Profitez-en, après celui là c'est fini

Littératures graphiques contemporaines #4.1 :
Ina Mihalache

mars 5th, 2015 Posted in Conférences | No Comments »

Jusqu’ici, les sessions du cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines ont surtout tourné autour de la bande dessinée.
La première session de notre quatrième année innove (ou triche) un peu, puisque nous accueillons une actrice et réalisatrice, Ina Mihalache, connue pour ses vidéos publiées sous l’intitulé « Solange te parle », et par ailleurs auteure de travaux radiophoniques pour France Inter et le Mouv’, et d’un long-métrage en instance d’exploitation, Solange et les vivants.

L'avant-première

La projection « équipe et contributeurs Ulule » du film Solange et les vivants, le 18 décembre dernier.

Le travail d’Ina Mihalache m’intéresse pour le rapport de proximité et d’intimité qui se crée entre l’artiste et son public, qui passe ici par son recours à des moyens de production simples mais réfléchis, adaptés à leur plate-forme de diffusion, autant qu’au personnage et à l’univers qu’elle développe. J’ai eu le plaisir de recevoir Ina à l’école d’art du Havre il y a trois mois, et il m’a semblé avisé de rééditer l’expérience avec les étudiants en arts plastiques à Paris 8.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le vendredi 6 mars à 18 heures, dans la salle A1-175.
Cette première séance du cycle de conférences est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Dix ans d’Oracle sur Wikipédia

mars 4th, 2015 Posted in Wikipédia | 7 Comments »

Je découvre avec surprise, grâce à une discussion récente, que l’Oracle de la version francophone de Wikipédia fêtera sa dixième année d’existence le dix-sept juin prochain.

pythie

Ce service permet aux internautes de poser des questions diverses auxquelles des pythies bénévoles passionnées de connaissance répondent, en n’hésitant pas à rembarrer ceux qui formulent leurs demandes sans faire preuve de savoir-vivre élémentaire, mais aussi les collégiens qui attendent que l’on fasse leurs devoirs, ou les hypocondriaques qui espèrent un conseil médical.

Je ne l’ai jamais mis sur mon curiculum vitae, mais il semble que je sois l’inventeur du nom « Oracle »1, comme le montre cet extrait de discussion d’époque :

wikipedia_oracle

En vérité, je n’étais pas allé chercher ce nom bien loin, je m’étais inspiré de celui de l’Internet Oracle, un service humoristique créé sur Usenet2 à la fin des années 1980, auquel on pouvait poser les questions que l’on voulait, qui étaient anonymement transmises à la personne qui venait de poser la question précédente. Les questions, comme les réponses, étaient souvent cryptiques ou philosophiques. On dit parfois que l’Internet Oracle est la première « personnalité virtuelle » d’Internet.

Sur la Wikipédia anglophone, le service équivalent à l’Oracle francophone, créé près d’un an plus tôt, en août 2004, se nomme Reference Desk.

  1. On doit créditer Rémi Kaupp, dit Korrigan, pour la création de la page. [↩]
  2. Usenet est un système de forums basé sur l’e-mail qui existait sur Internet dix ans avant le web, mais dont l’usage décline depuis quinze ans. [↩]

Recherche et pédagogie

février 26th, 2015 Posted in Après-cours, Études, Lecture | 21 Comments »

culture_et_recherche_130La revue Culture et Recherche, éditée par le Ministère de la Culture et de la Communication depuis trente ans, couvre une grande variété de sujets : muséographie, archives, médias, patrimoine,…

La cent-trentième livraison de la revue (hiver 2014-2015) est consacrée à la question de la recherche dans les écoles supérieures d’art. On peut y lire des textes de Michel Orier, Jacques Bayle, Christine Colin, Chantal Creste, Jérôme Dupin, Isabelle Manci, Guy Tortosa et Bruno Tackels, Yann Chateigné, Dominique Figrarella, Catherine Perret, Yann Chapuis, Carole Benzaken, Sylvie Bllocher, Geoffroy de Lagasnerie, Bernhard Rüdiger, Jeanne Dautrey, David-Olivier Lartigaud, Thomas Huot-Marchand, Jérôme Mauche, Vincent Labaume, François Bon, Antonia Birnbaum, Tristan Trémeau, l’Unité de recherche de l’ESAD Amiens, Dominique Pasqualini, Matthieu Laurette, Émilie Parendeau, Benjamin Seror, Mélanie Bouteloup, Lotte Arndt, Iordanis Kerenidis, Théodora Domenech, Fatima Demougeot, Stéphanie Jamet-Chavigny, Philippe Terrier-Hermann, Muriel Lepage, Alex Pou, Cédric Loire, Jean-Dominique Senard, Sébastien Pluot, Fabien Vallos, Sylvie Boulanger, Catherine Beaugrand, Paul Devautour, Jérôme Joy, Jean Cristofol, Stéphane Sauzedde, Jérôme Dupin, Emmanuel Tibloux, Véronique Verstraete, Alain Fleischer, Isabelle Prim, Dorothée Smith, Ianis Lallemand, Gaëlle Hippolyte et Bruno Tackels.

…Ainsi que votre serviteur, avec un article intitulé Recherche et pédagogie.

recherche_et_pedagogie_p38-39

Dans ce texte, je m’interroge sur l’épineuse question du rapport entre les activités de recherche, imposées (sans véritable financement) aux écoles supérieures d’art par le processus de Bologne, et le travail pédagogique, mission première des écoles.
J’y parle du travail réalisé par Jean-Michel Géridan, Bruno Affagard et moi-même au sein de l’équipe IDeA (Interactivité, Design et Art), et les propositions que nous avons faites récemment pour associer les étudiants aux travaux de nos structures de recherche.

On peut télécharger le numéro sur le site du Ministère de la Culture.

Comment je suis revenu sur Twitter

février 21st, 2015 Posted in Lecture, Personnel | 194 Comments »

ina_global_4gInA Global publie dans son numéro quatre, qui vient de sortir1, un article dans lequel j’explique les raisons de mon départ de Twitter. Pourtant, avant même la publication de la revue, j’étais déjà retourné sur le réseau de micro-blogging, n’ayant réussi à m’en tenir éloigné que quarante-huit jours — j’ai compté. Je crois que le fait même d’écrire cet article pour expliquer mon départ fait partie des raisons qui m’ont ramené à Twitter, puisque, en me remémorant les années que j’y ai passé, je raconte tout ce que j’en ai tiré, et donc, tout ce que j’abandonnais en m’en allant.
À l’origine, ma résolution était pourtant ferme, je comptais bien m’en aller pour de bon, lassé par le climat électrique qui entoure certains sujets et finit par provoquer des ruptures entre personnes qui s’accordent pourtant sur à peu près tout, sinon un point de vocabulaire négligeable ou l’analyse d’une situation.
De temps en temps, pourtant, je m’identifiais par automatisme sur Twitter, et ce réflexe malheureux réactivait aussitôt mon compte pour trente jours, me forçant à le détruire à nouveau. Passé un mois, j’ai créé un nouveau compte, destiné à annoncer les articles publiés sur mes blogs. Et puis j’ai fini par me dire que mon retour n’était qu’une question de jours, je n’y tenais plus. De temps en temps, en pleine nuit, je revenais le temps de poster une image énigmatique et puis je repartais comme un voleur. Je ne me demandez pas de vous expliquer pourquoi, je n’en sais rien moi-même. Enfin, j’ai fini par décider de revenir pour de bon. Au cours du mois et demi précédent, j’avais pourtant ennuyé le monde entier sur le sujet, à coup d’articles justifiant mes positions — ce que je continue en ce moment même, d’ailleurs. Un peu narcissique, tout ça.

