Profitez-en, après celui là c'est fini

The cat, the reverend and the slave

octobre 8th, 2012 Posted in Interactivité au cinéma | 4 Comments »

Alain Della Negra et Kaori Kinoshita ont réalisé quelques excellents films dont le long-métrage The Cat, The Reverend and The Slave (2010), un documentaire dont le principe était d’aller rencontrer des américains vivant une deuxième vie sur la plate-forme pertinemment nommée second life, « seconde vie ».
Il ne s’agit pas d’un documentaire lourdaud façon « envoyé spécial » ou « zone interdite » qui impose au spectateur un point de vue asséné par une voix off péremptoire qui fait s’exclamer au spectateur des « oh! » et des « ah! » devant des phénomènes de société ou des évènements d’actualité. Ici pas de commentaire, une caméra sage, avec des plans fixes et bien composés, devant laquelle les interviewés ont tout le temps de raconter ce qu’ils font, ce qu’ils vivent, ce qu’ils sont. Souvent, ils ne parlent pas à la caméra, mais discutent entre eux. L’émission Strip-Tease a suffisamment prouvé que le fait de ne pas commenter ne suffit pas à se retenir de porter un jugement, mais là, aucune moquerie, pas de piège, si la caméra a un point de vue, il est bienveillant, jusqu’à dérouter une partie du public, comme j’ai pu le remarquer (et je ne suis pas le seul) en le présentant à des étudiants. Il faut dire que le sujet de fond est plutôt dérangeant, puisqu’il ne s’agit pas vraiment du rapport entre le virtuel et le réel — l’intention de départ des auteurs, je pense —, mais que l’on se retrouve face au sujet le plus universellement douloureux qui soit : la quête de l’amour, de l’affection, du bonheur.

Devant la caméra défilent des âmes perdues, des « invisibles », comme les nommait Will Eisner, des gens qui ont une vie solitaire, en marge, sans l’avoir choisi. Et tous ces gens, grâce au monde virtuel, se font des amis, s’aiment, se marient ou inventent une vie affective atypique, comme un géant maigrichon, employé d’une station-service et qui, chez lui, s’habille en femme et est l’esclave par webcam interposée d’un motard père-noël sado-masochiste, et en même temps le maître de ses quatre compagnes, comme lui adeptes du mode de vie « goréen », inspiré par les romans de l’écrivain de science-fiction John Norman. Depuis chez lui, il leur donne des instructions sur la manière dont elles doivent se vêtir et leur donne ou non la permission d’avoir une vie sexuelle. Il y a aussi un couple pour lequel second life est clairement devenu un terrain de combat sexuel : elle ne voulant plus se souvenir qu’elle a guidé son futur compagnon dans des « lieux de sexe gratuit », lui qui n’explique pas clairement pour quelle raison il est d’abord apparu sur le réseau avec un avatar féminin, et les deux se disputant pour savoir s’il est normal d’installer un club érotique au dessus d’une boutique d’articles pour enfants. Il y a des cas plus légers, comme ce jeune homme, à l’étroit dans son mobile-home, qui passe une grande partie de sa vie sur l’île qu’il s’est aménagée dans le monde virtuel et où son lit est immense, comme des activistes écologistes qui plantent des arbres sur second life, guidées par une femme qui a y eu une aventure avec un homme marié qui est mort subitement avant qu’elle ait une chance de le rencontrer dans le monde tangible.

On découvre ensuite un pasteur et son épouse qui dépensent une énergie fervente à prêcher la parole évangélique dans une église virtuelle où traînent des personnages déguisés en super-héros, en anges ailés ou en animaux. L’effet du prêche accompagné à l’orgue qui est asséné à ces avatars fantaisistes en 3D est assez comique. Le pasteur et son épouse vivent chichement et on les voit quémander une subvention à une grosse paroisse pentecôtiste dirigée par un pasteur-playboy visiblement richissime qui roule en voiture de sport et dont le monde n’est pas spécialement virtuel.
Suit une séquence plutôt distrayante sur des « furries », des gens qui ont décidé de vivre une identité de bête (à poils, souvent, d’où le nom de « furries » — poilus) : chats, ratons-laveurs, zèbres. Ils le font sur le réseau ou lors de rencontres « live » qui peuvent, semble-t-il, tourner à l’orgie, version Disneyland. On voit ainsi un brave homme avec de fausses oreilles poilues qui explique qu’il est furtif comme un chat, hyperactif comme un chat, et qui semble avoir des difficultés financières liées à un divorce, ce qui n’arrive pas aux chats.

Le film s’achève sur Burning Man, festival artistique destroy ou des dizaines de milliers de personnes se réunissent chaque été pour réaliser une utopie de société libertaire où toutes les folies sont acceptées dans une ambiance à mi-chemin entre Mad Max et le Gros temps de Bruce Sterling. Cette séquence, qui ne cadre pas tout à fait avec le reste du film, en est en quelque sorte la clef : les gens que l’on a rencontré sur les routes américaines ne sont pas des anomalies, ce sont des gens qui ne font de mal à personne et qui ont décidé de rêver leur existence, peut-être parce qu’ils n’ont rien trouvé de mieux, peut-être parce que c’est ce qui leur convenait, peut-être parce qu’ils refusent de faire semblant d’avoir trouvé le mode d’emploi du bonheur.
Le film ne laisse pas indifférent, comme on dit. Plusieurs spectateurs et plusieurs critiques ont jugé ses protagonistes avec sévérité : pas normal, tout ça ! Et il est certain que plusieurs cas sont pathétiques, mais ils ne le sont pas à cause de Second Life, c’est le réseau, au contraire, qui leur permet de s’inventer une vie sociale, d’aimer et d’être aimés. Au delà de l’angoisse qu’ils peuvent provoquer, tous ces personnages sont finalement plutôt attendrissants. The Cat, The Reverend and The Slave est peut-être une version moderne du Freaks (1932) de Tod Browning, sauf qu’ici, le spectateur peut plus aisément choisir de se reconnaître : nous avons tous un pied dans un monde imaginaire.

L’édition DVD de The Cat, the Reverend and the Slave, éditée par Capprici, contient en bonus deux courts-métrages. Tout d’abord l’hilarant Neighborhood (2005), que j’avais pour ma part déjà visionné lors de l’exposition Muséo Games, où des personnes racontent leur vie dans les Sims comme s’il s’agissait de leur existence véritable. Ensuite La Tanière (2008), qui traite spécifiquement des furries.

Littératures graphiques contemporaines #2 (Cycle de conférences)

octobre 8th, 2012 Posted in Bande dessinée, Conférences | 1 Comment »

Le cycle de rencontres intitulé Littératures graphiques contemporaines, qui accueillait des artistes aux franges de la bande dessinée et qui s’est tenu l’an dernier a été un succès, je le reconduis cette année. En 2011-2012, le cycle de conférences ne se déroulait que sur le premier semestre. En 2012-2013, il se déroulera sur toute l’année (mais ne sera validé qu’au premier semestre).

La liste des auteurs invités n’est pas complète et les dates ne sont pas encore arrêtées mais je ferai une courte séance d’introduction après demain mercredi 10 octobre à 18h00, en salle A-1-174 ou en A-1-175 (la salle voisine), selon la disponibilité des clés.

Les rencontres seront annoncées sur le présent blog, ainsi que dans cet article, qui sera modifié au fur et à mesure que le programme sera connu. Pour vous inscrire, n’hésitez pas à me contacter directement à l’adresse : jnlafargue+conferences (chez) gmail (point) com.

(images : Nine Antico, en haut, et un extrait des Enfants pâles, de Philippe Dupuy et Loo Hui Phang, en bas)

The we and the I

octobre 6th, 2012 Posted in Au cinéma | 6 Comments »

Avant le film, les réclames.
Une jeune fille au type scandinave, à mi-chemin entre Kirsten Dunst et Björk, joue avec une caméra prédatrice qui la poursuit en vue subjective. Ses cheveux sont blonds, presque blancs, coiffés avec une fausse-négligence suffisamment sophistiquée pour lui donner un an ou deux de plus que son âge véritable et nous faire oublier qu’elle est sans doute collégienne. L’image est somptueuse, on pense à Melancholia et à Princesse Mononoke. Pour finir, on découvre que le point de vue était celui d’un cerf, que la jeune fille enlace tendrement. Allégorie factice et un peu embarrassante de « l’éveil du désir », pour le compte d’une marque de parfum. Ces poncifs mal maîtrisés ne nous feront pas oublier la Vraie jeune fille de Catherine Breillat.

Une jeune fille en fleur perdue dans un sous-bois pour le compte d’une marque de parfums.

Seconde publicité : une marque de pantalons propose à ses clients « d’entrer dans la légende » sous le prétexte incongru que le vêtement vendu est cousu avec un unique fil. On voit défiler des jeunes adultes qui prennent une courageuse inspiration avant de se jeter à l’eau, de participer à une audition de violoncelle, de faire leur premier cours en amphithéâtre ou d’aller montrer un powerpoint à des gens en costume sérieux disposés autour d’une table. Ambiance Flashdance, Fame, Startup. Le message est clair : sois toi-même en portant le même pantalon que tout le monde, affirme ta personnalité avec un uniforme. Ordre contradictoire dont raffolent les publicitaires depuis bien longtemps et que pointait Jean Baudrillard en 1970 dans sa Société de consommation.

