Profitez-en, après celui là c'est fini

Nouveau blog : Percevoir

novembre 20th, 2011 Posted in Études, Personnel, Sciences | 4 Comments »

Encore un nouveau blog, oui. Il se nomme Percevoir et il s’agit d’un bloc-notes dédié à l’étude des phénomènes de perception, au sens le plus large, et qui cherche à répondre à une seule question : comment notre cerveau appréhende-t-il le monde qui nous entoure ? Pourquoi est-ce que deux choses identiques peuvent nous sembler différentes et inversement ? Pourquoi les femmes se maquillent-elles ? (et bientôt : à quoi servent les talons hauts ?). Il ne s’agit pas d’une théorie générale de la perception, juste d’une modeste compilation d’informations glanées au fil des années.

En essayant de ne pas trop faire mon savant américain point com, je n’aurai pas peur d’extrapoler certaines connaissances factuelles ou de rapprocher des disciplines aux traditions distinctes et parfois même distantes (physiologie, psychologie sociale, sciences cognitives, neurologie, éthologie,…), ni de recourir à l’art comme preuve ou comme but.
Pas si modeste que ça, tout compte fait.

Toutes ces questions pourraient bien entendu être traitées sur le présent blog ou sur le fourre-tout pédagogique Whatever, créé avec Nathalie, mais j’ai préféré créer un lieu spécifiquement destiné à les accueillir, et c’est ici, donc : hyperbate.fr/voir.

Museomix

novembre 14th, 2011 Posted in Cimaises, Design, Interactivité | 4 Comments »

Vendredi dernier j’ai vu apparaître quantité de tweets1 qui contenaient le hashtag2 #museomix. J’avais entendu parler de Museomix par un de ses organisateurs, le talentueux et entreprenant Julien Dorra, concepteur d’évènements créatifs, qui avait commencé à annoncer la chose dès la fin de l’été.

Mais ce qui m’a intrigué, c’est que les messages qui défilaient sur ma « tweet-list » étaient émis par des gens que je connais parfois de longue date, en ligne ou pas, mais qui eux ne se connaissent pas, ou dont j’ignorais qu’ils aient pu se connaître : des wikipédiens, des vétérans du multimédia interactif, des scientifiques, d’anciens étudiants, d’anciens collègues,… Bref, j’ai vu de la lumière sur Twitter, alors je suis entré, je me suis rendu au musée des Arts-Décoratifs où tout cela se passait, rendu curieux par la diversité des participants autant que par l’effervescence suscitée par la première matinée de Museomix.

Le principe est semblable à celui du Artgame Week-end qui s’est tenu à la Cantine en 2010 et 2011 : des équipes se constituent autour de projets-marathon. Pour le Artgame Week-end, les réalisations étaient des jeux vidéo à vocation artistique. Cette fois, il s’agit de propositions muséologiques novatrices. Le Musée des Arts-décoratifs a ouvert pendant trois jours l’accès à un certain nombre de ses espaces : des salles d’exposition, mais aussi la charmante bibliothèque où s’était tenue, rappelez-vous, une performance de Marie-Ange Guilleminot il y a un an et demie.

Chaque équipe investit un des lieux et y propose un nouvel accès au contenu muséal, en profitant éventuellement de nouvelles technologies (et parfois même de technologies nouvelles) amenées là par des partenaires de l’évènement : impression 3D, découpe laser, motion-capture, canon sonore, écrans mobiles, bornes interactives,… Les propositions n’étaient pas forcément high-tech. Il s’agissait d’abord de mettre au point des prototypes permettant à l’expérience de la visite du musée d’être améliorée, complétée, étendue, reliée à d’autres,… Les idées trouvées étaient très diverses : inviter le public à manipuler et à inspecter (numériquement) sous toutes les coutures un meuble qu’il est interdit de toucher ; sonoriser un lieu pour le replacer (un peu) dans son contexte et faire voyager le spectateur dans le temps ; faire un relevé de parcours ou une prise de notes virtuelles permettant de mémoriser sa propre expérience ou pour permettre de prendre connaissance de celle de précédents visiteurs ; etc.

Certains projets, s’ils étaient généralisés, me rendraient sans doute la fréquentation des musées insupportable — je pense notamment aux projets qui reposent sur une sonorisation des salles —, mais je ne trouve pas pour autant inutile de les avoir tentés. D’autres projets me semblent incontestablement utiles et répondent à de vraies problématiques. Je remarque une tendance à l’extrème personnalisation de l’expérience de la visite du musée.

Au delà du résultat — sur lequel je suis mal placé pour dire quoi que ce soit, étant arrivé dimanche à l’heure où les salles fermaient —, je suis impressionné par le dispositif qui a permis de faire éclore tout cela. En trois jours continus (vendredi, samedi, dimanche), des gens qui ne se connaissaient pas se sont improvisés en véritables petites start-up concentrées sur le fait de faire aboutir des projets ambitieux. Leur emploi du temps était plutôt rempli, avec des tâches précises (synthèse, documentation,…) pour chaque jour.

