Profitez-en, après celui là c'est fini

Le soir ou jamais de la promotion de la fin du monde

novembre 15th, 2012 Posted in Dans le poste, médiatisation | 16 Comments »

En croisant mes collègues de Paris 8, je frime : « Ce soir, je passe à Ce Soir Ou Jamais ». Je m’attends à faire mon petit effet, mais pas trop : « Ah? C’est quoi ? » — « Quoi, tu vois pas ? C’est l’émission de Taddéï, c’est la seule émission de télé que je regarde, en fait… » — « Ah… Mais je n’ai pas la télé, tu sais ». Avec les étudiants, à peine plus de réactions, mais une voix admet, dans un souffle fragile, et peut-être juste pour me faire plaisir : « ah oui, oui, cette émission… ». À tous les gens que j’ai croisés dans la journée, je donnais un avertissement : j’allais être très mauvais, j’allais regarder mes pieds, ne pas trouver mes mots. On me rassure en m’apprenant que Frédéric Taddeï aussi regarde ses pieds car toutes ses notes se trouvent devant lui, au sol.
Vêtu d’un tee-shirt d’ambiance1, bien nourri, aviné (modérément) et soutenu par mon éditrice Amélie toute la soirée, « coaché » par cette dernière et par Sophie, la chef de fabrication du livre, remonté à bloc, quoi, j’arrive dans les locaux de France Télévision étonnamment détendu. La dernière fois que je suis passé à la télévision, ça devait être il y a exactement vingt-cinq ans. J’y faisais des graffitis avec Megaton2 pour Les Enfants du Rock, puis pour une émission musicale sur FR3 Rennes. Avant cela, avec mon ami Arnaud Desjardin, nous étions passé sur France 3 dans une émission qui donnait cinq minutes à des inconnus pour parler de leur passion. C’était à une époque où la minute de télévision valait un peu moins cher. On nous avait alors maquillés avec une plâtrée verte qui nous donnait des airs de vampires, car la vidéo de l’époque avait tendance à tirer vers le magenta, il fallait rééquilibrer.

La télévision a pas mal changé, en vingt-cinq ans. Le bâtiment est bien gardé, notamment. Le dispositif de l’émission m’a impressionné : on se fait maquiller quasiment sur le plateau — un maquillage rapide et discret destiné à égaliser le teint et à empêcher la peau de briller —, on se fait poser un micro, on attend trois secondes et hop, pendant la diffusion d’une séquence vidéo, les invités se font tasser sur leur banc pour accueillir les nouveaux venus, en l’occurrence le philosophe Michaël Foessel et moi-même, pour parler de la fin du monde. La prise de son est extrêmement bien fichue, les invités n’ont pas de mal à s’entendre les uns les autres alors qu’autour du plateau, les gens peuvent parler à voix basse sans que ça pose vraiment problème. Rien de commun avec les tournages de cinéma dont j’ai le souvenir et où les sons inattendus étaient une hantise.
Mon éditeur François Bourin m’avait bien dit, quelques heures plus tôt, qu’il fallait que je fasse passer mon message dès qu’on me donnerait la parole, sans me laisser trop perturber par la question qu’on me pose. C’est un bon conseil, car quand on me pose une question, j’ai tendance à y réfléchir, et parfois, je n’ai une réponse à faire que le lendemain, par e-mail. Ce qui n’est pas vraiment adapté à la télévision. Frédéric Taddeï, lui, m’avait donné un coup de fil pour me dire de quoi il voulait parler, me demander de quoi je voulais parler, et me dire que la séquence « fin du monde » durerait une bonne vingtaine de minutes, qu’il y aurait tout le temps d’en parler. Ce qui eût été vrai si j’avais été capable de m’imposer face à tous les autres invités, nettement plus rompus à la communication que moi : écrivains, journalistes, acteurs, humoristes.

(photos prises sur le plateau par Amélie)

C’est à moi que la parole a été donnée en premier, sur la question « pourquoi aime-t-on l’idée de fin du monde, qu’est-ce qui est excitant là-dedans ? ». Très bonne question, en fait, parce qu’on le note assez peu souvent, il y a quelque chose de stimulant dans le thème de la catastrophe. Bougeant la tête de droite à gauche, montant ou baissant les yeux sans logique, plein de tics, j’ai tenté une réponse en me servant de ma métaphore des jeux de construction ou des châteaux de sable : on a parfois besoin de détruire pour parvenir à imaginer quelque chose de neuf, parce que sinon on se sent contraint par ce qui a déjà été construit. Fantasmer sur l’idée de la catastrophe serait une manière pour désencombrer symboliquement le monde. On le voit bien avec les « survivalistes » qui se préparent au désastre et qui espèrent que cela leur permettra de devenir enfin quelqu’un. Ce n’est pas pour rien que l’on entend si souvent les Révolutions — des destructions pas du tout symboliques de l’ordre établi — comparées à des fins du monde. J’aurais pu dire aussi que penser à la fin du monde, c’est aussi penser à notre fragilité, un peu comme les peintres du XVIIe siècle utilisaient leurs « vanités », tableaux aux thèmes macabres, pour rappeler à quel point la vie était quelque chose de précieux. Et puis pour parler de fin du monde, il aurait été intéressant de réfléchir à ce que nous entendons par « monde ». C’est un peu ce que j’aurais dit si j’avais fait partie de ces gens qui répondent toujours vivement et intelligemment, mais même si l’intention était là, je pense que je me suis montré un peu vaseux, notamment sur la question, que je n’attendais pas, des extra-terrestres : il y avait beaucoup trop à dire, alors je n’ai pas dit grand chose. L’autre « eschatologue » invité, Michaël Foessel, était plus à l’aise, ou mieux préparé, même si je n’ai pas vraiment retenu le contenu de son intervention, concentré que j’étais sur ce que j’allais dire lorsque l’on me redonnerait la parole.

Les commentaires sur Twitter…

Ensuite, chaque invité y est allé de sa petite remarque, parfois intéressante, parfois complètement inutile, mais en tout cas, fluide, fluide comme il faut à la télévision. Lorsque l’un des intervenants3 a lancé le nom « Auschwitz », lorsque Colombe Schneck a embrayé sur les souvenirs de sa famille décimée, lorsque le paria Renaud Camus a redit ses lubies de voir la population de son pays tel qu’il le rêve disparaître, escamotée par l’immigration4, lorsqu’un des invités a brusquement quitté le plateau pour protester contre ces propos paranoïaques. Chaque fois, malgré les apparentes tensions, tout ce monde restait dans la fluidité médiatique, bien à sa place, dans son rôle. Et je ne pense pas que le spectateur (et je m’inclus bien évidemment dans cette catégorie, puisque je regarde cette émission et que même sur le plateau, je la regardais) puisse supporter beaucoup plus d’intensité, d’hésitations, d’accrocs ou plus généralement, d’anomalie. J’ai toujours été un peu envieux, ou en tout cas admiratif, de cette capacité à occuper son rôle, j’en parlais au sujet de Pierre Assouline une autre fois, car il est frustrant d’avoir du mal à être pertinent et vif devant une caméra ou un micro. Mais en même temps, je trouve dommage que ça se passe comme ça, même dans une émission extrêmement respectueuse de la parole de chaque invité comme Ce soir ou jamais, car il me semble que ça aboutit forcément à des discours mécaniques, auto-caricaturaux, dont il ne reste finalement pas grand chose. Une fluidité rassurante, mais qui exclut la surprise et l’échange véritable. Je préfère de loin les conditions de conférences5 ou de tables-rondes.

Petit à petit, je progresse, tout de même. Je ne me trouve pas formidable, mais je suis sorti vivant de mon heure d’émission sur Europe 1 il y a quinze jours, et de mes cinq minutes de gloire chez Taddeï avant-hier. Et ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort. Dit-on. Et puis ma nièce est fière comme Artaban et rêve à présent de se voir un jour elle aussi dans le poste.
Reste une question : qu’est-ce qu’il y avait dans le verre qu’on a mis devant moi ? Ce n’était pas de l’eau, pas de l’alcool, c’était doux mais pas sucré, plutôt adapté à garder une voix claire pour parler, mais je n’ai aucune idée de ce que c’était.