“Sois toi-même ! Porte la même marque de vêtements que les acteurs de la pub”. Nous sommes des animaux sociaux mais disposant d’une conscience, d’une personnalité, et donc toujours tiraillés entre conformisme et affirmation de soi. La publicité sait parfaitement exploiter ce paradoxe.

Nous ne remarquons plus les spots publicitaires du genre de ceux que j’ai décrits, tant ils sont devenus banals, mais, diffusés juste avant la séance, ils offrent un contraste assez saisissant avec The We and the I, de Michel Gondry, qui parle aussi de jeunesse, d’individualité et de conformité mais de manière évidemment bien différente et sans doute, bien plus universelle.

Michel Gondry est vu comme un auteur de clips et de publicités, donc un créateur superficiel. Pour moi, son travail de cinéaste est à comparer à celui d’Alain Resnais ou de Robert Altman, car c’est un cinéma à contrainte, au sens oulipien du terme, où chaque film répond à un cahier des charges formel singulier, qui est toujours lié au propos véhiculé par le scénario. Ici, Gondry s’est donné deux contraintes fortes. La première, c’est que le film se déroule intégralement au cours d’un trajet en bus, le dernier de l’année pour une classe de lycéens. Une unité de lieu en perpétuel mouvement, dans un espace confiné où tout le monde peut se voir ou s’entendre mais où des conversations en aparté sont possibles. Le premier défi relevé par le cinéaste est que l’image n’est jamais ennuyeuse, même si à la fin de la projection on connaît le bus 80 comme si on l’avait pris toute sa vie. Il faut dire que la caméra s’attarde régulièrement sur le paysage traversé1 et que des saynètes diverses, notamment des vidéos diffusées sur les téléphones portables ou des illustrations d’anecdotes permettent au spectateur de quitter régulièrement l’intérieur du bus. Le véhicule se vide petit à petit puisque les jeunes gens ne sortent pas tous au même arrêt, certains habitent à proximité de l’école et d’autres, à des dizaines de kilomètres — le trajet est plutôt long.

Les “double deckers”. Chacun de ces gamins dont le terrain de jeu est un autobus à impériale  où ils peuvent jouer en toute liberté, loin du monde des adultes, est défini, et parfois nommé, par un cliché : le glouton, l’intelligent, le rigolo, la belle, la candide, etc. La liberté n’est qu’apparente, chacun est enfermé dans un rôle, position à la fois rassurante et aliénante.

J’ai immédiatement pensé à deux œuvres sans aucun lien en regardant le film. Tout d’abord, la série télévisée anglaise L’autobus à impériale, où des gamins britanniques avaient comme terrain de jeu un bus londonien à deux étages abandonné dans un terrain vague. Dans cette série, un peu comme dans une classe d’adolescents, les rôles étaient très définis : l’inventeur, le leader, la jolie fille, le gourmand en surpoids, le noir rigolo,…

La seconde œuvre à laquelle j’ai pensé est Le Bus, de Jean-Louis Boissier, qui avait été présentée pour la première fois lors de l’exposition Les Immatériaux au centre Pompidou en 1985. Dans la version que je connais, cette installation interactive est composée d’une banquette de bus à côté de laquelle est diffusé un film montrant un trajet en bus en Seine-Saint-Denis. On peut interrompre le film en appuyant sur le bouton d’appel et au prochain arrêt programmé, un diaporama présente au spectateur une personne que l’on suit hors du bus, jusqu’à son logis, permettant d’entrer dans son intimité : chaque passager du bus est le porteur de tout un univers.

“Le Bus” (1985), installation de Jean-Louis Boissier. Les photographies étaient réalisées par des étudiants en arts plastiques à l’Université Paris 8.

La deuxième contrainte autour de laquelle a été construit le film, c’est la nature de sa distribution : une quarantaine de jeunes gens scolarisés dans un lycée du South Bronx et rencontrés par l’auteur à l’occasion d’un atelier-cinéma qui, si j’ai compris, s’est étalé sur deux ans. Tous ceux qui ont participé à l’atelier ont été embauchés pour le film, sans audition, sans sélection. Ce sont de véritables adolescents issus d’un véritable quartier pauvre de New York. Bien que de nombreuses anecdotes ou récits secondaires du film soient issus de leur propre expérience, le film n’est pas un documentaire ni un projet social plein de bonnes intentions — chaque lycéen a été rémunéré pour sa prestation d’acteur et non pour son état de lycéen pauvre. L’auteur a eu des contacts avec des établissements de quartiers et de conditions sociales très diverses jusqu’à trouver celui qui accueillerait son projet, car il n’était pas question pour lui de parler d’un lieu et d’une époque2, d’une jeunesse précise, issue de quartiers précis, mais bien de parler de parler d’un sujet assez universel, l’adolescence. Pour une fois, le making-of risque d’être intéressant. La chauffeuse du bus est une authentique chauffeuse de bus et la vieille dame raciste qui traite les passagers de « singes d’Afrique » est une voisine de Michel Gondry à Brooklyn qui se trouve être une authentique vieille dame raciste elle aussi.

Chaque acteur a apporté au scénario des anecdotes, un langage et des improvisations. Gondry prend énormément de libertés avec les faits : il a voulu que son bus soit un bus de la ville de New York (avec le numéro du bus parisien où il a eu l’idée de son scénario) et non un bus jaune de transport scolaire (où des passagers non-lycéens ne seraient pas montés), et il laisse ses occupants bien plus libres de chahuter qu’ils ne peuvent l’être en réalité. Si certains de ses acteurs portent en eux des histoires tragiques, et plus tragiques que tout ce qui est raconté dans le film, ils sont, explique l’auteur, bien moins délurés. Quand aux situations, elles sont le fruit d’inventions ou de témoignages, parfois forts lointains, comme une sombre histoire de pantalon perdu dont le dialogue a été intégralement pris au fils de Gondry et à un de ses amis, à des milliers de kilomètres du Bronx. Si le réalisme et la vraisemblance des situations ne sont pas respectées, c’est bien que ce qui compte n’est jamais l’anecdote singulière mais bien la difficile équation entre affirmation de soi et appartenance à un groupe.

Je ne vais pas tout raconter, mais voilà l’histoire : les jeunes du bus se chamaillent, se « chambrent », comme on dit, avec drôlerie et cruauté, et parfois avec violence. Les terreurs du fond qui fracassent une guitare, les filles courtisées qui humilient, chacun essaie de se donner une contenance, en utilisant l’art (dessin, musique), l’imaginaire, la tchatche, etc. Une part de l’intrigue tourne autour de flash-backs : le personnage d’Elijah (qui n’est pas dans le bus et qui a toutes les malchances, comme Kenny dans South Park ou Eugene dans Hey Arnold!) glissant sur du beurre, le presque-viol dont une jeune fille, saoule, a été la victime, ou encore les infidélités qui déchirent un couple homosexuel. Les vidéos en question sont diffusées plusieurs fois (parfois avec des modifications, je pense) et cet effet de répétition fonctionne très bien : les images reviennent mais leur sens change.Peu à peu, alors que le bus se vide, on découvre, comme promis, les personnes derrière les postures. Contrairement à de nombreux films qui traitent de l’adolescence, Michel Gondry n’impose aucun happy-end confortable : la situation est exposée, la suite est ouverte, chaque personnage, peut-être aussi chaque acteur, peut choisir où il emmènera sa vie.

Lorsqu’il se penche sur les incertitudes, les douleurs et les contentieux de l’adolescence (le rapport individu/groupe et le rapport à la sexualité), qui fondent l’adulte que chacun de nous essaie de devenir, le teenage-movie est un genre noble, qu’il avance sous le masque du divertissement ou non : Les beaux gosses, Steak, Saved!, But I’m a cheerleaderBreakfast club, Weird science, Pretty in pink, Diabolo Menthe, Superbad, la série Buffy3… La liste des réussites n’est pas si longue, et The We and the I en fait indubitablement partie.
Est-ce que le dossier de presse de The We and the I était bâclé ? Je suis surpris par le nombre de clichés qui sont répétés d’article en article : Michel Gondry serait « un éternel adolescent », un « enfant de la télé », un « clipeur », un « pubeux » voire un « fils de pub », un « bricoleur », et son film, bien entendu, « déroutera les fans » puisque son auteur « n’est jamais là où on l’attend » — Gondry s’apprête à sortir son neuvième long-métrage, une adaptation de L’Écume des jours, de Boris Vian, et on doit toujours écouter les mêmes formules un peu vides à son sujet4.