  1. Ina Global, publié par l’Institut National de l’Audiovisuel, est un « mook » (magazine/book) que l’on peut acheter en librairie, ou en ligne. Ce trimestriel se donne pour but d’observer les mutations des médias. Ce numéro quatre contient notamment des articles, sans doute (je ne les ai pas encore lus) bien moins anecdotiques que le mien, par Jean-Marc Manach, Antonio A. Casilli, Louise Merzeau, Bruno Patino, Armand Mattelart, André Vitalis,… [↩]

Littératures graphiques contemporaines #4 (Cycle de conférences)

février 20th, 2015 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Le cycle de conférences intitulé « littératures graphiques contemporaines » s’est tenu avec succès en 2011-2012, 2012-2013 et 2013-2014 à l’Université Paris 8.

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Je le reconduis pour la quatrième année consécutive. Il accueille des auteurs qui utilisent l’image pour s’exprimer, généralement aux franges de la bande dessinée (bande dessinée et vulgarisation, bande dessinée et roman, bande dessinée et arts plastiques, etc.).
Cette année, nous rencontrerons aussi une vidéaste.

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Le programme provisoire est le suivant :

Les séances sont publiques et ouvertes au public extérieur à l’université, dans la limite des places disponibles.

L’automate supprimé par défaut de productivité

février 18th, 2015 Posted in Brève, Les pros, stationspotting | 29 Comments »

J’ai découvert par une brève du Canard enchaîné d’il y a quinze jours que l’automate de vente de billets grandes lignes de ma gare avait été supprimé. Selon le service presse de la SNCF, contacté par le journal satirique, « Un audit de rationalisation des coûts de distribution a été réalisé et a déterminé que l’automate, avec ses coûts de maintenance, n’était plus rentable ». La ville est pourtant peuplée de vingt cinq mille habitants. Je n’ai pu constater l’escamotage par moi-même que ce matin, car chaque fois que je suis passé devant la gare ces jours derniers, elle était « momentanément fermée » : il y a désormais peu de personnel, la moindre absence temporaire implique une fermeture du hall de la gare.

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Le vide laissé par l’automate « grandes lignes » a été rempli par un présentoir de distribution de prospectus annonçant les travaux prévus sur la ligne.

C’est une nouvelle étape dans la transformation de ce lieu qui, peu à peu, se vide de ses êtres humains, et même à présent, de ses êtres inhumains.

Il y a une dizaine d’années, la vente de billets grandes lignes était assurée par un agent qui recevait les usagers dans un bureau. Il était extrêmement doué pour établir des trajets, trouver les meilleurs changements, et les meilleurs tarifs. On pouvait aussi acheter des billets grandes lignes aux guichets non spécialisés « grandes lignes », puisque ceux-ci étaient équipés de l’imprimante dédiée et d’un système informatique adapté, mais les agents n’avaient pas de compétence particulière pour dire si un changement était risqué ou s’il existait une alternative intéressante à tel ou tel trajet.
Et puis, après des travaux, le guichet grande ligne a disparu. En fait, tous les guichets ont disparu, à l’exception d’un seul, dont le rideau est presque toujours tiré.

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À gauche, le guichet, rideau tiré. À droite, une reproduction de la brève du Canard enchaîné.

Un jour, un guichetier m’a annoncé qu’il ne pourrait désormais plus imprimer de billets grandes lignes, car il n’y était pas formé. Il avait pourtant toujours su le faire, mais c’était ainsi : il allait désormais falloir s’adresser à l’automate, et la compétence de l’agent SNCF était donc déportée non pas sur la machine, mais sur l’usager.
À présent, l’automate a été enlevé, alors non seulement l’usager doit être compétent lorsqu’il achète des billets de train (toute erreur sera à ses dépens), mais il doit aussi disposer lui-même de la machine qui permet de les produire (ordinateur, imprimante et connexion internet, ou téléphone mobile). Et si cela ne lui va pas, il peut se rendre dans une gare voisine dont, pour l’instant, on n’a pas supprimé les automates.

Vous aviez peur que les robots vous piquent votre boulot ?
Désormais, c’est l’automate peut avoir peu de vous, puisque vous faites son travail à un prix imbattable : pour rien, et à vos frais.

Le mauvais goût et le blasphème dans le dessin d’actualité

février 17th, 2015 Posted in Après-cours, Images, Lecture | 5 Comments »

Il y a deux semaines à l’école d’art du Havre, je me suis incrusté dans le « workshop » Base Pirate (« pirate », notamment car : au pire tu rates) qu’organisaient Béatrice Cussol et Yann Owens autour du dessin, de l’écriture, et des thèmes féministes, notamment, avec les figures du pirate, donc, du cyborg, de la sorcière, etc. Mon intervention était consacrée au dessin de presse, dont j’ai essayé de présenter des jalons historiques, en lien direct avec les événements du mois dernier.

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Un petit bout de ma collection : un Journal pour rire publié par Philipon en 1850 (dont le papier non-cellulosique se tient bien mieux que des journaux plus récents), un Charivari de 1933 dédié à l’ascension d’un inquiétant homme politique allemand, Adolf Hitler, un anticlérical La Calotte de 1936, des publications grivoises début de siècle comme le Sourire ou Fantasio, et puis des classiques tels que l’Assiette au beurre, le Rire, ou encore le somptueux Simplicissimus, et même quelques Charlie Hebdo ou Hara Kiri de diverses périodes1

Je m’étais fait le plaisir d’amener avec moi des documents authentiques, y compris très anciens. Je trouve en effet important de connaître les publications « dans leur jus » : extraire un dessin de presse lambda et en tirer des généralités sur un auteur, voire un journal, n’a aucun sens, car ces œuvres s’inscrivent dans un contexte, et pour bien faire on ne pourrait les juger correctement qu’en connaissant leur histoire, leurs concurrents, et bien entendu l’actualité politique et les mœurs de l’époque2. Bien sûr, de tels documents sont d’excellents moyens pour tenter de comprendre le contexte dont ils sont issus. À côté des dessins, se trouvent souvent des articles, des réclames, et autres indices qui nous permettent de connaître le public visé ou le sens exact de certaines images3.

La caricature, c’est à dire le fait d’exagérer des traits physiques ou psychologiques, dans le but de faire rire ou de faire mieux comprendre un message, existe au moins depuis l’antiquité. Certaines époques, certains lieux, l’ont favorisée plus que d’autres : la Rome antique, le moyen-âge gothique, l’époque baroque (qui voit le mot « caricature » naître), mais aussi le Japon de l’ère Meiji.

À gauche, le célèbre graffiti d’Alexamenos, découvert dans le palais impérial de Rome, qui représente un homme à tête d’âne crucifié que prie un autre homme et qui est accompagné de la phrase « Alexamenos adore son dieu ». Il s’agit vraisemblablement d’un dessin raillant un chrétien. Ce dessin, qui date des premiers siècles de notre ère, est la plus ancienne représentation de la crucifixion de Jésus qui nous soit parvenue. Au centre, un dessin anticatholique datant des débuts de la Réforme. À droite, une suite de portraits caricaturaux par Utagawa Kuniyoshi (1797-1861).

