novembre 3rd, 2008 Posted in Ordinateur au cinéma, Parano | 17 Comments »
Pour moi, Alphaville a longtemps été un groupe germanique de musique New Wave pop, auteur des tubes Forever young et Big in Japan. Plus précisément, je croyais à l’époque que ce groupe était britannique, mais non il était (et est toujours) aussi allemand que Palais Schaumburg, Nena, Falco, Trio et Kraftwerk.
Je n’en ai pas trouvé de preuve mais il est fort probable que le nom du groupe soit une référence directe au titre du film Alphaville, ou plus précisément Alphaville une étrange aventure de Lemmy Caution (1965), par Jean-Luc Godard.
Alphaville est une cité autarcique et totalitaire qui est dirigée comme une ruche ou une termitière par un ordinateur, Alpha 60 (α60), créé par le professeur Léonard Von Braun. C’est ce que découvrira en tout cas l’agent secret Lemmy Caution, venu des galaxies extérieures en Ford Galaxie pour enquêter sur cette ville étrange sous la fausse identité d’Ivan Johnson, de Nueva York, journaliste au Figaro-Pravda.
Le personnage de Lemmy Caution, interprété par Eddie Constantine, n’a pas été inventé par Godard mais par l’écrivain britannique Peter Cheyney en 1936. Il apparaît dans de nombreux films de série B (Cet homme est dangereux, Les femmes s’en balancent, À toi de faire mignonne, Comment qu’elle est, etc.) et dans plusieurs téléfilms, dans des récits d’espionnage assez légers. Ce Lemmy Caution par Godard, c’est un peu comme si Gus Van Sant, Atom Egoyan ou Robert Lepage embauchaient Sean Connery pour faire un film d’art et d’essai science-fictionnesque dont le personnage principal serait l’espion James Bond. Je me demande comment l’utilisation du nom de Lemmy Caution a été négociée, si elle l’a été. Lemmy Caution n’est pas James Bond bien entendu, il n’a été connu au cinéma qu’en France je pense (peut-être aussi en Allemagne ou Eddie Constantine a été assez célèbre) et ne sortait pas spécialement du lot parmi les nombreuses séries du même genre à l’époque : Harry Palmer, Derek Flint, Coplan, James Bond, OSS 117, le Gorille, etc.

Reste qu’après la sortie du film, Constantine a traversé une période professionnelle difficile (les producteurs traversaient les Champs-Élysées pour l’éviter, a-t-il raconté plus tard) et on ne lui a plus proposé d’interpréter Lemmy Caution au cinéma.
Le film s’est d’ailleurs construit sur une imposture puisque Godard a fourni à son producteur André Michelin un faux scénario rédigé par son assistant Charles Bitsch et inspiré par les romans de la série Lemmy Caution. Le scénario en question n’avait pas le moindre rapport avec ce qui a été tourné ensuite, il s’agissait juste de rassurer le producteur et surtout les financiers allemands du film, lesquels ont, après leur premier visionnage, réclamé à Michelin un remboursement des sommes versés en à-valoir sur l’achat du film.
Ce n’est pas la seule imposture d’ailleurs, puisque comme le dit László Szabó (qui interprète ici l’ingénieur en chef), les acteurs de Godard ne comprennent dans quel film ils ont tourné qu’au moment de la projection. C’est le cas d’Eddie Constantine dans Alphaville, si l’on en croit les témoignages des assistants de Godard interviewés sur le DVD édité par les Cahiers du Cinéma.
Constantine n’en a pas voulu à Godard d’avoir sabordé Lemmy Caution au cinéma avec un film inattendu et les deux hommes se sont retrouvés pour Allemagne année 90 neuf zéro, sorti en 1991, où Eddie Constantine repend le rôle de Lemmy Caution un an après la chute du mur de Berlin. Tout « petit film » de Godard qu’il soit, Alphaville une étrange aventure de Lemmy Caution a fait d’Eddie Constantine un acteur « culte » empoyé par la suite par William Klein, Rainer Fassbinder, Mika Kaurismäki et Lars Von Trier.

