Profitez-en, après celui là c'est fini

Littératures graphiques contemporaines (Cycle de conférences)

octobre 19th, 2011 Posted in Bande dessinée, Brève, Conférences | No Comments »

Avec un retard tout à fait abusif, j’annonce le début du cycle de conférences que j’organise à l’Université Paris 8 et qui est consacré à la « littérature graphique contemporaine », locution un peu évasive qui nous servira de fil rouge pour rencontrer des acteurs de la bande dessinée qui se distinguent par des pratiques marginales ou novatrices, tendant vers le design graphique, l’installation artistique, le spectacle vivant, le livre illustré, etc.

Ce cycle de conférences, qui prendra la forme de rencontres entre créateurs et public plutôt que la forme de conférences stricto sensu, est prioritairement ouvert aux étudiants de niveau L5 et M1. La séance d’introduction se déroulera aujourd’hui mercredi 19 octobre à 18h00 dans la salle A-072.
Notez que cette page sera mise à jour au fur et à mesure que l’information se précisera. Pour vous inscrire, veuillez me contacter directement à l’adresse : lafargue (chez) cegetel (point) net.

(illustration : séquence d’animation réalisée par Cizo pour le film Villemolle 81 ; extrait de Vie et mort d’une araignée, par Benjamin Renner)

Masaki Fujihata à Paris 8 demain

octobre 17th, 2011 Posted in Brève, Études | No Comments »

Demain, les cours de Tania Ruiz, Gwenola Wagon et moi-même dans la salle A-1-175 à l’université Paris 8 sont remplacés par une rencontre avec l’artiste Masaki Fujihata qui aura lieu à l’amphi X entre 10h30 et 13h30. Tous les étudiants sont invités à venir, bien entendu. Masaki nous présentera et nous expliquera ses travaux.

Note de service : les étudiants qui ne sont pas venus à mon cours la semaine dernière mais qui souhaitent s’inscrire peuvent se signaler en envoyant un e-mail à jnlafargue (chez) gmail (point) com.

(l’image a été piquée sur le site du projet field-works, par Masaki Fujihata)

Fin de concession

octobre 17th, 2011 Posted in Écrans et pouvoir | 4 Comments »

Je prends un plaisir certain à co-financer des films sur le site Touscoprods. Dernièrement, j’ai donné quelques dizaines d’euros pour aider la sortie française du Vilain petit canard, d’après Andersen, par Gari Bardine, immense maître du cinéma d’animation — si vous vous trouvez trop riches, faites-donc comme moi, les films de Gari Bardine sont vraiment trop rares.

Selon le montant des sommes engagées, « l’investisseur » reçoit des gratifications, par exemple une invitation à une avant-première, le DVD du film ou encore une affiche signée par le réalisateur. Dans ce cadre, j’ai très modestement contribué à la production du dernier film de Pierre Carles, Fin de concession (2010), dont j’ai reçu le DVD que je viens seulement de visionner — c’est pourquoi je n’en parle qu’aujourd’hui.

Ce documentaire pose une question simple : pourquoi est-ce qu’aucune émission de télévision n’a évoqué la tacite reconduction de la concession dont bénéficie TF1, alors que cette concession était conditionnée à la production de programmes culturels qui n’ont jamais vu le jour, du moins jamais dans les proportions qui avaient été promises. C’est la méthode de Pierre Carles telle qu’emplyée dans Pas vu, pas pris (1998) : ne pas traiter du scandale lui-même mais du silence qui l’entoure et révéler, par là-même, que tous les sujets ne peuvent pas être abordés dans les médias, et que ces derniers sont incapables de faire leur propre critique. Parfois il est très convaincant, parfois moins.

Comme Michael Moore, Pierre Carles se met lui-même en scène dans son documentaire, mais tandis que Moore se pose en procureur ou en juge, Carles fait plutôt de lui-même un personnage comique comparable à ceux des pseudo-autobiographies de Woody Allen, de Nanni Moretti ou de Maïwenn. On le voit hésiter, tenter d’obtenir des rendez-vous par téléphone, se faire critiquer par ses amis ou ses collaborateurs, arriver en retard, se tromper de jour,… Tout ceci dit à peu près la route scénaristiquement parlant ce qui pose à mon avis une nouvelle question : peut-on faire un film documentaire sans storytelling, et donc, sans (ré-)inventer les faits ?
Parmi les idées qui fonctionnent bien à mon goût, figure une séquence face à Jean-Marie Cavada dont Pierre Carles refait le montage, en y insérant les questions qu’il aurait aimé avoir posé s’il en avait eu la présence d’esprit ou le courage.

