Profitez-en, après celui là c'est fini

Grokipedia

novembre 5th, 2025 Posted in IA, Wikipédia | No Comments »

Dans quelques mois, Wikipédia fêtera ses vingt-cinq ans. Un quart de siècle ! C’est impressionnant mais ce n’est pas un record, il existe plusieurs projets « libres » (sous licence du même nom ou pas) qui ont une longévité bien supérieure, y compris parmi ceux dont nous sommes tous tributaires au quotidien, comme les outils qui forment l’ossature du réseau Internet : protocoles, systèmes d’exploitation, serveurs, langages… Mais leur existence reste discrète pour les profanes, et ils ne font pas (peut-être à tort) l’objet de controverses telles que celles qui entourent l’encyclopédie Wikipédia, laquelle, dès l’amorce de sa notoriété, s’est vue contestée à divers titres : déficit d’experts et d’autorité, anonymat des contributeurs, qualité rédactionnelle inégale, mauvaise hiérarchisation de l’information, biais politiques, sociologiques, géographiques, et bien sûr, risques d’instrumentalisation idéologique ou commerciale.

Depuis un an, Le Point mène une campagne de dénigrement assez violente envers Wikipédia. Ce que reproche Le Point à Wikipédia, c’est de lui avoir consacré une notice peu flatteuse qui insiste notamment sur les obsessions éditoriales négatives du magazine : Islam et écologie, notamment.
Loin de moi l’idée de refuser toute critique de Wikipédia, de son fonctionnement, de son influence, et je comprends très bien qu’on soit fâché de voir sa biographie ou ses idées résumées d’une manière que l’on juge, à tort ou à raison, injuste. Mais que vaudrait une encyclopédie dont les notices seraient sous la responsabilité éditoriale de ceux qui en sont les sujets ? De fait, de grands pans de l’article en question méritaient d’être modifiés et ils l’ont été. Améliorer les articles est ce que font les Wikipédiens de manière quotidienne, mais le fait que la campagne du Point ne soit pas très constructive dans sa forme ni très honnête dans ses méthodes rendait le débat difficile, et il est devenu à peu près impossible lorsqu’un journaliste du newsmag a menacé un contributeur de lui consacrer un article en indiquant son identité civile, sa fonction professionnelle et en sollicitant une réaction de son employeur. Utiliser sa puissance médiatique pour intimider un individu isolé ne semble pas très respectueux de la déontologie journalistique ni, plus généralement, très digne. Mais la dignité n’est pas la qualité morale que l’on associe le plus spontanément à ce média de salles d’attente de dentiste.

Quand Elon Musk a annoncé la mise en ligne de son encyclopédie Grokipedia, censément concurrente de Wikipédia, Le Point s’est assez naturellement réjoui du résultat, comme le dit l’entame de son article à ce sujet : « Nous avons lu la page du « Point » sur Grokipedia. Elle nous est plus favorable que celle de Wikipédia, ce qui n’était pas difficile, mais elle l’enfonce aussi en termes de clarté et de concision. L’IA, vainqueur par KO ».
L’article, qui insiste sur le manque de cohérence générale de nombreux articles Wikipédia — opposée aux plans cohérents et équilibrés produits par l’IA — se conclut par cet avertissement : « Il va falloir rehausser le niveau pour résister aux machines, ou revisiter l’idée reçue selon laquelle la sagesse surgit tôt ou tard du collectif ».

Le Point semble s’intéresser à la question formelle plus qu’à la question factuelle, car les sources produites par l’article de Grokipédia pour témoigner de la qualité du magazine sont plutôt ineptes, près de la moitié étant composée d’articles issus du Point, et les autres sont tantôt originaires de sites plus ou moins inconnus, tantôt pointant vers des médias sérieux mais leur attribuant une position que leurs articles ne défendent pas. Pour Le Point, peu importe l’exactitude et la pertinence, ce qui compte, c’est qu’un article ait l’air superficiellement cohérent. Ce que je remarque pour ma part c’est que le corpus de Wikipédia est, du fait de son bon rapport quantité/qualité/fiabilité, connu comme une des sources majeures pour l’entraînement des LLMs tels que GPT, LLaMA, Mistral ou Claude, et bien entendu Grok1.

On sent une pointe de sarcasme dans « l’idée reçue » qui veut que « la sagesse surgit tôt ou tard du collectif ». Pourtant, Wikipédia, qui ne prétend pas dispenser de la sagesse, est un exemple fort de ce qu’un ensemble d’amateurs sans hiérarchie mais réunis autour d’un même but et de quelques principes, est capable de construire. C’est une belle utopie anarchiste réalisée. Pour le Point comme pour Elon Musk, le problème de Wikipédia est sans doute moins son contenu en lui-même que le fait que l’encyclopédie vive hors des règles du monde qui les rassure, un monde où tout s’achète et où chaque âme est à vendre. La hargne de ces gens envers l’Encyclopédie Libre est au fond la plus belle des médailles possibles.

Une alternative à Wikipédia ? Bonne idée !

Offrir une alternative à Wikipédia n’est pas une mauvaise idée, car si le système de l’encyclopédie libre a fait ses preuves, on peut en pointer de nombreuses limites dont la première, assumée et revendiquée, est que Wikipédia n’a pas vocation à être une source primaire, c’est à dire que Wikipédia ne crée pas de connaissance mais se contente de compiler et d’ordonner des connaissances présentes ailleurs. Le projet Grokipedia, qui consiste non pas à vérifier les connaissances et à améliorer la manière dont elles sont diffusées, mais de confier à une intelligence artificielle le soin de rédiger des articles qui contentent idéologiquement Elon Musk et Le Point dans le but explicite de prendre la place de Wikipédia (qu’Elon Musk a régulièrement proposé d’acheter, sans succès) n’est pas une forme très heureuse d’alternative, c’est une tentative malhonnête de reprendre le contrôle sur la diffusion des idées, c’est un projet en tout point pitoyable qui rejoint la liste des sites de propagande nés en réaction à une présumée « orientation idéologique » du corpus wikipédien en imposant leur propre orientation idéologique, tels que Рувики, le « fork » poutinien de Wikipédia, et Conservapedia, l’encyclopédie chrétienne fondamentaliste.

Pour moi l’unique forme utile que pourraient prendre des projets alternatifs, ce n’est pas une encyclopédie rédigée par une machine qui ne comprend pas ce qu’elle écrit et ne fait que s’emparer du rôle de propagandiste que lui confie une personne dont la seule légitimité est d’avoir les moyens financiers de sa mégalomanie. Une alternative intéressante à Wikipédia, ce serait une encyclopédie d’auteurs. D’auteurs au sens de personnes qui signent leurs articles, qui engagent dans les notices encyclopédiques qu’ils produisent leur voix propre, leur manière de penser, leur méthode, leur responsabilité.

L’Utopie de la connaissance

Dans sa Cité du Soleil (1604), Tommaso Campanella imaginait que toutes les connaissances du monde seraient accessibles aux habitants de son utopie sous forme de fresques situées sur les parois des murailles concentriques de la ville, et que ceci leur assurait unité, paix et harmonie. Une telle idée a été reprise par Nicolas de Condorcet, par Auguste Comte, par Pierre Theillard de Chardin, par Paul Otlet qui souhaitait édifier une cité planétaire dédiée au savoir, par Herbert George Wells2, par Vannevar Bush, par Nobert Wiener, par Steward Brand et son Whole World Catalog, par Tim Berners-Lee l’inventeur du Web, et enfin, par les tenants du « libre », et notamment, les Wikipédiens.

Quelque part, ce rêve a été réalisé, car jamais l’Humanité n’a eu accès à autant de connaissances, autant de moyens de diffusion, autant d’outils de communication qu’aujourd’hui. De nombreux savoirs, autrefois, étaient secrets, on a interdit ou on a brûlé des livres, on a redouté leur diffusion hors d’un pays, hors d’une classe sociale. À la fin du Moyen-âge, il fallait être un prince pour posséder des livres et un bibliophile passionné et richissime tel que le duc Jean de Berry laissait après lui une bibliothèque d’à peine trois-cent ouvrages. Pas les mêmes livres que ceux que, faute de nous résoudre à les jeter — car le livre reste un peu sacré —, nous déposons dans des boites-à-livres lorsqu’ils nous encombrent, bien sûr, c’étaient des livres écrits et illustrés à la main, qui seraient rares et précieux aujourd’hui si on en confectionnait encore de la même manière. Mais en tout cas, le savoir, l’expression d’idées, n’ont plus rien de rare, et nous oublions quel trésor cela représente. Il faut dire que le monde tel qu’il tourne nous inflige une cruelle désilusion : la disponibilité de tant de savoir n’a en rien amené la paix et l’harmonie au sein de notre fascinante et médiocre espèce.

Abandonner la production du savoir à des machines qui écrivent et qui lisent pour nous, à des milliardaires ou à de grandes sociétés qui imposent la vérité qui sert leurs affaires, semble assez dangereux. Et ce n’est pas l’unique péril ou du moins, nous avons aussi une responsabilité individuelle à assumer. Lorsque nous nous défions des controverses, des voix singulières, des voix maladroites, que nous n’acceptons plus d’entendre que ce qui conforte ce que nous croyons savoir, que nous prenons la contradiction pour une agression, que nous pensons que ce que nous désapprouvons devrait être réduit au silence, que nous disqualifions d’emblée toute personne qui ne correspond pas à nos standards moraux, nous nous coupons de beaucoup de possibilités d’apprendre et de réfléchir.
Entre l’IA qui prend le contrôle de la production d’information et le public qui réclame qu’on simplifie son monde (trop d’information épuise ?), à coup de Milei et de Trump, à coup de slogans et de préjugés, à coup de privation de libertés, aussi, nous ressemblons à des enfants gâtés, indignes de toute l’intelligence pas-du-tout-artificielle dont ils sont les héritiers.