Lemmy Caution porte un chapeau et un imperméable dans une ambiance « film noir » (plus roman de détective privé que d’espionnage, ce qui est une belle anticipation du genre Cyberpunk) qu’accentuent des répliques de série noire et une physionomie impossible de dur à cuire, une vraie « gueule », comme on dit. Il se montre antipathique avec tous les gens qu’il croise, refuse de laisser porter sa valise et dit « Rien ! barre-toi ! » au garçon d’étage qui lui réclame un pourboire.
Dès son arrivée à l’hôtel, tout lui paraît bizarre. Lorsque l’on pose une question à quelqu’un, ce dernier répond généralement « Je vais très bien, merci, je vous en prie ».
Dans sa chambre, Caution est d’abord entrepris par une jeune femme en blouse qui finit ses phrases par « m’sieur », une séductrice d’ordre 3 dont il juge le regard triste et dur, qui se déshabille pour prendre un bain avec lui mais qu’il chasse aussi en lui disant qu’il est « assez grand garçon pour trouver une gonzesse tout seul ».
Un homme arrive dans la chambre : « elle vous plait pas cette môme ?« , il agresse Caution qui se défend. Il le poursuit en traversant des portes, Caution casse la figure de l’inconnu et lui tire dessus mais le manque : « Je perds la forme« .

Très rapidement, Lemmy Caution rencontre la programmatrice d’ordre 2 Natacha Von Braun (Anna Karina), la très belle fille du professeur Léonard Von Braun, l’homme qui a créé α60 et Alphaville. Natacha dit ne jamais avoir connu son père (mais une autre fois elle se rappelle de ce que son père lui racontait lorsqu’elle était enfant, et dans une autre scène elle lui chuchote quelque chose) et a pour mission de servir de guide à Lemmy Caution dans la ville.
L’espion apprend vite que la cité est entièrement dirigée par la logique. Les lieux font pour la plupart référence aux sciences : Avenue Enrico Fermi, Boulevard Heisenberg, Parc mathématique, Avenue des radiations lumineuses. Les passions et les sentiments y sont des activités criminelles et l’on peut, par exemple, exécuter un homme parce qu’il a commis le crime de pleurer lorsque son épouse est morte. Un personnage explique à Caution « c’est une société technique », où il n’y a plus d’artistes, de musiciens, de peintres, où chacun est esclave des probabilités et obéit à un programme, sans enthousiasme. Les formules de politesse sont dites de manière mécanique et déplacée, toutes les activités sont prévues d’avance, on ne dit plus « pourquoi ? » mais « parce que ». Le vocabulaire des sentiments et des passions est banni.
Pourtant, alors qu’elle ne comprend pas le mot « amour » et ne peut même pas le comprendre, Natacha tombe amoureuse de Lemmy Caution.

De son côté Caution cherche à retrouver Henry Dickson, un agent (l’agent X-21 – qui rappelle l’agent secret X-9 de Dashiell Hammett et d’Alex Raymond), qui a disparu sans donner de nouvelles tout comme d’autres, Dick Tracy et Guy Leclerc. Dickson (Akim Tamirof, acteur fétiche d’Orson Welles) lui apprend que Léonard Von Braun n’est autre que Léonard Nosferatu, exilé à Los Alamos en 1964 après avoir été chassé des pays extérieurs.
Dickson est dans l’hôtel de l’étoile rouge dont le réceptionniste lui dit : « dépêchez-vous de vous suicider, nous avons besoin de la chambre pour notre cousin du sud ». Ceux qui ne s’adaptent pas à Alphaville se suicident, et s’ils ne se suicident pas, on les exécute. On apprend que les Suédois, les Allemands et les Américains s’adaptent particulièrement bien à Alphaville. Dickson meurt dans les bras d’une séductrice.
Après avoir assisté à d’étranges exécutions dans une piscine, Caution entre fugaçement en contact avec Von Braun (dont le portrait se trouve sur tous les murs mais qui est désormais au service d’Alpha 60 et non le contraire) avant d’être arrêté et conduit au « contrôle des habitants ». Là-bas, Caution est interrogé par Alpha 60 qui pressent que l’espion a un secret mais ne parvient pas à en déterminer la nature et, dans le doute, le laisse libre.
Considérant qu’Alphaville sera tôt ou tard attaquée par les pays extérieurs, Alpha 60 provoque une guerre. On apprend par ailleurs que par sa section Grand Oméga Moins, Alpha 60 se charge d’interférer sur la politique des pays extérieurs en y provoquant des remous politiques et des révoltes étudiantes.