  1. Il s’agissait du modèle Blackilluminati, par Frankie Doguet. En cas de malheur, j’avais aussi amené le tee-shirt dessiné par David Lynch pour l’exposition Mathématiques un dépaysement soudain. []
  2. Olivier Megaton, dont le film Taken 2 vient de battre le record du film français le plus rentable dans le monde, devant Amélie Poulain, la Marche de l’Empereur, The Artist, etc. Bravo Olivier. []
  3. Juan Asensio, si je ne dis pas de bêtises, dont le blog Stalker regorge de ressources sur la littérature de « fin du monde ». []
  4. C’était le moment où il aurait fallu parler de classiques de la science fiction comme Body Snatchers, The Invaders ou encore They Live. []
  5. Je donnerai une conférence le 15 décembre à 15h30 aux Champs libres à Rennes. []

Flatland

novembre 5th, 2012 Posted in Lecture, Sciences | 6 Comments »

Le britannique Edwin Abbott Abbott (1838-1926) était célèbre en son temps comme directeur d’école et comme théologien, mais son Flatland: a romance of many dimensions (1884), d’abord publié sous pseudonyme, a dû attendre des années avant de devenir le classique qu’il est à présent. On peut dire qu’il s’agit d’un conte de science-fiction ou plus exactement d’une fiction scientifique, voire même d’une fiction géométrique, puisqu’il décrit un monde à zéro, une et deux dimensions, où les points, les lignes et les polygones vivent leur petite vie sur un plan, sans être le moins du monde capables de concevoir l’existence d’une troisième dimension, le volume.
Mais un simple carré finit par en avoir l’intuition…

En plus d’être une réflexion sur les dimensions, Flatland est une satire sur l’autorité hiérarchique en tant que frein à l’imagination et à l’intelligence, puisque les dirigeants de Flatland, qui se prétendent géométriquement parfaits, n’hésitent pas à tuer ceux qui portent des idées inédites. Flatland peut donc sans doute être aussi rattaché à la tradition dystopique.

Enfin je raconte le livre, mais je ne l’ai pas encore lu1, je sais que c’est un grand classique, souvent rapporté à l’allégorie de la caverne, de Platon, autant qu’à la théorie de la Relativité, d’Albert Einstein, mais je n’en avais jamais vu d’édition jusque aujourd’hui2.
Le jeune éditeur bruxellois Zones Sensibles, dont j’avais déjà salué l’excellent Yucca Mountain, vient de publier Flatland, traduit en français par Philippe Blanchard et sous-titré Fantaisie en plusieurs dimensions. Les dernières éditions en français de Flatland, chez 10/18 ou chez Denoël/Présence du Futur, datent respectivement de quinze et vingt-cinq ans, et sont totalement épuisées. La traduction retenue ici est celle qu’avait publié 10/18.

Le livre est doté d’une mise en page variée mais cohérente, en adéquation avec le propos puisque la composition du texte joue sur les formes géométriques et que l’ouvrage est illustré avec de nombreux schémas. La couverture est elle-même travaillée de manière plutôt sophistiquée, avec des découpes et du vernis. En ouverture, juste après une préface de Ray Bradbury, on trouve un portrait d’Edwin Abbott réalisé par le studio The Theater of operations en utilisant un logiciel que j’ai eu le plaisir de programmer à l’aide du langage Processing. Il y a donc un tout petit peu de moi dans cet ouvrage.

  1. On peut lire ce que dit Gulzar Joby de Flatland sur son blog, 36 quai du futur. []
  2. Je n’ai pas lu non plus un autre classique du registre, plus fantaisiste sans doute en termes de vulgarisation scientifique, le Voyage au pays de la quatrième dimension (1912) de Gaston de Pawlowski (1874-1933). En revanche, j’ai lu, apprécié, et je conseille l’Origine, une bande dessinée de Marc-Antoine Mathieu dont le protagoniste principal découvre l’existence de la troisième dimension. []

Une histoire vraie, des images fausses

octobre 31st, 2012 Posted in Fictionosphère, Images | 18 Comments »

L’ouragan Sandy, rapidement rebaptisé Frankenstorm, a atteint NewYork avant-hier, y causant aussitôt une dizaine de morts. Le quotidien Libération a alors publié un article titré Sandy touche terre et fait ses premières victimes, ce qui semble un peu léger, puisqu’avant d’atteindre la côte Est des États-Unis, le cyclone a tout de même fait au moins soixante-quinze morts dans les caraïbes, dont cinquante sur la seule île d’Haïti1.

Frankenstorm menaçant New York / une tempête dans le Nebraska, photographiée par Mike Hollingshead.

Le cliché ci-dessus à gauche, qui représente l’ouragan en train de menacer New York a été partagé plus d’un demi-million de fois sur Facebook. Beaucoup, y compris parmi ceux qui ont diffusé cette image, ont eu des doutes sur sa véracité, notamment puisqu’il anticipait sur les évènements. Vérification faite, il s’agissait bien d’un montage entre une vue classique de la statue de la liberté et une tempête de 2004 dans le Nebraska.

Cela m’a rappelé un cas sur lequel je suis tombé en préparant mon livre. Une banque d’images sérieuse proposait à la vente une photographie impressionnante censément prise à Haïti il y a deux ans, où l’on voyait des palmiers noyés par une vague géante. Jolie image, mais qui me posait un problème car il n’y a pas eu de tsunami en Haïti en 2010. Alors j’ai fait quelques recherches…

Vérification faite, la photographie en question s’avère être un recadrage et une colorisation d’un cliché pris à Hawaï en 1946 par  Rod Mason, un simple amateur qui se trouvait alors directement menacé par le tsunami Hilo, qui a causé en son temps la mort de cent soixante personnes. Un photographe indélicat avait vendu à l’agence cette image ancienne, qui ne lui appartenait pas, remixée en tant que photographie d’actualité récente.

Revenons à Sandy. Plusieurs montages faciles à identifier ont été réalisés en incrustant des titres d’actualité à des captures issues des films-catastrophe de Roland Emmerich comme Independance Day (1996), The Day After Tomorrow (2004) et 2012 (2009), ou encore en utilisant des images du film coréen The Last Day (2009).

Les titres d’actualité de Fox News incrustés sur une image issue du film The Day After Tomorrow.

Parmi les images qui ont beaucoup circulé, on a aussi pu voir un certain nombre de photographies de requins circulant dans les villes inondées. Je ne suis pas certain qu’il y ait beaucoup de requins aussi haut qu’à New York à la fin du mois d’octobre, ces animaux n’aimant pas les eaux froides2, mais l’idée du requin qui se balade dans le jardin est évidemment délicieusement effrayante.

Parmi les images très populaires, il y a aussi eu celle de ce restaurant McDonald’s inondé :

…qui est en fait un photogramme extrait d’un film réalisé en 2009 par les artistes danois Superflex et intitulé Flooded McDonald’s, c’est à dire littéralement McDonald’s inondé.

Toutes ces images, déjà factices ou sorties de leur contexte ont assez rapidement suscité des parodies, bien sûr.

L’image ci-dessus à gauche cumule diverses menaces de cinéma : Godzilla, le requin géant des dents de la mer ou de Shark Attack, des soucoupes volantes, le marshmallow man du film Ghostbusters et une créature d’Alien.
On retrouve aussi Godzilla derrière la statue de Neptune de Virginia Beach.

Dès que l’on parle de catastrophe à New York, comment se retenir de penser au cinéma ? Le problème s’était déjà posé le 11 septembre 2001. Nous avons vu cette ville si souvent détruite : Godzilla (1998), La guerre des mondes (2005)3, Cloverfield (2008), Avengers (2012),… La liste est longue.

Parmi les images de reportage qui ont été produite par des photographes professionnels pour des médias d’information, on en trouve beaucoup qui elles aussi semblent s’adresser à notre imaginaire de cinéphile plus qu’autre chose. Ce sont aussi les images qui sont le plus volontiers et le plus souvent diffusées sur les réseaux sociaux :

Haut : Bebeto Matthews. Bas : Andrew Burton.

…Composition soignée, éclairage dramatique, couleurs étudiées, ces photos sont belles avant d’être informatives, et ont sans doute été retouchées dans ce but.

Quand aux photos d’amateurs, elles sont encore plus troublantes, car beaucoup de particuliers ont envoyé sur Facebook ou Twitter des témoignages de la réalité parfois dramatique à laquelle ils assistaient, mais modifiés par les filtres fantaisistes d’Instagram :

Des reportages amateurs publiés à l’aide d’Instagram par (de haut en bas et de gauche à droite) Caroline Winslow, @le_libron, @bonjomo et Jared Greenstein.

Ces images prises avec des téléphones portables se voient donc appliquer des couleurs rétro, passées, ou d’autres effets censés rappeler la photographie argentique.

Finalement, les seules images qui semblent un tant soit peu objectives, ce sont celles qui sont prises par des caméras de surveillance ou des webcams :

Je ne suis pas sûr qu’il rimerait à quelque chose de faire des statistiques pour le vérifier, mais il semble que la très grande majorité des images que nous recevons de l’ouragan Sandy et de ses effets sur la côte Est des États-Unis — une histoire « vraie » —, sont des images « fausses », c’est à dire qui s’écartent sciemment de l’illusion du témoignage objectif : montages, retouches, images d’archives, images d’actualité ayant l’apparence de photos d’archives, pastiches, images extraites de films. Et il n’est pas forcément question de tromperie, puisque c’est le public, par les réseaux sociaux, qui sélectionne les images qui circulent, qui les diffuse et, parfois, qui les crée. C’est le public aussi qui effectue des enquêtes sur les images et qui fait ensuite circuler en pagaille des avertissements et des démentis (parfois douteux eux-mêmes ou incomplets) pour signaler que telle image est ancienne et que telle autre est falsifiée. Le public n’est pas forcément désorienté, pas dupe de la confusion, il y participe volontairement, peut-être suivant l’adage italien se non è vero è bene trovato : si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé. La question n’est donc peut-être pas de chercher à transmettre une vérité sur ce qu’il se passe à New York, mais juste de répondre à un évènement par des images et donc, par un imaginaire.

