Archives de catégorie : André Lafargue

Nous sommes restés dans notre wagon

André Lafargue n’évoquait que très épisodiquement les camps où il a été déporté (Buchenwald, Mauthausen, Ebensee). Si cela venait dans la conversation, c’était pour une anecdote, une coïncidence, comme la fois où, dans une auberge perdue du fin fond de la Yougoslavie il a retrouvé un ancien camarade de détention.
La raison de ce silence, il la donne dans ce texte, publié dans le bulletin de l’Amicale de Mauthausen, en juin 1965 : « La sympathie et l’incompréhension dont ils firent preuve à notre égard, je devais la retrouver ensuite auprès de tous ceux qui n’avaient pas été déportés. Il n’y a pas à leur en vouloir ; c’est à nous de les comprendre. Car eux ne nous comprendront jamais ».

…Et de fait, les rares fois qu’il a écrit sur le sujet, c’était dans des publications telles que celle-ci, animées et lues par des gens qui avaient vécu la même chose que lui.

Les papiers d’André

Les archives Arolsen viennent de mettre en ligne plus de 850 000 documents administratifs concernant dix millions de personnes persécutées par le régime nazi. Cette incroyable masse documentaire peut se consulter ici : collections.arolsen-archives.org
J’y suis allé chercher des documents concernant André, mon grand-père, successivement déporté à Buchenwald, Mauthausen et Ebensee. Et il y en a beaucoup.
Je ne lis pas l’Allemand, mais beaucoup d’indications sont intelligibles malgré tout. Je comprends qu’il y a notamment une liste d’effets personnels. Je rassemble sur cette page tous les documents numérisés sur le site des archives Arolsen, y compris les simples dos d’enveloppes ou les documents (un, en fait), qui semblent concerner une autre personne.

J’apprends au passage les dates exactes de déportation : entré le 24 janvier 1944 à Buchenwald, il y est resté un peu moins d’un mois et a été redirigé vers Mauthausen le 22 février 19441. Je remarque que sa profession est Bankbeamter (employé de banque), et que l’adresse de la personne à contacter en France est celle de son père Jean, au château de Lerse, où mes arrière-grands parents ont effectivement vécu pendant les deux dernières années de la guerre. Je remarque que la mention est « Lerse par Blanzac (Charente) ». Or Lerse ne se situe pas à Blanzac mais sur le territoire d’une commune voisine, Pérignac. Je me demande si André ignorait la commune sur laquelle se trouvait le château familial, que son père avait cédé à son demi-frère quarante ans plus tôt et qui n’était désormais plus pour la famille qu’un lieu très occasionnel de villégiature, ou bien s’il avait intentionnellement fourni une adresse qui serait intelligible pour un postier de la région mais serait un peu plus difficile à localiser avec un annuaire ou une carte d’État-major.

Toujours sur le même site, j’ai aussi récolté les images concernant Claude, le frère aîné d’André, déporté lui aussi, mais à Dachau, ce qui m’a permis (enfin) de connaître sa date de naissance exacte, le 20 janvier 1913, à Montmorency :

Cette semaine, j’ai par ailleurs appris que José Cabrero Arnal, le créateur du personnage Pif-le-chien, avait été lui aussi déporté à Mauthausen. Je l’ai su par l’auteur de bande dessinée Gwen de Bonneval, dont j’ai appris en même temps que le grand père, Gaston, était lui aussi passé par Mauthausen. Or Gaston de Bonneval et mon grand-père André étaient sans le savoir cousins au quinzième degré, puisqu’ils ont des ancêtres communs à partir du XVe siècle2. Et toujours à cette occasion, j’ai découvert que Julien Gentil, le grand-père de Cédric Gentil (conducteur de RER, auteur d’un livre sur son métier, que j’ai le plaisir de fréquenter sur Twitter), avait lui aussi été déporté à Mauthausen puis à Ebensee3 où il est resté, comme André, jusqu’à ce que ce komando soit libéré, le 6 mai 1945.

  1. Cédric Gentil me signale cette fiche du site Monument-Mauthausen, qui précise les dates : lieu de départ, Compiègne, le 22 janvier 1944. Arrivée à Buchenwald le 24 janvier 1944, puis à Mauthausen le 25 février 1944 (trois après y avoir été affecté, donc),. À Mauthausen, il est affecté aux annexes de Steyr le 8 mars 1944 ; Camp central le 17 juin 1944 ; et enfin, affecté à Ebensee le 24 juillet 1944, jusqu’à la libération du camp le 6 mai 1945. Ensuite rapatrié par Sarreguemines le 24 mai 1945. []
  2. Mais Aménaïde, l’épouse d’André, est bien plus proche, elle est cousine de Gaston de Bonneval au douzième degré, avec des ancêtres communs au XVIe siècle. []
  3. Komando (annexe) de Mauthausen, Ebensee a été un des derniers camps à être libérés. Ses commandants successifs, Georg Bachmayer, Otto Riemer et Anton Ganz étaient des brutes sadiques, et vers la fin de la guerre, les prisonniers mourraient de faim ou exécutés à la cadence de trois-cent cinquante par jour, ce qui avait conduit à l’édification d’un four crématoire et fait désormais qualifier Ebensee de « camp d’extermination par le travail ». Le dernier commandant du camp, voyant approcher les troupes alliées, a annoncé aux prisonniers qu’ils allaient passer sous administration américaine, leur demandant d’attendre dans les mines qu’ils avaient eux-mêmes creusées. Les prisonniers ont refusé de quitter leurs baraques, et ils ont eu raison : c’était un ultime piège, les galeries avaient été garnies d’explosifs afin de faire disparaître les quelque 8000 survivants. []

Relier les branches

Je découvre que Daniel de Marcillac et Marie de Montalembert, mentionnés dans le précédent article, se trouvent être les ancêtres communs les plus récents de mes deux grands parents paternels, André Lafargue et Ameyna Fressinaud Mas-de-Feix, qui sont donc cousins au 11e degré.