Ici, Carles nous demande un peu de nous apitoyer sur son sort : il peine à faire son métier correctement car sa méthode ne fonctionne plus, il est trop connu et il doit aller jusqu’en Uruguay pour parvenir à se faire passer pour un autre. En dehors de Charles Villeneuve qui a un coup de sang en comprenant qu’on tente de le piéger et qui réclame sans énergie l’effacement d’une cassette, toutes les personnes qui acceptent de parler à Pierre Carles le font avec une attitude civilisée, polie, si ce n’est cajoleuse, tandis que leur intervieweur semble agité, parle sans jamais écouter ce qu’on lui répond, plus soucieux de poser des questions rhétoriques culottées que de s’intéresser au point de vue des ses interlocuteurs. Il paraît même parfois complètement déstabilisé par les aveux, les mea culpas à l’air sincère et les flatteries qui lui sont habilement offerts. L’honnêteté est-elle feinte, d’ailleurs ? Est-ce que, pour reprendre la formule de Godard dans Film Socialisme, « aujourd’hui les salauds sont sincères » ?
Même lorsque Carles et quelques complices repeignent le scooter de David Pujadas à l’aide d’une bombe de peinture, en le qualifiant de laquais, le présentateur du journal de France 2 ne perd pas longtemps son sourire, se contente de dire « faites-vous plaisir » et finit par rentrer sur son scooter d’or — cette dernière image étant assez drôle, au demeurant.

Parfois, l’acharnement semble même un peu exagéré : Pierre Carles fait une tête et demie de plus que David Pujadas, et la disproportion physique donne à ce dernier un air plutôt courageux face à la bande qui vandalise son véhicule. De même lorsque Pierre Carles, qui se fait passer pour un assistant de tournage, insulte à demi-mot Étienne Mougeotte et que ce dernier se défend avec de vraies difficultés d’élocution (il venait de se faire opérer d’un cancer de la gorge), Carles passe à l’image pour le méchant. Cela rappelle la séquence piteuse qui conclut Bowling for Columbine où Charlton Heston, ancienne gloire de Hollywood et président de la National Riffle Association, devenu un vieillard, est poursuivi par un Michael Moore imprécateur et aux questions sans réponse possible autour de sa piscine.

Le film contient des documents intéressants : des interviews de Mélenchon ou de Montebourg, dont le contenu a beaucoup circulé sur Internet et qui ont même plus fait jaser que le reste du film. Des images moins connues telles que le « coaching » en vue de l’audition qui a décidé de l’attribution de TF1 à Bouygues, réalisé par Bernard Tapie, qui se confirme en tant qu’acteur très doué. On voit aussi passer Pierre Bourdieu, mentor de Pierre Carles, distribuant dans la rue le journal Pour lire pas lu. Enfin, de nombreuses séquences d’archives sont exhumées, parfois avec une irritante pointe de narcissisme puisque l’auteur du film y apparaît en permanence. Plus généralement il est un peu dommage que Pierre Carles ait tant de mal à s’effacer derrière son sujet, car lorsqu’il le fait — comme dans la dizaine de films pour l’émission Strip-Tease qu’il a réalisés (dont l’extraordinaire Désarroi esthétique, consacré au publicitaire Daniel Robert) —, il fait preuve d’un regard acéré et d’un grand sens du montage.

Ce que je trouve assez intéressant c’est que le spectateur dispose de suffisamment d’éléments pour tirer des conclusions légèrement différentes de celles du réalisateur quand aux raisons de l’échec de sa méthode. Pour Pierre Carles, les gens des médias dont il veut dénoncer les collusions politiques, la servilité et la fausse impertinence sont devenus rusés, savent comment le prendre, comment le flatter, comment esquiver les questions. Et bien entendu, ce n’est pas faux, tous ces gens sont devenus prudents, ils ne veulent pas être celui dont l’emportement, vu et revu sur Youtube, fera rire toute la France — la peur du « buzz » sur Internet ne doit pas être pour rien dans la circonspection générale, même le service d’ordre d’une réunion du Médef se montre compréhensif, presque complice avec Pierre Carles — les CRS en faction devant l’hôte Crillon à la fin du film un peu moins.

Mais au delà de ça, il me semble que tous ces gens ne voient plus Pierre Carles comme une incompréhensible menace envers leur confort mais comme une sorte d’institution. Être taquiné par Pierre Carles est peut-être même une sorte de consécration, une distinction, la preuve que l’on a fait une belle carrière à la télévision. Il convient alors de lui répondre le mieux possible, en glissant comme une anguille et en faisant semblant, tant qu’à faire, que l’on ne s’est pas aperçu que la caméra tournait.
Pierre Carles a été englobé, digéré par le système qu’il voulait combattre. Il ne s’est pas vendu, ses opinions n’ont pas varié, et pourtant il fait désormais partie du strass et des paillettes. Suivant l’observation de Hakim Bey, le philosophe-prophète des hackers, les zones d’autonomie ne peuvent être que temporaires. L’espace que Pierre Carles avait réussi à dégager pour critiquer les médias est à présent bouché. Le film est regardable et plutôt drôle, mais il est sans doute temps, effectivement, de changer de méthode.