Avec l’impression, la caricature devient un média de masse et permet notamment de diffuser des idées politiques. À la suite d’Ernst Gombrich, on cite souvent comme grand précurseur du dessin d’actualité le brigadier britannique George Townshend (1724-1807), qui avait été envoyé en Nouvelle-France lors de la guerre de sept ans servir sous les ordres du général Wolfe, dont il méprise les méthodes de terreur et de destruction4.
Wolfe est mort lors de la bataille qui a permis la prise de la ville de Québec par les Anglais, ce qui a amené Townshend à prendre sa suite, et à devenir, plus tard, général, vicomte, et même vice-roi d’Irlande. Mais avant cette carrière prestigieuse, Townshend a été un redoutable caricaturiste qui diffusait des dessins se moquant de son supérieur Wolfe, ce qui était plutôt courageux si l’on sait que ce dernier était alors considéré comme un héros national par les britanniques.
Townshend n’a pas inventé le dessin lié à l’actualité, mais sa production régulière le fait qu’il n’était pas anonyme (je ne crois pas qu’il signait ses dessins mais l’identité de l’auteur n’était pas inconnue) font de lui un vrai éditorialiste.

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Un dessin allégorique de George Townshend que j’aurais bien du mal à expliquer. On remarque que le phylactère (la « bulle »), que l’on juge souvent emblématique de la bande dessinée, existe dans le dessin d’actualité depuis son origine.

Entre 1789 et 1792, la France connaît trois ans de liberté d’expression totale (jusqu’à l’insulte ou l’appel au meurtre), bouleversant toutes les règles du jeu qui avaient cours sous l’ancien régime, où la subversion n’était tolérable que si elle s’adressait aux classes intellectuelles, et restait soumise à un protocole explicite et implicite assez précis5.
Avec la Révolution, donc, tout le système de gouvernement est remis en question et des opinions antagonistes s’affrontent, notamment à coup de dessins, parfois très violents. Les thèmes scatologiques ou sexuels sont fréquents.

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À gauche, un révolutionnaire explique ce qu’il ferait du « Bref du pape », en 1791, qui demandait aux prêtres de refuser la Révolution. À droite, un des nombreux dessins qui attribuaient à la reine Marie-Antoinette (d’Autriche, d’où le rapport avec l’autruche-phallus que chevauche La Fayette) un goût immodéré pour le sexe et des aventures extra-conjugales avec toutes sortes d’hommes et de femmes. On trouve le même genre de dessins sexistes anonymes à l’égard de la Comtesse Du Barry, à la fin du règne de Louis XV. Il faut garder en tête que ces représentations phallocrates de femmes « dévergondées », qui existaient aussi dans la rumeur, les spectacles, les chansons, sont celles qui ont permis d’envoyer allègrement ces deux femmes à l’échafaud.

La Révolution française, puis l’Empire, ont été un incroyable prétexte au développement du dessin d’actualité britannique, souvent très opposé à la politique française, donc, avec des dessinateurs tels que James Gillray (1757-1815), Thomas Rowlandson (1756-1827) ou Isaac Cruikshank (1756-1811)6. Napoléon Bonaparte deviendra un personnage aussi populaire en dessins qu’il était impopulaire auprès des britanniques qu’il tentait d’envahir. On notera que, par la peinture officielle, notamment, Napoléon a lui-même énormément utilisé l’image comme outil de propagande et de gouvernement.
Ces grands dessinateurs ont transformé les hommes publics de leur temps en personnages, mais ont aussi créé leurs propres personnages, tels que John Bull, qui symbolise la Grande-Bretagne.

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James Gillray. À gauche, un dessin qui se moque (gentiment) de la différence de pointure des souliers du duc et de la duchesse d’York. À droite, le premier ministre Pitt et l’Empereur Napoléon se partagent le monde.

En France, on verra (une génération ou deux plus tard) l’utilisation redondantes de personnages tels que le bossu Mayeux, le roublard Robert Macaire, le naïf Bertrand, le militariste Ratapoil ou encore le bourgeois conformiste Prudhomme.

Les dessins des auteurs britanniques de l’époque n’étaient pas publiés par des journaux, ils se vendaient généralement à la pièce, selon le modèle qui était aussi celui de l’œuvre d’art. Les dessins de Gillray étaient par exemple vendus dans l’échoppe de sa concubine, Hannah Humphrey, ou de l’éditeur Ackermann. On dit qu’il y avait presque des émeutes pour être le premier à voir les dessins exposés en vitrine.

À gauche, Bonaparte (« Boney ») se dispute avec sa nouvelle épouse (Thomas Rowlandson). À droite, Louis XVIII tente de se mettre dans les bottes de Napoléon (Isaac Cruikshank).

On peut dire qu’à cette époque, le dessin d’actualité est sorti de la clandestinité et de la simple propagande pour devenir un média de masse, doté d’un modèle économique propre. Mais ce n’était qu’un début.

Le français Charles Philipon (1800-1861), profitera du développement de la lithographie7 pour créer un empire de presse satirique avec des titres tels que La Silhouette, qu’il crée avec Grandville8 en 1829, La Caricature (1830), Le Charivari (1832)9, puis puis Le Musée pour rire, le Magasin comique de Philipon, Paris comique, le Journal pour rire, devenu Le Journal amusant,…

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À gauche, les modelages que Daumier faisait en allant écouter les parlementaires à la Chambre des députés, et qui lui servaient ensuite pour ses caricatures. On peut voir ces petites figures formidables au Musée d’Orsay. À droite, un portrait du Roi Louis Philippe, avec trois faces : bienveillant autrefois, fermé aujourd’hui, et tyran demain.

Parmi les auteurs qui ont collaboré avec Philipon, lui-même dessinateur, se trouvaient Gavarni, Traviès, Henri Monnier, Benjamin Roubaud, et surtout l’immense Honoré Daumier. Des dessinateurs plus jeunes tels que Cham, André Gill ou encore Nadar ont eux aussi commencé leur carrière dans les journaux de Philipon.
La virulence des publications de Philipon, au départ peu politisées, n’a fait que croître avec la répressions de libertés publiques sous la Monarchie de Juillet (1830-1848), qui harcèle l’éditeur à coup de procès, au point que ce dernier deviendra finalement un républicain convaincu. Ce ne sera pas la dernière fois dans l’histoire qu’on radicalise des humoristes en leur disant sur quels sujets il sont autorisés à faire rire.
En 1831, Philipon donne un cours de caricature à des juges à qui il veut démontrer que « tout peut ressembler au roi », illustrant son affirmation par une suite de portraits qui métamorphosent Louis Philippe en poire. Cela lui coûtera six mois de prison, mais le dessin remportera un franc succès, sera repris par tous les dessinateurs de l’époque, mais aussi repris par tous ceux qui contestaient le régime, dont la poire devient le symbole.

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À gauche, le dessin fait par Philipon pour expliquer la caricature à des juges. Au centre, une reprise de cette métamorphose, par Daumier. À droite, une « une » du Charivari qui présente le jugement légal qui a frappé le journal, en composant le texte dans une forme de poire.

Le 28 juillet 1835, un corse exalté (mais dont les convictions politiques ne sont pas claires), Giuseppe Fieschi, commet un attentat à la « machine infernale » contre le roi avec deux complices républicains. Dix-huit personnes meurent dans l’explosion mais Louis-Philippe ne souffre que d’une éraflure au front. L’hostilité populaire aux républicains est alors très forte et Adolphe Thiers en profite pour faire passer des lois qui restreignent définitivement la liberté de la presse, et notamment celle des dessinateurs, accusés d’être les responsables directs de l’attentat avec leurs « caricatures infâmes, les dessins séditieux ». Il devient dès lors interdit de discuter du roi, de la dynastie, de la Monarchie constitutionnelle, et les dessins doivent être soumis à l’approbation de la censure avant d’être publiés. C’est la fin d’un court âge d’or du dessin de presse français, dont les auteurs exerceront surtout leur talent dans le domaine de la satire sociale.