Lire ailleurs : Sandy sur Instagram : du “ça a été” au “j’y ai été” ! (voyez par vous-mêmes), par Olivier Beuvelet. Relire aussi Cachez ce contrechamp, par André Gunthert.

  1. Rien à voir, mais j’ai appris aujourd’hui que la dette publique d’Haïti (10 millions d’habitants) était un peu inférieure à la dette de la ville de Levallois-Perret (26 000 habitants). Comme dit le proverbe, on ne prête qu’aux riches. []
  2. Mise à jour 1/11 : il semble que les requins ne soient pas cantonnés aux eaux chaudes. Ce qui ne change rien au fait que les photographies en question n’ont pas été prises à New York cette semaine. []
  3. On me fait remarquer ailleurs que cette mention est inexacte, car même s’il s’agit du film post 11/09 de Spielberg et qu’une grande partie du tournage a eu lieu à New York, l’action est censée se passer entre le New Jersey et Boston. Dont acte. []

Les fins du monde, en vente partout

octobre 29th, 2012 Posted in Lecture, Personnel | No Comments »

Le livre Les fins du monde de l’antiquité à nos jours est à présent disponible dans les rayons des librairies, au rayon histoire, assez logiquement. J’ai réalisé une vidéo qui le présente, que vous pouvez aller visionner sur Youtube. Pour l’instant, j’ai eu droit à une seule critique, plutôt élogieuse, sur le site Lelittéraire.com. N’hésitez pas à me signaler si vous en lisez d’autres. Enfin je suppose que cela viendra surtout au mois de décembre, puisque d’une part ce genre de livre est prévu pour être offert, et que d’autre part, la « fin du monde » est réputée advenir le vingt-et-un décembre prochain.

Je vais sans doute faire un certain nombre de séances de dédicaces (avec des dessins !), par exemple aux Champs Libres, à Rennes, le 15 décembre (15h30).

Plus difficile, pour moi, je vais donner quelques interviews ou participer à des émissions de radio. Par exemple demain, à 13 heures, j’abandonne mes étudiants pour passer sur Europe 1 dans l’émission Au cœur de l’histoire, par Franck Ferrand.

Je suis toujours très mauvais en radio, j’oublie tout ce que j’ai à dire, je perds mon vocabulaire, mes idées, mes connaissances,… Mon défi, cette fois-ci, c’est d’arriver à ce que les auditeurs ne se demandent pas, au terme de l’émission, si j’ai bien lu le livre — déjà que la critique mentionnée plus haut m’accuse de l’avoir rédigé avec Brio et Érudition, alors que je ne connais pas du tout ces personnes.

Mise à jour du 30/10 : on peut réécouter l’émission ici.

(Si vous êtes trop jeune, l’image ci-dessus ne vous parlera sans doute pas. Au cours des années 1970, la station Europe 1 a lancé un jeu : les automobilistes arborant un autocollant de la radio, avec logo et photo d’un animateur, pouvaient être interceptés sur la route des vacances pour se faire remettre une enveloppe avec une somme d’argent qui pouvait monter jusqu’à dix mille francs. Autant dire que presque toutes les vitres arrière des voitures de l’époque étaient garnies de ces autocollants)

Tous les œufs dans le même panier

octobre 27th, 2012 Posted in Lecture, Les pros | 11 Comments »

Il y a quelques semaines, la Fnac qui se trouve sur mon trajet habituel dégueulait de Une place à prendre, le livre « pour les grands » de J.K. Rowling, la créatrice d’Harry Potter. Il y en avait des murs entiers. Et aux caisses, j’ai pu constater que ça marche : les gens achetaient, et ce livre « risqué » s’est bien vendu.

La semaine dernière, nouvelle opération commerciale culturelle, les mêmes rayonnages dédiés aux nouveautés étaient tapissés de Cinquante nuances de Grey, le roman sentimental et érotique « de la ménagère » (ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’angle sur lequel communique l’éditeur), par la britannique E.L. James, dont la « success story » a impressionné tous les médias puisqu’avant d’être un best-seller, son livre n’était qu’un modeste pastiche sado-maso de la série Twilight, publié en amateur sur Internet.

Les éditions Jean-Claude Lattès, qui le vendent en France, auraient mis en place trois-cent cinquante mille volumes dans les librairies le premier jour. Et ce n’est sans doute pas parce qu’il s’agit d’un document important, d’un monument de la littérature, mais parce que cinquante millions d’exemplaires ont déjà trouvé acquéreur dans le monde. Je suis passé prendre une photo de ces extravagants murs de livres, mais ils avaient été ramenés au format de présentoirs plus modestes et épars, mais en grande quantité, puisque l’on ne trouve pas un étage sans. Les kiosques des gares sont eux aussi encombrés de présentoirs qui ne vendent qu’un seul et unique livre : celui-ci.

À la télévision, impossible aussi d’échapper à la promotion du livre, vendu par toutes les chaînes à coup de slogans : une sexologue affirme que le livre permettra aux hommes de tout savoir du désir féminin, qui a la réputation d’être particulièrement insondable. Une animatrice pense que cette lecture relancera la libido des femmes qui « se sont un peu oubliées ». Dans Le Grand Journal, sur Canal+, le normalien et spécialiste d’Emily Brontë Augustin Trapenard, « intello de service » de l’émission, explique, sans illusions sur l’influence qu’aura son opinion que le livre n’a pas le moindre intérêt littéraire si ce n’est celui, espère-t-il, de pouvoir amener à la lecture « des gens qui lisent peu ». Ce qui me semble à peu près aussi absurde que de souhaiter le succès des fast-foods pour initier le public à la gastronomie.
On a même vu il y a dix jours un ancien ministre de la république, à savoir Roselyne Bachelot, lire des extraits sulfureux de Cinquante nuances de Grey sur la chaîne D81 où elle est à présent animatrice – ce qui est peut-être l’aboutissement le plus souhaitable pour sa carrière.

Sans surprise, le roman au nœud-de-cravate en couverture figure en tête de tous les palmarès de ventes : avec un tel matraquage, comment est-ce que cela pourrait se passer autrement ?

Toujours en ce moment, et j’admets que ça me tente déjà plus, impossible aussi d’ignorer la sortie du film Skyfall, le James Bond qui « retourne aux sources » et qui est « le meilleur film de la saga depuis bien longtemps », comme l’était le film précédent de la série, et celui d’avant, et celui d’encore avant,…
Bientôt, ce sera la saison où les chanteurs vétérans de Star Academy ou de La Nouvelle Star défileront sur les plateaux de télévision et dans les studio de radio pour vendre leur dernier album qui, comme l’avant-dernier et le précédent, ils le jurent, sera enfin leur disque « vraiment personnel ».

Tout ça me rappelle les supermarchés des pays socialistes des années 1970, dont les présentateurs du journal télé français nous inspiraient l’horreur : on ne trouvait là-bas qu’un unique modèle de chaussures, celui qui avait été décidé par le dernier plan quinquennal ; on n’y trouvait qu’une marque de chocolat ; etc. Ces boutiques communistes avaient un autre trait angoissant : la pénurie. Non seulement il n’y avait qu’un modèle de chaussure (et uniquement pour le pied gauche, disait-on pour rire), mais parfois, il n’en restait plus à vendre, il fallait attendre des années pour se faire livrer une voiture et faire la queue des heures pour un steak.
Dans notre monde de consommation, le monde qui a « gagné », la sensation de pénurie est combattue avec énergie, il faut donner en permanence l’impression que les rayons débordent, que les cageots sont pleins, que rien ne manque jamais, quitte d’ailleurs à devoir jeter ensuite les articles non vendus qui n’étaient là que pour impressionner par leur nombre. On fait la même chose avec les livres dont les tirages extravagants sont destinés à saturer l’espace visuel au moment de leur sortie mais dont une part immense finit souvent au pilon2.

La vraie angoisse contemporaine : ne plus être entouré d’abondance (photo Nathalie)

Ce qu’apporte la société de consommation, ce n’est pas l’abondance du choix, mais l’abondance comme arme contre ses concurrents, comme moyen pour occuper le territoire.
Est-ce que ça fonctionne réellement ? Je parie que l’éditeur Lattès s’est ruiné pour obtenir Cinquante nuances de Grey, et se ruine actuellement pour en faire la promotion et lui assurer l’omniprésence. De même, les maisons de disques se ruinent pour que l’artiste sur lequel ils on misé soit impossible à éviter pour les auditeurs des radios grand public : oui ça se vend, puisqu’on peut vendre en matraquant, mais à quel prix ? Pour quel avenir ? Les employés des grandes surfaces culturelles, même passionnés et compétents (il en reste), sont cantonnés au rôle de « pousseurs de cartons », et le public, qu’on ne peut pas tromper avec les mêmes astuces trop souvent, manque de motivation pour découvrir de nouvelles œuvres. Et ne parlons pas des auteurs — je pense tout particulièrement aux musiciens mais je suppose qu’il en va de même aux écrivains habitués aux best-sellers — dont on ne tolère que le succès et que l’on abandonne à la moindre baisse de ventes, comme on abattait autrefois les chevaux au jarret fracturé.

