septembre 12th, 2011 Posted in Fictionosphère, Mémoire | 23 Comments »
Puisque j’en ai parlé ailleurs, un peu par hasard, j’aimerais exposer ici une théorie. J’ignore totalement si elle est originale, car je suis loin d’avoir lu tous les auteurs sur ce genre de sujet, mais en tout cas, les lignes qui suivent exposent l’état de ma réflexion sur la question. Et cette question, c’est de se demander à quoi sert le rêve, à quoi sert la fiction, et de tenter, malgré toutes les inconnues, de proposer que ces deux faits ont une utilité comparable, à des échelles différentes.
Qu’est-ce qu’un rêve ?
D’un point de vue technique, neurologique, j’ai un peu lu sur le rêve, et je tire surtout de mes lectures le sentiment que le sujet reste assez mal connu. On a précisément observé les phases du sommeil, il y a plus d’un demi-siècle, mais puisque l’on est loin de comprendre le fonctionnement du cerveau, on ne comprend pas encore bien le fonctionnement ou surtout l’utilité précise du rêve. Ce que l’on sait en revanche c’est que c’est un processus très actif, malgré le repos total du corps, proche de la paralysie. On sait que ce processus réclame énormément d’énergie (oxygène, glucose) à notre organisme et qu’il active de nombreuses zones de notre cerveau. Il semble que pendant sa phase de sommeil paradoxal, le cerveau ignore son état : tout fonctionne très habituellement pour lui (les zones dédiées à la perception ou à la motricité fonctionnent à plein régime, par exemple) si ce n’est qu’une « barrière » le déconnecte de la plupart des muscles (sauf les yeux, complètement déchaînés, la respiration qui continue à fonctionner, ainsi que les organes reproducteurs qui, chez l’homme comme chez la femme, sont alors spectaculairement congestionnés). Pour faire une analogie robotique, le sommeil paradoxal, c’est un peu comme si on passait en mode « simulation » : l’ordinateur fonctionne habituellement mais ses ordres ne sont pas transmis aux moteurs et il ne reçoit pas les informations des capteurs. De temps en temps, cependant, des éléments extérieurs sont intégrés au rêve (envie d’uriner, perception d’un son extérieur,…) et de temps en temps aussi, la barrière n’est pas efficace, des mouvement corporels sont activés par le rêve : qui ne s’est jamais réveillé en se débattant, en frappant, en se retenant de faire une chute imaginaire,…

Spike Jonze, "Dans la peau de John Malkovich" (1999). Craig Schwartz est un marionnettiste contraint à laisser de côté ses rêves d'artiste pour un emploi de bureau dans une société située à l'étage sept et demie d'un immeuble. L'endroit dissimule une mystérieuse grotte qui permet de se projeter dans le cerveau de l'acteur John Malkovich.
On sait aussi que tout le monde rêve (mais que, souvent, on ne se souvient de ses rêves que lorsqu’ils sont interrompus par la sonnerie du réveil ou par une émotion forte vécue à l’intérieur du rêve), et on sait enfin qu’un sommeil normal — qui inclut le rêve — est totalement indispensable à notre survie. On sait aussi que beaucoup d’animaux ont des phases de sommeil paradoxal comme nous, notamment les mammifères et les oiseaux (en fait, tous les animaux à sang chaud), et on sait que ces animaux font des rêves tout comme nous. Enfin, on sait que les fœtus rêvent, qu’ils se trouvent même dans un état de sommeil permanent.
À quoi ressemble le rêve ?
Alors que tout le monde expérimente régulièrement le rêve, je suis frappé des difficultés que les artistes rencontrent lorsqu’ils veulent les représenter. Je me souviens par exemple d’une étudiants qui, en voulant parler du rêve, avait produit une vidéo sans intérêt où des filtres divers étaient appliqués à l’image : inversion des couleurs, etc. Elle se défendait en disant que ses rêves à elle étaient comme ça, mais ce n’était pas très convaincant. Le rêve est d’ailleurs souvent une excuse à la fantaisie : pour ne pas dire « je voulais un ciel violet », on se réclame de l’autorité du rêve. Jusqu’aux premières décennies du XXe siècle il n’est pas rare que des récits fantastiques se terminent sur cette astuce qui ressemble à la peur de sa propre audace : « ce n’était qu’un rêve ».