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À gauche et au centre, les deux numéros de Le Lune dont les couvertures ont abouti à l’interdiction du titre, en 1867. À droite, son successeur, le journal l’Éclipse, né le mois qui a suivi la disparition de La Lune. Les textes du journal étaient sans doute plus polémiques que les caricatures qu’André Gill dessinait en couverture, mais ce sont bien celles-ci qui ont gêné le régime

La situation ne s’arrangera pas sous la seconde république, et ne s’améliorera que dans la dernière décennie du Second Empire. Malgré une certaine libéralisation, les journaux seront souvent forcés de jouer à cache-cache avec les autorités, comme La Lune qui, interdit après avoir une couverture d’André Gill représentant Napoléon en Rocambole puis une autre représentant le Pape et Garibaldi en lutteurs, renaîtra de manière transparente sous le nom L’Éclipse.

Pendant la Commune de Paris, pléthore de journaux naîtront : Le Père Duchêne (homonyme du journal des hébertistes lors de la Révolution de 1789) ; L’Affranchi ; Le Bonnet Rouge ; Le Châtiment ; La Commune ; Le Cri du Peuple ; Le Réveil du peuple. Certains font une belle part au dessin, comme Le Fils du Père Duchêne illuistré.

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En réaction à la Commune, une loi est votée en 1871, au début de la troisième république, pour imposer un fort cautionnement à toute publication : pour s’exprimer, il faut disposer de ressources financières. Mais le 29 juillet 1881, l’Assemblée vote une loi sur la Liberté de la presse qui a toujours cours aujourd’hui et qui donne à chacun le droit de s’exprimer à sa guise, sans censure préalable, sans conditions financières, mais pas sans responsabilités puisque, le cas échéant, il faut répondre devant les tribunaux de divers délits de presse tels que l’offense au président de la République, l’injure (notamment raciste) ou la diffamation, et la provocation à commettre un crime ou un délit.
Après cette loi, la presse satirique retrouve une nouvelle vigueur, avec les talents de personnalités telles que Jean-Louis Forain, Caran d’Ache, Willette, Steinlein, Chéret, Moloch, Rabier, Poulbot, etc., et des journaux tels que Le Rire, Le Grelot, Le Fouet, La Revue blanche, Le Cri de Paris, Le Chat Noir et, bien sûr, le luxueux hebdomadaire d’inspiration anarchiste l’Assiette au beurre. La répression ne cesse pas pour autant, et en 1893 et 1894, sous prétexte de l’attentat (raté) d’Auguste Vaillant contre les députés, sont votées une série de lois (dites « scélérates ») contre les publications anarchistes telles que le Père Peinard, qui sera interdit et devra dès lors être publié depuis Londres.

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L’Assiette au Beurre était généralement consacrée à un thème différent chaque semaine. Elle ne contenait pas de texte, n’avait pas de ligne politique définie et chaque artiste était libre du traitement de son sujet. Antidreyfusards et Dreyfusards s’y côtoyaient. Les dessinateurs étaient parfois des artistes d’avant-garde, tels que František Kupka, Marcel Duchamp et son frère Jacques Villon, ou encore Juan Gris. Le numéro du 8 mai 1909 (à droite) est consacré aux artistes. En couverture, un dessin de Louis Morin montre un jeune homme portant sous le bras un carton à dessin qui épouvante une foule composée de militaires, de juges et de policiers, notamment : « prenez garde !… Prenez garde !… Le voilà qui aigise son crayon !… »

L’Assiette au Beurre se voulait progressiste, mais comme le montrent les pages du numéro consacré aux féministes, daté du 18 septembre 1909 et reproduites sur le blog Crêpe-Georgette, l’aspiration au progrès des artistes du journal ne s’étendait pas jusqu’à l’égalitarisme sexuel. Il faut dire qu’ils étaient exclusivement des hommes, et jusqu’aujourd’hui, les dessinateurs politiques sont, à quelques rarissimes et récentes exceptions près (Catherine Meurisse, Coco, Camille Besse), de sexe masculin.

La fin du XIXe siècle et le début du XXe voient aussi naître une presse spécialisée dans l’anticléricalisme : L’anticlérical, La République anticléricale, L’Action, Les Temps nouveaux, La Raison, La Calotte, La Lanterne, Les Corbeaux, etc., qui avaient leurs concurrents ultra-catholiques et furieusement antisémites (ce qu’étaient aussi certains journaux anticléricaux, du reste) : La Nation, Le Pèlerin, La Croix, etc.

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À gauche et au centre, La Lanterne et La Calotte de Marseille, deux journaux anticléricaux. À droite, Le Pélerin, un journal militant pour une restauration de l’influence catholique en France, qui paraît toujours aujourd’hui.

Pendant la Guerre de 1914-1918, en opposition avec la censure militaire et la propagande de l’État, naissent deux journaux : Le Crapouillot et Le Canard Enchaîné. Le premier, rédigé dans les tranchées, et s’adressant aux poilus avec franchise et ironie, deviendra après guerre une revue littéraire et artistique non-conformiste : Pierre Mac Orlan, Francis Carco ou Gus Bofa y participent, notamment. Après la seconde guerre mondiale, le Crapouillot devient peu à peu un journal très marqué à droite, voire à l’extrême-droite, dont l’analyse politique se peut sans doute être résumée à « tous pourris ! ». Il a disparu il y a vingt ans.
Le Canard enchaîné, de son côté, paraît toujours, et observe de manière narquoise les péripéties de la vie politique française. Connu pour l’excellente tenue de ses fiches « à l’ancienne » et pour la vérification des informations qu’il publie, spécialisé dans le journalisme d’investigation depuis la Guerre d’Algérie, le Canard dévoile régulièrement des scandales politiques ou financiers.

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À gauche, le premier numéro du Crapouillot. À droite, un numéro du Canard Enchaîné qui, par des espaces vides, montre ostensiblement les articles ou les dessins dont la parution a été refusée par la censure. Par la suite, le journal utilisera volontiers tous les codes et toutes les figures de style imaginables pour contourner la censure, forçant ses lecteurs à lire entre les lignes et à décrypter des messages voilés.

Le Canard enchaîné avait montré la censure dont il était victime en laissant des blancs dans ses colonnes. Le procédé a été repris le 13 novembre 2013 par Libération, qui a publié une édition sans photographies, afin de montrer à ses lecteurs l’importance de l’image dans le journal, et d’affirmer son soutien aux photographes.

Un an plus tôt, Charlie Hebdo avait aussi usé du procédé en publiant deux éditions du même numéro (26 septembre 2012) : l’une s’affirmait « irresponsable », et ressemblait à tous les autres numéros de l’hebdomadaire. L’autre était « responsable », c’est à dire sans dessins ou articles pouvant blesser, vexer, gêner, et donc à peu près totalement vide.

Charlie_intouchables_(ir)responsable

Le 19 septembre 2012, en référence à la réaction internationale suscitée par le film de propagande islamophobe « l’innocence des musulmans », Charlie Hebdo publie de nouvelles caricatures liées à l’Islam, avec un numéro annonçant le film « intouchables 2 », où l’on voit un rabbin poussant un homme en turban dans un fauteuil roulant, disant tous deux : « faut pas se moquer ». J’avais parlé de ce numéro dans un précédent article. Accusé d’être irresponsable et de « mettre de l’huile sur le feu », les auteurs ont pris le parti la semaine suivante de publier ce double-numéro : responsable (et vide) ou irresponsable. Il faut dire que cette fois-là, les dessins avaient provoqué des réactions dans le monde entier, jusqu’à provoquer plusieurs jours de fermeture dans les lycées français situés dans des pays musulmans, et à faire l’objet d’un communiqué de la Maison-Blanche.

