octobre 27th, 2014 Posted in Fictionosphère, logiciels, Parano | 5 Comments »
« Les robots détruiront trois millions d’emplois en France d’ici 2025 » ont titré cette semaine le Journal du dimanche, Le Point, La Tribune, Le Figaro, Sud-Ouest,…
Les articles racontent tous la même chose : selon une étude menée par le cabinet Roland Berger, la mécanisation aboutira au remplacement de millions d’employés mais, en contrepartie, ne créera qu’un demi-million d’emplois. Un français sur cinq se retrouvera au chômage, et ne seront épargnés, selon l’étude, que les domaines de la culture, de la santé et de l’éducation.

Je ne vois pas trop pourquoi ces secteurs sont jugés « protégés », alors qu’on parle de plus en plus de remplacer dans une certaine mesure les enseignants par des logiciels, que l’économie de la culture ne cesse d’être bouleversée par les nouvelles technologies (dans un cinéma, une même personne peut assurer les rôles de caissier et de projectionniste, pour ne citer qu’un exemple invisible) et qu’une partie des soins ou de la surveillance des malades est amenée à être automatisée.
Les illustrations sélectionnées par les différents médias me semblent assez intéressantes. Il y a, tout d’abord, celles qui montrent les robots industriels qui opèrent déjà, notamment ceux que l’industrie automobile utilise et qui ont déjà bouleversé durablement l’emploi dans le secteur.

D’autres présentent des robots sur lesquels la recherche travaille effectivement et qui sont plus ou moins opérationnels, mais loin d’être généralisés. Les robots qui occupent des emplois souvent mal payés et mal considérés : entretien, service dans la restaurations, emplois saisonniers.

Je note que les mains sont un motif fréquent. Cet appendice, qui nous est caractéristique, est la cause de l’intelligence supérieure de l’homme, disait le pré-socratique Anaxagore, ou bien sa conséquence, lui répondait Aristote. Qu’on le prenne dans un sens ou dans l’autre, la main fait l’humain. Il n’est donc pas innocent d’offrir des mains à des machines.
On remarquera plusieurs poignées de mains, qui signifient la possibilité d’une forme de coopération ou d’entente. On remarque enfin, sur une des images d’illustration, un rappel visuel du doigt de Dieu, créant Adam dans un détail célèbre de la chapelle Sixtine, par Michel-Ange.

Certaines images utilisées sont celles des androïdes japonais ultra-réalistes d’Hiroshi Ishiguro, que l’on emploie aussi souvent pour illustrer « l’Uncanny Valley », cette théorie qui affirme que plus l’aspect d’un robot est proche de celui d’un être humain et plus sa présence sera dérangeante, du moins tant que nous parvenons un tout petit peu à faire la distinction. Il n’est pas indifférent, dans ce genre d’article, de montrer des robots qui ont l’attitude ou l’apparence d’êtres humains.

J’ai même trouvé deux articles qui utilisent des images issues de la série Real Humans. Des images curieusement semblables, d’ailleurs, avec une rangée de robots en bleu de travail. Au fil de mes recherches, j’ai découvert une autre étude, diffusée il y a quelques semaines par le cabinet américain Gartner, qui affirme que, toujours en 2025, un emploi sur trois sera remplacé par un logiciel.
Certaines images utilisées pour illustrer ces questions ne sont pas dénuées de tension sexuelle, comme cette jolie femme apparemment harcelée, et en tout cas surveillée avec insistance par des robots clairement mâles, ou encore les étranges corps robotiques à tête de caméra de surveillance qui font du pole-dance créés par l’artiste Giles Walker :

Un rapport du Pew Research Center, daté quant à lui du début du mois d’août dernier et s’appuyant sur l’interview de près de deux mille spécialistes des nouvelles technologies, prend lui encore la date de 2025 pour évoquer nos rapports aux robots. Il affirme que la robotisation détruira plus d’emplois qu’elle n’en créera tout en étant confiant dans le fait que des le processus fera naître des métiers que nous n’imaginons pas encore. L’élément de ce rapport qui a été le plus médiatisé de l’autre côté de l’Atlantique est l’affirmation, par un des interviewés, qu’en 2025 il ne sera pas rare de préférer un robot à un humain comme partenaire sexuel — c’est un peu ce qui arrive dans le film Her, par Spike Jonze : les rapports humains deviennent complexes, procéduriers, alors les machines ont l’avantage de ne rien exiger.

Je note au passage que les articles français ne semblent entendre le mot « robot » qu’au sens d’automates mécaniques (généralement humanoïdes) et ne parlent pas des drones et encore moins des logiciels, alors même qu’ils affirment que c’est le domaine tertiaire, les « cols blancs », dont le remplacement est à venir : pour les autres, c’est déjà en grande partie fait. Si tous ces articles nous parlent des robots qui nous remplaceront un jour, ne comptez sur aucun pour vous renseigner utilement sur leur aspect.
Enfin, pour illustrer ces articles sur l’avenir de l’emploi, certains médias n’hésitent pas à convoquer des visions de « soulèvement des machines ».

Il faut dire que le rapport du cabinet Roland Berger est un peu anxiogène puisque selon Hakim El Karoui, qui a conduit l’étude, « La machine saura faire sans l’homme à très court terme ». La machine est donc présentée comme un concurrent de l’homme, sans rappel de quelques faits très simples : les machines ne sont pas créées par et pour des machines mais bien par et pour des hommes, et si elles « sauront faire sans l’homme » (comme presque tout ce qui existe sur cette planète), nous sommes loin du jour où la machine voudra faire sans nous.
Aristote (encore lui !), qui défendait l’esclavage, avait réfléchi à la question de la disparition du travail au profit des machines :
Puisqu’il considère que les esclaves sont naturellement voués à leur état, on se demande quel futur Aristote imaginait pour ceux dont plus aucun maître n’aurait besoin — problème qui n’était pour lui, il est vrai, qu’une hypothèse magique, mais qui est pour nous, depuis des décennies, une question concrète.
Bien entendu, la solution à l’irrépressible destruction des emplois n’est pas leur sauvegarde artificielle, mais, comme le réclamait déjà Proudhon en son temps, le partage ! Malheureusement, nous vivons dans une économie qui s’appuie sur la rareté et où l’on préfère que les progrès techniques, contre toute logique, nuisent à la prospérité générale, pour qu’un petit nombre en tire le plus immense profit. J’avais déjà causé ici de toutes ces questions dans un précédent article au prétexte presque identique, intitulé Des boulots dodos, de la mécanisation, et de l’urgence d’une formation au temps-libre.