Pauvre Akira Kurosawa

octobre 15th, 2011 Posted in Brève, Les traîtres | 4 Comments »

Il y a quelques temps je m’étais promis de produire ici des analyses détaillées de remakes porteurs de révisionnisme idéologique. J’accumule les références et je découvre régulièrement des perles. On m’a signalé dernièrement, par exemple, la nouvelle série « V » où la catégorie opprimée n’est plus le monde scientifique mais les journalistes, les prêtres et les militaires.
La dernière annonce de remake ne me donne pas trop envie de rire. Il s’agit de Rubicon, un projet trans-média (bande dessinée, film, jeu vidéo) qui sera scénarisé par Christopher McQuarrie, célèbre pour les scénarios de Usual Suspects, de Walkyrie et de la série Persons unknown.

Annoncé hier au New York Comic-Con, Rubicon sera un remake des Sept Samouraï d’Akira Kurosawa, déjà adapté en Western avec le plutôt acceptable Sept mercenaires, en 1960. Cette fois, les sept rōnin embauchés par des paysans opprimés sont remplacés par des US Navy SEALs, le corps d’armée qui a récemment fait parler de lui avec l’exécution d’Oussama Ben Laden. Ces braves culturistes aux armes lourdes seront, dans Rubicon, embauchés par des Afghans opprimés par des Tallibans. Je n’ai pas vu le résultat, mais je crains qu’il soit à prendre au premier degré, le scénariste ayant un frère chez les SEALs et un des producteurs, Dan Capel, ayant pour sa part appartenu à un commando SEAL.
Au premier plan du dessin qui sert à faire la promotion du film, je remarque un détail très curieux : des capsules de pavot, plante dont la culture avait été supprimée sous le régime Talliban et dont l’occupation atlantiste a permis, sinon encouragé le retour, faisant de l’Afghanistan le premier producteur mondial d’opium.

« Franchir le Rubicon » c’est passer un point de non-retour, c’est aussi oser l’impensable… et dans le cas des Romains, le franchissement du Rubicon a signé l’arrêt de mort de la République et le début de la période impériale.
En attendant le désastre que constituera a priori Rubicon, il faut voir ou revoir les Sept Samouraï, immense film d’un des plus grands réalisateurs du cinéma mondial, qui raconte une histoire à la fois pure — les gentils presque sans armes contre les méchants — et discrètement sophistiquée — des rōnin souffreteux acculés à s’humilier en se mettant au service d’une juste cause et non d’un seigneur de guerre, tandis que les paysans qui les emploient leur cachent filles et épouses, de peur qu’ils ne les violent.

Le mystère Steve Jobs

octobre 14th, 2011 Posted in Design, Images, Interactivité | 33 Comments »

Steve Jobs est un personnage mystérieux et contradictoire : abandonné par ses parents biologiques, il a refusé de reconnaître sa fille ; promoteur d’un ordinateur techniquement démocratique mais financièrement aristocratique ; connu pour ses déclarations sur la liberté, mais ayant créé le système le plus verrouillé qui soit1 ; inventeur d’une manière différente de concevoir l’entreprise, mais faisant fabriquer ses produits dans les pires sweat shops de Shenzen ; créateur vraisemblablement génial mais ne pouvant être crédité lui-même d’aucune invention technique ; etc.2

Ce qui m’étonne le plus, ce n’est ni son existence ni son œuvre de créateur et d’industriel, c’est bien sa mort. Car je dois admettre que je ne me serais pas douté que son décès très prévisible (peu de gens ont survécu si longtemps à un cancer du pancréas) causerait un tel déchaînement d’hommages spontanés.

Quand Max Théret, fondateur de la Fnac, est mort il y a deux ans, il me semble que strictement personne ne s’en est aperçu et que la chaîne de boutiques qu’il avait fondé n’a pas spécialement ou pas ostensiblement porté le deuil. Mais cette semaine, de petits autels à la gloire du fondateur d’Apple ont été édifiés dans les Fnacs, avec un petit texte du PDG Alexandre Bompart qui dit s’exprimer au nom de son entreprise toute entière et rappelle que Steve Jobs a été un « changeur de monde qui a révolutionné notre époque et nos vies ». Les clients étaient invités à laisser un petit mot sur un livre d’or prévu à cet effet. Et ils le faisaient.
Cette pratique est tellement incongrue qu’on peut vraisemblablement penser qu’elle ne relève pas ou pas exclusivement d’une forme d’opportunisme commercial mais qu’elle exprime bien une émotion sincère.

