Le numéro 21 de la revue Galaxies vient de sortir. Galaxies est une des dernières revues importantes de science fiction avec Bifrost et Fiction. Galaxies a reçu l’an dernier le prix de la meilleure revue européenne de science-fiction pendant l’Eurocon (la Convention annuelle européenne de la science-fiction, créée en 1972), qui se tenait à Zagreb. Je suis abonné et je dois dire que j’apprécie beaucoup ce format qui permet de découvrir des textes très divers.
Outre des nouvelles et des critiques, chaque numéro comporte un dossier consacré à un auteur, cette fois il s’agit de Daniel Walther, écrivain français prolifique d’excellente réputation mais peu connu du public le plus étendu (et dont je n’ai jamais rien lu). Les nouvelles inédites sont de Christian-Mihail Teodorescu, Loïc le Borgne, Leonid Kaganov, Ken Liu, Jean-Pierre Andrevon… et de votre serviteur. En effet, sur le conseil du légendaire auteur et éditeur Gérard Klein, j’ai soumis une nouvelle version de mon texte La sœur de poche à Galaxies, qui me fait donc l’honneur d’une publication parmi tous les noms prestigieux que j’ai cités. La couverture est signée par Philippe Caza.
Alors si vous vous intéressez à l’actualité de la science-fiction, abonnez-vous, c’est pas cher, c’est 11,5 euros par trimestre ou 44 euros par an (6 numéros). On peut aussi acheter chaque numéro individuel pour 11 euros (+2 de port) : www.galaxies-sf.com
On compare souvent la bourse à un casino géant où des financiers irresponsables miseraient sur des actions comme s’ils jouaient à la roulette, plus ou moins au hasard, au risque de provoquer la faillites des entreprises dont ils achètent et revendent les capitaux, ou de ruiner les épargnants qui leur ont confié leurs économies.
La réalité est bien pire.
Le livre «6», qui est le sixième ouvrages des éditions zones-sensibles (déjà saluées ici pour Yucca Mountain et Flatland), nous fait entrer dans un monde de démesure et d’absurdité, celui de la haute-finance et, notamment, du « trading haute fréquence », qui est son sujet principal. Depuis l’époque où Nathan Rothschild a multiplié ses capitaux par vingt en étant le premier à connaître l’issue de la bataille de Waterloo, la maîtrise de la rumeur, la primeur de l’information et la rapidité à prendre une décision font régulièrement la ruine des uns et la fortune des autres. Mais depuis l’invention de l’ordinateur, les décisions peuvent se prendre au millième de seconde près et les ordres d’achat être exécutés presque immédiatement, à une vitesse qui dépasse de loin celle du cerveau humain : il faut des semaines ou des mois pour analyser de quelle manière des robots logiciels ont pu, en quelques secondes, provoquer une catastrophe boursière telle que le « flash crash » du 6 mai 2010 qui, en l’espace de dix minutes, a fait perdre 9%, soit plus de 800 milliards de dollars, au New York Stock Exchange, c’est à dire Wall Street — surnom qui n’est plus très approprié puisque les échanges boursiers ne sont plus effectués par des humains à Manhattan, mais, très majoritairement par des programmes informatiques à Mahwah, dans le New Jersey.
Ces programmes ont des algorithmes complexes, parfois évolutifs, qui tentent de réaliser des plus-values rapides, parfois minuscules, de l’ordre d’un cent par action, mais qui ne font pas que ça : tous ces logiciels s’affrontent, tentent de se duper les uns les autres, effectuent sciemment des transactions absurdes ou subissent exprès des pertes destinées à provoquer les erreurs d’algorithmes concurrents et à orienter le marché à leur profit, à ralentir l’ensemble des transactions en passant puis en annulant des milliers d’ordres, etc.
Il n’y a plus là de rencontre raisonnable entre investisseurs et investissements, mais un écosystème virtuel opaque où des programmes réagissent les uns aux autres de manière incontrôlable, déconnectée des réalités (dettes des États, capitalisation des entreprises) sur lesquelles ils pèsent pourtant lourdement, et tout cela à une vitesse inhumaine.
« Après la Seconde Guerre mondiale, un titre appartenait à son propriétaire pendant quatre ans. En 2000, ce délai était de huit mois. Puis de deux mois en 2008. En 2013, un titre boursier change de propriétaire toutes les 25 secondes en moyenne, mais il peut tout aussi bien changer de main en quelques millisecondes ».
Qui maîtrise le fonctionnement des échanges boursiers dans ses conditions ? Goldman Sachs, l’Union des banques suisses, JP Morgan Chase et autres monstres de la finance jouent manifestement aux apprentis-sorciers, et les inventeurs historiques de la finance électronique constatent que leur créature leur échappe, comme Thomas Peterffy1 qui en 2010 qualifiait les échanges boursiers de « vrai bordel ».
Peu à peu, le livre impose le motif du « soulèvement des machines », pour reprendre le titre du troisième film de la série Terminator, où le système informatique Skynet, devenu conscient, décidait de se retourner contre ses créateurs, les humains2.
Officiellement, cet effrayant petit livre, censément « Traduit à partir de 0 et de 1 par Ervin Karp », a été écrit par un algorithme dénommé Sniper, qui évolue dans la mémoire d’un ordinateur et qui, selon le contrat que j’ai lu à son sujet, ne touchera que 0,01 dollars par ouvrage vendu et « ne percevra aucun bonus de fin d’année ».
Wall-street, ce n’est plus des traders excités qui se font des signes et déchirent des papiers, c’est un data-center réfrigéré où des logiciels s’affrontent.
Comme tous les livres de l’éditeur, celui-ci à une apparence à la fois simple et belle.
Regorgeant d’anecdotes, sérieusement documenté3, il est très agréable à lire malgré ce que son sujet très technique pourrait laisser craindre. Il est vendu deux fois six euros.
On apprend, entre autres anecdotes croustillantes comment Peterffy a dû créer une main robot destinée à appuyer sur le clavier officiel du Nasdaq, qui lui était imposé pour toute transaction. [↩]
On pense aussi au W.O.P.R. de Wargames, avec l’histoire de Knight Capital, qui il y a quelques mois s’est ruiné en laissant un programme en phase de tests passer à pertes des ordres réels en croyant passer des ordres simulés : dans Wargames, de la même manière, le jeu de simulation guerrière finit par provoquer un début de guerre thermonucléaire. On pensera aussi au jeu Core War, dans lequel des bouts de code se battent pour la maîtrise de l’environnement qui leur sert d’hôte. [↩]
On critiquera cependant l’absence de bibliographie. [↩]
Comme chaque fois que je me sens submergé de travail et assailli de sollicitations, je préfère faire autre chose que ce que le devoir m’impose, et tant qu’à faire, un truc idiot ou inutile. Cette semaine, par exemple, j’ai passé mon temps à recenser des « vrais pokémons » pour un blog que j’ai créé sur la plate-forme Tumblr.
Je nomme « vrais pokémons » des animaux si bizarres ou si extraordinaires que l’on doute qu’ils existent réellement.
Certains sont bien connus, comme l’ornithorynque, mais d’autres sont nettement plus surprenants. À l’heure où j’écris, le blog contient cent dix articles.
On y accède en cliquant ici : Actual Pokemons.
(Avertissement : cet article établit un parallèle spécieux entre un jeu télévisé et une structure économique et politique. Vous le lisez à vos risques et périls)
Devant Koh-Lanta, je trépigne et je m’épuise, malgré le caractère fascinant de cette émission. Ce n’est pas tant le programme lui-même qui m’irrite, que les coupures publicitaires et le recours aux flash-backs et aux bégaiements de séquences qui permettent au réalisateur de faire durer pendant une heure trente un programme qui pourrait très bien ne durer qu’une demie-heure. Et l’impression de redite dépasse même le cadre de chaque épisode puisque, année après années, les mêmes situations, la même narration, les mêmes phrases sont répétées. Alors je ne tiens pas, je passe de temps en temps devant le poste, mais je ne suis le déroulement du jeu qu’avec distraction et en oubliant les noms des participants — en me faisant résumer l’action par tous ceux, chez moi ou sur Twitter, qui ne rateraient pas un épisode.
Qu’est-ce que Koh-Lanta ?
Je dois expliquer ce qu’est Koh-Lanta au lecteur qui n’a pas de téléviseur ou qui évite ce genre de programmes : il s’agit d’un jeu dit de télé-réalité diffusé depuis douze ans, dont les participants vivent sur une île déserte pendant une durée d’une quarantaine de jours et doivent concilier une existence en conditions de survie (l’émission anglo-saxonne originelle s’appelle d’ailleurs Survivor) avec des épreuves ludiques diverses. Les jeux permettent d’aboutir à la victoire finale d’un participant, mais aussi de rendre moins monotone le spectacle de la vie quotidienne des participants.
Cette émission pourrait être une formidable expérience de psychologie sociale, mais la réalisation (qui abuse de montages parallèles très orientés, par exemple) et le commentaire explicatif qui est donné en voix-off faussent la compréhension que le spectateur peut avoir de l’action. Le dispositif est par ailleurs très opaque, on ne voit jamais une caméra dans le champ, on ignore combien il y a de cadreurs en tout et on ne sait pas si ces derniers donnent des indications ou posent des questions aux gens qu’ils filment, car tout est fait pour que l’on résume l’existence de la production du programme à une unique personne : l’animateur Denis Brogniart. Certaines ellipses abruptes, certaines allusions et certaines maladresses permettent de deviner qu’une bonne partie de l’action et des conversations nous est occultée, à fins de simplification scénaristique. J’ignore s’il arrive que les participants se rebellent contre les conditions auxquelles on les soumet. S’ils le font, cela n’apparaît jamais à l’écran, on n’entend même jamais la moindre protestation face à la difficulté ou à la cruauté d’une épreuve.
