (1842-1843), Süe reçoit des lettres naïves de lecteurs qui imaginent que Rodolphe existe bel et bien et peut les aider. Et c’est un peu ce qui se produit, car le romancier se convertit peu à peu au socialisme et utilise la tribune que lui offre chaque jour le Journal des débats pour donner son avis sur la misère et l’injustice, entre deux aventures de ses héros. Certains disent que la Révolution de 1848 doit beaucoup à la prise de conscience sociale produite par Les Mystères de Paris. Deux ans plus tard, Eugène Süe est élu député socialiste de la Seine, Le coup d’État de Napoléon III le forcera à quitter la France pour toujours l’année suivante.

Je vois au moins trois morales à cette histoire. La première est que les choses ne tournent pas toujours comme on les avait prévues, et qu’un projet réactionnaire peut se transformer en une prise de conscience progressiste. La seconde, c’est que le rapport entre fiction et réalité est quelque chose de complexe et de surprenant : chacun agit sur l’autre, chacun nourrit l’autre. Une fiction peut même agir sur son propre auteur et changer radicalement le destin de ce dernier lorsqu’il se met à croire lui-même à ce qu’il écrit. Du reste, pour qu’un récit fonctionne, pour que ses personnages soient consistants et les situations crédibles il faut sans doute qu’à un certain niveau, son auteur en soit lui aussi dupe. La troisième morale que j’en tire, et qui nous ramène à l’introduction de ce billet, c’est que la justice, le progrès, le bien-agir, n’ont rien à perdre à être confrontés à la vérité, à la complexité ou même à la laideur du monde. Et au contraire, rien n’est plus inquiétant pour ceux que l’on veut rallier à ses vues que de sembler incapable de voir ce que l’on a devant soi lorsque cela ne colle pas idéalement à ses opinions politiques. L’aveuglement, le déni, est le reproche redondant que font bien souvent ceux qui se définissent comme « de droite » à ceux qui se disent « de gauche », et la force de la famille « de droite » est effectivement de ne pas lutter contre sa propre perception — ce qui n’empêche pas cette perception d’être soumise à toutes sortes de biais qui la rendent erronée : étroitesse du bout de lorgnette, préjugés divers —  mais au moins ils ne se font pas violence pour que ce qu’ils voient colle à ce qu’ils croient. En ce sens, il est peut être logique de dire que ce que l’on nomme « la gauche » est plus souvent, ou en tout cas plus volontairement idéologue que « la droite », car si les deux bords s’abusent, c’est volontairement et en fonction d’une théorie que la gauche le fait. La théorie est quelque chose d’utile pour comprendre et analyser ce que l’on ne peut percevoir depuis son point de vue singulier, pour aller au delà des apparences, au delà des clichés, pour échapper à la fausse image du réel que nous imposent volontairement ou non les médias de flux7, ou même pour inventer un futur qui n’a jamais existé. Mais le défaut de la théorie, c’est de se mettre à y croire, d’en déduire une représentation dogmatique du monde, ou de se mettre à croire que ce qui est vrai est ce que l’on a décidé de croire8. J’aime beaucoup la fiction, qui a l’honnêteté de ne pas se confondre avec le réel mais qui ne s’interdit ni de s’en nourrir ni de l’alimenter.

