novembre 11th, 2011 Posted in Interactivité, Mémoire, Vintage | 22 Comments »
Sur le carton d’invitation à la soirée de vernissage de l’exposition Game Story au Grand-Palais, il était écrit que Frédéric Mitterrand me priait de venir. Ce genre de mention signifie souvent que la visite risque d’être un peu contraignante, du fait de la présence du ministre de la Culture : pointage des invités, fouille minutieuse à l’entrée, et attente devant les portes de l’exposition car « le ministre n’est pas encore arrivé » (j’ai eu un peu peur que cela s’éternise, mais en fait il est arrivé rapidement). Dans la file d’attente se trouvaient des personnes apparemment importantes que l’on venait chercher en priorité en s’excusant de les avoir laissé frayer quelques minutes avec le petit peuple. Comme ces gens importants sont très bien élevés, ils prennent leur aventure avec le sourire, et peut-être raconteront-ils à leurs enfants et à leurs petits enfants qu’un jour, on leur a fait faire la queue comme tout le monde, et qu’ils ont même du passer sous une barrière.
En entrant, j’entends quelqu’un dire derrière moi : « lui, c’est le prince Emmanuel de Savoie, voyons » — « aaahhh bien sûr, bien sûr ». À quoi ressemble un prince de Savoie ? Je le cherche vaguement des yeux mais les seules personnes qui portent des couronnes et des capes, ce sont des personnages de jeu vidéo. Un instant, j’ai craint de me retrouver dans un cauchemar jet-set comme ceux qui fascinent les Pinçon-Charlot, mais le public du vernissage m’a semblé plutôt normal dans l’ensemble, et généralement à peine plus apprêté que moi qui ne l’étais pas du tout. Un nombre certain d’enfants (sages) faisait la visite, ce qui change un peu des vernissages protocolaires habituels.

Au contraire de Museo Games, présenté aux Arts et métiers il y a un an et demie, qui se parcourait dans le noir, le parti qui a été pris ici a été de laisser de la lumière au public, et j’avoue avoir trouvé ça plutôt agréable. L’exposition se situe dans une grande salle séparée en deux dans sa longueur par une cloison. Dans les allées sont disposées des bornes d’arcade, des consoles et des ordinateurs, que le public est invité à manipuler. Peut-être est-ce parce que c’était le jour du vernissage, mais tout fonctionnait, tous les jeux étaient accessibles dans des conditions tout à fait agréables. Enfin quand je dis que tout fonctionnait, j’exagère un peu : un Pong Atari presque quarantenaire avait dû être éteint car il chauffait trop, et deux jeux pour PC avaient eu un bug, notamment une version du jeu Doom qui a cessé de fonctionner au moment où j’en ai pris les commandes. Quelqu’un est ensuite prestement venu redémarrer la machine. Est-ce que le même souci de maintenance sera toujours présent dans deux mois ?
Il fallait évoquer toute l’histoire du jeu vidéo, depuis Pong en Arcade jusqu’à Angry Birds sur iPad en passant par une quantité de titres classiques. Mais puisque tous les jeux devaient être jouables, les jeux d’action étaient seuls représentés : pas de Civilization, pas de Sims, pas de Sim City, pas de Myst, pas d’Ultima, pas de Defender of the Crown, pas de Day of the tentacle, pas de Little big adventure (mais tout de même, Alone in the dark et Zelda), rien que des jeux auxquels on peut jouer immédiatement. Évidemment, aucune sélection de ce genre ne satisfera tout le monde, chacun a ses « classiques ». J’aurais aimé voir, par exemple, les jeux Lemmings et Joust. Je suis assez étonné de ne pas avoir croisé de Tétris. Je ne suis pas sûr d’avoir vu Wipeout.
Les jeux sont accompagné d’une documentation sous verre : boites d’origine, magazines d’époque, objets en rapport, œuvres se rapportant aux jeux de près ou de loin (notamment quelques estampes japonaises).

Ce que j’ai trouvé plutôt appréciable, c’est que l’exposition n’était pas un musée des vieilles consoles, mais bien un lieu destiné à expérimenter toutes sortes de jeux. Et ce qui est sans doute le plus appréciable c’est de constater que des jeux réalisés il y a trente ans, dont le programme n’occupait que quelques kilo-octets, tiennent toujours la route face à des jeux aux budgets pharaonesques et qui ont mobilisé des centaines de personnes.
Le petit frisson de la visite, pour moi, aura été de me retrouver devant un pac-man d’époque. L’écran cathodique bombé, les couleurs vives, la sensation de la manette, tout est revenu d’un coup. Plus de vingt-cinq ans après avoir vu cette borne pour la dernière fois — l’été 1983 à Loctudy en Bretagne, pour être très précis —, les sensations et les gestes me sont revenus instantanément. La lourdeur de la manette, la manière dont il fallait anticiper les virages, tout était là. Il ne me manquait, en fond sonore, que L’aventurier, par Indochine, Rosanna par Toto ou Let’s Dance, par David Bowie
J’ai fini par tomber sur le ministre de la Culture, que j’ai photographié en train de se faire photographier, et en train de se faire expliquer un jeu musical par un jeune homme tandis qu’une chaîne d’information filmait l’évènement et que les badauds immortalisaient l’instant avec leur iPhone. Ce genre d’exercice est toujours un peu bizarre, le ministre doit faire semblant de s’intéresser au jeu mais calcule ses mots, ses gestes et ses expressions pour qu’aucune photo désobligeante ou aucune vidéo bizarre ne soit diffusé par un média taquin. On m’a appris que Frédéric Mitterrand était très engagé envers le jeu vidéo, et la rumeur parle d’un projet de musée dédié au thème…