Koh-Lanta n’est donc pas un outil scientifique pour étudier les comportements humains, mais certaines constantes ne lassent pas de me fasciner. La plus étonnante est l’invention express d’un « nationalisme » : les concurrents sont d’abord séparés en deux équipes concurrentes, appelées tribus : les « rouges » et les « jaunes », auxquelles on donne des noms exotiques : Mawar, Batang, Mingao, Wasaï,… Au bout de quelques jours, les uns et les autres se sentent profondément patriotes de la tribu à laquelle on les a affectés. Une fois passé le moment de la « réunification », c’est à dire lorsque les tribus sont fusionnées et que chacun ne représente plus que lui-même, les couleurs attribuées arbitrairement continuent pourtant à peser. En fait, tant que le nombre de participants n’est pas descendu en dessous d’un certain seuil, chacun persiste à se définir comme « rouge » ou comme « jaune » et à échafauder alliances et stratégies en fonction de ces appartenances à des groupes créés arbitrairement quelques jours plus tôt, et ce contre leurs principes éthiques, contre les liens amicaux qu’ils ont pu tisser avec les membres de ce qui était le camp adverse et malgré les inimitiés qui les séparent de ce qu’ils considèrent, en dépit du bon sens, être le groupe auquel ils appartiennent. Le processus se répète invariablement chaque année, quel que soit le milieu socio-culturel et le niveau intellectuel des participants et alors même que ceux-ci arrivent sur l’île en ayant visionné en tant que spectateurs le déroulement des sessions précédentes et en étant, donc, avertis de tous les pièges qui les attendent. Les conditions de vie difficile sur l’île et les émotions fortes liées aux jeux, semblent suffire à aboutir chaque fois à cette situation. Sous-alimentation, épuisement physique et grandes émotions sont les outils classiquement utilisés par les groupes sectaires et les séminaires d’entreprise pour amener leurs victimes à abandonner leur individualité et à s’identifier à un groupe.
Dans la vie du camp, plus ou moins livrés à eux-mêmes et responsables de leur propre bien-être, les participants adoptent un comportement plutôt compréhensible : certains tirent au flanc, espérant que ça ne se verra pas trop, d’autres font des efforts ostensibles, certains sont responsables, certains aiment diriger, d’autres aiment suivre, etc. Pendant les épreuves, les candidats de chaque équipe se montrent plutôt soudés et capables de fair-play. À intervalle régulier, enfin — une fois par semaine pour ce qui concerne le téléspectateur —, ont lieu des « conseils » au cours desquels les participants appartenant à l’équipe qui a perdu le dernier jeu règlent leurs comptes verbalement et votent, à bulletin secret, contre un des membres de leur propre tribu, qui est exclu et doit quitter l’île.
C’ette partie du jeu pèse lourdement sur l’ensemble, et sans doute aussi sur l’identification tribale que je mentionnais plus haut : pour convaincre le groupe que l’on ne doit pas être exclu d’une équipe, il faut convaincre ses co-équipiers que l’on est au moins autant un « vrai » membre de la tribu qu’eux. Acculés à une compétition forcée, les participants apprennent vite à ne coopérer que de manière calculée, à se mentir, à échafauder des stratégies, à conclure des pactes, pactes dans lesquels les questions « nationalistes » (rouges contre jaunes) servent d’argument imparable : « Jocelyne, je vote contre toi, car tu n’as jamais réussi à t’intégrer au sein des rouges » (à quelqu’un qui a changé d’équipe en cours de jeu) ; « Gérard, je vote contre toi car tu resteras toujours un jaune » (après la « réunification »). Cette question que j’appelle « nationaliste » n’est pas l’unique motif d’exclusion : avoir fait perdre son équipe lors d’un jeu, avoir manqué de dynamisme sur le camp, être fatigué, être malade, déprimé, ou encore être soupçonné d’iniquité lors du partage de la nourriture sont des raisons fréquemment données, et nettement plus compréhensibles. Pour finir, je note que les joueurs qui sont écartés temporairement de leurs camarades parce qu’ils ont remporté un « jeu de confort » (une épreuve dont le vainqueur est, typiquement, emmené sur une autre île pour manger de la viande rôtie, des fruits ou du chocolat), sont souvent victimes de jalousie, et pâtissent du fait de ne pas s’être trouvé au bon endroit au moment où les alliances se sont conclues.
La loi de la jungle est-elle naturelle ? Et l’Europe, dans tout ça ?
Au fond, ce qui rend vraiment cruelle la « loi de la jungle » dans ce jeu, c’est qu’elle n’a rien de spécialement naturel, qu’elle est biaisée par des interventions et des règles qui au lieu d’encadrer et de « civiliser » les relations entre participants, imposent un climat de concurrence malsaine et laissent extrèmement peu de place à des comportements valorisants. La coopération ou la convivialité sont, de force, remplacés par la défiance, la fourberie. Les concurrents qui n’aiment pas se voir en compétiteurs sans pitié dépensent leur énergie à forger des excuses vaguement valorisantes pour leurs décisions et leurs actions. Les comportement chevaleresques (voter contre soi-même, faire exprès de perdre une épreuve) sont, si j’ai bien compris, interdits par le contrat qui lie les participants à la maison de production.
Je ne suis pas anti-européen, je me vois comme fédéraliste, et pour plus tard, internationaliste, et j’ai même voté (sans être sûr d’en comprendre les tenants et aboutissants et un peu dépité du caractère byzantin du texte) favorablement au traité constitutionnel. Mais la dérive actuelle de l’Union Européenne me semble très proche de ce qui me semble clocher dans Koh-Lanta : sous prétexte de rendre équitable la concurrence, on force chaque pays, chaque société, à accepter des règles du jeu qui ne permettent justement rien d’autre qu’une atmosphère mortifère de concurrence et aboutissent à rendre presque illégale ou intenable toute autre attitude. On peut dire la même chose, sans doute, de la vie quotidienne des employés des grandes sociétés, mais dans le cas de l’Union européenne, on aboutit à des situations terribles où la machine va contre l’intérêt direct des contribuables qui la financent en étant utilisée comme moyen et/ou prétexte à détruire l’idée de service public puisque la rentabilité de ceux-ci n’est pas évaluée en fonction du service rendu ni de l’intérêt du public, mais en fonction de règles du jeu qui n’arrangent guère que les administrateurs de sociétés multinationales avides et agressives, qui ne croient en la libre-concurrence que s’ils en sont les organisateurs et les truqueurs.
Je ne fais pas partie de ceux qui pensent que toute entreprise doive être un service public, mais il me semble logique, lorsque l’on décide qu’un secteur a une légitimité à l’être, que cela soit fait en fonction de l’intérêt général.
Dans le cas de Koh-Lanta, ce n’est pas grave : c’est un jeu, il a une durée limitée, il laissera de plutôt bons souvenirs aux participants (contrairement à certains jeux qui portent sur la vie affective et sont odieux, comme l’ïle de la tentation), lesquels participants ont finalement bonne mine, avec quelques kilos en moins et, pour les hommes, la découverte qu’on peut avoir une meilleur tête avec une barbe que rasé de frais et en costume. Ces péripéties sont la condition pour que l’expérience soit distrayante pour le spectateur. Mais dans le cas de l’organisation des économies et des sociétés, ça me semble plus problématique.
On jugera peut-être mon parallèle spécieux. Tant pis.
(Les lignes qui suivent ne sont pas très construites et doivent être considérées comme un début de réflexion)
Dans mon article précédent, consacré au film Les Nouveaux chiens de garde, une réflexion — qui constitue mon unique objection au film —, en a fait tiquer plus d’un : celle de la question de la responsabilité du spectateur dans l’aliénation dont il est victime de la part des médias. Il me semble en effet que le spectateur n’est pas si passif qu’il veut bien se le faire croire, et je pense qu’il est en partie le co-auteur des programmes qui lui sont servis.
Le téléspectateur piégé par le téléviseur (extrait du film Weird Science, 1985)
Bien entendu, l’équation est très difficile à poser, car il y a de nombreux paramètres à prendre en compte : volontés politiques et politiques des entreprises, ou encore automatismes des professions qui fabriquent les contenus, sans compter les choix fallacieux qui sont parfois proposés : dix chaînes qui disent la même chose au même moment, ce n’est plus un choix, c’est une avalanche de non-choix. Mais en même temps, les expériences de télévision « intelligente » (et il y en a eu1) ont généralement été des échecs, et plus on prévient le public qu’un programme va être intelligent, plus ce même public fuit la chaîne qui l’annonce. Inversement, il semble que lorsque l’on prétend qu’un programme a du succès (même quand c’est une exagération) ou que l’on prédit qu’il va en avoir, il y a de fortes chances qu’il finisse effectivement par en avoir. Le public attire le public, car la télévision est un peu la « boite à empathie » de Philip K. Dick2, un dispositif qui permet de se placer en état de synchronisation émotionnelle avec le reste de la société.
La série “Max Headroom” : le spectateur est avachi devant le poste, les chaînes sont soumises à leurs actionnaires, les journalistes sont muselés… c’est le téléviseur lui-même qui se rebelle, sous forme d’un présentateur virtuel, Max Headroom.
Les manifestations politiques ou syndicales, le fait d’assister à un concert ou à tout autre rassemblement provoquent des sensations assez fortes chez le primate émotif et empathique que nous sommes. Les religions usent et abusent de ce trait psychologique, c’est tout le principe et toute la puissance des cérémonies religieuses. Je pense qu’il y a quelque chose comme ça dans le fait de regarder la télévision : même si on sait bien que l’on est physiquement seul, ou en famille, une partie de nous sait très bien que des centaines de milliers et peut-être des millions de personnes sont en train de voir la même chose au même moment. La multiplication des chaînes devrait rendre ce phénomène caduc, mais en même temps de nombreuses chaînes diffusent les mêmes évènements plus ou moins en direct, notamment les chaînes d’information. En enregistrant moi-même des émissions pour la télévision ou la radio (autre média de flux, bien sûr), j’ai remarqué à cinq reprises qu’on me demandait de laisser croire aux auditeurs qu’une émission n’était pas pré-enregistrée mais se déroulait en direct. Ce petit mensonge, qui doit être extrêmement courant, prouve à mon avis que le public est demandeur de synchronicité, peut-être pour que chaque téléspectateur se sente en résonance avec les autres, comme je le suggère au dessus, peut-être aussi pour avoir l’impression toute simple de voir les choses au moment où elles se passent, d’assister à l’évènement — mais la promotion d’un livre ne me semble pas être un évènement véritable.
La télévision de propagande pure et dure, ça existe, et ça fonctionne, comme avec Fox News et son système de “mémos” internes qui indiquent aux journalistes les slogans à marteler chaque jours. Ici, le message à faire passer est “John Kerry est français”. John Kerry était le candidat démocrate opposé à George W. Bush en 2005. Et “français” était visiblement un repoussoir pour les électeurs républicains. Mais est-ce qu’il suffit de marteler une bêtise pour qu’elle soit crue, ou est-ce qu’il faut que le spectateur soit lui-même prêt à croire ce qu’on lui dit ? Fox News ne semble destiné à convaincre que les spectateurs qui adhèrent à une partie de son message.
