août 16th, 2014 Posted in Le dernier des blogs ?, Lecture | 50 Comments »

J’ai longtemps placé sur ce blog des liens vers des pages d’Amazon, tout d’abord parce que c’était une base de données de livres extraordinaire (il y en a d’autres, à présent), puis parce que ça me rapportait de l’argent, les liens étant « sponsorisés ». Mais moins que les cent et quelques euros de bon d’achat que cela m’a rapporté chaque année, j’ai adopté ce système par le plaisir de faire acheter des livres, de partager des lectures — car on remarquera que je n’ai fait des liens que vers des livres que je voulais que les gens lisent —, plaisir qui se double d’une possibilité de vérification, puisqu’Amazon fournit des statistiques sur les sites vendus par l’entremise de ses liens vénaux : je sais que tel ou tel livre que j’aime a eu vingt ou dix ou un seul lecteur grâce à moi, et j’en tire un authentique plaisir. Peut-être le même genre de plaisir qu’un libraire prend à prescrire des livres. J’ai déjà parlé un peu de tout ça et tenté de justifier ma pratique des liens vénaux dans l’article Comment je me suis vendu.
Mais voilà : je viens de supprimer mon compte « partenaire » Amazon, et je dois maintenant effacer peu à peu les liens qui pointent depuis mon blog vers le géant de la vente en ligne, car ma vision des choses a changé récemment, à la faveur du conflit Hachette–Amazon.
Pourquoi je défends Amazon
Je ne fais pas partie des gens qui ont trop soutenu la campagne d’Amazon-bashing de ces dernières année : les employés d’Amazon pointent dans leurs entrepôts ? Sont traités comme des robots (en attendant d’être remplacés par ces derniers) ? Amazon joue sur les frontières pour payer le moins d’impôts possible ? Préfère dépenser pour établir sa domination plutôt que pour payer des impôts ? Profite de sa puissance pour en obtenir toujours plus ? Sans aucun doute : c’est une multinationale. Mais si ça suffisait à lancer une campagne de boycott, il faudrait sans doute refuser d’approcher de près ou de loin bien d’autres sociétés : la quasi-totalité des marques de prêt-à-porter, tous les hypermarchés, les poids-lourds de l’industrie agro-alimentaire (parfois cachés derrière de petites marques sympathiques), les chaînes de restaurants, les industries énergétiques, les opérateurs télécom, Ikéa, Apple et tous les autres fabricants de gadgets électroniques, Adobe, etc. Et bien entendu, la totalité du système bancaire.

Clin d’œil du hasard : j’ai pu racheter, sur Amazon, un livre de mon enfance, les Expériences de physique amusante, de François Cherrier, publié en 1975 par l’éditeur… Hachette.
Malgré les yeux froncés de mes amis éditeurs, j’ai toujours apprécié le service rendu : Amazon permet de laisser vivre des livres épuisés et donne un accès au catalogue mondial à des gens qui n’habitent pas à cinq minutes de l’Atelier, de l’Arbre à lettres ou du Monte-en-l’air. Car, oui, il n’existe pas que des urbains, sur Terre, il y a aussi des provinciaux et des banlieusards, dont je fais partie : la première vraie librairie se trouve à une heure au moins de chez moi, et je dois débourser au minimum trois euros soixante-dix pour faire l’aller-retour en train.
J’ai toujours envoyé mes étudiants comme les lecteurs de ce blog vers Amazon : pas de frais de port, un catalogue immense, une expédition rapide,… Donc le moyen le plus sûr et le moins coûteux pour acheter des livres neufs. Je rappelle qu’un livre neuf, c’est un livre qui rapporte à l’éditeur et à l’auteur, a priori, surtout dans le cadre du « prix unique » institué en France (qui ne l’a pas inventé, contrairement à ce qu’on laisse croire) en 1981. Un autre fait en faveur d’Amazon est que cette librairie en ligne ne fonctionne pas selon le principe de l’office et ne fait donc pas de retours — la hantise des éditeurs, forcés contractuellement à racheter les exemplaires invendus et à payer leur transport, puis leur stockage ou leur destruction ! La contrepartie de cette absence des retours, c’est qu’Amazon ne constitue pas de gros stocks de chaque livre et préfère commander un exemplaire chaque jour au diffuseur plutôt que dix d’un coup, ce qui alourdit sans doute la logistique et les coûts du côté des éditeurs ou en tout cas de leurs diffuseurs.
Je resterai client d’Amazon, sans doute, mais je cesse à présent d’y envoyer mes lecteurs. Ce qui me convainc, ce ne sont pas les injonctions des uns et les intimidations des autres — car on a souvent tenté de me persuader d’abandonner Amazon —, c’est que les indices clairs de l’abus de pouvoir s’accumulent.
