Annie Gilchrist

La mère de mon arrière-grand’mère Florence Chamier est morte subitement, d’une congestion cérébrale alors que sa fille n’avait que douze ans. J’ai longtemps eu du mal à l’identifier. L’arbre généalogique de la famille Chamier que nous nous transmettons et qui nous amène au théologien Daniel Chamier, lui donne le nom Annie Gilchrist, mais ne signale ni sa date de naissance ni aucun détail quant à ses origines. Je savais juste, par les mémoires de sa fille, qu’elle était morte en 1896. En fouillant les bases généalogiques australiennes, je suis tombé sur un mystère : sur sa tombe, elle est nommée Annie Chamier et est réputée âgée de 53 ans, mais lors de son mariage avec Anthony Frederick Chamier le 29 mai 1878 à Melbourne, elle s’appelait Annie Close.


En me procurant l’acte de mariage, je vois qu’Anthony Frederick Chamier n’a pas de profession, mais un état, « bachelor » (célibataire), tandis qu’Annie Close est notée « widow » (veuve) depuis le 26 novembre 1865. Ce mariage était donc son second.
J’ai retrouvé son époux, Charles Samuel Clowes, né en janvier 1832 dans le Gloucestershire, et mort le 26 novembre 1865 à Carlisle, en Angleterre.

Avant d’être veuve, Annie/Anne Gilchrist a eu deux fils, Charles Alexander Granville Close et Francis Archibald Close. Je découvre donc avec surprise que Florence a eu deux frères (dont elle ne parlait jamais), deux demi-frères par sa mère, et deux demi-frères du côté de son père, dont Francis Arden, « l’oncle Arden », dont on disait qu’il avait fait partie de l’Intelligence service pendant la guerre, et pour qui Florence avait beaucoup d’affection.

L’église Kilarrow, à Argyll, construite en 1767 et connue pour son étrange plan circulaire, qui interdisait au diable de trouver des recoins où se tapir.

Grâce à l’acte de premier mariage d’Annie Gilchrist, j’apprends que son père se prénommait James et était brasseur, et que son épouse s’appelait Barbara McNab. L’un et l’autre étaient écossais et s’étaient mariés en 1837 dans la paroisse Kilarrow, à Argyll.
De manière assez inexplicable, l’acte de mariage de Florence (1909) indique que sa mère s’appelait Annie McKinnon, nom dont j’ai du mal à comprendre l’apparition !

Francis Close (1797-1882)

On apprend par ailleurs que Charles Samuel Close, éleveur de moutons et premier époux d’Annie, était le fils du révérend Francis Close, un religieux anglican célèbre pour ses pamphlets contre l’alcool, le tabac et le jeu.

(merci à Gwendal Rannou qui m’a aidé à relier des points)

Ajout du 28/12/2023 : Le nom McKinnon s’explique, car c’est celui du second époux de Barbara McNabb, une fois celle-ci devenue veuve de James Gilchrist. McKinnon était marchand de vêtements. Je n’ai pas trouvé son acte de décès, mais par les recensements successifs, je constate qu’il a disparu de la vie de Barbara, après lui avoir fait sept enfants. Barbara est devenue logeuse et commerçante.
Sur le site Findagrave, j’ai demandé si quelqu’un qui passait à côté du cimetière de Rookwood en Nouvelle Galle du Sud pouvait photographier la tombe d’Annie Gilchrist/McKinnon/Close/Chamier, et ça a été fait par « alisonc1109 ♣ » que je remercie !

Les papiers d’André

Les archives Arolsen viennent de mettre en ligne plus de 850 000 documents administratifs concernant dix millions de personnes persécutées par le régime nazi. Cette incroyable masse documentaire peut se consulter ici : collections.arolsen-archives.org
J’y suis allé chercher des documents concernant André, mon grand-père, successivement déporté à Buchenwald, Mauthausen et Ebensee. Et il y en a beaucoup.
Je ne lis pas l’Allemand, mais beaucoup d’indications sont intelligibles malgré tout. Je comprends qu’il y a notamment une liste d’effets personnels. Je rassemble sur cette page tous les documents numérisés sur le site des archives Arolsen, y compris les simples dos d’enveloppes ou les documents (un, en fait), qui semblent concerner une autre personne.