Même si les critiques publiées au sujet de The We and the I ont été, pour la plupart, très enthousiastes, j’ai l’impression que leur vacuité a donné au public une fausse idée du film, et l’a détourné des salles obscures : en deux semaines d’exploitation, le film n’a attiré que quelques dizaines de milliers de spectateurs.
S’il passe encore près de chez vous,…

  1. Gondry est l’auteur d’un clip qui n’est qu’un long travelling ferroviaire dans un paysage qui s’invente en fonction de la musique diffusée : Star Guitar, pour les Chemical Brothers. []
  2. À propos d’époque, le film est presque exclusivement rythmé par du rap « old school » : The World supreme team, The Young MC, Run DMC, Big Daddy Kane,… []
  3. Et pourquoi pas, malgré leur absolue légereté, les films La Boum 1 et 2, dont le réalisateur, Claude Pinoteau, vient de mourir ? Le film Camille redouble, par Noémie Lvovsky, m’a l’air très bien, aussi, mais je ne l’ai pas vu. Sur la catégorisation de Steak comme « teenage movie », je sais bien qu’un acteur du film n’est adolescent, bien sûr. C’est un teenage movie au cent-vingt-troisième degré. []
  4. Beaucoup de critiques ont comparé The We and the I aux films de Spike Lee. Je pense qu’ils ont été victimes d’une image subliminale : on voit fugacement l’auteur de Do The Right Thing (ou un acteur qui lui ressemble beaucoup — pas pu vérifier, l’acteur n’étant pas crédité) en organisateur d’un jeu de bonneteau. []

Kafka et l’ordinateur (Le Procès, 1962)

septembre 30th, 2012 Posted in Ordinateur au cinéma | 2 Comments »

Le Procès est un roman bien connu de Franz Kafka qui a inspiré quantité d’œuvres, dont un film d’Orson Welles avec Anthony Perkins dans le rôle de Joseph K, un homme aux prises avec une procédure judiciaire absurde. Le roman a été écrit pendant la première guerre mondiale mais n’a été publié qu’en 1925, un an après le décès de son auteur.
Le film, excellent au demeurant, date de 1962.

Dans son adaptation, Orson Welles résiste bien à la tentation d’une allusion pesante au nazisme ou au communisme. Il conserve assez fidèlement la plupart des éléments du roman mais prend tout de même quelques libertés. Entre autres, il introduit une dissertation sur l’ordinateur — objet qui, en 1962, est connu du public depuis un peu plus de dix ans et a déjà une grande importance pour l’industrie. Dans une scène, Joseph K vient de terminer son travail et discute avec son oncle qui le conseille sur le procès. En voyant l’ordinateur qui se trouve au dessus des bureaux, l’oncle propose à Joseph de demander à « l’engin électronique qui répond aux questions » (c’est la figure courante à l’époque de l’ordinateur « oracle ») de quel crime il est accusé.

L’oncle de Joseph appelle aussi la machine « cerveau ». Lorsque son neveu parle de la machine au féminin, l’avertit, pour rire : « si c’est une femme, méfie-t-en », avant de conclure qu’il serait idiot d’espérer être tiré d’affaire par une « machine à calculer » et que « finalement, ces appareils électroniques ne servent pas à grand chose ». Il est dit au passage que les personnes qui s’occupent de l’ordinateur en parlent avec affection, respect, peut-être même amour et terreur. En quelques phrases, l’engin a donc droit à une succession de qualités : cerveau, oracle, femme, simple calculatrice, appareil électronique. Quand à ceux qui s’y intéressent, ils connaissent eux aussi des sentiments variés : affection, amour, respect, terreur.

Une séquence supplémentaire de six minutes, coupée au montage, se déroule aussi face à l’ordinateur. L’extrait a été conservé mais sans le son. On y voit Joseph K, dans les bureaux, de nuit, qui discute avec une informaticienne interprétée par l’actrice grecque Katina Paxinou1. Dans une interview2, Orson Welles a expliqué que ça aurait dû être la meilleure scène du film, mais que ça ne l’a pas été et qu’il a par conséquent préféré la supprimer à la veille de la première. On sait que dans cette scène, l’informaticienne demandait à l’ordinateur de quoi Joseph K était accusé, question à laquelle la machine répondait que le crime que K est le plus susceptible de commettre est le suicide.

Welles a expliqué que le sujet de cette scène était le libre-arbitre, qu’il oppose à la machine, pour qui des paramètres donnés aboutissent toujours au même résultat. L’ordinateur est donc moins ici une métaphore de la procédure administrative aliénante dont K est victime qu’une allégorie des prédestinations contre lesquelles il faut lutter.

  1. Dans le film, tous les rôles féminins notables sont confiés à des actrices venues de pays non-anglophones: Romy Schneider, Jeanne Moreau, Elsa Martinelli, Madeleine Robinson, Suzanne Flon,… []
  2. Interview par Huw Wheldon, BBC, 1962 []

Presse clandestine

septembre 27th, 2012 Posted in Lecture, Personnel | 6 Comments »

Je ne crois pas avoir beaucoup parlé ici d’André Lafargue, mon grand-père, né en 1917, et qui a toujours bon pied bon œil puisque chaque soir il va voir une pièce de théâtre et que chaque jour il occupe son bureau à la rédaction du Parisien où, en qualité de pigiste retraité, il écrit des critiques des spectacles vus la veille.

Il a eu plusieurs vies, dont il raconte des bribes de ci ce là : anarcho-pacifiste avant guerre, il a notamment écrit pour La Patrie Humaine et La Flèche — où il œuvrait, je viens juste de l’apprendre, aux côtés du dialoguiste Henri Jeanson (Pépé le Moko,  Entrée des artistes, Hôtel du nord,…) qui est une de mes idoles car un des plus grands auteurs de la période du « Réalisme poétique », avec Charles Spaak et Jacques Prévert ; démobilisé, ou même plus ou moins déserteur après la débâcle, il a vu le bateau qui aurait pu l’emmener en Grande-Bretagne — le pays de sa mère1 — sombrer sous ses yeux. Il a vécu à Montrouge, avec sa femme et son frère, chez le docteur Marcel Renet, qui, j’en parle plus loin, allait fonder le réseau Résistance, et le journal du même nom (emprunté au Groupe du Musée de l’Homme, qui avait été décimé). Il décrit son rôle comme « commis-voyageur », puisqu’il a passé des mois à sillonner la France à la rencontre de possibles sympathisants sous le nom de « la flèche ». Dans le journal, il signait Robert Desniaux. Pour la résistance, il était colonel — grade qui en impose mais qu’il qualifie de fictif ; arrêté en 1943, il a été déporté à Buchenwald, Mauthausen et enfin à Ebensee, mais ce n’est pas la période de son existence dont il parle le plus volontiers ; à son retour, il a couvert le procès de Nuremberg, comme journaliste ou comme interprète (sa mère était britannique), je ne sais plus trop ; le journal Résistance, qui paraissait toujours et qui l’employait, a coulé, et a fusionné avec le Matin, pour devenir Ce Matin, puis Ce Matin-Le Pays. Après la disparition du dernier titre, il est entré dans le journal concurrent, Le Parisien Libéré, devenu Le Parisien Aujourd’hui en France. Dans la presse d’après-guerre, et jusqu’à aujourd’hui, il s’est surtout occupé de sujets que certains jugeront futiles ou légers : le cinéma, le théâtre, et les arts en général, qui lui ont permis de connaître ou de rencontrer des gens comme Audrey Hepburn, Michelle Morgan, André Bourvil, Alain de Saint-Ogan, ou Michel Audiard, qu’il se vante d’avoir présenté à André Hunebelle, grâce à qui a pu commencer la carrière du futur dialoguiste des Tontons flingueurs.

Bref, une sacrée vie. Je ne connais que des petits bouts de cette histoire, car nous ne nous voyons qu’une ou deux fois par an. Mais justement, nous avons déjeuné ensemble aujourd’hui, mon grand-père, mon père et moi-même, dans la cantine du Parisien.

Une chose m’a tout à fait passionné dans son récit de la création du groupe Résistance, que je vais tenter de raconter avec autant de précision que possible. André vivait donc à l’époque avec sa jeune épouse Ameyna, ma grand-mère, et son frère Claude, chez le docteur Renet, dont Claude, médecin lui aussi, reprenait le cabinet. Ce monsieur Renet avait un projet : créer un journal clandestin. Il en a parlé à André et à Claude, qui ont été d’accord, ainsi qu’à deux autres personnes, dont le père de Claudine Auger, future James Bond Girl dans Opération Tonnerre. Le docteur Renet avait un atout : il connaissait un imprimeur, Jean de Rudder, qui acceptait de se lancer dans cette dangereuse aventure. En revanche, le docteur Renet ne connaissait personne d’autre et n’avait pas le moindre contact à Londres. Le journal est devenu un des titres les plus importants de la presse clandestine, puisque son tirage a culminé à 100 000 exemplaires.

Les survivants du groupe Résistance se revoient régulièrement… J’ai assisté à leur repas en 2006, ils étaient encore quelques dizaines à s’être déplacés. Debout : Josette Guillou-Honigsberg.

