Simulacron 3
septembre 7th, 2012 Posted in Interactivité au cinéma, Lecture, Ordinateur au cinéma, Programmeur au cinéma, Réalité truquée au cinéma | 16 Comments »(attention, les lignes qui suivent éventent une partie du suspense du livre et des deux films qui en ont été tirés)
Simulacron 3 est un roman publié en 1964 par Daniel F. Galouye (1920-1976), qui a écrit de nombreuses nouvelles et cinq romans. Celui-ci reste son œuvre la plus célèbre. Il faut dire qu’il est étonnamment moderne. Le récit tourne autour d’une ville virtuelle, créée informatiquement dans un but d’étude sociologique. Les habitants de cette ville disposent chacun d’une conscience autonome et ignorent leur nature artificielle. Jusqu’ici, tout va bien, mais cette invention attire les convoitises, notamment parce qu’elle permet peut-être de prévoir le résultat d’une élection politique. Le créateur de la simulation meurt mystérieusement, on pense qu’il était devenu fou car il tenait des propos incohérents. Le responsable de la sécurité disparaît. Le personnage principal du roman, Douglas Hall, assistant du scientifique décédé, mène son enquête, avec beaucoup de difficultés car personne ne se rappelle de l’homme disparu, tandis que des individus qu’il ne connaît pas semblent être familiers à tous ses collègues. Peu à peu, il se demande s’il est atteint de démence ou s’il n’est pas, lui-même, un élément artificiel dans une ville simulée…
Pour l’année 1964, l’idée d’un monde simulé informatiquement est plutôt originale. À l’époque, pour le public, l’ordinateur est un objet mal connu, qui ne commencera à entrer dans les foyers que quinze ans plus tard. En 1964, IBM lance tout juste sa série 360, la première de la marque qui soit conçue pour fonctionner avec des périphériques ou des logiciels interchangeables. De petite taille pour l’époque, l’IBM/360 occupait encore un nombre non-négligeable de mètres carrés. Dans le roman, le simulateur n’est pas purement virtuel : chaque personnalité virtuelle est un module électronique physique qui peut se brancher, se débrancher, tomber en panne et se remplacer.

L’informatique de 1064 : l’IBM/360. La même année, Digital lançait le PDP-8, encore plus petit (mais moins joli en photo, alors je lui préfère cette machine là). L’ordinateur, en fait, c’est l’ensemble des meubles que l’on voit sur la photo. Il était conçu pour être modulaire : les éléments peuvent être remplacés ou changés. L’ensemble des données stockées sur les bandes magnétiques que l’on voit ici tiendrait sans peine sur une de nos actuelles cartes mémoire « flash » ou sur une clef USB.
Ce roman précède de vingt-cinq ans la création du jeu Sim City, par Will Wright, et de quarante-cinq ans celle du jeu The Sims. Sim City est non seulement le premier véritable jeu de gestion urbaine, mais aussi le premier jeu dont le but n’est pas de battre un joueur (réel ou virtuel), mais juste de faire prospérer, indéfiniment, un système organisé. Pour cette raison, c’est aussi un des premiers jeux à ne pouvoir exister que sur micro-ordinateur, et plus sur bornes d’arcade. Sim City, dont la première version date de 1989, avait été précédé par un jeu de gestion nommé Hamurabi (il manque un m au nom du roi babylonien, car l’informatique de l’époque limitait le nom du jeu à huit caractères), nettement plus fruste, uniquement textuel et où le joueur devait se contenter d’indiquer quelle superficie des terres agricoles devaient être cultivées, moissonnées, achetées ou vendues, en fonction du nombre de ses sujets. Il semble que pour imaginer Sim City, Will Wright ne se soit pas inspiré de Simulacron 3, mais de The Seventh Sally or How Trurl’s Own Perfection Led to No Good, une courte nouvelle publiée par Stanislaw Lem en 1974 dans le recueil La Cybériade, où un tyran déchu assouvit sa soif de domination sur un monde virtuel créé pour lui.

