Archives mensuelles : août 2020

Études de Jean (3) : Deux années à l’université

Un extrait des mémoires de mon arrière grand-père, Jean Lafargue (1884-1974). En 1905, après avoir échoué au concours de l’école polytechnique et effectué son temps dans l’armée, il décide de passer deux ans en Sorbonne pour intégrer l’école supérieure d’électricité (Supélec) en deuxième année.

La corvée militaire une fois accomplie, je me retrouvais de nouveau confronté à mes anciens problèmes, c’est à dire à mes inquiétudes quant à mes perspectives d’avenir. J’étais seul, sans aucun réconfort et sans aucun conseil. Mais le destin, qui m’avait si souvent déçu, brisant à divers reprises la réalisation de mes aspirations, cette fois me servit. Par un hasard que je ne me suis jamais expliqué, je fis la connaissance d’un ingénieur polytechnicien d’une trentaine d’années, très ouvert et très sympathique. Il se rendit compte, après que je lui eus raconté mes déboires, que j’étais désespéré, sans soutien, et que je ne savais où aller et que faire qui ne me déclasse trop, et il me dit, d’un ton joyeusement affectueux : « — Ne regrettez surtout pas polytechnique. Préparez une licence en sciences et entrez à Supélec . Un de mes amis a fait cela, et il en est très satisfait. Allez donc le voir de ma part ! » . Je vis cet ingénieur, également très sympathique, qui me renseigna sur la marche à suivre. J’allai donc m’inscrire à la Sorbonne pour trois certificats: physique générale, mécanique rationnelle et mathématiques générales.

Paul Painlevé

Quelques jours plus tard, Léante, cet ami intime de mon professeur à l’X, me demanda ce que je devenais. Quand il apprit que j’étais inscrit pour trois certificats, il me dit que c’était absurde, qu’on pouvait préparer un certificat, deux au plus mais jamais trois, au risque de subir un échec général. Mais j’avais repris du poil de la bête et n’en fis qu’à ma tête : voyant que je ne pouvais assister à tous les cours et conférences, je décidai à ne préparer que la physique générale, le morceau le plus dur, et de me contenter d’étudier les autres matières dans les livres qu’avaient publiés mes professeurs. Ainsi, je suivis régulièrement les cours d’électricité et d’optique et pris part à tous les travaux pratiques correspondants.

Gabriel Lippmann

Quand à la thermodynamique et à la mécanique, dont les professeurs ne faisaient que réciter leurs livres, je les travaillais chez moi, allant seulement aux remarquables conférences de Paul Painlevé, qui m’apprenait à raisonner la mécanique presque sans utiliser les mathématiques et que j’écoutais avec ravissement, ainsi qu’aux conférences d’un astronome qui proposait à sa dizaine d’auditeurs des problèmes à résoudre. Comme je faisais toujours ces problèmes, il me prêtait beaucoup d’attention et m’appelait régulièrement au tableau noir pour que j’expose mes solutions. Mon professeur d’optique s’appelait monsieur Lippmann. C’était un charmant vieillard, le type même du savant distrait, qui, absorbé par ses recherches, essuyait le tableau avec son mouchoir ou un pan de son habit (car les professeurs portaient encore l’habit), et s’essuyait la figure avec le torchon du tableau. J’assistais parfois aux cours que madame Curie donnait sur la radiotechnique : c’était une femme terriblement morne, qui semblait toujours donner des recettes de cuisine, sans aucune vue générale1.