(merci au Tampographe Sardon et à Nathalie pour m’avoir laissé utiliser leurs photographies)

  1. On m’apprend sur Twitter que la lecture que Roselyne Bachelot faisait du livre était, dans le contexte, caustique, et assortie de commentaires affirmant sans ambiguïté que le livre est médiocre. L’extrait présenté par Le Grand Journal est plutôt malhonnête et laisse imaginer une lecture enthousiaste et premier degré. []
  2. 500 millions de livres sont imprimés chaque année, 100 millions partent au pilon, cf. ce rapport récent de l’Assemblée nationale. []

Littératures graphiques contemporaines #2.1 : Loo Hui Phang

octobre 24th, 2012 Posted in Bande dessinée, Conférences | 1 Comment »

Dans le cadre du cycle de conférences « Littératures graphiques contemporaines » que je propose ce semestre à l’Université Paris 8, nous rencontrerons Loo Hui Phang, cinéaste et scénariste de bande dessinée.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le mercredi 14 novembre à 18 heures, dans la salle A1-174 ou dans la salle voisine A1-175. La séance est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Les fins du monde, de l’antiquité à nos jours

octobre 16th, 2012 Posted in Lecture, Personnel | 28 Comments »

Voilà, mon dernier livre, ou plutôt mon prochain livre, car il sort en fait officiellement le 25 octobre, est imprimé, relié, livré.
Je suis allé en chercher un exemplaire chez mon éditeur cet après-midi.

Il s’agit d’un « beau-livre », d’un « coffee table book », comme disent les anglo-saxons, volumineux (312 pages), richement illustré (250 images, je crois), destiné à un large public.

Par « large public », j’entends que c’est tout à fait un bon cadeau à offrir pour Noël prochain, par exemple. On cherche toujours quoi offrir, eh bien là, ne cherchez plus, c’est trouvé.
Et si vous êtes bibliothécaire et que vous vous demandez quel livre acheter pour la saison, eh bien pareil, vous avez trouvé, plus besoin de chercher.

J’ai traité le sujet de manière chronologique, en m’intéressant au rapport que telle civilisation, telle culture, entretenait avec les mythes de fins des temps, depuis les premiers récits de déluges jusqu’aux peurs écologiques actuelles. Malgré la concordance des dates, ce livre ne traite pas spécialement (quoiqu’on l’évoque, évidemment) du fameux calendrier maya et de la fin du monde censément prévue pour le 21 décembre prochain.

Le thème court tout au long de l’histoire humaine, notamment au Moyen-Orient et en Europe. La fin des temps a parfois été crainte, et parfois espérée comme une libération ou une consolation.
J’ai appris beaucoup de choses en faisant ce livre, j’espère que ceux qui s’intéressent au sujet y apprendront beaucoup à leur tour.

Même s’il n’est signé que de mon nom, ce livre doit beaucoup à Amélie Petit (directrice éditoriale), Didier Gatepaille (directeur artistique), Sophie Schwab (fabrication), Céline de Quéral (relecture), Bernadette Caille (iconographie), Clémence Nasr (documentation), et enfin à François Bourin.
Le prix est de quarante-cinq euros.

Les fins du monde, de l’antiquité à nos jours, par Jean-Noël Lafargue.
François Bourin éditeur. Isbn 978-2-84941-345-6

À quoi sert un étudiant en arts plastiques ?

octobre 14th, 2012 Posted in Études, Mauvaise humeur | 85 Comments »

La situation de l’Université Paris 8, comme sans doute celle de bien d’autres, est devenue un peu désagréable pour les enseignants, pour le personnel administratif et pour les étudiants.

Ma salle de cours me convient tout à fait et est un peu plus grande que cette photographie ne le laisse penser, mais je me demande malgré tout comment je vais pouvoir y faire tenir 45 étudiants. Chaque personne dégage 100 watts et consomme, en deux heures et demie, près de 100 grammes d’oxygène.

Le coûteux logiciel Apogée, passablement inadapté, a fait perdre beaucoup de souplesse à l’organisation générale des diplômes et sa mise en place kafkaïenne est la cause directe d’arrêts-maladie et de départs en retraite anticipée1. Les frais de fonctionnement des universités, mal évalués au moment de leur autonomisation, ne baissent pas et cela se ressent, l’entretien des bâtiments, et notamment des sanitaires, n’est pas idéal. La perte de certains crédits en Arts plastique, tels que « l’aide à la réussite », impose de se passer des « moniteurs » qui guidaient les étudiants, et de réduire de manière dramatique le nombre des cours assurés, en utilisant les vacataires comme variable d’ajustement. Non seulement les enseignants précaires sont plutôt mal payés (la rémunération horaire est correcte, mais dans des conditions qui font que ça ne constitue pas un revenu régulier correct), souvent avec des mois de retard, mais à présent, on supprime massivement leurs cours, et il n’y a pas le choix : on ne peut plus les payer. Puisque le nombre d’étudiants ne baisse en revanche pas vraiment, les enseignants restants sont astreints à accueillir des effectifs déraisonnables : jusqu’à quarante-cinq étudiants en cours pratique, une soixantaine en cours magistral. C’est ça, ou bien effectuer une sélection, mais puisque l’université est le dernier lieu où l’on trouve des filières qui ne sont sélectives ni par l’argent (comme dans le privé), ni par un arbitraire administratif (comme dans les écoles d’art appliqués dépendantes du ministère de l’éducation), ni par le milieu social d’origine (comme les écoles nationales parisiennes, bien souvent), ni par des concours (comme toutes les écoles territoriales et nationales d’art), l’idée de restreindre le nombre d’étudiants met mal à l’aise la plupart des enseignants. Ce n’est pas un bête tabou culturel, mais le fait que les enseignants ont conscience que sélectionner reviendrait à fermer la dernière porte qui ait toujours été ouverte dans l’enseignement supérieur.

Un extrait du dossier «reçu au bac, recalé par la vie», dans Science & Vie #480 (septembre 1957), qui s’inquiétait de l’inadaptation des «humanités classiques» au monde du travail. Ce n’était pas le chômage, qui inquiétait à l’époque, mais la peur de manquer de bras pour reconstruire la France. C’est peu après, dans la foulée de la décolonisation, qu’on a eu l’idée de régler le problème en favorisant l’immigration.

Pourtant, bien sûr, il va falloir trouver une solution. Pour bien connaître les écoles d’art, je peux comparer : plus les étudiants savent ce qu’ils font là où ils se trouvent, et moins on perd de temps. Par bien des aspects, l’université non-sélective est une voie cruelle. Les étudiants y sont très libres mais cette liberté a un coût : ils sont aussi presque totalement livrés à eux-mêmes, forcés de se battre pour comprendre le fonctionnement des études et pour dompter la très lourde machine administrative qui, malgré la bonne volonté et l’énergie de la plupart de ses agents, fonctionne très mal. La sélection se fait sur l’endurance à supporter tout ça, et il n’est pas étonnant que tant d’étudiants se découragent en cours de cursus.
Baptiste Coulmont2, enseignant à Paris 8, signalait sur Twitter un article du Journal de Saint-Denis qui évoquait ces problèmes.

La question rhétorique de David Monniaux est assez courante : à quoi servent tous ces étudiants ? Ce n’est pas une question illégitime si on se place du point de vue de l’économie du pays : les milliers d’étudiants en arts plastiques ne deviendront pas artistes3, ni même professeurs d’arts plastiques du secondaire, et la sociologie, comme de nombreuses sciences humaines (psychologie, anthropologie, histoire, histoire de l’art, philosophie, lettres,…), accueillent sans doute nettement plus d’étudiants qu’il n’y a d’emplois dans leur domaine, d’autant que la plupart n’ont quasiment que l’enseignement et la recherche comme finalité professionnelle directe.

En ces temps de chômage, une telle interrogation se comprend. Mais en même temps, demander aux études d’être directement adaptées à la vie active me semble une grosse erreur. Quels sont les métiers de demain ? De quoi a-t-on besoin ? Et qui est ce « on », d’ailleurs ? Qui est utile à la société et l’économie, en 2012, alors qu’on a de plus en plus besoin de consommateurs et de moins en moins de producteurs et alors qu’un « actif » sur dix est contraint au chômage ? Est-ce que le chômage est lié à un déficit de formations adaptées ? Qui a décrété que l’école ou les études servaient juste à ajuster des personnes au monde de l’emploi ? C’est une idée plutôt récente, qu’on n’aurait pas eue avant que le chômage ne devienne un problème endémique : dans la panique, au début des années 1980, on a subitement décrété que le rôle de l’école n’était pas de former de beaux esprits, ni des citoyens, ni des soldats ou des prêtres, mais de donner du travail. Et c’est une terrible erreur que de faire des promesses que l’on n’est pas en mesure de tenir. Et après avoir demandé ça aux lycées, aux collèges, on exige la même chose de l’université. On demande à des enseignants, qui souvent n’ont jamais vu autre chose que le système éducatif, de faire semblant qu’ils peuvent dispenser un savoir ajusté à la demande d’un monde professionnel en mutation.

