octobre 14th, 2011 Posted in Design, Images, Interactivité | 33 Comments »
Steve Jobs est un personnage mystérieux et contradictoire : abandonné par ses parents biologiques, il a refusé de reconnaître sa fille ; promoteur d’un ordinateur techniquement démocratique mais financièrement aristocratique ; connu pour ses déclarations sur la liberté, mais ayant créé le système le plus verrouillé qui soit ; inventeur d’une manière différente de concevoir l’entreprise, mais faisant fabriquer ses produits dans les pires sweat shops de Shenzen ; créateur vraisemblablement génial mais ne pouvant être crédité lui-même d’aucune invention technique ; etc.
Ce qui m’étonne le plus, ce n’est ni son existence ni son œuvre de créateur et d’industriel, c’est bien sa mort. Car je dois admettre que je ne me serais pas douté que son décès très prévisible (peu de gens ont survécu si longtemps à un cancer du pancréas) causerait un tel déchaînement d’hommages spontanés.

Quand Max Théret, fondateur de la Fnac, est mort il y a deux ans, il me semble que strictement personne ne s’en est aperçu et que la chaîne de boutiques qu’il avait fondé n’a pas spécialement ou pas ostensiblement porté le deuil. Mais cette semaine, de petits autels à la gloire du fondateur d’Apple ont été édifiés dans les Fnacs, avec un petit texte du PDG Alexandre Bompart qui dit s’exprimer au nom de son entreprise toute entière et rappelle que Steve Jobs a été un « changeur de monde qui a révolutionné notre époque et nos vies ». Les clients étaient invités à laisser un petit mot sur un livre d’or prévu à cet effet. Et ils le faisaient.
Cette pratique est tellement incongrue qu’on peut vraisemblablement penser qu’elle ne relève pas ou pas exclusivement d’une forme d’opportunisme commercial mais qu’elle exprime bien une émotion sincère.

Devant l’Apple Store du quartier de l’Opéra, pas de monument « officiel », mais des petits mots, des offrandes (fleurs, pommes, autocollants,…) et des bougies ont été disposées par des passants. J’ai vu une jeune femme écrire, dans un anglais qui ne me semble pas être sa langue maternelle : « I’ll miss you a lot Steve. We lost our best geek. Now we like (sic) orphans. Thanks for all ! May god can hear our prayers. Bless you. Love ».
J’ignorais que le grand public, et particulièrement en France, avait suffisamment de sentiments envers Steve Jobs pour traiter sa mort, toutes proportion gardées, comme on avait traité celle de la princesse Diana il y a près de quinze ans. Je savais que Jobs était plus célèbre que la plupart des personnages qui ont pesé sur l’histoire de l’informatique (Charles Babbage, Alan Turing, John Von Neumann, Douglas Engelbart, Dennis Ritchie, Richard Stallman, Tim Berners-Lee, Larry Page & Sergei Brin, Will Wright, Shigeru Miyamoto,…) mais je ne pensais pas que sa popularité ait pu dépasser à ce point celles de ses collègues Bill Gates (« l’homme le plus riche du monde ») ou Mark Zuckerberg (devenu un personnage grâce à The Social Network).

Quelle est la place exacte de Steve Jobs dans l’imaginaire de ceux qui sont si peinés de sa mort ? Il semble prendre ici un rôle comparable à celui de ces inventeurs, ingénieurs et industriels que l’on rencontre parfois dans la science-fiction et dont les créations ont à ce point changé le monde futur que leur nom est connu de tous. Il n’est pas le premier à qui ce soit arrivé ceci dit : Thomas Alva Edison et son nemesis Nikola Tesla ont été, de leur vivant, des légendes, et même des héros de récits de science-fiction où ils vivaient des aventures imaginaires et se voyaient créditer d’inventions extravagantes. La situation était tout de même un peu différente, car la science de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, dont les conquêtes s’accumulaient, était alors pour le public « magique » au sens d’Arthur C. Clarke (« Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie »).
L’émotion présente du public est-elle dirigée vers le fondateur d’Apple, vers le créateur du Macintosh, vers le fondateur de NeXT, le créateur de l’iMac, de l’iPod, de l’iPhone, de l’iPad, l’acquéreur particulièrement avisé de Pixar ? Le showman aux keynotes virtuoses ?… Est-ce que c’est le fait qu’il soit mort si jeune qui frappe à ce point les esprits ? Est-ce que c’est la couverture médiatique importante ?