Les rêves mis en scène par Dali (Dumbo, La maison du Dr. Edwardes) fonctionnent mieux en tant que films qu’en tant que rêves. Je trouve Un chien andalou (1929), réalisé avec Buñuel, plus convaincant. David Lynch a une approche très visuelle et un peu maniériste du rêve, mais le résultat est assez réussi. On peut aussi mentionner Cronenberg pour sa manière de faire entrer le bizarre, la déformation et le cauchemar dans la réalité.
L’auteur qui, à mon sens, a le mieux réfléchi à la mécanique du rêve, c’est sans doute Michel Gondry, qui non seulement représente le rêve, mais produit des récits qui fonctionnent comme des rêves (la bande dessinée We lost the war but not the battle, les film Human Nature et Eternal sunshine of the spotless mind, plusieurs vidéo-clips tels que Bachelorette ou Army of me pour Björk,…).

Michel Gondry, "La science des rêves" (2005)
Se souvenir de ses rêves est difficile. Je remarque que si j’ai un souvenir vif d’un rêve au réveil, je l’ai souvent totalement oublié une heure après et si j’essaie de le raconter, ce n’est déjà plus le rêve mais ce dont je me rappelle m’être souvenu, et je sens que ce qui était raconté s’est entre temps simplifié et peut-être aussi transformé en un récit un peu trop bien scénarisé.
De mes propres rêves je retiens qu’ils relient beaucoup d’éléments des jours passées (préoccupations, dernier film vu, dernier roman lu,…) mais aussi quelques éléments plus anciens, parfois inattendus. Tous ces éléments sont généralement associés d’une manière qui semble cohérente au cours du rêve mais qui ne l’est pas une fois que j’essaie de les récapituler, au réveil. Les personnes ou les lieux peuvent avoir changé en cours de route par exemple, et les passages d’un lieu à un autre peuvent être magiques : pièces de l’appartement de feu ma grand-mère qui débouche sur une salle de collège par une porte inconnue, par exemple. Parfois les rêves sont confus, parfois ils semblent très clairs. Parfois ils contiennent des éléments très familiers : un lieu dont on ne se rappelle pas une fois éveillé mais où l’on se rend régulièrement en rêve.
Ce qui est sans doute le plus étonnant, le plus troublant, c’est que les rêves soient produits par notre cerveau, qui est l’organe véritable de notre perception sonore, visuelle, olfactive, tactile, ce qui fait que les rêves peuvent atteindre un niveau de vraisemblabilité total : le moindre concept, la moindre idée d’un objet, prend exactement la forme qu’elle doit prendre. Il n’y a aucune distanciation liée au mode de représentation, ce qui explique sans doute qu’il soit difficile de représenter la chose : un rêve raconté pâtit des moyens utilisés pour le raconter.
À quoi sert le rêve ?
Sur ce point, le mystère reste épais. On a souvent prêté une utilité surnaturelle au rêve : il nous prévient de quelque chose à venir. Cela m’est déjà arrivé d’avoir un rêve qui se rapportait à un évènement futur à vrai dire. Mais rien de magique : le rêve n’avait fait qu’associer des préoccupations du moment, peut-être des sentiments jusqu’ici éconduits par l’entendement, et qui une fois traités aboutissaient à la conclusion logique qu’il se passe quelque chose d’important. On rêve de quelqu’un et trois jours plus tard on apprend sa mort, par exemple. Il est facile de prendre ça pour de la prescience, mais en écartant cette hypothèse surnaturelle on trouve bien souvent que des éléments d’information divers justifiaient la préoccupation : l’absence de contacts récents ou bien au contraire un message au ton inhabituel, etc.
Aujourd’hui, quand j’ai fait un rêve triste ou angoissant à propos de quelqu’un, j’ai tendance à prendre de ses nouvelles. Dans la quasi-totalité des cas, heureusement, le rêve en question s’avère ne rien avoir eu à « dire » de crucial.

Philippe de Broca, "Le Magnifique" (1973). François Merlin se rêve en Bob Saint-Clar, une sorte de James Bond qui vit des aventures palpitantes dans les plus beaux endroits du monde. Il utilise la fiction pour régler ses comptes avec son éditeur, pour oublier la pluie ou pour vivre une idylle imaginaire avec sa voisine. Ses romans font rêver des millions de gens.
La façon de voir les rêves chez Freud ne diffère pas du rêve-oracle de l’antiquité, si ce n’est qu’il ne se rapporte pas à des évènements extérieurs mais à la vie psychique du rêveur : le songe cherche à nous dire quelque chose que nous refusons de penser consciemment. Et quand on nous propose une liste de rêves avec des symboliques lourdes, comme le font les livres d’interprétation des rêves inspirés par la psychanalyse, ça marche presque. Sauf que les rêves ne ressemblent jamais à ça justement. L’approche freudienne qui consiste à n’y voir que l’expression symbolique d’obsessions sexuelles plus ou moins incestueuses, qu’il faudrait aller chercher derrière les incohérences du songe me semble passablement idiote, même si j’imagine que l’interprétation des rêves est un excellent support de discussion pour pousser à s’exprimer les patients d’un psychothérapeute : le rêve n’est alors qu’un prétexte, et c’est la manière dont l’interprète ou le rationalise le rêveur qui peut avoir un sens. Les indiens d’Amérique, lorsqu’ils rêvaient qu’ils avaient fait du tort à quelqu’un, allaient le voir pour lui présenter des excuses, dit-on. Puisque le rêve se construit avec les préoccupations du moment, ce n’est pas irrationnel, en tout cas moins que l’interminable quête du « moi profond » psychanalytique. Non?
Le rêve et l’intelligence
Plus sérieusement, on pense désormais que le rêve a un rapport avec la mémoire, qu’il sert à ré-assembler des souvenirs, à leur donner un sens, à les éprouver, à les tester — mais pas à mémoriser, car on peut mémoriser sans rêves. On doit pouvoir décrire le songe comme une opération de maintenance du cerveau.
Je sais d’expérience que le rêve sert souvent à comprendre des choses. Je me souviens avoir buté sur des problèmes logiques de programmation que j’ai résolus en dormant, parfois en rédigeant du code en songe, en essayant des combinaisons. Et au réveil, le programme à écrire sortait tout seul, et avec justesse. Dans le même ordre d’idées, je me souviens qu’en entrant en classe de cours préparatoire, je ne savais pas faire mes lacets. Une nuit, j’ai rêvé l’opération avec une précision parfaite : où passait la corde, comment cette construction topologique complexe fonctionnait. Et depuis, eh bien je sais faire mes lacets.
Je me souviens aussi d’une journée laborieuse où ma fille aînée, alors bébé, a tenté avec un acharnement constant d’escalader un fauteuil. Et très régulièrement, elle chutait, et elle se faisait mal, même. Pourtant elle semblait incapable de se retenir d’effectuer cette ascension qui lui coûtait pourtant cher. Épuisée, elle a fini par s’endormir. Au réveil elle avait une autre approche de son Everest, en fait elle avait compris comment l’aborder avec prudence et en ne courant plus le danger de se faire mal. J’ignore si le songe y est pour quelque chose, mais une partie du processus de sommeil, en tout cas, l’avait fait progresser. On dit : « la nuit porte conseil » et c’est assez vrai. Dormir permet non seulement de comprendre mieux mais aussi de quitter une pensée obsédante, de la mettre en perspective ou de la ramener à une place raisonnable. Le rêve, et plus largement le sommeil, a sans aucun doute un lien avec la construction de l’intelligence.
Citons enfin deux autres indices du rapport qui existe entre rêve et compréhension. D’une part, on ne rêve jamais autant que pendant que la structure de notre cerveau se met en place (le nouveau-né rêve presque en permanence). D’autre part, on a pu prouver que les périodes de stress sont aussi des périodes où l’on rêve plus.

Dans Inception (Christopher Nolan, 2010), conformément à l'idéologie actuelle de la rentabilisation de chaque instant de la vie, le rêve devient un lieu de travail. Cela me rappelle la curieuse idée - passée de mode - de dormir en écoutant en permanence des cassettes dédiée à l'apprentissage d'une langue ou de toute autre matière.
Ma conclusion personnelle est que le rêve sert à plusieurs choses, qu’il sert à progresser intellectuellement, qu’il sert à passer en revue certaines fonctions du cerveau, à éprouver des émotions, mais aussi qu’il contient de nombreux éléments qui n’ont ni sens ni utilité particulière.
Je me fie évidemment beaucoup à ma propre expérience, je n’ai pas d’autorité scientifique particulière sur le sujet, qui doit progresser à une grande vitesse avec les outils dont on dispose actuellement pour analyser l’activité du cerveau.
Je me permettrais un petit pari technologique : si l’on veut un jour créer des ordinateurs « sapients », « conscients » ou « sophonts », cela passera par l’invention d’un équivalent informatique au rêve.
Mon dernier rêve
Cette nuit, j’ai rêvé que j’étais avec un ami à la rédaction d’un journal où se trouvait Edwy Plenel. L’ami essayait d’expliquer ses opinions à Edwy Plenel mais de manière un peu laborieuse, notamment en lui faisant lire à haute voix un poème et en guettant sa réaction. Cela se passait dans un immense parc arboré à l’intérieur de l’immeuble. J’ai pris à part Edwy Plenel, qui était entre temps devenu une femme, pour lui expliquer ce que voulait dire mon ami et pour lui expliquer les raisons de la confusion de ses propos. Et puis je me suis réveillé. Une chose qui me frappe sans ce rêve c’est que pas un instant je n’ai mis en doute sa réalité pendant mon sommeil, malgré les éléments étranges qui s’y trouvaient, et malgré les transformations. Ensuite, il contient des éléments dont je peux identifier la provenance : j’ai vu Edwy Plenel à la télévision il y a quelques jours et je reconnais à présent le parc, qui est en fait celui de ma voisine, décédée il y a un mois et dont l’immense jardin « à l’anglaise » intéresse beaucoup les promoteurs immobiliers. Quand au fait d’expliquer un propos confus, ma foi, c’est ce que j’essaie de faire en permanence sur mes blogs, dans le livre que je suis en train de terminer (et dont je refonde l’introduction en ce moment), en commentaires de blogs, dans des tweets, des conversations en ligne,… — ce sont mes propres discours et opinions que j’essaie constamment d’expliciter, bien sûr.
Ce rêve me semble ne pas avoir d’intérêt particulier, si ce n’est que je m’y suis entraîné à expliquer quelque chose. Quand la rentrée universitaire approche je fais souvent des rêves dans lesquels j’explique des choses, ou des rêves dans lesquels je me bats dans les couloirs de l’Université !
À quoi sert la fiction ?
Après cette laborieuse explication du rêve, voici ma théorie, qui tient en une simple ligne : la fiction est, à l’échelle des groupes, ce que le rêve est à l’échelle du cerveau.
Pour commencer, on sait qu’il n’existe pas de société (de groupe humain) qui n’engendre pas de fictions. Je parle des contes, des légendes, des romans, des films, des religions, mais aussi des rumeurs, des bavardages, des chansons, des informations, du récit historique, des histoires drôles,… Autant de formes plus ou moins inspirées par le réel et qui assument plus ou moins leur rapport à l’imaginaire.
Toutes ces fictions nous envoient des images, des idées, des souvenirs, se répondent les unes aux autres, parfois d’une manière qui semble avoir un sens, un but, qui veut nous dire quelque chose, parfois en faisant preuve d’une étonnante prescience, parfois en se contentant d’être fantaisiste et distrayantes. Mais ce qui est étonnant, c’est que ces fictions, depuis l’avènement de l’art de masse à partir des années 1830, disons, ont vocation à toucher simultanément un grand nombre de personnes, et donc, d’une certaine manière, à nous faire faire les mêmes rêves en même temps.
Les fictions sont des simulations de réalité, mais nous font éprouver de véritables émotions et parfois des émotions étonnamment intenses. À un même instant, tous les spectateurs d’une même salle de cinéma peuvent avoir les yeux mouillés devant un mélodrame dont ils savent pourtant qu’il n’est pas la réalité, ou peuvent ressentir des boosts d’adrénaline en voyant Bruce Willis courir sous les balles d’un terrifiant terroriste. On remarque que dans le cas du livre ou du film, le corps est ici aussi totalement immobile, déconnecté de l’action, ce qui n’est pas forcément le cas avec le jeu vidéo par exemple.
Outre les émotions synchronisées, les fictions permettent aussi de réfléchir à la manière dont nous pouvons vivre les uns avec les autres, la manière dont on se comporte en société, etc. : les fictions ont une dimension « mode d’emploi » non négligeable, soit par l’exemple (la psychologie grégaire des humains les pousse à chercher à avoir un comportement qui ne dénote pas trop en général), soit par le raisonnement : assister à une histoire exemplaire et pathétique peut sensibiliser à une cause humanitaire par exemple.
Les fictions ont aussi une aptitude à créer des rêves d’ailleurs : rêves de liberté, de solitude, d’avenir,… Et même à créer des « ailleurs » tout court. De même qu’en rêve on peut retrouver régulièrement des lieux qui n’existent pas ou plus, on peut par les fictions avoir une partie de soi qui reste attachée à la planète Tatooine de Star Wars ou à des époques passées. Si on me suit, donc, les fictions fabriquent l’intelligence des sociétés, et donc, participent à fabriquer les sociétés elles-mêmes.
De la standardisation des fictions de masse
Les philosophes de l’école de Francfort avaient sans doute raison de craindre que l’industrialisation de l’art de masse finisse par rendre les consciences « standardisées », car si notre capacité à réfléchir collectivement repose sur des rêves industriels, il y a de quoi s’inquiéter. Mais ces rêves industriels existent-t-ils vraiment ?

Michel Gondry, "La science des rêves". Guy jette son téléviseur dans le canal, «Il n’y a que des conneries à la télé !»
Les œuvres qui relèvent de l’art de masse ont souvent pour défaut de faire naître des formes académiques, des formats très définis, puis de s’y complaire. Le public, qui se méfie des surprises et tente souvent de rééditer des expériences heureuses passées, est complice de cet état de fait. Ainsi, la « comédie romantique » d’aujourd’hui, souvent très mécanique et donc pas très romantiques, descend en droite ligne des (excellentes) « screwball comedies » des années 1930 (It Happened one night de Capra, His Girl Friday de Hawks).
Mais même s’il prend son temps, le public ne tolère pas éternellement la répétition et réclame en fait plus de renouvellement formel et thématique qu’on pourrait le penser. Car les fictions « de masse » ne sont pas produites que par des usines (Universal, Warner, Marvel,…), elles sont co-produites par les attentes du public.
Par ailleurs, si la masse se retrouve à regarder telle ou telle série à la forme académique, tel ou tel film ultra-banal, cette même masse est composée de groupes socio-culturels de plus petit format dont les goûts se dégagent du grand nombre. Par exemple, parmi les gens qui vont tous aller voir le dernier film de super-héros à la mode, il s’en trouve qui sont aussi allés voir Film Socialisme de Godard ou le dernier Lars Von Trier, il y en a qui se passionnent avant tout pour les films d’horreur, d’autres qui ne s’intéressent quasiment qu’aux fictions produites au Japon, d’autres qui aiment les romans avec des vampires, d’autres qui ne vont jamais au cinéma et aiment surtout les jeux vidéo, etc.
Le fait qu’une pratique rassemble un maximum de gens ne signifie pas que ces gens sont monomaniaques de cette pratique. Au contraire je parie que les monomaniaques, s’il en existe vraiment, sont des gens qui ont des pratiques culturelles archi-minoritaires. Surtout aujourd’hui, alors que l’échange de fichiers ou la culture accessible sur Internet donnent accès à un nombre inouï de fictions très diverses.
Allers et retours entre fiction et réalité
Tant que j’en suis à livrer ma « théorie du grand tout » à propos des rapports entre fiction et société, finissons avec une autre question, que j’ai souvent évoquée, qui est celle des allers et retours entre la réalité et sa représentation.
Ma théorie sur ce point précis, c’est que les fictions sont inspirées par la réalité et qu’en retour, la réalité est inspirée par la fiction.
L’exemple qui me semble le plus parlant c’est celui des fictions policières. Le genre a été inventé au début du XIXe siècle, sous forme d’un témoignage romancé, les mémoires d’Eugène-François Vidocq (1828), chef de la sûreté sous l’Empire et sous la Restauration. Ancien bagnard, Vidocq utilisait des méthodes particulières pour l’époque, recourant au déguisement, à l’infiltration dans la pègre et aux coups montés dans le but de prendre des truands en flagrant-délit. Son histoire a inspiré des personnages et des situations à Dumas et à Balzac, et a sans aucun doute suggéré son Rodolphe d’Eugène Süe (Les Mystères de Paris, 1842). Rodolphe est un peu le premier super-héros moderne, il a lui-même servi de modèle à Victor Hugo pour son Jean Valjean et, peut-être par ricochet, à des héros tels que Batman, puisqu’il est comme Bruce Wayne un homme immensément riche, torturé par une viscérale soif de vengeance qu’il transforme en actions positives, redressant les torts dans Paris et affrontant de véritables et affreux super-vilains, tels quel « Bras-rouge » ou le terrible « maître d’école ».
Mais Vidocq n’est pas qu’un aventurier, c’est aussi un des pères de la police scientifique, qui a collaboré avec des chimistes et mis au point des principes d’enquête qui ont encore cours aujourd’hui : la recherche d’indices, l’analyse et la comparaison des armes et des projectiles, l’étude du « lieu du crime », etc. Cette partie là a inspiré à Edgar Alan Poe son chevalier Dupin, (1841), à Émile Gaboriau son Monsieur Lecocq (1866) et bien sûr à Arthur Conan Doyle son Sherlock Holmes (1887). Ces auteurs fondateurs du genre n’ont pas forcément cherché à parler du véritable travail des officiers de police, ils ont extrapolé ce qu’ils en savaient ou ce qu’ils voulaient en croire et en ont fait un genre romanesque.
Jusqu’ici nous sommes dans un schéma assez classique : il existe un fait (la naissance d’une police moderne) et sa représentation, plus ou moins fantasmée.
Je n’aurai pas l’outrecuidance de faire l’histoire des fictions policières, car je ne la connais que de très loin, mais je note que le sujet ne cesse d’évoluer : enquêtes à énigmes, enquêtes psychologiques, roman sociologique, roman noir, sans parler des hybridations avec d’autres registres tels que la science-fiction ou le fantastique, et l’influence qu’a eu le genre sur les récits d’espionnage, qui eux aussi sont sans doute passablement différents de la réalité qu’ils décrivent.
D’une certaine manière, le genre « policier » est auto-suffisant depuis longtemps le public y accepte de nombreux faits qui n’existent pas du tout dans la « vraie vie » des commissariats. On ne prélève pas d’échantillons ADN sur un lieu du crime avec les cheveux détachés, une chemise hawaïenne et une vilaine gueule de bois, par exemple. Il n’existe pas non plus d’inspecteurs qui traquent un sériel-killer dont eux seuls connaissent l’existence alors que leur hiérarchie leur a ordonné de changer d’enquête, qui résolvent des crimes pendant leurs vacances à Biarritz, qui démolissent véhicule sur véhicule sans pouvoir justifier de ces dégâts et qui refusent de « s’occuper de la paperasse ». Les policiers de fiction que nous avons tous en tête, les Harry Callahan, les Starsky et Hutch, les Columbo, les Maigret, les Monk, les San Antonio et les Nestor Burma, ne sont pas seulement imaginaires, ils sont à peu près complètement impossibles. Les fictions qui, régulièrement, se proposent de revenir à plus de « réalisme », par des procédés plus ou moins sérieux, atteignent rarement leur but, car la « réalité » n’a pas un scénario palpitant. Dans la série Urgences, par exemple, les cas médicaux rencontrés sont tous directement inspirés par des cas réels, mais l’expression des rapports humains, les idylles, les péripéties diverses que l’on rencontre dans la série obéissent à une autre logique, celle du bon scénario.
La fiction a sa propre logique, développe sa culture indépendamment de toute réalité. J’appelle ce monde-là « fictionosphère ».

Aelita (1924), par Yakov Protazanov. L’ingénieur Los rêve de la vie sur une planète Mars constructiviste tout en travaillant aux plans d’une fusée. Il est finalement rattrapé par le réalisme (socialiste).
Et pourtant, une chose dont je suis certain, c’est qu’aujourd’hui, quand un vingtenaire passe un concours pour devenir enquêteur de police, c’est parce qu’il a en tête une idée du métier de policier, et cette idée se rapporte surtout à des fictions. En fait, même les tirades du genre « le métier de policier n’a pas grand chose à voir avec les romans policiers », il les a entendues dans des séries ou dans des films.
De même, lorsque l’Élysée institue autoritairement en 2009 une chaire de Criminologie au Conservatoire des Arts et métiers (qui n’avait rien demandé), la réalité universitaire française se met subitement à imiter les fictions américaines.
Je parie aussi que de nombreuses vocations de médecins ou d’infirmières ont été suscitées par le visionnage de séries médicales. Si le jeune interne comprend sans doute vite qu’il ne rencontrera pas chaque semaine des cas médicaux spectaculaires et inconnus qu’il traitera avec humour et humeur, qu’il ne deviendra jamais le Dr House, en somme, il restera malgré tout en lui un petit quelque chose de ce personnage, de ses manières, de ses méthodes, et peut-être guettera-t-il toute sa vie le moment, l’heure de gloire où il pourra jouer à Dr House. Les fictions ne véhiculent pas que des archétypes et des situations, elles produisent aussi des personnages, pour lesquels nous pouvons, d’une certaine manière, avoir des sentiments très forts, et tout à fait comparables à ceux que nous pouvons avoir pour des personnes réelles (mais c’est un peu une autre histoire). On a pu vérifier aussi que le visionnage d’un film pouvait modifier l’équilibre hormonal d’une personne : devant une scène violente du Parrain 2, le taux de testostérone (libido, agressivité) monte en flèche tandis que devant Le Pont de Madison, comédie romantique larmoyante, c’est le taux de progestérone (déprime, inhibition de la libido) qui augmente. Or ces hormones ne sont pas que des messagers de nos émotions, elles participent en permanence à la construction de nos associations neuronales.
Nos opinions et nos actions sont motivées par la représentation intellectuelle mais aussi émotionnelle que nous nous faisons du monde qui nous entoure, et cette représentation passe en grande partie par des fictions, fictions qui vont ensuite être elles-mêmes alimentées par l’activité humaine.

Mulholland drive (2001), par David Lynch. Deux jeunes femmes confrontent leur rêve hollywoodien à la réalité, et le spectateur ne sait plus dans le rêve de laquelle il se trouve...
On peut trouver des exemples moins hypothétiques (après tout je ne connais aucun officier de police véritable). Quand un habitant d’un petit bourg alsacien choisit son bulletin de vote en fonction de sa peur de l’immigration et de la violence des cités, lui qui ne subit comme atmosphère pesante effective que la vie du village et qui n’a jamais vu une maison de plus de deux étages ni un « étranger » autre qu’allemand, il est orienté dans son vote par une fiction, celle que lui fournit notamment le journal télévisé tous les jours et qui lui apprend que la France est séparée en deux espaces : les charmants petits villages hors du temps où des artisans perpétuent des traditions, à laquelle il s’identifie (par erreur, d’ailleurs, car son monde à lui ne ressemble pas non plus à ça), et les banlieues des grandes villes, qui lui semblent ressembler à Sodome et Gomorrhe puisque, s’il se fie à la représentation qu’il s’en fait, personne n’y a une activité qui ne soit illégale, criminelle et perverse : de quoi avoir peur, non ? Il s’agit pourtant de préserver un monde qui n’a jamais existé d’un autre monde qui n’a pas plus de consistance. Le bulletin de vote qui est mis dans l’urne à la fin est, lui, tout ce qu’il y a de tangible.
Je pourrais donner longtemps des exemples, mais je pense qu’on a compris mon hypothèse de travail.
Ma « fictionosphère » et la réalité objective sont donc deux univers qui évoluent de manière autonome mais ont régulièrement une influence l’une sur l’autre.