Le château de Lerse

Photo JLPC/Commons

Dans ses mémoires, mon arrière-grand-père Jean Lafargue, qui a passé ses quatre premières années à Laprade, en Charente, aux confins de la Dordogne, où son père avait une usine de papier. Très vite, la famille a quitté la Charente pour le 46 de la rue Jouffroy à Paris, non sans garder un pied-à-terre en Charente, le château de Lerse, dont, près de soixante dix-ans plus tard, Jean Lafargue gardait un souvenir émerveillé :

Du vivant de mon père, nous allions à Lerse, la propriété familiale pendant les vacances. Là, je trouvais la liberté complète, la joie de vivre. La propriété se compose d’un château du XIIIème siècle avec deux grosses tours et une entrée à pont levis. Tout autour du château et des bâtiments de la ferme s’étendent 100 hectares environ de terres: prairies, terres de culture, bois. Après la mort de mon père, elle est passée aux mains de mon frère et je n’y suis retourné que très rarement. Néanmoins, là se trouvent les seuls bons souvenirs de ma jeunesse (c’est à dire avant ma quatorzième année), et en donner une idée ne me paraît guère possible. J’étais libre. Je me trouvais au milieu de la nature, la vraie nature, toute simple, avec ses prairies où je gardais parfois le troupeau de vaches ou de moutons en compagnie de bons chiens de berger qui étaient mes amis, avec ses bois où je trouvais des champignons que ma mère mettait en conserves pour l’hiver, avec ses deux étangs dans lesquels je pêchais carpes et anguilles, avec sa rivière où je prenais les écrevisses et, au moyen d’une étoffe rouge, les grenouilles. A l’automne, je cueillais les fruits très abondants, pommes et poires, qui étaient transportés à Paris, et je participais à la vendange.
Vie merveilleuse en vérité, mais combien de temps a-t-elle durée d’après le calendrier? Quatorze à quinze mois tout au plus au total, et pourtant les images de ce temps restent encore présentes à mon esprit. J’ai l’impression de voir encore les arbres, leurs caractères, leurs emplacements, et cependant ils étaient des milliers. Je suis retourné à Lerse pendant la guerre de 1940; j’y ai passé deux ans à cette époque. Mon neveu Guy avait eu la gentillesse de me confier sa propriété pendant son absence. Bien de changements avaient été faits par mon frère, bien des arbres étaient morts et les étangs étaient presque comblés. Pourtant je voyais tout comme si plus de quarante ans ne s’étaient écoulés depuis que j’avais quitté ces lieux qui m’avaient enchantés.

Ce château se situe sur la commune de Pérignac, à une trentaine de kilomètres au Sud d’Angoulême. Il tire son nom de l’Arce, un ruisseau charentais. Selon le livre Châteaux, manoirs et logis : la Charente Maritime (Philippe Floris et Pascal Talon, éd. Patrimoine et médias 1993), ce château date de la fin du XVe siècle, il a d’abord appartenu à la famille La Rochefoucauld, puis aux Desmier et, jusqu’au XVIIe siècle, à la famille De Lubersac.
Le portail est décoré de coquilles Saint-Jacques, preuve qu’il accueillait les pèlerins sur la route de Compostelle.

Je me demande s’il n’y a pas confusion avec un autre château et un autre Pérignac. En effet, d’autres sources affirment que le château a appartenu à la même famille — la mienne (au départ simplement nommée « seigneurs de Lerse ») — pendant six siècles, de 1410 à 2011. Voilà ce qu’on pouvait lire dans La Charente Libre en 2011, alors que le château venait d’être acquis par un couple belge, Mic Demanet et Roel Leroy, pour devenir une chambre d’hôtes haut-de-gamme :

Le château de Pérignac ou logis de Lerse près de Blanzac vient d’être vendu. Le vice-amiral en retraite François Lafargue, dont la famille possédait ce domaine depuis au moins le XIVe siècle a décidé de passer la main, la mort dans l’âme.
«Ce fut une décision difficile à prendre puisque ce domaine appartient à ma famille depuis plus de 600 ans», explique-t-il. «Mais ce château était devenu une charge trop lourde pour moi. Cette maison m’épuisait et je n’avais pas les moyens de l’entretenir», ajoute-t-il, malgré une retraite confortable.

Lorsque son père est mort, en 1897 à l’âge de 51 ans d’une endocardite aigüe, mon arrière grand-père avait pris la décision de vendre le château à son (demi) frère aîné, branche de la famille avec qui nous n’avons pas de contact :

Ma mère me considérait comme le nouveau chef de famille. Elle n’avait pour vivre avec ses trois enfants (car mon frère ainé disposait pour sa part d’une fortune personnelle) que le revenu d’un capital peu important. Elle n’avait jamais travaillé pour gagner sa vie et il n’en fût pas question car dans notre milieu, c’eût été une véritable déchéance pour une femme que d’en être réduite à ça. Les partages nécessaires entre mon frère et nous se firent discrètement. La vente des meubles eut lieu publiquement, mais ma mère racheta tout ce qui se trouvait dans notre appartement de Paris. Restait Lerse: c’était le gros morceau. Ma mère nous réunit, mes sœurs et moi, afin de nous demander si nous désirions conserver Lerse. Si nous options pour, il nous faudrait quitter Paris et y emménager. Là-bas, nous ne pourrions guère continuer nos études… J’aimais Lerse, je détestais Paris et le lycée, mais j’ai le souvenir très net qu’alors que ma mère et mes sœurs hésitaient, je dis: « – Il faut abandonner Lerse. Nous ne pouvons engager notre avenir à ce point. Nous pourrions regretter de n’avoir d’autre perspective que d’être des paysans ». Ma mère me trouva très raisonnable et à partir de ce moment, elle me tint au courant de sa situation financière, m’amena avec elle à chaque fois qu’elle allait chez le notaire ou à la banque. Elle me demandait aussi mon avis concernant ses transactions à la Bourse, ce qui m’obligeait à lire les journaux financiers et à étudier les cours des valeurs. Lerse fut vendu en vente publique à Paris, avec le moins de publicité possible. Mon frère racheta la propriété à un prix fixé d’un commun accord entre son tuteur, le général Massenet, et ma mère. Il s’agissait d’un prix peu élevé: 70 000 francs de l’époque.

Bon, la super cagnotte de l’Euromillions est de 130 millions d’euros cette semaine.
Ça devrait suffire, non ? Ne reste plus qu’à trouver deux euros, à se rendre au tabac, à jouer les bons numéros, et hop, le château revient dans la famille !
Et si je ne remporte pas le gros lot, espérons que je gagnerai au moins 235 euros, le prix d’une nuit dans la meilleure chambre du château.

Complément du 20/11/2021 : le vice-amiral François Lafargue, petit-fils du demi-frère de mon arrière-grand-père, m’écrit pour s’étonner du récit tel que rapporté plus haut par Jean Lafargue, car la propriété de Lerse, m’apprend-il, « venait en fait de la première épouse de mon arrière-arrière-grand-père, Marie Madeleine Octavie Chertier, dont le grand-père maternel s’appelait Ogier-Desgentis de Lerse. Il faudrait étudier la succession pour comprendre mais il serait curieux que Jean Lafargue ait eût la possibilité d’hériter du château puisqu’il ne descend pas lui-même de ses premiers propriétaires ».

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