Mais le fait que l’on puisse passer des années de sa vie à déchiffrer des tablettes akkadiennes ou à disséquer des concepts philosophiques n’est pas une errance de l’université, c’est ce qui la justifie. Le fait que l’on lise au collège ou au lycée des livres qui ne serviront jamais dans une carrière d’employé de bureau, que l’on apprenne des lois physiques ou mathématiques qui seront tout aussi inutiles à la vie professionnelle de quatre vingt dix neuf pour cent des gens n’est pas non plus une erreur, c’est justement à ça que sert l’école : à être ce que le reste du monde n’est pas, à être un sanctuaire, à être un lieu où on peut (et doit) apprendre sans but utilitaire direct, idéalement pour être un être humain qui ne se contente pas de subsister, qui ne se contente pas d’être un tube digestif apeuré par l’avenir et avide de consommer, mais qui existe. Un être pensant, capable de s’intéresser au fonctionnement du monde et de la société dans laquelle il vit. Je vois idéalement l’école et l’université comme des sanctuaires de l’apprentissage et du savoir, mais ces institutions ne sont pas en dehors du monde, elles en font partie, elles profitent juste d’une temporalité et de buts différents de ceux qui ont cours dans d’autres milieux comme une entreprise, une administration, etc.

Il est à la mode de déplorer que l’éducation, secondaire ou supérieure, méprise les matières techniques. Je suis tout à fait d’accord, mais là encore, pas parce qu’il faut former à des métiers précis — les métiers techniques, hors quelques secteurs artisanaux traditionnels, sont régulièrement soumis à des mutations imprévisibles —, mais parce que les mains, comme le cerveau, comme les jambes aussi (on pourrait parler du sport à l’école), doivent apprendre pour apprendre, se cultiver pour se cultiver. Personnellement, j’ai appris un métier technique, j’ai passé trois ans à être formé à la photographie argentique et à la retouche-photo d’avant Photoshop, celle qui se faisait au crayon et au pinceau. Quelques années après mes années de lycée professionnel, mon apprentissage de la retouche était devenu caduc, et à présent, mes cours sur le calcul de l’usure des bains de développement argentique sont tout aussi inutiles. Non seulement le métier a changé, non seulement des gens qui n’y ont pas été formés sont à présent plus compétents que moi pour l’exercer, mais je dois avouer qu’à l’époque, je ne m’imaginais pas spécialement passer la totalité de mon existence à arranger la peau de mannequins à coup de gris-film. Pourtant, je ne regrette pas cet apprentissage, parce qu’apprendre est bon en soi, parce qu’apprendre permet d’apprendre à apprendre et même, d’apprendre à enseigner. Tous les ans, j’enseigne d’ailleurs la programmation informatique à des étudiants dont une grande partie ne se servira pas intensivement de ces connaissances et, sans doute, les oubliera sitôt le cours validé par une note. Cela ne me gène pas, car je ne considère pas que tout le monde doive suivre le cours pour les mêmes raisons : les mordus mordront, les autres se contenteront de s’ouvrir à quelque chose qu’ils n’auraient pas connu par eux-mêmes et qui leur apprend en partie comment fonctionne le monde numérique dans lequel ils baignent, afin de ne pas en être bêtement esclaves : programmez ou soyez programmé.
À la radio, j’ai entendu un homme politique sorti de prison qui expliquait que les gens qui s’accommodent le mieux à des conditions de détention ne sont pas les brutes, mais les intellectuels qui aiment lire et écrire : eux savent toujours s’occuper. Il faut dire qu’il ne reste que ça puisque le principe de la prison est d’entraver le corps.

David Monniaux, l’auteur du tweet signalé plus haut, est informaticien et mathématicien, normalien, agrégé, a passé sa thèse à l’université de Dauphine4, est habilité à diriger des recherches, employé du CNRS, et tout un tas de choses du genre. Il s’inscrit donc assez clairement dans le système d’excellence française voulu par Napoléon, basé sur le tri : théoriquement démocratique (puisque théoriquement ouvert à tous sans distinction sociale, même si on observe que c’est de moins en moins vrai), il a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Cette vision du système éducatif a produit et persiste à produire une véritable élite, mais il s’agit parfois moins d’aider chaque citoyen à s’élever intellectuellement que de sélectionner les éléments les plus brillants parmi l’ensemble des citoyens. Dans un premier cas (Finlande, par exemple, où le dogme est qu’aucun enfant ne doit être abandonné par le système éducatif), l’État est au service du citoyen, tandis que dans le cas français, c’est l’inverse, le citoyen est la propriété de l’État. Bien entendu, on peut me faire remarquer que le niveau d’exigence du système élitiste permet d’amener ceux qui y sont adaptés à un niveau incomparable : un système qui veut aider tout le monde risque de devoir abaisser son niveau d’exigence. Il est amusant de voir, au passage, la tête que font les étudiants de certains pays lorsqu’on leur donne une note comme 14/20 en disant « c’est bien » : pour eux, « bien », c’est 20/20, et le reste revient à se faire cracher à la figure. Les services universitaires qui s’occupent des équivalences sont d’ailleurs contraints à rééquilibrer les notes : un 12/20 français devient un 4/5 dans de nombreux pays d’Amérique du Sud, et en Finlande on ne peut pas avoir de note inférieure à 4/10. Ce genre de correspondance est généralement moins un signe d’indulgence qu’une preuve de la bienveillance du système. En tout cas les finlandais savent parler anglais, lisent un livre par jour, et ne sont pas traumatisés par l’idée de la reconversion professionnelle ou de la reprise d’études… Question de choix de société, quoi5.

Revenons à nos étudiants en art. À quoi servent-ils ? Les étudiants en école d’art — institutions très familiales — se trouvent généralement une utilité, je me rappelle de statistiques qui montraient que tous les diplômés avaient trouvé un emploi dans leur domaine un an après avoir quitté leur école. Ils ne deviennent pas nécessairement artistes, et tant mieux, mais il ont bien d’autres possibilités : communication, graphisme, design, décoration, métiers d’art divers, enseignement, spectacle,…
Je ne connais pas toutes les écoles d’arts visuels privées, mais à e-artsup où j’ai enseigné quelques années, les étudiants trouvent eux aussi du travail, et même plus rapidement que les autres car ils sont astreints dès la deuxième année à effectuer des stages de plus en plus longs en entreprise, avec une contrepartie évidente : plus rapidement plongés « dans le grand bain », ils manquent parfois de temps pour développer leur langage propre.
Le cas des étudiants en université est moins lisible, puisque beaucoup abandonnent leurs études en cours de cursus sans donner de nouvelles, et bien souvent avec un vrai sentiment d’échec. Cela peut arriver aussi en école d’art bien sûr. Les anciens étudiants en Arts plastiques à l’université avec qui je suis en contact ont souvent un emploi dans le domaine aussi, mais cela n’est pas une statistique, juste une impression subjective : les bons étudiants à l’université sont ceux qui s’accrochent, qui ont une raison d’être là, ou qui s’en trouvent une, et ce sont aussi ceux que l’on retient et avec lesquels, parfois, on garde contact. Et quant aux autres ? Est-ce que c’est grave de « perdre du temps » ? On meurt toujours assez tôt, et on est toujours suffisamment astreint à faire des choses sans en avoir envie. Alors si on ne profite pas de sa vingtaine pour faire des choses sans but précis, quand est-ce qu’on pourra le faire ? On m’a déjà dit qu’il était déraisonnable de donner des rêves d’art, de littérature et de philosophie à des gens qui finiront par trier des papiers dans une administration. Je trouve cette réflexion assez terrifiante : il faudrait limiter ses rêves pour les accorder à une existence frustrante ? Qu’est-ce qu’il reste ?

Une chose est certaine, en tout cas : dans ces métiers, et particulièrement à l’université, aucun enseignant ne fait de promesses déraisonnables à ses étudiants. Aucun étudiant non plus ne croit qu’il lui suffira d’une licence en arts plastiques pour devenir un grand artiste, un galeriste, ou je ne sais quoi de plus ou moins lié aux arts plastiques : ces métiers ont toujours été cruels, imposant à la fois le talent, la volonté et la chance, qui n’ont rien de démocratique. Ceci dit, il existe des dizaines de milliers de postes d’enseignement artistique à divers niveaux, et de nombreux emplois publics liés à la culture accueillent assez naturellement des gens formés aux arts plastiques.

