Profitez-en, après celui là c'est fini

Beauté quantifiée et fabriquée

novembre 9th, 2008 Posted in Images, logiciels

Un article de l’indispensable site de veille technologique de l’Atelier nous apprend que des chercheurs du Blavatnik School of Computer Sciences de l’Université de Tel Aviv ont mis au point un système de retouche d’image automatisée qui embellit les personnes qui se trouvent sur des photographies.
La même équipe avait, dans un premier temps, créé un système permettant d’évaluer la beauté d’une personne, en fonction de critères connus tels que la symétrie des traits ou la qualité de la peau mais aussi en fonction de l’observation des réactions d’un groupe d’hommes et de femmes1 .

La retouche existe depuis que la photographie existe2 et les portraits « améliorés » existent depuis qu’il existe des portraits. Jusqu’ici l’art du retoucheur ou du peintre était d’obtenir un juste équilibre entre la vérité et le mensonge, ou mieux, à trouver ce que la personne avait de beau en elle, à l’accentuer sans l’inventer et à faire oublier le reste sans l’escamoter. Les yeux pétillants des modèles des portraitistes du XVIIIe (Quentin de Latour, Elisabeth Vigée Lebrun, Jean-Étienne Liotard) ou la majesté du grand bourgeois Louis-Philippard Bertin peint par Ingres m’ont toujours semblé de bons exemples. Je ne m’étendrai pas sur le sujet du portrait qui a suscité des thèses par centaines si ce n’est pour dire qu’il y a, me semble-t-il, une évidente naïveté à prétendre évaluer une beauté objective et universelle en se contentant de soumettre à des cobayes une série de photographies de visages anonymes tous photographiés de face et dont, finalement, on ne peut rien faire d’autre que d’établir des comparaisons. Par ailleurs la séduction ne nait pas de la seule étude des traits d’une personne : attitudes, expressions, voix, discours, caractères sexuels secondaires et tertiaires et même, odeur et phéromones, comptent tout autant.

Je ne sais rien du fonctionnement exact du logiciel réalisé par les chercheurs israéliens, je ne connais que le résultat, à savoir la petite série de trois paires de photographies (avant/après) qui se trouve reproduite en haut de l’article. On y constate que les personnes ne sont pas seulement flattées mais ne sont en fait plus vraiment les mêmes : géométrie du visage, forme de la machoire, forme des sourcils ou des yeux, ce ne sont plus les mêmes personnes — même si nous sommes sans doute trop omnubilés par la similtude des clichés (il y a beaucoup plus d’éléments identiques que d’éléments modifiés) pour bien en juger. Je suis curieux de savoir si les proches de ces personnes les identifient sans problème ou si elles cherchent à comprendre ce qui est changé…
Les trois applications auxquelles ont pensé les créateurs du logiciel sont de fournir une assistance aux professionnels de la chirurgie esthétique, de fournir à la publicité des modèles toujours plus parfaits et, pourquoi pas, de réaliser des application « améliorées » de communication par webcams.
Les implications véritables d’une banalisation de ce genre d’outil me semblent difficile à évaluer.

Aujourd’hui, des jeunes filles se torturent physiquement pour ressembler à des femmes qui n’ont jamais existé que sur papier et dont la peau a été artificiellement lissée, dont les courbes sont rognées et tendues, les proportions allongées, etc. Et celles qui ne cherchent pas à ressembler à des sylphides chimériques ou ceux qui n’essaient pas d’avoir l’air de baraqués aux muscles constamment sur-tendus façon Arno Breker (le sculpteur du IIIe Reich), bien souvent, en sont malgré tout complexés. Des études en psychologie sociale ont montré que devant des filles de magazine, les véritables jeunes femmes se sentent déprimées, veulent maigrir, et curieusemebt, se mettent à manger des choses qui font prendre du poids selon une mécanique tordue comme seule la société de consommation sait en produire. Il en va de même pour les hommes, qui ont une mauvaise image générale d’eux-même face à des photographies d’éphèbes culturistes.
Mais que deviendrait un monde ou plus une image ne serait naturelle, où, si l’on peut dire, tous les miroirs seraient déformants ? Que devient la photographie si elle perd sa traditionnelle (mais suspecte) valeur de preuve de ce qui est (ou qui a été) ?

J’ai écrit aux chercheurs de l’université de Tel Aviv dans le but d’en apprendre un peu plus et, surtout, d’obtenir des résultats visuels du traitement effectué par leur logiciel dans une plus grande résolution d’image… Je complèterai cet article lorsqu’ils m’auront répondu.

Edit (18/11) : une vidéo de démonstration sur Youtube.

  1. A Humanlike Predictor of Facial Attractiveness, par Amit Kagian, Giedon Dror, Tommer Leyvand, Daniel Cohen-Or, Eystan Ruppin, in Advances in Neural Information Processing Systems #19, The MIT Press []
  2. Quelques anciens articles en rapport : La retouche photo en 1985, la retouche photo en 2008 et Looker. []

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