Jean-François Debord (1938-2025)
août 20th, 2025 Posted in Études, Parti, PersonnelJ’apprends par hasard1 que Jean-François Debord, ancien professeur de morphologie à l’école des Beaux-Arts de Paris, est mort le 29 juin dernier, à l’âge de quatre-vingt-sept-ans. J’ai suivi son cours deux fois par semaine, passionnément.
Il aimait s’adresser à un amphithéâtre rempli, accueillant sans faire de tri des personnes extérieures à l’école, notamment des auteurs de bande dessinée (domaine qui ne l’intéressait pas vraiment), des médecins ou des artistes installés — Henri Cartier-Bresson, à l’époque octogénaire, par exemple. Trois ans de suite, j’ai été le « barbu sympathique » (ses mots2) du premier rang, du genre d’étudiant trop assidu qui déstabilise un peu les enseignants, car les surprises, les effets, les traits d’humour que l’on répète année après année, s’éventent pour ceux qui les connaissent déjà.

Je pourrais parler de son cours, de sa manière de dire, de montrer, d’engager son propre corps pour expliquer le corps ; de faire d’immenses dessins à la craie sur un grand tableau noir pour expliquer le dessin ; je pourrais raconter sa détestation de l’anatomie et son amour du vivant, du mouvement et des formes ; raconter qu’il nous apprenait à « lire » le corps sous un pull-over informe (il ne demandait jamais aux modèles de se déshabiller, au contraire) ; raconter que c’est là que j’ai compris que la beauté ne se trouvait pas dans les stéréotypes ; et compris aussi en quoi Poussin, Daumier, Delacroix, Degas ou Lautrec étaient des maîtres — car ce cours était autant un cours d’Histoire de l’Art qu’un cours d’anatomie3. Je pourrais me vanter en racontant que la seule fois où j’ai entendu Jean-François Debord dire du bien d’un dessin que lui montrait un étudiant, c’était un dessin à moi4, ou raconter le mal qu’il disait du trait (« spagethomorphe », « molasson », « culturiste », « constipé »…) de gens qui, désormais, se réclament de son enseignement jusqu’à se voir comme ses héritiers spirituels. Je pourrais raconter aussi le jour où je suis me suis rendu dans son bureau, très intimidé, pour lui montrer un détail anatomique que j’avais repéré dans une peinture de Raphaël, qu’il m’avait souri gentiment sans trouver grand chose à m’en dire d’autre qu’une banalité sur le divin Sanzio. De mon côté, j’étais resté muet, loin de la conversation complice et amicale que j’avais eue avec lui dans ma tête, cours après cours. Le public de Debord, c’était un amphithéâtre entier, pas une série d’étudiants, sans doute. Une rencontre qui ne s’est pas faite, donc, qui ressemble à toutes ces fois où l’on a l’impression de connaître si bien quelqu’un que l’on se prend à fantasmer qu’il nous connait lui aussi et que l’on n’a pas besoin de mots pour se comprendre. Depuis quelques années je caressais l’idée de passer par notre amie commune Agnès Maupré5 pour le contacter et l’interroger au sujet de Sylvie Joubert, l’assistante de Cassandre, qu’il avait peut-être connue et sur qui mon amie Vanina Pinter enquête6. J’ai traîné. Peut-être parce qu’à l’idée de l’avoir au téléphone, je suis redevenu l’étudiant timide qui n’avait pas eu grand chose d’intelligent à dire sur le cou d’une figure d’une peinture de Raphaël.
Et désormais, c’est trop tard.
Si Jean-François Debord a compté dans mon existence, c’est aussi parce qu’il est le premier de mes profs qui m’aient donné envie d’être prof. Aux Beaux-Arts — complexe de supériorité ou sentiment d’insécurité face à leur jugement —, je fuyais systématiquement mes professeurs, je passais les examens sans avoir assisté aux cours et je me gardais de montrer mes peintures à mon chef d’atelier. J’étais en fait un bien mauvais étudiant, trop orgueuilleux pour être capable de recevoir : je voulais être le plus érudit, le plus intelligent, le plus talentueux, et même si je ne n’étais rien de tout ça, je voulais ne devoir mes qualités qu’à moi et à moi seul. Ce n’est pas glorieux, mais cette expérience me sert — comme les regrets qui vont avec — à présent que je suis moi-même enseignant.
Debord, le premier, m’a fait comprendre le plaisir de faire comprendre, le plaisir de montrer, de transmettre un enthousiasme. Si j’enseigne, si j’écris, c’est au fond grâce (ou à cause) de lui, et j’espère qu’une partie de ce qu’il était survit à travers moi et à travers tous ceux qui ont eu la chance et le bonheur de profiter de son enseignement.
- À l’occasio du décès d’Alain Bonfand, qui enseignait l’esthétique à l’école des Beaux-Arts, je suis allé vérifier si les enseignants que j’ai connus là-bas étaient bien inclus à la catégorie « professeur à l’école des Beaux-Arts de Paris » sur Wikipédia. C’est comme ça que j’ai découvert le décès, vieux d’un mois et demi, de mon ancien maître. [↩]
- en 1990, être barbu à vingt ans était plutôt rare, c’était donc un véritable signe distinctif. [↩]
- J’avais un peu raconté tout ça sur un autre blog. Si J.-F. Debord m’a fait découvrir d’innombrables œuvres, ce n’est pas que des œuvres visuelles, il parlait souvent de littérature, aussi et il m’a fait beaucoup lire. [↩]
- En fait une série de dessins, qui parlaient de ma petite vie de famille : Nathalie enceinte, Nathalie allaitant… Je crois que ce sont moins mes dessins eux-mêmes que le rapport assez honnête et simple à l’intime (que je tirais en fait des peintres norvégiens comme Harriet Baker et Christian Krogh, je m’en rends compte rétrospectivement) qui lui avait plu. [↩]
- À l’incitation de Joann Sfar, lui aussi ancien élève de Debord, Agnès a suivi la dernière année de cours de Jean-François Debord et en a tiré l’album Petit traité de morphologie, publié par Futuropolis en 2008. [↩]
- Si vous avez des informations au sujet de Sylvie Joubert, veuillez contacter le blogueur, qui transmettra. [↩]
2 Responses to “Jean-François Debord (1938-2025)”
By Pierre on Août 20, 2025
A tout hasard, des cours de JF Debord ont été publiés sur la chaine vidéo Youtube l’Université Paris Sciences et Lettres. Et c’est un vrai plaisir à regarder.
La Playlist complète est ici :
https://www.youtube.com/watch?v=S8fgBEKLUiM&list=PLYnh6UuzuHLtlgap6QPtov3MhLmWeIrEp
By cabrol on Déc 14, 2025
Bonjour
Moi même élève de Debord j’en garde un souvenir magistral et je revois avec plaisir ses cours!