La partie étonnante de l’histoire, pour moi, c’est que c’est ce journal — cinq personnes — qui est à l’origine de la naissance du réseau. C’est grâce au journal, diffusé clandestinement, que des gens se sont signalés pour aider, participer, ont rapporté des informations, mais aussi grâce au journal que Londres s’est intéressé au groupe, l’a contacté, initié au codage des messages, a pu l’approvisionner en armes, en informations, en instructions, lui a permis de sortir de son isolement. Peu à peu, le journal a essaimé, avec Résistance de Bordeaux et du Sud-Ouest, Résistance de l’Ouest, le Lorrain, et quelques autres titres que je n’ai pas retenus : un véritable empire médiatique, finalement, qui a eu, comme d’autres journaux de la résistance (Libération, Combat, le Franc-Tireur, etc.) une vraie influence sur la conformation de la presse après-guerre. J’ai appris au passage qu’Émilien Amaury, fondateur du Parisien Libéré juste après guerre, avait clandestinement approvisionné toute la presse résistante en papier, tout en diffusant la propagande de Pétain.

Je suis assez frappé qu’un journal, deux feuilles de papier couvertes d’encre, ait pu donner une consistance à un rêve. En y réfléchissant, ça n’a rien de vraiment étonnant, bien sûr, et on connaît mille exemples du genre, dans des domaines variés, et pas toujours liés à des conditions tragiques (les fanzines qui ont servi de berceau à des genres musicaux, par exemple), mais j’en tire une conclusion qui est qu’on peut faire exister quelque chose en convainquant les autres que cette chose existe.

  1. Mon arrière grand-mère, Florence Adeline Chamier-Deschamps était britannique mais a grandi en Australie. Son père possédait un quotidien de Sydney. Cette branche de la famille, qui descend du théologien Daniel Chamier, avait quitté la France quelques siècles plus tôt, à la révocation de l’Édit de Nante. []

Où est Charlie ?

septembre 21st, 2012 Posted in Lecture | 24 Comments »

Pas de quoi être fier, j’ai cédé à l’opération commerciale et médiatique de Charlie Hebdo : j’ai acheté le numéro qui fait scandale en publiant des représentations insultantes de Mahomet. Je ne l’ai pas acheté par conviction anti-religieuse, ni pour soutenir la liberté d’expression, je l’ai acheté par bête curiosité, ou même par curiosité bête : je voulais savoir ce qui se trouvait dans ce numéro qui justifie que l’on renforce la protection des écoles françaises et que l’on ferme des consulats dans les pays musulmans. Et évidemment je me suis fait avoir, mes deux euros cinquante ont été très mal investis, les fesses du prophète, vues par Charb et par Luz n’ont, comme prévu, aucun intérêt. Je rassure tout de suite les musulmans : il ne s’agit pas réellement du prophète Mahomet mais juste de dessins censés le représenter, qui n’ont aucune valeur documentaire et qui ne nous apprennent rien de particulier sur le personnage. Ces dessins se veulent insultants en plaçant le prophète dans des positions qui, comme le note Maïa Mazaurette, l’assimilent à une femme ou à un homosexuel et révèlent en conséquence les arrières-pensées sexistes et/ou homophobes de leurs auteurs (ce à quoi il convient tout de même de préciser qu’un des dessins dont parle Maïa Mazaurette est dû à Coco, qui se trouve être une femme). En fait, depuis la Révolution de 1789 (et sans doute avant, dès l’époque des « libertins »), il existe en France une tradition de recourir à des dessins à caractère sexuel pour s’en prendre aux gens que l’on n’aime pas. Autrefois, soit il s’agissait de dessins allusifs assez fins, soit les dessins n’étaient pas signés. Mais grâce aux progrès de la presse satirique depuis Hara Kiri, on peut désormais cumuler le dessin défoulatoire tel qu’on en voit graffités sur les portes intérieures des toilettes publiques et la signature revendicative. L’action reste un peu puérile : titiller les limites de la liberté d’expression est une chose, mais il n’est pas interdit de réfléchir aux conséquences de ses actes, et notamment aux conséquences possibles sur la liberté d’expression.

En France, Charlie Hebdo pourra sans doute toujours publier ce que bon lui semble, mais il est possible que la jurisprudence concernant le blasphème ou le droit d’émettre des critiques soit rendue plus sévère dans de nombreux pays dont la majorité des habitants sont des musulmans, des chrétiens ou des hindous attachés à leurs traditions religieuses et que l’idée non seulement de blasphème mais d’insulte religieuse consterne : Charlie ne fait pas que rouler des mécaniques devant une poignée de wahhabites en France, mais envoie aussi un message d’irrespect à toute une population du monde qui n’est pas forcément capable de le comprendre ou d’imaginer qu’il n’y a là « rien de personnel ». On pourrait s’amuser à refaire les mêmes dessins, mais insultant d’autres personnalités liées à la religion : Bouddha, Confucius, Guru Nanak (le fondateur du Sikhisme), Gandhi,… Cela semblerait complètement décalé, inutilement violent et, comme disent les anglo-saxons, « insensitive » — mot qui ne me semble pas pouvoir être traduit parfaitement par « insensible ». Et si, en Iran, on faisait des dessins orduriers montrant Voltaire, Victor Hugo, Louise Michel, Jean Jaurès ou autres vaches sacrées de la gauche et de la liberté, ça serait pris comment ? Ce serait « de bonne guerre » ? « Une bonne marrade » ?

Il y avait d’autres choses dans ce numéro de Charlie, comme cette double-page sur la déliquescence de la presse d’opinion.

J’ai peur que ce que les dessinateurs de Charlie Hebdo nous avouent, sans le vouloir, c’est que leur vision des musulmans n’est pas moins étouffée par la peur et le mépris que celle des journaux télévisés les plus réactionnaires.
Personnellement, je n’ai pas de sympathie pour les religions en général, mais je ne vois pas l’intérêt de heurter des gens qui, dans une très large majorité, ne demandent qu’à vivre tranquillement mais se sentent facilement humiliés par le regard qui est porté sur eux, qui ne voient pas leur religion comme une opinion mais comme une partie de leur identité. Et que ce sentiment soit exacerbé par une propagande virulente des salafistes, soutenus par d’énormes capitaux venus du Golfe (religion des pauvres, mon œil !) ne justifie pas d’y participer. Il n’y a qu’une règle à l’humour : pour qu’il fonctionne, il faut qu’il puisse être compris comme tel — fut-ce après une minute de réflexion.

J’ai tenté de lire le reste du numéro de Charlie, mais j’ai vite laissé choir. Cela fait un certain temps que je ne lis plus Charlie. Pourtant, c’est un journal qui a compté dans ma formation, c’est même le premier journal politique que j’ai lu, bien avant de comprendre ce dont il parlait. Le premier dessin que j’ai compris montrait un cercueil en train de marcher et disait « Franco va mieux, il est allé au cimetière à pied » : 1975, donc. Je peux me considérer comme un vieux lecteur. Beaucoup de gens se sont détournés de Charlie Hebdo le jour où Philippe Val a eu le malheur de dire à la télévision que les partisans de théories complotistes au sujet du 11/09 sont des demeurés, se mettant instantanément à dos toute une partie de son lectorat ; ou lorsque le même Philippe Val a licencié Siné, figure antique du journal ; ou quelques années plus tôt lorsque Val (encore lui !) avait refusé à Lefred-Thouron de tourner en dérision la condamnation pour pédophilie de Patrick Font.

Gébé, l’An 01 (1972)

Ce genre d’inévitables péripéties ou contradictions ne suffisent pas à me faire aimer ou détester un journal. Mais pour ma part, ce qui m’embête c’est surtout que Charlie Hebdo a perdu quelque chose avec le temps. Charb, Riss, Luz et les autres ne manquent pas de talent, et il n’est en tout cas pas rare qu’ils me fassent rire. Certains dessins du dernier numéro sont très drôles, et l’ensemble est bien dans la veine de ce que Charlie a toujours été. Mais deux auteurs font cruellement défaut : Jean-Marc Reiser et Gébé. L’un et l’autre avaient, en plus de leur férocité, une capacité ponctuelle à faire preuve d’un esprit positif, naïf, gentil, bienveillant. Reiser ne parlait pas que des « cons », des moches, des obsédés, il nous rappelait leur fragilité ou de leur solitude, et de temps en temps il se laissait même aller à un grand lyrisme écologiste : il croyait en l’humanité et il rêvait d’un monde meilleur, quoi. Gébé était dans le même cas, on se rappelle de son An 01, utopie soixante-huitarde qui sera par la suite portée au cinéma avec Jacques Doillon, Alain Resnais et Jean Rouch.

Charlie Hebdo a conservé sa hargne, s’est donné une sorte de mission, de programme, depuis la première affaire des caricatures, est devenus un journal sérieux, sérieusement hargneux, et pourquoi pas, mais la fantaisie, l’imagination et la timide écume de tendresse que je voyais chez Reiser et Gébé n’existent plus. Nous ne sommes donc plus que dans la réaction, à tous les sens du terme. Les anciens restés au poste se sont un peu égarés : Cabu me semble très aigri (je me rappelle de ses beaux reportages chez des « vrais gens », où il donnait par exemple la parole à un CRS, ou de son excellent Grand Duduche, mais ça n’était pas dans Charlie…) et Wolinski complètement gâteux. Cavanna est sans doute égal à lui-même mais je ne l’ai jamais beaucoup lu. Willem, bien sûr, reste un géant.