J’apprends au passage les dates exactes de déportation : entré le 24 janvier 1944 à Buchenwald, il y est resté un peu moins d’un mois et a été redirigé vers Mauthausen le 22 février 19441. Je remarque que sa profession est Bankbeamter (employé de banque), et que l’adresse de la personne à contacter en France est celle de son père Jean, au château de Lerse, où mes arrière-grands parents ont effectivement vécu pendant les deux dernières années de la guerre. Je remarque que la mention est « Lerse par Blanzac (Charente) ». Or Lerse ne se situe pas à Blanzac mais sur le territoire d’une commune voisine, Pérignac. Je me demande si André ignorait la commune sur laquelle se trouvait le château familial, que son père avait cédé à son demi-frère quarante ans plus tôt et qui n’était désormais plus pour la famille qu’un lieu très occasionnel de villégiature, ou bien s’il avait intentionnellement fourni une adresse qui serait intelligible pour un postier de la région mais serait un peu plus difficile à localiser avec un annuaire ou une carte d’État-major.

Toujours sur le même site, j’ai aussi récolté les images concernant Claude, le frère aîné d’André, déporté lui aussi, mais à Dachau, ce qui m’a permis (enfin) de connaître sa date de naissance exacte, le 20 janvier 1913, à Montmorency :

Cette semaine, j’ai par ailleurs appris que José Cabrero Arnal, le créateur du personnage Pif-le-chien, avait été lui aussi déporté à Mauthausen. Je l’ai su par l’auteur de bande dessinée Gwen de Bonneval, dont j’ai appris en même temps que le grand père, Gaston, était lui aussi passé par Mauthausen. Or Gaston de Bonneval et mon grand-père André étaient sans le savoir cousins au quinzième degré, puisqu’ils ont des ancêtres communs à partir du XVe siècle2. Et toujours à cette occasion, j’ai découvert que Julien Gentil, le grand-père de Cédric Gentil (conducteur de RER, auteur d’un livre sur son métier, que j’ai le plaisir de fréquenter sur Twitter), avait lui aussi été déporté à Mauthausen puis à Ebensee3 où il est resté, comme André, jusqu’à ce que ce komando soit libéré, le 6 mai 1945.

  1. Cédric Gentil me signale cette fiche du site Monument-Mauthausen, qui précise les dates : lieu de départ, Compiègne, le 22 janvier 1944. Arrivée à Buchenwald le 24 janvier 1944, puis à Mauthausen le 25 février 1944 (trois après y avoir été affecté, donc),. À Mauthausen, il est affecté aux annexes de Steyr le 8 mars 1944 ; Camp central le 17 juin 1944 ; et enfin, affecté à Ebensee le 24 juillet 1944, jusqu’à la libération du camp le 6 mai 1945. Ensuite rapatrié par Sarreguemines le 24 mai 1945. []
  2. Mais Aménaïde, l’épouse d’André, est bien plus proche, elle est cousine de Gaston de Bonneval au douzième degré, avec des ancêtres communs au XVIe siècle. []
  3. Komando (annexe) de Mauthausen, Ebensee a été un des derniers camps à être libérés. Ses commandants successifs, Georg Bachmayer, Otto Riemer et Anton Ganz étaient des brutes sadiques, et vers la fin de la guerre, les prisonniers mourraient de faim ou exécutés à la cadence de trois-cent cinquante par jour, ce qui avait conduit à l’édification d’un four crématoire et fait désormais qualifier Ebensee de « camp d’extermination par le travail ». Le dernier commandant du camp, voyant approcher les troupes alliées, a annoncé aux prisonniers qu’ils allaient passer sous administration américaine, leur demandant d’attendre dans les mines qu’ils avaient eux-mêmes creusées. Les prisonniers ont refusé de quitter leurs baraques, et ils ont eu raison : c’était un ultime piège, les galeries avaient été garnies d’explosifs afin de faire disparaître les quelque 8000 survivants. []

Relier les branches

Je découvre que Daniel de Marcillac et Marie de Montalembert, mentionnés dans le précédent article, se trouvent être les ancêtres communs les plus récents de mes deux grands parents paternels, André Lafargue et Ameyna Fressinaud Mas-de-Feix, qui sont donc cousins au 11e degré.

J’ai trouvé à ces deux-là une autre paire d’ancêtres communs « récents » (fin XVIe, début XVIIe), cette fois au 13e degré :

Ou encore un peu plus loin :

On remarque que la plupart des noms, notamment les noms en « ac »1, sont typiques de l’Angoumois, du Périgord et du Limousin (le nom Lafargue, lui, vient du Sud-Ouest, et plus précisément, dans le cas de notre famille, de Bègles et de Bordeaux), ce que fait bien apparaître la carte ci-dessous, qui montre l’ancrage géographique des ancêtres de mon père au XVIIe siècle.

Rouge-violet : branches maternelles ; Vert : branches paternelles.

La famille Sauvo, mentionnée plus haut, est une famille d’hommes de loi (procureur, notaire, assesseur, avocat,…) bien établie à Montbron en Charente, qui serait de souche italienne (Salvo), de Florence ou de Gênes.

