The House that Jack built (The Avengers 4.23)
juillet 29th, 2025 Posted in Interactivité au cinéma, Programmeur au cinéma, SérieDans l’épisode 23 de la quatrième saison de la série Chapeau melon et bottes de cuir, Emma Peel se rend dans une maison que lui a légué un oncle qu’elle n’a jamais rencontré. La clef de la maison semble affoler les boussoles, dérégler les minuteurs et voiler les émulsions photographiques, mais Emma ne s’en rend pas compte.

Arrivée dans la demeure, elle constate rapidement qu’on l’a piégée dans un labyrinthe. Les pièces se reconfigurent en permanence et des sons déroutants se font entendre… Le traquenard a été réalisé sur mesure pour Emma, et plusieurs éléments de décor se réfèrent directement à elle, notamment une petite installation qui regroupe coupures de journaux et enregistrement d’informations radiophoniques. Le spectateur en apprend un peu sur sa biographie : avant d’épouser un Mr. Peel, elle s’appelait Emma Knight, et avait été l’héritière, à vingt-et-un ans, de l’usine de son père, John Knight.

Dirigeant la société Knight Industries avec talent, elle avait tout de même causé une polémique en excluant du conseil d’administration le professeur Keller, un expert en automatisation. Dans une interview, on entend la jeune Emma Peel expliquer ses motivations : « I couldn’t agree with his methods (…) automation to the ultimate degree, replace man with machine (…) I couldn’t agree to that, I don’t think it’s entirely possible ». Avec tous ces indices, Emma comprend que c’est Keller qui l’a piégée et elle part à sa recherche. Au passage, elle rencontre un homme, un fugitif qui avait cru pouvoir se réfugier dans la demeure pour échapper à des policiers, et qui semble avoir perdu la raison du fait de cette longue captivité accidentelle — qui, ironie du sort, a été provoquée en essayant d’échapper à un emprisonnement judiciaire. L’homme en question mourra un peu plus tard, par sa propre faute, en s’enfermant dans une « suicide box » qui était promise à notre héroïne comme moyen pour échapper à la folie.

Emma finit par arriver dans une pièce cachée, pleine de matériel informatique, où l’attend Keller, momifié, dans une cage de verre. Sur un écran, l’homme apparaît et explique à sa proie qu’il n’est plus de ce monde. Il raconte que lorsque les médecins lui ont annoncé qu’il était condamné, il a décidé d’employer le temps qui lui restait — une année — à confectionner son traquenard : une prison automatisée pouvant fonctionner sans faille (dit-il) pendant un millier d’années. Emma y sera nourrie mais ne pourra jamais s’enfuir et, peu à peu, sombrera dans la folie.
« The mind of a machine can not reason. Therefore it can’t lose its reason. That is the machine ultimate superiority. Its mind has no breaking point. But your mind… When the experiment is concluded, the machine will continue to function perfectly. But you Mrs Peel, you will be quite quite mad ! »
Le professeur Keller, par fair-play, a laissé pour Emma Peel un ordinateur qui peut comprendre ses questions et y répondre. Celui-ci explique à Emma, mais on le savait déjà, que son but est de l’amener à s’ôter la vie. Évidemment, l’agente secrète ne tarde pas à trouver une faille et bricole, en utilisant une cartouche de poudre et la clef de la maison, un gadget capable de faire dérailler l’ordinateur programmé par Keller. Emma parvient à quitter la maison piégée avant que Steed — qui était parti à sa recherche — ne l’ait rejointe.

Cette histoire combine les préoccupations que l’on trouve dans deux autres épisodes de la série : The Cybernauts (saison 4, épisode 3), où Emma Peel et John Steed sont aux prises avec des robots programmés pour le meurtre, et The Joker (saison 5, épisode 15), où un ennemi passé d’Emma Peel attire cette dernière dans un manoir et emploie toutes sortes de stratagèmes pour la convaincre qu’elle se trouve dans une maison hantée.
À ces deux sujets s’ajoute l’idée de la vengeance programmée1, qui permet à une personne décédée de « hanter » un lieu avec sa voix, son image, mais aussi ses intentions maléfiques, activées par un système automatisé.

On note que le sujet du remplacement des personnes par la machine, machine qui est ici « numérique », ne se limite pas au professeur Keller mais affecte l’Humanité entière2. Cet épisode date de 1966, soit dix ans après l’invention de la locution Intelligence Artificielle, mais aussi et surtout, un an après la commercialisation du modèle PDP-8 de Digital et du modèle 360 d’IBM, deux ordinateurs qui ont massivement participé à l’informatisation de nombreux secteurs industriels3 et qui, par rebond, sont pour beaucoup dans la naissance d’un imaginaire populaire de l’informatique et dans l’installation dans les consciences d’angoisses liées à l’informatisation. Bien entendu, le programme parfaitement conçu du professeur Keller ne résiste pas à l’ingéniosité et au sang-froid d’Emma Peel, qui nous rassure en nous prouvant que, temporairement en tout cas, l’humain supplante sa machine.
- On se rappellera au passage la réflexion de Philippe Breton (Une histoire de l’Informatique, La Découverte 1987) pour qui le premier mécanisme « programmé » est le collet, ou piège de ce genre que l’on dresse depuis des milliers, sans doute des dizaines de milliers d’années. [↩]
- Keller, qui veut remplacer les humains par les machines, donne l’exemple en se remplaçant lui-même par une machine. Sa momie exposée rappelle un peu Jeremy Bentham, père de l’utilitarisme, qui avait appliqué sa philosophie à sa propre dépouille, demandant que son corps soit disséqué (utile à la science), momifié et exposé (utile à la promotion de l’utilitarisme, je suppose…). [↩]
- Le PDP-8, premier « mini ordinateur », était vendu 20 000 dollars en 1965 et s’est écoulé en tout à 50 000 exemplaires jusqu’à sa disparition vingt ans plus tard. L’IBM 360, qui a été commercialisé un peu plus de dix ans, était beaucoup moins accessibles (130 000 à 500 000 dollars pour les premières séries, s’est vendu à 14 000 unités. Les ventes paraissent un peu ridicules aujourd’hui et les tarifs, prohibitifs mais l’informatique de l’époque n’avait pas du tout les applications de la micro-informatique actuelle. [↩]