The we and the I
octobre 6th, 2012 Posted in Au cinémaAvant le film, les réclames.
Une jeune fille au type scandinave, à mi-chemin entre Kirsten Dunst et Björk, joue avec une caméra prédatrice qui la poursuit en vue subjective. Ses cheveux sont blonds, presque blancs, coiffés avec une fausse-négligence suffisamment sophistiquée pour lui donner un an ou deux de plus que son âge véritable et nous faire oublier qu’elle est sans doute collégienne. L’image est somptueuse, on pense à Melancholia et à Princesse Mononoke. Pour finir, on découvre que le point de vue était celui d’un cerf, que la jeune fille enlace tendrement. Allégorie factice et un peu embarrassante de « l’éveil du désir », pour le compte d’une marque de parfum. Ces poncifs mal maîtrisés ne nous feront pas oublier la Vraie jeune fille de Catherine Breillat.

Une jeune fille en fleur perdue dans un sous-bois pour le compte d’une marque de parfums.
Seconde publicité : une marque de pantalons propose à ses clients « d’entrer dans la légende » sous le prétexte incongru que le vêtement vendu est cousu avec un unique fil. On voit défiler des jeunes adultes qui prennent une courageuse inspiration avant de se jeter à l’eau, de participer à une audition de violoncelle, de faire leur premier cours en amphithéâtre ou d’aller montrer un powerpoint à des gens en costume sérieux disposés autour d’une table. Ambiance Flashdance, Fame, Startup. Le message est clair : sois toi-même en portant le même pantalon que tout le monde, affirme ta personnalité avec un uniforme. Ordre contradictoire dont raffolent les publicitaires depuis bien longtemps et que pointait Jean Baudrillard en 1970 dans sa Société de consommation.

“Sois toi-même ! Porte la même marque de vêtements que les acteurs de la pub”. Nous sommes des animaux sociaux mais disposant d’une conscience, d’une personnalité, et donc toujours tiraillés entre conformisme et affirmation de soi. La publicité sait parfaitement exploiter ce paradoxe.
Nous ne remarquons plus les spots publicitaires du genre de ceux que j’ai décrits, tant ils sont devenus banals, mais, diffusés juste avant la séance, ils offrent un contraste assez saisissant avec The We and the I, de Michel Gondry, qui parle aussi de jeunesse, d’individualité et de conformité mais de manière évidemment bien différente et sans doute, bien plus universelle.
Michel Gondry est vu comme un auteur de clips et de publicités, donc un créateur superficiel. Pour moi, son travail de cinéaste est à comparer à celui d’Alain Resnais ou de Robert Altman, car c’est un cinéma à contrainte, au sens oulipien du terme, où chaque film répond à un cahier des charges formel singulier, qui est toujours lié au propos véhiculé par le scénario. Ici, Gondry s’est donné deux contraintes fortes. La première, c’est que le film se déroule intégralement au cours d’un trajet en bus, le dernier de l’année pour une classe de lycéens. Une unité de lieu en perpétuel mouvement, dans un espace confiné où tout le monde peut se voir ou s’entendre mais où des conversations en aparté sont possibles. Le premier défi relevé par le cinéaste est que l’image n’est jamais ennuyeuse, même si à la fin de la projection on connaît le bus 80 comme si on l’avait pris toute sa vie. Il faut dire que la caméra s’attarde régulièrement sur le paysage traversé1 et que des saynètes diverses, notamment des vidéos diffusées sur les téléphones portables ou des illustrations d’anecdotes permettent au spectateur de quitter régulièrement l’intérieur du bus. Le véhicule se vide petit à petit puisque les jeunes gens ne sortent pas tous au même arrêt, certains habitent à proximité de l’école et d’autres, à des dizaines de kilomètres — le trajet est plutôt long.

Les “double deckers”. Chacun de ces gamins dont le terrain de jeu est un autobus à impériale où ils peuvent jouer en toute liberté, loin du monde des adultes, est défini, et parfois nommé, par un cliché : le glouton, l’intelligent, le rigolo, la belle, la candide, etc. La liberté n’est qu’apparente, chacun est enfermé dans un rôle, position à la fois rassurante et aliénante.
J’ai immédiatement pensé à deux œuvres sans aucun lien en regardant le film. Tout d’abord, la série télévisée anglaise L’autobus à impériale, où des gamins britanniques avaient comme terrain de jeu un bus londonien à deux étages abandonné dans un terrain vague. Dans cette série, un peu comme dans une classe d’adolescents, les rôles étaient très définis : l’inventeur, le leader, la jolie fille, le gourmand en surpoids, le noir rigolo,…
La seconde œuvre à laquelle j’ai pensé est Le Bus, de Jean-Louis Boissier, qui avait été présentée pour la première fois lors de l’exposition Les Immatériaux au centre Pompidou en 1985. Dans la version que je connais, cette installation interactive est composée d’une banquette de bus à côté de laquelle est diffusé un film montrant un trajet en bus en Seine-Saint-Denis. On peut interrompre le film en appuyant sur le bouton d’appel et au prochain arrêt programmé, un diaporama présente au spectateur une personne que l’on suit hors du bus, jusqu’à son logis, permettant d’entrer dans son intimité : chaque passager du bus est le porteur de tout un univers.