Charlie Hebdo a en effet toujours relevé le gant de la provocation : leur interdire un thème a invariablement été le moyen le plus sûr pour être certain qu’ils le traitent.
Depuis quelques années, on ne parlait plus de Charlie Hebdo que pour ses dessins liés de près ou de loin à l’Islam, qui n’était pourtant qu’un sujet parmi tous les sujets d’actualité qui y étaient traités. Cette séquence a commencé en février 2006, lorsque Charlie Hebdo a décidé de reproduire dans ses pages les caricatures de Mahomet publiées quelques mois plus tôt par le Jyllands-Posten, un journal danois conservateur, qui s’était attiré des menaces de mort. Ces dessins étaient assez médiocres, certains étaient franchement racistes ou réduisaient l’Islam au terrorisme, et issus d’un journal situé aux antipodes de la tradition politique à laquelle étaient liés les auteurs de Charlie Hebdo, mais le principe défendu jusque devant les tribunaux par Charlie Hebdo était le droit à s’exprimer librement, sans rendre de compte à des groupes religieux.

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Créé en 1969 sous le titre Hara Kiri Hebdo puis L’Hebdo Hara Kiri, le journal est interdit après sa « une » du 16 novembre 1970 qui traite sans respect le décès du Général de Gaulle, qui était mis en rapport avec l’incendie d’un dancing qui avait coûté la vie à près de cent cinquante personnes deux semaines plus tôt. Dès la semaine suivante, naît Charlie Hebdo, qui titre avec ironie « Il n’y a pas de censure en France ». Charlie Hebdo n’a jamais fait dans la dentelle, mais avait parmi ses auteurs historiques des gens tels que Gébé, Cabu, Cavanna ou Reiser dont le propos allait bien au delà de la simple potacherie de l’âme du journal, le professeur Choron. En 1981, le titre disparaît, faute de lecteurs. Il renaîtra en 1992, dans la foulée de La Grosse Bertha (né en réaction à la première guerre du Golfe), avec une bonne partie de son équipe d’origine, quoique amputé de la puissance philosophique de Reiser, Un certain nombre d’auteurs (Carali, Lefred-Thouron, Olivier Cyran, Siné,…) ont quitté le journal à la suite de conflits avec Philippe Val, rédacteur en chef de 1992 à 2009, qui, sans imposer de ligne politique, a amené à la publication, par ses éditoriaux, une forme de sérieux assez éloigné du passif historique du journal, qui rompt peu à peu avec la gauche libertaire, par des proses de positions telles que le « oui » au référendum sur la constitution européenne ou la dénonciation de l’anti-américanisme post 11/9.

Comme tout le monde, j’ai été très remué par le meurtre de membres de la rédaction de Charlie Hebdo, avec notamment Cabu et Wolinski dont je reconnais le trait depuis mon enfance, et Charb à qui je trouvais beaucoup de talent et de courage, et Tignous, dont la manie de mettre des mouches partout et de dessiner certains personnages me rappelait un peu l’immense Tullio Altan. Et les autres bien entendu. Je me trouvais au Havre, à l’école d’art, je venais de déjeuner, quand j’ai lu sur Facebook : « Charb est mort ». Les heures qui ont suivi l’annonce, je me suis senti désorienté, incapable de faire quoi que ce soit. Et les jours suivants, je me suis senti tout aussi incapable de penser à autre chose. J’ai d’ailleurs publié de nombreux posts qui suivent l’évolution de mon humeur sur le sujet sur un nouveau blog intitulé Fatras : 1, 2, 3 ,4, 5, 6, 7, 8, 9. Un de ces billets reprenait un extrait de La nuit sera calme (1974), où Romain Gary parlait de la valeur de la caricature ou de la moquerie qui ne fait mal qu’à ce qui n’est pas authentique :

La seule obligation sacrée que j’attribue à l’art ou à la littérature, c’est la recherche des vraies valeurs. Je crois qu’il n’y a rien de plus important pour un écrivain, dans la mesure où il se soucie de la vérité. Or seuls le manque de respect, l’ironie, la moquerie, la provocation même, peuvent mettre les valeurs à l’épreuve, les décrasser, et dégager celles qui méritent d’être respectées. Une telle attitude — et c’est peut-être ce qu’il y a de plus admirable dans l’histoire de la littérature — est pour moi incompatible avec toute adhésion politique à part entière. La vraie valeur n’a jamais rien à craindre de ces mises à l’épreuve par le sarcasme et la parodie, par le défi et par l’acide, et toute personnalité qui a de la stature et de l’authenticité sort indemne de ces agressions. La vraie morale n’a rien à redouter de la pornographie — pas plus que les hommes politiques, qui ne sont pas des faux-monnayeurs, de Charlie Hebdo, du Canard enchaîné, de Daumier ou de Jean Yanne. Bien au contraire : s’ils sont vrais, cette mise à l’épreuve par l’acide leur est toujours favorable. La dignité n’est pas quelque chose qui interdit l’irrespect : elle a au contraire besoin de cet acide pour révéler son authenticité.

Charlie Hebdo s’inscrit dans la vielle tradition de la liberté d’expression et de l’émancipation vis à vis des tyrans et des religieux, mais appartient parfois au registre du défoulement, de la grosse farce — avec guère plus de projet politique, parfois, qu’un dessin gravé sur la porte des toilettes publiques.
Dans notre monde d’information, qui fait que des gens veulent vous tuer à l’autre bout du monde parce qu’ils ont entendu dire que vous avez fait quelque chose qui les humilie (ce qu’ils doivent se sentir mal dans leur peau, ceux qui croient qu’on peut humilier quelqu’un qui n’a rien de ridicule…), la question se complique. Mais ce n’est pas tout. En lisant de nombreux articles « de gauche » qui expliquent à quel point ils refusent de regretter la mort des auteurs de Charlie Hebdo, coupables à leurs yeux de tous les crimes (sexisme, homophobie, islamophobie, racisme), j’ai l’impression que pour certains, le dessin de presse idéal serait celui qui maîtrise son discours, qui s’accorde totalement à la ligne politique de son public, qui ne transgresse aucune forme de mauvais goût, qui s’interdit toute ambiguïté, toute richesse sémantique et poétique, toute expression inconsciente, tout geste irréfléchi10.
Ce genre de dessin existe déjà : ce sont les dessins politiques de feu Jacques Faizant pour le Figaro ou les allégories chouinardes de Plantu dans Le Monde, autant dire, à de rarissimes exceptions, de l’ennui à l’état pur.