Les noms des équipes ont été générés au hasard avec, chaque fois, un nom d’animal associé à un nom de courant artistique : les lamantins rococo, les lions cubistes, les lapins bio-art, les lémuriens neo-pop, les cachalots pointillistes, etc., au total ont été constituées onze équipes de six ou sept personnes aux compétences et aux parcours divers : artistes, graphistes, développeurs, designers, qu’ils soient professionnels ou étudiants3. Autour d’eux, pour donner un coup de main, pour encourager ou juste pour observer on pouvait croiser des gens tels que Elifsu Sabuncu, Sylvie Tissot, Omer Pesquer, Geoffrey Dorne, Astrid Girardeau, ou encore des jeunes gens de Knowtex, partenaire de l’évènement.

Au sous-sol, j’ai eu la surprise de retrouver le rennais John Lejeune, de Hackable-devices, dans un fab-lab où ronronnaient une makerBot et une découpeuse laser.

Pour couvrir l’évènement, La Chambre à air, émission de radio itinérante, s’était installée dans le salon des boiseries, avec une centaine de chambres à air fauteuils,  avec des sessions « live » de A Child Rasputin  et Soe Joe.

Bref, une expérience intéressante, plaisante et utile. Je suis persuadé que le succès de cette session se perpétuera dans de futures éditions de Museomix.

(Lire ailleurs : Le « musée-légo », par Samuel Bausson (Knowtex) ; Le numérique au musée : les expériences de Gonzague et Omer, par Gayané Adourian (Knowtex) ; Museomix en dix moments rigolos, par Gayané Adourian (Knowtex), où on apprend que mon irruption impromptue sans badge dans la bibliothèque du Musée est un moment rigolo)

  1. Le mot tweet n’a plus besoin d’être expliqué ou écrit en italique ou entre guillemets car il se trouve dans le dictionnaire Le Petit Robert, édition 2012. [↩]
  2. Un hashtag est un mot-clé qui commence par le caractère dièse (#) et qui est interprété par Twitter comme lien hypertexte. [↩]
  3. Parmi les participants que je fréquente en ligne ou ailleurs, je note Frédérique Santune, Stéphanie de Vanssay, Alain Romang, Marion Coville, Jade Le Maître, Silvère Mercier.  [↩]

Game Story, au Grand-Palais

novembre 11th, 2011 Posted in Interactivité, Mémoire, Vintage | 22 Comments »

Sur le carton d’invitation à la soirée de vernissage de l’exposition Game Story au Grand-Palais, il était écrit que Frédéric Mitterrand me priait de venir. Ce genre de mention signifie souvent que la visite risque d’être un peu contraignante, du fait de la présence du ministre de la Culture : pointage des invités, fouille minutieuse à l’entrée, et attente devant les portes de l’exposition car « le ministre n’est pas encore arrivé » (j’ai eu un peu peur que cela s’éternise, mais en fait il est arrivé rapidement). Dans la file d’attente se trouvaient des personnes apparemment importantes que l’on venait chercher en priorité en s’excusant de les avoir laissé frayer quelques minutes avec le petit peuple. Comme ces gens importants sont très bien élevés, ils prennent leur aventure avec le sourire, et peut-être raconteront-ils à leurs enfants et à leurs petits enfants qu’un jour, on leur a fait faire la queue comme tout le monde, et qu’ils ont même du passer sous une barrière.

En entrant, j’entends quelqu’un dire derrière moi : « lui, c’est le prince Emmanuel de Savoie, voyons » — « aaahhh bien sûr, bien sûr ». À quoi ressemble un prince de Savoie ? Je le cherche vaguement des yeux mais les seules personnes qui portent des couronnes et des capes, ce sont des personnages de jeu vidéo. Un instant, j’ai craint de me retrouver dans un cauchemar jet-set comme ceux qui fascinent les Pinçon-Charlot, mais le public du vernissage m’a semblé plutôt normal dans l’ensemble, et généralement à peine plus apprêté que moi qui ne l’étais pas du tout. Un nombre certain d’enfants (sages) faisait la visite, ce qui change un peu des vernissages protocolaires habituels.

Au contraire de Museo Games, présenté aux Arts et métiers il y a un an et demie, qui se parcourait dans le noir, le parti qui a été pris ici a été de laisser de la lumière au public, et j’avoue avoir trouvé ça plutôt agréable. L’exposition se situe dans une grande salle séparée en deux dans sa longueur par une cloison. Dans les allées sont disposées des bornes d’arcade, des consoles et des ordinateurs, que le public est invité à manipuler. Peut-être est-ce parce que c’était le jour du vernissage, mais tout fonctionnait, tous les jeux étaient accessibles dans des conditions tout à fait agréables. Enfin quand je dis que tout fonctionnait, j’exagère un peu : un Pong Atari presque quarantenaire avait dû être éteint car il chauffait trop, et deux jeux pour PC avaient eu un bug, notamment une version du jeu Doom qui a cessé de fonctionner au moment où j’en ai pris les commandes. Quelqu’un est ensuite prestement venu redémarrer la machine. Est-ce que le même souci de maintenance sera toujours présent dans deux mois ?
Il fallait évoquer toute l’histoire du jeu vidéo, depuis Pong en Arcade jusqu’à Angry Birds sur iPad en passant par une quantité de titres classiques. Mais puisque tous les jeux devaient être jouables, les jeux d’action étaient seuls représentés : pas de Civilization, pas de Sims, pas de Sim City, pas de Myst, pas d’Ultima, pas de Defender of the Crown, pas de Day of the tentacle, pas de Little big adventure (mais tout de même, Alone in the dark et Zelda), rien que des jeux auxquels on peut jouer immédiatement. Évidemment, aucune sélection de ce genre ne satisfera tout le monde, chacun a ses « classiques ». J’aurais aimé voir, par exemple, les jeux Lemmings et Joust. Je suis assez étonné de ne pas avoir croisé de Tétris. Je ne suis pas sûr d’avoir vu Wipeout.
Les jeux sont accompagné d’une documentation sous verre : boites d’origine, magazines d’époque, objets en rapport, œuvres se rapportant aux jeux de près ou de loin (notamment quelques estampes japonaises).