“Le Bus” (1985), installation de Jean-Louis Boissier. Les photographies étaient réalisées par des étudiants en arts plastiques à l’Université Paris 8.
La deuxième contrainte autour de laquelle a été construit le film, c’est la nature de sa distribution : une quarantaine de jeunes gens scolarisés dans un lycée du South Bronx et rencontrés par l’auteur à l’occasion d’un atelier-cinéma qui, si j’ai compris, s’est étalé sur deux ans. Tous ceux qui ont participé à l’atelier ont été embauchés pour le film, sans audition, sans sélection. Ce sont de véritables adolescents issus d’un véritable quartier pauvre de New York. Bien que de nombreuses anecdotes ou récits secondaires du film soient issus de leur propre expérience, le film n’est pas un documentaire ni un projet social plein de bonnes intentions — chaque lycéen a été rémunéré pour sa prestation d’acteur et non pour son état de lycéen pauvre. L’auteur a eu des contacts avec des établissements de quartiers et de conditions sociales très diverses jusqu’à trouver celui qui accueillerait son projet, car il n’était pas question pour lui de parler d’un lieu et d’une époque2, d’une jeunesse précise, issue de quartiers précis, mais bien de parler de parler d’un sujet assez universel, l’adolescence. Pour une fois, le making-of risque d’être intéressant. La chauffeuse du bus est une authentique chauffeuse de bus et la vieille dame raciste qui traite les passagers de « singes d’Afrique » est une voisine de Michel Gondry à Brooklyn qui se trouve être une authentique vieille dame raciste elle aussi.

Chaque acteur a apporté au scénario des anecdotes, un langage et des improvisations. Gondry prend énormément de libertés avec les faits : il a voulu que son bus soit un bus de la ville de New York (avec le numéro du bus parisien où il a eu l’idée de son scénario) et non un bus jaune de transport scolaire (où des passagers non-lycéens ne seraient pas montés), et il laisse ses occupants bien plus libres de chahuter qu’ils ne peuvent l’être en réalité. Si certains de ses acteurs portent en eux des histoires tragiques, et plus tragiques que tout ce qui est raconté dans le film, ils sont, explique l’auteur, bien moins délurés. Quand aux situations, elles sont le fruit d’inventions ou de témoignages, parfois forts lointains, comme une sombre histoire de pantalon perdu dont le dialogue a été intégralement pris au fils de Gondry et à un de ses amis, à des milliers de kilomètres du Bronx. Si le réalisme et la vraisemblance des situations ne sont pas respectées, c’est bien que ce qui compte n’est jamais l’anecdote singulière mais bien la difficile équation entre affirmation de soi et appartenance à un groupe.

Je ne vais pas tout raconter, mais voilà l’histoire : les jeunes du bus se chamaillent, se « chambrent », comme on dit, avec drôlerie et cruauté, et parfois avec violence. Les terreurs du fond qui fracassent une guitare, les filles courtisées qui humilient, chacun essaie de se donner une contenance, en utilisant l’art (dessin, musique), l’imaginaire, la tchatche, etc. Une part de l’intrigue tourne autour de flash-backs : le personnage d’Elijah (qui n’est pas dans le bus et qui a toutes les malchances, comme Kenny dans South Park ou Eugene dans Hey Arnold!) glissant sur du beurre, le presque-viol dont une jeune fille, saoule, a été la victime, ou encore les infidélités qui déchirent un couple homosexuel. Les vidéos en question sont diffusées plusieurs fois (parfois avec des modifications, je pense) et cet effet de répétition fonctionne très bien : les images reviennent mais leur sens change.Peu à peu, alors que le bus se vide, on découvre, comme promis, les personnes derrière les postures. Contrairement à de nombreux films qui traitent de l’adolescence, Michel Gondry n’impose aucun happy-end confortable : la situation est exposée, la suite est ouverte, chaque personnage, peut-être aussi chaque acteur, peut choisir où il emmènera sa vie.

