Raconter sa vie avec les mots des autres

André ne parlait pas des camps. Je me souviens néanmoins de deux anecdotes : les retrouvailles avec un Yougoslave, dans une auberge d’un village complètement perdu des Balkans qui l’avait fixé avec un air possédé pendant un long temps puis s’était approché de lui et s’était exclamé : « Matthausen ! ». En détention, ils ne s’étaient jamais parlé.
Il a raconté aussi une fois l’histoire d’un prisonnier exécuté par un chien. Tous ses co-détenus avaient été forcés de le regarder se faire déchiqueter. Il faisait un froid glacial et chacun n’espérait qu’une chose : que la mort de leur camarade soit rapide pour qu’ils puissent retourner à l’abri. Trop épuisés pour plaindre celui qui était en train d’être tué devant leurs yeux : le genre d’épisode qui fait douter de sa propre humanité. Ce qui m’a frappé dans cette histoire, c’est que pour la raconter, André s’est saisi d’un prétexte : un autre détenu, lui aussi survivant, venait de publier un roman où il racontait cette même histoire. C’est comme si pour André le roman écrit par un autre permettait de parler, peut-être de créer un peu de distance.

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