Avec leur espoir dans un avenir meilleur, Gébé et Reiser étaient en phase avec l’esprit de leur temps. Peut-être est-ce que ceux qui ont pris leur relève sont aussi en phase avec leur époque, et c’est le plus inquiétant.

Lire ailleurs : Misère et décadence de l’esprit satirique, par Yves Pagès.

Wonderful world

septembre 17th, 2012 Posted in Mauvaise humeur, Sciences | 39 Comments »

Il y a encore peu de temps on disait « Quand on pense que des enfants meurent de faim en Afrique alors qu’on envoie des hommes sur la Lune ». La malnutrition d’enfants d’Afrique pouvait être remplacée, dans la phrase, par des considérations plus légères telles que : « il existe encore des passages à niveau manuels dans le Morbihan » ou encore « il faut remplir la même fiche de renseignement chaque année pour le collège ».

La mission Apollo 17

J’ai l’impression qu’on entend moins cette « preuve par la Lune », et il devient de plus en plus étrange d’y recourir, si l’on se souvient que la dernière fois qu’un homme a marché sur le satellite de la Terre, c’était en décembre 1972 : on pourra fêter le quarantenaire de la dernière visite de la Lune dans quelques mois. L’évènement est devenu si lointain que plus d’un américain sur quatre est convaincu que les missions Apollo sont une mise-en-scène de la Nasa et se sont en fait déroulées dans un studio de cinéma. C’est un peu la défaite de l’idée de progrès : non seulement le monde ne s’arrange pas alors que l’on envoie des hommes sur la Lune, mais en plus on n’envoie plus d’hommes sur la Lune et on n’est même plus certains de l’avoir jamais fait.

Le jour de la mort de Neil Armstrong, beaucoup de gens se demandaient, sur Twitter, qui était cette personne. Certains se demandaient s’il avait un lien avec le cyclisme.

Je pensais à ça en regardant les nouvelles du moment, complètement navrantes : dans le cadre de l’élection présidentielle américaine, les partisans de la théorie du « choc des civilisations » — néo-conservateurs américains et musulmans salafistes, notamment — se sont entendus (sans se concerter, sans doute, car il n’y en a pas besoin, il suffit pour les uns de créer le prétexte et pour les autres de s’en saisir) pour lancer une opération mondiale : un film s’en prend au prophète Mahomet aux États-Unis, et en réaction, la rue des pays musulmans s’embrase, on brûle des drapeaux américains ou israéliens, on tue, on se fait tuer. Privés de vie démocratique, beaucoup de résidents de pays musulmans pensent même que le film a été commandité par Barack Obama lui-même. Ils ignorent que la liberté d’expression dont jouissent encore les Américains permet à des activistes (plus ou moins les mêmes, d’ailleurs) de diffuser le même genre de films insultants sur le compte du président des États-Unis. Ils l’ignorent parce que’une telle liberté dépasse leur imagination. On peut en revanche s’étonner de voir en France des gens plus informés se mettre à défendre la même vision des choses.

L’histoire du film Innocence of the muslims deviendra sans doute le sujet d’un autre film un jour : un escroc résident aux États-Unis, de religion copte mais qui a d’abord prétendu être juif, soutenu par des capitaux évangélistes, a embauché un réalisateur de films pornographiques pour produire un long-métrage en décors incrustés et censé raconter une aventure dans le désert. Le film, une fois terminé, a été post-synchronisé avec des dialogues complètement différents de ceux qu’avaient dits les acteurs, dialogues qui font du film une version insultante de la vie de Mahomet. Je ne sais pas combien de gens ont vu ce film : ceux qui le combattent au nom de leur foi ne veulent pas le voir, il leur suffit de savoir qu’il existe et ce serait un pêché d’aller le visionner — c’était la même chose avec l’affaire des caricatures —, et le film est si mauvais et si confus que les curieux ou même les militants anti-musulmans n’iront sans doute pas le voir non plus, du moins pas en entier car la bande-annonce, à elle seule, est un supplice d’ennui. À l’heure où j’écris, dix-neuf personnes sont mortes dans le monde pour un film que personne n’a envie de voir.

C’est qu’en matière de religion, on veut croire plutôt que savoir, c’est le principe même de la foi : la conviction du croyant ne naît pas des faits, de leur vérification, de l’analyse et de la compréhension rationnelle, elle vaut pour elle-même, et c’est ce que l’on croit qui devient la vérité plutôt que l’inverse. C’est une position complètement infantile, finalement, de ne pas accepter que la vérité, que les faits, sont différents de ce qu’on voudrait qu’ils soient. Et je trouve lâche de s’abriter derrière des illusions collectives — comme la foi religieuse ou nationaliste — plutôt que d’assumer un point de vue plus personnel.
Il n’est pas très étonnant que la religion soit si souvent l’ennemi de la science, puisque la science, idéalement en tout cas, fait procéder la vérité de sa vérification. Là encore, les dévots sont un peu lâches : ils s’en prennent aux succès les plus spectaculaires de la science, comme l’envoi d’hommes dans l’espace ou la découverte de la rotondité du globe, mais ça ne les embête généralement pas outre mesure d’utiliser des téléphones portables et des GPS, technologies qui n’existeraient justement pas sans la science.
Je m’interroge parfois sur ma hargne à taper sur les croyants — dont 99% sont indubitablement de braves gens, et dont parfois la brave-gent-itude est précisément portée par la religion —, mais finalement, la raison est là : la foi, c’est la bêtise volontaire. Et je trouve que le monde est suffisamment bête pour qu’on ne fasse pas exprès d’en rajouter.

Dans «Things to Come» (Alexander Korda/H.G.Wells, 1936), l’humanité revient au moyen-âge après une guerre terrible et des épidémies ravageuses. Mais des scientifiques et des ingénieurs, cachés en Iraq, créent une nouvelle civilisation, sans nations, basée sur la raison et la science. Quarante ans plus tard, ils se montrent au reste du monde, avec le projet d’y faire régner leur «République des savants»…

Ma rencontre avec la religion a d’ailleurs commencé par là : venu faire mon catéchisme sans encouragements particuliers de mes parents, j’ai tout de suite été frappé par la question de la bêtise. J’avais neuf ans ou dix ans, je ne sais plus, et pourtant je trouvais profondément bêtes les raisonnements des adultes qui m’encadraient — des « dames de caté » sadiques et autoritaires et un curé aussi fondamentalement gentil qu’idiot. Ces gens nous demandaient de célébrer un « message », une « bonne nouvelle », sans jamais se donner la peine de nous dire de quoi il pouvait s’agir, et ils étaient extrêmement évasifs sur des points concrets : vaut-il mieux suivre la morale de Jésus, même sans avoir jamais entendu parler de lui, ou bien lui être fidèle par les sacrements sans forcément respecter sa morale hippie ? Si Dieu a des choses à dire, pourquoi ne les dit-il pas lui-même ? S’il est si fort, pourquoi a-t-il besoin qu’on l’adore ? Pourquoi est-ce que des gens qui vivaient à l’âge du Bronze auraient mieux su la nature de l’univers que les hommes de l’âge spatial ? Si les vieilles religions sont plus proches de Dieu, pourquoi ne pas s’intéresser à celles de nos ancêtres préhistoriques ? Et enfin, alors qu’il existe de nombreuses religions dans le monde, pourquoi serait-ce celle de ses parents, comme par hasard, qui est la bonne ? Il faut dire à ce sujet que mes parents sont issus de deux cultures religieuses différentes : le Luthéranisme rigoriste pour ma mère, le Catholicisme romain pour mon père, deux religions qui, avec un même Dieu et parfois les mêmes prières sont ennemies jurées. Avoir plusieurs religions ou non-religions dans sa « généalogie spirituelle » est sans doute un bon moyen pour oser s’autoriser un peu de libre-arbitre en la matière.

Les Pâques piémontaises (1655) : 40 000 soldats catholiques sont venus chasser les Vaudois – des chrétiens comme eux, mais jugés hérétiques par la papauté quelques siècles plus tôt du fait de leur refus de la richesse – des vallées du Piémont. Ce qu’on sait des massacres et des violences qui ont eu lieu soulève le cœur. La religion donne des forces pour soigner des lépreux, de temps en temps, mais aussi pour exercer un pouvoir temporel, parfois de manière plus que barbare.

