Une vie remplie
juillet 21st, 2025 Posted in Interactivité(je m’efforce ici de réfléchir à voix haute (sans jugement particulier) à l’évolution de la manière dont nous appréhendons le temps, à l’ère de la connexion permanente. N’hésitez pas à m’amener des arguments, observations, contre-arguments et perspectives en commentaire.)

En septembre chaque année je fréquente le salon des associations de ma ville, où les Ateliers Geeks tiennent un stand. J’y vois la valse fébrile des parents qui cherchent à inscrire leurs enfants un peu partout : une activité sportive (ou deux), un instrument de musique (ou deux), du soutien en langues ou en maths, etc. Nous sommes dans une ville de proche banlieue, plutôt aisée et il semble clair que pour beaucoup de foyers, ce ne sont pas les frais d’inscription qui constituent un frein, c’est le temps disponible pour tout faire. Et je ne parle pas seulement de l’emploi du temps des enfants puisque leurs activités demandent aussi beaucoup de temps aux parents, elles réclament de l’organisation, des sacs et des sandwichs à préparer et, puisque les enfants ne marchent plus seuls1, des trajets accompagnés, souvent motorisés… En discutant avec des amis qui ont des adolescents en âge d’être affectés, je vois aussi le stress que provoque le système Parcoursup, dont je veux bien croire qu’il soit plus égalitaire et rationnel que les systèmes précédents, mais qui transforme l’orientation en une séquence de plusieurs semaines à tenter d’échafauder des stratégies plus ou moins superstitieuses et à vivre dans une forme de suspens, à surveiller la place du postulant dans une liste d’attente, à se demander quand le moment est tactiquement venu d’accepter un-tien-qui-vaut-mieux-que-deux-tu-l’auras…

J’apprends aussi par un article du Monde qu’il est de plus en plus courant que les étudiants — mais aussi les lycéens et les collégiens, me souffle-t-on —, soient inscrits, pendant les vacances, à des « prépas d’été » qui leur permettent de disposer d’une forme d’avance au moment de la rentrée2. Je suis assez fasciné par cette maximalisation de l’emploi du temps des enfants et des jeunes, comme si chaque minute devait être occupée, comme si les jeunes années étaient une forme de course.
En comparaison, j’ai l’impression d’avoir eu l’enfance et l’adolescence de Tom Sawyer, à traîner avec des copines, des copains, ou seul, dans la ville, dans les bois. À graffiter3, à jouer, à programmer4, mais aussi à lire, beaucoup, ou à m’avachir devant des dessins animés. Notamment Tom Sawyer. À écouter en boucle des trente-trois tours. À confectionner des cassettes pour les amis. À dessiner, et m’ennuyer, parfois, même, en regardant la pluie couler sur les carreaux de ma fenêtre. Et aussi à faire des choses que j’eusse été avisé d’éviter, mais que je n’évitai pas, à commencer par le fait de me mettre à fumer. Comme Tom Sawyer.

J’ai l’intuition que l’obsession du temps perdu n’est pas motivée exclusivement par la pression scolaire et l’envie qu’ont les parents d’assurer un avenir professionnel (c’est à dire, par les temps qui courent, un avenir, tout court) à leurs enfants. J’ai le sentiment que c’est plus généralement lié à un tout nouveau rapport au temps. Entre les stories d’Instagram, Facebook, les contenus TikTok, Youtube, le streaming, les notifications de Whatsap, de Snapchat, les SMS, le temps passé à collecter des bonbons dans Candy Crush et que sais-je encore, le temps perdu s’est lui-même égaré, on est désormais occupé même quand on ne fait pas grand chose qui vaille — car le doomscrolling n’est pas une activité de grande valeur, et ce sont ceux qui le pratiquent qui sont les premiers à le dire5.
Remplir chaque créneau horaire de ses enfants avec des activités productives, utiles, réclamer à l’éducation nationale des programmes plus chargés, etc., est peut-être une réponse à cette situation, une manière de regagner un peu de contrôle sur la conscience desdits enfants en conjurant tous les prédateurs de leur temps de cerveau disponible. Mais est-ce que ça ne risque pas, malgré la bienveillance parentale des intentions, de ne faire que participer à l’« économie de l’attention » en flux tendu dont ils sont l’enjeu ?

Et surtout, est-ce que ça fonctionne ? On ne cesse de pointer à tort ou à raison6 une baisse de niveau (niveau en mathématiques7 et en français, un effondrement de l’appétence pour la lecture8), on remarque que les jeunes générations ont du mal à se projeter dans ce qui constituait la vie d’adulte des générations précédentes (boulot, couple, enfants, pavillon), ou en tout cas que beaucoup envisagent ces choses fort différemment9. Plus on charge la mule et moins elle semble avancer. Pour moi, il y a une logique.
Mais en quoi ces jeunes gens sont-ils si différents des adultes qui sont censés leur servir de modèle ?Je vois souvent des parents se plaindre de voir leur progéniture le regard rivé sur le smartphone (qu’ils leur ont acheté), mais qui eux-mêmes ont du mal à regarder un film, à effectuer une séquence complète de travail ou à profiter d’un repas sans être accaparé par les sollicitations dont le monde entier les accable. C’est assez amusant, quand on n’a pas de téléphone soi-même, de constater ce moment où, d’un accord tacite, les convives d’un repas interrompent une conversation qui semble perdre en vigueur pour sortir chacun son téléphone et le consulter. Est-ce que le silence est le prétexte, l’occasion, pour vérifier s’il n’y a rien d’important à savoir, ou est-ce la peur de l’instant de silence, de l’ange qui passe, qui les pousse à lire leurs notifications ?