  1. Notons que si Grokipedia a été conçue dans le but d’en finir avec Wikipédia, c’est peut-être ChatGPT et d’autres LLMs qui remplaceront l’encyclopédie libre, tout comme ils sont en train de remplacer les moteurs de recherche : la fréquentation de Wikipédia est inférieure de 8% à ce qu’elle était un an plus tôt. Et ce n’est pas pas le seul effet négatif de l’IA. Certains contributeurs emploient l’IA pour effectuer des traductions dans/depuis des langues qu’ils ne comprennent pas, voire pour rédiger des articles entiers, ce qui peut assez facilement mener à des contresens, erreurs, hallucinations, qui seront d’autant plus difficiles à identifier qu’elles seront en apparence impeccablement rédigées. Enfin, les contributeurs peuvent aussi être victimes d’informations douteuses diffusés par de faux articles d’information eux-mêmes réalisés par des IAs. J’ai peur du moment où les IAs agentives (capables d’agir) vont se diffuser massivement. [↩]
  2. ajoutons les fictions qui présentent la curiosité scientifique et le partage comme futur radieux de l’Humanité : les Pionniers de l’Espérance, Star Trek, ou encore la première saison de Cosmos 1999. La même idée est aussi présente dans l’utopie féministe Herland (Charlotte Perkins Gilman, 1915), où le partage de connaissances et la stimulation intellectuelle permettent de construire un monde beau et pacifié, exempt de compétition… Et d’hommes, affirmant explicitement que la première cause d’inégalité est l’inégalité des sexes. [↩]

Jean-François Debord (1938-2025)

août 20th, 2025 Posted in Études, Parti, Personnel | 2 Comments »

J’apprends par hasard1 que Jean-François Debord, ancien professeur de morphologie à l’école des Beaux-Arts de Paris, est mort le 29 juin dernier, à l’âge de quatre-vingt-sept-ans. J’ai suivi son cours deux fois par semaine, passionnément.
Il aimait s’adresser à un amphithéâtre rempli, accueillant sans faire de tri des personnes extérieures à l’école, notamment des auteurs de bande dessinée (domaine qui ne l’intéressait pas vraiment), des médecins ou des artistes installés — Henri Cartier-Bresson, à l’époque octogénaire, par exemple. Trois ans de suite, j’ai été le « barbu sympathique » (ses mots2) du premier rang, du genre d’étudiant trop assidu qui déstabilise un peu les enseignants, car les surprises, les effets, les traits d’humour que l’on répète année après année, s’éventent pour ceux qui les connaissent déjà.

Je pourrais parler de son cours, de sa manière de dire, de montrer, d’engager son propre corps pour expliquer le corps ; de faire d’immenses dessins à la craie sur un grand tableau noir pour expliquer le dessin ; je pourrais raconter sa détestation de l’anatomie et son amour du vivant, du mouvement et des formes ; raconter qu’il nous apprenait à « lire » le corps sous un pull-over informe (il ne demandait jamais aux modèles de se déshabiller, au contraire) ; raconter que c’est là que j’ai compris que la beauté ne se trouvait pas dans les stéréotypes ; et compris aussi en quoi Poussin, Daumier, Delacroix, Degas ou Lautrec étaient des maîtres — car  ce cours était autant un cours d’Histoire de l’Art qu’un cours d’anatomie3. Je pourrais me vanter en racontant que la seule fois où j’ai entendu Jean-François Debord dire du bien d’un dessin que lui montrait un étudiant, c’était un dessin à moi4, ou raconter le mal qu’il disait du trait (« spagethomorphe », « molasson », « culturiste », « constipé »…) de gens qui, désormais, se réclament de son enseignement jusqu’à se voir comme ses héritiers spirituels. Je pourrais raconter aussi le jour où je suis me suis rendu dans son bureau, très intimidé, pour lui montrer un détail anatomique que j’avais repéré dans une peinture de Raphaël, qu’il m’avait souri gentiment sans trouver grand chose à m’en dire d’autre qu’une banalité sur le divin Sanzio. De mon côté, j’étais resté muet, loin de la conversation complice et amicale que j’avais eue avec lui dans ma tête, cours après cours. Le public de Debord, c’était un amphithéâtre entier, pas une série d’étudiants, sans doute. Une rencontre qui ne s’est pas faite, donc, qui ressemble à toutes ces fois où l’on a l’impression de connaître si bien quelqu’un que l’on se prend à fantasmer qu’il nous connait lui aussi et que l’on n’a pas besoin de mots pour se comprendre. Depuis quelques années je caressais l’idée de passer par notre amie commune Agnès Maupré5 pour le contacter et l’interroger au sujet de Sylvie Joubert, l’assistante de Cassandre, qu’il avait peut-être connue et sur qui mon amie Vanina Pinter enquête6. J’ai traîné. Peut-être parce qu’à l’idée de l’avoir au téléphone, je suis redevenu l’étudiant timide qui n’avait pas eu grand chose d’intelligent à dire sur le cou d’une figure d’une peinture de Raphaël.
Et désormais, c’est trop tard.

Si Jean-François Debord a compté dans mon existence, c’est aussi parce qu’il est le premier de mes profs qui m’aient donné envie d’être prof. Aux Beaux-Arts — complexe de supériorité ou sentiment d’insécurité face à leur jugement —, je fuyais systématiquement mes professeurs, je passais les examens sans avoir assisté aux cours et je me gardais de montrer mes peintures à mon chef d’atelier. J’étais en fait un bien mauvais étudiant, trop orgueuilleux pour être capable de recevoir : je voulais être le plus érudit, le plus intelligent, le plus talentueux, et même si je ne n’étais rien de tout ça, je voulais ne devoir mes qualités qu’à moi et à moi seul. Ce n’est pas glorieux, mais cette expérience me sert — comme les regrets qui vont avec — à présent que je suis moi-même enseignant.
Debord, le premier, m’a fait comprendre le plaisir de faire comprendre, le plaisir de montrer, de transmettre un enthousiasme. Si j’enseigne, si j’écris, c’est au fond grâce (ou à cause) de lui, et j’espère qu’une partie de ce qu’il était survit à travers moi et à travers tous ceux qui ont eu la chance et le bonheur de profiter de son enseignement.

  1. À l’occasio du décès d’Alain Bonfand, qui enseignait l’esthétique à l’école des Beaux-Arts, je suis allé vérifier si les enseignants que j’ai connus là-bas étaient bien inclus à la catégorie « professeur à l’école des Beaux-Arts de Paris » sur Wikipédia. C’est comme ça que j’ai découvert le décès, vieux d’un mois et demi, de mon ancien maître. [↩]
  2. en 1990, être barbu à vingt ans était plutôt rare, c’était donc un véritable signe distinctif. [↩]
  3. J’avais un peu raconté tout ça sur un autre blog. Si J.-F. Debord m’a fait découvrir d’innombrables œuvres, ce n’est pas que des œuvres visuelles, il parlait souvent de littérature, aussi et il m’a fait beaucoup lire. [↩]
  4. En fait une série de dessins, qui parlaient de ma petite vie de famille : Nathalie enceinte, Nathalie allaitant… Je crois que ce sont moins mes dessins eux-mêmes que le rapport assez honnête et simple à l’intime (que je tirais en fait des peintres norvégiens comme Harriet Baker et Christian Krogh, je m’en rends compte rétrospectivement) qui lui avait plu. [↩]
  5. À l’incitation de Joann Sfar, lui aussi ancien élève de Debord, Agnès a suivi la dernière année de cours de Jean-François Debord et en a tiré l’album Petit traité de morphologie, publié par Futuropolis en 2008. [↩]
  6. Si vous avez des informations au sujet de Sylvie Joubert, veuillez contacter le blogueur, qui transmettra. [↩]

The House that Jack built (The Avengers 4.23)

juillet 29th, 2025 Posted in Interactivité au cinéma, Programmeur au cinéma, Série | No Comments »

Dans l’épisode 23 de la quatrième saison de la série Chapeau melon et bottes de cuir, Emma Peel se rend dans une maison que lui a légué un oncle qu’elle n’a jamais rencontré. La clef de la maison semble affoler les boussoles, dérégler les minuteurs et voiler les émulsions photographiques, mais Emma ne s’en rend pas compte.

Arrivée dans la demeure, elle constate rapidement qu’on l’a piégée dans un labyrinthe. Les pièces se reconfigurent en permanence et des sons déroutants se font entendre… Le traquenard a été réalisé sur mesure pour Emma, et plusieurs éléments de décor se réfèrent directement à elle, notamment une petite installation qui regroupe coupures de journaux et enregistrement d’informations radiophoniques. Le spectateur en apprend un peu sur sa biographie : avant d’épouser un Mr. Peel, elle s’appelait Emma Knight, et avait été l’héritière, à vingt-et-un ans, de l’usine de son père, John Knight.

Dirigeant la société Knight Industries avec talent, elle avait tout de même causé une polémique en excluant du conseil d’administration le professeur Keller, un expert en automatisation. Dans une interview, on entend la jeune Emma Peel expliquer ses motivations : « I couldn’t agree with his methods (…) automation to the ultimate degree, replace man with machine (…) I couldn’t agree to that, I don’t think it’s entirely possible ». Avec tous ces indices, Emma comprend que c’est Keller qui l’a piégée et elle part à sa recherche. Au passage, elle rencontre un homme, un fugitif qui avait cru pouvoir se réfugier dans la demeure pour échapper à des policiers, et qui semble avoir perdu la raison du fait de cette longue captivité accidentelle — qui, ironie du sort, a été provoquée en essayant d’échapper à un emprisonnement judiciaire. L’homme en question mourra un peu plus tard, par sa propre faute, en s’enfermant dans une « suicide box » qui était promise à notre héroïne comme moyen pour échapper à la folie.