  1. Salignac, Cardaillac, Roffignac, Magnac, Armagnac, Beynac, Polignac, Sévérac, Naillac, Saunhac, Cognac, Marcillac, Archiac, Canillac, de Cosnac, Solignac… []

Le fils débauché

Acte de notaire concernant Daniel de Marcillac, lointain ancêtre du XVIIe siècle.
Un vrai roman !

1621 Fèvre, notaire royal à Angoulême Plainte portée par Daniel de Marcillac, naguère conseiller élu pour le Roi en l’élection d’Angoulême, et dame Marie de Montalembert, sa femme, contre Jean de Marcillac (alias Demarcillac), leur fils, lequel, sept ans auparavant, agé alors de seize ans, s’étant allé promener à Montignac-Charente, distant d’Angoulême de trois grandes lieues, « y auroit pris congnoissance et familiarité avec la nommée Jeanne Rousseau, pauvre femme « nécessitée, agée de trante-cinq à quarante ans, faisant « du pain et des patetz d’anguille, qu’elle porte d’ordinaire aux foires et marchés des lieux circonvoizins du dit Montignac, pour vendre, afin de subvenyr à ses nécessités; par le moyen de laquelle fréquantation, celle Rousseau, par ses apas pipeux, auroit tellement « pratiqué, céduit et desbauché ledit Jehan Demarcillac à « l’espouzer, afin de mieux et avec plus de liberté continuer la jouissance dudit Jehan, qui est un pur et punissable rapt. De quoy adverty, ledit Daniel de Marcillac « se seroit acheminé audit lieu de Montignac, aconpagné « de ces amis, afin de asaizir son dit ûlz et empeseher tel « malheur et honte en sa famille; de quoy ladite Rousseau advertie, auroit fait esvader ledit Jehan, et tous « deux ensamble se seroient cachés par les bledz, qui estoient pour lhors grands, en sorte que ledit plaignant, ses parans et amis, ne l’auroient peu rancontrer. Et prévoyant icelle Rousseau qu’il ne ce trouveroit point de prêtre proche dudit Montignad qui les voulust espouzer, à heure indue, sans y aporter et observer les formes requizes, atandu mesme le bas age dudit Jehan Demarcillac, qui n’avoit encore seize ans acomplis, et le peu d’honneur et mizérable condition et extraction de ladite Rousseau, auroit icelle Rousseau mené et conduit ledit Jehan Demarcillac à la coumanderie de Vouton, près la ville de Montberon , distant dudit Montignac de cinq ou six lieues, où ilz auroient esté espouzés… par un prestre soy disant avoir prévillêge spécial audit lieu, ancores qu’il n’y eust aucuns parans dudit Jehan présans pour autorizer et consantir ledit mariage; depuis lequel temps ledit Jehan, à l’instigation de ladite Rousseau, a exercé à l’encontre de ses dits pêre et mère une infinité de cruaultês plus que barbares, jusques à poursuivre ledit plaignant, son pêre, l’espée à la main, prês sa maison du Petit-Vouillac… se « tenant… nuit et jour autour d’icelle pour y entrer, afin « de leur méfaire et prandre leurs chevaux et jumans; « et auroit à diférens fois poursuivy ses petits frères, ausquelz il auroit hostê à plusieurs fois leur manteau, de sorte que lesdits plaignans, puis ledit temps de sept ans à tout le moins, jusques en l’année 1620 [au« roient été] sans ozer que bien peu sortir de leur maison, ni leurs petitz enfants et serviteurs… Après toutes lesquelles cruaultês, au mois d’avril de ladite année 1620, icelluy Jehan se seroit retiré en la maison du sieur de Marchequinan, son cousin, par lequel il auroit fait porter parolle audit plaignant, son père, qu’il estoit grandement desplaizant de ses faultes, et désiroit que, â cause des piperies de ladite Rousseau… il fût fait poursuitte de faire déclarer son prétandu mariage clandestin et nul, supliant sondit pêre le secourir de quelques moyens pour aller servir le Roy… à quoy obtempérant, ledit Demarcillac plaignant luy auroit fait fournir argent… et s’en seroit allé. en la ville de Mais (Metz?), soubz la compaignèe de M. do Réal, où ayant demeuré quelque temps, icelluy Jehan, au mandement de ladite Rousseau… ce seroit encore retiré par devers elle et continué les mesmes viollances a l’encontre de sesdits père et mêre que cy-devant, et continuant de mal en pis, se seroit acheminé en la ville de La Rochelle pour porter les armes contre le service du Roy… C’est pourquoy lesdits Demarcillac et De montalembert… désirans, à cause de telles faultes par trop énormes, exéréder et frustrer ledit Jehan Demarcillac de tous leurs biens, ce qu’il n’a fait sans le consantement de ladite Rousseau, dézireuse de l’expozer à toute sorte de suplice, pour avoir du bien, etc.. » (2 octobre).