Ce que j’ai trouvé plutôt appréciable, c’est que l’exposition n’était pas un musée des vieilles consoles, mais bien un lieu destiné à expérimenter toutes sortes de jeux. Et ce qui est sans doute le plus appréciable c’est de constater que des jeux réalisés il y a trente ans, dont le programme n’occupait que quelques kilo-octets, tiennent toujours la route face à des jeux aux budgets pharaonesques et qui ont mobilisé des centaines de personnes.
Le petit frisson de la visite, pour moi, aura été de me retrouver devant un pac-man d’époque. L’écran cathodique bombé, les couleurs vives, la sensation de la manette, tout est revenu d’un coup. Plus de vingt-cinq ans après avoir vu cette borne pour la dernière fois — l’été 1983 à Loctudy en Bretagne, pour être très précis —, les sensations et les gestes me sont revenus instantanément. La lourdeur de la manette, la manière dont il fallait anticiper les virages, tout était là. Il ne me manquait, en fond sonore, que L’aventurier, par Indochine, Rosanna par Toto ou Let’s Dance, par David Bowie

J’ai fini par tomber sur le ministre de la Culture, que j’ai photographié en train de se faire photographier, et en train de se faire expliquer un jeu musical par un jeune homme tandis qu’une chaîne d’information filmait l’évènement et que les badauds immortalisaient l’instant avec leur iPhone. Ce genre d’exercice est toujours un peu bizarre, le ministre doit faire semblant de s’intéresser au jeu mais calcule ses mots, ses gestes et ses expressions pour qu’aucune photo désobligeante ou aucune vidéo bizarre ne soit diffusé par un média taquin. On m’a appris que Frédéric Mitterrand était très engagé envers le jeu vidéo, et la rumeur parle d’un projet de musée dédié au thème…

Je m’attendais à ce qu’on finisse par m’empêcher de prendre des photos, et ça n’a pas raté, mais beaucoup plus tard que je ne l’aurais cru. Le ministre était parti depuis longtemps, j’avais fait deux fois le tour de l’exposition et je me demandais si j’allais me rendre dans la partie VIP (je n’étais pas sûr que mon carton d’invitation, un e-mail imprimé, me le permette) quand une dame du service de communication de la Réunion des musées nationaux est venue me voir en me demandant à quoi allaient servir mes photographies. J’ai essayé de dire avec naturel : « c’est pour mon blog ! ». Avec une point de perversité, j’ai savouré les trois secondes d’intense réflexion qui ont été provoquées par ma réponse, j’avais presque l’impression de voir, derrière les yeux de cette dame, les rouages tourner à toute vitesse pour décider de ce qu’il était approprié qu’elle me rétorque à son tour : on sait quoi dire aux paparazzis, on sait quoi dire aux amateurs, on sait comment traiter les journalistes, mais que faire des blogueurs ? Et des blogueurs invités, donc ayant, peut-être, un public intéressé par le thème de l’exposition.
Sans surprise cependant, la dame a conclu qu’il allait falloir que je range mon appareil : pour ce soir, me dit-elle, il fallait être un journaliste accrédité, et si je veux prendre des photos, eh bien je n’ai qu’à revenir un autre jour. Discipliné, j’ai rangé mon appareil, sans avoir la présence d’esprit de protester contre le conseil fallacieux : évidemment, un autre jour, on ne me laissera pas plus photographier, sans doute moins.

Ce qui m’intéresserait, ce serait de savoir ce qui fait que l’on m’a identifié comme photographe non accrédité, sachant que les photographes « professionnels » présents n’étaient pas équipés d’un badge particulièrement voyant, et que les purs amateurs, qui prennent des photos avec leurs téléphones, n’étaient pas du tout inquiétés. Je vois de nombreuses différences entre les photographes sérieux et moi, mais je me demande lesquelles sont déterminantes. Mon reflex n’a pas un très gros objectif, ni un gros flash externe (du reste je n’utilise jamais le flash). Je ne fais pas non plus de gestes curieux comme les « pros », qui poursuivent les jolies filles d’un air de prédation autoritaire plutôt inquiétant, qui pointent le plafond avec leur coude lorsqu’ils photographient en biais, et qui s’appuient sur leurs jambes comme s’ils étaient des surfers en train de résister à une vague géante. Il y a, clairement, une gestuelle précise pour avoir l’air d’un photographe. Je n’ai jamais tenté de l’imiter pour me donner une contenance, il faudra que j’essaie un jour.
Peut-être aussi que les photographes professionnels se reconnaissent à ce qu’ils photographient. Juste avant que l’on vienne me tracasser, je photographiais les photographes en train de photographier et les écrans d’erreur des programmes qui avaient planté.