Devant l’Apple Store du quartier de l’Opéra, pas de monument « officiel », mais des petits mots, des offrandes (fleurs, pommes, autocollants,…) et des bougies ont été disposées par des passants. J’ai vu une jeune femme écrire, dans un anglais qui ne me semble pas être sa langue maternelle : « I’ll miss you a lot Steve. We lost our best geek. Now we like (sic) orphans. Thanks for all ! May god can hear our prayers. Bless you. Love ».
J’ignorais que le grand public, et particulièrement en France, avait suffisamment de sentiments envers Steve Jobs pour traiter sa mort, toutes proportion gardées, comme on avait traité celle de la princesse Diana il y a près de quinze ans. Je savais que Jobs était plus célèbre que la plupart des personnages qui ont pesé sur l’histoire de l’informatique (Charles Babbage, Alan Turing, John Von Neumann, Douglas Engelbart, Dennis Ritchie, Richard Stallman, Tim Berners-Lee, Larry Page & Sergei Brin, Will Wright, Shigeru Miyamoto,…) mais je ne pensais pas que sa popularité ait pu dépasser à ce point celles de ses collègues Bill Gates (« l’homme le plus riche du monde ») ou Mark Zuckerberg (devenu un personnage grâce à The Social Network).

Quelle est la place exacte de Steve Jobs dans l’imaginaire de ceux qui sont si peinés de sa mort ? Il semble prendre ici un rôle comparable à celui de ces inventeurs, ingénieurs et industriels que l’on rencontre parfois dans la science-fiction et dont les créations ont à ce point changé le monde futur que leur nom est connu de tous. Il n’est pas le premier à qui ce soit arrivé ceci dit : Thomas Alva Edison et son nemesis Nikola Tesla ont été, de leur vivant, des légendes, et même des héros de récits de science-fiction où ils vivaient des aventures imaginaires et se voyaient créditer d’inventions extravagantes. La situation était tout de même un peu différente, car la science de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, dont les conquêtes s’accumulaient, était alors pour le public « magique » au sens d’Arthur C. Clarke (« Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie »).
L’émotion présente du public est-elle dirigée vers le fondateur d’Apple, vers le créateur du Macintosh, vers le fondateur de NeXT, le créateur de l’iMac, de l’iPod, de l’iPhone, de l’iPad, l’acquéreur particulièrement avisé de Pixar ? Le showman aux keynotes virtuoses ?… Est-ce que c’est le fait qu’il soit mort si jeune qui frappe à ce point les esprits ? Est-ce que c’est la couverture médiatique importante ?

Ce qui me semble certain, c’est que l’extrême popularité de Jobs est, en France, récente, et qu’il y a quelques années encore, il fallait être un peu « geek » pour connaître son nom, et ce même après son grand retour chez Apple il y a quinze ans, même après l’iMac, après macOSX ou encore après l’iPod. Je ne suis pas indifférent à la mort de Steve Jobs bien au contraire mais j’ai le sentiment que ce Steve Jobs qui semble si universellement pleuré m’est assez étranger.
Ce qui est déterminant, c’est sans doute l’iPhone, un objet en lequel ses utilisateurs placent visiblement beaucoup d’eux-mêmes : leurs amis, leur musique, leurs photos, leurs vidéos, leurs conversations, leur temps libre, leur mémoire… tout ça tient en grande partie dans les cent cinquante grammes de leur smartphone, ou en tout cas y transite3.

Hier j’ai observé mes voisins de banquette dans le train, cinq personnes, toutes équipées d’un téléphone de marque Apple. Je fais ce genre de constat quotidiennement même si l’on voit souvent d’autres modèles — dont aucun n’est associé à une personnalité publique comme l’iPhone l’est à Steve Jobs.
Une jeune fille se servait de son téléphone pour raconter en détails ses efforts pour maigrir à une amie. Les quatre autres voyageurs, très concentrés, fixaient leur écran en silence : ils étaient en train de jouer, de lire, de répondre à des messages instantanés ou à des e-mails. Grâce à l’engin, ces personnes d’âge et sans doute de milieux sociaux très divers, effectuent leur trajet dans une sorte de bulle. Il me semblait que cela remplaçait la lecture de romans ou de magazines — autre moyen pour s’isoler et s’évader lorsque l’on emprunte les transports en commun —, mais ce n’est pas certain, car on voit souvent des gens qui lisent, leur portable à la main et les yeux passant régulièrement du papier à l’écran. On voit aussi beaucoup de gens consulter leur smartphone en marchant dans la rue, en regardant la télévision, en mangeant, en discutant,… Vu de l’extérieur, j’ai parfois le sentiment que certaines personnes ne sont plus jamais en situation d’être complètement à l’endroit où ils se trouvent et au moment où ils s’y trouvent.
Le rédacteur en chef de Car Magazine, cité sur InternetActu, pense que les téléphones mobiles sont en quelque sorte en concurrence avec les automobiles : « les concepteurs de voiture disent souvent que les adolescents d’aujourd’hui aspirent plutôt à posséder le dernier smartphone à la mode qu’une voiture »4. Je me demande ce que ça peut vouloir dire exactement, si le téléphone prend effectivement la place de l’automobile en tant qu’outil d’émancipation (très illusoire à mon avis), de lieu de solitude, de rapport aux autres, de sentiment de puissance, etc. — puisque l’on sait que l’automobile est bien autre chose qu’un simple véhicule. Je dois admettre que tout ça m’échappe un peu, n’étant ni automobiliste, ni utilisateur de téléphone mobile. Je dois me contenter d’imaginer, à vous, lecteurs-cyborgs, de m’en dire plus !5