En effet, Amazon vend un livre sur dix dans le monde (et en France ?), peut-être plus, et ceux qui ont financé ce succès, pour l’instant à perte, aimeraient récupérer leur mise, ils veulent qu’Amazon profite de son hégémonie pour gagner de l’argent, en jouant sur des paramètres d’une grande fourberie, comme le classement d’une édition d’un livre dans le résultat d’une recherche, ou le délai de livraison annoncé. Longtemps, le premier résultat d’une recherche Amazon était logique, mais depuis quelques temps, il arrive qu’un livre sorti depuis quinze jours ne soit pas proposé par Amazon, au profit, typiquement, de son édition pour liseuses Kindle — la liseuse d’Amazon —, tandis que les éditions papier du même livre sont annoncées comme « momentanément indisponibles ».

Un cas typique que j’ai repéré récemment : la Journée d’un journaliste américain en 2889, de Guerse et Vandermeulen, publié par Six Pieds Sous Terre il y a cinq ans et toujours au catalogue, est annoncé chez Amazon à 13 euros neuf en format broché, mais aussi à moins d’un euro en format Kindle. L’écart de tarif est surprenant, mais ce qui n’est dit nulle part c’est qu’il ne s’agit pas du même livre, l’édition « brochée » étant une bande dessinée. La confusion est étonnante car l’édition numérique est censé n’avoir comme auteur que Jules Verne, tandis que la bande dessinée a quatre auteurs : Michel Verne, son père Jules, David Vandermeulen et Guillaume Guerse.
On m’a souvent dit qu’Amazon imposait des conditions anormales aux diffuseurs, et même que les livres diffusés via Amazon ne rapportaient strictement rien aux auteurs et aux éditeurs, mais il me semblait bizarre que ces derniers se plient tous si aisément à des contrats léonins : après tout, refuser de fournir ses livres à Amazon et lui refuser le droit de produire ds éditions numériques pour sa plate-forme sont à la portée des acteurs du marché. C’est ce que font, par exemple, les Presses du réel, qui ne fournissent pas les livres qu’ils diffusent à Amazon, et il suffirait que tous s’y mettent en même temps pour que ce dernier modifie sensiblement ses pratiques. J’ai toujours eu du mal à comprendre le manque de transparence dont font preuve les éditeurs et les diffuseurs : rares sont ceux qui exposent les contrats ou les pratiques, et ne parlons pas de leurs chiffres de vente, chacun se protège dans son coin, prétend ne pas gagner un centime sur les livres vendus par Amazon (peut-être est-ce simplement parce qu’Amazon vend moins de livre qu’on ne veut se le faire croire ?) mais accepte de le faire tout de même, etc. Seule la transparence protège des pratiques occultes, pourtant, en permettant à ceux qui en sont victimes de découvrir qu’ils ne sont pas seuls et qu’ils peuvent réagir en concertation !
L’opacité a des raisons d’être qu’on peut imaginer : baisser le pourcentages des auteurs en prétendant que le livre se casse la figure, se défausser de tous ses manquements professionnels sur le compte d’Amazon, qui a bon dos, faire croire aux lecteurs que tel auteur se vend bien (on le sait, les gens achètent ce qu’ils croient que d’autres achètent), etc.
En faisant d’Amazon le diable d’aujourd’hui, les diables d’hier, comme la Fnac, ou bien sûr Hachette, se refont une virginité à peu de frais.