Interdit de photos, je commençais à me dire qu’il était temps de quitter l’exposition, lorsque je suis tombé sur Fabien Delpiano, de Pastagames, studio parisien qui a produit Maestro! Jump in music, excellent jeu musical pour Nintendo DS. Pastagames a réalisé une application pour l’exposition, pour Android et pour iPhone.

Fort de cette excellente compagnie, j’ai osé aller boire un verre dans l’espace dédié. Fabien me racontait que pour lui aussi, le choc de l’exposition, c’était de retrouver Pac-Man. Il y avait joué, enfant, c’était même le premier jeu auquel il ait joué, et il s’était juré que ce serait, un jour, ce métier-là qu’il ferait. Et c’est bien ce qui s’est produit. Nous nous sommes rappelés des Sinclair ZX81 et des Atari ST de nos adolescences respectives… Le thème de l’exposition se prête, évidemment, assez bien à ce genre d’épanchements nostalgiques.

À présent, le bilan : cette exposition vaut-elle la peine d’être visitée ? J’ai envie de répondre que oui, mais le visiteur éventuel doit avoir conscience que Game Story n’est rien d’autre qu’une grande salle d’arcade, propre et lumineuse, où l’on retrouve des sensations oubliées — si on les a éprouvées — et où l’on découvre ou redécouvre une sélection de jeux choisis parmi quatre décennies d’applications vidéoludiques. Si l’on espère faire des découvertes, si l’on pense apprendre des choses, ce n’est pas l’endroit. Est-ce que cela vaut le prix du ticket d’entrée (huit euros à partir de 13 ans) ? Je ne sais pas trop, parce que j’ignore comment va tourner l’exposition, s’il y aura foule, s’il sera difficile d’accéder aux joysticks et aux pads, si les jeux tomberont en panne les uns après les autres. Le jour du vernissage, c’était plutôt bien. Ensuite, je ne peux pas dire.
L’exposition dure jusqu’au 9 janvier 2012.

Rencontre avec Cizo

novembre 2nd, 2011 Posted in Après-cours, Brève, Conférences, Images | 1 Comment »

Une nombreuse assemblée d’étudiants était présente pour écouter Cizo expliquer sa manière de travailler et raconter plus de quinze ans de carrière. Je remarque la présence de plusieurs étudiants très connaisseurs du travail des éditions Les Requins-Marteaux, mais aussi de Magali Boudissa, récemment honorée du titre de docteur en esthétique avec une thèse sur la bande dessinée numérique.

J’en profite pour remercier Maren Köpp sans qui la conférence aurait du se faire dans un couloir, et sans projecteur.

Mathématiques — un dépaysement soudain

novembre 2nd, 2011 Posted in Cimaises, Sciences | 16 Comments »

Du 21 octobre dernier au 18 mars 2012, la Fondation Cartier propose une exposition intitulée « Mathématiques — un dépaysement soudain » qui, comme son nom le suggère, cherche à explorer la fascination que peut susciter la science des mathématiques. Des chercheurs célèbres, comme Cédric Villani, Michael Atiyah, Alain Connes ou Mikhaïl Gromov, ont participé à la création de l’exposition, rejoints ensuite par des artistes précédemment exposés dans le même lieu tels que Michel Alberola, Takeshi Kitano, Raymond Depardon ou David Lynch. Un tel programme était plutôt intriguant.

Il faut faire la queue un certain temps, car le flux des visiteurs est adapté au lieu, qui n’est pas immense. Le ticket d’entrée vaut neuf euros cinquante. En arrivant, une jeune fille nous oriente vers le sous-sol où est projeté un film de Raymond Depardon, qui donne la parole à des mathématiciens de haute volée. Je prends quelques photos mais une seconde jeune fille vient m’expliquer que je n’en ai pas le droit. Bon. Et puis, au bout de dix minutes de projection, les lumières se rallument et Micha Gromov voit son image gelée en plein milieu de ses explications scientifico-métaphysiques : pour une raison obscure, le public doit s’en aller. Ouste ! Dehors ! Sur le côté de l’écran, la traduction anglaise persiste, seule et sans spectateurs, à défiler. Le film avait l’air bien : chaque fois, un scientifique débite un discours apparemment écrit d’avance qui nous apprend d’où lui vient sa vocation et ce qui le fait vibrer dans sa discipline. Joli noir et blanc, beau grain d’image.
En quittant la projection, on tombe sur un grand mur peint par Michel Alberola qui cartographie subjectivement les mathématiques. Ce n’est ni du très bon graphisme didactique, ni du très bon Alberola. Sur un petit écran pénible à regarder, puisque disposé dans un couloir encombré, est diffusé un film réalisé par Alberola, encore lui, et consacré à Cédric Villani. Il semble nettement plus intéressant que la fresque qui lui fait face.