Pour finir, Lemmy Caution soumet une énigme à Alpha 60 : « C’est quelque chose qui ne varie ni le jour ni la nuit, pour qui le passé représente le futur, qui avance sur une ligne droite et pourtant, à l’arrivée, qui a bouclé la boucle ».
La résolution de cette énigme mobilise toute la puissance de calcul de l’ordinateur, jusqu’à le mettre hors-service ou à le rendre sensible à la poésie, c’est à dire humain. Caution assassine Von Braun qui avait tenté, sans succès, de le soudoyer pour qu’il se rallie à la cause d’Alphaville où, je cite « Les hommes ordinaires sont indignes de la position qu’ils occupent dans le monde ».
Privés d’Alpha 60 et privés de lumière, les habitants de la cité sont désorientés et se déplacent difficilement.
Natacha et Lemmy Caution quittent la ville en voiture, par le boulevard périphérique.
— « ne vous retournez pas »
— « Vous croyez qu’ils sont tous morts ? »
— « Non, pas encore, ils vont peut-être guérir d’ailleurs, peut-être qu’Alphaville deviendra une cité heureuse comme Florence, comme Angoulême city, comme Tokyorama ».
Pour finir, même si elle ne connaît pas le mot, Natacha finit par dire à Lemmy : « Je vous aime ».

Alphaville une étrange aventure de Lemmy Caution contient un nombre très important de clins d’œil appuyés à d’autres œuvres : le film noir, George Orwell, Aldous Huxley, Nosferatu, Multivac (Asimov), Paul Éluard, Shakespeare (Dormir… rêver peut-être), Céline, le dessin animé (Heckel et Jeckel), la bande dessinée (Guy l’éclair, Dick Tracy), la littérature populaire (Harry Dickson, Raymond Chandler), l’histoire des sciences et des techniques (Wernher Von Braun, Los Alamos, Fermi, Heisenberg), etc.
La distribution elle-même prend souvent la forme d’un clin d’œil, puisqu’on voit apparaître à l’écran les théoriciens du cinéma Michel Delahaye, Jean-Louis Comolli et Jean-André Fieschi, que Jean-Pierre Léaud fait une apparition d’une minute, et que Nosferatu/Von Braun est interprété par l’acteur de cinéma d’horreur Howard Vernon, qui a notamment joué dans le dernier Mabuse de Fritz Lang.
Difficile, justement, de ne pas penser au Fritz Lang pour Métropolis mais aussi pour Mabuse (qui planifie tout…). On pense aussi à certains romans de H.G. Welles comme Le Dormeur.
Le Orphée de Cocteau est souvent cité comme influence majeure pour Alphaville.

Voilà le genre de film devant lequel on se demande un peu où l’on est. Est-ce qu’il s’agit d’une fantaisie, d’une dystopie, d’une métaphore, d’un portrait caricatural de notre société ou au contraire d’un avertissement visionnaire pour l’avenir ? D’un manifeste presque naïf pour l’amour, contre la déshumanisation et le rationalisme ?
Je suppose que la réponse à toutes ces question est : oui.
Le film s’ouvre sur ces mots, dits par la voix d’Alpha 60 (qui est la voix amplifiée mécaniquement d’une personne opérée d’un cancer de la gorge) : « Il arrive que la réalité soit trop complexe pour la transmission orale. La légende la retransmet sous une forme qui permet de courir le monde ». C’est un premier indice : le film (la légende) nous parle de manière décalée de la réalité. Je suppose par ailleurs que l’ordinateur ne sert pas véritablement à parler d’ordinateurs (ni des sciences, des mathématiques, de la technique), mais qu’il est une métaphore du souci de tout planifier, de prévoir, de contrôler, d’organiser. À tout cela, Godard oppose la liberté individuelle et la poésie.
Le titre provisoire du film, pendant le tournage, était Tarzan contre IBM. Tarzan, c’est à dire la liberté, le corps, l’énergie, l’honnêteté (Tarzan ne cherche jamais à être quelqu’un d’autre que lui-même, il n’est esclave d’aucune convention). IBM, c’est le cerveau d’acier, l’objet qui copie l’intelligence humaine mais qui manque de tout ce qui fait l’humain, le sentiment, la poésie…. Pour le rôle de Nosferatu/Von Braun, Godard aurait voulu employer Roland Barthes, qui était encore à l’époque une figure majeure du Structuralisme, courant de pensée qu’il serait périlleux de résumer à l’emporte-pièce mais qu’on a pu considérer comme monstrueusement rationaliste, expliquant chaque fait par la structure, dépouillant de leur poésie et donc de leur humanité les objets qu’elle étudie. Le langage, les rapports sociaux, l’art et la littérature deviennent tous les conséquences presque déterministes d’une structure préexistante. Notons que la Cybernétique de Norbert Wiener, une utopie de rationalisation de la société par le biais de la technique et notamment de la technique informatique, est souvent associée au structuralisme.
En luttant contre tout cela (car il s’agit bien de lutte), Godard se trouve une fois de plus là où on ne l’attend pas.