Je m’attendais à ce qu’on finisse par m’empêcher de prendre des photos, et ça n’a pas raté, mais beaucoup plus tard que je ne l’aurais cru. Le ministre était parti depuis longtemps, j’avais fait deux fois le tour de l’exposition et je me demandais si j’allais me rendre dans la partie VIP (je n’étais pas sûr que mon carton d’invitation, un e-mail imprimé, me le permette) quand une dame du service de communication de la Réunion des musées nationaux est venue me voir en me demandant à quoi allaient servir mes photographies. J’ai essayé de dire avec naturel : « c’est pour mon blog ! ». Avec une point de perversité, j’ai savouré les trois secondes d’intense réflexion qui ont été provoquées par ma réponse, j’avais presque l’impression de voir, derrière les yeux de cette dame, les rouages tourner à toute vitesse pour décider de ce qu’il était approprié qu’elle me rétorque à son tour : on sait quoi dire aux paparazzis, on sait quoi dire aux amateurs, on sait comment traiter les journalistes, mais que faire des blogueurs ? Et des blogueurs invités, donc ayant, peut-être, un public intéressé par le thème de l’exposition.
Sans surprise cependant, la dame a conclu qu’il allait falloir que je range mon appareil : pour ce soir, me dit-elle, il fallait être un journaliste accrédité, et si je veux prendre des photos, eh bien je n’ai qu’à revenir un autre jour. Discipliné, j’ai rangé mon appareil, sans avoir la présence d’esprit de protester contre le conseil fallacieux : évidemment, un autre jour, on ne me laissera pas plus photographier, sans doute moins.

Ce qui m’intéresserait, ce serait de savoir ce qui fait que l’on m’a identifié comme photographe non accrédité, sachant que les photographes « professionnels » présents n’étaient pas équipés d’un badge particulièrement voyant, et que les purs amateurs, qui prennent des photos avec leurs téléphones, n’étaient pas du tout inquiétés. Je vois de nombreuses différences entre les photographes sérieux et moi, mais je me demande lesquelles sont déterminantes. Mon reflex n’a pas un très gros objectif, ni un gros flash externe (du reste je n’utilise jamais le flash). Je ne fais pas non plus de gestes curieux comme les « pros », qui poursuivent les jolies filles d’un air de prédation autoritaire plutôt inquiétant, qui pointent le plafond avec leur coude lorsqu’ils photographient en biais, et qui s’appuient sur leurs jambes comme s’ils étaient des surfers en train de résister à une vague géante. Il y a, clairement, une gestuelle précise pour avoir l’air d’un photographe. Je n’ai jamais tenté de l’imiter pour me donner une contenance, il faudra que j’essaie un jour.
Peut-être aussi que les photographes professionnels se reconnaissent à ce qu’ils photographient. Juste avant que l’on vienne me tracasser, je photographiais les photographes en train de photographier et les écrans d’erreur des programmes qui avaient planté.

Interdit de photos, je commençais à me dire qu’il était temps de quitter l’exposition, lorsque je suis tombé sur Fabien Delpiano, de Pastagames, studio parisien qui a produit Maestro! Jump in music, excellent jeu musical pour Nintendo DS. Pastagames a réalisé une application pour l’exposition, pour Android et pour iPhone.
Fort de cette excellente compagnie, j’ai osé aller boire un verre dans l’espace dédié. Fabien me racontait que pour lui aussi, le choc de l’exposition, c’était de retrouver Pac-Man. Il y avait joué, enfant, c’était même le premier jeu auquel il ait joué, et il s’était juré que ce serait, un jour, ce métier-là qu’il ferait. Et c’est bien ce qui s’est produit. Nous nous sommes rappelés des Sinclair ZX81 et des Atari ST de nos adolescences respectives… Le thème de l’exposition se prête, évidemment, assez bien à ce genre d’épanchements nostalgiques.

À présent, le bilan : cette exposition vaut-elle la peine d’être visitée ? J’ai envie de répondre que oui, mais le visiteur éventuel doit avoir conscience que Game Story n’est rien d’autre qu’une grande salle d’arcade, propre et lumineuse, où l’on retrouve des sensations oubliées — si on les a éprouvées — et où l’on découvre ou redécouvre une sélection de jeux choisis parmi quatre décennies d’applications vidéoludiques. Si l’on espère faire des découvertes, si l’on pense apprendre des choses, ce n’est pas l’endroit. Est-ce que cela vaut le prix du ticket d’entrée (huit euros à partir de 13 ans) ? Je ne sais pas trop, parce que j’ignore comment va tourner l’exposition, s’il y aura foule, s’il sera difficile d’accéder aux joysticks et aux pads, si les jeux tomberont en panne les uns après les autres. Le jour du vernissage, c’était plutôt bien. Ensuite, je ne peux pas dire.
L’exposition dure jusqu’au 9 janvier 2012.