La télévision est par ailleurs un média personnel, familier : on la regarde en pyjama si on veut, on est maître de sa télécommande et on a donc un agréable sentiment de contrôle — sentiment que contredit la pratique : on se retrouve souvent à regarder des choses que l’on n’a pas envie de voir car on en attend d’autres ou que l’on manque de courage pour l’éteindre3. C’est un média modeste, aussi. Comme le dit le célèbre aphorisme de Godard : « Quand on va au cinéma, on lève la tête. Quand on regarde la télévision, on la baisse ». Chris Marker4 a complété cette réflexion en conservant l’opposition entre télévision et cinéma : « Le cinéma, c’est ce qui est plus grand que nous, sur quoi il faut lever les yeux. En passant dans un objet plus petit et sur quoi on baisse les yeux [la télévision] le cinéma perd son essence ». Bien sûr, chez Godard, il y a un double sens : baisser la tête vers le téléviseur, c’est lui être supérieur, ne pas se laisser écraser par « ce qui est plus grand que nous », mais c’est aussi, justement, baisser la tête, courber l’échine face à la domination qu’exercent ceux qui organisent le spectacle télévisuel. La culture « haute » est souvent vécue comme un traumatisme par le spectateur qui se sent, face à elle, facilement rabaissé, jugé, ramené à son ignorance.
L’un dans l’autre, il me semble que la télévision ira toujours vers l’émotion plus que vers la réflexion, et je pense que le public ne demande pas autre chose car d’une certaine manière, il y trouve son compte. Certes, l’offre précède la demande, mais il n’est pas certain que la demande serait infiniment différente si l’offre était meilleure.
Je suis conscient que cette célèbre image montrant feu Kim Jong Il en pleine inspection d’une cuisine n’a rien à voir avec le sujet, mais j’ai toujours eu envie de l’utiliser.
Pour me contredire moi-même, je suis forcé de remarquer que certains pays ont eu dès le départ une tradition de la télévision de qualité, pariant sur l’intelligence du public. C’est bien entendu le cas de la BBC en Grande-Bretagne (dont la concurrence privée a été de bon niveau aussi) et je pense que c’est aussi vrai, ou que ça l’a été, de la NRK en Norvège et de la TSR en Suisse. Trois pays qui ont construit leur radio et leur télévision publiques dans un contexte de grande solidarité nationale, je pense. Un public, effectivement, ça s’éduque, ça se construit, et la responsabilité de ceux qui font les programmes peut difficilement être niée. Mais on ne change pas la télévision comme ça. C’est bien pour ça que tant de gens refusent de la regarder ou que certains contenus existent à présent sur le web plus volontiers que dans le poste, non ?
Télévisions « citoyennes », de quartier, pirates, culturelles, etc. : ce genre d’expérimentation, certes rarement encouragées, ont parfois eu du succès à la radio, mais pour une raison ou une autre, quasiment jamais à la télévision. Rappelons pour exemple que des programmes tels que Les Raisins verts de Jean-Christophe Averty ou La minute nécessaire de monsieur Cyclopède ont, en leur temps, rempli des sacs entiers de courriers de spectateurs outragés : trop inhabituel, trop bizarre, donc impossible à supporter. [↩]
La « boite à empathie », apparaît dans The Little Black Box (1964) et Do androids dream of electric sheeps (1966). Elle n’a pas été reprise dans le Blade Runner de Ridley Scott, qui est une adaptation de Do androids dream of electric sheeps. Elle sert à se caler sur les sentiments d’une personne, le « messie » Wilbur Mercer, qui a pour particularité de ne rien dire et de ne rien exprimer. Le contact avec la « boîte à empathie » est décrit comme une opération de « fusion » qui permet à chacun à ne plus se sentir seul : « It’s an extension of your body; it’s the way you touch other humans, it’s the way you stop being alone ». [↩]
Pointer du doigt les collusions entre le monde des médias et le monde politique ne peut pas être une mauvaise chose. C’est ce que fait ce documentaire que l’on peut ranger à côté de ceux de Pierre Carles, et bien entendu à côté du livre Les nouveaux chiens de garde, de Serge Halimi, dont il est l’adaptation. Intéressante, au passage, cette idée d’adapter pour le cinéma des essais de société, comme ici ou comme ça a été fait par Michael Winterbottom1 avec La Stratégie du Choc, de Naomi Klein.
J’ai plutôt apprécié la réalisation de ces Nouveaux Chiens de Garde, due à Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, notamment pour l’utilisation assez pertinente des incrustations d’éléments graphiques informatifs.
Soyons honnêtes : ce qui nous est raconté sent un peu le réchauffé, forcément : même si ce qu’il dit reste d’actualité, le livre de Serge Halimi a quinze ans. Et puis voir Elkabach entrer après ou avant Laurence Parisot au dîner du « Siècle », découvrir que Philippe Val n’est plus exactement un chansonnier révolté et constater que certains journalistes médiatiques profitent de leur notoriété pour se faire rémunérer grassement par des sociétés privées, oui, bon, d’accord, il faut évidemment rappeler tout ça… Mais on le sait bien, et on me permettra de trouver presque un peu naïf ce documentaire lorsqu’il nous apprend qu’une personne peut abandonner les idéaux de ses vingt ans, ou que des femmes journalistes épousent des hommes politiques2.
J’ai été plus intéressé par les portraits de « experts » omniprésents sur les plateaux comme Alain Minc ou Jacques Attali, bien sûr, mais aussi comme Christian de Boissieu, Jean-Henri Lorenzi, Nicolas Baverez, Élie Cohen, Michel Godet,… Bien sûr, tout le monde connaît Minc ou Attali. L’un et l’autre ont porté un regard plutôt visionnaire sur les technologies de l’information et de la communication au début de leur carrière et sont, trente ans plus tard, des analystes politiques et économiques dont la liste des prophéties erronées ferait rire le plus malchanceux des astrologue — sans argument particulier, je dois dire que Jacques Attali m’a toujours semblé un moins grand imposteur qu’Alain Minc, cependant. Hommes de réseaux, naviguant avec suavité entre médias, monde politique (de tout bord « acceptable ») et monde économique, ils sont assez inoffensifs : nous connaissons leurs noms et leurs têtes, nous connaissons leur passé et nous savons que ce qu’ils représentent surtout, c’est eux-mêmes. Quand ils apparaissent dans le poste, nous avons des défenses, nous pouvons dire : « oh non ! pas encore celui-là ».
Plus terrifiants sont les spécialistes « invisibles », dont nous oublions les noms et les visages d’une fois sur l’autre et que l’on nous présente sans justificatifs comme des hommes de sciences, des technocrates compétents, qui disposent d’outils inaccessibles au commun des mortels pour décider ce qui rendra la France de demain plus prospère — ou plutôt, plus « compétitive », car de même que le « médecin » qui prescrit des produits dopants à un cycliste se fiche de savoir s’il en mourra et/ou finira en prison, tant qu’il gagne le Tour de France, ces braves gens ne s’intéressent semble-t-il pas tellement à la prospérité du pays, mais bien à la bonne santé de la finance pour elle-même. Enfin pour elle-même, et pour leur compte en banque à eux aussi puisque, apprend-t-on, le « pool » d’une trentaine de spécialistes qui s’affiche en permanence pour traiter des questions économiques est constitué de gens qui, au delà de leurs qualités universitaires présentes ou passées perçoivent des jetons de présence à des conseils d’administration de sociétés importantes : loin d’être des scientifiques désintéressés, ils sont juge et partie. Ces spécialistes à quatre sous (ou à trente deniers, peut-être), formulent presque toujours la même proposition : il faut être « réaliste », l’État doit abandonner ses prérogatives au profit d’intérêts privés, la chose publique doit-être vendue. À coup de débats faussement conflictuels, ils parviennent effectivement à imposer une « pensée unique », un « there is no alternative » dont le but final est simple : baisser les salaires les plus bas et dépecer les services publics, qualifiés d’anachronismes, et tout ceci au profit immédiat de groupes financiers qui parviendront à faire travailler tout l’argent qu’ils représentent, comme lorsque Jean-Marie Messier est parti à la conquête de Hollywood avec les rentrées d’argent de la Compagnie générale des eaux.
Si je dois émettre une réserve vis à vis de ce documentaire, c’est qu’il semble (en n’évoquant pas le sujet) totalement dédouaner le spectateur, qui est pour moi complice du crime autant que victime. C’est le spectateur qui réclame des experts qui ont l’air de savoir de quoi ils parlent, c’est le spectateur qui n’a pas envie d’entendre des gens hésiter, c’est le spectateur qui veut qu’on lui présente des oppositions binaires et qu’on réduise les argumentations à des slogans, c’est le spectateur qui veut qu’on amène devant lui des gens qui savent suivre le flux sans apporter de surprises et en limitant au maximum les moments d’intensité intellectuelle. C’est le spectateur qui veut qu’on lui montre des visages familiers, et c’est aussi le spectateur qui finit un jour par se lasser et réclame de nouvelles têtes. C’est le spectateur qui ne peut pas prendre au sérieux des gens à l’aspect curieux, à l’accents québécois, ch’tis ou méridional, de gens à l’élocution difficile, de bègues, de gens qui prennent un temps pour réfléchir,… C’est le spectateur qui réclame du spectacle. Il est le co-auteur de son aliénation.
Bien sûr, cette question est inhérente à la nature même de la télévision3.
Ce qui m’amène à une remarque : si la multiplication des chaînes de télévision et des antennes de radio n’a, contrairement à ce qu’aime dire Alain Duhamel, pas spécialement favorisé une pluralité d’expression réelle, alors il faut se réjouir de ce qu’a apporté le réseau Internet en la matière, et le chérir comme un trésor des plus précieux. D’ailleurs, tout le monde le sait, et les ministres comme les présentateurs de journal télévisé ne cessent de nous préparer à un verrouillage du réseau, toujours sous l’inattaquable prétexte de défendre les plus faibles : les enfants qui seraient menacés par une délirante extension de la pédophilie ; les simples d’esprit et les adolescents que les forums poussent au suicide ou au meurtre ; les artistes que l’on prive de revenus en écoutant leurs chansons ; les homosexuels, les juifs, les noirs qui seraient impunément insultés sur Twitter ; etc.
