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La vague montante

avril 5th, 2025 Posted in Lecture, Sciences

Dans l’imaginaire collectif, la science-fiction est — bien à tort — souvent réduite aux technologies de pointe, aux robots, aux voitures qui volent, aux fusées, et plus généralement à l’idée que le progrès humain est indissociable d’une fuite en avant dans le développement technologique. La vague montante (The Climbing Wave, 1955), de Marion Zimmer Bradley, se joue de cette réputation, qui abuse d’ailleurs ses protagonistes : descendants de terriens partis vivre sur une lointaine planète de Theta Centauri baptisée Terre II, ils se sont donnés pour mission d’annoncer aux habitants de la planète-mère le succès de leur installation et s’attendent à découvrir une planète technologiquement bien plus avancée que la leur. À leur arrivée dans notre système solaire, ils tentent d’entrer en contact avec Mars, puis avec la Terre, mais personne ne leur répond. Lorsqu’ils atterrissent, ils découvrent que l’humanité tout entière retournée, sinon à l’état sauvage, du moins à un mode de vie frugal, où l’on ne dépend pas des machines pour se nourrir, se vêtir et se déplacer et où l’industrie a été remplacée par l’artisanat. Leur arrivée ne semble pas provoquer une curiosité excessive, ce qui les vexe un peu car leur mission a un coût exorbitant pour chacun des membres de l’équipage : en quittant leur planète à bord de son unique vaisseau spatial pour retrouver le monde de leurs aïeux, ils savent qu’ils ne reverront jamais leur famille et leurs amis.

Le numéro de la revue Fantasy & Science Fiction, où a été publiée la nouvelle pour la première fois.

Les terriens qu’ils rencontrent sont amènes, mais laissent régulièrement échapper ce qu’ils pensent des explorateurs de l’espace : des barbares.

La plupart des membres de l’équipage du Homeward sont peu à peu séduits par l’existence simple des habitants de la Terre, qui n’ont plus de spatioports, ni même d’agglomérations urbaines, qui vivent pourtant dans des conditions satisfaisantes et ne semblent manquer de rien. Seul le commandant Brian Kearns résiste à la vie de village, littéralement révolté par ce qui lui semble constituer une terrible régression. Il finira par découvrir que les habitants de la Terre n’ont pas renoncé à la science et à la technologie, qu’ils disposent de moyens de communication et de transports modernes, mais qu’ils ne les utilisent qu’avec parcimonie : à quoi bon se déplacer avec un véhicule mécanique quand on peut faire le trajet à pied ? À quoi bon conquérir des planètes lointaines quand on vit très bien sur la sienne ? Le progrès et la science ne peuvent pas constituer un but pour eux-mêmes.

Fiction 40 (mars 1957), où fut publiée (en trois livraisons) cette nouvelle en France sous le titre Marée montante.

Il n’y a pas de piège, rien de suspect, pas de Morlocks souterrains, pas de despote, pas de gourou, pas de théocratie, ce n’est pas un monde post-catastrophe, les terriens ont volontairement, rationnellement et unanimement opté pour la décroissance. Et il semble bien que pour l’autrice, ce sont un futur désirable et sans part d’ombre.
Cette évolution sociale est étonnamment proche de celle que proposait William Morris soixante-cinq ans plus tôt dans son utopie Nouvelles de Nulle Part, mais ce qui la motive est clairement différent, car si Morris réagissait aux excès de la Révolution industrielle d’un point de vue à la fois esthétique et social, Marion Zimmer Bradley écrit en pleine guerre froide, dix ans après les explosions atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, qui ont montré que l’accélération des progrès de la science pouvait mener à une forme d’auto-destruction.
Le lecteur actuel projettera des préoccupations écologistes sur les motivations de cette terre « décroissante », et ce ne sera pas tout à fait absurde concernant les Nouvelles de nulle part mais sera peut-être erroné dans le cas de La vague montante.
On retrouve dans la nouvelle, appliquée à la cuisine, une idée qui rappelle la philosophie du travail de William Morris pour qui ce que l’on fait doit être utile et/ou procurer du plaisir, plaisir dont, bien souvent, la mécanisation nous prive :

« — Vous cuisinez sur feu de bois. Ne serait-il pas plus facile d’avoir des unités alimentaires comme ce que nous avons sur le vaisseau ?
— (…) un bon feu de bois donne un excellent goût à la nourriture, la plupart des gens préfèrent ça. Ensuite, une personne doit être fière des plats qu’elle cuisine, ou sinon pourquoi cuisiner ? ».