Le livre numérique
Il aura fallu que ça soit « la pieuvre verte » Hachette qui se plaigne pour que je me sente forcé d’admettre qu’il y a un vrai problème avec Amazon. Je ne dis pas que l’optimisation fiscale, la concurrence déloyale ou les conditions de travail désastreuses ne sont pas de vrais problèmes, mais ce sont des problèmes que l’on règle devant les tribunaux ou face aux prud’hommes, les clients d’un service ne sont pas les comptables du respect des lois. Qu’Amazon tente d’imposer à Hachette un prix acceptable (un prix qui se rapporte aux conditions du livre digital : pas de de frais de stockage, de transport, d’impression) pour les livres numériques ne me semble pas malsain, il s’agit d’un banal bras-de-fer entre énormes acteurs industriels qui face à un marché nouveau tentent chacun d’obtenir les conditions qui lui rapportent : Amazon cherche à supprimer les intermédiaires entre le lecteur et l’œuvre tandis qu’Hachette veut appliquer à une nouvelle pratique des conditions qui protègent son existence et lui profitent plus que jamais : le tarif des livres numériques reste presque le même que celui des livres « papier », le pourcentage des auteurs aussi, mais le bénéfice de l’éditeur explose. Comme les lecteurs ne sont pas idiots, les livres numériques à des prix élevés ne se vendent quasiment pas, et on peut imaginer que cette pratique tarifaire rédhibitoire est tout bêtement un moyen pour freiner au maximum l’éclosion annoncée du livre électronique. Beaucoup d’éditeurs ont reçu des subventions, parfois importantes, pour assurer leur « transition vers le numérique », mais ils se sont pour la plupart cantonnés à produire des publications numériques trop chères et donc, sans public. Il ne s’agissait donc pas d’accompagner un mouvement vers le numérique, mais de le freiner, de le contrôler et de l’empêcher d’être trop intéressant. Si je regarde autour de moi, le livre numérique existe d’ores et déjà, mais presque sans remplacer le livre papier. Personnellement, j’ai acheté une liseuse « Kobo » (Fnac) qui contient deux mille livres libres de droits : tout Jules Verne, tout Maurice Leblanc, tout Rousseau, tout Balzac,… (enfin tout ce que l’on trouve au format numérique). L’idée était d’avoir sur moi, en permanence, toutes sortes de classiques de la littérature populaire ou de la grande littérature, non pas tant pour les lire que pour travailler. J’ai été très content de mon choix jusqu’au jour où la liseuse est tombée en panne : impossible de la recharger, sa batterie est semble-t-il raide morte. L’appareil ne m’aura duré que quelques mois et je ne retrouve pas son bon de garantie. On ne m’y reprendra pas, et ma « liseuse numérique » restera donc mon ordinateur.

Personnalité de l’année pour Time en 1999, Jeff Bezos n’a toujours pas réussi à rendre sa société Amazon véritablement rentable quinze ans plus tard, mais c’est, je suppose, totalement intentionnel : le bénéfice de la société varie de quelques dizaines de millions de dollars en dessous ou au dessus de zéro, pour un chiffre d’affaires total de plus de soixante-dix milliards ! Au fil des années, beaucoup de promesses et d’annonces de révolutions, et visiblement autant de cheveux en moins.
Je dispose de nombreux livres numériques libres de droits, mais j’en ai aussi acheté quelques uns : des recueils de nouvelles ou des romans introuvables en version papier, par exemple chez Publie.net, où les tarifs sont honnêtes, et des livres techniques, par exemple chez Make:, eux aussi vendus à des tarifs acceptables. Ma pratique du livre numérique n’entre donc pas vraiment en concurrence avec ma pratique du livre tout court, même si je ne m’interdis évidemment pas d’acheter au format numérique des livres que je n’achèterais que sur support papier habituellement. Je connais bien d’autres personnes qui sont exactement dans mon cas.
Je connais tout de même un exemple de concurrence directe entre les supports : une de mes anciennes étudiantes, qui a une véritable boulimie littéraire — plutôt en littérature grand public, dans des domaines, des sous-genres littéraires tels que la « fantasy urbaine » (des vampires dans la ville contemporaine) ou la « chick lit » (littérature destinée à un lectorat exclusivement féminin), dont j’ignorerais l’existence sans elle. Depuis des années, cette jeune femme trouve plus pratique de lire à l’aide d’une liseuse qu’au format papier, lourd et encombrant. Elle lit presque un livre par jour, et je me demandais quel budget cela représentait pour elle. La réponse décevra sans doute les promoteurs du livre numérique : cela lui coûte zéro euro. En effet, tous ces livres grand public sont facilement accessibles en version piratée, et pour mon étudiante, le livre numérique n’est pas seulement plus commode, il est aussi gratuit ! J’imagine que si les livres numériques étaient vendus moins chers que les livres de poche (au lieu d’avoir un prix intermédiaire entre poche et nouveauté), elle les achèterait.