Nous avons tous notre limite, il y a un argument révoltant pour chacun d’entre nous, pour chaque sensibilité. Alors ça finira par prendre. Ne venez pas me dire ensuite que j’aurais pu prévenir, c’est ce que je suis en train de faire.
On trouvera toutes les informations utiles sur ce film, ainsi que les endroits où acheter le DVD (18€ port compris) sur le site lesnouveauxchiensdegarde.com.
Michael Winterbottom est par ailleurs l’auteur de l’excellent Code 46, dont je parlerai forcément ici un jour, et que je vois comme une excellente illustration, sous forme de fiction (et de science-fiction), des prédictions de Gilles Deleuze relatives à l’avènement d’une « société de contrôle ». [↩]
Quand au soupçon qu’une professionnelle des médias ne pourrait rien faire d’autre que défendre aveuglément les idées portées par son mari ministre, il me gêne un peu. Pourquoi ne se demande-t-on jamais si un homme politique n’est pas influencé par les idées de sa femme journaliste ? [↩]
Au passage, je ne suis pas certain que ceux qui refusent de la regarder aient complètement raison : ils ne représentent qu’une minorité, un entre-soi certes confortable mais qui ne leur permet peut-être pas de comprendre en parfaite connaissance de cause comment la télévision fabrique l’opinion. Même si c’est vexant, je pense qu’il faut accepter d’être son propre cobaye sur ce point, et observer le spectateur que l’on est. [↩]
Il est assez difficile d’être surpris par une bande dessinée ces temps-ci, et encore plus difficile de trouver quoi lire dans le domaine : près de cinq mille albums sont sortis cette année, ce qui fait plus de quinze livres chaque jour, et ce à un niveau moyen de qualité plutôt élevé, peut-être plus élevé que jamais, dans un marché où l’on ne peut se fier à aucun repère habituel : des petits éditeurs passionnés apparaissent chaque jour, de gros éditeurs traditionnels publient des « romans graphiques » réussis, des centaines de séries, du pire au meilleur, débutent en mangas, et quand aux pionniers de l’édition dite « indépendante », ils multiplient les découvertes d’auteurs venus d’horizons parfois lointains et surprenants. Les libraires sont débordés par le nombre de nouveautés, peinent à mettre en exergue les albums qui le méritent et à orienter les lecteurs. On ne sait plus quoi lire.
C’est pourquoi je me trouve chanceux d’avoir eu l’honneur et le plaisir de lire en avant-première le très beau, palpitant et surprenant Souvenirs de l’empire de l’atome, par Alexandre Clérisse (dessin) et Thierry Smolderen (scénario), édité par Dargaud1 et qui sera disponible en librairies dans deux semaines.
Le graphisme rappelle immédiatement les illustrations des années 1950-1960 (Charley Harper, Miroslav Sasek, Jim Flora, mais peut-être aussi Alain Grée, Mary Blair, Moritz Kennel,…), et notamment les illustrations d’encyclopédies scientifiques pour jeunes ou certains films pédagogiques du couple Eames ou de la société Disney. Le livre contient aussi des flashbacks et des références directes à des médias comme la science-fiction américaine de la première moitié du XXe siècle (Buck Rogers, Flash Gordon, John Carter), le cinéma britannique et américain ou la bande dessinée belge des années 1960. Chaque fois, le dessin s’adapte discrètement aux univers évoqués et à leur mode visuel. Bien que l’on puisse sans problème lire l’album sans disposer des références qui ont servi à le construire, l’érudition aussi foisonnante que cohérente qui se cache derrière est un régal : on reconnaît sans peine des citations du film Things to come (1936) d’après H.G. Wells et on apprend sur le blog Empiredelatome que le film The V.I.P.s (1963), qui se déroule dans un aéroport, a lui aussi servi de source d’inspiration aux auteurs. Entre autres objets on reconnaît le module de communication du film This Island Earth (1955), des automobiles Ford, General Motors, Chrysler, Bugatti, Buick, Citroën, des jouets inspirés par la science-fiction et la science parmi lesquels les jeux éducatifs radioactifs qui avaient été mentionnés sur le présent blog il y a quelques années. Parmi les autres références, on note László Moholy-Nagy, la designer textile Lucienne Day, et on croise des créations artistiques, des meubles ou des appareils électro-ménagers de designers tels que Charles et Ray Eames, encore eux, et (je suppose) des créations plus ou moins directement inspirées par Frank Lloyd Wright, Le Corbusier, Mies Van der Rohe, Arne Jacobsen, Marcel Breuer, George Nelson, Raymond Loewy, le Surréalisme, le Bauhaus,… On voit aussi des objets qui n’ont jamais été manufacturés, issus de l’imagination d’André Franquin et de Jidéhem2. André Franquin fait une apparition explicite dans le récit.
Quand au « méchant » de l’histoire, un dénommé Zelbub, il nous rappellera autant le Zorglub de Spirou et Fantasio que le monsieur de Mesmaeker de Gaston Lagaffe et peut-être aussi Alex Osborn, l’inventeur de la technique du Brainstorming. Bruxelles est un des décors du récit, avec l’exposition universelle de 1958 et son célèbre Atomium, monument emblématique d’un modernisme ouvert sur un futur à la fois prometteur et inquiétant. L’histoire de la science-fiction est elle aussi évoquée, avec des citations de Galaxy ou Amazing Stories.
Je ne sais pas si toutes les références que je me suis amusé à chercher sont exactes, et je suis certain qu’il y en a bien d’autres à trouver, je suis loin d’être suffisamment attentif aux œuvres et aux créateurs pour le dire, mais l’album est une mine et ravira les spécialistes du design. J’y ai vu aussi des allusions à l’affaire Ummo (des scientifiques qui ont, dans la vraie vie, affirmé avoir reçu des informations provenant de la planète Ummo) ou à l’album Les martiens sont là, par Willy Vandersteen3, mais l’un et l’autre ne font semble-t-il pas partie des références (conscientes en tout cas, je l’ai interrogé à ce sujet) de Thierry Smolderen. En revanche, ce dernier s’est sérieusement penché sur l’étrange histoire du jet-propelled couch, le « divan à réaction », une affaire commencée en 1955 qui portait sur la thérapie d’un dénommé Kirk Allen — pseudonyme donné par l’analyste qui s’est occupé de lui — qui affirmait communiquer avec des hommes d’un futur lointain par télépathie, et dont on a par la suite pensé qu’il s’agissait de l’auteur de science-fiction Cordwainer Smith.
Le récit de Souvenirs de l’empire de l’atome, constamment sous pression d’un suspense haletant, est largement inspiré par cette mystérieuse histoire. Le personnage principal, Paul, écrit de la science-fiction, comme Cordwainer Smith, et a, comme Kirk Allen et Cordwainer Smith, grandi en Chine. Et tout comme Kirk Allen, il pense être capable de se projeter en esprit dans un futur lointain. Ses mystérieuses notes attirent l’attention de ses employeurs à Washington, et lorsqu’il promet d’en finir avec son obsession du monde futur et, à l’avenir, de passer un peu plus de temps « sur cette planète », il ne rassure personne et on le force à consulter. Paul est-il victime d’un traumatisme lié à son enfance, ou bien communique-t-il effectivement avec Zarth Arn, immense chef de guerre de galactique qui naîtra dans un peu plus de cent-vingt mille ans ? Si Paul est malade, peut-il guérir, et s’il ne l’est pas, ne risque-t-il pas de trahir le futur ? Est-ce que les objets ultra-modernes que l’on produit pour l’armée et pour les ménagères ont un rapport avec tout ça ?
Vous verrez bien, je m’arrête là.
Cet album est une méditation inspirée sur l’imagination, l’évasion, le progrès, sur l’«envie de futur» et le refus de s’en tenir au monde tel qu’il est, toutes ces choses que l’on voit à l’œuvre autant dans la science-fiction que dans le modernisme artistique, technologique et industriel. Une bande dessinée sur le XXe siècle, sur la Guerre Froide, mais aussi, et c’est nettement plus inattendu, sur le design. Je sens que Thierry Smolderen, grand passionné de science-fiction, certainement lecteur de la meilleure période de Spirou dans son enfance, né à Bruxelles au milieu des années 1950, a mis beaucoup de lui dans cet album. Quand au jeune Alexandre Clérisse, qui a étudié à l’école supérieure de l’Image à Angoulême, où Thierry Smolderen enseigne, son talent de dessinateur mais aussi de designer graphique lui promettent un grand avenir. La couverture, les inter-titres et les pages de gardes relèvent bien entendu de la citation ou du pastiche de travaux des années 1950-1960, mais n’en sont pas moins très inspirées.
L’album compte 144 pages et est relié, il est vendu un peu en dessous de vingt euros.
Si j’en crois la page de garde du livre, Dargaud a désormais une filiale sur Jupiter [↩]
Jean De Mesmaeker, dit Jidéhem, fut l’assistant d’André Franquin, notamment, et a donné les traits et le nom de son propre père à un personnage d’homme d’affaires colérique dans la série Gaston Lagaffe, M. de Mesmaeker. [↩]
Dans un peu plus d’un mois, nous fêterons le centenaire de la naissance de Willy Vandersteen, qui est un peu le Tezuka d’Anvers. Comptez sur moi pour parler de cet auteur immense, à l’œuvre prolifique et néanmoins méconnue en France. [↩]
Je publie à nouveau une nouvelle de science-fiction ici-même. La précédente, la Sœur de poche, est au sommaire du prochain numéro de l’excellente revue Galaxies, j’en reparlerai bientôt.
La nouvelle du jour s’intitule Droits et parle de droit d’auteur. Je viens de la publier chez Amazon, au format Kindle, dans le but de tester cette plate-forme puisque je travaille avec mes étudiants sur la question de la publication numérique. Malheureusement, Amazon ne me permet comme tarif minimal que 0,89 euros, ce qui est tout de même exagéré pour une publication de dix mille signes, c’est à dire rien du tout. Je comptais mettre un prix tel que dix ou vingt centimes d’euros, le prix d’un café de mauvais distributeur automatique, mais puisque ce n’est pas possible, donc, je diffuse aussi le même texte de manière totalement gratuite.
Vous pouvez donc télécharger cette nouvelle :
– au format e-pub pour 0,00 euros (bonne affaire !)