Marie Curie donnant son premier cours en Sorbonne, le 5 novembre 1906

En fin d’année, je me présentai donc aux trois certificats. La physique générale fut le premier, et comme j’avais beaucoup travaillé, j’avais une certaine confiance en moi. En thermodynamique (où je n’avais assisté à aucun cours), je résolus convenablement les problèmes et obtint 18/20. Mais en électricité, je m’aperçus, vers la fin du temps imparti, qu’une phrase du texte du très long problème proposé pouvait être comprise de deux manières différentes, et que je m’étais embarqué dans celle des voies qui, après bien des calculs, ne conduisait à aucun résultat valable. Je ne pus malheureusement que l’indiquer sur ma copie car il était trop tard pour recommencer. A nouveau je me trouvais victime de la malchance. Je présentai le texte à trois chargés de cours: tous trois adoptèrent du premier coup d’œil ma propre interprétation, et furent bien surpris d’apprendre que la phrase devait être prise dans un autre sens. Beaucoup d’examinateurs avaient eux aussi abordé le problème comme moi, et il fut question de recommencer l’examen. Les autorités supérieures y renoncèrent, aussi, désespéré, je n’allai pas même voir les résultats affichés. Heureusement, un camarade vint chez moi pour me prévenir que j’étais admissible. Je n’eus que le temps de me précipiter en Sorbonne pour les oraux, et je fus reçu. J’appris par la suite que j’avais eu 3/20 en électricité, et que cette faible note m’aurait fait échouer si un maître de conférence n’avait vigoureusement plaidé ma cause.

mécanique rationnelle

Le second examen concernait la mécanique rationnelle. J’avais beaucoup d’inquiétudes car je n’avais assisté à aucun des cours magistraux. Nous disposions de quatre heures pour résoudre un problème: au bout d’une heure et demie, j’avais terminé. Ma solution, très courte, était exposée sur une seule copie tandis qu’autour de moi, les autres candidats noircissaient de nombreux feuillets. Je ne savais pas trop quoi faire, pensant qu’il y avait sans doute bien de choses à dire que je ne soupçonnais même pas.. Néanmoins, au bout de la deuxième heure, n’y tenant plus, je rapportai mon unique feuille au surveillant qui me dit sur un ton paternel : »- Vous avez tort de désespérer! Il vous reste encore deux heures pour réfléchir. Retournez donc à votre place. Je ne prends pas votre devoir. » Désabusé, ne voyant vraiment pas ce que j’aurais pu dire de plus, je sortis en laissant ma copie sur la table et mes camarades à leurs savants calculs.

Je ne m’attendais bien entendu pas à un succès, or je fus non seulement admissible, mais aussi le premier dans la liste à passer les oraux : l’un avec monsieur Hadamand2, l’autre avec monsieur Painlevé. Un autre candidat, qui n’en était pas à son coup d’essai, me confia qu’il me plaignait, que Hadamand était une peau de vache qui prenait l’air satisfait tandis que vous parliez mais qui, au bout de dix minutes, vous mettait un zéro. Sur ce, je fus appelé à entrer dans la minuscule salle où m’attendaient un tableau noir et monsieur Hadamand. Il me posa une question qui englobait un sujet très vaste. Je me mis à parler et il ne m’interrompit guère que pour me dire de continuer lorsque je m’arrêtais. Toutefois, il vint un moment où, n’ayant plus rien à dire, je me risquai timidement à le lui faire savoir. Il me répondit que dans ces conditions, je n’avais pas à me présenter à monsieur Painlevé et je sortis de la salle sans avoir pu comprendre le sens de ces mots, persuadé que j’étais refusé. Je demandai néanmoins quelques éclaircissements à mes camarades qui m’expliquèrent que cela signifiait au contraire que j’étais reçu, et cela sans même avoir à passer le deuxième examen. Effectivement, j’appris quelques heures plus tard que j’étais reçu avec la mention bien. Il ne me restait donc plus qu’à passer l’examen de mathématiques générales, mais celui là ne m’inquiétait nullement. Je fus reçu avec la mention très bien, là encore sans avoir à me présenter au second oral. J’éprouvais une très grande joie d’avoir réussi à tous mes examens: j’étais donc capable de quelque chose !