À côté se trouve une mystérieuse fonction. Yasmine tente de la photographier avec son téléphone, mais se fait à son tour rabrouer par les gardiens. Il ne s’agit pourtant que d’une formule mathématique, ce qui n’est pas soumis à droits patrimoniaux — eh oui, nous avons le droit de dire ou d’écrire que « E=mc² » sans nous acquitter d’une quelconque redevance. Cédric fait remarquer que l’évolution des mathématiques a toujours précisément profité de l’échange d’informations entre savants, mais la Fondation Cartier n’est pas dans une logique de colloque scientifique. À côté de la fonction se trouve une sculpture métallique en forme de trompe : c’est l’objet que l’on obtient en appliquant la fonction.

À l’étage, on trouve  une « bibliothèque des mystères », lieu où sont projetées deux animations aux messages obscurs et une troisième qui fait défiler les couvertures de livres liés à l’histoire des sciences (Platon, Aristote, Buffon,…). L’image est volontairement brouillée, altérée à l’aide de toute une palette de filtres simulant des interférences. C’est du David Lynch. On dirait à la fois une publicité et un générique de film de tueurs en série du début des années 2000. Sur ce, Patti Smith se met à chanter au plafond. « Bon, on s’en va ? » demande Elifsu. Oui on s’en va.
Dans la dernière salle, on trouve un écran concave où sont projetées des démonstrations géométriques qui s’apparentent à de l’art optique, et je dois dire que je trouve ça assez plaisant. Derrière, sur un autre écran, la main d’un chercheur dessine la manière dont le boson de Higgs , après collision, se trouve transformé en d’autres genres de particules,… Les dessins n’ont pas de sens particulier pour qui ne connaît pas le conventions de représentation de la physique mais semblent suivre une logique plastique. L’image est montrée en négatif. De temps en temps, elle est remplacée par un écran de contrôle qui nous permet de savoir en temps réel ce qui se passe à l’intérieur du Grand Collisionneur de Hadrons, au Cern. Enfin presque en temps réel, puisque l’horloge est réglée sur une demi-heure plus tôt. Par ailleurs, cet écran high-tech indique surtout qu’il n’y a aucune activité en cours dans le collisionneur : pas un quark, pas un gluon, rien.
À côté se trouve une application imaginée par Takeshi Kitano et qui repose sur le principe du jeu des chiffres et des lettres, si ce n’est que l’on doit atteindre le nombre 2011 et que l’on ne peut pratiquer des opérations, pour ce faire, qu’à l’aide de chiffres, et forcément dans l’ordre croissant : 1, 2, 3, 4, 5,…
C’est peut-être ce modeste jeu qui rapproche le mieux le spectateur du plaisir des mathématiques qu’était censé transmettre l’exposition entière.

Dans un espace circulaire, enfin, se trouvait l’installation Ergo-robots, sans doute passionnante, mais que je n’aurai pas vu, découragé par une file d’attente qui semblait éternelle.

Je dois avouer que l’ensemble m’a plutôt déçu : l’exposition est vite vue, la magie des mathématiques ne fonctionne que lointainement (avec mon niveau classe de troisième dans cette discipline et ma méconnaissance du milieu des mathématiques en tout cas) et plusieurs éléments semblent disposés là de manière un peu gratuite. On évite le didactisme « cité des sciences » et les tartes-à-la-crème du genre Nombre d’or ou autres décorations fractales, et c’est toujours ça de pris, mais une approche un tout petit peu plus généreuse, un tout petit peu plus tournée vers le public, aurait été plus agréable, d’autant qu’une telle exposition ne s’adresse sans doute pas non plus vraiment aux mathématiciens. La morale de l’exposition, c’est qu’il y a des gens qui se passionnent, qui s’éclatent avec les maths, mais aussi qu’on n’en fait pas partie. Et même pire, j’ai eu le sentiment étrange et hautement subjectif que cette exposition nous cache des choses, qu’un spécialiste du domaine (que je ne suis pas) verra plus les noms et les objets qu’il y manque plutôt que ceux qui y sont présents.

Frustré, donc, j’ai dépensé mes économies à la boutique, notamment pour acquérir le tee-shirt de l’exposition (la vendeuse m’ayant juré que, bien qu’il soit en taille L et non XL, il m’allait idéalement — cette vile flatterie prend toujours avec moi) et le livre publié pour l’occasion, vendu quarante-quatre euros. Mis en page par Werner Jeker, cette publication est un objet très agréable et au contenu apparemment infiniment plus clair que n’est l’exposition qu’il complète.

Littératures graphiques contemporaines #1 : Cizo

octobre 29th, 2011 Posted in Bande dessinée, Conférences | 1 Comment »

Dans le cadre du cycle de conférences « Littératures graphiques contemporaines » que je propose ce semestre à l’Université Paris 8, nous rencontrerons Lyonnel Mathieu, dit Cizo, graphiste et auteur de bandes dessinées.