– au format pdf pour 0,00 euros aussi (bonne affaire, mais la mise-en-page est médiocre et je compte l’améliorer, le logiciel qui s’en est chargé automatiquement a fait quelque chose de bizarre, le corps typographique employé est bien trop gros).
– mais plus au format Amazon, car c’est vraiment trop cher.
…en espérant que cela vous distraira.
Le 21 décembre 2012 est passé et les médias ont cessé de m’inviter à parler de mon livre, mon quart d’heure de célébrité est terminé. Je n’en suis pas malheureux, et même, au contraire, c’est précisément parce que je savais que tout cela aurait une fin que j’ai réussi à passer des semaines, et notamment les deux dernières, à circuler de plateau de télévision en studio de radio et à répondre au téléphone ou par e-mail à toutes sortes de sollicitations. Puisque c’est terminé, donc, je peux commencer à faire le récit de cette expérience qui m’aura permis de voir fonctionner les médias en qualité de modeste invité et plus seulement depuis ma position de spectateur attentif. Je dis « modeste invité », car ce n’est pas moi qui étais invité, mais mon livre, et peut-être plus encore mon sujet.
La frénésie médiatique a démarré en douceur, le 30 octobre, avec l’émission Au cœur de l’histoire, diffusée à midi sur Europe 1. Pour préparer mon passage, j’ai écouté quelques émissions passées, assez intéressantes, en me sentant plutôt rassuré par le fait que les invités parlent très peu, l’antenne est surtout occupée par l’animateur, qui sait raconter les choses avec plus d’enthousiasme — à défaut de sérieux — que les universitaires parfois pointus qu’il accueille. En approchant des locaux d’Europe 1 je me rends compte que je n’ai pas mis les pieds vers les Champs-Élysées depuis peut-être vingt ou vingt-cinq ans. Comme à l’époque, je ne comprends pas bien ce qu’on trouve à ce quartier ni si ceux qui appellent les Champs-Élysées « la plus belle avenue du monde » sont sérieux. À quelques mètres de l’entrée d’Europe 1, une femme fait la manche en anglais. Avant d’entrer, je vois passer coup sur coup Jean-Pierre Elkabach, dont la grande taille me surprend, Vincent Lindon, et enfin Michel Field, que je recroiserai à deux reprises plus tard. Je suis accompagné de Marie-Laure, des éditions François Bourin, qui me motive. Avant l’émission, je fais la connaissance de l’autre invité, Bernard Bourdeix, auteur de 2012 et les fins du monde, paru l’an passé aux éditions Fetjaine et je me rends compte à l’occasion, à mon grand embarras, que j’ai négligé d’inclure ce livre dans ma bibliographie alors que je m’en suis bel et bien servi. À l’antenne, Bourdeix, qui est journaliste de métier, est nettement plus à l’aise que moi. Je sens que ma respiration est contrainte et que ma voix doit sembler plutôt timide. Dans le studio, des écrans indiquent à chaque instant où on en est : combien de secondes avant le prochain spot de pub, avant la prochaine interruption pour une annonce, avant le prochain jingle. Le rythme est assez haletant, je n’ai pas l’impression d’avoir dit grand chose de passionnant, mais le livre et la qualité de son contenu sont soulignés plusieurs fois par l’animateur. Dans le studio, je me trouve à côté de Julia Martin, jolie voix (et jolie fille, si l’on me permet de le remarquer) chargée de donner la répartie à Franck Ferrand sans pour autant intervenir sur le fond du propos de l’émission1. Une présence légère censée faire le lien entre le public et les autres personnes qui se trouvent sur le studio, me semble-t-il, et pour mettre en valeur l’animateur qui, sans dire grand chose, passe pour un major de promotion à l’agreg d’Histoire. Je la retrouverai dans un rôle similaire quelques semaines plus tard. En sortant, je ne suis pas vraiment content de moi, mais pas non plus frustré par ma prestation, je me suis trouvé nettement plus à l’aise que les dernières fois que je m’étais trouvé devant un micro2.
Deux semaines plus tard, le 13 novembre, je participe à ma première télévision avec Ce soir ou jamais, sur France 3, une des rares émissions que je regarde assez régulièrement. Mais j’ai déjà raconté cette expérience dans un article précédent. Je découvrirai par la suite que ma prestation très courte — je n’ai pas ouvert la bouche plus d’une minute — a marqué quelques personnes, peut-être parce que je n’étais visiblement pas tout à fait dans mon élément sur un plateau de télévision. Une semaine plus tard, le 21 novembre, un mois jour pour jour avant la supposée « fin du monde maya », je suis à nouveau invité par Europe 1, pour le Débat de Midi, animé par Patrick Roger, où je retrouve Julia Martin, rencontrée pendant l’émission Au cœur de l’histoire. Dans les couloirs je vois passer Jean-Pierre Coffe. Cette fois, les autres invités sont Didier Jamet, de Ciel des hommes, et Alain Cirou, directeur de la rédaction de Ciel et Espace, mais aussi homme de radio. Malgré les efforts de l’animateur pour m’aider, j’ai un peu de mal à m’imposer : je n’ai jamais trop aimé couper la parole. À la sortie du studio, Emmanuel, l’attaché de presse, râle un peu : « la prochaine fois il faudra être un peu moins… un peu plus…, hein ? » — « Oui, oui… ». Le souvenir qui me marque, c’est le souci constant qu’a l’animateur de remercier ou de faire remercier par la régie les auditeurs qui téléphonent pendant l’émission et qui passent à l’antenne : chaque fois qu’il oublie de le faire, il semble très profondément ennuyé. Il faut sans doute, quand on est animateur d’émissions grand public aux thèmes divers et variés, avoir ce sentiment fort vis-à-vis de ses auditeurs.
Avec Philippe Delaroche (photo : Radio Notre Dame). Je ne sais pas qui est en train de faire une imitation de l’autre pour la photo.
Le 10 décembre, je suis accueilli une heure entière — et une heure sans publicités, sans interruption — sur Radio notre-dame pour l’émission Vox Libri, par Philippe Delaroche, du magazine Lire et Bertrand Deschamps, de la librairie La Procure. Pour une fois, je sens que c’est moins mon livre qui est invité que moi-même, et il est même question de ma précédente parution, Entre la plèbe et l’élite. Enregistrement très confortable, donc. Le lendemain, nouvelle télé, je suis invité pour Historiquement Show, sur la chaîne Histoire, où, outre moi-même, Michel Field a deux invités : Jean-Yves Sarazin, du département des cartes de la bibliothèque nationale, et Florence de Voldère, auteur d’un livre sur le paradis dans la peinture flamande. Jour après jour, la presse écrite commence à s’intéresser au livre. Outre les critiques (Lire, Les Echos, TGVmag, Philosophie Mag, Lelitteraire, Nonfiction.fr, L’Alsace, Le Républicain lorrain, La Croix, Questions de femmes, Le Quotidien du médecin, Grazia, Force Ouvrière Hebdo, Le Parisien, Marianne,…), certains veulent me rencontrer (L’Express, ou encore les jeunes et talentueux animateurs de Klaatu Magazine) ou bien avoir un entretien avec moi au téléphone (Télé Star, Le Figaro, l’AFP, La Dépêche du Midi,…). Parfois, je sens que la personne avec qui je suis en contact n’est pas vraiment intéressée, ou qu’elle sait déjà quel article elle veut écrire avant même de m’avoir parlé et ne cherche qu’à me faire dire des choses qui amèneront de l’eau à son moulin. Je remarque vite que certains journalistes n’ont pas lu le livre et se sont contentés de le regarder et d’en parcourir les titres, notamment lorsqu’ils me parlent de la « grande peur de l’an mil », dont les historiens (et moi à leur suite, qui me fie à leur savoir) pensent à présent qu’il s’agit d’une construction tardive… Mon chapitre sur le sujet ne traite donc pas de cette supposée grande peur, mais du fait qu’elle n’a pas eu lieu. On peut avoir des surprises : la journaliste du modeste Télé Star, par exemple, m’a semblé plus attentive et pertinente que certains de ses confrères issus de médias nettement plus prestigieux. Un article un peu confus de l’AFP évoque le livre et me prête une phrase pas très bien contextualisée sur le rapport entre les dieux et les hommes. Ce billet rencontre un grand succès car je découvre non seulement qu’il est repris par de nombreux journaux francophones, mais aussi qu’il me vaut d’être cité en Roumanie, en Indonésie, en Turquie, en Italie…
Très vite, il me manque quelque chose : des photographies qui pourraient illustrer des interviews ou des brèves. La fin du monde a besoin d’un visage. J’envoie à tout le monde une vieille photo amusante, en noir et blanc, un peu trop petite, et une autre, en couleurs, prise en Croatie l’été dernier alors que j’étais en train de terminer le livre et que j’avais fait le vœu idiot de ne me faire couper les cheveux qu’une fois le travail fini. Une stagiaire au Huffington Post qui apprécie mon blog et mon livre m’envoie un mail pour me proposer de rédiger des tribunes liées au thème de la fin du monde pour ce « site d’information lancé en janvier dernier par le groupe américain Huffington Post et le quotidien Le Monde et dirigé par Anne Sinclair ». Et si je n’ai pas le temps ou l’envie de le faire, on propose de publier sur cette plate-forme des articles issus de mon blog « fins du monde ». Il y a toujours quelque chose d’un peu douteux à cautionner ce système où l’importance d’un site se fonde sur une abondance de contenus offerts par des gens qui espèrent voir en retour leur nom profiter de la notoriété d’un site qui n’existe précisément presque que par leur travail. C’est un peu le serpent qui se mord la queue deux-point-zéro. Même si je ne suis pas très impressionné par ce genre de name-droping (Anne Sinclair, Le Monde), j’aurais pu accepter, mais je n’aurais pas eu le temps nécessaire pour proposer quoi que ce soit d’intéressant, et surtout, j’ai un contentieux avec le Huffington Post depuis qu’il a utilisé une de mes photographies pour calomnier un de mes amis, et donc aucune sympathie pour ce site, ce dont, bien entendu, la jeune fille qui m’a contacté n’est en rien responsable. Elle m’a dit qu’elle comprenait et respectait tout à fait mes choix, quoiqu’elle s’en désolât. Le 13 décembre, mon livre est en ouverture du supplément littéraire du Figaro, avec un article signé par Yann Moix. Cette fois, mon grand-père, journaliste culturel lui aussi, m’appelle pour me féliciter : là, il est impressionné, le Figaro Littéraire, c’est du sérieux. Statistiquement, j’ai l’impression que mon livre intéresse bien plus les médias étiquetés « à droite » que les autres, je me demande bien pourquoi.