En tout cas je remarque une tendance forte : les gens n’utilisent plus beaucoup leur téléphone pour téléphoner, ou plutôt ils l’utilisent principalement pour d’autres tâches, et il est de plus en plus fréquent que ces téléphones ne soient pas cachés dans une poche ou dans un sac, en attendant d’être utiles, mais au contraire, tenus en permanence à la main comme une extension de soi-même, une arme, un trésor.
Si Steve Jobs personnifie tout cela, je comprends un peu mieux l’intensité de la peine qu’a causé sa disparition.

(Lire ailleurs : La mort de Steve Jobs et la constitution d’une iconologie alternative sur 4chan par Patrick Peccatte ; Steve Jobs au Panthéon ? par Henri Verdier ; Steve Jobs, sur le charisme en économie, par Denis Colombi ; Les smartphones modifient le fonctionnement du cerveau (Le Figaro), signalé par Sylvie)

  1. cf. l’épitaphe que lui a réservé Richard Stallman pour qui Jobs est le pionnier de l’ordinateur comme prison « cool » : « Steve Jobs, the pioneer of the computer as a jail made cool, designed to sever fools from their freedom, has died. Nobody deserves to have to die – not Jobs, not Mr. Bill, not even people guilty of bigger evils than theirs. But we all deserve the end of Jobs’ malign influence on people’s computing. Unfortunately, that influence continues despite his absence. We can only hope his successors, as they attempt to carry on his legacy, will be less effective ». []
  2. Pour connaître un peu l’histoire de Steve Jobs, je trouve le téléfilm Pirates of the Silicon Valley (1999) plutôt bien fichu. Il raconte les ascensions parallèles de Steve Jobs et de Bill Gates, jusqu’au retour de Jobs chez Apple. Assez beau joueur malgré le portrait peu flatteur qui y était fait de lui, le fondateur d’Apple avait invité l’acteur Noah Wyle, qui l’avait incarné dans le film, à prendre sa place sur scène pendant une Keynote []
  3. Il y a même plus de choses encore que ne le savent les utilisateurs puisque l’on apprenait cette semaine que, chaque nuit, le téléphone envoie à la maison-mère le relevé des déplacements physiques effectués et des bornes wi-fi rencontrées. Lire à ce sujet Géolocalisation : l’iPhone bavarde pendant votre sommeil, sur le site de la Commission Informatique et Libertés. []
  4. Lire La fin de la voiture : avons-nous atteint un pic du déplacement ?, par Hubert Guillaud. []
  5. Moi aussi j’utilise la technologie pour être ailleurs que là où je me trouve mais c’est généralement associé à un lieu : le fauteuil de mon bureau pour Internet, le canapé devant le téléviseur, la salle de cinéma, mon téléphone « fixe », etc. []

Workshop « fins du monde » à l’école d’art du Havre

octobre 9th, 2011 Posted in Après-cours, Design, Parano, workshop | 3 Comments »

Un petit rapport en image de la semaine écoulée à l’école d’art du Havre, semaine pendant laquelle trente étudiants (tout de même !) ont travaillé, sous l’œil attentif de Jean-Michel et de moi-même, au thème de la fin du monde.

Pendant chaque demi-journée, les étudiants pouvaient visionner des films de registres bien différents : La Jetée (Chris Marker, 1962), H2G2 : le Guide du voyageur galactique (Garth Jennings d’après Douglas Adams, 2005), Villemolle 81 (Winshluss, 2009), Le nouveau monde (Jean-Luc Godard, 1963) Soleil Vert (Richard Fleischer, 1973), Phase IV (Saul Bass, 1974) et Les Derniers jours du monde (Jean-Marie et Arnaud Larrieu, 2009).

Les propositions des étudiants ont été assez diverses formellement (vidéo, affiche, édition, installation, intervention…), mais sont pour la plupart prudemment restées dans le registre de la dérision, du pastiche, ou des références au cinéma populaire.