Emma finit par arriver dans une pièce cachée, pleine de matériel informatique, où l’attend Keller, momifié, dans une cage de verre. Sur un écran, l’homme apparaît et explique à sa proie qu’il n’est plus de ce monde. Il raconte que lorsque les médecins lui ont annoncé qu’il était condamné, il a décidé d’employer le temps qui lui restait — une année — à confectionner son traquenard : une prison automatisée pouvant fonctionner sans faille (dit-il) pendant un millier d’années. Emma y sera nourrie mais ne pourra jamais s’enfuir et, peu à peu, sombrera dans la folie.

« The mind of a machine can not reason. Therefore it can’t lose its reason. That is the machine ultimate superiority. Its mind has no breaking point. But your mind… When the experiment is concluded, the machine will continue to function perfectly. But you Mrs Peel, you will be quite quite mad ! »

Le professeur Keller, par fair-play, a laissé pour Emma Peel un ordinateur qui peut comprendre ses questions et y répondre. Celui-ci explique à Emma, mais on le savait déjà, que son but est de l’amener à s’ôter la vie. Évidemment, l’agente secrète ne tarde pas à trouver une faille et bricole, en utilisant une cartouche de poudre et la clef de la maison, un gadget capable de faire dérailler l’ordinateur programmé par Keller. Emma parvient à quitter la maison piégée avant que Steed — qui était parti à sa recherche — ne l’ait rejointe.

Cette histoire combine les préoccupations que l’on trouve dans deux autres épisodes de la série : The Cybernauts (saison 4, épisode 3), où Emma Peel et John Steed sont aux prises avec des robots programmés pour le meurtre, et The Joker (saison 5, épisode 15), où un ennemi passé d’Emma Peel attire cette dernière dans un manoir et emploie toutes sortes de stratagèmes pour la convaincre qu’elle se trouve dans une maison hantée.
À ces deux sujets s’ajoute l’idée de la vengeance programmée1, qui permet à une personne décédée de « hanter » un lieu avec sa voix, son image, mais aussi ses intentions maléfiques, activées par un système automatisé.

On note que le sujet du remplacement des personnes par la machine, machine qui est ici « numérique », ne se limite pas au professeur Keller mais affecte l’Humanité entière2. Cet épisode date de 1966, soit dix ans après l’invention de la locution Intelligence Artificielle, mais aussi et surtout, un an après la commercialisation du modèle PDP-8 de Digital et du modèle 360 d’IBM, deux ordinateurs qui ont massivement participé à l’informatisation de nombreux secteurs industriels3 et qui, par rebond, sont pour beaucoup dans la naissance d’un imaginaire populaire de l’informatique et dans l’installation dans les consciences d’angoisses liées à l’informatisation. Bien entendu, le programme parfaitement conçu du professeur Keller ne résiste pas à l’ingéniosité et au sang-froid d’Emma Peel, qui nous rassure en nous prouvant que, temporairement en tout cas, l’humain supplante sa machine.

  1. On se rappellera au passage la réflexion de Philippe Breton (Une histoire de l’Informatique, La Découverte 1987) pour qui le premier mécanisme « programmé » est le collet, ou piège de ce genre que l’on dresse depuis des milliers, sans doute des dizaines de milliers d’années. [↩]
  2. Keller, qui veut remplacer les humains par les machines, donne l’exemple en se remplaçant lui-même par une machine. Sa momie exposée rappelle un peu Jeremy Bentham, père de l’utilitarisme, qui avait appliqué sa philosophie à sa propre dépouille, demandant que son corps soit disséqué (utile à la science), momifié et exposé (utile à la promotion de l’utilitarisme, je suppose…). [↩]
  3. Le PDP-8, premier « mini ordinateur », était vendu 20 000 dollars en 1965 et s’est écoulé en tout à 50 000 exemplaires jusqu’à sa disparition vingt ans plus tard. L’IBM 360, qui a été commercialisé un peu plus de dix ans, était beaucoup moins accessibles (130 000 à 500 000 dollars pour les premières séries, s’est vendu à 14 000 unités. Les ventes paraissent un peu ridicules aujourd’hui et les tarifs, prohibitifs mais l’informatique de l’époque n’avait pas du tout les applications de la micro-informatique actuelle. [↩]

Une vie remplie

juillet 21st, 2025 Posted in Interactivité | 4 Comments »

(je m’efforce ici de réfléchir à voix haute (sans jugement particulier) à l’évolution de la manière dont nous appréhendons le temps, à l’ère de la connexion permanente. N’hésitez pas à m’amener des arguments, observations, contre-arguments et perspectives en commentaire.)

En septembre chaque année je fréquente le salon des associations de ma ville, où les Ateliers Geeks tiennent un stand. J’y vois la valse fébrile des parents qui cherchent à inscrire leurs enfants un peu partout : une activité sportive (ou deux), un instrument de musique (ou deux), du soutien en langues ou en maths, etc. Nous sommes dans une ville de proche banlieue, plutôt aisée et il semble clair que pour beaucoup de foyers, ce ne sont pas les frais d’inscription qui constituent un frein, c’est le temps disponible pour tout faire. Et je ne parle pas seulement de l’emploi du temps des enfants puisque leurs activités demandent aussi beaucoup de temps aux parents, elles réclament de l’organisation, des sacs et des sandwichs à préparer et, puisque les enfants ne marchent plus seuls1, des trajets accompagnés, souvent motorisés… En discutant avec des amis qui ont des adolescents en âge d’être affectés, je vois aussi le stress que provoque le système Parcoursup, dont je veux bien croire qu’il soit plus égalitaire et rationnel que les systèmes précédents, mais qui transforme l’orientation en une séquence de plusieurs semaines à tenter d’échafauder des stratégies plus ou moins superstitieuses et à vivre dans une forme de suspens, à surveiller la place du postulant dans une liste d’attente, à se demander quand le moment est tactiquement venu d’accepter un-tien-qui-vaut-mieux-que-deux-tu-l’auras…

J’apprends aussi par un article du Monde qu’il est de plus en plus courant que les étudiants — mais aussi les lycéens et les collégiens, me souffle-t-on —, soient inscrits, pendant les vacances, à des « prépas d’été » qui leur permettent de disposer d’une forme d’avance au moment de la rentrée2. Je suis assez fasciné par cette maximalisation de l’emploi du temps des enfants et des jeunes, comme si chaque minute devait être occupée, comme si les jeunes années étaient une forme de course.

En comparaison, j’ai l’impression d’avoir eu l’enfance et l’adolescence de Tom Sawyer, à traîner avec des copines, des copains, ou seul, dans la ville, dans les bois. À graffiter3, à jouer, à programmer4, mais aussi à lire, beaucoup, ou à m’avachir devant des dessins animés. Notamment Tom Sawyer. À écouter en boucle des trente-trois tours. À confectionner des cassettes pour les amis. À dessiner, et m’ennuyer, parfois, même, en regardant la pluie couler sur les carreaux de ma fenêtre. Et aussi à faire des choses que j’eusse été avisé d’éviter, mais que je n’évitai pas, à commencer par le fait de me mettre à fumer. Comme Tom Sawyer.

J’ai l’intuition que l’obsession du temps perdu n’est pas motivée exclusivement par la pression scolaire et l’envie qu’ont les parents d’assurer un avenir professionnel (c’est à dire, par les temps qui courent, un avenir, tout court) à leurs enfants. J’ai le sentiment que c’est plus généralement lié à un tout nouveau rapport au temps. Entre les stories d’Instagram, Facebook, les contenus TikTok, Youtube, le streaming, les notifications de Whatsap, de Snapchat, les SMS, le temps passé à collecter des bonbons dans Candy Crush et que sais-je encore, le temps perdu s’est lui-même égaré, on est désormais occupé même quand on ne fait pas grand chose qui vaille — car le doomscrolling n’est pas une activité de grande valeur, et ce sont ceux qui le pratiquent qui sont les premiers à le dire5.
Remplir chaque créneau horaire de ses enfants avec des activités productives, utiles, réclamer à l’éducation nationale des programmes plus chargés, etc., est peut-être une réponse à cette situation, une manière de regagner un peu de contrôle sur la conscience desdits enfants en conjurant tous les prédateurs de leur temps de cerveau disponible. Mais est-ce que ça ne risque pas, malgré la bienveillance parentale des intentions, de ne faire que participer à l’« économie de l’attention » en flux tendu dont ils sont l’enjeu ?


Et surtout, est-ce que ça fonctionne ? On ne cesse de pointer à tort ou à raison6 une baisse de niveau (niveau en mathématiques7 et en français, un effondrement de l’appétence pour la lecture8), on remarque que les jeunes générations ont du mal à se projeter dans ce qui constituait la vie d’adulte des générations précédentes (boulot, couple, enfants, pavillon), ou en tout cas que beaucoup envisagent ces choses fort différemment9. Plus on charge la mule et moins elle semble avancer. Pour moi, il y a une logique.
Mais en quoi ces jeunes gens sont-ils si différents des adultes qui sont censés leur servir de modèle ?Je vois souvent des parents se plaindre de voir leur progéniture le regard rivé sur le smartphone (qu’ils leur ont acheté), mais qui eux-mêmes ont du mal à regarder un film, à effectuer une séquence complète de travail ou à profiter d’un repas sans être accaparé par les sollicitations dont le monde entier les accable. C’est assez amusant, quand on n’a pas de téléphone soi-même, de constater ce moment où, d’un accord tacite, les convives d’un repas interrompent une conversation qui semble perdre en vigueur pour sortir chacun son téléphone et le consulter. Est-ce que le silence est le prétexte, l’occasion, pour vérifier s’il n’y a rien d’important à savoir, ou est-ce la peur de l’instant de silence, de l’ange qui passe, qui les pousse à lire leurs notifications ?