Cizo, qui tire son pseudonyme de la paire de ciseaux avec laquelle il signait ses premières œuvres, prétend ne pas savoir dessiner et n’a publié à titre individuel qu’un seul album (Just You and Me, éd. En Marge) mais produit depuis près de vingt ans des travaux d’une grande liberté formelle qui exploitent notamment des langages stéréotypés tels que le mode-d’emploi, la signalétique et le graphisme institutionnel. Revisitant sans complexes l’imagerie populaire du XXe siècle, il recourt fréquemment au pastiche : graphisme soviétique, cinéma d’animation des années 1930, affiches de séries Z des années 1950, etc.

Dans le cadre des expositions Supermarché Ferraille et Musée Ferraille, il a aussi produit des objets humoristiques ou décoratifs.
Il a collaboré aux revues Jade, SVM, Picsou Magazine et surtout, Ferraille Illustré, dont il assurera un temps la co-direction artistique avec Winshluss, auteur avec lui de Monsieur Ferraille, Wizz et Buzz (Tome 1 , Tome 2) ainsi que des courts-métrages Raging Blues et O’ boy, What nice legs !

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le mercredi 2 novembre à 18h, dans la salle A1-175 ou A1-174.
Ouvert au public dans la limite des places disponibles.

L’art, la vie, et les petits oiseaux

octobre 22nd, 2011 Posted in Images, L'art et moi, Les pros, Mémoire | 5 Comments »

J’aimais le dessin. J’hésitais à m’inscrire dans la modeste académie des Beaux-Arts de ma ville, pas certain que ce qu’on y faisait m’y intéresserait mais un ami m’avait promis-juré que c’était vraiment bien, et comme j’admirais son habileté, je l’ai accompagné pour une séance d’essai gratuite. Les professeurs de dessin étaient un couple âgé. Elle, aimable comme une porte de prison, et lui, semblant sorti d’une gravure second empire, avec une barbiche et une moustache blanche, une haleine chargée d’une forte odeur de pizza et un air de jubilation constante. Il semblait aussi jovial que son épouse était morgueuse, comme s’il existait un lien de cause à effet entre ces deux humeurs.
Ou peut-être était-ce un jour comme ça, je ne les ai jamais fréquenté après.

Dessin d'après carte postale, sans petits oiseaux (gauche), avec petits oiseaux (droite). Ce n'est pas le dessin dont je parle - je ne l'ai pas conservé - mais une (rapide) reconstitution de mémoire.

Le cours consistait à choisir une carte postale touristique et à la recopier au crayon.
Ceux qui étaient inscrits depuis plusieurs années faisaient exactement la même chose, mais à l’aquarelle, au fusain ou à l’huile. Pas vraiment convaincu de l’intérêt de l’exercice mais assez discipliné, j’ai fait ce qu’on me demandait sans protester. J’ai choisi une carte-postale représentant un quelconque château, et je l’ai reproduite. Le résultat était correct, je pense, et c’est d’ailleurs ce qu’a pensé le chef de l’atelier, qui a observé attentivement mon travail en se lissant la moustache et m’a dit « c’est pas mal, c’est pas mal… », puis s’est tourné vers moi d’un air malicieux en me disant : « mais on peut rendre ça plus vivant, il y a un truc… ». Il a saisi mon crayon et a dessiné trois petit « V » dans le ciel. Des oiseaux.
Je n’y suis jamais retourné.

à gauche, un extrait de la (nouvelle) série V. La ville est une photographie, artificiellement animée par une nuée de petits oiseaux et placée derrière un premier plan en 3D, flouté pour simuler une profondeur de champ. À droite, une image extraite de la série Life after people où les oiseaux servent à la fois à donner de la vie à un décor statique, à fournir des indications spatiales (les oiseaux partent vers l'horizon) et à montrer la disparition des humains, puisqu'il s'agit d'un stade sportif tel qu'il serait des décennies après la disparition de l'humanité : envahi par des végétaux et des animaux.

Ça m’amuse de voir aujourd’hui que, dans les décors en 3D calculée, souvent assez factices, on recourt souvent au même artifice (bien plus intéressant en animation qu’en dessin cependant) : on fait passer des nuées d’oiseaux dans le ciel pour donner un peu de vie à des univers statiques et limités. Même George Lucas s’est servi de cette astuce pour donner un peu de vie aux derniers films de la série Star Wars ou aux versions révisées des anciens films, sauf que ce ne sont plus des oiseaux qui encombrent les cieux de Tatooine et Coruscant, mais des vaisseaux spatiaux.

Cela me rappelle un dessin de Pierre Bonnard, qui était exposé à la galerie Claude Bernard quand j’étais étudiant aux Beaux-Arts. Ce dessin, un dessin modeste et sans doute passablement inconnu, représentait un enfant sur une balançoire. Le crayon léger, vibrant, irrégulier, rendait parfaitement la sensation de lumière et de vie. Aucun artifice, juste l’envie de transmettre un petit moment de bonheur, et le talent pour le faire.