Un autre thème est peut-être la mémoire, l’oubli, le temps — il n’y a plus de passé et de futur dans Alphaville. Lemmy Caution cherche souvent à se remémorer ou à rappeler à d’autres des choses. Et puis il prend en permance des photographies.
Qu’est-ce qu’il nous reste d’Alphaville ? Une impression générale de fausseté (rien n’est ce qu’il semble être), le visage fatigué d’Eddie Constantine, le visage émouvant d’Anna Karina, filmée avec amour, les images superbes du Paris nocturne des années 1960 (notamment la maison de la radio, qui venait d’être construite) capté par l’œil infaillible de Raoul Coutard et rendu étrange et lointain, la musique de film de suspense abusivement dramatique de Paul Misraki… Et puis quelques scènes marquantes, comme une poursuite de Caution dans un ascenseur (la caméra emprunte un autre ascenseur et monte en même temps), les exécutions dans la piscine, ou encore la scène pendant laquelle le héros parcourt un couloir de la maison de la radio en ouvrant et en refermant chaque porte — séquence qui servait à ponctuer l’émission cinémas-cinémas dans les années 1980.
On gardera aussi quelques répliques ou aphorismes godardiens : Vous allez devenir quelque chose de pire que la mort, vous allez devenir une légende — Avez vous remarqué que journaliste commence par la même lettre que justicier — Il n’y avait pas besoin de me faire un dessin animé pour que je comprenne — Que ce soit dans le monde dit capitaliste ou le monde communiste il n’y a pas une volonté méchante d’assujettir les hommes par la puissance de l’endoctrinement ou celle de la finance mais uniquement l’ambition naturelle à toute organisation de planifier son action — [à la question « Pourquoi les gens ont l’air tristes ? »] : Parce qu’ils manquent d’électricité — Pour notre malheur, le monde est réel et pour mon malheur, je suis moi, Alpha 60 — C’est toujours comme ça : on ne comprend jamais rien et un soir on finit par en mourir — Si tu souris, c’est pour mieux m’envahir.

Comme toujours chez Godard, il y a beaucoup d’expérimentations, qui constituent chaque fois, comme le dit Raoul Coutard, « une démonstration qu’on peut faire du cinéma autrement ». Mais tout ne fonctionne pas ici, car si les parti-pris sont généralement intéressants (je tique néanmoins sur l’irruption d’images en négatif qui me semble assez artificielle, c’est mon seul vrai bémol, mais peut-être est-il dû au fait que cet effet a été, depuis, beaucoup employé), il manque au final quelque chose, il y a des promesses qui ne sont pas tenues, un grand film qui reste à l’état potentiel. L’équilibre est délicat bien sûr car je suppose que si le réalisateur avait légèrement plus joué le jeu, s’il avait un peu plus offert aux spectateurs de Lemmy Caution ce qu’ils voulaient, ça n’aurait plus été du Godard.
Par ailleurs on souffre souvent un peu de l’inintelligibilité médiocre des dialogues car le son n’a pas toujours été très bien enregistré et les multiples accents des acteurs forcent parfois le spectateur à tendre l’oreille pour comprendre ce qui est dit.
Alphaville est souvent considéré comme un film mineur dans la carrière de Godard, un film de transition, mais il a notamment influencé le Brazil de Terry Gilliam et le Blade Runner de Ridley Scott.