Hussard croate ; bourgeois de calais ; tee-shirt ; costume et cravate (images piquées à droite et à gauche)

Si on extrapole la théorie de l’évolution aux idées ou aux faits sociaux, on peut se dire que lorsque quelque chose parvient à durer dans le temps, c’est qu’il y a une raison à cela, et souvent, cette raison est que le phénomène s’est avéré utile à quelque chose. La cravate, accessoire vestimentaire dont étaient affublés les hussards croates de Louis XIII date du XVIIe siècle. Ils la portaient en souvenir de l’épouse qu’ils laissaient au pays, et c’est devenu, au fil du temps, un attribut indispensable de la tenue réglementaire de certains employés. Un député, légitimement élu par les citoyens de son pays, n’a pas le droit d’entrer dans l’Assemblée nationale sans cravate, par exemple. Pour ma part, qui n’en ai jamais porté, j’ai toujours vu à cet objet une symbolique proche de celle de la corde de pendu que les bourgeois de Calais ont dû porter autour du cou en se rendant au roi d’Angleterre, en signe de soumission, signifiant qu’ils étaient à la merci du souverain qui avait assiégé et conquis leur ville. Bref, j’ignore à quoi sert la cravate, mais elle existe depuis quatre cent ans et a une véritable importance dans le monde « sérieux ». L’actuel costume du salaryman, avec pantalon, veste, chemise, cravate et chaussures assorties, me semble être une version simplifiée et souvent économique du costume du bourgeois occidental de la Belle-époque, sans chapeau, sans corsets ni fixe-chaussettes. C’est un vêtement assez coûteux, et pas forcément adapté à la vie de tous les jours. De même qu’on ne sait pas à quoi sert un étudiant en arts plastiques, on ne sait pas à quoi sert le costume du salarié, ni pourquoi certains métiers l’imposent et pas d’autres, ni pourquoi il doit être si terne (hors cravate, justement), ni pourquoi on doit s’habiller pareil pour travailler et pour assister à un enterrement, ni pourquoi la situation est si différentes pour les femmes. Le monde « sérieux » est saturé de codes plus ou moins incompréhensibles ou absurdes, vus de l’extérieur en tout cas, mais ceux-ci doivent avoir une raison de persister, bonne ou mauvaise, sinon ils auraient disparu.
Or il est courant et il semble légitime de se demander si un étudiant en arts plastiques ou en philosophie sert à quelque chose, mais je remarque que personne ne se demande jamais si une cravate ou un costume servent à quelque chose.

Les incroyables lions de la grotte Chauvet, peints il y a trente millénaires.

La création artistique, elle, existe depuis plus de 30 000 ans6. Elle est antérieure à l’invention de l’agriculture, et donc antérieure à tout ce qui découle de l’agriculture : les clôtures, les territoires, les propriétaires, la transmission, le mariage, les transactions commerciales, la prostitution, les chiffres, l’écriture, l’argent, la richesse, la spéculation, la loi, l’inégalité, l’esclavagisme, le travail rémunéré, la philosophie, les prêtres, la monarchie, et enfin le surpoids, les caries et les dieux uniques qui ont besoin d’argent. Non seulement l’art est plus ancien que tout cela, mais il n’a pas disparu avec l’introduction de l’agriculture, et au contraire, il a continué à se développer, avec ou sans argent, prenant dans certaines civilisations une importance tout à fait extraordinaire. Depuis le début du XIXe siècle, nous vivons dans un monde où l’image est (c’est un poncif mais il n’est pas faux) omniprésente. On ne sait pas à quoi servent l’art, les artistes, les étudiants en art, les collectionneurs et les décrypteurs d’images, mais ils ne servent sans doute pas à rien. Et on peut en dire autant des disciplines que l’on regroupe un peu artificiellement sous le terme de « sciences humaines ».
Est-ce qu’un polytechnicien qui a étudié les sciences, les techniques, la physique et la mécanique, avec les meilleurs enseignants est vraiment utile à l’humanité lorsqu’il décide de faire une carrière de grenouille de conseils d’administration ? Qui est-ce qui est le plus utile à la société : un trader ou un éboueur ? le paysan qui nous nourrit, ou l’administrateur du fonds de pension qui spécule sur le prix du blé ? Je ne devrais pas avoir à vous souffler la réponse.

Toujours dans le même numéro de Science & Vie de 1957, quelques publicités.

Au fait, sur cette bonne Terre, qui est-ce qui sert réellement à quoi que ce soit, en dehors des lombrics qui fertilisent le sol et des insectes pollinisateurs ? Qui est-ce qui peut se vanter de valoir plus que son poids en compost ? L’honneur de l’espèce humaine, c’est de pouvoir faire autre chose que simplement survivre : penser, créer, observer, par exemple.
Des choses dont on ignore à quoi elles servent, ni si elles servent à quoi que ce soit, et dont des espèces vivantes particulièrement douées pour survivre et proliférer (fourmis, bactéries) n’ont aucun besoin.

  1. Le sujet d’Apogée me passionne, j’aimerais prendre le temps de réaliser une véritable enquête à son sujet car il illustre assez bien la manière dont une machine, au départ créée pour être utile à tous, peut contraindre et maltraiter ses utilisateurs. L’idée de départ, qui était de mettre au point un outil mutualisé était pourtant bonne. Je serais curieux de voir comment les marchés ont été conclus, par qui, avec quelle vision sur le long-terme (pour que ce logiciel fonctionne il faut utiliser une version dépassée de Java),… []
  2. Baptiste Coulmont, qui enseigne la sociologie, fait régulièrement la chronique des dysfonctionnements de l’université. Lire récemment sur son blog : La rentrée à Paris 8, édition 2012, et De l’impossibilité de travailler. []
  3. Lors d’un cours de sociologie de l’art, j’ai appris que les artistes français qui tirent suffisamment de revenus de leur activité pour être imposables étaient environ une centaine. Je ne sais si ce chiffre a changé en vingt ans, mais j’en doute. []
  4. Je note au passage que la devise actuelle de Paris Dauphine est « L’université choisie », ce qui est un peu une inversion des faits assez cocasse, puisque Dauphine, contrairement à Paris 8, est une université qui choisit ses étudiants. Dauphine et Paris 8 ont été créées en même temps, comme universités expérimentales. []
  5. Au passage, signalons que David Monniaux traite lui-même de ce genre de sujets sur son blog, La vie est mal configurée. Il y déplore notamment — et le sujet mérite attention — que l’on préfère parfois mal former pléthore d’étudiants que de bien former un nombre raisonnable. J’espère que l’intéressé n’aura pas l’impression que je m’en prends à lui dans cet article, j’emploie son tweet comme prétexte mais je considère ses observations comme tout à fait légitimes. []
  6. La grotte ornée de Chauvet, un des plus anciens exemples, daterait de 30 000 ans avant notre ère, mais nous ne la connaissons que grâce à sa situation protégée : s’il a existé une forte création picturale, à la même époque ou même bien plus tôt, à l’air libre, il ne peut rien en rester. []

Wikipédia, l’école des affreux ?

octobre 12th, 2012 Posted in Wikipédia | 19 Comments »

J’aime beaucoup Wikipédia et je soutiens absolument ce projet, mais parfois je tombe sur des articles qui me fâchent, parce que je sens que les intentions d’une partie de leurs rédacteurs sont malveillantes. Toute encyclopédie est tributaire des opinions de ses rédacteurs, c’était par exemple le cas de l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert, projet politique autant que scientifique, qui distillait l’esprit des Lumières et qui a été plusieurs fois interrompu par la censure pour cette raison. L’Encyclopædia Britannica, précisément créée pour contrer l’Encyclopédie des philosophes du café Procope et se voulant plus « neutre » (ou plus conservatrice ?) est elle aussi l’émanation de l’esprit de son temps, ce qui permet, à chaque édition, de vérifier l’évolution de l’opinion, par exemple en matière de religion, de géopolitique, ou de parité : imaginez par exemple que contrairement à son époux Pierre, Marie Curie n’est pas citée dans l’Encyclopæddia Britanica de 1913 alors qu’elle était déjà récipiendaire de deux prix Nobel, en physique (1903) et en Chimie (1910).

Le cabinet de l’alchimiste, d’après une peinture de Thomas Wyck.

Puisque Wikipédia peut être éditée par toute personne qui souhaite le faire, la situation se complique : un article peut non seulement révéler la « doxa », l’opinion de son temps, mais même les tensions de son temps. Et c’est même encouragé par les principes fondateurs de Wikipédia : si un sujet fait débat, les opinions notables doivent y apparaître. Par exemple, les différents modèles cosmologiques proposés par la communauté scientifique pour décrire la naissance, les fondements et l’évolution de l’univers doivent être mentionnés : théorie des cordes, des supercordes, des cordes bosoniques, big bang, big crunch, big rip, etc. Bien sûr, si une théorie ou un point de vue est ultra-minoritaire, ou caduc, et n’a plus qu’un intérêt historique, il faut en faire état en spécifiant ce statut, et toujours, en mentionnant les sources, puisque par nature, Wikipédia ne peut être une source « primaire » — ce n’est pas une Académie, un centre de recherches, un laboratoire, qui produit du savoir — et est donc une source secondaire, qui indexe, compile et ordonne un savoir créé ailleurs, en le créditant dûment.
C’est là que se glissent les malins, qui utilisent le dogme de la « neutralité de point de vue » comme cheval de Troie pour semer le doute sur telle opinion, telle personnalité, pour distiller une propagande virale discrète ou pour faire exister des personnes, des courants artistiques, des théories, des auteurs, ou tout autre sujet qui n’aurait pas vraiment vocation à être mentionné dans une encyclopédie, comme par exemple une nouvelle langue « universelle » qui n’a qu’un seul locuteur au monde, son inventeur, lequel tient absolument à ce que sa création ait droit à un ou à plusieurs articles sur l’encyclopédie collaborative. Je le mentionne parce que c’est arrivé, il s’est trouvé quelqu’un pour faire un procès (perdu, évidemment) à Wikimedia car on avait retiré sa langue « universelle », dérivée du Latin, de Wikipédia.