Marion Zimmer Bradley a un point commun avec William Morris : une passion pour l’époque médiévale, évidente lorsqu’on se rappelle qu’elle est notamment célèbre pour son Cycle d’Avalon, une série de romans qui reprend la légende Arthurienne, mais aussi lorsque l’on sait qu’elle a participé à la naissance de la Society for Creative Anachronism, fondée en 1966 par son amie et collaboratrice Diana Paxson, et qui est un groupe de personnes (20 000 membres, aujourd’hui) qui ont pour loisir très sérieux de reconstituer, de « rejouer » la vie au Moyen-âge.

On peut rapprocher La vague montante de bien d’autres écrits, comme les Nouvelles de nulle part de William Morris (1890), déjà citées ; le roman post-catastrophe After London (1885) de Richard Jefferies et l’utopie anti-mécaniste Erewhon, de Samuel Butler (1872) — deux ouvrages qui ont l’un et l’autre partiellement inspiré William Morris ; le Ravage de René Barjavel (1943), qui oppose les artifices de la science, de la technique et de la ville à l’organisation patriarcale et champêtre d’une utopie pétainiste ; et bien plus tard l’extraordinaire Sur l’Onde de Choc, de John Brunner (1975), dans lequel on trouve une communauté de gens qui choisissent de vivre dans une zone dévastée pour se protéger de l’emprise du réseau. De manière un peu éloignée, on peut penser aussi aux Dépossédés et à Le Nom du monde est forêt, d’Ursula K Le Guin. Hors science-fiction, on peut bien sûr penser à l’influence de Jean-Jacques Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre et Henry David Thoreau. On peut aussi lire dans La vague montante une réponse au positivisme d’un Herbert George Wells, qui, avec The Shape of Things to Come (1933), rêvait tout haut de l’avènement d’une scientocratie comme seul horizon viable pour l’espèce humaine.

La vague montante, pourtant, contient un élément surprenant, d’autant plus surprenant que Marion Zimmer Bradley a une réputation d’autrice féministe : à plusieurs reprises au cours de la nouvelle on devine que la société nouvelle de la Terre a ré-instauré une stricte partition sexuelle, femmes et hommes ayant leurs activités distinctes. Les voyageurs venus de Terre II, pour qui le mariage est un archaïsme qui fait de l’épouse une propriété de l’époux et pour qui une femme peut exercer n’importe quelle profession, sont régulièrement déconcertés par les indices d’une organisation sociale bien plus genrée que la leur. Difficile d’avoir le point de vue des femmes de la Terre-mère sur ce point, car le texte ne leur donne tout simplement jamais la parole. Cela ne semble pourtant pas être une forme de critique de la part de l’autrice, mais elle insiste, et c’est plutôt intriguant : veut-elle dire qu’une vie communautaire harmonieuse ne peut se faire qu’au détriment de l’égalité sexuelle, ou bien qu’une ségrégation sexuelle est la pente naturelle que prendrait une société de « sobriété heureuse », pour reprendre le mot de Pierre Rabhi — penseur écologiste qui lui aussi s’est vu reprocher une vision conservatrice, voire rétrograde, des rapports entre hommes et femmes ?

Cette nouvelle est indubitablement intéressante pour ce qu’elle dit de la mentalité de l’époque et de ce qu’elle annonce pour l’écologie politique qui va naître une décennie plus tard, mais elle n’est malheureusement pas très bien écrite — c’est, à sa décharge, un des tout premiers textes publiés par son autrice, laquelle n’avait alors que vingt-cinq ans. Les rapports entre les différents personnages, notamment, ne semblent pas très cohérents, leurs états d’âme et la manière qu’ils ont de les exprimer sonnent un peu faux.


Rien à voir : En effectuant quelques recherches pour préparer ce billet, je découvre avec consternation l’accusation d’abus pédophilies dont, quinze ans après sa mort, Marion Zimmer Bradley a fait l’objet de la part de ses propres enfants, tout comme son époux Walter Breen, mort en prison où il purgeait une peine pour ces faits. Au cours des années 1960, Marion Zimmer Bradley avait aidé son époux à publier Greek Love, un ouvrage célébrant ce genre de penchants. Gulp !

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