Jacques Salomon Hadamard

Quelques jours après, je reçus une lettre de la Sorbonne qui me demandait de passer pour toucher le remboursement de mes frais d’inscription. Cette nouvelle imprévue me fit plaisir car j’avais très peu d’argent. Ma mère, qui estimait ne pas pouvoir me donner de l’argent de poche, payait seulement mes frais de restaurant. Cela représentait la somme d’un franc par repas. Il n’y avait pas de restaurants universitaires à cette époque et pour ce prix je ne pouvais guère que déjeuner dans une de ces pauvres salles où les étudiants misérables trouvaient une nourriture qui n’était pas très abondante mais encore moins ragoûtante. Lorsque je sortis du bureau du comptable, je vis venir vers moi un professeur qui m’était inconnu et semblait très pressé. Il me demanda :
« — Etes-vous monsieur Lafargue ?
— Oui, c’est bien moi, – lui répondis-je.
— Bien. Je vous cherchais… Je suis le professeur Untel et je voulais vous dire que mon laboratoire est à votre disposition, et que si vous n’avez pas d’idée pour un sujet de thèse, je pourrais vous en proposer plusieurs. Venez quand vous le voudrez. Si je ne suis pas là, n’en soyez pas gêné : mes assistants sont prévenus. »

Il me quitta tandis qu’ébahi, je le remerciai. Malheureusement, il m’attendit en vain : je tenais à faire Supélec où je pouvais entrer sans examen ni concours ; je n’avais en revanche jamais songé à faire un doctorat.

Cette année de Sorbonne, malgré le travail imposé et les difficultés matérielles que j’avais à surmonter, m’a laissé les plus beaux souvenirs de ma jeunesse et il me semble que c’est aussi l’année d’étude la plus intéressante dont j’ai bénéficié3.

(rédigé en 1966, transcrit par Daniel Lafargue)

  1. Le témoignage date de 1905-1907, c’est donc à la toute premier année de cours de Marie Curie — tragiquement devenue veuve quelques mois plus tôt, et devenue chargée de cours sans l’avoir cherché, en remplacement de son époux —, c’est à dire à la première fois où une femme a donné cours en Sorbonne qu’a assisté le bisaïeul ! Son jugement est très sévère, mais il est vrai que si les cours de Marie Curie ont été un événement historique (et, à l’époque, mondain), elle ne fait pas partie des personnalités académiques de l’époque dont les cours étaient réputés animés et stimulants : de grands scientifiques pour qui enseigner est une corvée, il y en a d’autres ! []
  2. Il est noté Hadamand, mais a priori il s’agit de Jacques Salomon Hadamard (1865-1963), qui tenait alors la chaire de mécanique analytique et mécanique céleste au Collège de France, et qui présidait la Société française de mathématiques. []
  3. L’année suivante, la mère de Jean décède et il rencontre l’amour de sa vie, Florence Chamier. Il s’étend sur ses sujets dans ses mémoires mais ne raconte absolument pas ses études à l’école supérieure d’électricité, dont on sait juste qu’il sort ingénieur diplômé. []

Études de Jean (2) : service militaire

Nouvel extrait des mémoires de mon arrière grand-père, Jean Lafargue (1884-1974).  En 1904, dévasté par son échec au concours d’entrée de l’école Polytechnique, il effectue son service militaire.

Ne sachant où me diriger, je décidai de faire mon service militaire. C’était la dernière année du service de trois ans, réduit à une année pour les étudiants munis de certains diplômes, les instituteurs, les fils de veuves, etc… Si j’avais demandé un sursis à l’appel, j’aurais eu à faire deux ans de service au lieu d’un. Je fus envoyé à Angoulême, où habitaient mes grands-parents maternels. Ce fut une année horrible pour moi, bien que j’ai été mis dans le peloton spécial des élèves officiers. Les sous-officiers étaient, pour la plupart, des brutes. Les lieutenants, spécialement choisis pour ce peloton, étaient très élégants et très snobs. Ils faisaient acte de présence pendant deux ou trois heures le martin, ne jetaient qu’un regard désabusé et dégoûté sur les soldats, bavardaient entre eux des réceptions de la marquise de …, de la comtesse de …, de leurs succès auprès de telle ou telle jeune femme. Il ne s’intéressaient à aucun de leurs soldats.