Je reçois aussi des demandes d’interviews par téléphone : TSF Jazz/Nova, Totem, Unidivers,… Petit à petit, mon discours se construit et je me mets à travailler des métaphores, des formules, à voir quels exemples font mouche et quels exemples font un bide. Des gens de la Demeure du chaos, célèbre lieu d’art sauvage à Lyon, sont venus m’interroger chez moi sur la fin du monde, caméra en mains. Avant ou après ils sont aussi allés filmer Michel Maffesoli et Yves Michaud. Je ne sais pas très bien ce qu’ils vont faire de tous ces films, ce sera, si j’ai compris, publié sur le site de la Demeure du Chaos, mais ce site foisonnant est lui-même un peu chaotique et je ne suis pas sûr que j’y retrouverais quoi que ce soit. Le jour suivant, à l’école d’art du Havre, je salue mon collègue Bruno, l’agent d’entretien, qui me dit : « c’est pas tous les jours que je serre la main à quelqu’un qui est dans Télé Star ». Samedi 15, je suis invité aux Champs Libres, à Rennes, pour une conférence, sous forme de rencontre et de discussion3. Le public est assez nombreux. Au moment des questions, on m’interroge sur des points que je n’aurais pas imaginé, par exemple de savoir si je pense qu’il vaut mieux que la fin du monde arrive d’un coup, brutalement, ou bien que l’on ait le temps de la voir venir. Une ou deux fois je dois préciser que je ne suis pas prophète, je m’intéresse aux représentations passées mais je ne lis pas l’avenir. En tout cas les conditions de la conférences étaient royales à tout point de vue et ça restera un excellent souvenir. À la sortie, un homme « qui n’a malheureusement pas pu assister à la conférence » vient me demander si je sais ce que les Adventistes du septième jour4 disent sur la fin du monde. Une fois que je suis débarrassé de ce camelot, on m’installe sur une table pour dédicacer des livres, mais ce n’est pas la fête : une seule personne se présente.
Le 17, on me propose de passer sur France Culture pour une émission qui se termine à minuit, ce qui m’inquiète un peu : le dernier train pour chez moi part de Saint-Lazare à minuit quarante et le rater serait un vrai problème. Le matin même, on me propose une autre émission en direct, sur France Inter. Je décide de caler deux autres rendez-vous pour des enregistrements : RFI pour Les religions du monde et Pixel pour France Culture. Finalement, les émissions en direct sont annulées et je fais deux enregistrements assez détendus, avec Isabelle Lassalle, pour l’émission en ligne Pixel, et Geneviève Delrue pour Religions du monde, qui sera diffusé le 30 décembre sur RFI. Le montage de l’émission Pixel me fait énormément rire, car on n’entend pas mon intervieweuse et les blancs ont été supprimés, ce qui fait que je débite, en cinq minutes, un nombre d’informations tout à fait extravagant. Le lendemain, je retourne à mes activités normales en faisant passer un partiel à mes étudiants de Paris 8. Le surlendemain, je me rends à l’excellente librairie Le Presse-papier, à Argenteuil, pour dédicacer mon livre. Cette fois je signe tout de même une dizaine de livres. La libraire, très dynamique, fait l’article à chacun de ses clients. Les gens sont surpris de mes dédicaces, puisque je fais des dessins.
Dans la librairie, dans la rue, dans les cafés, un peu partout, j’entends les gens faire des blagues : « on ne sera peut-être pas là la semaine prochaine ». Personne n’y croit, personne n’a peur, mais tout le monde connaît la date de la fin du monde.
Le 20, c’est ma journée-marathon, et sans doute la plus importante depuis le début de la promotion du livre. À midi, je passe sur France 2 pour les cinq dernières minutes du journal d’Élise Lucet. J’emmène avec moi ma cadette, Florence, et nous sommes accompagnés par Emmanuel, attaché de presse de mon éditeur, qui s’inquiète surtout de la suite : le soir même, je suis censé passer au grand journal sur Canal+, mais avant une ou deux heures de l’après-midi, si une actualité plus importante se présente, il est encore possible que cela soit annulé. Dans le taxi qui nous amène aux studios de France Télévision, le téléphone d’Emmanuel sonne : iTélé veut me rencontrer dans deux heures. Dans la loge, deux assistants d’Élise Lucet viennent tour à tour me demander si leur patronne est venue me saluer, mais non, elle n’a pas eu le temps de le faire. Chacun me rassure en me certifiant que cette dame est extrêmement sympathique et chaleureuse, que tout va bien se passer. Ils me font un peu répéter ce dont il va être question : cinq minutes, c’est très court, il faut éviter les hésitations et les silences — les « blancs », comme on dit. En quittant le plateau, je me suis trouvé plutôt bon, assez fluide. J’ai oublié de dire des choses, j’ai eu une petite hésitation, j’ai laissé mes yeux papillonner à droite et à gauche, mais dans l’ensemble, tout s’est plutôt bien passé : le métier rentre. Je n’ai pas eu le trac, et effectivement, Élise Lucet met ses interlocuteurs à l’aise.
Je quitte le studio pour aller manger un morceau avant de rencontrer Milan Poyet, d’iTélé, devant les locaux de Canal+, de l’autre côté de la Seine. L’interview se fait en extérieur, sous un léger vent. Après le tournage, ma fille me fait la leçon : il faut que j’arrête de regarder mes pieds quand on me filme. Hmmm. L’émission suivante est enregistrée en direct sur LCI et présentée par Michel Field. Le plateau est complexe et potentiellement très conflictuel, avec Georges Fenech, Nicolas d’Estienne d’Orves, Patrick Simon, un sociologue des religions dont je n’ai pas retenu le nom et moi-même. Nicolas d’Estienne d’Orves, qui a publié une enquête romancée sur le village de Bugarach, est, avec moi, l’auteur le plus consensuel du plateau. Georges Fenech, le politique, parle de son livre Apocalypse : menace imminente ? Les Sectes en ébullition, qui s’avère un peu décalé, puisque contrairement à ce qui y était dit, la « fin du monde maya » n’est pas, bien au contraire, reprise par des sectes apocalyptiques, et la menace de suicides collectifs ou autres horreurs n’a jamais vraiment été à l’ordre du jour de cette apocalypse-là (ce qui n’empêche pas de surveiller les autres, bien au contraire).
Le sociologue des religions, très remonté, explique que le problème de toutes les croyances fantaisistes c’est que l’on est trop content de croire que les autres y croient : le farfelu, c’est toujours l’autre. Son discours est plutôt recevable, jusqu’au moment où il parle de ses contacts dans le milieu des ufologues, qui sont selon lui des gens très sérieux. Cette affirmation réclamait un peu de précision, mais le temps manque. Patrick Simon venait parler de son livre Autopsie de l’Apocalypse, dont je suis curieux mais que je n’ai toujours pas lu, et qui me semble très étrange et plutôt « premier degré », voire « prophétique » sur le sujet, mélangeant écologie, économie, islamisme, ce qui fait que ce qu’il appelle « Apocalypse » ressemble furieusement à ce que j’appellerais « Journal de TF1 ». Nous n’avons pas eu le temps de débattre beaucoup car subitement, le dénommé Marc Machin, tout juste réhabilité après des années de prison, est sorti du tribunal et a commenté le jugement, raconté son état d’esprit, etc. Pendant la diffusion de ce direct, Patrick Simon, notamment, semblait trépigner d’impatience : il avait apparemment beaucoup à dire mais le temps ne lui a pas été donné de le faire. L’émission aurait dû s’étendre pendant vingt-cinq minutes mais elle n’a pas duré un quart d’heure. En sortant, je dis à Nicolas d’Estienne d’Orves que nous allons nous retrouver tous deux une heure plus tard sur le plateau du Grand Journal, car cette programmation est maintenue. Dans la journée, j’ai acheté son livre, mais je n’en ai lu que quelques pages.
Dans les coulisses du grand journal, il y a un monde incroyable, pour fêter noël, je crois. Dans la loge se trouve un gros bouquet que personne n’osera emmener, et des fruits séchés d’apéritifs, mais aucune boisson. Dans le couloir, je rencontre Augustin Trapenard, le « monsieur littérature » du Grand Journal, qui me dit beaucoup de bien de mon livre, puis Daphné Burki, qui me semble immense, et Michel Denisot, qui me semble étonnamment svelte, pour ne pas dire maigre. Le lendemain, Florence, qui n’est généralement ni impressionnable ni fanfaronne, se vantera partout d’avoir serré la main à Michel Denisot. Sur le plateau, je me trouve du côté flatteur de la table, à côté de Daphné Burki et de Najat Vallaud-Belkacem, porte-parole du gouvernement à qui j’aurais adoré demander s’il est vrai que sa référence professionnelle est la série The West Wing car je me passionne pour ces moments où la fiction sert de référence à la réalité qu’elle entend représenter. En visionnant l’émission après-coup, je vois la ministre écarquiller les yeux de manière presque comique lorsque je parle du caractère plaisant de l’idée de catastrophe. La séquence n’a pas duré longtemps, mais l’instant aura été sympathique. C’est donc vrai qu’à la télévision, tout le monde est sympathique. Un générique passe et hop, on sort du plateau en se faufilant parmi des costauds en costume noir qui doivent être les gardes du corps de la ministre, et on rentre tranquillement chez nous. Je me sens serein, tout ça m’a presque l’air naturel, normal, mais malgré tout, malgré moi, impossible de dormir de toute la nuit : je suis peut-être plus affecté ou excité que je ne veux bien le croire.
Sur twitter ou par mail, je reçois beaucoup de commentaires encourageants ou élogieux : ma tournée médiatique s’achève alors que je commence juste à être rôdé, apparemment. Le lendemain matin, je passe à la Fnac : le livre est revenu dans le tas des « suggestions de cadeaux », mais il n’en reste que deux exemplaires, il est trop tard pour faire du réassort avant Noël. Je suppose que c’est le passage au Grand Journal qui vaut au livre d’être à nouveau mis en avant.
