Profitez-en, après celui là c'est fini

Grokipedia

novembre 5th, 2025 Posted in IA, Wikipédia

Dans quelques mois, Wikipédia fêtera ses vingt-cinq ans. Un quart de siècle ! C’est impressionnant mais ce n’est pas un record, il existe plusieurs projets « libres » (sous licence du même nom ou pas) qui ont une longévité bien supérieure, y compris parmi ceux dont nous sommes tous tributaires au quotidien, comme les outils qui forment l’ossature du réseau Internet : protocoles, systèmes d’exploitation, serveurs, langages… Mais leur existence reste discrète pour les profanes, et ils ne font pas (peut-être à tort) l’objet de controverses telles que celles qui entourent l’encyclopédie Wikipédia, laquelle, dès l’amorce de sa notoriété, s’est vue contestée à divers titres : déficit d’experts et d’autorité, anonymat des contributeurs, qualité rédactionnelle inégale, mauvaise hiérarchisation de l’information, biais politiques, sociologiques, géographiques, et bien sûr, risques d’instrumentalisation idéologique ou commerciale.

Depuis un an, Le Point mène une campagne de dénigrement assez violente envers Wikipédia. Ce que reproche Le Point à Wikipédia, c’est de lui avoir consacré une notice peu flatteuse qui insiste notamment sur les obsessions éditoriales négatives du magazine : Islam et écologie, notamment.
Loin de moi l’idée de refuser toute critique de Wikipédia, de son fonctionnement, de son influence, et je comprends très bien qu’on soit fâché de voir sa biographie ou ses idées résumées d’une manière que l’on juge, à tort ou à raison, injuste. Mais que vaudrait une encyclopédie dont les notices seraient sous la responsabilité éditoriale de ceux qui en sont les sujets ? De fait, de grands pans de l’article en question méritaient d’être modifiés et ils l’ont été. Améliorer les articles est ce que font les Wikipédiens de manière quotidienne, mais le fait que la campagne du Point ne soit pas très constructive dans sa forme ni très honnête dans ses méthodes rendait le débat difficile, et il est devenu à peu près impossible lorsqu’un journaliste du newsmag a menacé un contributeur de lui consacrer un article en indiquant son identité civile, sa fonction professionnelle et en sollicitant une réaction de son employeur. Utiliser sa puissance médiatique pour intimider un individu isolé ne semble pas très respectueux de la déontologie journalistique ni, plus généralement, très digne. Mais la dignité n’est pas la qualité morale que l’on associe le plus spontanément à ce média de salles d’attente de dentiste.

Quand Elon Musk a annoncé la mise en ligne de son encyclopédie Grokipedia, censément concurrente de Wikipédia, Le Point s’est assez naturellement réjoui du résultat, comme le dit l’entame de son article à ce sujet : « Nous avons lu la page du « Point » sur Grokipedia. Elle nous est plus favorable que celle de Wikipédia, ce qui n’était pas difficile, mais elle l’enfonce aussi en termes de clarté et de concision. L’IA, vainqueur par KO ».
L’article, qui insiste sur le manque de cohérence générale de nombreux articles Wikipédia — opposée aux plans cohérents et équilibrés produits par l’IA — se conclut par cet avertissement : « Il va falloir rehausser le niveau pour résister aux machines, ou revisiter l’idée reçue selon laquelle la sagesse surgit tôt ou tard du collectif ».

Le Point semble s’intéresser à la question formelle plus qu’à la question factuelle, car les sources produites par l’article de Grokipédia pour témoigner de la qualité du magazine sont plutôt ineptes, près de la moitié étant composée d’articles issus du Point, et les autres sont tantôt originaires de sites plus ou moins inconnus, tantôt pointant vers des médias sérieux mais leur attribuant une position que leurs articles ne défendent pas. Pour Le Point, peu importe l’exactitude et la pertinence, ce qui compte, c’est qu’un article ait l’air superficiellement cohérent. Ce que je remarque pour ma part c’est que le corpus de Wikipédia est, du fait de son bon rapport quantité/qualité/fiabilité, connu comme une des sources majeures pour l’entraînement des LLMs tels que GPT, LLaMA, Mistral ou Claude, et bien entendu Grok1.

On sent une pointe de sarcasme dans « l’idée reçue » qui veut que « la sagesse surgit tôt ou tard du collectif ». Pourtant, Wikipédia, qui ne prétend pas dispenser de la sagesse, est un exemple fort de ce qu’un ensemble d’amateurs sans hiérarchie mais réunis autour d’un même but et de quelques principes, est capable de construire. C’est une belle utopie anarchiste réalisée. Pour le Point comme pour Elon Musk, le problème de Wikipédia est sans doute moins son contenu en lui-même que le fait que l’encyclopédie vive hors des règles du monde qui les rassure, un monde où tout s’achète et où chaque âme est à vendre. La hargne de ces gens envers l’Encyclopédie Libre est au fond la plus belle des médailles possibles.

Une alternative à Wikipédia ? Bonne idée !

Offrir une alternative à Wikipédia n’est pas une mauvaise idée, car si le système de l’encyclopédie libre a fait ses preuves, on peut en pointer de nombreuses limites dont la première, assumée et revendiquée, est que Wikipédia n’a pas vocation à être une source primaire, c’est à dire que Wikipédia ne crée pas de connaissance mais se contente de compiler et d’ordonner des connaissances présentes ailleurs. Le projet Grokipedia, qui consiste non pas à vérifier les connaissances et à améliorer la manière dont elles sont diffusées, mais de confier à une intelligence artificielle le soin de rédiger des articles qui contentent idéologiquement Elon Musk et Le Point dans le but explicite de prendre la place de Wikipédia (qu’Elon Musk a régulièrement proposé d’acheter, sans succès) n’est pas une forme très heureuse d’alternative, c’est une tentative malhonnête de reprendre le contrôle sur la diffusion des idées, c’est un projet en tout point pitoyable qui rejoint la liste des sites de propagande nés en réaction à une présumée « orientation idéologique » du corpus wikipédien en imposant leur propre orientation idéologique, tels que Рувики, le « fork » poutinien de Wikipédia, et Conservapedia, l’encyclopédie chrétienne fondamentaliste.