Le dessin en question doit aujourd’hui se trouver dans un tiroir sombre d’une collection privée quelconque, et je n’en retrouverai sans doute jamais de reproduction. En guise d’illustration, je ne résiste pas au plaisir d’afficher ici un tableau de Pierre Bonnard, sa Salle à manger à la campagne (1913).
Les rendus 3D progressent, et certains films sont même visuellement extraordinaires (tout le début de Wall-E, par exemple), ou soutenus par des scénarios impeccables et une belle animation, mais je pense que nous sommes encore loin du jour où on saura transmettre un regard chargé d’affect et de vie comme ont su le faire les plus grands peintres.

Littératures graphiques contemporaines (Cycle de conférences)

octobre 19th, 2011 Posted in Bande dessinée, Brève, Conférences | No Comments »

Avec un retard tout à fait abusif, j’annonce le début du cycle de conférences que j’organise à l’Université Paris 8 et qui est consacré à la « littérature graphique contemporaine », locution un peu évasive qui nous servira de fil rouge pour rencontrer des acteurs de la bande dessinée qui se distinguent par des pratiques marginales ou novatrices, tendant vers le design graphique, l’installation artistique, le spectacle vivant, le livre illustré, etc.

Ce cycle de conférences, qui prendra la forme de rencontres entre créateurs et public plutôt que la forme de conférences stricto sensu, est prioritairement ouvert aux étudiants de niveau L5 et M1. La séance d’introduction se déroulera aujourd’hui mercredi 19 octobre à 18h00 dans la salle A-072.
Notez que cette page sera mise à jour au fur et à mesure que l’information se précisera. Pour vous inscrire, veuillez me contacter directement à l’adresse : lafargue (chez) cegetel (point) net.

(illustration : séquence d’animation réalisée par Cizo pour le film Villemolle 81 ; extrait de Vie et mort d’une araignée, par Benjamin Renner)

Masaki Fujihata à Paris 8 demain

octobre 17th, 2011 Posted in Brève, Études | No Comments »

Demain, les cours de Tania Ruiz, Gwenola Wagon et moi-même dans la salle A-1-175 à l’université Paris 8 sont remplacés par une rencontre avec l’artiste Masaki Fujihata qui aura lieu à l’amphi X entre 10h30 et 13h30. Tous les étudiants sont invités à venir, bien entendu. Masaki nous présentera et nous expliquera ses travaux.

Note de service : les étudiants qui ne sont pas venus à mon cours la semaine dernière mais qui souhaitent s’inscrire peuvent se signaler en envoyant un e-mail à jnlafargue (chez) gmail (point) com.

(l’image a été piquée sur le site du projet field-works, par Masaki Fujihata)

Fin de concession

octobre 17th, 2011 Posted in Écrans et pouvoir | 4 Comments »

Je prends un plaisir certain à co-financer des films sur le site Touscoprods. Dernièrement, j’ai donné quelques dizaines d’euros pour aider la sortie française du Vilain petit canard, d’après Andersen, par Gari Bardine, immense maître du cinéma d’animation — si vous vous trouvez trop riches, faites-donc comme moi, les films de Gari Bardine sont vraiment trop rares.

Selon le montant des sommes engagées, « l’investisseur » reçoit des gratifications, par exemple une invitation à une avant-première, le DVD du film ou encore une affiche signée par le réalisateur. Dans ce cadre, j’ai très modestement contribué à la production du dernier film de Pierre Carles, Fin de concession (2010), dont j’ai reçu le DVD que je viens seulement de visionner — c’est pourquoi je n’en parle qu’aujourd’hui.

Ce documentaire pose une question simple : pourquoi est-ce qu’aucune émission de télévision n’a évoqué la tacite reconduction de la concession dont bénéficie TF1, alors que cette concession était conditionnée à la production de programmes culturels qui n’ont jamais vu le jour, du moins jamais dans les proportions qui avaient été promises. C’est la méthode de Pierre Carles telle qu’emplyée dans Pas vu, pas pris (1998) : ne pas traiter du scandale lui-même mais du silence qui l’entoure et révéler, par là-même, que tous les sujets ne peuvent pas être abordés dans les médias, et que ces derniers sont incapables de faire leur propre critique. Parfois il est très convaincant, parfois moins.

Comme Michael Moore, Pierre Carles se met lui-même en scène dans son documentaire, mais tandis que Moore se pose en procureur ou en juge, Carles fait plutôt de lui-même un personnage comique comparable à ceux des pseudo-autobiographies de Woody Allen, de Nanni Moretti ou de Maïwenn. On le voit hésiter, tenter d’obtenir des rendez-vous par téléphone, se faire critiquer par ses amis ou ses collaborateurs, arriver en retard, se tromper de jour,… Tout ceci dit à peu près la route scénaristiquement parlant ce qui pose à mon avis une nouvelle question : peut-on faire un film documentaire sans storytelling, et donc, sans (ré-)inventer les faits ?
Parmi les idées qui fonctionnent bien à mon goût, figure une séquence face à Jean-Marie Cavada dont Pierre Carles refait le montage, en y insérant les questions qu’il aurait aimé avoir posé s’il en avait eu la présence d’esprit ou le courage.