Ce jour-là, j’ai trois rendez-vous. Je décide de mettre mon tee-shirt « Bugarach », envoyé des Pyrénées par mes parents, qui fait un bon gag final puisque c’est ce jour-là, le 21 décembre, que deux-cent cinquante journalistes du monde entier ont été envoyés regarder la pluie dans ce modeste village des Corbières. Je me présente chez BFM avec une demi-heure d’avance. On me maquille et on m’amène sur un canapé où je peux regarder deux chaînes en même temps : BFM TV et RMC découverte. On m’a fourni une télécommande, mais il est très difficile de changer le volume d’un téléviseur sans changer celui de l’autre, du même modèle, qui le jouxte. Alors j’essaie différentes stratégies : viser, le capteur infra-rouge d’un téléviseur en occultant l’autre avec la main, notamment. Je suis tout seul, silencieux, en train de me battre contre une télécommande, j’ai l’impression d’être dans Mon Oncle, Play Time, The Party ou peut-être même d’être le benêt d’une émission de caméra cachée. Je vois passer en coup de vent le chroniqueur économique Nicolas Doze, à qui je n’ai pas le temps de dire que j’ai souvent eu envie de donner des claques à mon téléviseur quand il y distillait ses opinion ultra-libérales, mais que je l’ai jugé attendrissant, toute cette année, à admettre sa perplexité totale face à l’avenir de l’économie mondiale.
L’émission se déroule bien, je suppose, mais je n’en ai pratiquement aucun souvenir et je n’ai pas pu la visionner à sa diffusion. À la sortie du plateau de BFM, la personne qui était chargée de s’occuper de moi m’intercepte pour que je vienne me poster devant un téléphone fixe où, me dit-elle, des gens de France Bleu vont m’appeler pour m’interviewer. Pendant que je passais à l’antenne, elle avait pris pour moi ce rendez-vous, et, sachant que je n’ai pas de téléphone mobile, me laissait même un bureau pour ça. Plutôt gentil de la part d’une chaîne de télévision privée qui ne doit rien de spécial à une station de radio publique. Mais chez France Bleu, tant de confraternité a dû sembler louche car au téléphone ils nous annoncent qu’ils ont annulé l’interview, certains que cela ne pourrait pas se faire.
L’émission suivante se déroule sur la chaîne internationale d’information en continu France 24. J’ai plus d’une heure d’avance. Dans le salon, trois économistes discutent de questions très pointues liées à la spéculation financière ou au « trading haute fréquence »5. Ils ont des mots durs pour le gouvernement actuel, qu’ils accusent d’être le meilleur ami du pire de la finance et à qui ils reprochent de proposer des lois « moralisatrices » sans effets possibles et au contraire, destinées à couper l’herbe sous le pied de l’Union Européenne en matière de régulation. Je ne comprends pas tout, mais je suis sûr d’une seule chose : devant la caméra, ils parleront d’une manière moins franche. Et de mon côté, je me demande quel genre de gens nous avons élus, pressés que nous étions de changer de dirigeants. Dans le salon, je vois aussi Jean-Philippe Stassen, qui se fait interviewer avant moi. Malheureusement je ne comprends qui il est qu’au moment où il part. Dommage, j’aime beaucoup ses bandes dessinées et ça m’aurait fait plaisir de le lui dire. L’entretien est mené par Virginie Herz, qui trouve mon tee-shirt « Bugarach » très drôle et qui veut commencer l’interview là-dessus. La jeune fille qui doit me poser le micro le trouve moins drôle, je comprends pourquoi tout le monde porte des costumes à la télé : c’est parfait pour tenir les micros. L’interview est assez longue, comparément aux formats de 4, 5 ou 8 minutes auxquels je commence à m’habituer, et je me laisse aller à digresser sur la question de la pudeur après le déluge, et sur la manière dont Noé a répudié son fils Cham, qui l’avait vu nu et avait gentiment pris l’initiative de couvrir son père, crime dont ses frères l’ont ensuite dénoncé. Cham est censé être l’ancêtre de tous les noirs, et son histoire a servi de justification à la traite esclavagiste par les arabes, au IXe siècle, qui a elle-même inspiré la traite négrière par les Européens quelques siècles plus tard… Mais voilà, France 24 est diffusée dans le monde entier et il ne faut pas vexer les gens avec des histoires anciennes. Deux fines rides creusent le centre du front de mon intervieweuse qui rit tout de même en enjoignant les téléspectateurs à vérifier mes dires par eux-mêmes. Je sens bien que j’ai dû un peu gaffer. Je devais commencer à être un peu fatigué. Une fois l’entretien diffusé, je découvrirai, sans surprise excessive, que la partie conflictuelle de la séquence a été escamotée au montage.
En sortant de France 24, je n’ai pas voulu qu’on me commande un taxi, car j’ai des heures à perdre à Paris avant mon prochain et dernier rendez-vous, je ne suis donc pressé de rien. En fait, tous ces taxis que l’on me propose partout me rendent un peu malade pour le gâchis qu’ils représentent : chaque fois qu’on m’en a réservé un, son compteur, affichait déjà vingt ou trente euros — puisque je suis attendu depuis longtemps, parfois depuis que je suis entré dans le studio —, et il coûte une fortune à la chaîne (et parfois au contribuable qui finance ladite chaîne) pour faire un trajet qui, à pied, prendrait dix minutes, car toutes les chaînes de télévision sont concentrées dans une aire de quelques hectares. Il faut préciser cependant que les quartiers (le bas du seizième arrondissement, Issy-les-moulineaux et l’ouest du quinzième arrondissement, pour ne parler que des médias que j’ai fréquenté), sont particulièrement peu accueillants et mal desservis par le métropolitain. Mais j’aime marcher, tandis qu’être coincé dans un taxi à deux mètres de l’endroit où je dois me rendre, voilà qui me semble assez absurde. Je comprends bien que c’est le moyen qu’ont les médias pour être certains que leurs invités seront à l’heure au studio, mais quatre heures pour aller de France 24 à RFI, mon prochain rendez-vous, c’est bien suffisant. En fait, j’y suis si vite qu’il faut que je me pose dans un café pour passer le temps. À six heures moins le quart, je quitte le café qui se trouve derrière la maison de la radio et je me présente à la porte où on doit venir me chercher. Je m’annonce, on appelle quelqu’un à l’étage que je dois rejoindre, c’est le rituel. Mais surprise, j’ai une heure d’avance, j’étais tellement pressé d’en finir, sans doute, que j’ai réussi à confondre dix-huit heures et dix-neuf heures. On m’installe alors dans un coin, sur un ordinateur inoccupé : « vous êtes ici chez vous, la maison de la radio appartient à tous les français », me dit-on. Je me fais malgré tout l’impression d’un demi-intrus, d’un enfant qui a été emmené au bureau par ses parents, ou d’un stagiaire de classe de troisième, qu’on accueille un peu par force et qu’il faut occuper. C’est d’ailleurs justement la semaine où les collégiens effectuent leur stage. Je dois débattre avec Isabelle Jonveaux, sociologue des religions, et Véronique Dubarry, adjointe à la mairie de Paris et passionnée de science-fiction, qui arrive un peu en avance et avec qui j’ai le temps de discuter. Je suis presque étonné de ne pas avoir besoin de me faire maquiller : la fatigue est bien là. Dehors il fait nuit : c’est le jour le plus court de l’année. L’émission commence. Au téléphone, le maire de Bugarach raconte qu’il pleut sur son village et explique qu’il n’est pas fâché de voir la fin de toute cette agitation médiatique. Le débat est intéressant et j’y révèle ce que je n’ai osé dire à aucune chaîne de télévision jusqu’ici : les beaux calendriers circulaires que l’on montre partout pour illustrer l’apocalypse maya de 2012 ne sont pas des calendriers et ne sont pas mayas, mais aztèques. L’émission est plutôt sympathique, très calme, la discussion aurait pu durer une heure de plus. La journée est terminée, je sors de la maison de la radio, nous sommes le 21 décembre 2012 et la fin du monde, comme prévu, n’a pas eu lieu. Je retourne dans ma banlieue lointaine, adieu Paris, j’ai fait mon devoir. Enfin presque, puisque que ce jour-là et à cette heure-là, comme tous les vendredis, j’aurai surtout dû me trouver dans le train qui rentre du Havre, de retour d’une journée passée à enseigner, mais j’en ai été dispensé pour cause d’Apocalypse.
Du soutien sur Twitter…
J’aime bien tirer une morale ou des observations nouvelles de ce genre d’expérience, mais cette fois-ci, j’ai peu de choses à raconter. Je peux parler de l’évolution de mon état d’esprit, du moment où le trac a disparu, de la manière dont, d’émission en émission, je simplifie mon discours. Par exemple, à la question « la fascination de la fin du monde a-t-elle toujours existé ? », qu’on m’a souvent posée et à laquelle beaucoup supposent que l’existence même de mon livre constitue une réponse affirmative, je réponds à présent par un « oui » qui me semble manquer de rigueur intellectuelle et scientifique. Les chamans qui vivaient il y a vingt millénaires se préoccupaient-ils de fin du monde ? Je n’en ai pas la moindre idée. Ma réponse a fini par devenir « oui » parce que je sens bien que c’est la réponse qui est attendue, et surtout parce que si je ne dois pas répondre « oui », alors il faut que je réponde « non », car ce qu’on attend de moi ce n’est pas que je dise ce que je ne sais pas, mais que j’exprime des certitudes. Et clairement, le trac a commencé à disparaître lorsque j’ai fini par endosser l’imposture de ce rôle de l’historien sûr de lui. À propos d’historien, j’ai fait tous les efforts du monde pour que l’on sache que je n’étais pas historien, ni historien de l’art, que je n’étais pas professeur d’université ni maître de conférences, mais le message n’est pas passé chaque fois et il est arrivé à plusieurs reprises que l’on me prête des qualités et des titres prestigieux mais immérités. « Ils sont chiants à l’Université avec tout ça », m’a dit une personne qui préparait une émission. Eh oui, mais il faut rester précis. La simplification des choses et leur réduction à des slogans est parfois dommageable. L’écologie est par exemple toujours ramenée à la question du réchauffement climatique, laissant de côté des sujets franchement graves et peut-être même plus immédiats, comme la qualité de l’air, de l’eau et des sols, comme les extinctions d’espèces vivantes, l’augmentation de la population ou l’épuisement des ressources énergétiques.