Je note quelques mots fleurs, comme « circonvoizin », « apas pipeux » et « bledz » (blés).

Caractère et paysage

(Extrait des mémoires de mon grand-père maternel Rolf Brynildsen (1916-1980), texte traduit du norvégien par Marit Lafargue, ma mère, et donc, la fille de Rolf)

Johan Christian Dahl (1788–1857), Vinter ved Sognefjorden (1827)

Les souvenirs de Rolf Brynildsen racontent l’immédiat après-guerre. Il avait fait partie de la Résistance, dans le maquis, et, bien qu’il ait hésité quelques jours à rentrer chez lui, s’est finalement porté volontaire pour partir en uniforme dans le grand nord afin de récupérer le matériel abandonné par les Allemands après leur capitulation. À peine nourris, sans autres couvertures que celles qu’ils avaient amené eux-mêmes, les soldats ont vécu des moments difficiles, avec une mission plus triviale que prévu : ils pensaient découvrir des caches d’armes mais ont surtout été affectés à la protection de matériel de construction, de lavabos et de bidets, contre la convoitise de pillards locaux, et à la protection de bouteilles d’alcool contre eux-mêmes.
Cet extrait m’étonne pour la teneur méditative et poétique de la conversation entre le soldat et son supérieur. La dénommée Laila, qui est évoquée au début du texte, est une femme de mauvaise réputation qui tente d’inviter Rolf à manger un pot-au-feu.

Je ne regardai pas en direction de la fenêtre de la concupiscente et omnivore Laila, mais je sentais sa présence à l’intérieur de la baraque avec sa nature attirante et séductrice. « Est-ce que tout ici est plus sauvage par nature? » me suis-je demandé puis en continuant mes réflexions : les créatures petites et dérisoires que nous sommes, somme-nous susceptibles d’hériter notre tempérament du milieu naturel dans lequel nous vivons ? Ici, les montagnes sauvages et abruptes se découpent sur le ciel et les rivières puissantes et violentes dévalent la montagne vers les profondeur d’une mer écumeuse qui avale tout et l’entraîne vers le large pour l’anéantir. La même chose se répète encore et encore, année après année depuis des millénaires. Il n’y a pas de compromis, c’est tout l’un ou tout l’autre. L’hiver et la saison sombre avec ses amas opaques qui couvent au-dessus des montagnes, rendant tout gris et triste, l’été avec le soleil jour et nuit, l’un et l’autre extrêmes. Les gens d’ici dans le Nord sont peut-être ainsi, me dis-je. Ils vivent dans un paysage sauvage dont ils font étroitement partie. Presque aucun divertissement, pas de voisins proches, que la montagne et la mer, également sauvages qui atteignent la limite, la plénitude, de la nature insatiable.

Pourquoi ne quittent-ils pas ces déserts montagneux? En ont-ils besoin pour exister? Ils font partie intégrante des montagnes et de la mer, et ne sauraient trouver la paix ailleurs. C’est aussi vital pour eux de rester ici que d’avoir un coeur pour purifier le sang.

« — Tu as la nostalgie de chez toi? » C’était un de nos sergents qui venu à ma hauteur qui me ramenait à la réalité.

« — Non, je réfléchissais à la nature du paysage en me disant que les hommes en sont une partie intégrante », répondis-je.

« — La manière de vivre et la nature sont déposés dans l’homme car l’homme est l’âme de ce qui l’entoure », dit-il, et j’eus l’impression qu’il avait exprimé ce que je ressentais en face de cet universel qu’on appelle nature.

Réflexions qui évoquent la notion de sublime pré-romantique , la littérature romantique et les réflexions contemporaines qui ont accompagné les prises de conscience nationalistes du XIXe siècle (la Norvège s’est détachée du Danemark en 1905), et qui cherchaient à résoudre l’équation entre peuple, culture, histoire, frontières et paysage.

Gunnar Berg (1863–1893), Trollfjordslaget.

Un peu plus loin dans le texte, plutôt que de parler de l’inconfort d’un trajet en camion, Rolf pense aux tableaux que donneraient les paysages qui l’entourent.

La route montait par des vallées étroites en serpentant, cernée par des montagnes abruptes. Il ne manquait pas de motifs pour un artiste peintre, et je souhaitais pouvoir posséder un tableau de cette nature grandiose.