La maximalisation de l’emploi du temps dont je parle plus haut ne concerne donc pas que les enfants, loin de là. Elle accompagne le discours politique sur la « productivité »10, l’angoisse, médiatiquement installée, de ne pas être à la hauteur dans une société, dans un monde qui semblent toujours plus concurrentiels ; la menace de l’IA-qui-vient et qu’il faut embrasser afin de ne pas être dépassé ; la tentation de s’améliorer à coup de coaching, de s’augmenter à coup de boissons énergisantes ou de Ritaline (De mon temps, le café suffisait !), voire un jour d’implante bio-électroniques tels que ceux que prépare la société Neuralink d’Elon Musk, qui rêve apparemment d’achever la fusion entre l’humain et le téléphone mobile.

Je connais beaucoup de gens qui parlent d’un jour tout quitter pour aller élever des chèvres, ou en tout cas d’abandonner un milieu professionnel stressant pour un métier manuel, de quitter Paris pour une ville de province. D’autres s’imposent une hygiène numérique (« pas d’e-mails le dimanche »), ce que je fais, j’imagine, en n’ayant pas de téléphone mobile. Mais sorti de ces observations ponctuelles, je ne sais pas vraiment où tout ça nous mène. Ce billet se termine un peu en queue de poisson, à vous de penser à la suite.

(Les dessins ci-dessus (sauf celui issu des aventures de Tom Sawyer, bien sûr) appartiennent à une série que je constitue depuis des années et vont bientôt être publiés sous forme de livre. Vous pouvez m’aider à les classer en « swipant)

  1. Lire : Mobilités enfantines (Mobidic).
    Les enfants ne marchent plus en autonomie, car leurs parents craignent un redoutable prédateur : l’automobile. Lire à ce sujet La mobilité des enfants à l’épreuve de la rue : Impacts de l’aménagement de zones 30 sur leurs comportements (Enfance, Famille, Générations). [↩]
  2. Même si ce n’est pas incompatible avec des stages parascolaires estivaux, je me dis que que passer son été dans la restauration rapide, à la caisse d’un supermarché, dans les archives d’un ministère ou dans l’équipe d’un gros festival enseigne beaucoup de choses sur l’existence, sur la société, permet de gagner quelques sous et de commencer à cotiser à la retraite (oui, bon, je sais, à dix-sept ans, ça semble un peu loin) et pousse sans doute pas mal à profiter de l’année d’études ensuite. [↩]
  3. Mes souvenirs de graffiteur : Spray/Twilight Zone Crew. [↩]
  4. J’appartiens à la génération qui a vu apparaître la micro-informatique. [↩]
  5. Une étude révélait récemment que beaucoup de gens (ici des étudiants) seraient prêts à payer… pour qu’Instagram et TikTok n’existent plus. [↩]
  6. À tort ou à raison car les évolutions sont constatées en fonction d’un référentiel déterminé par ceux qui en jugent, à partir de leur propre expérience et de leurs préoccupations, érigées en références. [↩]
  7. Enquête Pisa : la France enregistre une baisse « historique » du niveau des élèves en maths (2023). [↩]
  8. Les jeunes Français et la lecture en 2024, rapport du CNL. [↩]
  9. cf. Cet article sur le site de France-Travail qui compare les différences d’appréhension du travail des différentes générations. Sur le rapport au couple, voir les différentes publications issues de l’Enquête sur la vie affective des jeunes adultes par l’Ined. [↩]
  10. J’ai lu une estimation de la productivité individuelle d’un citoyen du XXIe siècle qui disait que, grâce à la mécanisation et au progrès scientifique bien sûr, cette productivité était plusieurs dizaines de fois supérieure à celle de nos aïeux du XIXe siècle. Cela pourrait justifier une ère de l’oisiveté, comme la proposait Bertrand Russell, mais non, ça ne sera, en fait, jamais assez. L’épidémie de burn-out, les problèmes de sommeil ou la manière dont chacun (moi le premier) se juge « neuroatypique », c’est à dire fondamentalement inadapté au modèle de société en cours, en sont sans doute autant de symptômes. [↩]

La suspicion d’IA

juin 13th, 2025 Posted in IA | 2 Comments »

« Y’a rien qui va. Pour le message de justification vous allez le faire via chatGPT du coup ? » (‪Kerolagocl) ; « Un livre… illustrant les ravages du capitalisme, … ou encore le réchauffement climatique »… utilise de l’IA… fin de la blague » (Zip) ; « [une œuvre] Engagée contre les artistes. Les mecs de gauche, une source de déception inépuisable » (Bibi la Diva) ; « De l’IA ? La HONTE » (K-Zlovetch) ; etc.

À la fin des années 1990/début 2000, j’enseignais à l’école d’art et de design d’Amiens, et j’y ai vu traîner un fanzine (dans mon souvenir au format A3 en noir et blanc), au contenu très engagé et investi, qui se voulait le Canard enchaîné picard, à en croire nos étudiants dont certains avaient donné un coup de main à cette publication. Il s’agissait de Fakir, qui trente-cinq ans plus tard paraît toujours, s’est élargi à un lectorat national et a propulsé la carrière littéraire, cinématographique et politique de François Ruffin. Une des particularités de Fakir est son rapport au dessin éditorial, présent dès la « une ». Parmi les dessinateurs on remarque notamment le talentueux Sanaga et l’excellent Thibaut Soulcié — auteur des affiches des films de Ruffin.
Nous avons donc un journal fortement ancré à gauche, focalisé sur les questions d’écologie mais aussi sur celles des travailleurs, et enfin sur le dessin. Il est assez normal que des gens qui partagent toutes ces préoccupations se soient étouffées en voyant l’annonce d’un livre de coloriage à paraître chez Fakir éditions et dont les dessins semblent avoir été réalisés par une IA, c’est à dire une technologie que beaucoup accusent de détruire la planète, de détruire l’emploi et de détruire la création artistique.

Prise à partie, la rédaction de Fakir s’est défendue avec altitude et ironie et en semblant (ou en affectant de) penser que le soupçon de recours à une IA générative vient du nombre de doigts d’un personnage et du nombre d’yeux d’un lapin :

A propos des commentaires sur l’IA, on vous prépare une réponse aux petits oignons dans les jours qui viennent…Parce que vous croyez vraiment que Karim Chérifi, le graphiste, a dessiné un lapin avec trois yeux et une main avec quatre doigts en couverture sans s’en apercevoir ? Que ce n’est pas volontaire ? Nous sommes de sacrés amateurs, manifestement ! Bref, un peu de patience…

Seulement voilà, les éléments à charge s’accumulent : le book en ligne du graphiste censément responsable des dessins ne contient pas de dessins, et contient en revanche quelques visuels apparemment pris à d’autres créateurs, bien que ce soit désormais difficile à vérifier puisque ce profil a été effacé, tout comme son compte Instagram — aveux implicites d’un problème. Contacté par Libération/Checknews1, Guillaume Meurice admet qu’il ne connaissait pas celui qui lui a fourni les illustrations mais qu’il a tout de même vu des croquis préparatoires, attestant à son sens qu’une partie du travail a été exécutée manuellement. De manière assez amusante finalement, Meurice dit « on lui a fait des demandes précises », sous-entendant que les réponses ont scrupuleusement suivi les requêtes, comme si ce point démontrait une forme d’authenticité, alors que c’est tout le contraire : un auteur qui se respecte n’est pas une IA à qui l’on soumet un « prompt » et qui suit ce dernier servilement, il amène quelque chose, son trait, des propositions, un échange, une collaboration… Mais bien sûr, on n’a pas attendu l’IA pour que des gens fournissent des illustrations sans grande personnalité, et les dessins de livres de coloriage sont, sauf exception, particulièrement interchangeables.
Quoi qu’il en soit, ici, l’usage de l’IA ici semble difficile à contester, et même si l’illustrateur, après avoir été cuisiné par Checknews, ne concède avoir eu recours à une IA que harmoniser ses dessins, le style graphique est vraiment proche de ce que l’on obtient en demandant à Midjourney des dessins avec un traitement « coloring page ».

Des gens se sont amusés à soumettre à Midjourney des prompts qui se contentent de décrire les dessins réalisés pour le livre, et sans surprise, ils ont réussi à recréer ces dernières de manière précise.

Bien sûr, cette histoire est anecdotique : un prestataire qui trouve une combine pour être rémunéré en travaillant le moins possible2, un commanditaire avec des oursins dans les poches qui découvre un peu tard qu’il a été joué, la chose est banale, notamment depuis Internet — je me rappelle d’histoires de gens qui ont fait croire qu’ils fournissaient un service français à un tarif « français » alors qu’ils se contentaient d’être intermédiaires entre un client local et un illustrateur biélorusse ou un programmeur indien. Ne parlons pas de pratiques telles que le dropshiping, où « une petite boite française » qui n’existe pas vend comme « innovation » un gadget acheté en lot sur Alibaba. Les prestataires roublards, les combinards, les intermédiaires indélicats, ça existe partout et ça peut affecter tout le monde. Et les commanditaires qui se font rouler parce qu’ils ont joué le moins-disant, ce n’est pas rare non plus.

Ce qui est significatif en revanche, c’est le niveau de vigilance et la sensibilité du public au sujet. Les « oh non, pas vous ! » (et exclamations du genre) ont commencé à pleuvoir sur les réseaux sociaux dès que les premiers dessins du livre ont été publiés. De nombreuses personnes se sont lancées en quête du CV de l’illustrateur, ont tracassé Fakir ou Meurice sur les réseaux sociaux, ont fait des expériences avec des IAs pour démontrer l’origine des images. Et de leur côté, les responsables ont tenu à se justifier, fut-ce par le déni, prouvant par cette défense que le soupçon leur semblait infamant à eux aussi : pour une très grande partie du public, l’Intelligence Artificielle générative est devenue une préoccupation, qui malgré un large usage récréatif, est considérée comme un fléau écologique et social. Et c’est notamment vrai des artistes, qui ont été nombreux à réagir, puisqu’ils savent que chaque fois que l’on remplace un illustrateur par l’abonnement (20€/mois) à un logiciel, cela diminue les revenus des créateurs, et cela se fait fait, c’est un comble, par un système nourri et entraîné avec leurs propres œuvres : on leur vole leur travail, sans contrepartie, pour le revendre à des tarifs imbattables. On comprend l’hostilité technophobe dont font preuve de nombreux artistes.