Ce qui me semble certain, c’est que l’extrême popularité de Jobs est, en France, récente, et qu’il y a quelques années encore, il fallait être un peu « geek » pour connaître son nom, et ce même après son grand retour chez Apple il y a quinze ans, même après l’iMac, après macOSX ou encore après l’iPod. Je ne suis pas indifférent à la mort de Steve Jobs bien au contraire mais j’ai le sentiment que ce Steve Jobs qui semble si universellement pleuré m’est assez étranger.
Ce qui est déterminant, c’est sans doute l’iPhone, un objet en lequel ses utilisateurs placent visiblement beaucoup d’eux-mêmes : leurs amis, leur musique, leurs photos, leurs vidéos, leurs conversations, leur temps libre, leur mémoire… tout ça tient en grande partie dans les cent cinquante grammes de leur smartphone, ou en tout cas y transite.

Hier j’ai observé mes voisins de banquette dans le train, cinq personnes, toutes équipées d’un téléphone de marque Apple. Je fais ce genre de constat quotidiennement même si l’on voit souvent d’autres modèles — dont aucun n’est associé à une personnalité publique comme l’iPhone l’est à Steve Jobs.
Une jeune fille se servait de son téléphone pour raconter en détails ses efforts pour maigrir à une amie. Les quatre autres voyageurs, très concentrés, fixaient leur écran en silence : ils étaient en train de jouer, de lire, de répondre à des messages instantanés ou à des e-mails. Grâce à l’engin, ces personnes d’âge et sans doute de milieux sociaux très divers, effectuent leur trajet dans une sorte de bulle. Il me semblait que cela remplaçait la lecture de romans ou de magazines — autre moyen pour s’isoler et s’évader lorsque l’on emprunte les transports en commun —, mais ce n’est pas certain, car on voit souvent des gens qui lisent, leur portable à la main et les yeux passant régulièrement du papier à l’écran. On voit aussi beaucoup de gens consulter leur smartphone en marchant dans la rue, en regardant la télévision, en mangeant, en discutant,… Vu de l’extérieur, j’ai parfois le sentiment que certaines personnes ne sont plus jamais en situation d’être complètement à l’endroit où ils se trouvent et au moment où ils s’y trouvent.
Le rédacteur en chef de Car Magazine, cité sur InternetActu, pense que les téléphones mobiles sont en quelque sorte en concurrence avec les automobiles : « les concepteurs de voiture disent souvent que les adolescents d’aujourd’hui aspirent plutôt à posséder le dernier smartphone à la mode qu’une voiture ». Je me demande ce que ça peut vouloir dire exactement, si le téléphone prend effectivement la place de l’automobile en tant qu’outil d’émancipation (très illusoire à mon avis), de lieu de solitude, de rapport aux autres, de sentiment de puissance, etc. — puisque l’on sait que l’automobile est bien autre chose qu’un simple véhicule. Je dois admettre que tout ça m’échappe un peu, n’étant ni automobiliste, ni utilisateur de téléphone mobile. Je dois me contenter d’imaginer, à vous, lecteurs-cyborgs, de m’en dire plus !

En tout cas je remarque une tendance forte : les gens n’utilisent plus beaucoup leur téléphone pour téléphoner, ou plutôt ils l’utilisent principalement pour d’autres tâches, et il est de plus en plus fréquent que ces téléphones ne soient pas cachés dans une poche ou dans un sac, en attendant d’être utiles, mais au contraire, tenus en permanence à la main comme une extension de soi-même, une arme, un trésor.
Si Steve Jobs personnifie tout cela, je comprends un peu mieux l’intensité de la peine qu’a causé sa disparition.
(Lire ailleurs : La mort de Steve Jobs et la constitution d’une iconologie alternative sur 4chan par Patrick Peccatte ; Steve Jobs au Panthéon ? par Henri Verdier ; Steve Jobs, sur le charisme en économie, par Denis Colombi ; Les smartphones modifient le fonctionnement du cerveau (Le Figaro), signalé par Sylvie)