Magna Carta

Depuis la mort de mon grand-père, il y a deux mois, je fais un peu de généalogie. Une amie qui a mon âge me disait qu’elle faisait exactement pareil, et une troisième personne, sur Twitter, de la même génération là encore, en fait autant. Est-ce que l’approche de la cinquantaine donne ce genre de lubies ?
Pour mes recherches, j’ai profité des bases de données disponibles en lignes et des documents qui ont été scannés, comme cet acte de naissance qui m’a permis de relier deux personnes que je supposais père et fils sans avoir pu le vérifier jusqu’ici :

On m’a signalé ce document alors que je parlais de généalogie sur Twitter, où un passionné a découvert que, selon toute vraisemblance, j’ai des ancêtres plus prestigieux que je ne l’imaginais. Ma grand-mère paternelle, Aménaïde, disait souvent que nous descendions de Saint Louis, ce qui, dans la légende familiale, avait fini par faire de nous des descendants de bâtards de Louix XIV, filiation bien peu crédible hors grossesse tout à fait inconnue de tous, puisque la descendance de ce roi est parfaitement répertoriée, d’autant qu’elle est, à une certaine échelle, très récente.
Mais voilà, en remontant les ancêtres de ma grand-mère du côté Fressinaud Mas-de-Feix, indistinctement par les pères ou par les mères, on arrive bel et bien à Louis IX, dit « Saint-Louis », roi Capétien au bilan contrasté (croisades, conversion forcée des juifs, mais à qui on attribue aussi les progrès du pays en matière de justice et de développement économique ou intellectuel). En fait, j’arrive à Louis IX par huit branches différentes de la famille Fressinaud Mas-de-Feix !

Plus surprenant, André, le mari d’Ameyna, descend lui aussi du même monarque par la famille Chamier, dont j’ai déjà parlé ici. Les Chamier, protestants de la Drôme, sans titre de noblesse, se sont réfugiés en Angleterre, où John Ezechiel (mon dernier ancêtre commun avec Daniel Craig !) a épousé Georgina Burnaby, qui est issue d’une série de grandes familles anglaises : Seymour, Wentworth, Percy, Mortimer, et enfin Plantagenêt, puis Valois, jusqu’aux Capétiens1. Ce qui fait tout de même, à vingt-quatre, vingt-cinq ou vingt-six générations2, neuf branches qui me relient à Louis IX et à ses ascendants, souvent par les femmes3 — en perdant le nom et le château — mais de manière traçable, pour peu que toutes les personnes de l’arbre soient bien enfants de leurs pères officiels, ce qui n’est évidemment jamais assuré. N’empêche, J’ai l’impression d’être Audrey Tautou découvrant qu’elle est la petite fille de Jésus et Marie Madeleine dans le film Da Vinci Code.

Si on reprend la branche britannique et qu’on bifurque à Lionel d’Anvers, on remonte cette fois à Jean d’Angleterre, dit « Jean sans terre »4 :

Eh oui, cet arbre fait de moi un descendant du lion pelé5 qui usurpe le trône de Richard-cœur-de-Lion et qui se fait hypnotiser par un serpent dans le Robin des bois de Disney !
Amusant, ce Disney est précisément le premier film que j’ai vu au cinéma de ma vie, j’avais sept ans et c’était au cinéma Rex. J’ai beaucoup aimé. En le revoyant, j’aime toujours le dessin mais je suis plus réservé quant au scénario. D’autant qu’entre temps je me suis un peu renseigné, j’ai appris que Richard était mort blessé en tentant de piller un château 6 et que son frère, de son côté, a signé (un peu contraint je crois) une charte limitant ses propres pouvoirs, la Magna Carta, que l’on considère aujourd’hui l’acte fondateur d’un partage des pouvoirs qui a abouti à la monarchie parlementaire britannique actuelle (au passage, je me suis trouvé moult ancêtres parmi les barons protecteurs et garants de la Magna Carta !).

À quoi ça sert de trouver (ou de vouloir croire que l’on trouve, car tout ça est bien fragile) dans sa généalogie des seigneurs d’Angoulême, des ducs de Bretagne, des comtes de Penthièvre ou d’Ulster, des des rois de France et d’Angleterre ? Des empereurs de Constantinople ? Des Bourbon, des Valois, des Capet, des d’Albret ? Après tout ces gens ne sont pas tous recommandables, souvent guerriers et forcément exploiteurs.
À quoi ça sert, donc ? Très certainement à rien d’utile, mais quelque part, ça permet de rêvasser au temps qui passe, à l’histoire, et aux lieux.