Sim City 2013. Conçu en 1987 par un auteur sincèrement passionné d’urbanisme et d’anthropologie, édité en 1989, Sim City n’a cessé de gagner en complexité et en raffinement.
Simulacron 3 n’est pas tout à fait isolé. La même année, Philip K. Dick a publié son Simulacres, où rien n’est ce qu’il semble être, tout comme c’était le cas dans Le Temps désarticulé, du même, paru en 1959. On cite aussi souvent comme écrits précurseurs d’une réalité simulée Les Autres, par Robert Heinlein (1941), où un fou qui pense se trouver dans un monde truqué s’avère avoir raison, et Le professeur Corcoran, par Stanislaw Lem (1960), où des êtres vivants croient évoluer dans un univers réel mais sont réalité des boîtiers électroniques reliés à un monde factice. On a souvent rapproché les récits de ce genre de l’allégorie de la Caverne, par Platon, qui traite de la difficulté pour chacun de connaître véritablement la réalité.
Lorsque Galouye a publié son roman, l’idée était donc dans l’air, mais Simulacron 3 apporte un détail supplémentaire : ceux qui pensent fabriquer une simulation sont eux-mêmes les éléments d’une simulation — dans les autres récits, les protagonistes sont soit créateurs, soit créatures, mais ici, les créatures sont à leur tour créatrices —, et il est, au fond, impossible de savoir combien de niveaux de mondes simulés sont imbriqués.
Le monde sur le fil
La première adaptation filmée de Simulacron 3 est pour le moins surprenante, puisqu’il s’agit d’un film allemand, Welt am Draht (1973), réalisé pour la télévision par Rainer Werner Fassbinder. Un film de science-fiction paranoïaque par l’auteur du Secret de Veronika Voss et de Querelle, c’est plutôt inattendu. Ce téléfilm en deux parties, qui est un des derniers films de Fassbinder directement inspiré par la Nouvelle Vague, a été redécouvert plutôt récemment, et restauré, car ses couleurs avaient rougi. En 2010, la copie restaurée a été montrée au public du festival du film de Berlin et éditée en DVD.

La distribution contient de nombreux acteurs de Fassbinder, comme Klaus Löwitsch et El Hedi ben Salem. Mais on y voit aussi des célébrités des années 1950 ou 1960, tombées dans l’oubli à l’époque, comme Barbara Valentin (dont la carrière sera relancée), Joachim Hansen, Adrian Hoven, Ivan Desny et Bruce Low.
Ce qui frappe, dans Walt am Draht, c’est l’ambiance très forte, les jeux de regards, les jeux de transparence, d’opacité et de miroirs. Fassbinder a réussi à imposer une bizarrerie permanente, à créer un monde à la fois familier et inquiétant où tout nous semble truqué — et l’est. Les dialogues parfois étranges et de nombreux détails (plongeon dans une piscine, couloirs d’une entreprise, certains décors modernes,…) semblent être un hommage au Alphaville de Jean-Luc Godard (1965), lui aussi tourné à Paris, et dont Fassbinder a d’ailleurs repris l’acteur principal, puisque Eddie Constantine apparaît brièvement dans Le monde sur le fil.

Je suis curieux de savoir si le public de l’époque a compris ce que raconte ce film. Les critiques semblent avoir été plutôt bonnes, mais l’œuvre est aussitôt tombée dans l’oubli. Est-ce que Roland Emmerich et Josef Rusnak, qui étaient adolescents en Allemagne à l’époque de la diffusion du Monde sur le fil, l’ont vu et ont été marqués par son propos ? Ils ont en tout cas adapté Simulacron 3 à leur tour, en 1999.
Passé virtuel
La notion de réalité a-t-elle connu une crise majeure autour de l’année 2000 ? On peut se le demander. Dans Matrix (1999), rien n’existe, nous ne sommes que des organismes biologiques dans un coma provoqué dont les songes sont organisés par un système informatique. Dans Dark City (1998), le monde est organisé par d’étranges entités qui se plaisent à réorganiser la ville et les existences chaque nuit, dans le but d’étudier le cerveau humain. Dans le Truman Show (1998), un jeune homme découvre que son environnement est totalement factice et qu’il est au centre d’une émission télévisée. Dans eXistenZ (1999), le spectateur ne sait plus trop s’il est dans le film, dans le jeu qui est dans le film ou dans le jeu qui est dans le jeu qui est dans le film. Les héros de Abre los Ojos (1997) et de son remake Vanilla Sky (2001), de Sixième sens (1999), Fight Club (1999), Memento (2001), Donnie Darko (2001) ou encore Les Autres (2001) découvrent eux aussi que la réalité n’a rien à voir avec ce qu’ils pensaient qu’elle était. Je pourrais ajouter Pleasantville (1998), dont les héros s’enferment dans une série télévisée des années 1950 dont les « habitants » vivent sans le savoir dans un monde limité, et S1m0ne (2002), dont le héros peine à exister face à la femme virtuelle qu’il a créé. Il existe bien d’autres exemples.