Le capitaine seul était un homme très sympathique. Malheureusement, officier d’état major perdu au milieu de ces officiers mondains, timide et isolé car il n’était dans ce régiment que pour deux ans, il se montrait peu et évitait de faire des observations à ses inférieurs, comme s’il avait ignoré le rôle réel d’un capitaine dans une compagnie. Le hasard me mit un jour en rapport avec lui. Apprenant que j’avais été admissible à l’X, il s’intéressa à moi. Il profitait de toutes occasions pour que nous discutions, me posant de petits problèmes de mathématiques, mais toujours très discrètement, évitant d’attirer l’attention des lieutenants et des sous officiers. Un jour, le pauvre homme se rendit ridicule. Notre peloton tenait la place d’honneur un jour que le général passait les hommes en revue. Lorsque le général arriva, escorté par son colonel, mon capitaine fut le premier à donne des ordres à son peloton. On entendit alors une petite voix aiguë mais très nette crier : « — Baïonnettes… on ! » , commandement désuet qui avait été remplacé par : « — Baïonnette au canon ! ». Le colonel devint très rouge, le général fronça les sourcils ; les soldat sourirent… Mais déjà, le capitaine s’était repris et criait l’ordre exact. La revue une fois passée, l’ordre fût donné de remettre les baïonnettes au fourreaux. Et l’on entendit à nouveau la petite voix de mon capitaine qui criait : « — Remettez…ette ! », au lieu de : « — Remettez la baïonnette ! ». Un fou rire s’est déclenché du côté des troupiers. Mon pauvre capitaine, discrédité, ne reparut plus1.

La vie stupide que je menais avait fait que, dégoûté, j’étais devenu un mauvais soldat, faisant juste le strict minimum, incapable d’apprendre par cœur le manuel du soldat, mais toujours prêt, en revanche, à saisir la moindre occasion de permis de sortie qui se présentait. C’est ainsi que, vers le mois de mai, ayant appris qu’une instruction ministérielle stipulait que des permissions pour aller passer des examens civils étaient accordées aux volontaires qui justifiaient de titres suffisants pour se présenter, je demandai une permission de trois semaines pour aller passer à Paris les examens d’entrée à l’Ecole Centrale, car j’avais constaté que c’étaient les plus longs de tous les examens qui m’étaient offerts. J’obtins la permission, qui ne pouvait d’ailleurs pas m’être refusée, et passais tranquillement mes trois semaines à Paris. Mais quand je revins à la caserne, une surprise m’attendait: quinze jours de salle de police pour avoir demandé et obtenu une permission, alors que j’avais à passer des examens militaires ! Lorsque j’étais parti, la date des examens n’avaient pas encore été fixée et il n’était pas question qu’elle soit prochaine. En tout cas, ce n’était pas à moi de soulever cette question, mais le colonel qui avait autorisé ma permission avait été sévèrement réprimandé par le général qui faisait passe l’examen. Le colonel réprimanda le commandant qui se retourna contre les officiers du peloton auquel j’appartenais, et finalement, ce fut sur moi que fondit la punition. C’était somme tout assez injuste, mais je ne la fis pas car je fis remarquer que toutes les punitions, par ordre ministériel, avaient été levées à l’occasion du quatorze juillet, or, bien que je sois rentré le seize, la punition était antérieure à cette date. Cette question de droit fut soumise au colonel, et je n’en entendis plus parler. Néanmoins, n’ayant pas passé l’examen d’élève-officier, je quittai la caserne comme simple soldat. Lorsque, quelques années plus tard, je fis une période militaire, mon lieutenant fut surpris que je n’aie aucun galon. Il me dit qu’il ferait le nécessaire pour que je passe au moins sous-officier, mais je lui demandais de n’en rien faire… En effet, les officiers devaient, tous les deux ans, faire une période militaire, alors qu’en tant que simple soldat je n’avais à en faire que deux au total !

Les années de service de Théodore Tiroflant, dans l’Épatant.