Sans accuser mes amis inquiets d’être rétrogrades ou en tout cas frileux face à l’irrésistible marche du progrès — concept dont on abuse depuis l’aube de la Révolution industrielle (« The march of intellect ») pour imposer sans les questionner des mutations économiques et sociales —, je dois un peu défendre l’Intelligence Artificielle générative.
Le premier argument, très général, que je donnerais, c’est qu’au delà des conséquences économiques et anthropologiques qu’aura son utilisation, cette technologie constitue une aventure intellectuelle passionnante. Parvenir à simuler une forme de créativité, parvenir à pousser un système logiciel à inférer, transformer des données en modèles, faire aboutir par la pratique les réflexions que la philosophie, la psychologie et les mathématiques, notamment, échafaudent depuis plusieurs millénaires, je trouve ça, pour ma part, extraordinaire et enthousiasmant. Ne serait-ce que pour tout ce que cela nous apprend sur le fonctionnement de ce que nous nommons intelligence (constamment redéfinie par l’IA depuis soixante-dix ans), sur la distinction entre raisonnement, pensée et conscience, vivant et inanimé…

En tant qu’outil pour les créateurs, il me semble que plusieurs utilisations de l’Intelligence artificielle3 sont légitimes et justifiables.
En premier lieu, je mentionnerais les utilisations qui produisent un discours sur l’IA, par exemple en exploitant et en révélant ses biais, ses hallucinations, ses dangers, ou son absence de pensée véritable. Je pense aux travaux d’Albertine Meunier4, aux travaux de Gwenola Wagon et Stéphane Degoutin5, ou dans un tout autre genre, les livres expérimentaux publiés par Ilan Manouach, qui interroge lui aussi plusieurs dimensions de l’IA, dont celle du travail du clic. D’autres gens s’intéressent à la question des ressources énergétiques, minières,…
Il y a aussi des artistes dont l’œuvre ne constitue pas vraiment (même s’ils y réfléchissent généralement avec acuité et pertinence) un discours sur les Intelligences artificielles génératives qu’ils utilisent, mais qui n’ont pas pour autant un usage des IAs génératives qui se contente de leur faire produire des images non-pensées. Ceux-ci, par l’entraînement de jeux de données spécifiques ou par une vraie réflexion sur les prompts parviennent à ce que leurs productions ne semblent pas être celles de l’IA mais bien les leurs. Les images du Third Atlas d’Éric Tabuchi, par exemple, sont formellement si proches des photographies de l’Atlas des régions naturelles qu’il constitue depuis quinze ans avec Nelly Monnier, que l’on voit bien que c’est l’artiste qui dicte son esthétique à la machine (au prix d’heures de travail) et non la machine qui lui impose une esthétique. De la même manière, lorsque des images produites par Gregory Chatonsky, Étienne Mineur, Philippe Boisnard, Petr Válek, David Szauder ou Frank Manzano apparaissent sur mon fil Instagram, je sais sans avoir à le vérifier qui en est l’auteur, il y a quelque chose dans les formes, dans la chromie, quelque chose qui n’est pas toujours si facile à nommer, qui fait que je sais qu’il s’agit de leur travail.

Deux dessins de Louis Poyer illustrant le principe de l’autoconduction, dans La Nature, en 1894. Je mets ça là juste pour faire joli.

Ces artistes-là poursuivent quelque chose, une esthétique, des obsessions, des thèmes, un univers, et en cela ce sont des auteurs, et peu importe l’intervention de la machine, tout comme l’œil d’un photographe est unique : il ne suffit pas d’avoir le même appareil qu’eux pour être Irving Penn, Diane Arbus ou Henri Cartier-Bresson. Le débat qui entoure le « style » est ancien dans le cas de l’art numérique. Certains des premiers artistes-programmeurs, notamment ceux qui sont liés à la mouvance de l’op-art, ont parfois revendiqué le fait de produire un art « objectif », sans style, sans affects, voire sans auteur (ou cachant les identités individuelles sous des noms collectifs, comme cela a pu arriver aux membres du GRAV), et c’est ce qui a été longtemps reproché aux créateurs numériques. Je me souviens que pendant les années 1990 — alors que l’ordinateur multimédia (couleur, son) était loin d’être généralisé — on pouvait encore entendre des amateurs d’art refuser l’idée d’une création originale à l’aide de l’ordinateur, car l’ordinateur « n’a pas de cœur » et autres billevesées du genre (demande-t-on à un tube d’aquarelle d’avoir un cœur ? L’outil n’est pas rien, mais il ne dirige la création que si l’artiste se laisse faire).
Enfin, certains artistes utilisent l’IA d’une manière qui n’est pas forcément immédiatement identifiable par le public et qui n’interview que pour une part du processus. Les sculptures en tissu de Caroline Delieutraz ou de nombreux travaux de Stéphanie Solinas peuvent fonctionner sans qu’on sache à quel moment et dans quelle mesure l’IA y intervient.
Bien entendu, les trois catégories que j’ai tenté de décrire ne sont pas étanches, et plusieurs artistes relèvent des trois.

The First Artificial Intelligence Coloring Book (1983), par Harold Cohen, Becky Cohen et Penny Nii. Vu dans l’exposition Le Monde selon l’IA, au musée du Jeu de Paume. Harold Cohen (1928-2016) est le créateur d’AARON, une série de programmes informatiques développés entre 1972 et la mort de l’artiste, destinés à produire des dessins abstraits.

J’ai pris leur défense en tant qu’outils, mais les Intelligences Artificielles génératives posent bel et bien de vrais problèmes. Dans leur utilisation basique, elles produisent des créations moyennes, médiocres, systématiques et un peu lisses (et mieux les outils fonctionneront, plus on corrigera leurs défauts actuels, et plus ce sera vrai). Penser qu’elles remplacent les artistes n’a pas de sens, d’une part parce qu’il faut des créateurs tels que ceux cités plus haut pour les pousser à créer véritablement, mais aussi parce qu’elles ne peuvent fonctionner qu’en ré-agençant des éléments d’œuvres préexistantes qui ont servi à les entraîner aucune IA n’est capable de produire des images par elle-même6.
Donc une IA ne remplace pas le créateur, puisqu’elle ne crée pas, mais elle peut bel et bien voler leur gagne-pain aux artistes, car quelle part du public, quelle part des commanditaires, espère voir des créations véritables ? L’IA ne sait que répéter et réagencer, mais ne sommes-nous pas, nous-mêmes, friands de déjà-vu, de formules ? Régulièrement, je vois que je préfère lancer une série à la mécanique bien balisée (tout en me plaignant qu’elle a des ressorts attendus) qu’un film d’auteur qui m’amène en terre inconnue, et ce n’est pas par goût paresseux pour le divertissement ou parce que je vois les bons films comme une forme de corvée, c’est parce que l’intensité de la nouveauté, de la surprise, est une expérience certes stimulante, mais aussi épuisante, je ne l’accueille qu’à dose raisonnable.

André Breton porte un panneau de Francis Picabia : « Pour que vous aimiez quelque chose il faut que vous l’ayez vu et entendu depuis longtemps tas d’idiots »

En produisant en volume et à une grande cadence, les IAs peuvent saturer le monde des images (et même saturer le vivier qui les nourrit, ce qui les rendra autophages), et dévaluer les œuvres et le temps qui a été nécessaire à les faire exister. Une image n’a pas de valeur s’il s’en produit à chaque seconde, et une telle abondance donne peu à peu moins de valeur au temps de la création (et du créateur) qu’à celle du spectateur. La dévaluation n’est pas générale et on peut imaginer que ce qui ne s’imite pas avec l’IA acquerra une valeur supérieure. Dans cette perspective un dessin volontairement idiot et faussement maladroit par David Shrigley devient plus intéressant qu’une illustration de Fantasy sur laquelle l’artiste a gratté trois semaines, parce que le dessin idiot est plutôt plus difficile à imiter, moins interchangeable. Aussi, l’avalanche de créations produites et souvent destinées à n’exister que sur un écran confèrent une valeur nouvelle aux créations plus tangibles, aux formats, à la texture du papier et des encres, aux procédés manuels artisanaux.
Mais comme dit plus haut, la valeur de l’originalité, de la singularité, est elle aussi élevée que nous aimons à nous le faire croire ? Les commanditaires, comme le public, n’ont pas forcément beaucoup d’exigences et peuvent se satisfaire d’images, des textes ou d’idées « moyennes ». Et peut-être même que la médiocrité et la banalité lui sembleront plus confortables et plus rassurantes que l’invention.

Le docteur Laurent Alexandre pense que ChatGPT remplacera les électeurs de LFI et s’en réjouit d’avance. Mais il est probable qu’entraîner un LLM à écrire à la façon de Laurent Alexandre sera plutôt plus facile que de demander à des robots de remplacer un plombier, un couvreur ou un boulanger.

La question du remplacement des artistes est très légitime, car même si la machine ne sait pas faire ce qu’ils font, à savoir vouloir faire quelque chose (l’ordi vous bat aux échecs mais n’a jamais eu envie de jouer aux échecs, il ne sait même pas qu’il le fait), l’économie de temps, d’argent, et de négociations esthétiques, sera un argument suffisant pour que l’IA l’emporte dans bien des cas — même si dans la pratique le commanditaire passera beaucoup de temps à expliquer à l’IA ce qu’il veut, et à refaire, refaire, refaire. Ce n’est pas parce qu’aucune IA ne peut véritablement créer que les IAs génératives ne peuvent pas directement nuire aux revenus des artistes.
Mais même s’ils ont raison de s’inquiéter, les artistes peuvent se rassurer en constatant qu’une grande partie du public est d’ores et déjà consciente de ces enjeux ainsi que le montre l’hostilité de la réaction livre de coloriage publié par Fakir.