  1. Au passage, je signale l’excellent site Caricatures et caricature sur lequel je suis tombé plus d’une fois en me documentant et qui est une mine sur le domaine. [↩]
  2. Il faut néanmoins admettre que le monde change et que les dessins circulent de plus en plus hors du contrôle de leurs auteurs, hors de leur contexte de publication. [↩]
  3. Je pense typiquement à l’importance sociale de la prostitution en France pendant la « Belle-Époque », par exemple, que l’on perçoit dans les dessins mais bien plus encore dans les termes des petites annonces qui les accompagnent. [↩]
  4. Puisque la ville de Québec lui résistait, le général Wolfe avait par exemple brûlé les fermes alentour et tué leurs habitants. [↩]
  5. Je parle un peu de l’explosion de la presse pendant la Révolution dans les articles Le blog n’est pas un dead-media et Les professionnels et les amateurs, où je rapporte cette époque à la liberté éditoriale permise (jusque quand ?) par Internet. [↩]
  6. Isaac Cruickshak est le père de George Cruikshank (1792-1878), immense illustrateur de Lewis Caroll, Charles Dickens ou encore Daniel Defoe. [↩]
  7. La lithographie est une technique d’impression sur calcaire qui permet d’éviter d’avoir à faire faire graver une copie du dessin original par un artisan : tracé directement sur la pierre à l’aide d’un crayon gras, le dessin est ensuite mis en relief par la morsure de l’acide, qui épargne les parties grasses. Outre la quasi immédiateté du procédé, celui-ci est facile et rapide à imprimer (la pression de la presse n’a pas besoin d’être forte), et peut atteindre des tirages virtuellement infinis, contrairement à des procédés tels que la gravure sur métal qui endommagent la matrice à chaque impression. [↩]
  8. J.J. Grandville (1803-1847) est surtout retenu aujourd’hui comme illustrateur de Balzac et comme un des meilleurs dessinateurs animaliers de l’histoire, mais ses dessins politiques ne manquaient pas de mordant et ont même inspiré une loi, en 1835, qui imposait une censure préalable au dessin de presse. Grandville, comme beaucoup de ses contemporains, a subi de nombreuses tracasseries policières du fait de ses dessins. [↩]
  9. Le Charivari existera cent-cinq ans, jusqu’en 1937, mais ce n’est pas un record, puisque son homologue britannique Punch, d’ailleurs sous-titré The London Charivari, a été publié sans discontinuer de 1841 à 1992, c’est à dire pendant cinquante-et-un ans, et a même existé six années supplémentaires entre 1996 et 2000, avant de disparaître pour de bon. [↩]
  10. Au passage, il me semble que les dessins les plus libres, même lorsqu’ils sont dérangeants selon nos critères actuels (car sexistes, par exemple), sont une mine d’or pour ceux, historiens par exemple, qui voudraient sonder l’esprit d’une époque. [↩]

Workshop « Automatus » à l’école d’art du Havre

février 8th, 2015 Posted in Design, Modèles abandonnés, workshop | 93 Comments »

Les étudiants de l’école d’art du Havre ont passé la semaine à construire des automates à partir de pièces récupérées dans des imprimantes, encadrés par Bachir Soussi-Chiadmi (initiateur de cet atelier), Bruno Affagard et moi-même, avec un coup de pouce d’Emmanuel Lalande.

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La première journée a été consacrée au désossage complet de quatre imprimantes, dont les éléments ont été soigneusement séparés et triés : tringles, engrenages, courroies, poulies, composants électroniques, ventilateurs et moteurs, notamment de précieux moteurs pas-à-pas et des électro-aimants.

Au premier plan, l'excellent Bruno Affagard

Au premier plan, l’excellent Bruno Affagard, co-auteur avec Jean-Michel Géridan et moi-même du livre Projets créatifs avec Arduino, dont l’expertise en électricité et en électronique et la grande patience ont permis de faire aboutir quantité de montages cette semaine.

Le but était d’utiliser ensuite ces composants pour produire des robots « artistes », capable de chanter ou de dessiner. Outre les composants récupérés, nous avons utilisé des cartes Arduino.

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Une installation avec des lasers dont le rayon est dévié par l’automate ; une imprimante qui réagit au son, sur le principe du sismographe ; une machine qui émet en code morse à l’aide d’un électro-aimant ; un petit robot qui s’énerve lorsque l’on s’approche de lui.

six ou sept montages ont abouti, mais surtout, l’atelier multimédia s’est enrichi de dizaines de moteurs et autres composants utiles pour de prochains travaux, et les étudiants ont pu constater qu’il n’était pas si difficile de jouer avec ce genre de matériel.

Game of thrones, art pompier du XXIe siècle

février 2nd, 2015 Posted in Série | 10 Comments »

game_of_thrones_dvdÀ la fin des années 1970, et malgré une TVA défavorable en France pour les œuvres pornographiques1, le cinéma érotique (Emmanuelle, The devil in miss Jones) ou réservé aux adultes (L’Empire des sens, le Dernier tango à Paris) atteint un public plus large que jamais. Quelques années plus tard, ce même public, sans cesser de croître, désertera les salles de cinéma, au profit de la vidéo. C’est juste avant cette transition que le réalisateur Tinto Brass se voit confier par l’éditeur Penthouse la réalisation de Caligula (1979), un péplum érotique à très grand budget dans lequel jouent notamment Malcolm McDowell (Orange mécanique), Helen Mirren (The Queen) et Peter O’Toole (Lawrence d’Arabie). Les producteurs du film y ajouteront, contre l’avis du réalisateur (qui désavouera le film, pourtant son plus célèbre) et à l’insu des acteurs, des plans nettement pornographiques. Puisque Caligula était un empereur pervers et sadique, le film regorge aussi de meurtres et de scène de torture sanglantes. Enfin c’est le souvenir que j’ai de ce film, vu en VHS il y a une trentaine d’années…

Le Caligula

Le Caligula de Tinto Brass : sexe et violence. Ce qui constitue plus ou moins la formule de Rome, Deadwood ou Game of thrones.

C’est à peu près ce genre d’ambiance que je retrouve dans Game of Thrones, dont je viens juste de visionner trois saisons2, et que je trouvais aussi dans les séries Rome et Deadwood, deux séries historiques produites par HBO. Toutes ces séries sont également bien fichues : acteurs incroyables, personnages aux multiples facettes, décors somptueux, etc., mais leur mécanique, qui consiste à placer dans un « ailleurs » passé ou imaginaire toutes sortes de fantasmes ne me semble pas spécialement moderne, la peinture académique du XIXe siècle, par Couture, Cabanel, Gérome, ou Rochegrosse, ne faisait rien d’autre, et c’est aussi la formule de la collection de bandes dessinées Vécu, chez Glénat : de l’histoire et des fesses. Une formule un brin putassière3, à but cathartique : voir exprimées à l’écran des passions et des pulsions proscrites dans la vie réelle. Pourquoi pas, pourquoi pas, mais je me demande tout de même ce que ce besoin de sang et de stupre dit sur notre société, ou quelle est l’utilité de l’entretenir avec tant de complaisance. Le défoulement est aussi présent dans la grossièreté de la plupart des personnages qui, quel que soit leur rang social, ont un langage de charretiers et passent leur temps à se promettre viols, émasculations et autres. Enfin, les rapports incestueux ne sont pas rares.

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Un bébé volé à sa mère, des décapités, du sang, mais aussi la chair de corps dénudés, dans l’impressionnant Andromaque (1883) de Georges-Antoine Rochegrosse, que l’on peut admirer au musée des Beaux-Arts de Rouen. Je n’en montre ici qu’un détail. Le tableau a été peint en pleine « belle époque », un peu plus de dix ans après la Commune de Paris et ses milliers d’exécutions, devenues (et restées) un tabou national, on point qu’on a construit une église – le « Sacré cœur » – dans le but d’en faire disparaître l’histoire.