J’ai lu dernièrement un article consacré à un sondage qui établissait que 15% des Républicains de l’état de l’Ohio pensent de bonne foi que la mort de Ben Laden est due à leur candidat aux présidentielles, Mitt Romney. Leur cerveau refuse d’admettre que la responsabilité puisse incomber à Barack Obama, puisque pour eux, tout ce qui est Obama est mauvais et tout ce qui est Mitt Romney est bon. Et puisque tuer Ben Laden sans procès leur semble une bonne chose, ça ne peut pas être Barack Obama qui en a donné l’ordre, et si ce n’est pas Barack Obama, alors c’est Mitt Romney, même si ce dernier n’a pas le poste de décision qui l’eût permis (d’autres croient à une conspiration destinée à ce qu’Obama soit vu sous un jour favorable).  Ce raisonnement à la Lewis Caroll illustre encore assez bien la puissance de l’engagement psychologique : une fois que l’on adhère à un système de valeurs, on peut toujours s’arranger avec la réalité et refuser tout ce qui nuit à la cohérence de l’ensemble. Bien sûr, ce problème est loin de se limiter à la religion et nous sommes tous les victimes de nos engagements, de nos investissements psychologiques. Il suffit de voit à quel point on se ferme aux discours qui nous déplaisent chez le candidat que nous avons choisi lors d’une élection, et à quel point on prête les pires arrière-pensées au candidat qui est opposé à notre poulain. Les scientifiques les plus sérieux font parfois preuve de superstitions scientistes, refusant d’examiner certaines hypothèses, ou de naïveté lorsqu’ils sortent de leur domaine.  Gérard Majax expliquait que pour dénoncer un phénomène « paranormal », il ne fallait pas le faire examiner par un scientifique mais par un prestidigitateur, car le prestidigitateur est bien placé pour ne pas croire à la magie, il ne se demande pas « est-ce que c’est vrai ? » mais « quel est le truc ? ».

Certains s’amusent à renvoyer dos-à-dos le croyant et l’athée : l’un et l’autre seraient mus par la foi… Mais pour l’instant, la fondation Richard Dawkins n’a pas proposé 3,3 millions de dollars pour la tête de ceux qui proposent la même somme à celui qui tuerait Salman Rushdie. Parfois je me demande si ce n’est pas le problème. Mais c’est mal de penser ça.

Je ne sais pas pourquoi j’avais envie de parler de tout ça aujourd’hui. Un petit coup de déprime pré-automnale, sans doute. La peur, aussi, de la puissance extraordinaire de la bêtise que j’ai l’impression, à tort ou à raison, de voir progresser dans le monde.

Mais bon, sans aucun rapport, figurez-vous que mon livre Les Fins du Monde, de l’Antiquité à nos jours, est en cours d’impression, en ce moment même, à Augsburg. Il paraîtra aux éditions François Bourin, dans trois semaines ou un mois. Il s’agira d’un « beau livre » de trois-cent et quelques pages, contenant deux cent cinquante illustrations. Il sera vendu au prix public de 45 euros.
Il y a peu de chances que j’oublie d’en reparler.

Lire ailleurs : La science bafouée par la campagne républicaine, par Tom Roud ; USA-Monde arabe, la théorie du complot, par Julie Gommes ; In US, 46% holds creationist view of human origin, par Frank Newport ; Comment raconter les origines de l’islam en respectant (à peu près) les interdits de représentations figuratives ?, par Patrick Peccatte ; Les nouvelles images d’Épinal, par André Gunthert.

Bande dessinée psychogénérative (1930)

septembre 13th, 2012 Posted in Bande dessinée, Images, Vintage | 4 Comments »

Une de mes voisines est morte il y a un an, précisément. Sa maison a été vendue, j’imagine que ce qui lui restait de famille a emporté tout ce qui était un peu précieux. Ce matin, devant chez elle, se trouvait le reste, ce qui n’a intéressé ni la famille, ni l’acheteur de son immense maison. Cette dame, comme son mari, avait exercé le métier de psychologue et de graphologue, dans le domaine du recrutement.
Ma mère, qui passait par là et que je remercie au passage, a ramassé ce document en supposant, avec raison, qu’il m’intéresserait :

La pochette plastique a permis au livret et aux images d’échapper à la pluie. Au dos est imprimé le prix : 10 dollars, port compris.
Il s’agit d’un test psychologique mis au point en 1930 (mais la pochette a été imprimée en 1958) reposant su les quatre reproductions d’aquarelles qui suivent.

Le test a été inventé par un universitaire hollandais, Van Lennep.
Dans un premier temps, le sujet doit regarder les quatre images pendant une durée d’une minute.  Il peut le faire seul, et le psychologue n’intervient surtout pas.

Une fois que c’est fait, le sujet est invité à proposer une interprétation narrative. Il doit transformer les images — ou plus exactement le souvenir qu’il en a, puisqu’on les lui a confisqué — en un unique récit écrit.

Les images, dans l’ordre, représentent : le fait de se trouver avec une autre personne ; le fait de se trouver seul ; le fait de se trouver solitaire (socialement seul) ; et pour finir, le fait de se trouver avec plusieurs autres personnes.

Ce qui intéresse le psychologue, dans le récit produit, ce sont toutes les « variables », tous les éléments qui ne se déduisent pas des images mais relèvent de l’interprétation et de l’association d’idées : l’homme seul sous un réverbère est-il sorti prendre l’air ou bien a-t-il été quitté par sa femme ?… L’angle étudié en priorité est celui des rapports homme-femme et des rôles de domination et de soumission. Le livret de 16 pages contient diverses pistes d’interprétation ainsi que les références d’études produites à l’aide de cet test. Le nom de l’auteur des aquarelles n’est pas mentionné.

J’imagine que ce genre d’outil est banal pour les psychologues — comme tout le monde je connais le célèbre test de Rorschach, qui impose l’interprétation de taches abstraites symétriques, et j’ai entendu parler du Thematic Apperception Test, qui s’appuie sur des dizaines d’images ambiguës que le sujet interprète —, mais cette méthode singulière m’intéresse particulièrement car elle impose d’élaborer une fiction dessinée en quatre cases. Je ne tire de cette simultanéité aucune conclusion, mais les années 1920-1930 constituent précisément une période particulièrement dynamique pour le comic-strip, qui est présent dans toute la presse, et qui s’est diversifié thématiquement, puisqu’en plus de l’humour (PopeyeMickey,…), les auteurs se mettent à produire des récits d’aventure plus ou moins sérieux : Little Orphan Annie, Dick Tracy, Tarzan, Flash Gordon, etc.
C’est aussi l’époque où l’agence Opera Mundi a inventé la locution française « bande dessinée ».

Les investissements de Franko Mišlov

septembre 11th, 2012 Posted in Mémoire, Parti, Personnel | 7 Comments »

J’aime bien l’Éloge de l’oisiveté, de Bertrand Russell. C’est un tout petit livre, publié sous forme d’article en 1932 par le père de la philosophie analytique, qui fait la démonstration implacable de l’absurdité de la « morale du travail » que les capitalistes du XIXe siècle ont, à leur profit exclusif, inculqué aux ouvriers. Russell était un aristocrate, et c’est clairement la source profonde de son avis sur la question : pour lui, le travail peut être une source de joie, de plaisir, de passion, mais n’est pas une question morale, aucune raison supérieure ne justifie de se sentir obligé de donner son temps pour faire prospérer le capital de son employeur. Est-ce qu’il tenait le même discours à ses domestiques ? Je n’en sais rien, mais la conclusion du livre a de quoi faire réfléchir aujourd’hui plus que jamais : « Les méthodes de production modernes nous ont donné la possibilité de permettre à tous de vivre dans l’aisance et la sécurité. Nous avons choisi, à la place, le surmenage pour les uns et la misère pour les autres : en cela, nous sommes montrés bien bête, mais il n’y a pas de raison pour persévérer dans notre bêtise indéfiniment ».

Parmi les passages du livre qui m’ont bien plu, se trouve celui où Russell oppose l’investisseur qui place son argent dans l’état (ce qui, dit-il, sert à rembourser la dette née des guerres passées) ou dans des entreprises privées (pas toujours utiles) à celui qui investit dans ses amis :

(…) Celui qui investit ses économies dans une entreprise qui fait faillite cause donc du tort aux autres autant qu’à lui-même. Si, par exemple, il dépensait son argent en fêtes pour ses amis, ceux-ci (on peut l’espérer) en retireraient du plaisir, ainsi d’ailleurs que tous ceux chez qui il s’approvisionnerait, comme le boucher, le boulanger et le bootlegger. Mais s’il le dépense, par exemple, pour financer la pose de rails de tramway en un endroit où il n’en a que faire, il a dévié une somme de travail considérable dans des voies où ce travail ne procure de plaisir à personne.
Néanmoins, quand la faillite de son investissement l’aura réduit à la pauvreté, on le considérera comme la victime d’un malheur immérité, tandis que le joyeux prodigue, malgré le caractère philanthropique de ses dépenses, sera méprisé pour sa bêtise et sa frivolité.

Le passage est plaisant, mais il m’amuse pour une raison personnelle. Un jour, mon beau-père, Franko, m’a tenu un discours semblable. Il m’a dit en substance : « Je ne mets pas mon argent à la banque, je le place dans mes amis ». Mon beau-père n’a jamais entendu parler de Bertrand Russell ou de la philosophie analytique, il n’est pas lié à l’aristocratie britannique, sa conscience politique a toujours été plutôt fruste, mais il s’est tenu, avec une constance extraordinaire, à ce programme : investir, affectivement mais aussi financièrement, dans les autres, dans les copains. Ça n’a sans doute pas rendu sa vie de famille facile, ce genre de dogme ne permet pas vraiment de se construire un confort d’existence.