Un souvenir amusant me revient, concernant mon service militaire. Parmi mes camarades de peloton, il en était un dont la maladresse était extrême, invraisemblable… Nous devînmes amis. Il était licencié ès lettres. C’était un garçon charmant, très intelligent, mais qui savait remarquablement faire l’idiot dès qu’il avait franchi les portes d’entrée de la caserne. Nous sortions chaque soir ensemble, et il me disait : « — Ils sont tellement bêtes dans l’armée que j’arriverai bien à me faire réformer pour inaptitude absolue ». Je doutais qu’il obtienne un tel résultat, et cependant il montrait beaucoup de bonne volonté à faire l’imbécile et le maladroit, avec un naturel et une continuité admirables! Les sous-officiers constatèrent bientôt que ce conscrit était incapable de tenir un fusil, d’apprendre à marcher au pas, à faire le salut militaire, etc… Ils en parlèrent entre eux et estimèrent qu’il était dangereux de mettre entre ses mains une baïonnette ou un fusil, car il pouvait les casser malgré sa bonne volonté. Mon camarade, à la requête de nos chefs, dut alors passer devant un conseil de médecins militaires qui devaient l’examiner d’un point de vue mental. Peu de temps après, il m’annonça la décision du conseil : il était reconnu inapte pour faiblesse d’esprit. Je le félicitai de son succès, mais c’est à regret que je le vis partir. Je ne sais ce qu’il devint par la suite, car il s’était empressé de quitter Angoulême. C’était un esprit fin et un comédien remarquable ! Il avait réussi à berner les militaires, même ceux étant censés être quelque peu psychologues. (suite)

(rédigé en 1966, transcrit par Daniel Lafargue)

  1. Si quelqu’un comprend cette anecdote, ça m’intéresse ! []

Études de Jean (1) : échec à Polytechnique

Un extrait des mémoires de mon arrière grand-père, Jean Lafargue (1884-1974). En 1897, il devient orphelin de son père. Jean Fernand Lafargue , ingénieur formé à Polytechique. La situation financière de la famille a été durement affectée par ce décès, mais Jean poursuit ses études avec pour but d’intégrer l’X. Tout ça se passe entre 1901 et 1904.

J’entrai en mathématiques spéciales en octobre 1901. J’avais alors dix-sept ans et paraissais destiné, ou du moins c’était là l’opinion de mon professeur de mathématiques, à entrer à l’X. Pour ma part, entouré de polytechniciens comme je l’avais été depuis l’enfance, je n’envisageais pas d’autre vie pour moi. Hélas, le destin veillait et s’est opposé avec une ténacité qui me paraît aujourd’hui extraordinaire, à la réalisation de ce qui me semblait indispensable pour me faire une place dans la vie.
Au cours de ma première année de préparation, je tombai malade, d’une grippe probablement, mais notre médecin qui avait vu mourir mon père d’une endocardite, en déduisit que j’avais le cœur malade et que je devais cesser toute activité physique pendant au moins deux mois. Ainsi, je dus vivre étendu sur mon lit, ou sur une chaise longue, me distrayant en faisant des réussites ou en lisant des romans d’aventure. C’est ainsi que je lus presque tous les ouvrages d’Alexandre Dumas père, mais du point de vue de mes études, cette année là fut perdue.

L’année suivante, tout alla bien jusqu’à Pâques mais au retour des vacances, c’est la fièvre typhoïde qui cette fois se déclara et elle fut extrêmement grave car à cette époque, il n’y avait ni vaccin, ni sérum. On attendait la fin de la maladie en essayant de nourrir le malade avec un peu de lait. Mes intestins furent malmenés et je m’en suis ressenti toute ma vie. Le cœur et le cerveau furent également touchés. La fièvre finit par tomber et ma convalescence commença. Elle ne devait pas durer longtemps : la fièvre recommença à monter et ce fut une rechute plus redoutable encore que la première atteinte. Mon cas paraissait désespéré : rares étaient les typhiques qui, à cette époque, résistaient à la maladie, et moins encore à une rechute. Le médecin venait me voir deux fois par jour; une infirmière me plongeait dans des bains froids. L’agitation de mon esprit était incroyable: je résolvais des problèmes mathématiques dont je n’avais pu trouver la solution avant ma maladie, j’étais insupportable pour mon entourage, exigeant qu’on me lise à voix haute les contes d’Anatole France dont je donnais les titres et qui étaient particulièrement osés, je n’admettais pas une minute de retard dans la présentation des drogues ou de la nourriture que je devais absorber toutes les trois heures, je n’avais pourtant pas de montre et on avait éloigné de moi les pendules.