  1. Le maillon faible de cette chaîne me semble être Alice Rodney, pour qui je trouve plusieurs parentèles. []
  2. Rappel : à n générations, chacun de nous a 2 puissance n ancêtres. Si on pouvait suivre absolument toutes ses lignées, on atteindrait, pour vingt-cinq générations, trentre-trois millions d’ancêtres ! À supposer que la filiation que je m’attribue ici soit avérée, je partage 1/33000000e de mon patrimoine génétique avec Louis IX (ou plutôt neuf fois ça puisque je le retrouve par neuf branches). Pas bézèf. []
  3. Chez nous le nom se transmet par les pères, mais d’autres cultures (les Zhaba au Tibet, les Navajos en Amérique du sud, et autres sociétés dites matrilinéaires) croient plus aux mères… et ont bien raison de le faire puisque si la paternité biologique peut être mise en doute, une femme qui a accouché d’un enfant est bien sa mère — en tout cas jusqu’à l’époque assez récente où on a pu faire des dons d’ovocytes. []
  4. misa à jour deux ans plus tard : je me trouve désormais 61 liens de parenté avec Jean Sans Terre… et 247 avec son épouse Isabelle d’Angoulême, grâce aux enfants nés de son autre époux. Hugues de Lusignan. []
  5. Dans le film de Disney, sorti en 1973, le prince Jean n’a pas de crinière, ce qui fait de lui une lionne ! On peut s’interroger sur ce symbole : afin de prouver qu’il n’est pas légitime sur le trône d’Angleterre, qu’il est dénué de noblesse, les auteurs suppriment l’attribut viril du lion; sa crinière ! []
  6. Une autre vision de l’histoire de Robin des Bois et du roi Richard est l’excellent Robin and Marian (La Rose et la flèche) de Richard Lester, sorti en 1976, avec Sean Connery et Audrey Hepburn. []

Armes Chamier et Deschamps

J’ai longtemps été assez fier des armes de la famille Chamier1, qui, en dehors des symboles banals (roses, lys, hermine, cœur, branches) montre une main qui tient un parchemin sur lequel se trouve un livre. Et au dessus de cette main, la devise : Aperto Vivere Voto, qui doit signifier « je fais le vœu de vivre ouvert », ou quelque chose du genre (je n’ai pas fait latin). Longtemps, j’ai voulu interpréter ici une double-célébration de l’ouverture d’esprit et du pouvoir des livres. En fait c’est plus compliqué que ça. Du temps du Grand Chamier, les armes de la famille n’était composées que de trois roses, les branches ont été ajoutées pour évoquer les conditions de la mort de cet illustre ancêtre, de même que tout ce qui surplombe, qui évoque en fait l’Édit de Nantes (c’est le parchemin), et La Bible (c’est le livre qui se trouve sur le parchemin et que la famille fait le vœu de toujours garder ouvert — ou en tout cas de toujours avoir le droit de le faire, puisqu’il s’agit d’une revendication à exercer librement sa religion.

Certes, la devise et le dessin sont porteurs de l’histoire familiale, mais le message est un peu moins universel que j’avais voulu le croire. Mais après tout, c’est bien la libre lecture de la Bible qui a permis la libre-pensée et mené au doute et même, disent certains, à la réflexion individuelle — puisqu’aucune activité n’est aussi individuelle et propre à susciter la médiation personnelle que la lecture.

La famille Deschamps, de son côté, ne fait pas vraiment dans l’originalité, avec des griffons d’or (pas Gryffondor, hein), un lion et une couronne2.  La devise est Fortis, Generosus, Fidelis : fort, noble et fidèle.
On imagine mal une famille qui choisirait pour devise : Faible, geux et infidèle.

Ces armes ont tout de même une histoire : elles ont été données à la famille Deschamps (ou Des Champs), ainsi que la devise, par Henri IV en personne, alors que celui-ci n’était encore que roi de Navarre sous le nom d’Henri III. Ce cadeau avait été fait par le roi en remerciement de l’hospitalité qu’il avait reçue au château de Bourniquel (Château de Cardoux), près de Bergerac, dont j’ignore le lien avec la famille Deschamps.

À partir de 1780, en vertu du testament d’Antoine Chamier et de l’autorisation royale, Jean Des Champs prend le nom de son épouse, Judith Chamier. Les armes sont alors doublées et associées, et les devises accumulées.
Ça commence à être un peu chargé !

  1. D’azur à une face d’or, chargée d’un cœur de gueules ; accosté de deux branches, l’une de palmier et l’autre de cyprès, placées en sautoir, accompagné de trois roses d’argent, une et deux, barbées et grenées. Cimier (crest) : un dextrochère incliné, vétu d’azur à cins fleurs de lys d’or, deux, une et deux, et manchette d’hermine, trnant un parchemin déroulé sur lequel est un live ouvert, garni d’or. Le tout surmonté de la devise : Aperto Vivere Voto. []
  2. d’azur à un lion d’or rampant, lampassé de geules, armé d’un glave. L’écu suporté par deux griffons d’or et surmonté d’une couronne ducale. []

Le château de Lerse

Photo JLPC/Commons

Dans ses mémoires, mon arrière-grand-père Jean Lafargue, qui a passé ses quatre premières années à Laprade, en Charente, aux confins de la Dordogne, où son père avait une usine de papier. Très vite, la famille a quitté la Charente pour le 46 de la rue Jouffroy à Paris, non sans garder un pied-à-terre en Charente, le château de Lerse, dont, près de soixante dix-ans plus tard, Jean Lafargue gardait un souvenir émerveillé :

