Études de Jean (1) : échec à Polytechnique

Un extrait des mémoires de mon arrière grand-père, Jean Lafargue (1884-1974). En 1897, il devient orphelin de son père. Jean Fernand Lafargue , ingénieur formé à Polytechique. La situation financière de la famille a été durement affectée par ce décès, mais Jean poursuit ses études avec pour but d’intégrer l’X. Tout ça se passe entre 1901 et 1904.

J’entrai en mathématiques spéciales en octobre 1901. J’avais alors dix-sept ans et paraissais destiné, ou du moins c’était là l’opinion de mon professeur de mathématiques, à entrer à l’X. Pour ma part, entouré de polytechniciens comme je l’avais été depuis l’enfance, je n’envisageais pas d’autre vie pour moi. Hélas, le destin veillait et s’est opposé avec une ténacité qui me paraît aujourd’hui extraordinaire, à la réalisation de ce qui me semblait indispensable pour me faire une place dans la vie.
Au cours de ma première année de préparation, je tombai malade, d’une grippe probablement, mais notre médecin qui avait vu mourir mon père d’une endocardite, en déduisit que j’avais le cœur malade et que je devais cesser toute activité physique pendant au moins deux mois. Ainsi, je dus vivre étendu sur mon lit, ou sur une chaise longue, me distrayant en faisant des réussites ou en lisant des romans d’aventure. C’est ainsi que je lus presque tous les ouvrages d’Alexandre Dumas père, mais du point de vue de mes études, cette année là fut perdue.

L’année suivante, tout alla bien jusqu’à Pâques mais au retour des vacances, c’est la fièvre typhoïde qui cette fois se déclara et elle fut extrêmement grave car à cette époque, il n’y avait ni vaccin, ni sérum. On attendait la fin de la maladie en essayant de nourrir le malade avec un peu de lait. Mes intestins furent malmenés et je m’en suis ressenti toute ma vie. Le cœur et le cerveau furent également touchés. La fièvre finit par tomber et ma convalescence commença. Elle ne devait pas durer longtemps : la fièvre recommença à monter et ce fut une rechute plus redoutable encore que la première atteinte. Mon cas paraissait désespéré : rares étaient les typhiques qui, à cette époque, résistaient à la maladie, et moins encore à une rechute. Le médecin venait me voir deux fois par jour; une infirmière me plongeait dans des bains froids. L’agitation de mon esprit était incroyable: je résolvais des problèmes mathématiques dont je n’avais pu trouver la solution avant ma maladie, j’étais insupportable pour mon entourage, exigeant qu’on me lise à voix haute les contes d’Anatole France dont je donnais les titres et qui étaient particulièrement osés, je n’admettais pas une minute de retard dans la présentation des drogues ou de la nourriture que je devais absorber toutes les trois heures, je n’avais pourtant pas de montre et on avait éloigné de moi les pendules.

Comment la bactérie responsable du typhus peut contaminer un puits (illustration danoise de 1939).

La fièvre baissa enfin, mais je n’étais plus qu’un squelette, incapable de me tenir debout quand je fus autorisé à sortir de mon lit. La convalescence fut très longue. J’appris un jour que mon professeur de mathématiques venait de mourir. Comme je commençais à pouvoir marcher seul et que le temps était magnifique, je tins à aller à l’église. On ne me contraria point. Je fus mis en voiture et déposé à l’église. Mes camarades y étaient. Je m’avançai vers eux mais aucun ne me reconnut, et pourtant beaucoup d’entre eux me connaissaient depuis des années. Je remontai en voiture, épuisé. Il me fallut près de six mois pour être en état de reprendre mes études. Mais l’année scolaire était perdue pour moi, d’autant plus que ma mémoire, qui n’avait jamais été bonne, avait été diminuée par la maladie.

Toutefois, l’année suivante, le pus enfin faire des études à peu près normales et je fus admissible à l’Ecole Polytechnique. N’ayant pas encore atteint la limite d’âge, je me présentai donc aux examens d’admission, après une année encore assez bouleversée par quelques maladies. Le médecin, me voyant très fatigué, me donna plusieurs pilules de caféine que je devais prendre si je me sentais trop las.

A mon premier examen de mathématiques, l’examinateur que je n’aimais guère et qui était considéré comme très dur, me donna un 17/20, ce qui était une note exceptionnelle et me donnait beaucoup d’espoir. Je passai les examens de physique, de chimie et d’allemand et obtins des notes convenables, sauf en allemand où j’eus 3/20. Ce fut enfin le dernier examen de mathématiques. La température, ce jour là, était très élevée. Je comptais passer à trois heures de l’après-midi, mais on ne m’appela que vers six heures du soir. J’étais à bout de forces, à bout de nerfs… Je pris une pilule de caféine. Aussitôt, mon cœur se mit à battre follement. Je m’avançai vers le tableau noir. L’examinateur, qui m’était très sympathique, me posa une question. Je ne répondis rien : j’en eus été incapable. Il vit mon trouble, me fit asseoir et me dit qu’il sentait lui aussi le besoin de se reposer un peu. Au bout d’un quart d’heure de repos, l’interrogation reprit mais j’étais toujours dans le même état, incapable d’articuler un seul mot. Après un certain temps, l’examinateur, qui était bienveillant, m’exprima son regret de ne pouvoir attendre plus. Je me retirai ; tout était fini pour moi.

Mon désespoir fut grand : j’étais un malchanceux ; il était inutile de lutter contre le destin. Du côté des amis de mon père, je ne trouvai aucun appui, aucune suggestion… Je ne les intéressais plus. Ils me laissaient entendre qu’en dehors de Polytechnique, il n’y avait aucune voie permettant d’arriver à une situation intéressante dans l’industrie ou comme fonctionnaire. Mon subrogé tuteur, brave homme cependant mais polytechnicien, me suggéra d’entrer aux PTT comme commis ! Ne voyant plus aucun avenir, je me renfermais sur moi-même. J’avais eu une enfance et une adolescence tristes. Du fait de mon complexe d’infériorité, je n’avais jamais eu grande confiance en moi, mais je pouvais tout au moins espérer en des jours meilleurs. Maintenant, tout était fini… Je tombai malade. Tous les ressorts étaient brisés en moi, physiquement et moralement. (Suite)

(rédigé en 1966, transcrit par Daniel Lafargue)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *