Profitez-en, après celui là c'est fini

La chute

septembre 23rd, 2011 Posted in Images, indices | 13 Comments »

De temps en temps, je regarde BFM TV, chaîne d’information en continu qui a fait sa réputation sur une présumée expertise en matière d’économie. Je ne crois pas que cette chaîne soit effectivement plus sérieuse qu’une autre dans le domaine, mais les présentateurs sont dans le rôle, ils s’habillent comme on s’habille quand on veut avoir l’air de maîtriser des mots comme « management » ou « restructuration ». Ils portent des costumes sombres, des cravates, des chemises repassées, ils ont les cheveux courts et parfois laqués.
Il y a même un présentateur dont le patronyme est « Boursier », je n’invente rien.

Ces gens appartiennent à un monde qui me fascine, mais dont je me tiens éloigné (et qui n’a pas besoin de moi, du reste), un monde où j’ai toujours l’impression que chacun est déguisé et joue une comédie. Cette impression est erronée, ou plutôt, si le « business » est une pantomime, c’est une pantomime aux effets excessivement tangibles. Quand les indicateurs de la bourse progressent, ça ne regarde pas la plupart d’entre nous, mais quand ils choient, des sociétés se font racheter, des usines sont fermées, les banques qui gèrent nos comptes courants sont menacées,… Et là, ça nous regarde.
En ce moment, ils paniquent un peu, sur BFM TV, puisque la Bourse s’effondre. Ils cessent un peu de dire ce qui va se passer, d’interpréter les raisons qui expliquent les chiffres, de faire parler des connaisseurs, de dire que « les marchés accueillent favorablement les déclarations d’Alan Greenspan » ou que « les marchés sont inquiets de l’augmentation moins forte que prévue de l’indice de confiance des ménages », ils se contentent d’énumérer des chiffres.

Je connais l’épouse d’un courtier dont l’emploi quotidien consiste à vendre et à acheter des dettes souveraines. Il paraît que depuis quelque temps, tous les soirs, il rentre chez lui en disant : « c’est la fin du monde » (quand je dis que c’est le thème de l’année !).
Même l’insupportable éditorialiste Nicolas Doze cesse de vomir sur le système bolchevique qui, dit-il, étrangle l’économie française (sécurité sociale, chômage, allocations familiales, droit du travail,… J’exagère à peine) et admet, depuis quelques jours, qu’il ne sait pas du tout ce qui va advenir, qu’il n’a aucune visibilité.
Les publicités diffusées sur BFM sont intéressantes aussi. Il y en a une, par exemple, qui propose une opération alchimique audacieuse, mais qui ne semble pas être une très bonne affaire : « Vous avez des bijoux ? Alors transformez votre or en argent ». On ignore s’ils transforment le diamant en verre et le platine en plastique.

Je ne me lasse pas du film publicitaire dont j’ai extrait les images qui suivent, et qui passe régulièrement sur BFM — et nulle part ailleurs il me semble. Il s’agit d’une réclame pour Pouey International, société spécialisée dans le renseignement économique et le recouvrement de créances, c’est à dire une société qui en aide d’autres à limiter les risques ou les pertes liées à leurs partenaires commerciaux passés, présents ou futurs.
Le film montre un homme en uniforme de businessman qui se jette d’en haut d’un immeuble. Il tend les bras vers le ciel et saisit un ballon gonflé qui apparaît entre ses mains et qui l’aide à ne pas tomber. Le message, c’est bien sûr qu’avec l’aide de Pouey (la sonorité de ce nom, à elle seule, me réjouit), il est possible de maîtriser les risques financiers et commerciaux.
Le plan final, assez comique si l’on s’y attarde deux secondes, montre des tas d’hommes en chemise suspendus dans le ciel grâce à des ballons. Il y a quelque chose de très régressif, d’enfantin, dans cette image.

Il y a un second message, plus inquiétant : cet homme se jette dans le vide, il semble suicidaire, et puisqu’il est si déterminé et souriant, il ne doit pas disposer de tout son équilibre psychologique. Il me rappelle les adeptes d’une secte, le Centre Holistique Isis, qui, le cœur joyeux, avaient prévu de se jeter dans un volcan pour être récupérés par une soucoupe volante et, grâce à cela, être seuls survivants de l’Apocalypse.

Dans la vraie vie, il n’existe pas de ballons magiques pour rattrapper ceux qui se jettent d’en haut des immeubles. Ni pour prévenir l’effondrement financier d’entreprises, de pays ou de continents entiers.

Société de consommation d’œuvres

septembre 18th, 2011 Posted in Brève, Fictionosphère | 21 Comments »

En rédigeant le billet précédent, j’ai buté sur une notion, je n’ai pas réussi à trouver un verbe décrivant le fait de consommer une fiction. Il y a « consommer », me direz-vous, puisque je viens moi-même de l’écrire. Mais voilà, ça ne fonctionne pas, puisque « consommer », qui a la même racine et presque le même sens que « consumer », signifie aussi détruire : si je consomme une pomme, la pomme disparaît. Or les idées, et notamment les fictions, ne sont pas détruites par l’action d’en jouir.

Si je visionne le film Star Wars, par exemple, il ne disparaîtra pas. Et au contraire, l’œuvre en question n’existe que pour être regardée. Très pragmatiquement, il n’est pas rare que le développement d’une fiction soit conditionné au nombre de ses spectateurs : sans l’engouement du public pour le film Star Wars, cet univers ne se déclinerait pas en six films, des dessins animés, des bandes dessinées, des romans, des hommages, etc. Pas besoin de rappeler le cas d’œuvres créées grâce à une souscription ou qui n’ont pu exister que parce que l’idée (ébauchée sous forme de court-métrage par exemple) a fait du bruit et mobilisé des amateurs sur Internet.
Ce n’est pas qu’une question de nombre de spectateurs (même si cela joue énormément dans le cas des œuvres « industrielles »), c’est juste une évidence de le dire : un livre existe parce qu’il a un lecteur (le premier lecteur étant son auteur, bien sûr), un tableau n’est autre chose qu’un agglomérat de matière que parce qu’il a un regardeur, etc. Je peux rappeler la métaphore employée par Ray Bradbury à la fin de Farenheit 451 : dans le monde qu’il décrit les livres n’existent plus, ou ont vocation à être détruits, mais ils persistent à exister au travers de leurs lecteurs.

La seule chose qui justifie l’emploi d’un mot relatif à la destruction, c’est la lassitude : même s’il est des œuvres qui se lisent, regardent, écoutent, des centaines de fois et qui offrent de nouveaux attraits chaque fois, une partie du plaisir ou de l’intérêt de la jouissance de l’œuvre ne peut pas être renouvelé à l’infini. Et si certains thèmes de fiction semblent pouvoir être revisités à l’infini (Shakespeare, mythes divers), ce n’est pas le cas des œuvres qui reposent sur la surprise du spectateur : on supporterait mal que la fin de La corde, de Sixth Sense ou de Fight Club nous soit resservie dans une infinité d’autres récits.
On pourrait employer le mot « utiliser », mais ce mot va avec la notion de rentabilisation, or si je défends que la fiction a une utilité, celle-ci n’est pas aussi immédiate ni aussi sûre que l’utilisation d’objets aux fonctions bien connues : on utilise un marteau, une table ou une chaise, pas un roman. Ou si l’on parle d’utiliser une œuvre, ce sera du point de vue du producteur : « X utilise son dernier roman pour régler ses comptes avec Y » ; « Le régime Z utilise le cinéma pour diffuser son idéologie ».

On pourraît écrire « jouir de », « profiter de », mais ce ne sont toujours pas des expressions neutres,  ni adaptées à tous les cas. On ne peut pas vraiment « profiter » d’une tragédie. De même, les métaphores gastronomiques (déguster, savourer, dévorer) manquent d’objectivité et de distance. On dit bien sûr « être amateur », « aimer » (« j’aime la science-fiction », « J’aime Shakespeare ») mais cela décrit un état général du spectateur-lecteur-visionneur, son penchant, pas l’action elle-même. Inversement, le mot « récepteur », utilisé en communication, semble abusivement technique et dépassionné, puisqu’un poste de télévision ou celui qui le regardent sont désignés par le même mot.
Bien entendu, il existe des verbes descriptifs adaptés à chaque média et aux sens qu’ils mobilisent : visionner, lire, regarder, écouter, assister,… Mais je n’en vois pas qui s’adaptent à toutes les formes de fiction.

Si quelqu’un a un synonyme, je prends.

Je me fais la réflexion, que les débats qui entourent les questions de droit d’auteur et de propriété intellectuelle sont peut-être faussés par le recours, autrefois justifié par le fait que toute œuvre avait forcément un support (disque, cassette,…), à des verbes comme « consommer », qui mènent facilement à des parallèles erronés (« si je mange une pomme je la paie, si je regarde un film, je le paie »), parce que la rémunération des artistes n’est pas la conséquence de la rareté d’un objet (les pommes sont en nombre fini, mais profiter d’une œuvre de l’esprit peut être  fait à l’infini) mais bien de la rareté des artistes et le besoin que ces derniers ont d’assurer leurs moyens de subsistance.

(illustrations : photogrammes extraits de Farenheit 451, de François Truffaut, d’après Ray Bradbury)

Les rêves, la fiction, la réalité

septembre 12th, 2011 Posted in Fictionosphère, Mémoire | 23 Comments »

Puisque j’en ai parlé ailleurs, un peu par hasard, j’aimerais exposer ici une théorie. J’ignore totalement si elle est originale, car je suis loin d’avoir lu tous les auteurs sur ce genre de sujet, mais en tout cas, les lignes qui suivent exposent l’état de ma réflexion sur la question. Et cette question, c’est de se demander à quoi sert le rêve, à quoi sert la fiction, et de tenter, malgré toutes les inconnues, de proposer que ces deux faits ont une utilité comparable, à des échelles différentes.

Qu’est-ce qu’un rêve ?

D’un point de vue technique, neurologique, j’ai un peu lu sur le rêve, et je tire surtout de mes lectures le sentiment que le sujet reste assez mal connu. On a précisément observé les phases du sommeil, il y a plus d’un demi-siècle1, mais puisque l’on est loin de comprendre le fonctionnement du cerveau, on ne comprend pas encore bien le fonctionnement ou surtout l’utilité précise du rêve. Ce que l’on sait en revanche c’est que c’est un processus très actif, malgré le repos total du corps, proche de la paralysie. On sait que ce processus réclame énormément d’énergie (oxygène, glucose) à notre organisme et qu’il active de nombreuses zones de notre cerveau. Il semble que pendant sa phase de sommeil paradoxal, le cerveau ignore son état : tout fonctionne très habituellement pour lui (les zones dédiées à la perception ou à la motricité fonctionnent à plein régime, par exemple) si ce n’est qu’une « barrière » le déconnecte de la plupart des muscles (sauf les yeux, complètement déchaînés, la respiration qui continue à fonctionner, ainsi que les organes reproducteurs qui, chez l’homme comme chez la femme, sont alors spectaculairement congestionnés). Pour faire une analogie robotique, le sommeil paradoxal, c’est un peu comme si on passait en mode « simulation » : l’ordinateur fonctionne habituellement mais ses ordres ne sont pas transmis aux moteurs et il ne reçoit pas les informations des capteurs. De temps en temps, cependant, des éléments extérieurs sont intégrés au rêve (envie d’uriner, perception d’un son extérieur,…) et de temps en temps aussi, la barrière n’est pas efficace, des mouvement corporels sont activés par le rêve : qui ne s’est jamais réveillé en se débattant, en frappant, en se retenant de faire une chute imaginaire,…

Spike Jonze, "Dans la peau de John Malkovich" (1999). Craig Schwartz est un marionnettiste contraint à laisser de côté ses rêves d'artiste pour un emploi de bureau dans une société située à l'étage sept et demie d'un immeuble. L'endroit dissimule une mystérieuse grotte qui permet de se projeter dans le cerveau de l'acteur John Malkovich.

On sait aussi que tout le monde rêve (mais que, souvent, on ne se souvient de ses rêves que lorsqu’ils sont interrompus par la sonnerie du réveil ou par une émotion forte vécue à l’intérieur du rêve), et on sait enfin qu’un sommeil normal — qui inclut le rêve — est totalement indispensable à notre survie. On sait aussi que beaucoup d’animaux ont des phases de sommeil paradoxal comme nous, notamment les mammifères et les oiseaux (en fait, tous les animaux à sang chaud), et on sait que ces animaux font des rêves tout comme nous. Enfin, on sait que les fœtus rêvent, qu’ils se trouvent même dans un état de sommeil permanent.

À quoi ressemble le rêve ?

Alors que tout le monde expérimente régulièrement le rêve, je suis frappé des difficultés que les artistes rencontrent lorsqu’ils veulent les représenter. Je me souviens par exemple d’une étudiants qui, en voulant parler du rêve, avait produit une vidéo sans intérêt où des filtres divers étaient appliqués à l’image : inversion des couleurs, etc. Elle se défendait en disant que ses rêves à elle étaient comme ça, mais ce n’était pas très convaincant. Le rêve est d’ailleurs souvent une excuse à la fantaisie : pour ne pas dire « je voulais un ciel violet », on se réclame de l’autorité du rêve. Jusqu’aux premières décennies du XXe siècle il n’est pas rare que des récits fantastiques se terminent sur cette astuce qui ressemble à la peur de sa propre audace : « ce n’était qu’un rêve ».
Les rêves mis en scène par Dali (Dumbo, La maison du Dr. Edwardes) fonctionnent mieux en tant que films qu’en tant que rêves. Je trouve Un chien andalou (1929), réalisé avec Buñuel, plus convaincant. David Lynch a une approche très visuelle et un peu maniériste du rêve, mais le résultat est assez réussi. On peut aussi mentionner Cronenberg pour sa manière de faire entrer le bizarre, la déformation et le cauchemar dans la réalité.
L’auteur qui, à mon sens, a le mieux réfléchi à la mécanique du rêve, c’est sans doute Michel Gondry, qui non seulement représente le rêve, mais produit des récits qui fonctionnent comme des rêves (la bande dessinée We lost the war but not the battle, les film Human Nature et Eternal sunshine of the spotless mind, plusieurs vidéo-clips tels que Bachelorette ou Army of me pour Björk,…).

Michel Gondry, "La science des rêves" (2005)

Se souvenir de ses rêves est difficile. Je remarque que si j’ai un souvenir vif d’un rêve au réveil, je l’ai souvent totalement oublié une heure après et si j’essaie de le raconter, ce n’est déjà plus le rêve mais ce dont je me rappelle m’être souvenu, et je sens que ce qui était raconté s’est entre temps simplifié et peut-être aussi transformé en un récit un peu trop bien scénarisé.
De mes propres rêves je retiens qu’ils relient beaucoup d’éléments des jours passées (préoccupations, dernier film vu, dernier roman lu,…) mais aussi quelques éléments plus anciens, parfois inattendus. Tous ces éléments sont généralement associés d’une manière qui semble cohérente au cours du rêve mais qui ne l’est pas une fois que j’essaie de les récapituler, au réveil. Les personnes ou les lieux peuvent avoir changé en cours de route par exemple, et les passages d’un lieu à un autre peuvent être magiques : pièces de l’appartement de feu ma grand-mère qui débouche sur une salle de collège par une porte inconnue, par exemple. Parfois les rêves sont confus, parfois ils semblent très clairs. Parfois ils contiennent des éléments très familiers : un lieu dont on ne se rappelle pas une fois éveillé mais où l’on se rend régulièrement en rêve.
Ce qui est sans doute le plus étonnant, le plus troublant, c’est que les rêves soient produits par notre cerveau, qui est l’organe véritable de notre perception sonore, visuelle, olfactive, tactile, ce qui fait que les rêves peuvent atteindre un niveau de vraisemblabilité total : le moindre concept, la moindre idée d’un objet, prend exactement la forme qu’elle doit prendre. Il n’y a aucune distanciation liée au mode de représentation, ce qui explique sans doute qu’il soit difficile de représenter la chose : un rêve raconté pâtit des moyens utilisés pour le raconter.

À quoi sert le rêve ?

Sur ce point, le mystère reste épais. On a souvent prêté une utilité surnaturelle au rêve : il nous prévient de quelque chose à venir. Cela m’est déjà arrivé d’avoir un rêve qui se rapportait à un évènement futur à vrai dire. Mais rien de magique : le rêve n’avait fait qu’associer des préoccupations du moment, peut-être des sentiments jusqu’ici éconduits par l’entendement, et qui une fois traités aboutissaient à la conclusion logique qu’il se passe quelque chose d’important. On rêve de quelqu’un et trois jours plus tard on apprend sa mort, par exemple. Il est facile de prendre ça pour de la prescience, mais en écartant cette hypothèse surnaturelle on trouve bien souvent que des éléments d’information divers justifiaient la préoccupation : l’absence de contacts récents ou bien au contraire un message au ton inhabituel, etc.
Aujourd’hui, quand j’ai fait un rêve triste ou angoissant à propos de quelqu’un, j’ai tendance à prendre de ses nouvelles. Dans la quasi-totalité des cas, heureusement, le rêve en question s’avère ne rien avoir eu à « dire » de crucial.

Philippe de Broca, "Le Magnifique" (1973). François Merlin se rêve en Bob Saint-Clar, une sorte de James Bond qui vit des aventures palpitantes dans les plus beaux endroits du monde. Il utilise la fiction pour régler ses comptes avec son éditeur, pour oublier la pluie ou pour vivre une idylle imaginaire avec sa voisine. Ses romans font rêver des millions de gens.

La façon de voir les rêves chez Freud ne diffère pas du rêve-oracle de l’antiquité, si ce n’est qu’il ne se rapporte pas à des évènements extérieurs mais à la vie psychique du rêveur : le songe cherche à nous dire quelque chose que nous refusons de penser consciemment. Et quand on nous propose une liste de rêves avec des symboliques lourdes, comme le font les livres d’interprétation des rêves inspirés par la psychanalyse, ça marche presque. Sauf que les rêves ne ressemblent jamais à ça justement. L’approche freudienne qui consiste à n’y voir que l’expression symbolique d’obsessions sexuelles plus ou moins incestueuses, qu’il faudrait aller chercher derrière les incohérences du songe me semble passablement idiote, même si j’imagine que l’interprétation des rêves est un excellent support de discussion pour pousser à s’exprimer les patients d’un psychothérapeute : le rêve n’est alors qu’un prétexte, et c’est la manière dont l’interprète ou le rationalise le rêveur qui peut avoir un sens. Les indiens d’Amérique, lorsqu’ils rêvaient qu’ils avaient fait du tort à quelqu’un, allaient le voir pour lui présenter des excuses, dit-on. Puisque le rêve se construit avec les préoccupations du moment, ce n’est pas irrationnel, en tout cas moins que l’interminable quête du « moi profond » psychanalytique. Non2?

Le rêve et l’intelligence

Plus sérieusement, on pense désormais que le rêve a un rapport avec la mémoire, qu’il sert à ré-assembler des souvenirs, à leur donner un sens, à les éprouver, à les tester — mais pas à mémoriser, car on peut mémoriser sans rêves.  On doit pouvoir décrire le songe comme une opération de maintenance du cerveau.
Je sais d’expérience que le rêve sert souvent à comprendre des choses. Je me souviens avoir buté sur des problèmes logiques de programmation que j’ai résolus en dormant, parfois en rédigeant du code en songe, en essayant des combinaisons. Et au réveil, le programme à écrire sortait tout seul, et avec justesse. Dans le même ordre d’idées, je me souviens qu’en entrant en classe de cours préparatoire, je ne savais pas faire mes lacets. Une nuit, j’ai rêvé l’opération avec une précision parfaite : où passait la corde, comment cette construction topologique complexe fonctionnait. Et depuis, eh bien je sais faire mes lacets.
Je me souviens aussi d’une journée laborieuse où ma fille aînée, alors bébé, a tenté avec un acharnement constant d’escalader un fauteuil. Et très régulièrement, elle chutait, et elle se faisait mal, même. Pourtant elle semblait incapable de se retenir d’effectuer cette ascension qui lui coûtait pourtant cher. Épuisée, elle a fini par s’endormir. Au réveil elle avait une autre approche de son Everest, en fait elle avait compris comment l’aborder avec prudence et en ne courant plus le danger de se faire mal. J’ignore si le songe y est pour quelque chose, mais une partie du processus de sommeil, en tout cas, l’avait fait progresser. On dit : « la nuit porte conseil » et c’est assez vrai. Dormir permet non seulement de comprendre mieux mais aussi de quitter une pensée obsédante, de la mettre en perspective ou de la ramener à une place raisonnable. Le rêve, et plus largement le sommeil, a sans aucun doute un lien avec la construction de l’intelligence.
Citons enfin deux autres indices du rapport qui existe entre rêve et compréhension. D’une part, on ne rêve jamais autant que pendant que la structure de notre cerveau se met en place (le nouveau-né rêve presque en permanence). D’autre part, on a pu prouver que les périodes de stress sont aussi des périodes où l’on rêve plus.

Dans Inception (Christopher Nolan, 2010), conformément à l'idéologie actuelle de la rentabilisation de chaque instant de la vie, le rêve devient un lieu de travail. Cela me rappelle la curieuse idée - passée de mode - de dormir en écoutant en permanence des cassettes dédiée à l'apprentissage d'une langue ou de toute autre matière.

Ma conclusion personnelle est que le rêve sert à plusieurs choses, qu’il sert à progresser intellectuellement, qu’il sert à passer en revue certaines fonctions du cerveau, à éprouver des émotions, mais aussi qu’il contient de nombreux éléments qui n’ont ni sens ni utilité particulière.
Je me fie évidemment beaucoup à ma propre expérience, je n’ai pas d’autorité scientifique particulière sur le sujet, qui doit progresser à une grande vitesse avec les outils dont on dispose actuellement pour analyser l’activité du cerveau.
Je me permettrais un petit pari technologique : si l’on veut un jour créer des ordinateurs « sapients », « conscients » ou « sophonts »3, cela passera par l’invention d’un équivalent informatique au rêve.

Mon dernier rêve

Cette nuit, j’ai rêvé que j’étais avec un ami à la rédaction d’un journal où se trouvait Edwy Plenel. L’ami essayait d’expliquer ses opinions à Edwy Plenel mais de manière un peu laborieuse, notamment en lui faisant lire à haute voix un poème et en guettant sa réaction. Cela se passait dans un immense parc arboré à l’intérieur de l’immeuble. J’ai pris à part Edwy Plenel, qui était entre temps devenu une femme, pour lui expliquer ce que voulait dire mon ami et pour lui expliquer les raisons de la confusion de ses propos. Et puis je me suis réveillé. Une chose qui me frappe sans ce rêve c’est que pas un instant je n’ai mis en doute sa réalité pendant mon sommeil, malgré les éléments étranges qui s’y trouvaient, et malgré les transformations. Ensuite, il contient des éléments dont je peux identifier la provenance : j’ai vu Edwy Plenel à la télévision il y a quelques jours et je reconnais à présent le parc, qui est en fait celui de ma voisine, décédée il y a un mois et dont l’immense jardin « à l’anglaise » intéresse beaucoup les promoteurs immobiliers. Quand au fait d’expliquer un propos confus, ma foi, c’est ce que j’essaie de faire en permanence sur mes blogs, dans le livre que je suis en train de terminer (et dont je refonde l’introduction en ce moment), en commentaires de blogs, dans des tweets, des conversations en ligne,… — ce sont mes propres discours et opinions que j’essaie constamment d’expliciter, bien sûr.
Ce rêve me semble ne pas avoir d’intérêt particulier, si ce n’est que je m’y suis entraîné à expliquer quelque chose. Quand la rentrée universitaire approche je fais souvent des rêves dans lesquels j’explique des choses, ou des rêves dans lesquels je me bats dans les couloirs de l’Université !

À quoi sert la fiction ?

Après cette laborieuse explication du rêve, voici ma théorie, qui tient en une simple ligne : la fiction est, à l’échelle des groupes, ce que le rêve est à l’échelle du cerveau.
Pour commencer, on sait qu’il n’existe pas de société (de groupe humain) qui n’engendre pas de fictions. Je parle des contes, des légendes, des romans, des films, des religions, mais aussi des rumeurs, des bavardages, des chansons, des informations, du récit historique, des histoires drôles,… Autant de formes plus ou moins inspirées par le réel et qui assument plus ou moins leur rapport à l’imaginaire.
Toutes ces fictions nous envoient des images, des idées, des souvenirs, se répondent les unes aux autres, parfois d’une manière qui semble avoir un sens, un but, qui veut nous dire quelque chose, parfois en faisant preuve d’une étonnante prescience, parfois en se contentant d’être fantaisiste et distrayantes. Mais ce qui est étonnant, c’est que ces fictions, depuis l’avènement de l’art de masse à partir des années 1830, disons4, ont vocation à toucher simultanément un grand nombre de personnes, et donc, d’une certaine manière, à nous faire faire les mêmes rêves en même temps.
Les fictions sont des simulations de réalité, mais nous font éprouver de véritables émotions et parfois des émotions étonnamment intenses. À un même instant, tous les spectateurs d’une même salle de cinéma peuvent avoir les yeux mouillés devant un mélodrame dont ils savent pourtant qu’il n’est pas la réalité, ou peuvent ressentir des boosts d’adrénaline en voyant Bruce Willis courir sous les balles d’un terrifiant terroriste. On remarque que dans le cas du livre ou du film, le corps est ici aussi totalement immobile, déconnecté de l’action, ce qui n’est pas forcément le cas avec le jeu vidéo par exemple.
Outre les émotions synchronisées, les fictions permettent aussi de réfléchir à la manière dont nous pouvons vivre les uns avec les autres, la manière dont on se comporte en société, etc. : les fictions ont une dimension « mode d’emploi » non négligeable, soit par l’exemple (la psychologie grégaire des humains les pousse à chercher à avoir un comportement qui ne dénote pas trop en général), soit par le raisonnement : assister à une histoire exemplaire et pathétique peut sensibiliser à une cause humanitaire par exemple5.
Les fictions ont aussi une aptitude à créer des rêves d’ailleurs : rêves de liberté, de solitude, d’avenir,… Et même à créer des « ailleurs » tout court. De même qu’en rêve on peut retrouver régulièrement des lieux qui n’existent pas ou plus, on peut par les fictions avoir une partie de soi qui reste attachée à la planète Tatooine de Star Wars ou à des époques passées. Si on me suit, donc, les fictions fabriquent l’intelligence des sociétés, et donc, participent à fabriquer les sociétés elles-mêmes.

De la standardisation des fictions de masse

Les philosophes de l’école de Francfort avaient sans doute raison de craindre que l’industrialisation de l’art de masse finisse par rendre les consciences « standardisées », car si notre capacité à réfléchir collectivement repose sur des rêves industriels, il y a de quoi s’inquiéter. Mais ces rêves industriels existent-t-ils vraiment ?

Michel Gondry, "La science des rêves". Guy jette son téléviseur dans le canal, «Il n’y a que des conneries à la télé !»

Les œuvres qui relèvent de l’art de masse ont souvent pour défaut de faire naître des formes académiques, des formats très définis, puis de s’y complaire. Le public, qui se méfie des surprises et tente souvent de rééditer des expériences heureuses passées, est complice de cet état de fait. Ainsi, la « comédie romantique » d’aujourd’hui, souvent très mécanique et donc pas très romantiques, descend en droite ligne des (excellentes) « screwball comedies » des années 1930 (It Happened one night de Capra, His Girl Friday de Hawks).
Mais même s’il prend son temps, le public ne tolère pas éternellement la répétition et réclame en fait plus de renouvellement formel et thématique qu’on pourrait le penser. Car les fictions « de masse » ne sont pas produites que par des usines (Universal, Warner, Marvel,…), elles sont co-produites par les attentes du public.
Par ailleurs, si la masse se retrouve à regarder telle ou telle série à la forme académique, tel ou tel film ultra-banal, cette même masse est composée de groupes socio-culturels de plus petit format dont les goûts se dégagent du grand nombre. Par exemple, parmi les gens qui vont tous aller voir le dernier film de super-héros à la mode, il s’en trouve qui sont aussi allés voir Film Socialisme de Godard ou le dernier Lars Von Trier, il y en a qui se passionnent avant tout pour les films d’horreur, d’autres qui ne s’intéressent quasiment qu’aux fictions produites au Japon, d’autres qui aiment les romans avec des vampires, d’autres qui ne vont jamais au cinéma et aiment surtout les jeux vidéo, etc.
Le fait qu’une pratique rassemble un maximum de gens ne signifie pas que ces gens sont monomaniaques de cette pratique. Au contraire je parie que les monomaniaques, s’il en existe vraiment, sont des gens qui ont des pratiques culturelles archi-minoritaires. Surtout aujourd’hui, alors que l’échange de fichiers ou la culture accessible sur Internet donnent accès à un nombre inouï de fictions très diverses.

Allers et retours entre fiction et réalité

Tant que j’en suis à livrer ma « théorie du grand tout » à propos des rapports entre fiction et société, finissons avec une autre question, que j’ai souvent évoquée, qui est celle des allers et retours entre la réalité et sa représentation.
Ma théorie sur ce point précis, c’est que les fictions sont inspirées par la réalité et qu’en retour, la réalité est inspirée par la fiction.
L’exemple qui me semble le plus parlant c’est celui des fictions policières. Le genre a été inventé au début du XIXe siècle, sous forme d’un témoignage romancé, les mémoires d’Eugène-François Vidocq (1828), chef de la sûreté sous l’Empire et sous la Restauration. Ancien bagnard, Vidocq utilisait des méthodes particulières pour l’époque, recourant au déguisement, à l’infiltration dans la pègre et aux coups montés dans le but de prendre des truands en flagrant-délit. Son histoire a inspiré des personnages et des situations à Dumas et à Balzac,  et a sans aucun doute suggéré son Rodolphe d’Eugène Süe (Les Mystères de Paris, 1842). Rodolphe est un peu le premier super-héros moderne, il a lui-même servi de modèle à Victor Hugo pour son Jean Valjean et, peut-être par ricochet, à des héros tels que Batman, puisqu’il est comme Bruce Wayne un homme immensément riche, torturé par une viscérale soif de vengeance qu’il transforme en actions positives, redressant les torts dans Paris et affrontant de véritables et affreux super-vilains, tels quel « Bras-rouge » ou le terrible « maître d’école ».
Mais Vidocq n’est pas qu’un aventurier, c’est aussi un des pères de la police scientifique, qui a collaboré avec des chimistes et mis au point des principes d’enquête qui ont encore cours aujourd’hui : la recherche d’indices, l’analyse et la comparaison des armes et des projectiles, l’étude du « lieu du crime », etc. Cette partie là a inspiré à Edgar Alan Poe son chevalier Dupin, (1841), à Émile Gaboriau son Monsieur Lecocq (1866)  et bien sûr à Arthur Conan Doyle son Sherlock Holmes (1887). Ces auteurs fondateurs du genre n’ont pas forcément cherché à parler du véritable travail des officiers de police, ils ont extrapolé ce qu’ils en savaient ou ce qu’ils voulaient en croire et en ont fait un genre romanesque.
Jusqu’ici nous sommes dans un schéma assez classique : il existe un fait (la naissance d’une police moderne) et sa représentation, plus ou moins fantasmée.
Je n’aurai pas l’outrecuidance de faire l’histoire des fictions policières, car je ne la connais que de très loin, mais je note que le sujet ne cesse d’évoluer : enquêtes à énigmes, enquêtes psychologiques, roman sociologique, roman noir, sans parler des hybridations avec d’autres registres tels que la science-fiction ou le fantastique, et l’influence qu’a eu le genre sur les récits d’espionnage, qui eux aussi sont sans doute passablement différents de la réalité qu’ils décrivent.
D’une certaine manière, le genre « policier » est auto-suffisant depuis longtemps le public y accepte de nombreux faits qui n’existent pas du tout dans la « vraie vie » des commissariats. On ne prélève pas d’échantillons ADN sur un lieu du crime avec les cheveux détachés, une chemise hawaïenne et une vilaine gueule de bois, par exemple. Il n’existe pas non plus d’inspecteurs qui traquent un sériel-killer dont eux seuls connaissent l’existence alors que leur hiérarchie leur a ordonné de changer d’enquête, qui résolvent des crimes pendant leurs vacances à Biarritz, qui démolissent véhicule sur véhicule sans pouvoir justifier de ces dégâts et qui refusent de « s’occuper de la paperasse ». Les policiers de fiction que nous avons tous en tête, les Harry Callahan, les Starsky et Hutch, les Columbo, les Maigret, les Monk, les San Antonio et les Nestor Burma, ne sont pas seulement imaginaires, ils sont à peu près complètement impossibles. Les fictions qui, régulièrement, se proposent de revenir à plus de « réalisme », par des procédés plus ou moins sérieux, atteignent rarement leur but, car la « réalité » n’a pas un scénario palpitant. Dans la série Urgences, par exemple, les cas médicaux rencontrés sont tous directement inspirés par des cas réels, mais l’expression des rapports humains, les idylles, les péripéties diverses que l’on rencontre dans la série obéissent à une autre logique, celle du bon scénario.
La fiction a sa propre logique, développe sa culture indépendamment de toute réalité. J’appelle ce monde-là « fictionosphère ».

Aelita (1924), par Yakov Protazanov. L’ingénieur Los rêve de la vie sur une planète Mars constructiviste tout en travaillant aux plans d’une fusée. Il est finalement rattrapé par le réalisme (socialiste).

Et pourtant, une chose dont je suis certain, c’est qu’aujourd’hui, quand un vingtenaire passe un concours pour devenir enquêteur de police, c’est parce qu’il a en tête une idée du métier de policier, et cette idée se rapporte surtout à des fictions. En fait, même les tirades du genre « le métier de policier n’a pas grand chose à voir avec les romans policiers », il les a entendues dans des séries ou dans des films.
De même, lorsque l’Élysée institue autoritairement en 2009 une chaire de Criminologie au Conservatoire des Arts et métiers (qui n’avait rien demandé), la réalité universitaire française se met subitement à imiter les fictions américaines.
Je parie aussi que de nombreuses vocations de médecins ou d’infirmières ont été suscitées par le visionnage de séries médicales. Si le jeune interne comprend sans doute vite qu’il ne rencontrera pas chaque semaine des cas médicaux spectaculaires et inconnus qu’il traitera avec humour et humeur, qu’il ne deviendra jamais le Dr House, en somme, il restera malgré tout en lui un petit quelque chose de ce personnage, de ses manières, de ses méthodes, et peut-être guettera-t-il toute sa vie le moment, l’heure de gloire où il pourra jouer à Dr House. Les fictions ne véhiculent pas que des archétypes et des situations, elles produisent aussi des personnages, pour lesquels nous pouvons, d’une certaine manière, avoir des sentiments très forts, et tout à fait comparables à ceux que nous pouvons avoir pour des personnes réelles (mais c’est un peu une autre histoire). On a pu vérifier aussi que le visionnage d’un film pouvait modifier l’équilibre hormonal d’une personne : devant une scène violente du Parrain 2, le taux de testostérone (libido, agressivité) monte en flèche tandis que devant Le Pont de Madison, comédie romantique larmoyante, c’est le taux de progestérone (déprime, inhibition de la libido) qui augmente6. Or ces hormones ne sont pas que des messagers de nos émotions, elles participent en permanence à la construction de nos associations neuronales.
Nos opinions et nos actions sont motivées par la représentation intellectuelle mais aussi émotionnelle que nous nous faisons du monde qui nous entoure, et cette représentation passe en grande partie par des fictions, fictions qui vont ensuite être elles-mêmes alimentées par l’activité humaine.

Mulholland drive (2001), par David Lynch. Deux jeunes femmes confrontent leur rêve hollywoodien à la réalité, et le spectateur ne sait plus dans le rêve de laquelle il se trouve...

On peut trouver des exemples moins hypothétiques (après tout je ne connais aucun officier de police véritable). Quand un habitant d’un petit bourg alsacien choisit son bulletin de vote en fonction de sa peur de l’immigration et de la violence des cités, lui qui ne subit comme atmosphère pesante effective que la vie du village et qui n’a jamais vu une maison de plus de deux étages ni un « étranger » autre qu’allemand, il est orienté dans son vote par une fiction, celle que lui fournit notamment le journal télévisé tous les jours et qui lui apprend que la France est séparée en deux espaces : les charmants petits villages hors du temps où des artisans perpétuent des traditions, à laquelle il s’identifie (par erreur, d’ailleurs, car son monde à lui ne ressemble pas non plus à ça), et les banlieues des grandes villes, qui lui semblent ressembler à Sodome et Gomorrhe puisque, s’il se fie à la représentation qu’il s’en fait, personne n’y a une activité qui ne soit illégale, criminelle et perverse : de quoi avoir peur, non ? Il s’agit pourtant de préserver un monde qui n’a jamais existé d’un autre monde qui n’a pas plus de consistance. Le bulletin de vote qui est mis dans l’urne à la fin est, lui, tout ce qu’il y a de tangible.

Je pourrais donner longtemps des exemples, mais je pense qu’on a compris mon hypothèse de travail7.
Ma « fictionosphère » et la réalité objective sont donc deux univers qui évoluent de manière autonome mais ont régulièrement une influence l’une sur l’autre.

  1. Le fondateur de l’étude sérieuse du sommeil est le neurobiologiste Michel Jouvet. []
  2. Je dois admettre que je ne suis pas un incondtionnel de Freud, comme on l’aura peut-être remarqué avec cet ancien article, Le presque ça et le je-ne-sais-rien. []
  3. Sophont est un terme inventé par l’auteur de science-fiction Poul Anderson en 1966 pour désigner l’intelligence qui ne procède pas d’un simple calcul algorithmique mais qui constitue une véritable aptitude au raisonnement indépendant. Sapient signifie sage, on utilise à tort ou à raison l’adjectif latin sapiens pour désigner notre espèce : homo sapiens. Quand à la conscience, on peut la résumer à la faculté de savoir que l’on existe. []
  4. 1830 : Charles Philipon invente la presse satirique ; 1834 : le Salon des Beaux-Arts devient annuel, des centaines de milliers de gens et plus tard des millions le visitent, connaissent le noms des peintres primés, etc. ; 1835 : Havas lance la première agence de presse ; 1836 : Émile de Girardin lance La Presse, quotidien à deux sous financé par la publicité ; 1839 : la photographie est officiellement offerte au monde par Daguerre et par le France ; 1842 : Les mystères de Paris sont publiés dans le Journal des débats – encore plus populaire que Urgences ou Dr House en son temps ; 1856 : Louis Hachette place des librairies dans toutes les gares et crée des collections de livres pour les voyageurs ; 1877 ; le phonographe ; 1894 : le cinématographe ; etc. []
  5. Je note que dans de nombreuses fictions, justement, le visionnage d’œuvres de fiction préexistantes est un moyen d’apprentissage pour, par exemple, un robot « conscient » ou un extra-terrestre qui veut comprendre l’espèce humaine. []
  6. Effects of affiliation and power motivation arousal on salivaryprogesterone and testosterone [pdf] par Oliver Schultheiss, Michelle Wirth et Steven Stanton, Université du Michigan, Hormones and Behavior #46 ( 2004).  []
  7. Voir aussi ces articles : Les Universitaires existent-ils ; Bohemian Rhapsody. []

OkO (nouveau blog)

septembre 10th, 2011 Posted in Brève, Dans la boite-aux-lettres | 1 Comment »

Après son célèbre blog « Art de vivre » Homebook, Nathalie vient de lancer un blog-notes, OkO (« œil », en Croate). Un des premiers articles concerne les mutations du Val d’Argenteuil, quartier typique d’un certain urbanisme social utopiste (puisque l’on croyait au progrès des couches populaires) des années 1960.

Nathalie, comme tous ceux qui ont grandi dans ces immeubles pendant les années 1970, est prête à les défendre contre les clichés diffusés par le journal télévisé. L’article en question est un une introduction à d’autres articles futurs sur le même thème.

Coloriez l’image perdue de Ben Laden

septembre 6th, 2011 Posted in Images, Lecture, Mémoire | 18 Comments »

En complément au post précédent, ce document étrange, un livre de coloriages pour enfants nommé We Shall Never Forget 9/11. Cet ouvrage « pédagogique » explique aux enfants la préparation de l’attentat par les terroristes, le déroulement de la journée du 11 septembre 2001, et tout ce qui a suivi, jusqu’à la mort de Ben Laden.
Le livre se termine sur un portrait des pères fondateurs des États-Unis, surplombé par cette phrase : « The founding fathers of our nation knew the importance of freedom. That is why they declared independance from England in 1776 so they could live on their own and be free ». Heureusement, Thomas Jefferson, George Washington ou Benjamin Franklin étaient porteurs d’un message plus intéressant que ça, car s’il ne s’était agi que d’émancipation, on pourrait faire remarquer que la plupart des actions anti-américaines dans le monde sont faites au nom de ce même principe, et parfois très légitimement.
L’aperçu proposé sur le joyeux site coloringbooks.com ne montre qu’une petite sélection des trente-six pages de ce « Graphic Coloring Novel » (roman graphique de coloriage, notion apparemment inventée pour l’occasion). Je ne peux donc pas en savoir plus, ni préjuger du degré de pertinence des éventuelles explications géopolitiques contenues dans le livre. J’hésite presque à l’acheter, par curiosité.

Ce travail que l’on peut juger d’un goût douteux (imaginez des enfants de cinq ou sept ans coloriant patiemment des images d’attentats ou d’actions militaires) a apparemment été extrèmement bien reçu par la presse américaine, de tous bords politiques, du fait de sa neutralité et de sa distanciation. Les auteurs dispensent un petit cours sur la liberté, n’y pratiquent pas d’amalgame entre Islam et terrorisme et respectent les faits à l’exacte. Enfin tout ça, ce n’est pas moi qui le dis, mais les médias qui ont chroniqué cette publication et qui y voient un excellent support pour parler aux enfants de l’attentat sans les traumatiser, pour accompagner les images que les médias vont diffuser pendant les commémorations (intéressante méthode pour s’approprier un récit : le mettre en couleurs).
L’éditeur écrit cette phrase œcuménique et à vrai dire un peu bizarre en guise d’avertissement : « Terrorism is human made and is very old; it comes in people of all shapes, sizes, and colors ».

Je reproduis l’image de la mort de Ben Laden à une taille suffisante pour qu’on parvienne à lire le texte.  Je suppose que c’est toujours pour ne froisser personne qu’il n’est pas écrit (sur cette page en tout cas) que l’opération se nommait Opération Géronimo. Par contre on apprend que le chien impliqué dans l’affaire se nommait « Cairo ». Les enfants aiment connaître le nom du chien.

Cette composition reconstitue une scène dont on ne sait en fait rien du tout. Après la mort de Ben Laden (confirmée par une de ses filles, qui était sur les lieux, et par une expertise ADN, dit-on), la Maison-Blanche a communiqué sur l’hésitation du président : montrer les images, ou ne pas les montrer ? Comme chacun sait il a décidé de ne pas les montrer, même pas à des journalistes qui auraient pu témoigner de les avoir vues, et a au contraire diffusé une photographie célèbre où lui-même et son équipe suivent les opérations à distance (voir l’article Opérations extérieures).
La scène dessinée ci-dessus est celle qui avait été décrite par le porte-parole de la Maison-Blanche, qui s’est ensuite rétracté, où il disait que, avant d’être exécuté, Oussama Ben Laden avait tenté d’utiliser une de ses épouses comme bouclier. En fait une femme a bien été blessée d’une balle, mais en chargeant, d’elle-même, sur les soldats, du moins selon l’actuelle version officielle. Mais peu importe, il s’agit là d’une scène pour dire aux enfants que le bonhomme était si lâche que l’exécution se justifie totalement. Il n’est écrit nulle part qu’il aurait été intéressant pour l’histoire et pour la justice qu’un procès ait lieu. La question est évacuée par la phrase « personne ne voulait de détenus ».
Je me demande pourquoi l’auteur du dessin a placé une bibliothèque derrière le lit : les photos de la chambre qui ont circulé ne montraient rien de tel. C’est suspect, une bibliothèque ?
Je traduis la fin du texte : « Ces fous détestent le mode de vie Américain parce que nous sommes LIBRES et notre société est LIBRE (…) l’Amérique est LIBRE. Demande à ta mère et à ton père, à ton professeur, à ton pasteur, ce que cela signifie vraiment (…) L’Amérique ne déteste pas les autres peuples du monde, mais nous aimons le monde dans lequel nous vivons et nous défendrons notre manière de vivre ».

Le jour où les avions se sont arrêtés

septembre 5th, 2011 Posted in Dans le poste, Images | 41 Comments »

Le 11 septembre, les vols d’avion sont bradés. Par superstition, sans doute, de nombreux voyageurs évitent cette date. Ils ne le font pas en souvenir du coup d’État du 11 septembre 1973 au Chili1, mais à cause de l’attentat du World Trade Center à New York, le 11 septembre 2001.
Une date marquante, il est vrai, autant pour le fait historique lui-même, pour les images qu’il a produites que pour tout ce que cela a déclenché ou plutôt, autorisé : des guerres moyen-orientales, des lois réprimant les libertés publiques et le sentiment général, à tort ou à raison, d’un certain déclin des pratiques démocratiques dans les pays les plus développés.

Ground Zero, le 17 septembre 2001, par Eric J. Tilford, US Navy (domaine public)

Je me rappelle bien ce jour là. Ma fille aînée, qui avait alors onze ans, nous avait prévenu de ce qui était pour elle un évènement incroyable : toutes les chaînes diffusaient le même programme. À ce moment, personne ne savait ce qu’il se passait, on voyait de la fumée sortir d’une des tours qu’un avion venait de percuter. La thèse de l’accident a été abandonnée quand on a vu un second avion percuter l’autre bâtiment. On a vu les tours s’effondrer, en direct, l’une après l’autre. Je ne me souviens plus trop de l’enchaînement des évènements ensuite : on a parlé d’un avion s’écrasant sur la Maison Blanche (aussitôt oublié, il s’agissait vraisemblablement d’une erreur), d’un autre sur le Pentagone, d’un autre encore qui ne répondait plus et que l’on avait dû abattre, le climat était à la panique complète, les images étaient rediffusées en boucle, on revoyait de malheureux courtiers se jeter du haut des tours jumelles dans un geste désespéré dont le sens n’est toujours pas très clair. J’aimerais bien revoir l’ensemble de ces images, disons les deux premiers jours, pour me rappeler dans quel ordre tout ça nous est parvenu, savoir à quel moment précis le coupable a été désigné, aussi. Je me rappelle enfin que pour quelques dizaines d’heures, tous les vols civils du monde ont été annulés, permettant aux météorologues et aux observateurs de la qualité de l’air de collecter des données complètement inédites sur l’impact écologique de l’aviation. On peut minimiser l’évènement, rappeler le nombre de fois où les États-Unis ont été la cause directe ou indirecte d’un grand nombre de morts, mais il n’empêche que dans les heures qui ont suivi l’effondrement des tours, le monde s’est arrêté, on ne parlait que de ça et on ne pensait qu’à ça. Quelque chose de nouveau s’était produit, un évènement sidérant, dont on a tout de suite été certains qu’il allait changer énormément de choses à la marche du monde — et ce fut le cas.

Le jour d'après la chute des tours j'ai réalisé un petit logiciel chargé d'aller récupérer les images produites par les webcams qui pointaient encore sur "Ground zero" (ci-dessus, quelques images produites à l'aide de ce programme). Le nuage qui a suivi la destruction du World Trade Center a diffusé pendant des jours des particules, souvent toxiques, qui provoquent aujourd'hui des cancers chez les pompiers de New York, notamment.

Les coupables désignés ont été les terroristes islamistes du groupe Al Qaeda, qui s’en étaient déjà pris au World Trade Center en 1993. Je ne me rappelle pas que l’attentat du 11 septembre ait été explicitement revendiqué par Al Qaeda, mais il n’a jamais été démenti non plus. Le président de l’époque, George Bush, élu récemment dans des conditions complexes (au terme d’un recomptage des votes), dont la seule particularité notable jusqu’ici était d’être le fils du prédécesseur de son prédécesseur, connaissait une baisse régulière de son taux de popularité. En allant sur les gravats de Ground Zéro un casque de pompier sur la tête et en promettant une guerre en Afghanistan, George Bush a vu sa cote de popularité passer en quelques jours de cinquante à quatre-vingt dix pour cent : l’effroi de tous les américains, fragilisés comme jamais dans leur histoire, avait eu cet effet inespéré. Il faut dire que depuis l’attaque de Pearl Harbour2, le pays n’avait jamais été attaqué sur son sol. En fait, les États-Unis, qui sont pourtant en guerre permanente depuis qu’ils existent, ne sont pas du tout habitués à être pris pour cible de manière directe. Dans la foulée de cet enthousiasme bushiste, quatre-vingt pour cent des américains soutenaient encore leur président, le 26 octobre 2001, lorsque celui-ci a fait voter le Patriot Act, un arsenal juridique qui donnait des pouvoirs étendus aux services secrets et limitait nettement les libertés publiques : droit à la vie privée, droit d’expression, droits de la défense des accusés. Ne parlons pas de l’amalgame honteux qui associait à Al Qaeda l’Iran la Corée du Nord et surtout l’Irak, victime d’une guerre aux justifications vaseuses et mensongères.
Enfin, New York, siège des Nations Unies, symbole d’une Amérique cosmopolite liée à la vieille Europe, centre du XXe siècle, a momentanément semblé vaincue par ses propres valeurs d’ouverture au monde. Et ce n’est pas un petit symbole.

Partant d'une excellente idée de départ et bourré de trouvailles visuelles, "Kommandør Treholt & ninjatroppen" (Norwegian Ninja), sorti il y a un an, aurait pu être un excellent film. Ci-dessus, une allusion au 11 septembre 2001. On voit un avion de tourisme se diriger vers les deux tours de l'hôtel de ville d'Oslo, avec l'intention de les détruire.

De manière opportuniste, le gouvernement fédéral venait d’obtenir de nombreuses choses qu’il aurait été difficile ou impossible à obtenir autrement, et ceci avec le consentement pleutre du parti Démocrate (qui a voté le Patriot Act et accepté la Guerre en Irak) mais aussi de la plupart des alliés des États-Unis, à l’exception de la France dont la résistance reste le dernier « beau geste » historique à mon avis. Il faut dire que la menace était forte, le président de la première puissance militaire n’avait pas hésité à lâcher : « Vous êtes soit avec nous, soit contre nous ». La théorie d’un « choc des civilisations » que Ben Laden ou George Bush ont tenté d’imposer à l’opinion internationale semblait pourtant motivée par une raison certes civilisationnelle mais pas spécialement religieuse, je veux parler du pétrole. La famille Bush et la famille Ben Laden étaient partenaires financiers dans le domaine, et Oussama Ben Laden, renégat de sa famille, avait quand à lui été soutenu par la CIA, qu’avait justement dirigé George Bush, pendant la guerre entre l’URSS et l’Afghanistan. La proximité amicale, historique, financière et stratégique entre différents protagonistes et les conflits d’intérêts (il suffit de penser au fait que le vice-président Dick Cheney était l’ancien directeur de la société Halliburton, titulaire de milliards de dollars de contrats avec l’armée) ou les incohérences dans la traque d’Ousamma Ben Laden (jusqu’à son incompréhensible assassinat) ont donné à certains l’idée folle que la chute des tours jumelles avait été décidée et exécutée par la CIA. C’est la fameuse « théorie du complot », qui a été décrédibilisée par ceux qui l’ont soutenu médiatiquement et ont tenté de la démontrer, expertises « indépendantes » farfelues à l’appui, mais qui n’a pourtant rien d’absurde : après tout, il est déjà arrivé que les États-Unis attaquent leur vassaux en se faisant passer pour leurs rivaux, comme dans le cas du spectaculaire attentat de la Gare de Bologne, en 1980, organisé par des « Brigades rouges » qui étaient en réalité des néo-nazis de la loge maçonnique3 Propaganda due, fournis en explosifs par Gladio, c’est à dire la branche italienne de Stay Behind, un service secret de l’Otan chargé de diffuser en Europe la peur du socialisme.

toujours dans le film "Norwegian Ninja", le commandeur Arne Treholt défend son pays contre l'OTAN et son programme "Stay Behind" qui exécute des attentats en Europe pour faire accuser l’extrême-gauche. Le slogan "Freedom is not free" est emprunté aux associations de vétérans de l'armée américaine. Par hasard, j'ai visionné ce film entre la tuerie d'Utøya et le 10e anniversaire du 11/09/01, deux évènements avec lesquels il résonne.

Les complots existent. Les attentats destinés à accuser d’autres que ceux qui les ont perpétrés, y compris des attentats contre soi-même, ne sont pas rares dans l’histoire : qui veut noyer son chien l’accuse d’avoir la gale, n’est-ce pas. Mais pour moi, l’hypothèse du complot d’État reste peu vraisemblable, et ce pour des questions d’image.
Pour commencer, la raison d’État est une notion qu’une majorité de gens admet à des degrés divers, mais toujours à condition que celle-ci ait un lien direct avec ce qui est censé être protégé ou conquis. On peut prendre pour exemple la question des indiens d’Amérique. Malgré quelques films tardifs d’auto-flagellation (Little Big Man, etc.), les Américains vivent assez bien avec l’idée du génocide des indigènes. Certaines parties de leur histoire les mettent un peu plus mal à l’aise. Le film Heaven’s Gate (1980), de Michael Cimino, a par exemple provoqué à sa sortie un rejet général de la part de la critique et du public, car il affirmait que les grands propriétaires terriens qui ont fondé le pays l’ont fait en assassinant les immigrants pauvres qui étaient venus chercher la bonne fortune sur le nouveau continent, et dont la présence gênait : il y a ici une dissonance entre deux mythes, celui des immenses puissances financières telles que le pays sait en produire, et celui du pays où « tout est possible » et où chacun a les mêmes chances de réussir.

Par ailleurs, si les États-Unis adorent s’inventer des ennemis et les monter en épingle, il est en revanche insoutenable pour eux de se voir en victimes d’une authentique défaite, et je doute qu’ils prennent sciemment le risque d’en subir. Virtuellement, au cinéma ou dans les comics, les États-Unis ont été menacés par des saboteurs nazis, par des sous-mariniers japonais, par des arabes délirants (les Lybiens dans Retour vers le futur, par exemple), ou par d’autres aliens, venus de l’espace ou de pays exotiques. Mais ces défaites, toujours dues à la fourberie de l’ennemi, ne sont jamais que provisoires. Le cas-limite est le film Pearl Harbour, par Michael Bay (2001), qui transforme une défaite historique traumatisante4 en quasi-victoire, puisque l’on y voit deux valeureux pilotes détruire à eux seuls la plupart des avions japonais puis, quelques mois plus tard, aller bombarder Tokyo5: le film s’achève donc sur un succès, le martyr est exclu6. La politique extérieure américaine n’est justifiée, dans l’opinion publique du pays, que par le sentiment d’être du « bon côté », d’être mondialement enviés (et donc d’avoir toutes les raisons de se défendre, y compris préventivement) et enfin, par un sentiment d’invincibilité, du moins d’invincibilité sur leur propre sol, car ailleurs il en va autrement : les guerres de Corée, du Viêt Nam, d’Irak ou d’Afghanistan sont loin de pouvoir être qualifiées de victoires. Si la défaite extérieure est gérée par diverses fictions et par des rites (le rapatriement des soldats tombés pour le drapeau, les cérémonies dans les cimetières militaires,…), la défaite intérieure n’a pas vraiment d’image, n’est pas imaginable7. Quand à l’agression, elle est toujours de l’autre côté : en se fiant exclusivement aux films de fiction, on peut imaginer que les États-Unis sont constamment attaqués par d’autres pays et ne font que répliquer légitimement à ces assauts, tandis qu’en regardant l’histoire, on constate l’exact opposé : des siècles de guerres « préventives », « anticipatives », c’est à dire des guerres déclenchées par les États-Unis.

Toujours le film "Norwegian Ninja". Les Ninjas de sa majesté Olav V, dirigés par Arne Treholt, combattent les norvégiens atlantistes d'Otto Meyer (en haut) pour préserver le "Norway of life". Tout le sel du film vient du fait qu'il révise l'histoire, car Arne Treholt et Hans Otto Meyer sont de personnes réelles, le premier étant un ancien membre du parti travailliste condamné pour avoir fourni des renseignements aux Soviétiques et aux Irakiens, le second étant un particulier arrêté avec des centaines d'armes qui a prétendu travailler pour le compte de "Stay Behind"... ce qui a fini par être admis.

Pour accepter sa situation très singulière — celle d’un empire martial bâti sur une terre spoliée qui assure le confort d’une partie de ses citoyens au détriment du reste du monde, si l’on doit résumer8 —, les États-Unis ont construit assez spontanément une mythologie séduisante en laquelle ils sont les premiers à croire, qui s’exprime avant tout dans les fictions populaires et qui propose au public mondial une vision symbolique cohérente de la marche du monde. La légitimité de la domination ; la supériorité de la décision sur l’analyse ; de l’action sur la réflexion ; du « bon sens » (c’est à dire des préjugés) sur l’intelligence ; l’héroïsme des conquêtes ; l’envie ou la jalousie qu’est censé susciter le modèle américain ; etc. Cow-boys libres et aux pieds sur terre ; président fondamentalement honnête et courageux9, protection divine (parfois si bête que les traducteurs français l’éludent des adaptations de séries ou de films), étrangers hostiles mais — et c’est une assez bonne raison — dont les pays sont traités comme une aire de jeu,… Notre imagination, l’imagination planétaire, est en partie limitée, bornée par l’efficacité des scénaristes hollywoodiens.

La première bande-annonce du film "Spiderman" (2002), dont la diffusion a du être interrompue puisqu'on y voyait un hélicoptère pris dans une toile d'araignée placée entre les deux tours.

En même temps, les États-uniens sont aussi les premiers producteurs du contre-poison aux œuvres qui relèvent de l’idéologie américaine. Il existe chez eux une grande tradition de résistance au patriotisme forcé, à la bigoterie, à l’impérialisme de leur pays, à la société de consommation, à l’organisation patriarcale et aux académismes esthétiques. On la trouve, à des degrés divers (du rejet total de la civilisation américaine contemporaine à des revendications plus ponctuelles), dans les contre-cultures qu’on a appelées beat, freak, hippie, etc. : William Burroughs, Jack Kerouac, Allen Ginsberg, Gregory Corso, Robert Crumb, John Waters, Philip K. Dick, Bob Dylan et Joan Baez, Hakim Bey, Michael Moore. On la trouve aussi (et souvent en lien étroit avec les précédents cités), à l’université, avec des personnalités telles que Noam Chomsky, Donna Haraway, Angela Davis, Howard Zinn. On peut bien sûr remonter plus loin dans l’histoire avec des gens tels que Henry David Thoreau. Il existe aussi une forte contre-culture « de droite », parfois opposée à l’État fédéral :  survivalistes et autres libertariens.
Mais tous ces mouvements plus ou moins underground souffrent d’une part de leur statut, qui fait d’eux, et parfois malgré eux, des cautions démocratiques, mais ils souffrent aussi de leur récupération médiatique : caricaturés, achetés, transformés en marques, en clichés, victimes d’hagiographies qui renvoient leur pensée et leur engagement à l’histoire ou la résument à des anecdotes,… Qu’on les ignore, qu’on fasse d’eux les épouvantails de leur propre engagement ou qu’on les affaiblisse en les célébrant ou même en continuant leur travail, ils sont toujours gérés et, finalement, à peu près inoffensifs.

"Starship Troopers" (1997). Aux informations/propagande, tout ce que les habitants de la terre ont à savoir, c'est que les méchants habitants de Klendathu, qui ont la forme d'insectes géants, attaquent la terre en projetant des météorites, dont une atteindra son but en détruisant Buenos Aires. Ce qui n'est pas dit, c'est que ces bombardements font suite à une attaque des terriens, venus venger une colonie de Mormons qui avaient tenté de s'installer sur Klendathu. Ce qui n'est donc qu'une réponse à une intrusion puis à une attaque est présenté comme une agression.

Plus efficaces sont parfois les artistes qui jouent le jeu de l’entertainment et avancent en quelque sorte masqués, touchant un large public et parvenant à donner une publicité extraordinaire à des idées subversives. Bien sûr, leur attitude peut aussi être questionnée et elle est à double-tranchant : on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre, certes, mais dans un message transmis sous forme de divertissement, c’est le divertissement qu’on retient le plus, et qui reçoit le consentement, pas l’éventuel message politique. De plus, ces œuvres se perdent souvent dans la masse des films ou des séries de propagande patriotique qui, souvent, épousent le même forme et ont les mêmes qualités, et qui feignent même parfois la subversion (un président noir dans 24 heures chrono, par ex). Pourtant, j’admire beaucoup les figures de cette étonnante « contre-culture mainstream », si on me permet cet oxymore, dans laquelle je range, à des niveaux de subversion, là encore, très divers, Matt Groening (Les Simpson, Futurama), Joss Whedon (Buffy, Angel, Firefly), Tim Burton (pour Beetlejuice, Edward Cisorhands et Mars Attack), Paul Verhoeven (pour Robocop et Starship Troopers) et même, je suis près à le défendre, James Cameron (Terminator, AliensDark Angel, Avatar).

"Starship Troopers". Un "cerveau" des insectes de Klendathu est capturé. Les soldats sautent de joie lorsque Carl, officier du renseignement et télépathe, conclut que la bête peut ressentir la peur. Le commentaire audio fait par le réalisateur sur le DVD rend ses intentions parfaitement claires : pour lui, la société séduisante qui est décrite (tout le monde est beau, il n'y a pas de racisme, pas de sexisme, pas de crimes, une grande prospérité) est aussi une société martiale et autoritaire qui utilise la puissance et la violence contre tous ceux qui s'opposent à elle. Et cette société, dans l'idée de Verhoeven, ce n'est pas le IIIe Reich, c'est la société américaine contemporaine ou bien, ajoute-t-il, toute autre superpuissance, comme la Russie dix ans plus tôt ou un jour peut-être, la Chine. Lorsque l'on a fait remarquer au réalisateur que sa vision était étonnamment prémonitoire, il a expliqué qu'il n'y avait sans doute pas de hasard puisqu'il s'était justement inspiré de la politique de George W. Bush lorsqu'il était gouverneur du Texas. Parmi les films qui ont traité de tout ça avec anticipation, ça vaudrait le coup de revoir aussi "Fight Club" ou "Opération espadon", entre autres.

Je voulais parler du 11 septembre 2001 et je me lance dans un discours anti-impérialiste anti-américaniste primaire qui conclut en affirmant que James Cameron est un cinéaste subversif. Parmi le déluge d’articles consacrés à cet anniversaire, je doute que quelqu’un arrive à faire plus fort que moi.
Alors le 11 septembre 2001, oui, c’est bien un évènement, parce qu’il y a beaucoup de choses derrière. Beaucoup de choses y ont mené, et beaucoup de choses en ont découlé : on n’a pas fini d’en entendre parler.
Un travail que j’aimerais vraiment réaliser sur le sujet, ce serait de reprendre chaque série télévisée de l’époque, et voir comment l’attentat a modifié leur ligne politique, quel genre de situations ont été scénarisées (je pense, par exemple, aux épisodes de séries justifiant la torture par exemple), quels nouveaux personnages sont apparus, et bien sûr, quelles séries ont disparu et quelles séries sont nées à ce moment-là.

Quelques articles liés au sujet : Opérations extérieures, Mission: ImpossibleL’herbe du voisin bleu du futur est toujours plus pourpre.

  1. Le gouvernement socialiste de Salvador Allende a beaucoup déplu aux États-Unis qui ont passé quelques années à tenter de le déstabiliser médiatiquement puis, comme ça ne fonctionnait pas, en assistant le Général Augusto Pinochet dans un coup d’État qui a installé dix-sept dans de dictature militaire dans le pays, abouti à cent-cinquante mille arrestations politiques, des dizaines de milliers de cas de torture sur des opposants politiques et plus de trois mille morts et disparitions. []
  2. L’attaque de Pearl Harbour a fait un peu moins de morts que la chute des tours, mais il s’est agi pour les japonais d’une véritable victoire militaire puisque plus de cent avions et presque toute la flotte américaine basée dans l’Océan Pacifique y ont été détruits. []
  3. La « loge P2 » avait été exclue du Grand-Orient d’Italie quatre ans avant l’attentat. Parmi ses membres on compte notamment Giulio Andreotti, ancien président du conseil italien, et Silvio Berlusconi, actuel président, des mafieux, des religieux et de nombreuses autres figures-clé de l’Italie d’après-guerre. []
  4. Le sentiment anti-Japonais aux États-Unis est extrêmement fort depuis Pearl Harbour. Récemment, après la catastrophe nucléaire de Fukushima, on pouvait lire sur les réseaux sociaux des commentaires joyeux tels que « bien fait pour vous, en mémoire de Pearl Harbour ». Et lorsque le Japon a battu les États-Unis aux championnats du monde de Football, on pouvait lire des choses aussi imbéciles que « J’espère qu’un autre Tsunami détruira votre pays ». []
  5. Le bombardement punitif du Japon dans le film est un bombardement conventionnel. Il est rare que les Américains aiment se souvenir qu’ils sont, à ce jour, l’unique pays à avoir utilisé l’arme nucléaire contre des populations. []
  6. Il me semble que si la défaite collective est inimaginable, la défaite individuelle est en revanche possible dans l’inconscient collectif américain. Cette défaite individuelle, ce sad ending est généralement consolé par la jouissance qui le précède (les deux Scarface), ou par le sentiment du devoir accompli, par exemple dans Gran Torino, récit archétypique puisque son protagoniste, Walt Kowalski, est un vétéran de l’industrie automobile et un vétéran de la guerre de Corée : le vétéran, maltraité, floué, voit tout de même sa récompense dans le fait d’être un vétéran. Ce qu’on lui a fait faire n’est pas mis en question. Certaines époques ont été plus propices aux sad endings que d’autres, notamment les années 1970 : Un après-midi de chien, Soleil vert, Midnight Cowboy,… []
  7. Je renvoie une fois de plus le lecteur à l’admirable Diplopie, de Christian Chéroux, qui raconte entre autres comment l’image traumatisante des tours effondrées a rapidement été remplacée, aux États-Unis, par l’image des courageux pompiers de New York en train d’ériger leur drapeau dans un pastiche du célèbre cliché d’Iwo Jima. []
  8. Le plus incroyable est sans doute que les « sales secrets » des États-Unis finissent par être connus : oui, la CIA a vendu de la drogue pour s’autofinancer, oui, l’armée américaine a volontairement transmis le typhus aux indiens, oui, le sucre importé depuis Cuba a volontairement été intoxiqué pour donner une mauvaise réputation au régime Castriste, oui le président Dominicain a été assassiné,… La liste est interminable, et, pour peu que les faits soient assez anciens pour avoir été « déclassifiés », quasi-publique. []
  9. Hors Mars Attack, de Tim Burton, je vois peu de présidents américains vraiment veules dans les fictions du cru. []

Sexisme publicitaire ordinaire

septembre 3rd, 2011 Posted in Images | 57 Comments »

Ah que c’est drôle de lancer un buzz avec une publicité rentre-dedans, un peu provoc’, qui s’en prend aux puissants. Le loueur de voitures Sixt est spécialiste : il demandait il y a quelques mois à Carla Bruni si elle n’avait pas par hasard besoin d’une voiture familiale, proposait une limousine avec un chauffeur « capable de trouver un tronc d’arbre en une minute » à Gérard Depardieu1 ou, dans une autre campagne, faisait allusion aux voyages offerts à des ministres français en Tunisie. Comme on a l’air courageux en faisant des grimaces au lion derrière la cage, hein ! Mais la dernière campagne me semble tout à fait odieuse. Les demoiselles qui ont posé pour le cliché savaient-elles quel slogan on allait associer à leur image ?

Sous prétexte de sourire des mésaventures de Dominique « dragueur lourd » Strauss-Kahn à New York, l’agence qui a produit cette campagne nous montre seize hôtesses Sixt apparement rendues hystériques à l’idée de rencontrer l’ex-patron du Fonds monétaire international et ex-futur-président français. Car dans le monde du travail, les femmes ne rêvent que de harcèlement sexuel, c’est bien connu. Même s’il est à présent libre de ses mouvements, Dominique Strauss-Kahn est devenu, et il est évident qu’il le mérite (quoi qu’il se soit effectivement passé dans la suite 2806 du Sofitel de New York), le symbole même de l’homme-prédateur pour qui les femmes se consomment et peuvent être traitées comme des objets, des choses dont on s’empare avec impatience : à la suivante ! On peut rire de ce trait de caractère, on doit rire, même, parce que c’est risible. Enfin risible ou pathétique, selon l’humeur. Michel Rocard s’est récemment laissé aller à parler de « Maladie mentale ». Mais la publicité qui se trouve ci-dessus ne se moque pas de Strauss-Kahn, elle lui dit : « vas-y mon gars, ça vient pas de toi, en fait, c’est elles qui veulent ça, les roses sont faites pour être cueillies, toi tu es juste un homme à femmes ».

Ce pourrait être un excellent point de départ pour expliquer le genre aux quatre-vingts députés qui ont implicitement admis ne rien y comprendre2 et ont demandé au ministre de l’éducation d’évacuer cette notion des manuels scolaires de classe de première.

  1. Et pourquoi ne pas proposer un chauffeur « capable de trouver un pillier sous le pont de l’Alma à Lady Di, tant qu’on y est ? []
  2. Les commentaires de ces députés laissent en tout cas penser qu’ils imaginent qu’un complot de sociologues et de philosophes tente d’imposer l’homosexualité comme norme, ou cherche à brouiller à ce point toute différence entre les sexes que plus personne ne pourrait s’y retrouver, tel Lionel Luca (Alpes-Maritimes), qui a très sérieusement expliqué sur France Info que : « Remettre en cause la notion même de l’homme et de la femme reviendrait à dénier à Adam et Ève de s’être reproduits, quoi, on a eu de la chance finalement qu’ils n’aient pas connu cette idéologie sinon on ne serait pas là pour en parler » []

Graffiti et droit d’auteur

août 30th, 2011 Posted in Images, Les pros, Personnel, Wikipédia | 25 Comments »

Il y a vingt-cinq ans, et même un peu plus, je me passionnais pour le graffiti. J’en faisais un peu, et puis surtout, j’en photographiais. J’ai déjà parlé de tout ça ici et .

J’ai souvent croisé Miss Tic, une des pochoiristes les plus en vue à l’époque. Elle traînait beaucoup avec Blek le rat, qui était en ce temps le vrai pochoiriste célèbre et que je décrirais comme le trait d’union entre Ernest Pignon Ernest et Banksy. Les pochoirs de Miss Tic montraient généralement des figures féminines, piquées à des magazines ou issues d’autoportraits photographiques, accompagnées de petits aphorismes calembouresques. Ce n’était pas revendicatif, pas politique, pas agressif, c’était frais. Je me rappelle avoir participé en même temps que Miss Tic (et bien d’autres) à une importante série d’émissions de France Culture, en 1986 je dirais (à retrouver !), où elle expliquait qu’on la prenait pour une artiste, pour une graphiste, mais que c’était un malentendu, qu’elle n’était que poète ou écrivain urbain. Elle se trompait, évidemment, puisque l’on reconnaissait son travail de très loin et qu’elle avait, plus que tout autre, une « patte » et même une vraie démarche créative.

Pour moi, Blek, Miss Tic, Jeff Aérosol et quelques autres que je croisais à la toute jeune Galerie du jour d’Agnès B étaient certes des adultes — j’avais quinze ans, eux dix ans de plus —, mais aussi des gens d’une grande liberté qui, comme tous les auteurs de graffitis, offraient leur art aux passants ainsi qu’à des propriétaires de murs qui, il faut bien l’admettre, ne le leur avaient pas demandé.
Vingt ans plus tard, j’ai ouvert ma boite à diapositives dans le but de scanner chaque cliché de l’époque et de le mettre sur Internet et notamment, sur Wikipédia, parce que je me suis aperçu que je disposais d’archives documentaires assez rares. Certaines d’entre elles ont été publiées dans des livres consacrés au graffiti, avec mon accord mais sans que cela me rapporte quoi que ce soit. Mes photos de pochoirs sont les plus banales, évidemment, puisque les peintures de ce type sont par définition des multiples, mais j’en ai mis aussi sur Wikipédia. J’ai créé de nombreux articles sur les auteurs de graffitis ou sur les artistes de la Figuration libre, associés à ce mouvement. J’ai créé l’article Blek le rat, par exemple, mais pas l’article Miss Tic.

Je viens juste de recevoir des nouvelles de l’artiste, par le biais de la société des auteurs dans les arts graphiques et plastiques (adagp), qui défend ses intérêts et qui m’écrit ceci :

Monsieur,
Nous constatons sur le site Internet cité en référence
[c’est à dire Wikipédia] la mise en vente de posters reproduisant une œuvre de Miss Tic que nous représentons pour la gestion des droits d’auteur. Nous n’avons pas reçu de demande d’autorisation préalable de votre part. Nous vous rappelons, en effet, qu’aux termes de l’Article L 122-4 du Code de la Propriété Intellectuelle toute reproduction faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit est illicite. L’auteur s’oppose formellement à cette utilisation et nous vous demandons de retirer cette image de votre site, ainsi que toute proposition de vente de posters, notamment sur les 3 rubriques en bas de votre page, et ce dans les meilleurs délais. Nous vous rappelons que vous n’avez pas le droit de mettre sous licence Creative Commons des contenus dont vous n’êtes pas l’auteur, et que vous ne pouvez pas non plus écrire que vous êtes détenteur des droits d’auteur comme vous le faîtes. Aux fins de régularisation de ces utilisations il convient que vous indiquiez combien vous avez vendus de posters, ainsi que leurs prix de vente. Dans cette attente nous vous prions d’agréer, Monsieur, l’expression de nos meilleurs sentiments.

Je n’ai jamais adoré lire le langage juridique, qui, sur un ton calme, faussement idiot — puisque le droit français ne repose pas sur le sens commun, sur la négociation ou sur un retour à l’esprit des lois mais sur la stricte application des textes —, sert généralement à préparer une demande d’argent, parfois en se contentant de profiter de ce que les gens se font une idée erronée des articles de loi concernés1.
Ici, l’Adagp emploie un langage banalisé pour faire mine de croire que Wikipédia est mon site (qui n’a jamais entendu parler de Wikipédia et ignore son fonctionnement ?) et que j’ai voulu m’attribuer une oeuvre qui n’était pas mienne, alors que la légende de l’image me semble explicite : « Stencil made graffiti, by Miss Tic in Paris ». Je n’ai jamais revendiqué d’autre paternité que celle du cliché. Il est pourtant exact que je n’aurais pas dû penser qu’il suffisait de légender correctement l’image pour que tout soit clair, puisqu’une image « libre » peut être réutilisée par d’autres ensuite, et on n’a pas le droit de jouer les Robin des bois de l’image en « libérant » ce dont on n’est que partiellement propriétaire. C’est quelque chose que je comprends assez bien à présent, après des années à discuter de ces points avec des passionnés de question de droit d’auteur.