Pour conclure, une anecdote amusante (ou effrayante, au choix) : un ami de ma fille cadette, qui travaille au Louvre, raconte qu’on lui demande désormais quotidiennement où se trouve une œuvre vue ou évoquée sur Internet… Mais absente des collections du musée, car hallucinée par l’IA.

  1. Lire : Le Journal Fakir a-t-il eu recours à l’IA pour réaliser un livre de coloriage avec Guillaume Meurice ? [↩]
  2. Pendant la confection de mon livre sur les Fins du Monde, l’iconographe a proposé une photographie impressionnante d’un Tsunami en Haïti. Cette photo appartenait au catalogue d’une respectable agence, il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Mais une chose m’a semblé bizarre : la légende mentionnait une année où il n’y avait pas eu de catastrophe de ce genre à l’endroit indiqué. En faisant une recherche inversée, j’ai découvert qu’il s’agissait d’une photographie en noir et blanc des années 1940, qui avait été colorisée et dont un photographe actuel s’attribuait fallacieusement la paternité. Je n’avais fait des recherches que pour rendre ma légende plus précise, mais si je ne l’avais pas fait, cette photo bidonnée serait à présent dans le livre. [↩]
  3. En espérant que l’on me pardonnera de sacrifier ici à l’usage très commun qui résume toutes les recherches en Intelligence Artificielle, et désormais surtout aux intelligences artificielles génératives à un seul objet, presque une personne, « l’intelligence artificielle ». [↩]
  4. L’hilarant (très) court-métrage Une poêle sur une plage avec des bras et des jambes, par exemple. [↩]
  5. La série Everything is real, par exemple, qui utilise l’IA pour démontrer l’inquiétante étrangeté des contenus de stocks iconographiques et vice-versa.
    On lira avec intérêt, toujours par Gwenola Wagon, cette fois en collaboration avec le philosophe Pierre Cassou-Noguès, l’essai Les Images pyromanes, chez UV éditions, qui traite aussi des images générées. [↩]
  6. Certes, c’est le cas de tout créateur, dont la capacité à créer consiste à agencer des créations préexistantes ou à agencer ce que l’on perçoit du réel, du moins si on croit Gaston Bachelard : « On veut toujours que l’imagination soit la faculté de former des images. Or elle est plutôt la faculté de déformer les images fournies par la perception, elle est surtout la faculté de nous libérer des images premières, de changer les images. S’il n’y a pas changement d’images, union inattendue des images, il n’y a pas imagination, il n’y a pas d’action imaginante. Si une image présente ne fait pas penser à une image absente, si une image occasionnelle ne détermine pas une prodigalité d’images aberrantes, une explosion d’images, il n’y a pas imagination. Il y a perception, souvenir d’une perception, mémoire familière, habitude des couleurs et des formes. Le vocable fondamental qui correspond à l’imagination, ce n’est pas image, c’est imaginaire. » (Gaston Bachelard, L’Air et les Songes — Essai sur l’imagination du mouvement, éd. Corti, 1943). [↩]

Littératures graphiques contemporaines #13.6 : Béatrice Lussol

avril 20th, 2025 Posted in Conférences | No Comments »

Vendredi 25 avril 2025, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Béatrice Lussol.

Issue de l’école des Beaux-Arts de Nice, ancienne pensionnaire de la villa Médicis, à Rome, Béatrice Lussol développe parallèlement une œuvre littéraire et une œuvre plastique.

La rencontre aura lieu le vendredi 25 avril 2025 à 15 heures, en salle A-062, à l’Université Paris 8.
Elle est ouverte au public extérieur dans la limite des places disponibles.

Littératures graphiques contemporaines #13.5 : Stanislas Gros

avril 7th, 2025 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 11 avril 2025, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Stanislas Gros.

Stanislas Gros est auteur de bande dessinée depuis vingt ans. Il a notamment adapté Victor Hugo et Oscar Wilde, mais a publié aussi de la Fantasy, de la Science-fiction, et un album assez inclassable, le Dandy illustré. Il pratique intensivement le dessin sur le vif lors de concerts ou dans des cafés.

La rencontre aura lieu le vendredi 11 avril 2025 à 15 heures, en salle A-062, à l’Université Paris 8.
Elle est ouverte au public extérieur dans la limite des places disponibles.

La vague montante

avril 5th, 2025 Posted in Lecture, Sciences | No Comments »

Dans l’imaginaire collectif, la science-fiction est — bien à tort — souvent réduite aux technologies de pointe, aux robots, aux voitures qui volent, aux fusées, et plus généralement à l’idée que le progrès humain est indissociable d’une fuite en avant dans le développement technologique. La vague montante (The Climbing Wave, 1955), de Marion Zimmer Bradley, se joue de cette réputation, qui abuse d’ailleurs ses protagonistes : descendants de terriens partis vivre sur une lointaine planète de Theta Centauri baptisée Terre II, ils se sont donnés pour mission d’annoncer aux habitants de la planète-mère le succès de leur installation et s’attendent à découvrir une planète technologiquement bien plus avancée que la leur. À leur arrivée dans notre système solaire, ils tentent d’entrer en contact avec Mars, puis avec la Terre, mais personne ne leur répond. Lorsqu’ils atterrissent, ils découvrent que l’humanité tout entière retournée, sinon à l’état sauvage, du moins à un mode de vie frugal, où l’on ne dépend pas des machines pour se nourrir, se vêtir et se déplacer et où l’industrie a été remplacée par l’artisanat. Leur arrivée ne semble pas provoquer une curiosité excessive, ce qui les vexe un peu car leur mission a un coût exorbitant pour chacun des membres de l’équipage : en quittant leur planète à bord de son unique vaisseau spatial pour retrouver le monde de leurs aïeux, ils savent qu’ils ne reverront jamais leur famille et leurs amis.

Le numéro de la revue Fantasy & Science Fiction, où a été publiée la nouvelle pour la première fois.

Les terriens qu’ils rencontrent sont amènes, mais laissent régulièrement échapper ce qu’ils pensent des explorateurs de l’espace : des barbares.

La plupart des membres de l’équipage du Homeward sont peu à peu séduits par l’existence simple des habitants de la Terre, qui n’ont plus de spatioports, ni même d’agglomérations urbaines, qui vivent pourtant dans des conditions satisfaisantes et ne semblent manquer de rien. Seul le commandant Brian Kearns résiste à la vie de village, littéralement révolté par ce qui lui semble constituer une terrible régression. Il finira par découvrir que les habitants de la Terre n’ont pas renoncé à la science et à la technologie, qu’ils disposent de moyens de communication et de transports modernes, mais qu’ils ne les utilisent qu’avec parcimonie : à quoi bon se déplacer avec un véhicule mécanique quand on peut faire le trajet à pied ? À quoi bon conquérir des planètes lointaines quand on vit très bien sur la sienne ? Le progrès et la science ne peuvent pas constituer un but pour eux-mêmes.

Fiction 40 (mars 1957), où fut publiée (en trois livraisons) cette nouvelle en France sous le titre Marée montante.

Il n’y a pas de piège, rien de suspect, pas de Morlocks souterrains, pas de despote, pas de gourou, pas de théocratie, ce n’est pas un monde post-catastrophe, les terriens ont volontairement, rationnellement et unanimement opté pour la décroissance. Et il semble bien que pour l’autrice, ce sont un futur désirable et sans part d’ombre.
Cette évolution sociale est étonnamment proche de celle que proposait William Morris soixante-cinq ans plus tôt dans son utopie Nouvelles de Nulle Part, mais ce qui la motive est clairement différent, car si Morris réagissait aux excès de la Révolution industrielle d’un point de vue à la fois esthétique et social, Marion Zimmer Bradley écrit en pleine guerre froide, dix ans après les explosions atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, qui ont montré que l’accélération des progrès de la science pouvait mener à une forme d’auto-destruction.
Le lecteur actuel projettera des préoccupations écologistes sur les motivations de cette terre « décroissante », et ce ne sera pas tout à fait absurde concernant les Nouvelles de nulle part mais sera peut-être erroné dans le cas de La vague montante.
On retrouve dans la nouvelle, appliquée à la cuisine, une idée qui rappelle la philosophie du travail de William Morris pour qui ce que l’on fait doit être utile et/ou procurer du plaisir, plaisir dont, bien souvent, la mécanisation nous prive :

« — Vous cuisinez sur feu de bois. Ne serait-il pas plus facile d’avoir des unités alimentaires comme ce que nous avons sur le vaisseau ?
— (…) un bon feu de bois donne un excellent goût à la nourriture, la plupart des gens préfèrent ça. Ensuite, une personne doit être fière des plats qu’elle cuisine, ou sinon pourquoi cuisiner ? ».

Marion Zimmer Bradley a un point commun avec William Morris : une passion pour l’époque médiévale, évidente lorsqu’on se rappelle qu’elle est notamment célèbre pour son Cycle d’Avalon, une série de romans qui reprend la légende Arthurienne, mais aussi lorsque l’on sait qu’elle a participé à la naissance de la Society for Creative Anachronism, fondée en 1966 par son amie et collaboratrice Diana Paxson, et qui est un groupe de personnes (20 000 membres, aujourd’hui) qui ont pour loisir très sérieux de reconstituer, de « rejouer » la vie au Moyen-âge.