La maximalisation de l’emploi du temps dont je parle plus haut ne concerne donc pas que les enfants, loin de là. Elle accompagne le discours politique sur la « productivité »10, l’angoisse, médiatiquement installée, de ne pas être à la hauteur dans une société, dans un monde qui semblent toujours plus concurrentiels ; la menace de l’IA-qui-vient et qu’il faut embrasser afin de ne pas être dépassé ; la tentation de s’améliorer à coup de coaching, de s’augmenter à coup de boissons énergisantes ou de Ritaline (De mon temps, le café suffisait !), voire un jour d’implante bio-électroniques tels que ceux que prépare la société Neuralink d’Elon Musk, qui rêve apparemment d’achever la fusion entre l’humain et le téléphone mobile.
Je connais beaucoup de gens qui parlent d’un jour tout quitter pour aller élever des chèvres, ou en tout cas d’abandonner un milieu professionnel stressant pour un métier manuel, de quitter Paris pour une ville de province. D’autres s’imposent une hygiène numérique (« pas d’e-mails le dimanche »), ce que je fais, j’imagine, en n’ayant pas de téléphone mobile. Mais sorti de ces observations ponctuelles, je ne sais pas vraiment où tout ça nous mène. Ce billet se termine un peu en queue de poisson, à vous de penser à la suite.
(Les dessins ci-dessus (sauf celui issu des aventures de Tom Sawyer, bien sûr) appartiennent à une série que je constitue depuis des années et vont bientôt être publiés sous forme de livre. Vous pouvez m’aider à les classer en « swipant)
- Lire : Mobilités enfantines (Mobidic).
Les enfants ne marchent plus en autonomie, car leurs parents craignent un redoutable prédateur : l’automobile. Lire à ce sujet La mobilité des enfants à l’épreuve de la rue : Impacts de l’aménagement de zones 30 sur leurs comportements (Enfance, Famille, Générations). [↩] - Même si ce n’est pas incompatible avec des stages parascolaires estivaux, je me dis que que passer son été dans la restauration rapide, à la caisse d’un supermarché, dans les archives d’un ministère ou dans l’équipe d’un gros festival enseigne beaucoup de choses sur l’existence, sur la société, permet de gagner quelques sous et de commencer à cotiser à la retraite (oui, bon, je sais, à dix-sept ans, ça semble un peu loin) et pousse sans doute pas mal à profiter de l’année d’études ensuite. [↩]
- Mes souvenirs de graffiteur : Spray/Twilight Zone Crew. [↩]
- J’appartiens à la génération qui a vu apparaître la micro-informatique. [↩]
- Une étude révélait récemment que beaucoup de gens (ici des étudiants) seraient prêts à payer… pour qu’Instagram et TikTok n’existent plus. [↩]
- À tort ou à raison car les évolutions sont constatées en fonction d’un référentiel déterminé par ceux qui en jugent, à partir de leur propre expérience et de leurs préoccupations, érigées en références. [↩]
- Enquête Pisa : la France enregistre une baisse « historique » du niveau des élèves en maths (2023). [↩]
- Les jeunes Français et la lecture en 2024, rapport du CNL. [↩]
- cf. Cet article sur le site de France-Travail qui compare les différences d’appréhension du travail des différentes générations. Sur le rapport au couple, voir les différentes publications issues de l’Enquête sur la vie affective des jeunes adultes par l’Ined. [↩]
- J’ai lu une estimation de la productivité individuelle d’un citoyen du XXIe siècle qui disait que, grâce à la mécanisation et au progrès scientifique bien sûr, cette productivité était plusieurs dizaines de fois supérieure à celle de nos aïeux du XIXe siècle. Cela pourrait justifier une ère de l’oisiveté, comme la proposait Bertrand Russell, mais non, ça ne sera, en fait, jamais assez. L’épidémie de burn-out, les problèmes de sommeil ou la manière dont chacun (moi le premier) se juge « neuroatypique », c’est à dire fondamentalement inadapté au modèle de société en cours, en sont sans doute autant de symptômes. [↩]
4 Responses to “Une vie remplie”
By Marcelette on Juil 22, 2025
> À confectionner des cassettes pour les amis.
Pouvez-vous nous en dire plus ?
By J.-N. on Juil 22, 2025
@Marclette eh bien je faisais des compilations de mes disques sur des cassettes, c’était le moyen de partager ses goûts en 1980… C’était parfaitement illégal, mais on n’en avait aucune idée en France — aux US à l’époque il y avait des publicités pour dire que c’était du piratage et que ça tuait la création…
By Matoo on Juil 22, 2025
Bravo pour les dessins, ils sont vraiment très cool ! :)
By Iznogoud on Juil 22, 2025
La vie des enfants d’aujourd’hui, (surtout urbains aisés, il faut le dire aussi), n’a effectivement rien à voir avec celle qu’on a pu connaître.
Les activités extra-scolaires étaient inexistantes ou bien plus rares à mon époque.
Je me souviens aussi de m’être beaucoup ennuyé, ce qui ne semblait pas gêner mes parents, alors qu’aujourd’hui, un enfant qui s’ennuie, c’est inconcevable.
Il y a cette idée de productivité maximale qui s’est imposée dans toute la société et a contaminé l’enfance. Il faut absolument que l’enfant fasse des trucs utiles (le CV Parcoursup est le summum de cette abomination).