Les papiers d’André

Les archives Arolsen viennent de mettre en ligne plus de 850 000 documents administratifs concernant dix millions de personnes persécutées par le régime nazi. Cette incroyable masse documentaire peut se consulter ici : collections.arolsen-archives.org
J’y suis allé chercher des documents concernant André, mon grand-père, successivement déporté à Buchenwald, Mauthausen et Ebensee. Et il y en a beaucoup.
Je ne lis pas l’Allemand, mais beaucoup d’indications sont intelligibles malgré tout. Je comprends qu’il y a notamment une liste d’effets personnels. Je rassemble sur cette page tous les documents numérisés sur le site des archives Arolsen, y compris les simples dos d’enveloppes ou les documents (un, en fait), qui semblent concerner une autre personne.

J’apprends au passage les dates exactes de déportation : entré le 24 janvier 1944 à Buchenwald, il y est resté un peu moins d’un mois et a été redirigé vers Mauthausen le 22 février 19441. Je remarque que sa profession est Bankbeamter (employé de banque), et que l’adresse de la personne à contacter en France est celle de son père Jean, au château de Lerse, où mes arrière-grands parents ont effectivement vécu pendant les deux dernières années de la guerre. Je remarque que la mention est « Lerse par Blanzac (Charente) ». Or Lerse ne se situe pas à Blanzac mais sur le territoire d’une commune voisine, Pérignac. Je me demande si André ignorait la commune sur laquelle se trouvait le château familial, que son père avait cédé à son demi-frère quarante ans plus tôt et qui n’était désormais plus pour la famille qu’un lieu très occasionnel de villégiature, ou bien s’il avait intentionnellement fourni une adresse qui serait intelligible pour un postier de la région mais serait un peu plus difficile à localiser avec un annuaire ou une carte d’État-major.

Toujours sur le même site, j’ai aussi récolté les images concernant Claude, le frère aîné d’André, déporté lui aussi, mais à Dachau, ce qui m’a permis (enfin) de connaître sa date de naissance exacte, le 20 janvier 1913, à Montmorency :

Cette semaine, j’ai par ailleurs appris que José Cabrero Arnal, le créateur du personnage Pif-le-chien, avait été lui aussi déporté à Mauthausen. Je l’ai su par l’auteur de bande dessinée Gwen de Bonneval, dont j’ai appris en même temps que le grand père, Gaston, était lui aussi passé par Mauthausen. Or Gaston de Bonneval et mon grand-père André étaient sans le savoir cousins au quinzième degré, puisqu’ils ont des ancêtres communs à partir du XVe siècle2. Et toujours à cette occasion, j’ai découvert que Julien Gentil, le grand-père de Cédric Gentil (conducteur de RER, auteur d’un livre sur son métier, que j’ai le plaisir de fréquenter sur Twitter), avait lui aussi été déporté à Mauthausen puis à Ebensee3 où il est resté, comme André, jusqu’à ce que ce komando soit libéré, le 6 mai 1945.

  1. Cédric Gentil me signale cette fiche du site Monument-Mauthausen, qui précise les dates : lieu de départ, Compiègne, le 22 janvier 1944. Arrivée à Buchenwald le 24 janvier 1944, puis à Mauthausen le 25 février 1944 (trois après y avoir été affecté, donc),. À Mauthausen, il est affecté aux annexes de Steyr le 8 mars 1944 ; Camp central le 17 juin 1944 ; et enfin, affecté à Ebensee le 24 juillet 1944, jusqu’à la libération du camp le 6 mai 1945. Ensuite rapatrié par Sarreguemines le 24 mai 1945. []
  2. Mais Aménaïde, l’épouse d’André, est bien plus proche, elle est cousine de Gaston de Bonneval au douzième degré, avec des ancêtres communs au XVIe siècle. []
  3. Komando (annexe) de Mauthausen, Ebensee a été un des derniers camps à être libérés. Ses commandants successifs, Georg Bachmayer, Otto Riemer et Anton Ganz étaient des brutes sadiques, et vers la fin de la guerre, les prisonniers mourraient de faim ou exécutés à la cadence de trois-cent cinquante par jour, ce qui avait conduit à l’édification d’un four crématoire et fait désormais qualifier Ebensee de « camp d’extermination par le travail ». Le dernier commandant du camp, voyant approcher les troupes alliées, a annoncé aux prisonniers qu’ils allaient passer sous administration américaine, leur demandant d’attendre dans les mines qu’ils avaient eux-mêmes creusées. Les prisonniers ont refusé de quitter leurs baraques, et ils ont eu raison : c’était un ultime piège, les galeries avaient été garnies d’explosifs afin de faire disparaître les quelque 8000 survivants. []

4 réflexions sur « Les papiers d’André »

  1. « Lerse par Blanzac » tu te prends trop la tête, là. Ça veut dire simplement dire que le « bureau distributeur » de la poste est à Blanzac. Ça ne désigne pas la commune. Et tu as probablement aussi bien « Pérignac par Blanzac ». Les communes ne sont même pas nécessairement limitrophes, et la commune du lieu de destination n’est pas forcément mentionnée (on peut préférer un lieu-dit) puisque c’est le bureau distributeur qui importe pour acheminer le courrier jusqu’à lui. C’était avant le code postal, quoi (un même code postal peut correspondre à n communes).

    1. @Fouc : ça se tient ! Mais ignorant où était son frère (aussi résistant, déporté, donc) et où se trouvait son épouse (elle aussi résistante, en cavale), et son statut dans le mouvement Résistance n’étant pas bien connu des Allemands, qui l’avait arrêté par hasard, j’imagine qu’il était très prudent quant aux informations qu’il dispensait.

  2. Bravo Jean Noël pour ta vigilance. Ton grand père paternel (mon père) n’avait jamais été aussi précis sur la fin du camp d’Ebensee libéré par les américains. Il a une fois dit à ses parents et à son épouse qu’il avait décidé de se faire alimenter par intraveineuse, voyant que nombre des déportés très affaiblis par les deux dernières semaines sans nourriture décédaient après avoir mangé de la nourriture solide. Puis il y est resté environ un mois pour se retaper, expliquer et montrer aux services de renseignement et cinématographique américain les travaux et les conditions dans lesquels les prisonniers ont vécu. Sans doute son témoignage existe-t-il dans les archives de l’Armée US.

    1. @Daniel : je sais que les Américains s’étaient trouvés aidés par un prisonnier qui parlait anglais. Puisque c’était le cas d’André, je me demande si ça a pu être lui (mais bon, sur 8000 prisonniers, il ne devait pas être le seul à parler anglais, quand même !)

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