Il faut dire que le sujet était potentiellement plombant et anxiogène pour des jeunes gens qui, avant de se demander où va le monde, aimeraient déjà savoir ce qu’ils feront une fois sortis de l’école, leur diplôme en poche. Des préoccupations très actuelles telles que l’effondrement de l’économie, les menaces de conflits ou les grandes catastrophes écologiques ont été éludées par la plupart des étudiants.

On notera tout de même la proposition de Léa (ci-dessus), qui s’est demandée comment les semences conservées au Svalbard Global Seed Vault pourraient être utilisées, si la population humaine était un jour amenée à disparaître. Son travail à consisté à réaliser des modes d’emploi sans légende : comment planter, faire croître et utiliser les graines.

Le calendrier ci-dessus propose pour chaque mois un bouleversement social lié à la conscience de la fin : des ecclésiastiques vivent leur amour au grand jour, un policier se met à faire des tags, etc.

Je crois que seuls deux travaux n’ont pas abouti, tous deux très prometteurs pourtant. Le premier était une animation en trois dimensions d’une salle contenant des dizaines de « boutons de fin du monde » suspendus. Il faudra bloquer un ordinateur une semaine supplémentaire pour effectuer le rendu de cette animation.


Le second projet à ne pas avoir abouti était réalisé par un petit groupe, sur une assez bonne idée : il s’agissait de créer une secte millénariste qui distribuerait des tracts, collerait des affiches, etc.
Une bonne partie du travail a été fait (en témoignent les affiches croisées en ville), mais le montage final du film qui a été tourné pour documenter toute l’intervention n’a pas été terminé pour l’instant.

Je ne vais pas raconter un par un tous les projets (désolé si les images ne sont pas très parlantes), mais on y dénombre pèle-mêle une vidéo, une animation de photocopies, une adaptation du livre des Révélations au territoire chinois, l’irruptions de monstres à l’aspect sympathique dans le paysage urbain, la découverte d’une « capsule temporelle » laissée par une humanité qui aurait précédé la nôtre, un grand schéma qui établit la typologie des fins du monde annoncées,…

…des flyers annonçant la fête qui sera organisée le 20 décembre 2012, des invasions d’insectes, une nouvelle racontant la déception de ceux qui passeraient l’heure de la fin du monde pour découvrir que rien n’a changé, des zombies dans la ville, un diagramme montrant l’évolution du nombre d’individus de chaque espèce animale jusqu’à une apocalypse après laquelle seul le mouton continuerait à peupler la terre, une animation en volume d’une collision entre deux astres, etc.

Alexandre Bau, de Transplant, qui se trouvait par un heureux hasard à Paris cette semaine, est venu parler aux étudiants de son travail de designer, de ses projets passés ou actuels et de ses préoccupations en matière de responsabilité environnementale.

Alexandre a ensuite pu écouter chaque étudiant expliquer ses réalisations.

Une assez belle semaine de travail, donc. Je poursuis l’exploration de ce thème à l’école d’art de Rennes, avec George Dupin et des étudiants en troisième année communication graphique. Là, les productions seront sans doute assez différentes, puisqu’elles seront spécifiquement orientées vers le dispositif numérique et la photographie, et que la réflexion sera menée sur un temps nettement plus long.

Vide-greniers

octobre 2nd, 2011 Posted in Mémoire, Personnel, Vintage | 5 Comments »

Dans ma ville, il y a deux vide-greniers par an. Un au printemps et l’autre au début de l’automne. J’y fais toujours un tour attentif, principalement à la recherche de livres et de films. Je m’y improvise aussi, sans le vouloir, archéologue de l’existence des vendeurs, ou plutôt il m’arrive de me faire croire que, devant ce qui est déballé, j’arrive à me faire un portrait des exposants ou à récapituler un peu de leur histoire personnelle.