Il s’est toujours beaucoup moqué des gens de sa connaissance qui accumulaient de l’argent pour construire une maison immense de trois étages où personne, pas même leurs propres enfants, ne vient jamais les voir, et dont ils n’habitent qu’une pièce au rez-de-chaussée — et dans son village de Croatie, ce cas est étonnamment courant. Sa pire injure, en dehors de « chien mort », c’était « radin ».  J’ai toujours eu un peu peur d’être, selon ses critères, un « radin », car je me soucie de confort. Mais en même temps je sais qu’il comprenait que tout le monde ne vive pas exactement comme lui et, sans doute, que ça le rassurait de voir que sa fille et son beau-fils étaient plus raisonnables qu’il ne l’était. Les gens qui ne vivent que pour l’argent, il les appelait des « clochards », parce que pour lui, la richesse, c’est d’être heureux, et que quelqu’un qui ne rêve que d’argent en manquera toujours. Quand un enfant passait dans la rue, il l’appelait pour lui donner un billet et qu’il se paie une glace. La seule chose qui pouvait le faire vraiment souffrir, c’était de se retrouver au bistro à se faire payer des coups sans pouvoir rendre la pareille. Il était très « réglo », s’il empruntait de l’argent, c’était toujours avec le projet de le rendre. Il m’a aussi dit une fois que, s’il était généreux, c’était pour rembourser tous les fruits qu’il avait volé dans les jardins de ses voisins quand il était enfant : le karma, quoi. Il était né pendant la guerre, en Italie (dans une région qui allait devenir Yougoslave, puis Croate), et il a grandi sur une île pauvre. Ses parents l’avaient eu tardivement et il a toujours pensé, à tort ou à raison, que cela aurait arrangé tout le monde s’il était mort en bas-âge. Mais cela ne s’est pas passé.

Il semblait persuadé de ne jamais avoir travaillé de sa vie. Mais ce n’est pas le cas : il a d’abord été footballer professionnel (le pic de sa carrière a été l’AS Cherbourg, en seconde division à l’époque), au début des années 1960, puis après avoir été blessé au genou, il est devenu ouvrier. Soudeur, entre autres. Il a aussi été chauffagiste, et la dernière fois qu’il a travaillé en France, c’était pour faire les vendanges. Ces dernières années, il était devenu un prototype de l’immigré vieillissant, tel que le catégorise l’inspection générale des affaires sociales : effectuant régulièrement des trajets entre son pays d’origine et la France, fumeur, alcoolique, et ayant toutes les peines du monde à faire valoir ses droits sociaux, notamment la retraite. Les trente glorieuses sont bien finies et on n’a plus besoin de ceux qui ont sué pour les construire. Il a fini par parvenir à se faire verser sa minuscule pension en Croatie. Il a alors pu retourner dans son paradis d’olives, de figues, de cerises marasques et de barbecues, sans intention de rentrer en France, où il n’avait plus le courage de passer des heures à faire la queue pour obtenir un renouvellement de carte de séjour.

Après quelques mois, une douleur dans le dos l’a amené chez le médecin, qui lui a diagnostiqué un cancer du poumon assez avancé. Il avait arrêté de fumer quelques années plus tôt, mais trop tard, et le travail d’usine n’a sans doute rien arrangé. Un de ses voisins partait en France à ce moment-là et il a profité de sa voiture pour venir se faire hospitaliser ici, car il venait de se rendre compte qu’il n’était pas assuré en Croatie, malgré ce qu’on lui avait laissé entendre en France. Il faut dire que de nombreux fonctionnaires français sont persuadés que la Croatie est dans l’Union Européenne, ce qui ne sera vrai que l’an prochain, et que cela aboutit à de grosses erreurs. Franko était certain d’avoir fait toutes les démarches qu’il fallait. Puisqu’il était étranger, puisqu’il était entré en France sans titre de séjour, et puisque sa retraite était versée en Croatie, il n’était plus couvert par la sécurité sociale française, à laquelle il avait pourtant cotisé pendant quarante ans. Après trois jours d’hospitalisation destinés à le faire patienter pour un examen, on lui a présenté la facture : mille deux cent euros la journée, trois-mille six cent en tout. Il a dit une chose assez dure : « je vaux moins cher que mon cancer ». Il ignore qu’en France, il se trouve des gens qui n’ont jamais eu faim pour le traiter de profiteur, de parasite :

mensonge !

Il est retourné sur son île. Là-bas, il a été aussitôt pris en charge par la sécurité sociale locale, alors que sa maladie était déjà diagnostiquée lorsqu’il a commencé à y cotiser, mais la Croatie est un petit pays où on peut discuter avec l’administration, semble-t-il. Il a passé toute l’année à se faire soigner et à réduire sa tumeur, qui avait fini par ressembler à un demi-pamplemousse gonflé sous sa clavicule (ne fumez pas !), dont il prétendait qu’il s’agissait des séquelles d’un accident de voiture. Son état ne lui laissait pas d’espoir d’atteindre les soixante-dix ans, mais il a réussi à se persuader qu’il allait guérir et que, s’il n’arriverait pas à cueillir ses olives cet automne, ça serait pour l’an prochain.

Investir dans l’amitié s’est avéré un bon calcul : les amis ne l’ont pas oublié, on a pensé à lui jusqu’en Australie — où se trouve une importante part de la diaspora croate.
Tout l’été, on est venu le voir, on est venu rire, boire et manger.
Il est mort hier.

Simulacron 3

septembre 7th, 2012 Posted in Interactivité au cinéma, Lecture, Ordinateur au cinéma, Programmeur au cinéma, Réalité truquée au cinéma | 16 Comments »

(attention, les lignes qui suivent éventent une partie du suspense du livre et des deux films qui en ont été tirés)

Simulacron 3 est un roman publié en 1964 par Daniel F. Galouye (1920-1976), qui a écrit de nombreuses nouvelles et cinq romans. Celui-ci reste son œuvre la plus célèbre. Il faut dire qu’il est étonnamment moderne. Le récit tourne autour d’une ville virtuelle, créée informatiquement dans un but d’étude sociologique. Les habitants de cette ville disposent chacun d’une conscience autonome et ignorent leur nature artificielle. Jusqu’ici, tout va bien, mais cette invention attire les convoitises, notamment parce qu’elle permet peut-être de prévoir le résultat d’une élection politique. Le créateur de la simulation meurt mystérieusement, on pense qu’il était devenu fou car il tenait des propos incohérents. Le responsable de la sécurité disparaît. Le personnage principal du roman, Douglas Hall, assistant du scientifique décédé, mène son enquête, avec beaucoup de difficultés car personne ne se rappelle de l’homme disparu, tandis que des individus qu’il ne connaît pas semblent être familiers à tous ses collègues. Peu à peu, il se demande s’il est atteint de démence ou s’il n’est pas, lui-même, un élément artificiel dans une ville simulée…

Pour l’année 1964, l’idée d’un monde simulé informatiquement est plutôt originale. À l’époque, pour le public, l’ordinateur est un objet mal connu, qui ne commencera à entrer dans les foyers que quinze ans plus tard. En 1964, IBM lance tout juste sa série 360, la première de la marque qui soit conçue pour fonctionner avec des périphériques ou des logiciels interchangeables. De petite taille pour l’époque, l’IBM/360 occupait encore un nombre non-négligeable de mètres carrés. Dans le roman, le simulateur n’est pas purement virtuel : chaque personnalité virtuelle est un module électronique physique qui peut se brancher, se débrancher, tomber en panne et se remplacer.

L’informatique de 1064 : l’IBM/360. La même année, Digital lançait le PDP-8, encore plus petit (mais moins joli en photo, alors je lui préfère cette machine là). L’ordinateur, en fait, c’est l’ensemble des meubles que l’on voit sur la photo. Il était conçu pour être modulaire : les éléments peuvent être remplacés ou changés. L’ensemble des données stockées sur les bandes magnétiques que l’on voit ici tiendrait sans peine sur une de nos actuelles cartes mémoire « flash » ou sur une clef USB.

Ce roman précède de vingt-cinq ans la création du jeu Sim City, par Will Wright, et de quarante-cinq ans celle du jeu The Sims. Sim City est non seulement le premier véritable jeu de gestion urbaine, mais aussi le premier jeu dont le but n’est pas de battre un joueur (réel ou virtuel), mais juste de faire prospérer, indéfiniment, un système organisé. Pour cette raison, c’est aussi un des premiers jeux à ne pouvoir exister que sur micro-ordinateur, et plus sur bornes d’arcade. Sim City, dont la première version date de 1989, avait été précédé par un jeu de gestion nommé Hamurabi (il manque un m au nom du roi babylonien, car l’informatique de l’époque limitait le nom du jeu à huit caractères), nettement plus fruste, uniquement textuel et où le joueur devait se contenter d’indiquer quelle superficie des terres agricoles devaient être cultivées, moissonnées, achetées ou vendues, en fonction du nombre de ses sujets. Il semble que pour imaginer Sim City, Will Wright ne se soit pas inspiré de Simulacron 3, mais de The Seventh Sally or How Trurl’s Own Perfection Led to No Good, une courte nouvelle publiée par Stanislaw Lem en 1974 dans le recueil La Cybériade, où un tyran déchu assouvit sa soif de domination sur un monde virtuel créé pour lui.