Quand j’ai mis l’image en question sur Wikipédia, en 2006, les usages étaient encore assez souples, mais peu à peu, peut-être à la suite de nombreux courriers comme celui que j’ai reçu tout à l’heure, il est devenu impossible d’y mettre la moindre image qui ne soit pas à cent pour cent originale. Je veux dire qu’une photographie d’un panneau publicitaire, d’un immeuble récent, d’une personne, peuvent être des motifs de suppression, et à vrai dire, je ne mets plus aucune image sur Wikipédia (enfin sur Commons, le dépôt d’images libres qui est associé à Wikipédia) depuis longtemps car je trouve exténuant de discuter le bout de gras à chaque fois. Je ne dis pas que la rectitude de Commons soit une erreur, non, surtout dans un monde qui est avant tout fait pour les sociétés de conseil juridique (combien de non-avocats à la tête de l’état français ?) et où l’avidité semble être l’unique valeur unanimement partagée. Ce n’est pas une erreur, ce n’est pas illégitime, mais c’est pénible : on essaie de faire cadeau d’une image et puis celle-ci est supprimée, parfois parce qu’on a mal interprété la situation, mais souvent aussi parce qu’on ne passe pas suffisamment de temps sur le site pour être au courant des propositions de suppression — la plupart de mes images supprimées étaient en fait tout à fait défendables.
Mais ne chipotons pas, la subsistance de cette image sur Commons est une erreur, un anachronisme, puisque c’est le genre d’image qui n’a plus vocation à exister sur ce site. Enfin presque, puisque la photographie représente un graffiti réalisé sans autorisation préalable sur le mur d’un particulier. On voit même que le mur a été repeint pour masquer un autre graffiti et il semble donc probable que le propriétaire ne voulait absolument pas de cette œuvre. S’agissant donc d’un évènement (un délit est un évènement), je suppose qu’on peut opposer le droit d’informer au droit de la propriété intellectuelle.
Lors de réflexions sur le sujet sur Commons, il a même été proposé de ne pas se soucier du graffiti puisque, ces œuvres étant illégales, il est improbable que leurs auteurs les revendiquent. Mais cette argumentation pas très juridique pour le coup se heurte au fait que le graffiti dont nous parlons a été réalisé il y a vingt-six ans et tombe donc sous le coup d’une prescription.
Comme l’a tweeté Rémi Mathis, « tu n’as pas le droit de diffuser le tag au nom du droit moral mais tu as le droit de l’effacer ». Dont acte, l’image doit être effacée, j’ai réclamé sa suppression et je ne doute pas qu’elle opère rapidement.

Il est ironique, malgré tout, que les choses se passent ainsi. Je sais que l’Adagp est dans son rôle de défense systématique des intérêts des artistes2, j’imagine que l’artiste n’a rien demandé personnellement et je comprends ce qu’il y a de douteux à proposer des posters tirés des photos affichées sur Wikipédia lorsque la situation légale de ces dernières est un tant soit peu complexe3, mais voilà où nous en arrivons : l’unique illustration de l’article de Wikipédia consacré à Miss Tic va disparaître de la plus grande encyclopédie du monde, d’un des dix ou cinq sites les plus visités d’Internet, dont il n’est pas utile je pense de rappeler le fonctionnement bénévole et désintéressé, alors même que cette œuvre a elle-même un statut d’œuvre libre, née spontanément hors de tout cadre institutionnel, pour le plaisir des artistes et des passants.
Je peux me tromper, mais ça me semble dommage.

  1. La vraie question du système juridique, c’est souvent celle de l’information : il y a ceux qui la maîtrisent, qui ont fait des études pour cela et qui en possèdent le système (à divers postes — juge, avocat, conseiller, huissier, etc.), et puis les autres. []
  2. Je précise qu’à ce stade, les échanges de correspondance entre l’Adagp et moi-même, passé le premier mail très formel, ont été de part et d’autre plutôt courtois et je pense, honnêtes. De plus, j’ai reçu la demande par e-mail et non par un recommandé, ce qui est nettement moins agressif. []
  3. Notons que je ne suis pour rien dans cette histoire de posters, démarrée longtemps après que j’aie posté l’image, mais il est vrai que cela fait partie des initiatives rendues possibles par le placement d’un média sous licence libre. Après vérification, personne n’a fait imprimer de poster à partir de l’image litigieuse.  []

Les autoroutes de l’information ? Trop cher, sans intérêt ! (1994)

août 23rd, 2011 Posted in Interactivité, Science & Vie | 11 Comments »

Amusant exemplaire de Science & Vie (numéro 926, novembre 1994). En couverture, une photographie dramatique en noir et blanc montre le champion d’échecs Gari Kasparov, crispé dans une expression de douleur intense que le gros titre explique : L’esprit vaincu par la machine. En effet, le 31 août 1994 à Londres, le champion du monde des échecs admettait la victoire de son concurrent, un PC Olivetti équipé d’un processeur Pentium cadencé à 90 Mhz et, surtout, du programme Chess Genius, par Richard Lang.
Toujours dans le même numéro, un article fait le point sur les capacités multimédia des ordinateurs : « Feuilleter un livre ou feuilleter un disque ? Telle est la question que nous nous poserons peut-être demain ». On apprend qu’à l’époque, le plus basique des lecteurs de CD-roms (Mitsumi1 FX001D) vallait 1500 francs, soit 200 euros, mais que certains modèles de luxe, comme le Nec Multispin 4x pro atteignaient les 10 000 francs, soit 1500 euros.
L’article avertit aussi que pour « passer » au multimédia, une configuration informatique doit être puissante et équipée pour l’interactivité et pour la restitution du son : en 1994, il n’est pas rare que les ordinateurs PC ne soient équipés ni de souris, ni d’interface graphique2, ni d’une carte son. Les Macintosh embarquaient quand à eux ces équipements « inutiles » depuis leur création dix ans plus tôt.

Mais l’article qui m’intéresse vraiment est intitulé Le mythe des autoroutes de l’information (pp.118-123). L’auteur, Dominique Dieudonné, y traite de la vogue des réseaux de télécommunications, venue des Amériques :

La mode a été lancée aux États-Unis par les plus hauts responsables politiques et industriels : l’avenir passe par ma construction d’un réseau rapide et puissant de communication à l’échelle planétaire. La France a emboîté le pas et il est déjà question de dépenser plus de 100 milliards de francs sur les deniers publics pour « être à la pointe ». Choix risqué car à y regarder de plus près, le gouvernement américain n’a jamais eu l’intention d’investir un seul dollar dans un tel projet. Il faut dire que les choix technologiques qu’il impose sont loin d’être évidents…

L’argumentaire développée consiste surtout à dire qu’il ne sert à rien de construire de toutes pièces un réseau de fibres optiques, puisqu’il existe déjà un réseau mondial de communications, le réseau téléphonique. Plutôt visionnaire, il évoque une technologie prometteuse mise au point dans les laboratoires Bell, l’HDSL (la première technologie de la famille de l’ADSL), qui permet d’obtenir de très hauts débits tout en utilisant le réseau téléphonique filaire traditionnel.
Nettement moins inspiré, l’auteur énumère toutes les applications possibles pour le haut-débit et imagine des solutions de remplacement qui permettraient selon lui d’échapper à la coûteuse fibre optique. Pour la vidéo « à la carte », par exemple, il propose que l’utilisateur fasse une demande au serveur qui se charge, plus tard, de faire envoyer les films voulus par voie satellitaire, afin que ceux-ci soient stockés automatiquement par l’ordinateur de l’utilisateur jusqu’à ce que ce dernier aie vu le film. Pour la vente à distance, il propose que le catalogue ne soit pas sur le réseau, mais diffusé sous forme de CD-Rom et que seules les commandes passent par le réseau. Pour la visioconférence, il propose que l’on utilise deux lignes téléphoniques simultanées, l’une pour la voix et l’autre pour l’image.

Ce que cet article montre bien, finalement, c’est qu’en 1994, Internet (jamais nommé) reste une chose très lointaine. L’auteur ne semble pas imaginer que de mêmes communications puissent passer par plusieurs réseaux de nature et de vitesse diverse. Quand aux applications décrites, elles restent sur un modèle très traditionnel, entre le Minitel, le téléphone amélioré et la télévision : l’utilité du réseau mondial est loin d’être bien comprise.
Il faut dire qu’en 1994, le web n’avait que trois ans.
  1. Un nom qui rappellera des souvenirs à ceux qui avaient un PC à l’époque. []
  2. Le système d’exploitation Windows était loin d’avoir supplanté l’austère MS/Dos, en ligne de commande. []

La fin du monde

août 21st, 2011 Posted in archétype, Études | 26 Comments »

Le 21 décembre 2012, le monde sera détruit. C’est du moins ce que prophétise une certaine littérature inspirée par un calendrier maya qui s’interrompt à la date du solstice d’hiver de l’an prochain. Si étrange que cela puisse paraître, cette théorie farfelue est prise au sérieux par de nombreuses personnes, tout comme la peur de l’an 2000 il y a un peu plus de dix ans. Il est probable que pour l’immense majorité des gens qui achètent des livres sur le sujet, mais aussi pour ceux qui les écrivent et qui les éditent, la fin du monde en 2012 n’est qu’un amusement intellectuel qui permet de se faire peur et de rêver d’un désastre total qui ferait table rase de tout ce qui existe.

Les religions, depuis qu’il en existe, la littérature, depuis l’aube du XIXe siècle ou encore le cinéma, se sont emparés de l’idée de l’apocalypse, parfois pour la préparer, parfois pour l’aménager, pour l’éviter ou pour penser à ce qui se passera après une catastrophe totale. Et il y a de bonnes raisons de s’intéresser à ce sujet, car la fin du monde n’est pas une question absurde, c’est aussi un horizon évident, une issue inévitable, puisque tout ce qui existe est amené à disparaître un jour. Les connaissances scientifiques, les progrès technologiques ou notre conscience de l’impact écologique de l’activité humaine font de l’hypothèse d’une extinction de la vie sur terre une question pragmatique et politique .

J’ai décidé de saisir le prétexte de l’année 2012 pour entamer une réflexion sur toutes ces questions, à l’aide d’œuvres de fiction ou d’exemples tirés de l’actualité, notamment. Je compte bien y travailler avec mes étudiants, mais aussi avec plusieurs amis designers ou artistes, notamment George Dupin avec qui j’ai un projet concret sur le sujet à l’école d’art de Rennes.
Mon blog de travail et carnet de notes se trouve ici : hyperbate.fr/finsdumonde.