Comment la bactérie responsable du typhus peut contaminer un puits (illustration danoise de 1939).

La fièvre baissa enfin, mais je n’étais plus qu’un squelette, incapable de me tenir debout quand je fus autorisé à sortir de mon lit. La convalescence fut très longue. J’appris un jour que mon professeur de mathématiques venait de mourir. Comme je commençais à pouvoir marcher seul et que le temps était magnifique, je tins à aller à l’église. On ne me contraria point. Je fus mis en voiture et déposé à l’église. Mes camarades y étaient. Je m’avançai vers eux mais aucun ne me reconnut, et pourtant beaucoup d’entre eux me connaissaient depuis des années. Je remontai en voiture, épuisé. Il me fallut près de six mois pour être en état de reprendre mes études. Mais l’année scolaire était perdue pour moi, d’autant plus que ma mémoire, qui n’avait jamais été bonne, avait été diminuée par la maladie.

Toutefois, l’année suivante, le pus enfin faire des études à peu près normales et je fus admissible à l’Ecole Polytechnique. N’ayant pas encore atteint la limite d’âge, je me présentai donc aux examens d’admission, après une année encore assez bouleversée par quelques maladies. Le médecin, me voyant très fatigué, me donna plusieurs pilules de caféine que je devais prendre si je me sentais trop las.

A mon premier examen de mathématiques, l’examinateur que je n’aimais guère et qui était considéré comme très dur, me donna un 17/20, ce qui était une note exceptionnelle et me donnait beaucoup d’espoir. Je passai les examens de physique, de chimie et d’allemand et obtins des notes convenables, sauf en allemand où j’eus 3/20. Ce fut enfin le dernier examen de mathématiques. La température, ce jour là, était très élevée. Je comptais passer à trois heures de l’après-midi, mais on ne m’appela que vers six heures du soir. J’étais à bout de forces, à bout de nerfs… Je pris une pilule de caféine. Aussitôt, mon cœur se mit à battre follement. Je m’avançai vers le tableau noir. L’examinateur, qui m’était très sympathique, me posa une question. Je ne répondis rien : j’en eus été incapable. Il vit mon trouble, me fit asseoir et me dit qu’il sentait lui aussi le besoin de se reposer un peu. Au bout d’un quart d’heure de repos, l’interrogation reprit mais j’étais toujours dans le même état, incapable d’articuler un seul mot. Après un certain temps, l’examinateur, qui était bienveillant, m’exprima son regret de ne pouvoir attendre plus. Je me retirai ; tout était fini pour moi.

Mon désespoir fut grand : j’étais un malchanceux ; il était inutile de lutter contre le destin. Du côté des amis de mon père, je ne trouvai aucun appui, aucune suggestion… Je ne les intéressais plus. Ils me laissaient entendre qu’en dehors de Polytechnique, il n’y avait aucune voie permettant d’arriver à une situation intéressante dans l’industrie ou comme fonctionnaire. Mon subrogé tuteur, brave homme cependant mais polytechnicien, me suggéra d’entrer aux PTT comme commis ! Ne voyant plus aucun avenir, je me renfermais sur moi-même. J’avais eu une enfance et une adolescence tristes. Du fait de mon complexe d’infériorité, je n’avais jamais eu grande confiance en moi, mais je pouvais tout au moins espérer en des jours meilleurs. Maintenant, tout était fini… Je tombai malade. Tous les ressorts étaient brisés en moi, physiquement et moralement. (Suite)

(rédigé en 1966, transcrit par Daniel Lafargue)