Avec Game of thrones, j’atteins un peu mes limites personnelles, et je suis même embarrassé : l’univers est bien campé, le récit est palpitant, dès qu’un épisode est terminé il est irrésistible de lancer le suivant, pour savoir comment va tourner la situation, ce que va devenir tel personnage, etc., mais le visionnage se fait au prix d’un certain déplaisir, dû à une insistance particulière sur les meurtres sanglants et la cruauté. Le télescopage d’images de belles femmes dénudées, voire d’ébats sexuels, avec des scènes d’assassinats brutaux ou de torture, renvoient certes à l’opposition « Éros contre Thanatos » qu’affectionnaient Freud ou Georges Bataille (la volupté comme moyen de conjurer l’angoisse de la mort), mais relèvent aussi du puritanisme, puisque la délectation face à l’exposition du corps et de la sexualité est aussitôt punie par des images déplaisantes, qui permettent d’entretenir un certain sentiment de culpabilité. Au delà du puritanisme, cette manière de jouer méthodiquement et régulièrement avec des émotions reptiliennes opposées — le plaisir et le déplaisir —, dont chacune est utilisée pour rendre l’autre acceptable, ressemble fort à une technique de manipulation psychologique, ou même neurologique4 à base d’alternance de punitions et de récompenses. Il est un peu vexant, en tant que spectateur, de se sentir si grossièrement traité en rat de laboratoire par les scénaristes, et si cela ne me gâche que partiellement le plaisir, je connais beaucoup de gens qui ont délaissé très tôt la série par lassitude du procédé ou parce que les images censées choquer dépassaient d’un cran ce qu’ils se sentaient capables de s’infliger.

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Game of Thrones titille les bas-instincts masculins, mais les punit aussi par le bras de la belle Daenerys Targaryen, reine en exil, qui châtie impitoyablement les mufles qui considèrent les femmes, et notamment elle-même, comme des objets.

On dit souvent que la série télévisée, depuis près de deux décennies, est en avance sur le cinéma, qu’elle draine les meilleurs acteurs et les plus gros budgets, propose les sujets les plus audacieux, les personnages les plus complexes. C’est à mon sens assez faux : certes, la série a un peu changé, et a dépassé le stade plan-plan de L’Homme de fer, Kojak, Columbo, l’Incroyable Hulk, Flipper le dauphin, Drôles de dames, etc.5, où les personnages principaux étaient des héros vertueux qui chaque semaine résolvaient d’improbables enquêtes en caricaturant toujours plus leur propre personnage. Il persiste cependant de nombreuses séries à la mécanique redondante, par exemple House M.D. ou Mentalist, mais celles-ci s’imposent désormais de complexifier la psychologie de leurs protagonistes, de faire évoluer ces derniers, et de développer un « arc narratif » qui permet de visionner une série pour chacun de ses épisodes pris indépendamment, mais aussi comme un feuilleton, avec une méta-trame qui court sur la longueur d’une saison entière. Je remarque que ce principe de l’arc narratif est à son tour devenu un académisme puisque beaucoup de séries s’en imposent de manière artificielle ou inutile. Et cet « âge d’or » des séries actuelles que l’on nous vante, loin d’être toujours audacieux, regorge de sujets de société à la mode (l’homosexualité, les revendications d’égalité sexuelle, le rapport à la religion, mais aussi la peur de l’Orient, bien présente dans Game of thrones, bien que l’action ne se déroule pas dans notre monde) et d’automatismes scénaristiques : retournements de situation et fins ouvertes (techniques narratives mises au point par les feuilletonistes du premier tiers du XIXe siècle !) et situations psychologiques contradictoires (le « méchant » sentimental, le « gentil » grossier, les gens qui se détestent mais finissent par tomber amoureux, les ennemis jurés qui se respectent…).

Les femmes nues n'ont jamais fait de mal à personne, a écrit Louis Scutenaire.

Les femmes nues n’ont jamais fait de mal à personne, a écrit Louis Scutenaire. Affirmation qui n’est pas évidente dans Game of thrones. En haut, deux jeunes femmes échauffent les sens du malheureux prisonnier Theon Greyjoy avant de le laisser battre, torturer et émasculer par son bourreau.
En bas, la sorcière Mélisandre, qui a ligoté le malheureux Gendry sous prétexte d’union charnelle, pose des sangsues sur le corps de ce dernier.

Pas si moderne, tout ça ! Alors je ne pense pas que le cinéma soit en retard, car si les films qui attirent le plus large public ne sont pas forcément très audacieux ou ne sont subversifs que sous le masque d’une certaine banalité, il existe aussi tout un cinéma indépendant, underground, queer, documentaire, contemplatif, abstrait, arty, etc., qui tente d’amener au public des choses qu’il n’a jamais vues, et qui bien entendu le paie souvent chèrement, car si le public aime la nouveauté, c’est rarement au prix de l’abandon de ses repères et de ses préjugés en matière de forme comme de fond.
Ce qui, au fond, me chagrine le plus dans Game of thrones, c’est le rapport que cette série entretient avec le corps nu, car tant qu’à l’exposer, pourquoi ne pas oser un peu de variété ? Pourquoi tous les torses d’hommes (sauf quelques brutes, sans doute) sont-ils glabres ? Pourquoi toutes les femmes ont-elles un pubis épilé ou taillé avec sophistication ? Pourquoi ont-elles peu ou prou le même genre de corpulence, la même peau de pêche, et semblent droit sorties d’un numéro du journal Playboy ? Il y a pourtant des personnages aux corps hors-normes, comme le nain Tyrion ou l’immense guerrière androgyne Brienne de Torth, mais l’un et l’autre ne sont pas vraiment exploités en tant qu’être charnels (même si Tyrion a une réputation de satyre), ce qui ne les empêche pas d’être des personnages forts. L’uniformité du corps dans la série est un peu triste, au fond, comparément à l’audace véritable, par exemple, dont faisait preuve Pier Paolo Pasolini avec sa trilogie de la vie (le Décaméron, les Contes de Canterburry, les Mille et une nuits), au début des années 1970, où il n’avait pas peur de chercher la beauté des visages et des corps ailleurs que dans les clichés, et à montrer que l’amour charnel peut être une chose légère, drôle, et bien entendu, naturelle.

  1. La fameuse loi Giscard sur le porno, en 1975, qui applique une TVA majorée de 20% sur ces films et les contraint à être exploités dans des salles spécialisées… [↩]
  2. Précisons que je n’ai pas lu les romans de Georges R.R. Martin qui ont inspiré la série télévisée. [↩]
  3. J’en parlais dans un précédent article : Du sérieux, des séries, des super héros. [↩]
  4. Chacun de nous possède des neurones miroirs qui réagissent de manière identique lorsque nous éprouvons quelque chose (une douleur, par exemple) et lorsque nous voyons quelqu’un d’autre éprouver le même phénomène. Ainsi, voir une personne se faire torturer est, à un niveau neurologique, douloureux pour le spectateur. Je me demande à partir de quel moment notre cerveau décide de mettre en veille sa capacité à l’empathie : existe-t-il une accoutumance à la violence, est-ce que ce genre de spectacle nous désensibilise ? [↩]
  5. Il a toujours existé des séries plus originales, cependant, comme The Twilight Zone, Chapeau melon et bottes de cuir, Le Prisonnier, Les Envahisseurs,… et une bonne part de la mécanique des séries actuelles découle de séries ancinnes tels que Hill Street blues. [↩]