Du vivant de mon père, nous allions à Lerse, la propriété familiale pendant les vacances. Là, je trouvais la liberté complète, la joie de vivre. La propriété se compose d’un château du XIIIème siècle avec deux grosses tours et une entrée à pont levis. Tout autour du château et des bâtiments de la ferme s’étendent 100 hectares environ de terres: prairies, terres de culture, bois. Après la mort de mon père, elle est passée aux mains de mon frère et je n’y suis retourné que très rarement. Néanmoins, là se trouvent les seuls bons souvenirs de ma jeunesse (c’est à dire avant ma quatorzième année), et en donner une idée ne me paraît guère possible. J’étais libre. Je me trouvais au milieu de la nature, la vraie nature, toute simple, avec ses prairies où je gardais parfois le troupeau de vaches ou de moutons en compagnie de bons chiens de berger qui étaient mes amis, avec ses bois où je trouvais des champignons que ma mère mettait en conserves pour l’hiver, avec ses deux étangs dans lesquels je pêchais carpes et anguilles, avec sa rivière où je prenais les écrevisses et, au moyen d’une étoffe rouge, les grenouilles. A l’automne, je cueillais les fruits très abondants, pommes et poires, qui étaient transportés à Paris, et je participais à la vendange.
Vie merveilleuse en vérité, mais combien de temps a-t-elle durée d’après le calendrier? Quatorze à quinze mois tout au plus au total, et pourtant les images de ce temps restent encore présentes à mon esprit. J’ai l’impression de voir encore les arbres, leurs caractères, leurs emplacements, et cependant ils étaient des milliers. Je suis retourné à Lerse pendant la guerre de 1940; j’y ai passé deux ans à cette époque. Mon neveu Guy avait eu la gentillesse de me confier sa propriété pendant son absence. Bien de changements avaient été faits par mon frère, bien des arbres étaient morts et les étangs étaient presque comblés. Pourtant je voyais tout comme si plus de quarante ans ne s’étaient écoulés depuis que j’avais quitté ces lieux qui m’avaient enchantés.

Ce château se situe sur la commune de Pérignac, à une trentaine de kilomètres au Sud d’Angoulême. Il tire son nom de l’Arce, un ruisseau charentais. Selon le livre Châteaux, manoirs et logis : la Charente Maritime (Philippe Floris et Pascal Talon, éd. Patrimoine et médias 1993), ce château date de la fin du XVe siècle, il a d’abord appartenu à la famille La Rochefoucauld, puis aux Desmier et, jusqu’au XVIIe siècle, à la famille De Lubersac.
Le portail est décoré de coquilles Saint-Jacques, preuve qu’il accueillait les pèlerins sur la route de Compostelle.

Je me demande s’il n’y a pas confusion avec un autre château et un autre Pérignac. En effet, d’autres sources affirment que le château a appartenu à la même famille — la mienne (au départ simplement nommée « seigneurs de Lerse ») — pendant six siècles, de 1410 à 2011. Voilà ce qu’on pouvait lire dans La Charente Libre en 2011, alors que le château venait d’être acquis par un couple belge, Mic Demanet et Roel Leroy, pour devenir une chambre d’hôtes haut-de-gamme :

Le château de Pérignac ou logis de Lerse près de Blanzac vient d’être vendu. Le vice-amiral en retraite François Lafargue, dont la famille possédait ce domaine depuis au moins le XIVe siècle a décidé de passer la main, la mort dans l’âme.
«Ce fut une décision difficile à prendre puisque ce domaine appartient à ma famille depuis plus de 600 ans», explique-t-il. «Mais ce château était devenu une charge trop lourde pour moi. Cette maison m’épuisait et je n’avais pas les moyens de l’entretenir», ajoute-t-il, malgré une retraite confortable.

Lorsque son père est mort, en 1897 à l’âge de 51 ans d’une endocardite aigüe, mon arrière grand-père avait pris la décision de vendre le château à son (demi) frère aîné, branche de la famille avec qui nous n’avons pas de contact :

