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Caractère et paysage

(Extrait des mémoires de mon grand-père maternel Rolf Brynildsen (1916-1980), texte traduit du norvégien par Marit Lafargue, ma mère, et donc, la fille de Rolf)

Johan Christian Dahl (1788–1857), Vinter ved Sognefjorden (1827)

Les souvenirs de Rolf Brynildsen racontent l’immédiat après-guerre. Il avait fait partie de la Résistance, dans le maquis, et, bien qu’il ait hésité quelques jours à rentrer chez lui, s’est finalement porté volontaire pour partir en uniforme dans le grand nord afin de récupérer le matériel abandonné par les Allemands après leur capitulation. À peine nourris, sans autres couvertures que celles qu’ils avaient amené eux-mêmes, les soldats ont vécu des moments difficiles, avec une mission plus triviale que prévu : ils pensaient découvrir des caches d’armes mais ont surtout été affectés à la protection de matériel de construction, de lavabos et de bidets, contre la convoitise de pillards locaux, et à la protection de bouteilles d’alcool contre eux-mêmes.
Cet extrait m’étonne pour la teneur méditative et poétique de la conversation entre le soldat et son supérieur. La dénommée Laila, qui est évoquée au début du texte, est une femme de mauvaise réputation qui tente d’inviter Rolf à manger un pot-au-feu.

Je ne regardai pas en direction de la fenêtre de la concupiscente et omnivore Laila, mais je sentais sa présence à l’intérieur de la baraque avec sa nature attirante et séductrice. « Est-ce que tout ici est plus sauvage par nature? » me suis-je demandé puis en continuant mes réflexions : les créatures petites et dérisoires que nous sommes, somme-nous susceptibles d’hériter notre tempérament du milieu naturel dans lequel nous vivons ? Ici, les montagnes sauvages et abruptes se découpent sur le ciel et les rivières puissantes et violentes dévalent la montagne vers les profondeur d’une mer écumeuse qui avale tout et l’entraîne vers le large pour l’anéantir. La même chose se répète encore et encore, année après année depuis des millénaires. Il n’y a pas de compromis, c’est tout l’un ou tout l’autre. L’hiver et la saison sombre avec ses amas opaques qui couvent au-dessus des montagnes, rendant tout gris et triste, l’été avec le soleil jour et nuit, l’un et l’autre extrêmes. Les gens d’ici dans le Nord sont peut-être ainsi, me dis-je. Ils vivent dans un paysage sauvage dont ils font étroitement partie. Presque aucun divertissement, pas de voisins proches, que la montagne et la mer, également sauvages qui atteignent la limite, la plénitude, de la nature insatiable.

Pourquoi ne quittent-ils pas ces déserts montagneux? En ont-ils besoin pour exister? Ils font partie intégrante des montagnes et de la mer, et ne sauraient trouver la paix ailleurs. C’est aussi vital pour eux de rester ici que d’avoir un coeur pour purifier le sang.

« — Tu as la nostalgie de chez toi? » C’était un de nos sergents qui venu à ma hauteur qui me ramenait à la réalité.

« — Non, je réfléchissais à la nature du paysage en me disant que les hommes en sont une partie intégrante », répondis-je.

« — La manière de vivre et la nature sont déposés dans l’homme car l’homme est l’âme de ce qui l’entoure », dit-il, et j’eus l’impression qu’il avait exprimé ce que je ressentais en face de cet universel qu’on appelle nature.

Réflexions qui évoquent la notion de sublime pré-romantique , la littérature romantique et les réflexions contemporaines qui ont accompagné les prises de conscience nationalistes du XIXe siècle (la Norvège s’est détachée du Danemark en 1905), et qui cherchaient à résoudre l’équation entre peuple, culture, histoire, frontières et paysage.

Gunnar Berg (1863–1893), Trollfjordslaget.

Un peu plus loin dans le texte, plutôt que de parler de l’inconfort d’un trajet en camion, Rolf pense aux tableaux que donneraient les paysages qui l’entourent.

La route montait par des vallées étroites en serpentant, cernée par des montagnes abruptes. Il ne manquait pas de motifs pour un artiste peintre, et je souhaitais pouvoir posséder un tableau de cette nature grandiose.