Une planche extraite de l’Encyclopédie de Diderot

Parfois, les dommages sont complètement invisibles. Par exemple, lorsque des néo-fascistes glissent malicieusement dans la bibliographie de l’article consacré à l’affaire Dreyfus, sans en signaler la nature, une obscure référence anti-Dreyfusarde, le préjudice est plus que limité : cela fait tousser Pierre Assouline (qui cite souvent cet exemple) et permet à la dizaine de personne qui comprennent de quoi il en retourne de se sentir en connivence, mais c’est tout, car les écoliers qui doivent faire un exposé sur le sujet ne vont pas commander tous les livres mentionnés sur la page, et encore moins ceux qui ne sont plus disponibles à la vente depuis un demi-siècle. Les spécialistes, eux, sont avertis et ne seront pas plus trompés par cette référence.
De même, lorsque quelqu’un ajoute à Wikipédia un article sur sa personne et son œuvre en espérant que cela lui permettra d’exister, le préjudice est nul : les gens ne croient pas que quelque chose existe parce qu’il est sur Wikipédia, ils vont consulter un article sur Wikipédia parce qu’ils savent que son sujet existe.

L’affaire LG Williams

Bien sûr, toute personne qui veut détourner Wikipédia en gros sabots est vite identifiée et son action, neutralisée. Mais je remarque que les stratégies s’affinent, que les méchants, les affreux, ceux qui veulent nous vendre des trucs pas nets, améliorent leur technique. Je pourrais prendre par exemple le canular LG Williams, du nom d’un enseignant en art américain qui s’est inventé une œuvre d’artiste conceptuel de près de vingt ans en semant des indices partout, par exemple en produisant des références de catalogues antidatés sur Amazon, annoncés comme épuisés mais disponibles au format Kindle, ou en produisant un curiculum vitae d’expositions inexistantes : devant une telle avalanche de références, le canular a bien fonctionné, mais pas uniquement sur Wikipédia, puisque des galeries, impressionnées par l’œuvre de ce créateur sorti de nulle part, se sont mises à l’exposer effectivement, et que le Huffington Post a laissé passer (et maintient) un article diffamatoire à l’encontre de Claude Closky (c’est ce qui a attiré mon attention sur l’affaire), accusé d’avoir plagié pendant quinze ans le travail d’un artiste inconnu. L’article du Huffington Post a aussitôt été renforcé par un site affirmant que le Prix Marcel Duchamp devait être retiré à Closky, site dont le nom de domaine a été acquis une semaine avant la parution de l’article « choc ». Hmmm…
Le même LG Williams avait tenté sans grand succès une manœuvre comparable en ciblant le britannique Banksy. Je suppose qu’un jour, Lawrence Williams et Julia Friedman, la critique d’art qui travaille avec lui, vont avouer que tout cela est un coup monté, qu’il s’agissait de prouver qu’on pouvait tromper le monde entier en faisant exister un artiste ex nihilo, etc., mais en 2012, est-ce encore drôle ou intéressant ? Je préfère nettement la démarche de Paul Devautour et Yoon Ja qui avaient inventé une galaxie d’artistes et de critiques aux noms piqués dans Tintin, Les Envahisseurs ou dans des romans de Zola.

Le compte Google+ de LG Williams. Après avoir fait défiler des centaines d’images qui pastichent des travaux de Claude Closky en se prétendant antérieures, on aboutit à cet aveu final, qui reprend ironiquement des commentaires issus de Wikipédia et en fait des (fausses, il s’agit de montage) œuvres sur aluminium…

Puisque LG Williams en a fait un peu trop, cherchant à notamment à imposer des paragraphes sybillinement diffamatoires aux articles sur le Prix Marcel Duchamp ou sur Claude Closky, sa fiche sur Wikipédia a fini par être supprimée, et tous les comptes tapageurs qui ont servi à l’éditer, bloqués. Mais le Huffington Post maintient son article. Je les ai interrogés par mail à ce sujet, sans réponse, et mes questions en commentaire à l’article ne sont plus publiées : au fond c’est la différence entre un média « participatif » comme Wikipédia et un média « d’autorité » comme le Huffington Post. Le premier rend des comptes à ses lecteurs, le second n’en éprouve pas le besoin — sauf procès, bien sûr.
Je tenais à raconter cette affaire car même si elle n’a rencontré aucun écho véritable dans le monde de l’art, plusieurs personnes m’ont interrogé à son sujet.

Une de mes photographies, utilisée sur le Huffington Post pour nuire à un ami. On ne me reprendra pas de sitôt à placer mes photos sous licence libre. Ce n’est pas tant qu’on utilise ma photo qui me pose problème, que le fait qu’on écrive mon nom dessous (comme l’imposent les licences libres), en m’associant en quelque sorte au contenu de l’article.

Une chose m’a un peu heurté dans cette histoire, qui m’a amené à remuer forums et pages de discussions à son sujet : l’article du Huffington Post qui s’en prend à Claude Closky utilise comme illustration une de mes photographies de l’installation Manège (2006), diffusée sous licence libre sur Wikipédia. J’ai modestement participé à la réalisation de cette installation, puisque j’ai mis au point le programme informatique qui la fait fonctionner. Il est un peu blessant de voir son propre travail, offert à la communauté, servir ce type d’entreprise malveillante. On ne me reprendra sans doute pas à placer ce genre d’images sous licence libre.

Une école de la fausse impartialité

En lisant l’article consacré à Taslima Nasreen sur la version francophone de Wikipédia, j’ai été assez étonné ces jours derniers de tomber sur une introduction à la limite de l’intelligible qui disait ceci :

Taslima Nasreen a acquis dans les médias occidentaux l’image d’une combattante pour l’émancipation des femmes et la lutte contre ce qu’elle appelle l’obscurantisme religieux de son pays d’origine, le Bangladesh; des études récentes informent sur certaines polémiques qui ont entouré T. Nasreen dans son pays d’origine.

La fin, notamment, n’est pas rédigée en français et est pour le moins évasive. On sent plus généralement que l’idée est d’écorner un peu l’image de vaillante résistante de l’écrivain et médecin qui, née dans une famille musulmane, a fini par devenir athée et l’a dit suffisamment fort pour être contrainte à l’exil après des agressions, des manifestations hostiles, d’innombrables menaces de mort et des fatwas lancées par des chefs religieux importants. Un peu plus loin dans l’article, une chercheuse allemande est citée au sujet de la « construction » médiatique de Taslima Nasreen dans les pays occidentaux, sujet intéressant je pense, mais avec une phrase qui suggère par ailleurs qu’il est légitime qu’un état condamne le blasphème. Bon, là ce n’est pas Wikipédia qui affirme que le blasphème est un motif légitime de condamnation, mais une personne identifiée dont l’opinion est rapportée par Wikipédia.
Je n’ai pas modifié moi-même l’article, en me disant que je ne serais pas à ma place pour une telle tâche, non seulement par ignorance du sujet, mais aussi parce qu’une femme écrivain, scientifique, athée revendiquée, coupable d’apostasie, condamnée par des raclures de bidet pour cette raison, ne pouvait qu’avoir ma sympathie, si ce n’est mon affection, ce qui ferait de moi un contributeur particulièrement peu objectif. Je me suis contenté de signaler la bizarrerie de la phrase d’introduction en commentaire à l’article et dans des lieux de discussion.

Taslima Nasreen, il y a quelques années, avec un superbe cubitus valgus physiologique.

Ce genre d’affaire, contrepartie évidente de la liberté pour chacun de collaborer à Wikipédia, n’a bien sûr aucune importance et fait le quotidien de l’encyclopédie en ligne, imposant une vigilance constante à ses lecteurs : Wikipédia, c’est un peu le mythe de Sisyphe. D’ailleurs si toi, simple lecteur de Wikipédia, tu tombes sur des phrases suspectes, sur des injections éhontées de propagande, eh bien clique sur l’onglet « discussion » de l’article et explique quel problème tu vois. Ou bien tais-toi à tout jamais.

On peut trouver des choses pas nettes sur Wikipédia, mais plutôt que de se ranger du côté des grincheux trop contents de se dire qu’un projet aussi ouvert ne peut pas fonctionner, pourquoi ne pas aider à l’améliorer ?