J’ai trouvé à ces deux-là une autre paire d’ancêtres communs « récents » (fin XVIe, début XVIIe), cette fois au 13e degré :

Ou encore un peu plus loin :

On remarque que la plupart des noms, notamment les noms en « ac »1, sont typiques de l’Angoumois, du Périgord et du Limousin (le nom Lafargue, lui, vient du Sud-Ouest, et plus précisément, dans le cas de notre famille, de Bègles et de Bordeaux), ce que fait bien apparaître la carte ci-dessous, qui montre l’ancrage géographique des ancêtres de mon père au XVIIe siècle.

Rouge-violet : branches maternelles ; Vert : branches paternelles.

La famille Sauvo, mentionnée plus haut, est une famille d’hommes de loi (procureur, notaire, assesseur, avocat,…) bien établie à Montbron en Charente, qui serait de souche italienne (Salvo), de Florence ou de Gênes.

  1. Salignac, Cardaillac, Roffignac, Magnac, Armagnac, Beynac, Polignac, Sévérac, Naillac, Saunhac, Cognac, Marcillac, Archiac, Canillac, de Cosnac, Solignac… []

Le Silence de la mer

André m’a raconté que, pendant la guerre, il avait clandestinement diffusé Le silence de la mer, signé Vercors, un texte qui présentait les Allemands comme des êtres humains sans pour autant céder une once d’opposition au nazisme : il ne s’agissait pas juste d’être contre les « shleus », mais bien de chercher leur humanité pour mieux rejeter le système. André avait fait partie du journal pacifiste intégral La Patrie Humaine et cette vision des choses s’accordait à sa vision politique humaniste. Vercors, qui était adolescent pendant la Grande Guerre était pacifiste aussi. Ce n’est qu’après guerre qu’il a découvert que l’auteur n’était autre que son ami Jean Bruller : « nous habitions ensemble et aucun ne savait que l’autre était dans la Résistance ! ».

À ce sujet, j’ai un jour parlé à André du dogme de l’organisation de la Résistance qui voulait que chaque agent de l’armée secrète n’était connu (en tout cas sous son vrai nom) que par un ou deux contacts (j’ai oublié), afin de limiter les dégâts s’il venait à être pris et se mettait à parler. Il m’a répondu que c’était la théorie, mais que la Résistance n’aurait pas existé si cette théorie avait été respectée à la lettre.

Les derniers jours de Mauthausen

Lorsqu’il a été clair que la guerre était perdue pour les Nazis, les responsables du komando d’Ebensee (annexe du « camp d’extermination par le travail » de Mauthausen, non loin de Linz en Autriche), ont annoncé aux prisonniers qu’ils étaient en train de négocier les conditions de leur reddition. Ils leur ont dit, en attendant leur libération, de se rendre dans une mine où ils seraient à l’abri.

Mais les prisonniers se sont rebellés, ils avaient compris ce que les historiens ont prouvé depuis : l’ordre avait été donné depuis Berlin1 de faire disparaître le camp, ses annexes et leurs occupants en détruisant les installations et en ensevelissant les hommes sous les décombres d’une mine que l’on ferait exploser. Le plan n’a pas pu être mis à exécution.

  1. Lire : http://www.jewishgen.org/ForgottenCamps/Camps/MauthausenFr.html. []

Raconter sa vie avec les mots des autres

André ne parlait pas des camps. Je me souviens néanmoins de deux anecdotes : les retrouvailles avec un Yougoslave, dans une auberge d’un village complètement perdu des Balkans qui l’avait fixé avec un air possédé pendant un long temps puis s’était approché de lui et s’était exclamé : « Matthausen ! ». En détention, ils ne s’étaient jamais parlé.
Il a raconté aussi une fois l’histoire d’un prisonnier exécuté par un chien. Tous ses co-détenus avaient été forcés de le regarder se faire déchiqueter. Il faisait un froid glacial et chacun n’espérait qu’une chose : que la mort de leur camarade soit rapide pour qu’ils puissent retourner à l’abri. Trop épuisés pour plaindre celui qui était en train d’être tué devant leurs yeux : le genre d’épisode qui fait douter de sa propre humanité. Ce qui m’a frappé dans cette histoire, c’est que pour la raconter, André s’est saisi d’un prétexte : un autre détenu, lui aussi survivant, venait de publier un roman où il racontait cette même histoire. C’est comme si pour André le roman écrit par un autre permettait de parler, peut-être de créer un peu de distance.