Je peux raconter que dans diverses chaînes de télévision (mais pas partout) et quelques stations de radio, les halls sont encombrés de portraits géants des animateurs importants, comme s’il fallait que les standardistes, vigiles, et tout le petit personnel sache reconnaître les « seigneurs » du lieu, comme si les animateurs eux-mêmes devaient être conscients de leur importance. Où l’on se dit que la fonction du portrait n’a, finalement, pas beaucoup varié au cours des cinq derniers siècles. Souvent, il est difficile d’échapper à ce que diffusent les chaînes depuis leurs propres locaux. Chez radio-France, par exemple, on a le direct dans l’ascenseur, et les chaînes de télévision sont diffusées dans les halls, les loges, les couloirs et même parfois aussi dans les ascenseurs.
“Historiquement Show”, émission de Michel Field sur la chaîne Histoire, diffusé le 21 décembre. Plutôt intimidant puisque je partage le plateau avec un ancien de l’école des chartes et une collectionneuse de peintures flamandes de la Renaissance. Un moment a été coupé, où, comme sur France 24, je disais du mal de l’antipathique patriarche Noé. Curieux.
J’ai été surpris de tomber souvent, cinq fois, en fait, sur la question du postdatage : pour que l’émission ait plus ou moins l’air d’avoir été réalisée en direct, on m’a demandé, petit mensonge bénin, de faire comme si la date de l’enregistrement était postérieure. Je réponds par exemple comme si de rien n’était, avant le 21 décembre, à une question telle que « Le 21 décembre est passé, mais nous sommes toujours vivants, donc ce n’était pas sérieux ? ». Cela pose une intéressante question pour les médias de flux que sont la télé et la radio, qui essaient au maximum d’entretenir l’illusion du direct, de la synchronicité avec le spectateur, et où ce qui se dévoile comme appartenant au passé est au mieux considéré comme un document d’archive et au pire, comme quelque chose qui serait obsolète6. On voit très bien ça à l’oeuvre avec le petit journal, où Yann Barthès s’amuse de tous les mensonges liés au dispositif de production des contenus médiatiques, mais plaisante rarement sur la date des tournages, et pour cause : ses propres émissions sont enregistrées la veille de leur diffusion.
Mon passage aux Champs Libres. À droite sur la photo, Arnaud Wassmer, qui menait l’entretien. Derrière, une page du livre représentant la “Doomsday Clock”, une horloge symbolique mise au point par les savants atomistes de Chicago pour alerter l’opinion sur l’imminence du péril thermonucléaire. Photo : Marie-Laure Blot.
La fin du monde, c’est fini, en tout cas, il est à présent temps pour moi de profiter de la période des fêtes pour rattraper tout le travail accumulé7, les mémoires d’étudiants à lire, les e-mails négligés, etc.
En récapitulant tout ce que j’ai vécu, je pense qu’on peut établir une taxonomie des gens qui interviennent dans des émissions de télévision ou de radio : il y a les animateurs, dont le métier est avant tout de distribuer la parole et qui en général savent d’avance ce qu’ils vont dire et ne semblent même pas vraiment en être passionnés. Il y a les intervieweurs, qui au contraire, ont un avis à donner et des questions à poser. Il y a les co-animateurs, qui sont là pour l’ambiance, qui sourient, font des petits commentaires, rient quand il faut rire. Ils (ou plus habituellement elles) sont là pour amener de la vie aux émissions, et je crois qu’ils sont extrêmement importants. Il y a les invités « bons clients », qui ont souvent déjà fait de la radio ou de la télévision eux-mêmes et qui savent s’exprimer avec un enthousiasme communicatif. Il y a les politiques, qui savent admirablement prendre un ton concerné et responsable pour débiter les plus inintéressantes platitudes. Et puis il y a les bizarres, les universitaires, les passants, les gens que l’on fait venir pour parler de leur travail mais qui ne savent pas forcément bien le faire. J’en fais évidemment partie. [↩]
Juste avant la session de conférence aux Champs Libres j’ai visité l’exposition Mécaniques poétiques, par Yann Nguema, qui donne une esthétique steampunk à des installations numériques diverses qui en rappellent d’autres (Jeffrey Shaw, par exemple). Une piste plutôt intéressante, très séduisante pour le public [↩]
Groupe évangélique millerite-millénariste, dans la famille des Témoins de Jéhovah — autre groupe qui m’a un peu harcelé par e-mail ou au téléphone. [↩]
Gabriel Tarde en parlait très bien dans L’Opinion et la foule (1901) : « J’ouvre un journal que je crois du jour, et j’y lis avec avidité certaines nouvelles;puis je m’aperçois qu’il date d’un mois, ou de la veille, et il cesse aussitôt de m’intéresser. D’où provient ce dégoût subit ? Les faits racontés ont-ils rien perdu de leur intérêt intrinsèque ? Non, mais nous nous disons que nous sommes seuls à les lire, et cela suffit. Cela prouve donc que notre vive curiosité tenait à l’illusion inconsciente que notre sentiment nous était commun avec un grand nombre d’esprits ». [↩]
Je n’ai bien entendu pas tout laissé tomber pendant ces deux mois, et j’aurais pu raconter aussi tout ce que j’ai fait entre deux micros : signature de mon précédent livre au salon des ouvrages sur la bande dessinée, matinée passée à défendre un projet de recherche au ministère de la Culture, conférence sur un auteur de science-fiction à la Gaîté Lyrique,… [↩]
Philippe Buisson et Marc Coatanéa, deux cadres importants du parti socialiste réclament une censure de Twitter après l’apparition du « hashtag » #simonfilsestgay. Effectivement, associé à ce mot-clé, on a pu lire hier quelques réflexions homophobes assez pénibles.
…Beaucoup de haine et d’insensibilité, là dedans, par exemple chez ce jeune homme qui semble envisager assez sereinement de devenir spectateur d’un rapport sexuel qui n’est consenti par aucune des parties. Ce tweet a été repris par Le Parisien, notamment, et a eu un gros succès : plus de 1000 « retweets ». Mais que signifient ces « retweets » ? Certainement pas une approbation, et vraisemblablement tout le contraire, une manière de dire « regardez ce que cet imbécile a écrit ». En fait, l’auteur du tweet a reçu tellement de commentaires négatifs qu’il a passé tout son temps à répondre à chacun qu’il s’agissait d’une simple plaisanterie, se défendant d’être homophobe et essayant d’amadouer tous ceux qui s’en sont pris à lui.
Peu importe que ces rectifications soient sincères ou non, elles sont forcées de le devenir, c’est la magie de la pression sociale, cette histoire aboutit donc à une éducation. Les progrès de la condition des homosexuels ont été fulgurants : jusqu’à Mitterrand, l’homosexualité était plus ou moins pénalisée1 ; dix ans plus tard, elle était toujours considérée comme une maladie mentale par l’OMS ; encore dix ans plus tard, Charles Trenet ou Freddie Mercury mourraient sans jamais avoir osé assumer publiquement leur homosexualité. Cela ne fait même pas quinze ans que la loi française juge que refuser un emploi à quelqu’un du fait de son homosexualité constitue une discrimination. Et aujourd’hui, après le vote du PACS, on parle sérieusement de mariage pour tous et je suis sûr que beaucoup de propriétaires préfèrent louer un appartement à un couple homosexuel (de bons revenus, souvent2, et moins de risques de voir venir des enfants,…). Les choses sont allées vite, donc, et il est normal que ça soit trop rapide pour certains : il faut aider ceux-là à se faire au monde dans lequel ils vivent, pas leur dire qu’ils doivent en être exclus.
Revenons aux échanges sur Twitter. Très rapidement, des gens se sont mis à envoyer des messages contenant encore le hashtag #simonfilsestgai, mais cette fois dans une perspective plus ou moins inspirée par un refus de l’intolérance et de l’homophobie.
Très rapidement, des hashtags concurrents, comme #Simonfilsesthomophobe ou #simonenfantesthomophobe fleurissent et suscitent quantité de messages généralement destinés à être drôles, souvent symétriques à ceux qu’a suscité le mot-clé précédent. De nouveaux hashtags douteux ont émergé, comme #simafillerameneunnoir, mais eux aussi ont été tournés en dérision, détournés, contrés, néutralisés.
J’aurais du mal à produire des statistiques pour en faire la preuve, mais il me semble que la morale est sauve, la surveillance sociale fonctionne, et dans le bon sens : ceux qui ont sorti des horreurs se font faire les gros yeux et doivent tenter de regagner les faveurs du groupe à coup d’excuses telles que « je rigolais ». Je ne vois pas ce qu’une censure — la suppression de tweets et les poursuites judiciaires de leurs auteurs — apporterait de positif à un mécanisme qui fonctionne plutôt bien ici. Si on supprimait les quelques horreurs véritables qui ont été publiées, la réponse qui leur est faite deviendrait incompréhensible. Or ce qui compte ce n’est pas l’erreur, c’est la rectification, la réprimande, la rédemption. Et si l’on inquiétait les auteurs de messages douteux sur un plan judiciaire, ils ne pourraient plus s’en tirer en disant « je rigolais » mais seraient contraints à les assumer et à les revendiquer.
Il est très important de laisser dire pour que le droit d’expression le plus important reste garanti : celui de contredire, de rectifier, de discuter, d’argumenter, de raisonner. Twitter est un espace social, un espace de conversation où cette possibilité de contredire existe véritablement, contrairement au cas des médias de masse. Je pense donc qu’il n’y a pas lieu d’appliquer des sanctions ou de réclamer une censure.
Sauf si on cherche juste un prétexte pour confisquer aux individus le droit à s’exprimer, bien entendu.
Avant Miterrand, l’homosexualité n’était pas interdite, mais pour des homosexuels, draguer, s’embrasser, etc., relevait presque toujours de l’attentat à la pudeur, et était qualifié de « contre-nature » par la loi. Par ailleurs, l’âge de la majorité sexuelle des homosexuels était celui de la majorité tout court, donc vingt-et-un ans jusqu’à Giscard, et dix-huit ensuite. C’est par exemple pour avoir couché avec un jeune homme de vingt ans que Charles Trénet a été jugé « pédophile » par le tribunal des braves gens, et cette réputation lui colle encore aujourd’hui. [↩]
Il semble que les homosexuels ont, dans le privé, des salaires inférieurs à ceux des hétérosexuels, mais il semble aussi que les couples homosexuels aient, en additionnant les deux revenus, un meilleur niveau de vie. Comme il circule beaucoup de chiffres dans tous les sens sur ce sujet, je ne peux pas trancher, mais le cliché existe, et c’est suffisant pour avoir un effet sur les choix des propriétaires de logements. [↩]