J’ai toujours défendu l’idée que Wikipédia avait un potentiel pédagogique, non seulement pour les informations qu’on y trouve, mais aussi parce que l’on peut y apprendre à rédiger, ordonner un article, se documenter, etc. Mais en lisant un article du Midi Libre (8/10/2012), Un militant repenti balance les secrets de l’ultra-droite, je me demande si la pédagogie n’a pas aussi profité à ceux que j’appelle les affreux. Dans l’article, le jeune homme explique comment le groupe auquel il appartient utilisait les commentaires de blogs ou les réseaux sociaux pour distiller une propagande « intelligente » (entendre : fourbe).
Il ne mentionne pas spécifiquement Wikipédia mais on reconnaît des techniques qu’on peut y rencontrer, comme l’utilisation de faits avérés, mais rapportés avec une emphase disproportionnée, comme la répétition, l’utilisation de pseudonymes réguliers qui finissent par inspirer confiance et de pseudonymes ponctuels qui donnent un effet de masse :

Nous considérions que les médias mentaient tous, que nous vivions dans un Etat « ripoublicain », corrompu par des élites mondialistes, que la race blanche était en danger, tout ça. Et comme on était peu nombreux, on a surtout utilisé internet. C’était pratique pour faire passer nos messages, et ça ne coûtait pas d’argent. Je sais qu’au Bloc [identitaire] et au FN ils ont des méthodes analogues, l’essentiel de celles que nous utilisions venaient d’ailleurs de leur fascicules de formation des militants […] Il fallait en priorité « squatter » les sites d’information générale […] Monter en épingle les fais divers lorsqu’ils concernaient des étrangers, quitte à les faire « mousser » sur Facebook ou sur les forums. Les réseaux sociaux et les commentaires dans les articles de presse étaient l’idéal pour ça. Nous avions clairement identifié l’idée qu’il fallait que nous ayons des pseudonymes « réguliers » […] de manière à ce que les gens, à force de lire notre nom se disent : « Il a raison ce gars-là » et se rapprochent de nous. Il fallait aussi créer des profils « ponctuels » juste pour donner l’effet de masse, donner l’impression que c’était la « base » des gens qui pensait comme nous […] Mais il fallait agir subtilement. Ne jamais parler des Arabes et des Blancs en tant que tel, mais reprendre des thèmes « humanistes » en parlant par exemple des « nantis antiracistes et mondialistes qui cherchent à écraser les pauvres qui supportent le racisme antiblanc » […] Mon travail consistait aussi à faire des revues de presse sur plusieurs blogs, et en ne prenant que les histoires qui mettent en scène des étrangers pour ensuite démontrer que tout les problèmes venaient d’eux. Mais évidemment, on ne se limitait pas aux faits divers. Il était super-important aussi de prendre les articles parlant des initiatives sur la « diversité ». Ce mot est parfait pour détecter les articles de presse où il va être question d’argent public donné aux associations étrangères […] nous avons développé notre terminologie, en disant les choses d’une certaine manière: « être positif ». Ne pas dire « c’est la guerre civile, les Arabes ne veulent pas être intégrés ». Une telle phrase fait fuir les gens qui ne sont pas engagés à nos côté, mais dire « la plus grande fermeté est nécessaire pour retrouver la paix civile ». Ça veut dire la même chose, parce que ça donne à penser qu’on est en guerre, mais ça donne l’impression qu’on est plein de sagesse […] il suffit de prendre un pseudo à consonance musulmane et lancer des insultes aux Français, en prônant une République islamiste à Paris ou ce genre de choses. C’est très gros mais ça marche à chaque fois […] Puisqu’on était sûrs d’avoir raison, que les mondialistes voulaient notre peau, tout les moyens étaient bons.

Bien sûr, on me dira que tout ça était possible avant les réseaux sociaux, avant que les articles de presse puissent être commentés, et bien entendu avant Wikipédia. On me dira aussi que les groupuscules politiques n’ont pas attendu Internet pour agir comme s’ils étaient des agences de contre-espionnage, recourant méthodiquement à la désinformation, au mensonge et le faisant, ironie suprême, en étant sûr de détenir une vérité cachée et en se sentant investi de la mission de la faire triompher.
Mais la question que je me pose est : est-ce que les réseaux sociaux , est-ce que Wikipédia, ne leur ont pas profité en leur apprenant à diffuser leurs idées avec un peu plus de finesse qu’autrefois ?

Une gravure de propagande par la Ligue Catholique, qui accusait Henri III de pactiser avec le diable (en l’occurrence, les protestants ou ceux qui ne leur étaient pas défavorables). Grand succès : le parti de la Ligue a réussi à chasser Henri de Valois de Paris, avant qu’un de ses membres n’assassine le roi, alors âgé de 37 ans. La propagande, même un peu grossière, ça fonctionne…

Je vois que beaucoup de gens ont complètement admis l’opération de communication qui vise à faire croire à un « néo-lepénisme », qui serait devenu respectable et digne de considération. Fini le parti repoussant des anciens collabos, des nostalgiques de l’Algérie française, des commerçants aigris et des skinheads. À présent, de nombreux électeurs appellent Marine Le Pen par son prénom, veulent croire à son engagement auprès des petites gens, et ont converti leur honteuse peur du noir et de l’arabe en un combat pour des valeurs républicaines comme l’égalité, la laïcité et les pains au chocolat. Là encore, une propagande intelligente et hypocrite semble payer. Et si c’était nous qui avions formé ces gens ?

Yucca Mountain

octobre 9th, 2012 Posted in Lecture | 5 Comments »

Après l’accident de Three Miles Island au début des années 19801, l’industrie nucléaire se devait de convaincre le public que la situation était sous contrôle. Un gros chantier national a été mis sur pied : trouver un site central où enfouir les encombrantes ordures radioactives produites dans tout le pays. La montagne Yucca, située dans le Nevada à 140 kilomètres de Las Vegas, a hérité de ce projet dont personne d’autre ne voulait. Le Nevada est un État peu peuplé et aride qui a notamment été utilisé par l’armée américaine pour près d’un millier d’essais atomiques entre 1951 et 1992.
Dans son livre documentaire Yucca Mountain (About a Mountain), John D’Agata mélange tout : l’écologie suicidaire d’un État dont les rivières s’assèchent et dont les poissons présentent des difformités dues à la pollution ; les spoliations dont ont été victimes les indiens du coin, payés deux mille dollars pour offrir à l’État fédéral le droit de faire n’importe quoi chez eux ; la tour Stratosphere de Las Vegas, construite pour durer dans la ville de l’éphémère et pour toucher le ciel dans une ville où les croyants évitent de penser à Dieu ; le taux de suicide plus élevé que n’importe où ; la mafia, la corruption ; l’aveuglement des populations face aux fléaux pré-cités.
Et tout cela fait sens, bien sûr. Les poils du lecteur se dressent peu à peu en découvrant ce qu’il savait déjà : la question des déchets nucléaires est loin d’être maîtrisée. Les scénarios ou les chiffres qui sont annoncés sont plus politiques et arbitraires que scientifiques, la montagne Yucca, réputée immuable, connaît une forte érosion, et si un des dix camions qui doivent traverser quotidiennement Las Vegas avec des combustibles nucléaires à enfouir venait à avoir un accident sérieux, la ville entière serait rayée de la carte des États-Unis. Au fil de la lecture, on apprend des anecdotes comiques ou lamentables.
La (très belle) couverture imaginée par Alexandre Laumonier, l’éditeur, s’inspire d’un problème sur lequel ont buté les concepteurs du site de Yucca Mountain : comment éviter que, dans dix mille ans, des curieux ou des pillards ne tentent d’entrer dans le site en croyant y trouver un quelconque trésor ? Dans dix mille ans, la langue anglaise sera aussi morte que le Sumérien l’est pour nous, et peu de nos signes actuels ont une chance d’être encore compréhensibles à ce moment-là, sans compter que pour concevoir des panneaux signalétiques il existe peu de matériaux qui soient susceptibles de durer aussi longtemps que la radioactivité mortifère dont on cherche à inspirer la peur. Une idée proposée était d’utiliser la figure fantomatique du Cri d’Edvard Munch, dont l’expression est plus universelle que tout langage écrit. En 2010, après trente ans d’études de projet, de percement de roches, de propagande, le projet Yucca Mountain a été abandonné.

Le voyage, qui nous entraîne jusqu’en Norvège et nous fait passer de neuf mille ans avant notre ère à des milliers, voire des millions d’années après, est passionnant, angoissant, glaçant, drôle, et superbement écrit, car Yucca Mountain, avant d’être un documentaire fourmillant d’informations, est un grand morceau de littérature.
Le jeune éditeur, Zones Sensibles, s’est notamment fait remarquer avec Une brève histoire des lignes (2011), par Tim Ingold, et sort incessamment une réédition très attendue d’un immense classique des mathématiques, de la science-fiction et de la philosophie — rien que ça —, le Flatland (1884) d’Edwin Abbott.

  1. L’accident de Three Miles Island s’est produit, j’en parlais l’an dernier, quelques jours après la sortie du film Le Syndrome Chinois, coïncidence qui avait beaucoup frappé les esprits à l’époque. []