  1. Dans le registre, je me souviens d’une bande dessinée sur le blog Tu mourras moins bête dans laquelle il était question de l’afflux sanguin dans le vagin d’une femme sexuellement stimulée… Aussitôt quelqu’un est venu faire remarquer en commentaire qu’une telle description stigmatisait les femmes transgenre, qui sont nées sans vagin. Je trouve cette prévenance assez curieuse, car je doute que les femmes transgenres (assignées hommes à la naissance, comme on dit) ignore que la plupart des femmes disposent d’organes génitaux différents des leurs. Je me demande si cette apparente bienveillance envers un groupe effectivement maltraité n’est pas juste un prétexte à exercer une forme de culpabilisation à peu de frais. []
  2. Se poser la question de savoir si La Belle au bois dormant véhicule bien une philosophie douteuse du consentement sexuel ne manque pas de pertinence et permet de déconstruire un comportement général. Il me semble dommage en revanche de ne proposer comme réponse que l’interdiction, et d’oublier que les contes, s’ils ont bien une morale, ne sont pas des modes d’emploi comportementaux, du moins pas de manière littérale. []
  3. Je pense par exemple à l’acteur Eddie Redmayne, qui avait été vivement critiqué pour avoir interprété une personne transgenre sans l’être lui-même dans A Danish Girl, ou à Zoe Saldana, blâmée d’avoir interprété la chanteuse Nina Simone dans un biopic, non parce que ce rôle « glamourisait » la jazzwoman — ce qui me semble pour le coup effectivement problématique, Nina Simone ayant été une femme au physique assez commun tandis que Zoe Saldana correspond aux canons actuels de grande beauté —, mais à cause de ses origines ethniques, puisque Saldana, dont la famille est dominicaine, est afro-caribéenne et non afro-américaine : noire, mais pas assez, ou pas assez purement ! La polémique a été assez forte pour que le film ne puisse pas sortir en salles/ On peut comprendre ce souci de ne pas laisser n’importe quel acteur s’emparer de n’importe quel rôle si l’on se souvient de tristes caricatures racistes telles que le voisin japonais (Mickey Rooney) de l’héroïne du Breakfast at Tiffany’s de Blake Edwards (un exemple entre mille, mais qui ruine ce qui serait un chef d’œuvre sinon), ou lorsqu’on se demande s’il était utile de dépenser tant d’énergie en effets spéciaux pour faire de Charlize Theron une femme au physique banal dans Monster, alors que par définition les personnes au physique banal ne manquent pas, etc., etc. Mais la réponse à toutes ces questions ne peut pas être trop dogmatique. Le métier d’acteur ne consiste pas à n’interpréter que son propre rôle et c’est heureux ! De nombreux acteurs revendiquent le fait d’obtenir des rôles qui s’appuient non sur ce qui est censé être leur état mais sur leur seul talent, comme par exemple Peter Dinklage, qui a réussi à s’imposer en tant qu’acteur et non seulement pour jouer les personnes atteintes de nanisme. Enfin, on peut aussi prendre en compte l’intention qui se trouve derrière le jeu de l’acteur. []
  4. Au passage, rappelons que le mot vertu vient du latin vir, le principe masculin, qui donne les mots virilité et virtuel. []
  5. De nombreuses représentations médiévales de l’Apocalypse insistent sur le fait que des souverains seront châtiés, par exemple. Les têtes couronnées que l’on y voit châtiées ne sont pas des personnes précises en général mais leur représentation sert à affirmer que la fortune temporelle ne met personne à l’abri de la colère divine. []
  6. L’autre source que je propose pour le personnage de Batman est Spring heeled Jack, légende urbaine britannique de la même époque, un homme qui terrorise les gens grâce à ses bonds extravagants et son apparence diabolique, qui deviendra plus tard le héros de romans à un sou (penny dreadful). Romans dans lesquels Jack, qui était au départ un malfaiteur, devient peu à peu à peu un justicier. []
  7. La psychologie sociale a par exemple vérifié que si on regarde une chaîne d’information en continu, les nouvelles que l’on voit passer plusieurs fois nous semblent plus importantes que ce qu’elles sont en réalité, notre perception est altérée par la redondance. []
  8. Un cas intéressant est celui des actuels défenseurs de la théorie d’une Terre plate, qui au fond savent sans doute très bien que la Terre sphérique est une réalité objective étayée par la théorie, par la pratique, comme par l’observation, mais qui revendiquent que l’on prenne au sérieux leur observation de l’apparente linéarité de l’horizon, Ce qu’ils demandent, à mon avis, c’est que l’on croie en leur existence à eux. []