Pour moi l’unique forme utile que pourraient prendre des projets alternatifs, ce n’est pas une encyclopédie rédigée par une machine qui ne comprend pas ce qu’elle écrit et ne fait que s’emparer du rôle de propagandiste que lui confie une personne dont la seule légitimité est d’avoir les moyens financiers de sa mégalomanie. Une alternative intéressante à Wikipédia, ce serait une encyclopédie d’auteurs. D’auteurs au sens de personnes qui signent leurs articles, qui engagent dans les notices encyclopédiques qu’ils produisent leur voix propre, leur manière de penser, leur méthode, leur responsabilité.

L’Utopie de la connaissance

Dans sa Cité du Soleil (1604), Tommaso Campanella imaginait que toutes les connaissances du monde seraient accessibles aux habitants de son utopie sous forme de fresques situées sur les parois des murailles concentriques de la ville, et que ceci leur assurait unité, paix et harmonie. Une telle idée a été reprise par Nicolas de Condorcet, par Auguste Comte, par Pierre Theillard de Chardin, par Paul Otlet qui souhaitait édifier une cité planétaire dédiée au savoir, par Herbert George Wells2, par Vannevar Bush, par Nobert Wiener, par Steward Brand et son Whole World Catalog, par Tim Berners-Lee l’inventeur du Web, et enfin, par les tenants du « libre », et notamment, les Wikipédiens.

Quelque part, ce rêve a été réalisé, car jamais l’Humanité n’a eu accès à autant de connaissances, autant de moyens de diffusion, autant d’outils de communication qu’aujourd’hui. De nombreux savoirs, autrefois, étaient secrets, on a interdit ou on a brûlé des livres, on a redouté leur diffusion hors d’un pays, hors d’une classe sociale. À la fin du Moyen-âge, il fallait être un prince pour posséder des livres et un bibliophile passionné et richissime tel que le duc Jean de Berry laissait après lui une bibliothèque d’à peine trois-cent ouvrages. Pas les mêmes livres que ceux que, faute de nous résoudre à les jeter — car le livre reste un peu sacré —, nous déposons dans des boites-à-livres lorsqu’ils nous encombrent, bien sûr, c’étaient des livres écrits et illustrés à la main, qui seraient rares et précieux aujourd’hui si on en confectionnait encore de la même manière. Mais en tout cas, le savoir, l’expression d’idées, n’ont plus rien de rare, et nous oublions quel trésor cela représente. Il faut dire que le monde tel qu’il tourne nous inflige une cruelle désilusion : la disponibilité de tant de savoir n’a en rien amené la paix et l’harmonie au sein de notre fascinante et médiocre espèce.

Abandonner la production du savoir à des machines qui écrivent et qui lisent pour nous, à des milliardaires ou à de grandes sociétés qui imposent la vérité qui sert leurs affaires, semble assez dangereux. Et ce n’est pas l’unique péril ou du moins, nous avons aussi une responsabilité individuelle à assumer. Lorsque nous nous défions des controverses, des voix singulières, des voix maladroites, que nous n’acceptons plus d’entendre que ce qui conforte ce que nous croyons savoir, que nous prenons la contradiction pour une agression, que nous pensons que ce que nous désapprouvons devrait être réduit au silence, que nous disqualifions d’emblée toute personne qui ne correspond pas à nos standards moraux, nous nous coupons de beaucoup de possibilités d’apprendre et de réfléchir.
Entre l’IA qui prend le contrôle de la production d’information et le public qui réclame qu’on simplifie son monde (trop d’information épuise ?), à coup de Milei et de Trump, à coup de slogans et de préjugés, à coup de privation de libertés, aussi, nous ressemblons à des enfants gâtés, indignes de toute l’intelligence pas-du-tout-artificielle dont ils sont les héritiers.

  1. Notons que si Grokipedia a été conçue dans le but d’en finir avec Wikipédia, c’est peut-être ChatGPT et d’autres LLMs qui remplaceront l’encyclopédie libre, tout comme ils sont en train de remplacer les moteurs de recherche : la fréquentation de Wikipédia est inférieure de 8% à ce qu’elle était un an plus tôt. Et ce n’est pas pas le seul effet négatif de l’IA. Certains contributeurs emploient l’IA pour effectuer des traductions dans/depuis des langues qu’ils ne comprennent pas, voire pour rédiger des articles entiers, ce qui peut assez facilement mener à des contresens, erreurs, hallucinations, qui seront d’autant plus difficiles à identifier qu’elles seront en apparence impeccablement rédigées. Enfin, les contributeurs peuvent aussi être victimes d’informations douteuses diffusés par de faux articles d’information eux-mêmes réalisés par des IAs. J’ai peur du moment où les IAs agentives (capables d’agir) vont se diffuser massivement. []
  2. ajoutons les fictions qui présentent la curiosité scientifique et le partage comme futur radieux de l’Humanité : les Pionniers de l’Espérance, Star Trek, ou encore la première saison de Cosmos 1999. La même idée est aussi présente dans l’utopie féministe Herland (Charlotte Perkins Gilman, 1915), où le partage de connaissances et la stimulation intellectuelle permettent de construire un monde beau et pacifié, exempt de compétition… Et d’hommes, affirmant explicitement que la première cause d’inégalité est l’inégalité des sexes. []

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