L’élégant

Jusqu’à sa mort, il aura été un homme d’une grande élégance, « tiré à quatre épingles », comme on dit, portant un costume impeccablement repassé. J’ai appris récemment qu’il n’en avait pas toujours été ainsi, et qu’il avait en fait longtemps été indifférent aux questions vestimentaires, voire complètement négligent en la matière. C’est sa seconde épouse, Monique, qui a pris en main son apparence.
Quarante ans après la sortie de La Fièvre du Samedi Soir, André parvenait à se procurer des chemises avec cols pelle-à-tarte.

Les derniers jours de Mauthausen

Lorsqu’il a été clair que la guerre était perdue pour les Nazis, les responsables du komando d’Ebensee (annexe du « camp d’extermination par le travail » de Mauthausen, non loin de Linz en Autriche), ont annoncé aux prisonniers qu’ils étaient en train de négocier les conditions de leur reddition. Ils leur ont dit, en attendant leur libération, de se rendre dans une mine où ils seraient à l’abri.

Mais les prisonniers se sont rebellés, ils avaient compris ce que les historiens ont prouvé depuis : l’ordre avait été donné depuis Berlin1 de faire disparaître le camp, ses annexes et leurs occupants en détruisant les installations et en ensevelissant les hommes sous les décombres d’une mine que l’on ferait exploser. Le plan n’a pas pu être mis à exécution.

  1. Lire : http://www.jewishgen.org/ForgottenCamps/Camps/MauthausenFr.html. []

Raconter sa vie avec les mots des autres

André ne parlait pas des camps. Je me souviens néanmoins de deux anecdotes : les retrouvailles avec un Yougoslave, dans une auberge d’un village complètement perdu des Balkans qui l’avait fixé avec un air possédé pendant un long temps puis s’était approché de lui et s’était exclamé : « Matthausen ! ». En détention, ils ne s’étaient jamais parlé.
Il a raconté aussi une fois l’histoire d’un prisonnier exécuté par un chien. Tous ses co-détenus avaient été forcés de le regarder se faire déchiqueter. Il faisait un froid glacial et chacun n’espérait qu’une chose : que la mort de leur camarade soit rapide pour qu’ils puissent retourner à l’abri. Trop épuisés pour plaindre celui qui était en train d’être tué devant leurs yeux : le genre d’épisode qui fait douter de sa propre humanité. Ce qui m’a frappé dans cette histoire, c’est que pour la raconter, André s’est saisi d’un prétexte : un autre détenu, lui aussi survivant, venait de publier un roman où il racontait cette même histoire. C’est comme si pour André le roman écrit par un autre permettait de parler, peut-être de créer un peu de distance.

Il flingue pas, il écrit

Pendant la guerre, un des hommes les plus riches et puissants de Paris (que l’Occupation n’avait pas empêché de faire des affaires, au contraire) a proposé d’offrir des moyens à la Résistance. Je suppose qu’il serait imprudent de le nommer ici puisque la mémoire de ce personnage est complaisamment entretenue par ceux qui veulent ne voir en lui qu’un personnage ambigu et paradoxal qui aurait joué sur tous les tableaux en même temps.
L’homme d’affaires a en tout cas bien financé des réseaux de la Résistance.
Un certain temps après être rentré de déportation, André a été contacté par « les Américains » (le contre-espionnage ?), qui lui ont appris que le bienfaiteur de la Résistance évoqué plus haut était le responsable de la chute de son réseau, et donc de la mort directe de dizaines de personnes : il n’avait donc financé les Résistants que pour mieux les trahir
André m’a raconté que les Américains, après lui avoir prouvé la culpabilité de l’homme d’affaire, lui ont donné tous les renseignements pour l’atteindre physiquement et lui ont proposé une arme, et peut-être de l’aide, pour partir zigouiller le personnage. Mais André ne se voyait pas en meurtrier, la guerre était finie, il était journaliste. Il a décliné l’offre.
Est-ce que les Américains l’avaient informé de manière désintéressée ou est-ce qu’ils cherchaient une main déterminée par la vengeance pour les aider à se débarrasser d’un personnage qui, pour une raison ou une autre, leur posait problème ? Difficile à dire.

People

André a interviewé Walt Disney et Alfred Hitchcock, mais ce qui m’a le plus impressionné de toutes ses anecdotes « people », c’est de savoir qu’il a un jour raccompagné Audrey Hepburn dans sa 4L ; qu’il a été bon camarade d’Alain Saint-Ogan (dont il avait lu, enfant, les bandes dessinées, et qu’il a retrouvé plus tard au Parisien) ; et enfin, qu’il a côtoyé Henri Jeanson1 lorsque tous deux collaboraient, avant-guerre, au journal pacifiste La Patrie Humaine.

  1. Henri Jeanson est un des deux grands dialoguistes du « Réalisme poétique », l’autre étant Jacques Prévert. On doit à Henri Jeanson les dialogues d’Entrée des artistes, Hôtel du Nord ou encore Pépé le Moko. []

La victoire de la télévision

André accompagnait Michèle Morgan pour la première d’un film. Une foule de journalistes attendait à l’extérieur au point que Michèle Morgan ne voulait plus sortir de la voiture : « Je n’en peux plus, André, je n’en peux plus ». Renseignement pris, la foule n’était pas là les beaux yeux de l’actrice mais s’enthousiasmait de la présence de Léon Zitrone : ce jour-là, André s’est dit que le cinéma allait être supplanté par la télévision.

Prénoms

Après sa mort, j’ai appris qu’André Lafargue se prénommait en fait Jean Lafargue, comme son père, sauf que son père s’appelait en réalité Pierre Lafargue. L’un comme l’autre avait préféré employer son dernier prénom au lieu du premier.
Comme résistant, André Lafargue s’était donné le nom Robert Desniaux.

Quand à ma grand-mère, elle se faisait appeler Amena ou Aménaïde, mais sur le livret de famille de mes parents, ses deux seuls prénoms  sont Marie et Andrée — d’autres papiers m’ont permis de vérifier qu’Aménaïde était bel et bien son premier prénom. Sa fausse identité pendant la guerre était Arouet, en hommage à Voltaire, mais je ne me souviens plus de son prénom.