Ici, Carles nous demande un peu de nous apitoyer sur son sort : il peine à faire son métier correctement car sa méthode ne fonctionne plus, il est trop connu et il doit aller jusqu’en Uruguay pour parvenir à se faire passer pour un autre. En dehors de Charles Villeneuve qui a un coup de sang en comprenant qu’on tente de le piéger et qui réclame sans énergie l’effacement d’une cassette, toutes les personnes qui acceptent de parler à Pierre Carles le font avec une attitude civilisée, polie, si ce n’est cajoleuse, tandis que leur intervieweur semble agité, parle sans jamais écouter ce qu’on lui répond, plus soucieux de poser des questions rhétoriques culottées que de s’intéresser au point de vue des ses interlocuteurs. Il paraît même parfois complètement déstabilisé par les aveux, les mea culpas à l’air sincère et les flatteries qui lui sont habilement offerts. L’honnêteté est-elle feinte, d’ailleurs ? Est-ce que, pour reprendre la formule de Godard dans Film Socialisme, « aujourd’hui les salauds sont sincères » ?
Même lorsque Carles et quelques complices repeignent le scooter de David Pujadas à l’aide d’une bombe de peinture, en le qualifiant de laquais, le présentateur du journal de France 2 ne perd pas longtemps son sourire, se contente de dire « faites-vous plaisir » et finit par rentrer sur son scooter d’or — cette dernière image étant assez drôle, au demeurant.

Parfois, l’acharnement semble même un peu exagéré : Pierre Carles fait une tête et demie de plus que David Pujadas, et la disproportion physique donne à ce dernier un air plutôt courageux face à la bande qui vandalise son véhicule. De même lorsque Pierre Carles, qui se fait passer pour un assistant de tournage, insulte à demi-mot Étienne Mougeotte et que ce dernier se défend avec de vraies difficultés d’élocution (il venait de se faire opérer d’un cancer de la gorge), Carles passe à l’image pour le méchant. Cela rappelle la séquence piteuse qui conclut Bowling for Columbine où Charlton Heston, ancienne gloire de Hollywood et président de la National Riffle Association, devenu un vieillard, est poursuivi par un Michael Moore imprécateur et aux questions sans réponse possible autour de sa piscine.

Le film contient des documents intéressants : des interviews de Mélenchon ou de Montebourg, dont le contenu a beaucoup circulé sur Internet et qui ont même plus fait jaser que le reste du film. Des images moins connues telles que le « coaching » en vue de l’audition qui a décidé de l’attribution de TF1 à Bouygues, réalisé par Bernard Tapie, qui se confirme en tant qu’acteur très doué. On voit aussi passer Pierre Bourdieu, mentor de Pierre Carles, distribuant dans la rue le journal Pour lire pas lu. Enfin, de nombreuses séquences d’archives sont exhumées, parfois avec une irritante pointe de narcissisme puisque l’auteur du film y apparaît en permanence. Plus généralement il est un peu dommage que Pierre Carles ait tant de mal à s’effacer derrière son sujet, car lorsqu’il le fait — comme dans la dizaine de films pour l’émission Strip-Tease qu’il a réalisés (dont l’extraordinaire Désarroi esthétique, consacré au publicitaire Daniel Robert) —, il fait preuve d’un regard acéré et d’un grand sens du montage.

Ce que je trouve assez intéressant c’est que le spectateur dispose de suffisamment d’éléments pour tirer des conclusions légèrement différentes de celles du réalisateur quand aux raisons de l’échec de sa méthode. Pour Pierre Carles, les gens des médias dont il veut dénoncer les collusions politiques, la servilité et la fausse impertinence sont devenus rusés, savent comment le prendre, comment le flatter, comment esquiver les questions. Et bien entendu, ce n’est pas faux, tous ces gens sont devenus prudents, ils ne veulent pas être celui dont l’emportement, vu et revu sur Youtube, fera rire toute la France — la peur du « buzz » sur Internet ne doit pas être pour rien dans la circonspection générale, même le service d’ordre d’une réunion du Médef se montre compréhensif, presque complice avec Pierre Carles — les CRS en faction devant l’hôte Crillon à la fin du film un peu moins.

Mais au delà de ça, il me semble que tous ces gens ne voient plus Pierre Carles comme une incompréhensible menace envers leur confort mais comme une sorte d’institution. Être taquiné par Pierre Carles est peut-être même une sorte de consécration, une distinction, la preuve que l’on a fait une belle carrière à la télévision. Il convient alors de lui répondre le mieux possible, en glissant comme une anguille et en faisant semblant, tant qu’à faire, que l’on ne s’est pas aperçu que la caméra tournait.
Pierre Carles a été englobé, digéré par le système qu’il voulait combattre. Il ne s’est pas vendu, ses opinions n’ont pas varié, et pourtant il fait désormais partie du strass et des paillettes. Suivant l’observation de Hakim Bey, le philosophe-prophète des hackers, les zones d’autonomie ne peuvent être que temporaires. L’espace que Pierre Carles avait réussi à dégager pour critiquer les médias est à présent bouché. Le film est regardable et plutôt drôle, mais il est sans doute temps, effectivement, de changer de méthode.