Une fois, par exemple, je suis tombé sur un stand où étaient exposés, parmi des objets plus banals du quotidien, une guépière (le sous-vêtement) blanche apparemment assez luxueuse, des guides pratiques liés à l’harmonie du couple et d’autres au plaisir sexuel, quelques magazines de charme et un ressort destiné à la musculation. Derrière le stand, une femme à l’air revêche, assez grande, bientôt la cinquantaine, se tenait debout à côté d’un homme assis au physique effacé et du même âge. Ce genre de vision complexe (objets, visages, postures) créée en quelques seconde une histoire : le badaud peut se croire capable de faire le récit des errances d’un couple et se dire que, si tout cela est vendu, abandonné, c’est que les solutions si longtemps recherchées ont été trouvées, ou au contraire, que l’on a fait le deuil définitif d’une harmonie de couple et que l’on expose, que l’on revendique un peu impudiquement cette défaite. Bien sûr, tout ça peut aussi bien être une illusion, il est possible que les objets présentés ne soient pas liés à l’histoire intime de ceux qui les bradent, ou que le fait de vendre tout cela ait une autre signification : un besoin subit de place ou d’argent par exemple, ou sentiment que ce sont des choses qui attireront un même public et qu’il faut donc les regrouper.
Aujourd’hui, j’ai vu un jeune adulte qui vendait une collection de documents (films, disques, papier) en rapport avec le chanteur et danseur Justin Timberlake ; une collection de films d’horreur nettement « gore » (la série Hellraiser entre autres) ; et puis, juste entre les deux tas, un petit livre intitulé Conseils d’un homo aux hétéros pour séduire les femmes. Là aussi, il y a matière non pas à imaginer une histoire mais à tenter de construire un personnage attiré par les oxymores, et donc plutôt intéressant, qui compte sur l’expertise d’un homosexuel pour vivre sa vie d’hétérosexuel, qui se passionne pour un chanteur plutôt « solaire », sain et  apparemment éloigné de toute bizarrerie, tout autant que pour des films où dégoulinent les détails sordides, malsains, et les projets démoniaques.

Souvent, les stands sont le témoignage d’années de lycée (romans classiques, Balzac-en-veux-tu-en-voilà, livres consacrés au baccalauréat) ou d’université. Tel carton laisse penser à des études en sociologie interrompues au bout d’un an. Ailleurs on trouve un livre intitulé Qu’est-ce que la communication ? (ou quelque chose du genre), un autre nommé BTS de communication, un troisième intitulé Les métiers de la communication et de la publicité et enfin, un livre dont le titre est Que faire avec un BTS ?. Là encore on pense pouvoir se faire une idée précise d’un parcours.
On trouve parfois aussi un petit tas de livres d’informatique grand public, assez médiocres, mais qui témoignent d’un vague projet : Tous les meilleurs sites Internet, Créer son site Internet, Gagner de l’argent sur Internet et enfin Les secrets du référencement sur Internet. Projet abandonné, là encore, à un euro le livre, ou trois, non, deux euros les quatre. Le vide-grenier, c’est accepter de laisser partir les choses, les périodes, les projets passés, les passions anciennes.

Certains cartons, contiennent des collections importantes : revues d’art, de voyages ou de sciences. Leurs vendeurs ont souvent du mal à vendre ces objets à l’unité. On trouve aussi des tas de romans vendus par abonnement tacitement reconductible France-loisirs, avec leur la « sélection du mois » qui était (est ?) envoyée aux abonnés incapables de se décider en temps et en heure : Moi, Christiane F., Le Pull-over rouge, Le cheval d’Orgueil,... De temps en temps, on trouve un livre qui n’était pas « sélection du mois » : Le grand livre du bricolageEmmanuelle ou encore Histoire d’O.

J’étais en train de réfléchir à la manière dont les objets que l’on a, que l’on a eu ou dont on est en train de se séparer peuvent définir (ou sembler définir) une personne et un parcours, lorsque j’ai trouvé, au fond d’une caisse, Les Choses, de Georges Perec, roman qui met en scène un jeune couple au travers des objets qu’ils possèdent ou qu’ils veulent posséder. Roman que jusqu’ici je n’avais jamais possédé moi-même.
La boucle est bouclée !

Les éditions Volumiques à la Gaîté Lyrique

septembre 30th, 2011 Posted in Cimaises, Design | 4 Comments »

Ce soir, c’était le vernissage de l’exposition des éditions Volumiques (Bertrand Duplat, Étienne Mineur) à la Gaîté Lyrique. L’exposition, qui se situe dans le centre de ressources de la Gaîté Lyrique (accès libre) dure jusqu’au 6 octobre.

Les éditions Volumiques développent des projets de design interactif autour du livre papier et du jeu de plateau, objets qui sont loin d’avoir ditleur dernier mot, comme le démontre la variété et la qualité plastique des propositions exposées.

La triche

septembre 29th, 2011 Posted in Diplômes, indices, Les pros | 11 Comments »

L’ami Jean-Louis Frechin a reçu un e-mail tellement incroyable que je lui ai demandé l’autorisation de le publier ici, autorisation qu’il m’a  donné.

Je ne précise évidemment pas le nom de l’étudiant, ni celui de l’école où il a effectué son cursus et je masque la date de la soutenance du diplôme et même, le nom de la discipline étudiée. Il ne reste donc plus beaucoup d’indices pour l’identifier — que les collègues curieux ne m’en demandent pas, je ne peux évidemment pas en dire plus. J’ai vérifié qu’il existait bien.
Le diplôme d’art et techniques est un diplôme de premier cycle, équivalent à une licence. On en délivre dans un certain nombre d’écoles supérieures d’art en France.