L’édition sans éditeurs
Revenons à Amazon. Si je prends mes distances, ce n’est pas parce qu’Amazon entre en confrontation avec Hachette, qui n’a jamais été connu comme un enfant de chœur du monde de l’édition, ni parce qu’Amazon promeut l’idée de livres numériques moins chers. Les livres vendus par Amazon sont moins chers mais les auteurs s’y retrouvent car les deux tiers du prix de vente leur reviennent, contre un quinzième ou un dixième sinon. Petit calcul simple : sur un livre à 5 euros édité par Amazon, l’auteur touche 3,5 euros. Sur un livre à 15 euros vendu par un éditeur « à l’ancienne », l’auteur touche 1 à 1,5 euros. On voit qu’avec Amazon, l’auteur et le lecteur sont nettement gagnants dans un premier temps. Mais l’éditeur disparaît, or l’édition, c’est aussi le travail sur la mise en page (et je suis certain qu’on peut inventer une bibliophilie numérique) bien sûr, mais surtout la sélection des auteurs et de projets, leur accompagnement financier (avances), leur accompagnement littéraire et plus généralement le suivi qualitatif des ouvrages,… Le travail d’édition, qui a un coût, et c’est bien normal, est capital. Une « édition sans éditeurs », pour reprendre Le titre du livre d’André Schiffrin, serait une grande perte, les lecteurs en seraient les premières victimes. C’est sur eux seuls que reposerait la responsabilité de trier le bon grain de l’ivraie parmi des millions de livres autopubliés numériquement, des livres qui n’auront parfois qu’un ou deux lecteurs, sur un malentendu, mais rapporteront tout de même à Amazon grâce à leur quantité et aux quelques titres qui sortiront vraiment du lot. Ce monde sans éditeurs que nous promet Amazon en tant que libraire « numérique » est en fait assez triste et lassera vite le public, qui finira par oublier tout à fait la lecture, car s’il devient impossible de trouver des livres de qualité, si les déceptions sont trop habituelles, à quoi bon ? Bien sûr, les bons éditeurs, les éditeurs papier, les bonnes librairies, continueront d’exister, mais leur public sera restreint.

L’illustration, qui doit dater de la fin des années 1930, montre une librairie Hachette en gare de Lyon Perrache (source : bibliothèque municipale de Lyon). Au milieu du XIXe siècle, voyant que le réseau ferré ne cesse de croître, Louis Hachette décide d’imiter et de systématiser une pratique créée par WH Smith en Grande-Bretagne : la création de librairies de gares. Hachette en obtiendra même le monopole absolu. J’ignore comment ils sont négociés, mais les contrats qui lient Hachette-Lagardère (et ses Relay) à la SNCF courent toujours, cent cinquante ans plus tard. Ce nouveau mode de diffusion révolutionnera le destin du livre, qui était jusqu’alors un objet coûteux et généralement élitiste. Hachette a alors une importance inouïe dans le monde du livre. Après la loi de 1881 sur la liberté de la presse, les publications ne sont plus soumises à une censure préalable à la publication, les éventuels problèmes surviennent quand l’ouvrage est commercialisé. Hachette décide alors de diffuser ou de ne pas diffuser des ouvrages, comme se le permet régulièrement Apple à présent. Une Vie, de Maupassant, est par exemple censuré par Hachette en son temps. On le voit, les problèmes que posent la mainmise d’Amazon ou d’Apple se sont déjà posés dans le passé.
Mais là encore, peu importe, Amazon n’est qu’un des paramètres d’un futur de la lecture qui est loin d’être tout à fait écrit et qui est aujourd’hui bousculé par des tensions et des changements plutôt inattendus — si l’on excepte les sociétés intellectuelles des XVIIIe-XIXe siècles, je doute qu’on ait jamais autant écrit qu’actuellement, et si on lit moins la presse traditionnelle, ce sont, grâce à Facebook et autres, nos propres amis ou les membres de notre famille qui deviennent des médias de masse, ou en tout cas, qui sont le journal que nous ouvrons le matin ! Bien malin qui dira où tout cela aboutira, et si Amazon a le pouvoir de créer en partie le futur, il sera aussi forcé de se conformer aux lois et plus encore aux usages, qu’ils les ait voulus ou non.
La vraie raison pour laquelle je quitte Amazon
Ce n’est pas en qualité de lecteur que je réagis aux pratiques d’Amazon, c’est en tant qu’internaute. En effet, ce que je reproche à Amazon, c’est de falsifier sciemment des paramètres théoriquement obtenus par un algorithme, en fonction des contingences, telles que le délai de livraison à prévoir ou la possibilité de précommander un livre. Avec une telle pratique, je me sens floué : on ajuste ma perception d’une certaine réalité en fonction d’intérêts qui ne sont pas nécessairement les miens, le rapport de confiance est rompu. Des données produites par un algorithme sont rassurantes parce qu’elles sont équitables, démocratiques, elles suivent une règle et elles s’y tiennent. Mais si les dés sont pipés, tout change. Voilà quelque chose que je ne peux pas du tout cautionner.

Les ouvrages sado-masochistes de la Comtesse de Ségur (illustration : Les petites filles modèles, 1858) seront un des premiers succès de la Bibliothèque des chemins de fer de Louis Hachette, qui créera pour les accueillir la Bibliothèque Rose, en 1862.
Donc au revoir Amazon, plus la peine de compter sur moi pour vous aider à vendre !