On peut rapprocher La vague montante de bien d’autres écrits, comme les Nouvelles de nulle part de William Morris (1890), déjà citées ; le roman post-catastrophe After London (1885) de Richard Jefferies et l’utopie anti-mécaniste Erewhon, de Samuel Butler (1872) — deux ouvrages qui ont l’un et l’autre partiellement inspiré William Morris ; le Ravage de René Barjavel (1943), qui oppose les artifices de la science, de la technique et de la ville à l’organisation patriarcale et champêtre d’une utopie pétainiste ; et bien plus tard l’extraordinaire Sur l’Onde de Choc, de John Brunner (1975), dans lequel on trouve une communauté de gens qui choisissent de vivre dans une zone dévastée pour se protéger de l’emprise du réseau. De manière un peu éloignée, on peut penser aussi aux Dépossédés et à Le Nom du monde est forêt, d’Ursula K Le Guin. Hors science-fiction, on peut bien sûr penser à l’influence de Jean-Jacques Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre et Henry David Thoreau. On peut aussi lire dans La vague montante une réponse au positivisme d’un Herbert George Wells, qui, avec The Shape of Things to Come (1933), rêvait tout haut de l’avènement d’une scientocratie comme seul horizon viable pour l’espèce humaine.

La vague montante, pourtant, contient un élément surprenant, d’autant plus surprenant que Marion Zimmer Bradley a une réputation d’autrice féministe : à plusieurs reprises au cours de la nouvelle on devine que la société nouvelle de la Terre a ré-instauré une stricte partition sexuelle, femmes et hommes ayant leurs activités distinctes. Les voyageurs venus de Terre II, pour qui le mariage est un archaïsme qui fait de l’épouse une propriété de l’époux et pour qui une femme peut exercer n’importe quelle profession, sont régulièrement déconcertés par les indices d’une organisation sociale bien plus genrée que la leur. Difficile d’avoir le point de vue des femmes de la Terre-mère sur ce point, car le texte ne leur donne tout simplement jamais la parole. Cela ne semble pourtant pas être une forme de critique de la part de l’autrice, mais elle insiste, et c’est plutôt intriguant : veut-elle dire qu’une vie communautaire harmonieuse ne peut se faire qu’au détriment de l’égalité sexuelle, ou bien qu’une ségrégation sexuelle est la pente naturelle que prendrait une société de « sobriété heureuse », pour reprendre le mot de Pierre Rabhi — penseur écologiste qui lui aussi s’est vu reprocher une vision conservatrice, voire rétrograde, des rapports entre hommes et femmes ?

Cette nouvelle est indubitablement intéressante pour ce qu’elle dit de la mentalité de l’époque et de ce qu’elle annonce pour l’écologie politique qui va naître une décennie plus tard, mais elle n’est malheureusement pas très bien écrite — c’est, à sa décharge, un des tout premiers textes publiés par son autrice, laquelle n’avait alors que vingt-cinq ans. Les rapports entre les différents personnages, notamment, ne semblent pas très cohérents, leurs états d’âme et la manière qu’ils ont de les exprimer sonnent un peu faux.


Rien à voir : En effectuant quelques recherches pour préparer ce billet, je découvre avec consternation l’accusation d’abus pédophilies dont, quinze ans après sa mort, Marion Zimmer Bradley a fait l’objet de la part de ses propres enfants, tout comme son époux Walter Breen, mort en prison où il purgeait une peine pour ces faits. Au cours des années 1960, Marion Zimmer Bradley avait aidé son époux à publier Greek Love, un ouvrage célébrant ce genre de penchants. Gulp !

Le moment Miyazaki

avril 3rd, 2025 Posted in Création automatisée, IA, Images, logiciels | 6 Comments »

L’IA générative, on en parle depuis bientôt trois ans, et malgré de nombreux malentendus, une bonne partie du public est désormais avertie des débats qui animent ce domaine, et qui vont de la question écologique à celle du droit d’auteur en passant par le sujet des bouleversements professionnels et celui de la duperie — deep-fake, fake news. Mais cette semaine il s’est passé quelque chose, le débat s’est cristallisé autour de ce qui eût pu être un événement parmi d’autres dans cette séquence : la possibilité, apparue lors d’une démonstration de la dernière version de chatGPT de reprendre la composition d’images existantes pour les « dessiner » dans un style inspiré des films produits par le studio Ghibli.

Je n’ai pas su résister à l’envie de demander à chatGPT de faire mon portrait à la manière d’un dessin de Yoshifumi Kondō : qui ne veut pas vivre dans un film du studio Ghibli ? Je n’ai pas détesté le résultat et je l’ai posté à droite et à gauche. Je m’attendais à voir quelques sourcils se froncer mais je dois dire que les réactions ont atteint un degré de réprobation ou même d’hostilité bien plus élevé que ça. Une personne m’a même dit que je l’avais déçue à un point qui lui mettait « les larmes aux yeux ». Dans la presse, on va jusqu’à parler de « Technofascisme ». Bigre ! Bien entendu, ces réactions ont une raison d’être, et même plusieurs.

Beaucoup m’ont parlé de la citation d’Hayao Miyazaki, qui a qualifie l’Intelligence Artificielle d’« insulte à la vie elle-même ». Le mot est fort, mais le contexte est un peu faussé car ce n’est pas de l’usage des intelligences artificielles génératives à la mode actuelle dont le co-fondateur du studio Ghibli parlait, mais d’une expérience qui montrait un corps en 3D « apprenant » à se mouvoir par Intelligence Artificielle.
La vision dérangeante produite par ce système auto-apprenant avait immédiatement rappelé à Miyazaki un ami à lui, lourdement handicapé, dont chaque mouvement corporel est une épreuve. Sa réaction était plutôt une réaction à un effet Uncanny Valley qu’à la question de l’artificialité et du plagiat1.

On m’a parlé aussi du désastre écologique que représente indubitablement l’IA générative, technologie notoirement dispendieuse en ressources énergétiques2 et, comme tout ce qui réclame une grosse puissance de calcul informatique, en ressources minières. Et on sait que le cinéma d’Hayao Miyazaki et plus généralement celui du studio Ghibli est fortement politisé, mû par un triple engagement pacifiste, écologiste et, même si ce dernier point est parfois discuté, féministe. On peut dire que mettre une technologique écologiquement désastreuse au service de l’imitation d’un cinéma engagé pour l’écologie constitue un irrespectueux contresens.

On m’a parlé aussi de la question du pillage des droits d’auteur, vaste sujet qui ne pourra peut-être être traité qu’en modifiant les principes actuels du droit3. En effet, pour l’instant, dessiner « à la manière de » n’est pas interdit. S’inspirer, pasticher, n’est pas interdit. À ce jour, aucun « style » n’est protégé par la loi, si ce n’est lorsque l’on peut démontrer une tromperie sur la marchandise, un parasitisme commercial ou bien entendu, la contrefaçon (reprendre une image existante). Si l’on peut pointer le fait qu’OpenAI a visiblement entraîné son modèle avec des œuvres issues du studio Ghibli on peut aussi dire que chaque artiste de chair et d’os est lui-même nourri des œuvres qu’il a vues4. Les datasets5 qui ont servi à créer le modèle de génération d’images sont insondables, y compris pour ceux qui les constituent et les utilisent puisqu’il est impossible à une seule personne d’avoir une idée générale de ce qui s’y trouve. Pour regarder chacune des 5 milliards d’images du célèbre dataset LAION5 il faudrait, à la cadence de une image seconde, y passer cent soixante ans, et cela sans dormir. Il n’est pas certain qu’OpenAI ait sciemment réalisé un entraînement spécifique pour produire du faux Ghibli, mais du Ghibli dans le dataset, pour reprendre une célèbre réplique de Lino Ventura : « y’en a ! ». En termes juridiques, OpenAI joue un jeu suspect, essayant visiblement de repousser les limites de ce qui est permis, notamment en mélangeant recherche scientifique et business, mais aussi grandes annonces et scandales, dans une dynamique malsaine, où le buzz seul permet de faire financer artificiellement un domaine qui est loin d’être rentable et qui ne le sera peut-être jamais.
La force du nouveau système de génération d’images de chatGPT ne réside cependant pas seulement dans les données mais aussi dans l’appréhension du contexte qu’a chatGPT lorsqu’on lui demande de produire une image. Il « comprend » (les guillemets sont ici très importants) les éléments de l’image qu’on lui soumet et parvient à effectuer la translation stylistique d’une manière bien plus avancée que celle des produits concurrents.

Un autre reproche concerne les usages faits de la « ghiblification », qui constituent souvent une insulte aux valeurs véhiculées par les films du studio Ghibli. Miyazaki, c’est la nature, la beauté, un univers fort et profondément humaniste, et voilà qu’on utilise une technologie énergivore pour singer son style graphique en l’appliquant aux représentations les plus triviales ou parfois les plus odieuses, comme lorsque la Maison Blanche se moque des larmes d’une sans-papiers dominicaine ramenée manu militari à la frontière, ou lorsque l’armée israélienne se représente en une équipe mignonne, au moment même où les soldats de cette armée sont occupés à massacrer les gazaouis — j’espère que même les gens qui défendent le droit pour Israël de bombarder des civils palestiniens en représailles de l’action du Hamas savent que la guerre n’a jamais eu et n’aura jamais rien de kawaï.
J’imagine que c’est ce dernier point qui touche la corde la plus sensible, aggravé par le fait que, très objectivement, ce « filtre Ghibli » fonctionne redoutablement bien — enfin comme toutes les images générées de ce genre, il fonctionne assez bien dans une petite résolution, sur l’écran de l’ordinateur et du smartphone, mais pas pour être imprimé ni sans doute pour être diffusé en salle de cinéma. Il donne le change de manière satisfaisante, disons.