Bonjour,
Étudiant en {discipline}, je présente le Diplôme national d’art et techniques le {date}.
je souhaiterais avoir un devis pour la création d’un diplôme « clef en main ».
Je vous remercie de bien vouloir me chiffrer le montant de cette prestation.

Veuillez agréer, Madame, Monsieur, l’expression de mes salutations distinguées.
{signature}

Je précise que Jean-Louis ne connaît pas personnellement cet étudiant, n’est pas lié à l’école où il étudie, et ne sait même pas vraiment à quel titre et pour quelle raison il a été contacté. On remarque à sa conclusion (Madame, monsieur) que ce mail est assez impersonnel et on peut en déduire qu’il a eu d’autres destinataires. L’hypothèse positive serait que l’auteur du mail en question est un farceur et qu’il s’agit d’une action artistique destinée à provoquer des réactions, à vérifier si les diplômes ont une valeur pécuniaire, par exemple.

L’hypothèse négative, c’est qu’il s’agit d’un cas de fraude assez lamentable. Et ce n’est pas tant la fraude envers l’institution, envers le jury du diplôme ou envers les enseignants qui est gênante, c’est celle que l’étudiant commet envers lui-même : c’est pour soi que l’on étudie, et pour personne d’autre. Comme dans la fable de La Fontaine (revenons aux basiques), le trésor qui est caché dans le champ, c’est le labour et les fruits récoltés.

Illustration : la planche Agriculture, Labourage, de l’Encyclopédie, gravé par Desehrt et Prevost. Le nom du dessinateur n’est pas spécifié (Louis-Jacques Goussier ?)

Notre cinéma personnel

septembre 26th, 2011 Posted in Filmer autrement | 13 Comments »

Une équipe de l’université de Berkeley1 vient d’annoncer avoir capté des images mentales. Le résultat est très excitant (cf. vidéo) mais la méthode peut-être plus encore.

On saura peut-être un jour intercepter et interpréter le flux d’information qui transite par le nerfs optique, mais ici, c’est l’activité cérébrale qui est observée par IRM, et très précisément, l’irrigation sanguine de la partie du cortex qui traite l’information visuelle.

La capture de l’image cérébrale en trois dimensions qui est produite par le cobaye pendant le visionnage est ensuite comparée à une base de données constituée de millions d’images visionnées préalablement par d’autres cobayes, et de l’état cérébral qu’a provoqué lesdites images. Il est assez intéressant de noter que, pour constituer le stock d’images à comparer, les chercheurs ont pioché au hasard dans des heures et des heures de vidéos diffusées sur Youtube.

Le résultat obtenu au final est le mélange de plusieurs images ayant provoqué une réponse cérébrale proche de celle qui est regardée, et l’ensemble a un faux-air de peintures de William Turner. Certaines bizarreries sautent aux yeux : Steve Martin en uniforme de gendarme qui se retrouve transformé en un homme vêtu d’un tee-shirt, par exemple. La silhouette d’un meuble devient celle d’une personne. Un jeune homme à la peau sombre est remplacé par une femme à la peau claire. Ces permutations rappellent le rêve, où les personnes et les choses deviennent autres.

L’imprécision de cette méthode donne pour l’instant une qualité poétique, plastique et onirique aux images produites, qui imposent à celui qui les visionne une interprétation supplémentaire.
On pense néanmoins pouvoir un jour « filmer » les rêves ou voir quelles images produisent les personnes qui se trouvent dans le coma ou sont paralysées, et peut-être, se servir de cette technologie pour entrer en communication. Peut-être aussi peut-on imaginer de maîtriser la stimulation du cortex pour y faire apparaître des images, mais c’est sans doute inutile puisqu’on sait déjà assez bien le faire… en montrant des images.

À rapprocher de certaines nouvelles de Greg Egan ou de films tels que Strange Days (1995), où l’on « deale » les images mentales produites des gens au moment de leur mort, et Final Cut (2003), ou l’existence de chacun est enregistrée par une puce qui permet, une fois qu’une personne est décédée, de reconstruire le film de son existence.
Tout cela ouvre des perspectives intéressantes dans la compréhension du cerveau et de la mémoire mais aussi dans le domaine de la perception et l’interprétation mécanique des images.

  1.  Reconstructing Visual Experiences from Brain Activity Evoked by Natural Movies, par Shinji Nishimoto, An T. Vu, Thomas Naselaris, Yuval Benjamini, Bin Yu, and Jack L. Gallant, dans Current Biology, 22 septembre 2011. Cela m’aurait passionné de lire l’article pour en savoir plus, mais il est vendu 31 dollars, ce qui est tout de même beaucoup. []