Sim City 2013. Conçu en 1987 par un auteur sincèrement passionné d’urbanisme et d’anthropologie, édité en 1989, Sim City n’a cessé de gagner en complexité et en raffinement.

Simulacron 3 n’est pas tout à fait isolé. La même année, Philip K. Dick a publié son Simulacres, où rien n’est ce qu’il semble être, tout comme c’était le cas dans Le Temps désarticulé, du même, paru en 1959. On cite aussi souvent comme écrits précurseurs d’une réalité simulée Les Autres, par Robert Heinlein (1941), où un fou qui pense se trouver dans un monde truqué s’avère avoir raison, et Le professeur Corcoran, par Stanislaw Lem (1960), où des êtres vivants croient évoluer dans un univers réel mais sont réalité des boîtiers électroniques reliés à un monde factice. On a souvent rapproché les récits de ce genre de l’allégorie de la Caverne, par Platon, qui traite de la difficulté pour chacun de connaître véritablement la réalité.
Lorsque Galouye a publié son roman, l’idée était donc dans l’air, mais Simulacron 3 apporte un détail supplémentaire : ceux qui pensent fabriquer une simulation sont eux-mêmes les éléments d’une simulation — dans les autres récits, les protagonistes sont soit créateurs, soit créatures, mais ici, les créatures sont à leur tour créatrices —, et il est, au fond, impossible de savoir combien de niveaux de mondes simulés sont imbriqués.

Le monde sur le fil

La première adaptation filmée de Simulacron 3 est pour le moins surprenante, puisqu’il s’agit d’un film allemand, Welt am Draht (1973), réalisé pour la télévision par Rainer Werner Fassbinder. Un film de science-fiction paranoïaque par l’auteur du Secret de Veronika Voss et de Querelle, c’est plutôt inattendu. Ce téléfilm en deux parties, qui est un des derniers films de Fassbinder directement inspiré par la Nouvelle Vague, a été redécouvert plutôt récemment, et restauré, car ses couleurs avaient rougi. En 2010, la copie restaurée a été montrée au public du festival du film de Berlin et éditée en DVD.

La distribution contient de nombreux acteurs de Fassbinder, comme Klaus Löwitsch et El Hedi ben Salem. Mais on y voit aussi des célébrités des années 1950 ou 1960, tombées dans l’oubli à l’époque, comme Barbara Valentin (dont la carrière sera relancée), Joachim Hansen, Adrian Hoven, Ivan Desny et Bruce Low.
Ce qui frappe, dans Walt am Draht, c’est l’ambiance très forte, les jeux de regards, les jeux de transparence, d’opacité et de miroirs. Fassbinder a réussi à imposer une bizarrerie permanente, à créer un monde à la fois familier et inquiétant où tout nous semble truqué — et l’est. Les dialogues parfois étranges et de nombreux détails (plongeon dans une piscine, couloirs d’une entreprise, certains décors modernes,…) semblent être un hommage au Alphaville de Jean-Luc Godard (1965), lui aussi tourné à Paris, et dont Fassbinder a d’ailleurs repris l’acteur principal, puisque Eddie Constantine apparaît brièvement dans Le monde sur le fil.

Je suis curieux de savoir si le public de l’époque a compris ce que raconte ce film. Les critiques semblent avoir été plutôt bonnes, mais l’œuvre est aussitôt tombée dans l’oubli. Est-ce que Roland Emmerich et Josef Rusnak, qui étaient adolescents en Allemagne à l’époque de la diffusion du Monde sur le fil, l’ont vu et ont été marqués par son propos ? Ils ont en tout cas adapté Simulacron 3 à leur tour, en 1999.

Passé virtuel

La notion de réalité a-t-elle connu une crise majeure autour de l’année 2000 ? On peut se le demander. Dans Matrix (1999), rien n’existe, nous ne sommes que des organismes biologiques dans un coma provoqué dont les songes sont organisés par un système informatique. Dans Dark City (1998), le monde est organisé par d’étranges entités qui se plaisent à réorganiser la ville et les existences chaque nuit, dans le but d’étudier le cerveau humain. Dans le Truman Show (1998), un jeune homme découvre que son environnement est totalement factice et qu’il est au centre d’une émission télévisée. Dans eXistenZ (1999), le spectateur ne sait plus trop s’il est dans le film, dans le jeu qui est dans le film ou dans le jeu qui est dans le jeu qui est dans le film. Les héros de Abre los Ojos (1997) et de son remake Vanilla Sky (2001), de Sixième sens (1999), Fight Club (1999), Memento (2001), Donnie Darko (2001) ou encore Les Autres (2001) découvrent eux aussi que la réalité n’a rien à voir avec ce qu’ils pensaient qu’elle était. Je pourrais ajouter Pleasantville (1998), dont les héros s’enferment dans une série télévisée des années 1950 dont les « habitants » vivent sans le savoir dans un monde limité, et S1m0ne (2002), dont le héros peine à exister face à la femme virtuelle qu’il a créé. Il existe bien d’autres exemples.

Et puis il y a Passé Virtuel (The Thirteenth Floor, 1999), produit par Roland Emmerich (Godzilla, 2012, Le jour d’après10,000BC et de Independance Day) et réalisé par Josef Rusnak, dont je ne sais rien si ce n’est qu’il est originaire du Tadjikistan et qu’il a collaboré avec Roland Emmerich, sur Godzilla, notamment.
Venu trop tard, peut-être, un peu plat à tous égards, ce film est passé inaperçu à sa sortie, et n’a même pas atteint le seuil de rentabilité, malgré un budget serré, tandis que Matrix a connu un succès planétaire et suscité une littérature importante, et qu’eXistenZ, sans avoir été rentable non plus, a été largement commenté et a acquis avec le temps la réputation d’un film important.
Ce que The Thirteen Floor apporte de particulier, c’est que l’univers simulé est le Los Angeles de 1937. Le monde qui est à l’origine de cette simulation se situe quand à lui dans les années 1990. À la fin du film, on découvre que ce monde est lui-même une simulation créée en l’an 2024. Les années 1930 sont couleur sépia, les années 2020 couleur sable, et notre époque, seule, ne souffre pas d’un étalonnage camaïeu artificiel. Le choix des années 1930 évoque paresseusement le Shining de Stanley Kubrick. Il doit exister à Hollywood des plateaux années 1930 permanents, pour que tant de séries aient un ou plusieurs épisodes situés à cette période.

Postérité 

Il est tentant et peu risqué de ranger le roman Simulacron 3 parmi les influences de Matrix, d’eXistenZ ou d’Inception, films « cultivés » qui puisent sans complexes dans un stock d’œuvres immense. Mais je n’ai rien lu de définitif sur le sujet. L’auteur britannique Christopher Priest (qui a d’ailleurs travaillé sur eXistenZ et a qui été adapté par Christopher Nolan avec The Prestige), grand spécialiste des réalités truquées, a forcément lu Simulacron 3, mais là encore, impossible d’en jurer. On sait en revanche que le biologiste Richard Dawkins, ami d’auteurs tels que feu Douglas Adams ou encore Terry Pratchett, place Daniel F. Galouye parmi ses auteurs favoris. Dans The God Delusion (Pour en finir avec Dieu), Dawkins évoque l’impossibilité qu’il y a pour nous de démontrer que nous ne sommes pas les éléments d’une simulation.
La mémoire double, sympathique roman d’Igor et Grichka Bogdanov paru en 1984, réédité récemment et dont j’ai déjà parlé sur le présent blog, semble directement inspiré de Simulacron 3, roman que les auteurs connaissent bien, puisqu’ils le qualifiaient de chef d’œuvre dans un essai paru dix ans plus tôt. Dans leur récit, un scientifique se cache dans un Gers virtuel pour garder ses secrets militaires pour lui…

Amusante mise en abîme du FuturICT, qui place sur une carte du monde réel les laboratoires qui participent à l’invention d’un second monde virtuel…

Enfin, le Living Earth Simulator Project, ou FuturICT, est une œuvre particulièrement intéressante à mentionner, car contrairement aux films et aux romans cités plus haut, il ne relève pas de science-fiction mais de science tout court. Ce projet est soutenu par trois cent équipes de recherche dans le monde et piloté par des universités européennes. Son but est de créer un monde virtuel (sans modélisation graphique particulière, je suppose) aussi vaste et peuplé que notre monde réel, dans un but d’études sociologiques. De même que l’on utilise la simulation pour prédire le fonctionnement d’une fusée ou l’action d’une molécule, on pourrait y recourir pour prévoir les effets d’une mesure économique ou sociale. Projet au long cours, il ne devrait pas être fonctionnel avant 2020 et devrait engloutir pas moins d’un milliard d’euros. Un prototype devrait être présenté en 2015.
Je n’ai pas trouvé de preuve que les concepteurs de ce projet aient été des lecteurs de Simulacron 3, mais il est difficile de ne pas y penser.