Tintin Akei Kongo

janvier 30th, 2015 Posted in Bande dessinée | 8 Comments »

tintin_akei_kongo_couvPublié à l’apogée de l’histoire de l’empire belge, Tintin au Congo (1931) est un album emprunt de toutes les certitudes colonialistes de l’époque, au point que l’on croirait une démonstration humoristique des observations de Frantz Fanon sur le caractère névrotique de la situation coloniale, avec des « blancs » qui se jugent investis d’une mission civilisatrice paternaliste et des « noirs » qui ont intégré la même vision du monde et se trouvent donc infériorisés et infantilisés.
Après la seconde guerre mondiale, Hergé a repris Tintin au Congo, pour le coloriser, en réduire le nombre de pages (il fallait alors faire face à une pénurie de papier), et en améliorer la qualité documentaire — obsession d’Hergé à partir du Lotus Bleu. L’auteur n’a pas jugé bon de rendre cette version de 1946 moins raciste, mais il en a ôté les références directes au colonialisme belge. C’est cette version en couleurs qui est encore éditée aujourd’hui. Présentant les Africains comme des naïfs sans cervelle, le récit fait surtout en creux le portrait du colonisateur en véritable naïf : dominateur, s’attendant à être révéré comme une divinité, apportant la lumière par l’école et la religion. Et cela se double d’un comportement prédateur assez révoltant, puisque Tintin y massacre des antilopes, un singe, un buffle, un lion, un éléphant, etc. La cruauté dont fait preuve le petit reporter envers les animaux est telle qu’une scène de l’album, où un rhinocéros est dynamité, a été censurée dans la plupart des éditions — mais pas en France.

Épisode un

Un peu perturbant : Tintin se déguise en singe en utilisant la dépouille d’un chimpanzé tué pour ce but.

À l’époque de la décolonisation, craignant à juste titre qu’on lui reproche une publication aussi insultante envers les Africains, l’éditeur, Casterman, a un temps cessé de rééditer l’album, et a en tout cas cessé de le distribuer sur le continent africain, où toute mention à Tintin au Congo disparaît même des albums listés sur la quatrième de couverture. Cette gêne de l’éditeur a fait rire à leur tour certains africains qui expliquent, comme un article de la revue Zaïre, en 1969 : « Il y a une chose que les Blancs qui avaient arrêté la circulation de Tintin au Congo n’ont pas comprise. Cette chose, la voici : si certaines images caricaturales du peuple congolais données par Tintin au Congo font sourire les Blancs, elles font rire franchement les Congolais, parce que les Congolais y trouvent matière à se moquer de l’homme blanc « qui les voyait comme cela » ! ». Ce n’est pas loin de la position d’Hergé, qui admet la validité de toutes les accusations dont fait l’objet son album et y voit une photographie de l’état de l’esprit de l’époque : « C’était en 1930. Je ne connaissais de ce pays que ce que les gens en racontaient à l’époque : « Les nègres sont de grands enfants… Heureusement pour eux que nous sommes là ! etc. » Et je les ai dessinés, ces Africains, d’après ces critères-là, dans le pur esprit paternaliste qui était celui de l’époque, en Belgique. »1.

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Dans la version de 1930, Tintin donnait une leçon sur la Belgique, « votre patrie ». Dans la version de 1946, son cours porte sur les mathématiques. Certains ont noté que ce changement, en faisant sortir Tintin de son rapport à l’histoire du Congo belge, le rendait plus condescendant encore. Ici, le petit reporter n’obtient aucune réponse lorsqu’il demande (trois fois !) combien font deux plus deux.

Tintin est donc un document sur la vision du monde qu’avait un belge moyen de 1930, qui n’est sûrement pas bien éloignée de la façon qu’un français avait de considérer les colonies, même si les deux empires coloniaux ont des histoires différentes. Il est passionnant à lire à ce titre, et on y trouve même quelques gags distrayants même si cet album est, à mon avis, un des plus médiocres d’Hergé. Curieusement, il s’agit du second album le plus vendu de son auteur, derrière Tintin en Amérique (tout aussi stéréotypé et naïf, du reste), et le plus célèbre… En Afrique francophone.

Dans les pays anglo-saxons, on assortit désormais Tintin au Congo d’une préface qui signale au lecteur le caractère raciste des stéréotypes qu’il véhicule, et certaines bibliothèques ou librairies des États-Unis, de Grande-Bretagne, d’Australie ou de Nouvelle-Zélande, ont purement et simplement supprimé le livre de leurs rayonnages. En France, le Conseil représentatif des associations noires de France réclame, sans succès pour l’instant, que le livre soit assorti d’un texte qui explique le caractère raciste de l’époque à laquelle est paru l’ouvrage2. Cette mesure, qui est loin d’être illégitime, aurait pu être prise par l’éditeur lui-même, comme on le fait à présent en introduction des rééditions du Roi Léo, par Osamu Tezuka, l’homologue japonais de Hergé3. Peut-être faudra-t-il qu’elle soit imposée, comme elle l’est pour Mein Kampf, car si Tintin au Congo n’est bien entendu pas un programme politique, il s’agit bien d’un ouvrage de propagande passive, par la vision de l’Afrique qu’il développe.

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À Angoulême hier, j’ai trouvé l’album Tintin Akei Kongo, une version de Tintin au Congo adapté en Lingala, une des langues nationales de la République du Congo et du pays voisin, la République démocratique du Congo, anciennement Congo Belge. Pas de mention de l’éditeur ni de l’identité des auteurs de cette adaptation pirate, mais l’album est apparu sur les stands de plusieurs éditeurs indépendants français, suisses ou belges, généralement à côté de l’édition en bleu des Schtroumpfs noirs, de Peyo, et de l’ouvrage Metakatz4.

Les auteurs de Tintin Akei Kongo s’attaquent cette fois (si ce sont bien les mêmes auteurs, ne me demandez pas !) à Moulinsart, la société qui détient les droits d’exploitation de l’œuvre d’Hergé, dont la férocité est légendaire. Courage ou inconscience ? Nous verrons, mais ceux qui désirent se procurer ce livre seraient bien inspirés de s’y prendre le plus vite possible.

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Les deux livres côte-à-côte. Au dos de l’édition en Lingala, la page « autres albums déjà parus » ne contient… Aucun album.

J’ignore si cette version de l’album aura beaucoup de lecteurs au Congo, ni si elle est bien traduite, mais elle permet par son existence de mettre sur la table la question de la domination culturelle qui persiste en Afrique par le biais des langues qu’y ont imposé les colons pour les communications administratives notamment. C’est aussi l’occasion de se demander pourquoi les albums de Tintin sont traduits dans certaines langues et pas dans d’autres : il n’y avait pas eu jusqu’ici d’édition spécifiquement congolaise de Tintin au Congo, alors qu’il en existe dans des langues qui ont parfois cent fois moins de locuteurs que le Lingala.

  1. J’ai pris ces citations sur la page Tintin au Congo de Wikipédia. [↩]
  2. L’an dernier, le Groupe d’Intervention contre le racisme, apparemment proche du Cran, a fait une opération coup de poing en collant des stickers d’avertissement dans des exemplaires de Tintin au Congo en librairie. [↩]
  3. Pourtant, l’œuvre de Tezuka est loin d’avoir la toxicité de Tintin au Congo. Elle décrit une Afrique dont la fantaisie est assumée, je pense que c’est la manière dont sont dessinés les noirs africains qui embarrasse à présent les ayant-droits de Tezuka. [↩]
  4. Dans Metakatz, l’artiste Ilan Manouach et l’auteur et éditeur Xavier Löwenthal ont réuni des textes consacrés à la censure et ont raconté le destin de Katz, un pastiche du Maus d’Art Spiegelman dans lequel les Allemands et les Juifs étaient tous des chats, c’est à dire tous membres de la même espèce. Katz avait été pilonné à la demande des éditeurs de Maus car, pour la justice, un pastiche ne saurait se justifier sans intention comique. Lire l’article de Du9, par Jean-Charles Andrieu de Levis. [↩]