Profitez-en, après celui là c'est fini

Fin de concession

octobre 17th, 2011 Posted in Écrans et pouvoir

Je prends un plaisir certain à co-financer des films sur le site Touscoprods. Dernièrement, j’ai donné quelques dizaines d’euros pour aider la sortie française du Vilain petit canard, d’après Andersen, par Gari Bardine, immense maître du cinéma d’animation — si vous vous trouvez trop riches, faites-donc comme moi, les films de Gari Bardine sont vraiment trop rares.

Selon le montant des sommes engagées, « l’investisseur » reçoit des gratifications, par exemple une invitation à une avant-première, le DVD du film ou encore une affiche signée par le réalisateur. Dans ce cadre, j’ai très modestement contribué à la production du dernier film de Pierre Carles, Fin de concession (2010), dont j’ai reçu le DVD que je viens seulement de visionner — c’est pourquoi je n’en parle qu’aujourd’hui.

Ce documentaire pose une question simple : pourquoi est-ce qu’aucune émission de télévision n’a évoqué la tacite reconduction de la concession dont bénéficie TF1, alors que cette concession était conditionnée à la production de programmes culturels qui n’ont jamais vu le jour, du moins jamais dans les proportions qui avaient été promises. C’est la méthode de Pierre Carles telle qu’emplyée dans Pas vu, pas pris (1998) : ne pas traiter du scandale lui-même mais du silence qui l’entoure et révéler, par là-même, que tous les sujets ne peuvent pas être abordés dans les médias, et que ces derniers sont incapables de faire leur propre critique. Parfois il est très convaincant, parfois moins.

Comme Michael Moore, Pierre Carles se met lui-même en scène dans son documentaire, mais tandis que Moore se pose en procureur ou en juge, Carles fait plutôt de lui-même un personnage comique comparable à ceux des pseudo-autobiographies de Woody Allen, de Nanni Moretti ou de Maïwenn. On le voit hésiter, tenter d’obtenir des rendez-vous par téléphone, se faire critiquer par ses amis ou ses collaborateurs, arriver en retard, se tromper de jour,… Tout ceci dit à peu près la route scénaristiquement parlant ce qui pose à mon avis une nouvelle question : peut-on faire un film documentaire sans storytelling, et donc, sans (ré-)inventer les faits ?
Parmi les idées qui fonctionnent bien à mon goût, figure une séquence face à Jean-Marie Cavada dont Pierre Carles refait le montage, en y insérant les questions qu’il aurait aimé avoir posé s’il en avait eu la présence d’esprit ou le courage.

Ici, Carles nous demande un peu de nous apitoyer sur son sort : il peine à faire son métier correctement car sa méthode ne fonctionne plus, il est trop connu et il doit aller jusqu’en Uruguay pour parvenir à se faire passer pour un autre. En dehors de Charles Villeneuve qui a un coup de sang en comprenant qu’on tente de le piéger et qui réclame sans énergie l’effacement d’une cassette, toutes les personnes qui acceptent de parler à Pierre Carles le font avec une attitude civilisée, polie, si ce n’est cajoleuse, tandis que leur intervieweur semble agité, parle sans jamais écouter ce qu’on lui répond, plus soucieux de poser des questions rhétoriques culottées que de s’intéresser au point de vue des ses interlocuteurs. Il paraît même parfois complètement déstabilisé par les aveux, les mea culpas à l’air sincère et les flatteries qui lui sont habilement offerts. L’honnêteté est-elle feinte, d’ailleurs ? Est-ce que, pour reprendre la formule de Godard dans Film Socialisme, « aujourd’hui les salauds sont sincères » ?
Même lorsque Carles et quelques complices repeignent le scooter de David Pujadas à l’aide d’une bombe de peinture, en le qualifiant de laquais, le présentateur du journal de France 2 ne perd pas longtemps son sourire, se contente de dire « faites-vous plaisir » et finit par rentrer sur son scooter d’or — cette dernière image étant assez drôle, au demeurant.

Parfois, l’acharnement semble même un peu exagéré : Pierre Carles fait une tête et demie de plus que David Pujadas, et la disproportion physique donne à ce dernier un air plutôt courageux face à la bande qui vandalise son véhicule. De même lorsque Pierre Carles, qui se fait passer pour un assistant de tournage, insulte à demi-mot Étienne Mougeotte et que ce dernier se défend avec de vraies difficultés d’élocution (il venait de se faire opérer d’un cancer de la gorge), Carles passe à l’image pour le méchant. Cela rappelle la séquence piteuse qui conclut Bowling for Columbine où Charlton Heston, ancienne gloire de Hollywood et président de la National Riffle Association, devenu un vieillard, est poursuivi par un Michael Moore imprécateur et aux questions sans réponse possible autour de sa piscine.