Et puis il y a Passé Virtuel (The Thirteenth Floor, 1999), produit par Roland Emmerich (Godzilla, 2012, Le jour d’après, 10,000BC et de Independance Day) et réalisé par Josef Rusnak, dont je ne sais rien si ce n’est qu’il est originaire du Tadjikistan et qu’il a collaboré avec Roland Emmerich, sur Godzilla, notamment.
Venu trop tard, peut-être, un peu plat à tous égards, ce film est passé inaperçu à sa sortie, et n’a même pas atteint le seuil de rentabilité, malgré un budget serré, tandis que Matrix a connu un succès planétaire et suscité une littérature importante, et qu’eXistenZ, sans avoir été rentable non plus, a été largement commenté et a acquis avec le temps la réputation d’un film important.
Ce que The Thirteen Floor apporte de particulier, c’est que l’univers simulé est le Los Angeles de 1937. Le monde qui est à l’origine de cette simulation se situe quand à lui dans les années 1990. À la fin du film, on découvre que ce monde est lui-même une simulation créée en l’an 2024. Les années 1930 sont couleur sépia, les années 2020 couleur sable, et notre époque, seule, ne souffre pas d’un étalonnage camaïeu artificiel. Le choix des années 1930 évoque paresseusement le Shining de Stanley Kubrick. Il doit exister à Hollywood des plateaux années 1930 permanents, pour que tant de séries aient un ou plusieurs épisodes situés à cette période.
Postérité
Il est tentant et peu risqué de ranger le roman Simulacron 3 parmi les influences de Matrix, d’eXistenZ ou d’Inception, films « cultivés » qui puisent sans complexes dans un stock d’œuvres immense. Mais je n’ai rien lu de définitif sur le sujet. L’auteur britannique Christopher Priest (qui a d’ailleurs travaillé sur eXistenZ et a qui été adapté par Christopher Nolan avec The Prestige), grand spécialiste des réalités truquées, a forcément lu Simulacron 3, mais là encore, impossible d’en jurer. On sait en revanche que le biologiste Richard Dawkins, ami d’auteurs tels que feu Douglas Adams ou encore Terry Pratchett, place Daniel F. Galouye parmi ses auteurs favoris. Dans The God Delusion (Pour en finir avec Dieu), Dawkins évoque l’impossibilité qu’il y a pour nous de démontrer que nous ne sommes pas les éléments d’une simulation.
La mémoire double, sympathique roman d’Igor et Grichka Bogdanov paru en 1984, réédité récemment et dont j’ai déjà parlé sur le présent blog, semble directement inspiré de Simulacron 3, roman que les auteurs connaissent bien, puisqu’ils le qualifiaient de chef d’œuvre dans un essai paru dix ans plus tôt. Dans leur récit, un scientifique se cache dans un Gers virtuel pour garder ses secrets militaires pour lui…

Amusante mise en abîme du FuturICT, qui place sur une carte du monde réel les laboratoires qui participent à l’invention d’un second monde virtuel…
Enfin, le Living Earth Simulator Project, ou FuturICT, est une œuvre particulièrement intéressante à mentionner, car contrairement aux films et aux romans cités plus haut, il ne relève pas de science-fiction mais de science tout court. Ce projet est soutenu par trois cent équipes de recherche dans le monde et piloté par des universités européennes. Son but est de créer un monde virtuel (sans modélisation graphique particulière, je suppose) aussi vaste et peuplé que notre monde réel, dans un but d’études sociologiques. De même que l’on utilise la simulation pour prédire le fonctionnement d’une fusée ou l’action d’une molécule, on pourrait y recourir pour prévoir les effets d’une mesure économique ou sociale. Projet au long cours, il ne devrait pas être fonctionnel avant 2020 et devrait engloutir pas moins d’un milliard d’euros. Un prototype devrait être présenté en 2015.
Je n’ai pas trouvé de preuve que les concepteurs de ce projet aient été des lecteurs de Simulacron 3, mais il est difficile de ne pas y penser.

Je connais très mal la série Battlestar Galactica, dont je n’ai visionné que la première saison, sans être vraiment convaincu. Je l’avais trouvée confuse d’un point de vue scénaristique autant que purement cinématographique, avec ses cadreurs titubants, ses changements de focale brutaux, ses plans serrés, ses premiers plans flous en mouvement, son montage haché, etc., autant de tics qui veulent donner un aspect « reportage » et dont on n’a que trop abusé pour des séries comme 24. Ce genre d’image est un peu épuisante pour le spectateur et semble parfois être un grossier cache-misère pour faire des éonomies sur le décor, la distribution, et la finition des images de synthèse. Par ailleurs, le propos techo-philosophico-religieux m’avait semblé un peu suspect : depuis les années George Bush, lorsqu’une série télévisée aborde la religion, j’ai tendance à me focaliser sur une question : qu’est-ce qu’on essaie de me vendre ?




