Lorsqu’il se penche sur les incertitudes, les douleurs et les contentieux de l’adolescence (le rapport individu/groupe et le rapport à la sexualité), qui fondent l’adulte que chacun de nous essaie de devenir, le teenage-movie est un genre noble, qu’il avance sous le masque du divertissement ou non : Les beaux gosses, Steak, Saved!, But I’m a cheerleader, Breakfast club, Weird science, Pretty in pink, Diabolo Menthe, Superbad, la série Buffy3… La liste des réussites n’est pas si longue, et The We and the I en fait indubitablement partie.
Est-ce que le dossier de presse de The We and the I était bâclé ? Je suis surpris par le nombre de clichés qui sont répétés d’article en article : Michel Gondry serait « un éternel adolescent », un « enfant de la télé », un « clipeur », un « pubeux » voire un « fils de pub », un « bricoleur », et son film, bien entendu, « déroutera les fans » puisque son auteur « n’est jamais là où on l’attend » — Gondry s’apprête à sortir son neuvième long-métrage, une adaptation de L’Écume des jours, de Boris Vian, et on doit toujours écouter les mêmes formules un peu vides à son sujet4.

Même si les critiques publiées au sujet de The We and the I ont été, pour la plupart, très enthousiastes, j’ai l’impression que leur vacuité a donné au public une fausse idée du film, et l’a détourné des salles obscures : en deux semaines d’exploitation, le film n’a attiré que quelques dizaines de milliers de spectateurs.
S’il passe encore près de chez vous,…
- Gondry est l’auteur d’un clip qui n’est qu’un long travelling ferroviaire dans un paysage qui s’invente en fonction de la musique diffusée : Star Guitar, pour les Chemical Brothers. [↩]
- À propos d’époque, le film est presque exclusivement rythmé par du rap « old school » : The World supreme team, The Young MC, Run DMC, Big Daddy Kane,… [↩]
- Et pourquoi pas, malgré leur absolue légereté, les films La Boum 1 et 2, dont le réalisateur, Claude Pinoteau, vient de mourir ? Le film Camille redouble, par Noémie Lvovsky, m’a l’air très bien, aussi, mais je ne l’ai pas vu. Sur la catégorisation de Steak comme « teenage movie », je sais bien qu’un acteur du film n’est adolescent, bien sûr. C’est un teenage movie au cent-vingt-troisième degré. [↩]
- Beaucoup de critiques ont comparé The We and the I aux films de Spike Lee. Je pense qu’ils ont été victimes d’une image subliminale : on voit fugacement l’auteur de Do The Right Thing (ou un acteur qui lui ressemble beaucoup — pas pu vérifier, l’acteur n’étant pas crédité) en organisateur d’un jeu de bonneteau. [↩]
6 Responses to “The we and the I”
By @sylasp on Oct 7, 2012
Il me semble que la jeune fille de la 1ère pub est Elle Fanning, petite soeur de Dakota. Elle a joué notamment dans Somewhere de S.Coppola, et dans Super 8 de JJ Abrams
By Jean-no on Oct 7, 2012
C’est le cas. Elle était très bien dans Super 8. Mais je dois dire que ça me met un peu mal à l’aise qu’on donne un rôle de proie sexuelle à une gamine de quatorze ans dans une publicité.
By @sylasp on Oct 7, 2012
je partage ton sentiment, évidemment
By Stéphane Deschamps on Oct 8, 2012
« on doit toujours écouter les mêmes formules un peu vides à son sujet »
C’est très vrai tout ça, alors que je trouve son cinéma d’une épatante maturité, sous-tendu par un questionnement permanent sur la représentation du réel à travers le cinéma — pour les films que je connais, _Eternal Sunshine of the spotless Mind_ et _La science des rêves_.
C’est rigolo, l’histoire de ce film (que je n’ai pas vu), quand tu en parles, me fait penser à _Soyez sympas, rembobinez_, qui est aussi une histoire de film qui « vient des gens » : la biographie de Fats Waller est le produit collectif et en même temps intime de tous les gens du quartier.
Gondry a l’air très attaché aux gens, à l’histoire qui sort du quotidien et qui se révèle universelle (je dis une bêtise si je le rapproche de Klapisch, pour le coup ?)
By Jean-no on Oct 8, 2012
@Stéphane : Je connais bien mal Klapisch, je ne saurais dire. Gondry est effectivement très intéressé par l’idée de participation, il vient de la musique, mais aussi du fanzine. Son « usine à films amateurs », installée aux US, puis à Beaubourg et à présent à Aubervilliers en est encore un bon exemple (ainsi que le livre You’ll Like This Film Because You’re in it, qui explique bien tout ça.
By Sophie K. on Oct 8, 2012
Voilà une critique fouillée autrement plus intéressante, effectivement, que celles lues dans la presse. Merci, donc, car elle m’a donné très envie de voir ce film.