Ma mère me considérait comme le nouveau chef de famille. Elle n’avait pour vivre avec ses trois enfants (car mon frère ainé disposait pour sa part d’une fortune personnelle) que le revenu d’un capital peu important. Elle n’avait jamais travaillé pour gagner sa vie et il n’en fût pas question car dans notre milieu, c’eût été une véritable déchéance pour une femme que d’en être réduite à ça. Les partages nécessaires entre mon frère et nous se firent discrètement. La vente des meubles eut lieu publiquement, mais ma mère racheta tout ce qui se trouvait dans notre appartement de Paris. Restait Lerse: c’était le gros morceau. Ma mère nous réunit, mes sœurs et moi, afin de nous demander si nous désirions conserver Lerse. Si nous options pour, il nous faudrait quitter Paris et y emménager. Là-bas, nous ne pourrions guère continuer nos études… J’aimais Lerse, je détestais Paris et le lycée, mais j’ai le souvenir très net qu’alors que ma mère et mes sœurs hésitaient, je dis: « – Il faut abandonner Lerse. Nous ne pouvons engager notre avenir à ce point. Nous pourrions regretter de n’avoir d’autre perspective que d’être des paysans ». Ma mère me trouva très raisonnable et à partir de ce moment, elle me tint au courant de sa situation financière, m’amena avec elle à chaque fois qu’elle allait chez le notaire ou à la banque. Elle me demandait aussi mon avis concernant ses transactions à la Bourse, ce qui m’obligeait à lire les journaux financiers et à étudier les cours des valeurs. Lerse fut vendu en vente publique à Paris, avec le moins de publicité possible. Mon frère racheta la propriété à un prix fixé d’un commun accord entre son tuteur, le général Massenet, et ma mère. Il s’agissait d’un prix peu élevé: 70 000 francs de l’époque.

Bon, la super cagnotte de l’Euromillions est de 130 millions d’euros cette semaine.
Ça devrait suffire, non ? Ne reste plus qu’à trouver deux euros, à se rendre au tabac, à jouer les bons numéros, et hop, le château revient dans la famille !
Et si je ne remporte pas le gros lot, espérons que je gagnerai au moins 235 euros, le prix d’une nuit dans la meilleure chambre du château.

Complément du 20/11/2021 : le vice-amiral François Lafargue, petit-fils du demi-frère de mon arrière-grand-père, m’écrit pour s’étonner du récit tel que rapporté plus haut par Jean Lafargue, car la propriété de Lerse, m’apprend-il, « venait en fait de la première épouse de mon arrière-arrière-grand-père, Marie Madeleine Octavie Chertier, dont le grand-père maternel s’appelait Ogier-Desgentis de Lerse. Il faudrait étudier la succession pour comprendre mais il serait curieux que Jean Lafargue ait eût la possibilité d’hériter du château puisqu’il ne descend pas lui-même de ses premiers propriétaires ».

Légendes celtiques

En 1913, Jean Lafargue et Florence Adeline Chamier Deschamps, mes arrière-grands parents paternels, ont publié ces Légendes Celtiques, aux éditions Office du Livre.

Ils l’ont signé du pseudonyme Jean Deschamps.
Un extrait des mémoires de Jean Lafargue :

De 1911 à 1913 nous étions installés, ma femme et moi, dans un pavillon de Montmorency à proximité de la gare d’Enghien où je trouvais des trains pour aller à St Denis. Après la journée du travail, je me retrouvais dans la douce ambiance devant des champs cultivés et des cerisiers qui se couvraient de fleurs blanches au printemps, j’oubliais la centrale et mes responsabilités qui étaient très grandes, et je lisais à haute voix les livres de Renan, de Gabineau etc… ou bien je travaillais à une adaptation de légendes celtiques pour laquelle ma femme m’apportait quantités de documents qu’elle trouvait à la bibliothèque nationale. Ce petit volume fut édité grâce à notre ami MaryGill, ainsi que quelques légendes australiennes qui ont été malheureusement perdues.

Un extrait des mémoires de Florence Chamier, qui donne une vision un peu différente de la distribution des rôles, de l’implication et de la charge de travail de chacun des deux co-auteurs :

Dans ce temps là Mary-Gill fût un éditeur très dynamique. Il conçut l’idée de publier des légendes de tous les pays et il s’adressa à moi pour faire un recueil de légendes celtiques. Ce travail m’aida à détourner le triste cours de mes pensées et le soir venu mon mari mit de l’ordre dans mes notes pêle-mêle déblayant ainsi le terrain. Pour me documenter sur ce travail je me rendis en Angleterre au British Museum où un de mes cousins occupait le poste de conservateur facilitant ainsi mon entrée à la bibliothèque, unique au monde. En Ecosse, en Irlande, et au Pays de Galles je retrouvai les mêmes sources qu’en Bretagne, les mêmes inspirations, les mêmes thèmes, le même reflet de l’esprit celte.

Les illustrations sont de Georges Bruyer. Chez le même éditeur, Bruyer a illustré des Contes et légendes slaves compilés par l’ami et éditeur Mary-Gill.

Légendes celtiques semble avoir été réédité trois fois, ou en tout cas, existe avec quatre couvertures différentes, deux à l’Office du livre et deux, récentes (2004 et 2010), aux éditions La Découvrance.