Le film contient des documents intéressants : des interviews de Mélenchon ou de Montebourg, dont le contenu a beaucoup circulé sur Internet et qui ont même plus fait jaser que le reste du film. Des images moins connues telles que le « coaching » en vue de l’audition qui a décidé de l’attribution de TF1 à Bouygues, réalisé par Bernard Tapie, qui se confirme en tant qu’acteur très doué. On voit aussi passer Pierre Bourdieu, mentor de Pierre Carles, distribuant dans la rue le journal Pour lire pas lu. Enfin, de nombreuses séquences d’archives sont exhumées, parfois avec une irritante pointe de narcissisme puisque l’auteur du film y apparaît en permanence. Plus généralement il est un peu dommage que Pierre Carles ait tant de mal à s’effacer derrière son sujet, car lorsqu’il le fait — comme dans la dizaine de films pour l’émission Strip-Tease qu’il a réalisés (dont l’extraordinaire Désarroi esthétique, consacré au publicitaire Daniel Robert) —, il fait preuve d’un regard acéré et d’un grand sens du montage.

Ce que je trouve assez intéressant c’est que le spectateur dispose de suffisamment d’éléments pour tirer des conclusions légèrement différentes de celles du réalisateur quand aux raisons de l’échec de sa méthode. Pour Pierre Carles, les gens des médias dont il veut dénoncer les collusions politiques, la servilité et la fausse impertinence sont devenus rusés, savent comment le prendre, comment le flatter, comment esquiver les questions. Et bien entendu, ce n’est pas faux, tous ces gens sont devenus prudents, ils ne veulent pas être celui dont l’emportement, vu et revu sur Youtube, fera rire toute la France — la peur du « buzz » sur Internet ne doit pas être pour rien dans la circonspection générale, même le service d’ordre d’une réunion du Médef se montre compréhensif, presque complice avec Pierre Carles — les CRS en faction devant l’hôte Crillon à la fin du film un peu moins.

Mais au delà de ça, il me semble que tous ces gens ne voient plus Pierre Carles comme une incompréhensible menace envers leur confort mais comme une sorte d’institution. Être taquiné par Pierre Carles est peut-être même une sorte de consécration, une distinction, la preuve que l’on a fait une belle carrière à la télévision. Il convient alors de lui répondre le mieux possible, en glissant comme une anguille et en faisant semblant, tant qu’à faire, que l’on ne s’est pas aperçu que la caméra tournait.
Pierre Carles a été englobé, digéré par le système qu’il voulait combattre. Il ne s’est pas vendu, ses opinions n’ont pas varié, et pourtant il fait désormais partie du strass et des paillettes. Suivant l’observation de Hakim Bey, le philosophe-prophète des hackers, les zones d’autonomie ne peuvent être que temporaires. L’espace que Pierre Carles avait réussi à dégager pour critiquer les médias est à présent bouché. Le film est regardable et plutôt drôle, mais il est sans doute temps, effectivement, de changer de méthode.

  1. 4 Responses to “Fin de concession”

  2. By Erwan on Oct 18, 2011

    Le (co-)producteur semble quelque peu déçu par son mécénat ;-)

  3. By Jean-no on Oct 18, 2011

    @Erwan : non non, tout de même pas, j’en profite pour dissiper un possible malentendu, je ne me pose pas en mécène déçu, d’autant que donner trois sous pour un projet artistique ne donne pas de droits sur ce projet, mais comme m’a dit quelqu’un sur Twitter, il est temps que Pierre Carles change de méthode ou bien de sujet.

  4. By Thomas on Oct 26, 2011

    Assez d’accord avec votre opinion sur ce documentaire. Néanmoins il y en a un autre qui s’énerve bien et montre sans doute son vrai visage, c’est Franz-Olivier Giesbert. Pulvar n’est pas mauvaise non plus dans le genre « je loue votre courage au téléphone mais désolé c’est pas possible de se rencontrer. »

    Quant à Carles, j’ai trouvé que sa remarque à la toute fin comme quoi « Il (le public de ses films) ne mérite pas son film. » autant narcissique que remplie d’amertume.

  5. By Jean-no on Oct 26, 2011

    @Thomas : ah je ne sais pas, FOG se défend assez finement je trouve, et ça se termine sur sa parole contre celle de Carles, impossible de trancher.

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