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Plus de peur que de mal

Un jour, Aménaïde marchait dans Paris avec son beau-frère Claude, et tous deux étaient chargés d’exemplaires du journal Résistance.  Leur sang s’est glacé en entendant derrière eux des bruits de botte et une voix qui leur a crié en allemand « Halt ! ».
Ils pensaient que leur heure était venue, mais un des deux agents de la Gestapo qui se trouvaient derrière eux a salué ma grand-mère en lui demandant de manière très polie la direction de la gare de l’Est ou du Nord.
Une autre fois, elle a réussi à cacher des journaux aux allemands venus chez elle : ils se trouvaient sous elle, qui était alitée, car en fin de grossesse. Elle ne s’est pas contentée de rester sur les journaux, elle a vertement engueulé ceux qui étaient en train de perquisitionner l’appartement, les obligeant à s’excuser d’être là.
Un peu plus tard, alors que son mari venait d’être arrêté, elle est parvenue à échapper aux allemands venus l’arrêter à son tour en se cachant dans une poubelle, puis à quitter Paris et à accoucher à Châteauroux de Daniel, mon père.

Les récits de guerre d’Ameyna étaient des récits d’aventure qu’elle racontait avec légereté. Son mari a vécu cette période bien différemment, en tout cas après son arrestation. Même s’il y a bien d’autres raisons sans doute, c’est peut-être ce qui les a le plus séparés.

Un gentil critique

J’ai souvent vu les phrases de mon grand-père citées sur les affiches de films ou de spectacles, comme caution. Il faut dire qu’il avait la réputation d’être un critique indulgent, ou plutôt, qui savait voir du bon partout ou qui, s’il n’y parvenait pas, renonçait à publier son article ou se contentait de dire ce qu’il avait à dire de méchant de manière détournée, euphémique et sybilline.

Il a cependant notoirement vu rouge avec un film : Lacombe Lucien, de Louis Malle et Patrick Modiano, qui laisse entendre que sous l’Occupation, on pouvait par hasard devenir indifféremment résistant ou au contraire collabo, héros ou salaud. Il paraît qu’André a signé à cette occasion sa seule et unique critique assassine. Je suis curieux de la lire.

Le Silence de la mer

André m’a raconté que, pendant la guerre, il avait clandestinement diffusé Le silence de la mer, signé Vercors, un texte qui présentait les Allemands comme des êtres humains sans pour autant céder une once d’opposition au nazisme : il ne s’agissait pas juste d’être contre les « shleus », mais bien de chercher leur humanité pour mieux rejeter le système. André avait fait partie du journal pacifiste intégral La Patrie Humaine et cette vision des choses s’accordait à sa vision politique humaniste. Vercors, qui était adolescent pendant la Grande Guerre était pacifiste aussi. Ce n’est qu’après guerre qu’il a découvert que l’auteur n’était autre que son ami Jean Bruller : « nous habitions ensemble et aucun ne savait que l’autre était dans la Résistance ! ».

À ce sujet, j’ai un jour parlé à André du dogme de l’organisation de la Résistance qui voulait que chaque agent de l’armée secrète n’était connu (en tout cas sous son vrai nom) que par un ou deux contacts (j’ai oublié), afin de limiter les dégâts s’il venait à être pris et se mettait à parler. Il m’a répondu que c’était la théorie, mais que la Résistance n’aurait pas existé si cette théorie avait été respectée à la lettre.

Les derniers jours de Mauthausen

Lorsqu’il a été clair que la guerre était perdue pour les Nazis, les responsables du komando d’Ebensee (annexe du « camp d’extermination par le travail » de Mauthausen, non loin de Linz en Autriche), ont annoncé aux prisonniers qu’ils étaient en train de négocier les conditions de leur reddition. Ils leur ont dit, en attendant leur libération, de se rendre dans une mine où ils seraient à l’abri.

Mais les prisonniers se sont rebellés, ils avaient compris ce que les historiens ont prouvé depuis : l’ordre avait été donné depuis Berlin1 de faire disparaître le camp, ses annexes et leurs occupants en détruisant les installations et en ensevelissant les hommes sous les décombres d’une mine que l’on ferait exploser. Le plan n’a pas pu être mis à exécution.

  1. Lire : http://www.jewishgen.org/ForgottenCamps/Camps/MauthausenFr.html. []

Raconter sa vie avec les mots des autres

André ne parlait pas des camps. Je me souviens néanmoins de deux anecdotes : les retrouvailles avec un Yougoslave, dans une auberge d’un village complètement perdu des Balkans qui l’avait fixé avec un air possédé pendant un long temps puis s’était approché de lui et s’était exclamé : « Matthausen ! ». En détention, ils ne s’étaient jamais parlé.
Il a raconté aussi une fois l’histoire d’un prisonnier exécuté par un chien. Tous ses co-détenus avaient été forcés de le regarder se faire déchiqueter. Il faisait un froid glacial et chacun n’espérait qu’une chose : que la mort de leur camarade soit rapide pour qu’ils puissent retourner à l’abri. Trop épuisés pour plaindre celui qui était en train d’être tué devant leurs yeux : le genre d’épisode qui fait douter de sa propre humanité. Ce qui m’a frappé dans cette histoire, c’est que pour la raconter, André s’est saisi d’un prétexte : un autre détenu, lui aussi survivant, venait de publier un roman où il racontait cette même histoire. C’est comme si pour André le roman écrit par un autre permettait de parler, peut-être de créer un peu de distance.

Il flingue pas, il écrit

Pendant la guerre, un des hommes les plus riches et puissants de Paris (que l’Occupation n’avait pas empêché de faire des affaires, au contraire) a proposé d’offrir des moyens à la Résistance. Je suppose qu’il serait imprudent de le nommer ici puisque la mémoire de ce personnage est complaisamment entretenue par ceux qui veulent ne voir en lui qu’un personnage ambigu et paradoxal qui aurait joué sur tous les tableaux en même temps.
L’homme d’affaires a en tout cas bien financé des réseaux de la Résistance.
Un certain temps après être rentré de déportation, André a été contacté par « les Américains » (le contre-espionnage ?), qui lui ont appris que le bienfaiteur de la Résistance évoqué plus haut était le responsable de la chute de son réseau, et donc de la mort directe de dizaines de personnes : il n’avait donc financé les Résistants que pour mieux les trahir
André m’a raconté que les Américains, après lui avoir prouvé la culpabilité de l’homme d’affaire, lui ont donné tous les renseignements pour l’atteindre physiquement et lui ont proposé une arme, et peut-être de l’aide, pour partir zigouiller le personnage. Mais André ne se voyait pas en meurtrier, la guerre était finie, il était journaliste. Il a décliné l’offre.
Est-ce que les Américains l’avaient informé de manière désintéressée ou est-ce qu’ils cherchaient une main déterminée par la vengeance pour les aider à se débarrasser d’un personnage qui, pour une raison ou une autre, leur posait problème ? Difficile à dire.