Cousin d’un de mes lointains ancêtres, Antoine Chamier (~1655-1683) a eu une vie brève et une mort qui reste dans l’Histoire comme une des trois injustices1 qui ont précédé la Révocation de l’Édit de Nantes (1685). Les nombreux ouvrages consacrés à l’Histoire du protestantisme qui le mentionnent ne fournissent pas énormément de détails au sujet de sa vie. On sait qu’il était, comme son père, avocat à Montélimar.

L’Édit de Nantes (1598) avait permis un relatif apaisement des guerres de religion, mais tout au long du siècle qui a suivi, sous le règne de Louis XIII puis sous celui de Louis XIV, les droits des Huguenots ont été régulièrement réduits par des lois d’exception. Au cours du dernier quart du XVIIe siècle, le phénomène s’aggrave et les réformés voient interdites leurs assemblées locales ou nationales, voient un temple sur deux être détruit. Dans les temples restants, ils doivent accepter d’être surveillés par un agent catholique qui vérifie le contenu des prêches. Enfin, les établissements d’enseignement secondaire protestants sont fermés afin que les jeunes ne puissent bénéficier que d’une éducation catholique. Ces tracasseries ne sont pas encore des persécutions violents mais la volonté de faire disparaître le calvinisme en France est manifeste. Le pouvoir royal alloue par ailleurs un budget à la Caisse des conversions de l’ancien réformé Paul Pellisson, qui s’est vanté auprès du roi d’avoir obtenu l’abjuration de près de 60 000 protestants, en échange de primes, d’avantages et de faveurs pour eux et leurs familles2.

À partir de 1679, Louis XIV accélère le mouvement, et envoie ses dragons3 aux quatre coins de la France pour convertir « pacifiquement » les protestants. Autorisés à loger chez ces derniers, les dragons se rendent vite coupables de toutes les brutalités et exactions qu’on imagine.
La suppression de temples et la surveillance des autres poussent les Protestants à se regrouper pour assister à des prêches clandestins. Le 29 août 1683, dans la forêt de Saou (Drôme), 300 (ou 200 selon les récits) protestants qui se sont eux-mêmes nommés « camp de l’Éternel » sont assemblés illégalement. On vient les avertir que quatre régiments de dragons commandés par le marquis de Saint Ruth sont entrés dans Bourdeaux et pillent la ville. Les protestants se mettent en route pour défendre la ville, mais ils tombent vite nez-à-nez avec un régiment dont le capitaine leur ordonne de poser les armes et de se rendre s’ils souhaitent garder la vie sauve. Les protestants affirment ne pas être armés, disent que leur religion leur interdit la violence et jurent être fidèles au Roi. En réponse, le capitaine tire alors sur un des protestants, qui meurt sur le coup. Le combat est lancé. Le capitaine sera le premier dragon tué. La bataille qui s’ensuit au lieu-dit « Les Bourelles » où les protestants sont retranchés est meurtrière (120 morts dont un dixième de dragons). Après le combat, les soldats du Roy-très-chrestien s’acharnent sur les visages des protestants qu’ils ont tués pour les défigurer : il ne faut pas qu’on puisse les identifier. Les dragons avaient fait quatre prisonniers, ils leur ont demandé d’abjurer leur religion mais face au refus manifesté, ils ont forcé l’un d’entre eux à pendre ses compagnons.
Pour achever de mater la R.P.R. (« religion prétendue réformée ») dans la région, le roi fera raser, aux dépens des protestants, les temples de Bourdeaux et Bézaudun. Des protestants soupçonnés d’avoir assisté à des prêches clandestins du « Camp de l’Éternel » sont envoyés aux galères ou condamnés à l’exil. De nombreux villages protestants des alentours se convertissent alors « spontanément » au Catholicisme, mais on sait que cette conversion était souvent feinte car la religion réformée a tout aussi spontanément réapparu au même endroit par la suite.

Antoine Chamier, avocat de 28 ans, avait été arrêté dans la forêt de Saou. Assimilé aux fugitifs du « Camp de l’Éternel », il a pour sa part affirmé qu’il s’était trouvé là par le hasard d’une partie de chasse. Peu importe la réalité des faits : son statut de notable protestant de Montélimar, fils de l’avocat Jacques Chamier, petit-fils du pasteur Adrien Chamier4 et arrière-petit fils du grand Chamier5, justifiait qu’il soit puni de façon exemplaire. Il est alors roué devant la porte de la maison de ses parents le 11 septembre 1683. Son agonie durera trois jours.
Si ce genre d’histoire poussa des protestants à l’exil, la clandestinité ou le renoncement, elle crée aussi des vocations, comme celle de la jeune Blanche Gomont, qui en entendant le récit du martyre d’Antoine Chamier s’est sentie prête à vivre le même supplice :
Quelque temps après cella on fit roüer M. Chamier à Montélimar pour la religion et je disois à moy même : « Pourrois tu bien souffrir la roue ou le feu si Dieu t’appelloit à cella. Comme la semence de l’Eglise ce sont les martyrs quel bonheur si Dieu te faisoit la grâce d’être du nombre ».
Journal de Blanche Gaumont, dans Une héroïne protestante (Théodore Claparède, Paris 1867)
…Elle sera exaucée, la pauvre, après avoir été confiée à 21 ans à un trouble personnage, d’Hérapine6, qui se chargeait de ramener à la foi catholique les protestants détenus dans l’Hôpital de Valence en les soumettant à des mois de torture dont la cruauté et le raffinement soulèvent le cœur. Tous ne survivaient pas au traitements infligés par les sbires de d’Hérapine et sa terrible adjointe, sœur Marie. Blanche Gomont en est rentrée boiteuse.

Après la révocation de l’Édit de Nantes, la plupart des membres de la famille Chamier se sont exilés à Genève, puis à Londres.
- J’ignore ce que sont les deux autres injustices, et je ne sais pas qui a décidé de leur nombre et de leur sélection. [↩]
- Ce système est rapidement devenu un business douteux : les « acheteurs de conscience », eux-mêmes payés à la pièce, n’étaient pas très regardants et ont accepté la conversion au catholicisme de catholiques mentant sur leur religion, ou accepté que les mêmes personnes abjurent plusieurs fois de suite. On estime que le nombre de conversions véritables tourne plutôt autour de 10 000. [↩]
- Les dragons sont des soldats se déplaçant à cheval mais combattant à pied. [↩]
- Adrien Chamier, curieusement, était ami du Cardinal de Richelieu. Il est mort à l’âge respectable de 81 ans. [↩]
- Daniel Chamier (1565-1621) dit « Le grand Chamier », pasteur célèbre pour avoir négocié l’Édit de Nantes auprès d’Henri IV et pour être mort en martyr lors du siège de Montauban (où les réformés ont pourtant obtenu la victoire, malgré une disproportion des forces en présence). [↩]
- Henri Guichard, au passé d’escroc et de criminel avait décidé de se faire appeler d’Hérapine, en écho à son surnom, « la rapine ». L’évèque de Valence, qui l’avait pris en amitié, lui avait confié la direction de l’hôpital de la ville. [↩]