Je peux moi-même ajouter un point négatif à la liste des raisons qui rendent ce genre d’usage de l’IA problématique : le déluge de contenus générées inonde d’ores et déjà le réseau et va nourrir des bases de données visuelles autant que les futurs datasets, participant à créer une confusion générale quant à la nature et à la généalogie des images que nous trouverons à l’avenir en effectuant des recherches iconographiques en ligne. On se rappelle que lorsque l’on demandait à Google des peintures de Jérôme Bosch, il y a quelques mois, la première image qui se présentait était non une peinture du maître flamand, mais un médiocre hommage réalisé par une Intelligence artificielle. Le problème a été réglé mais constitue un avertissement pour la suite.
Cependant on ne doit pas réduire ce genre de reproche à l’IA. On a su faire mentir des images, j’en suis convaincu, dès le Paléolithique, et on n’a pas cessé depuis. Et quant aux problèmes liés à la profusion d’images mal légendées, d’origine indéterminée, mal attribuée, ils sont dans la continuité de ce que nous vivons depuis la mise en ligne de FlickR, Instagram ou Pinterest, notamment.

Malgré toutes les bonnes raisons de haïr l’idée que l’on produise des faux Miyazaki, j’ai du mal à me sentir coupable, je ne m’impose pas de postures morales à ce sujet6, et au contraire, j’apprécie l’expérience non pour elle-même mais, en qualité d’observateur du monde numérique, pour ce qu’elle révèle de l’état d’esprit qui entoure actuellement les IAs génératives, mais aussi ce qu’elle révèle de l’aura singulière des films du Studio Ghibli, car je fais le pari qu’un autre « à la manière de… » (Salvador Dali, Matt Groening, Wes Anderson, Pablo Picasso, enluminure médiévale,… car tout ça est possible, il n’y a pas de fonctionnalité spécifiquement « Ghibli » dans chatGPT) n’aurait pas provoqué les mêmes réactions. C’est comme si il y avait dans les productions d’Hayao Miyazaki et d’Isao Takahata — les deux auteurs Ghibli dont nous connaissons le mieux le travail — quelque chose de foncièrement authentique, sincère, précieux, tant dans la philosophie développée par les récits que dans le processus de création de ces films — assez artisanal —, autant de qualités qui entrent frontalement en conflit avec la profusion inconséquente, l’artifice et la fausseté, enfin tout ce que représente l’Intelligence artificielle générative dans sa version populaire7.

Il est possible que l’œuvre de Miyazaki semble à même de conjurer, au moins symboliquement, la catastrophe dans laquelle nous sommes peut-être irrémédiablement engagés, et où les questions esthétiques ne seront, je le prophétise sans peine, qu’un sujet anecdotique.

Lire ailleurs : Le Ghibli effect sur ChatGPT, l’IA en terrain sensible (Clément Solym, sur actualitte) ; Images générées dans le style de Ghibli : des artistes spoliés, le technofascisme célébré (Benjamin Benoît, sur Blast)

  1. Accessoirement, le type d’utilisation de l’IA qui choque Miyazaki est, hors tout emploi à fins artistique, un domaine assez passionnant puisqu’il s’agit ici de provoquer et d’observer un apprentissage corporel — d’une corporalité qui évolue dans un environnement virtuel, mais d’une corporalité tout de même, et c’est le genre de travaux qui font progresser la robotique.
    Au delà des usages qui en sont fait, il faut rappeler que la recherche en Intelligence Artificielle est une aventure intellectuelle passionnante. [↩]
  2. Je note que l’impact énergétique de l’IA est possible à estimer de manière globale, mais que l’évaluation du coût de chaque opération est plus difficile à déterminer. Plusieurs articles estiment l’impact énergétique de chaque requête faite à chatGPT en intégrant le coût de l’infrastructure ainsi que de la création du modèle (si chatGPT répond à la seconde, c’est en utilisant un modèle dont la confection a fait mouliner des centaines de processeurs pendant des mois), c’est un peu comme si on estimait le prix d’un kilomètre d’autoroute en y ajoutant le coût du bitume. Ce n’est pas absurde (sans la route, pas d’auto) mais ça peut donner une idée fausse des choses et laisser accroire qu’il suffit de se retenir de produire une image pour sauver la planète. Un peu comme on l’a fait avec l’e-mail, là encore avec des calculs dénués de sens — non, un e-mail mis à la corbeille ne fait pas économiser n kWh, c’est le serveur entier qui consomme, pas chaque fichier qui s’y trouve. Je ne crois pas me tromper en disant que l’évaluation du coût énergétique de chaque « token » est très difficile à évaluer sérieusement. [↩]
  3. Mettre un copyright sur une manière de dessiner semble difficilement applicable. J’imagine que ce qui peut être réglementé à court-terme est le principe d’opt-out (demander à ce que son travail ne soit pas inclus à un dataset et/ou que certains noms de créateurs soient refusés par les logiciels de génération d’image), et j’imagine qu’à long terme, ce sont des taxes reversées aux sociétés de gestion de droits (SAIF, ADGP) qui seront mises en place, comme cela s’est fait pour la musique et les films. L’écueil étant ici que ce ne sont pas nécessairement les personnes dont le travail a servi qui en tireront une rémunération. [↩]
  4. C’est le propos de la vidéo All Creative Work Is Derivative dont le jeu formel est un peu artificiel mais dont le titre ne manque pas de pertinence. [↩]
  5. Dans le cadre des IAs génératives visuelles, le dataset est une base de données qui contient des images et leur description, qui sert à produire le modèle à partir duquel les contenus seront générés. [↩]
  6. Au passage, si je joue sans scrupule avec des IAs génératives, et si je prends avec légèreté les commentaires des social justice warriors de l’artifice qui viennent râler en commentaire de chaque image générée, je m’interdis totalement de pirater des films, des séries ou de la musique, et je ne verrai Severance ou quelques autres séries que l’on me conseille que le jour où elles passeront sur des plate-formes auxquelles je suis abonné. Et à vrai dire je suis toujours un peu choqué qu’on me propose de me fournir des moyens douteux pour accéder à des œuvres audiovisuelles soumises à droits d’auteur. [↩]
  7. L’IA a d’autres usages en art que ce dont il est question ici, et de nombreux artistes s’y engagent, soit pour produire un discours sur l’IA elle-même (ses biais, ses hallucinations), soit pour produire des formes nouvelles ou impossibles à obtenir autrement. Je recommande notamment Albertine Meunier, Gwenola Wagon et Stéphane Degoutin, Étienne Mineur, Grégory Chatonsky, Caroline Delieutraz, Philippe Boisnard, Ilan Manouach, Éric Tabuchi, Olivier Auber, Frank Manzano, Petr Válek,… [↩]

Je crois bien que j’ai quitté Twitter

mars 16th, 2025 Posted in Interactivité, Personnel | 1 Comment »

Je me posais la question il y a quelques semaines : partir ou ne pas partir ?

Je n’avais pas tranché, car il n’est pas si aisé de délaisser un lieu que l’on a fréquenté tant d’années — et surtout de risquer de perdre de vue les gens que l’on y a connus — juste parce que le propriétaire a changé et que sa personnalité et ses vues politiques nous dérangent. Est-ce que je suis d’accord avec les opinions politiques de mon poissonnier, de mon boulanger, de mon crémier ? Je préfère, à vrai dire, les ignorer, mais même quand je les connais et que je m’en sens très éloigné, ma foi, si les produits sont bons…

Twitter n’est pas un produit comme les autres, puisque sa matière première, c’est le lien social, et un lien social que chacun tente de construire à l’aide de l’algorithme, ou désormais, contre l’algorithme, algorithme qui fonctionne de manière opaque, aussi discrète que précisément ciblée — il faut le rappeler sans cesse, nous croyons « aller » sur Internet, mais c’est Internet, et tout particulièrement les réseaux sociaux, qui vient chez nous, qui nous observe, nous classe, détermine ce qu’il nous est permis ou non de voir ou de faire. Un pouvoir aussi exorbitant ne peut s’exercer que dans un climat de relative confiance. Et le lien de confiance est rompu, non parce qu’Elon Musk est un libertarien qui s’interdit d’exercer la moindre censure, comme le disent certains (qui répètent candidement ses éléments de langage), mais parce qu’il décide, en fonction de ses buts commerciaux et idéologiques, de ce à quoi chacun a accès. Et il le fait de manière déloyale et en en sachant bien plus que nous. Quand chacun de mes tweets a commencé à m’attirer les commentaires insultants de personnes avec qui je n’ai jamais demandé à être en contact et qui n’ont jamais demandé à l’être avec moi, mais à qui mes tweets ont été présentés puisque nos divergences garantissent de la controverse et donc ce qu’on appelle dans ce contexte « de l’engagement », tandis que les personnes dont j’apprécie la conversation ont commencé à disparaître de mon fil Twitter, l’expérience de ce réseau social a très logiquement commencé à devenir déplaisante, et il me semble que le projet d’Elon Musk est de me faire croire que l’opinion française actuelle est majoritairement complotiste, poutiniste, eurosceptique, raciste et bien sûr, trumpiste. Pour un animal social, sur un réseau social, l’impression d’être en décalage avec la mentalité générale peut avoir des effets très pernicieux — sentiment de désespoir et/ou contagion progressive des idées, notamment. Donc autant se l’épargner.

Alors voilà, ça fait deux mois que je n’ai rien posté sur Twitter.
Et cela s’est fait assez naturellement puisque ce réseau m’était devenu pesant, non en fonction d’une position théorique, morale et réfléchie, mais de manière psychologique, épidermique. Si le plaisir, la stimulation ont disparu, s’il ne reste qu’un poids, pourquoi se faire du mal ?
Je conserve mon compte Twitter, d’une part pour ne pas nuire à la lisibilité des conversations passées (j’ai émis 238 000 tweets, en seize ans), mais aussi par acte dérisoire de résistance, enfin pour embêter Elon Musk, car pour une plate-forme qui se nourrit des interactions, les comptes fantômes sont, je pense, bien plus un problèmes que les départs définitifs.
Et puis allez savoir, peut-être qu’un jour Twitter redeviendra Twitter…

On me trouve sur BlueSky, Mastodon, Instagram (code créatif), Instagram (dessins), Pixelfed (y’a quelqu’un ?), Facebook (ben oui, j’ai cinquante-six ans hein), Linkedin et même Threads. Et ici, bien sûr.