Ils n’ont pas résisté (à l’IA)

Afin de célébrer les femmes dans la Résistance, et de surfer sur la vague de l’IA générative — notamment des reconstitutions historiques produites de cette manière et censées rendre l’Histoire vivante —, le service d’information gouvernemental a eu l’idée d’évoquer le parcours imaginaire d’une résistante, et d’en tirer un petit film destiné aux réseaux sociaux mais aussi au site officiel du gouvernement.
Entre l’image terne (genre URSS dans les films des années 1960), le croassement du corbeau, la résistante qui porte un brassard tricolore ; le journal clandestin qui s’appelle Clandestine (ou Clandestne ?) ; la main de l’héroïne de l’ombre qui met trois heures pour poster un tract (mais pourquoi faire ?) dans une boite-aux-lettres qui fait un bruit de déchiqueteuse ; et enfin le soldat de l’armée allemande dans le défilé à la Libération — défilé où on croit voir fugacement apparaître un drapeau japonais ! Le texte en surimpression pourrait être le prompt qui a été utilisé pour générer la vidéo…
Rien ne va.

La vidéo a été rapidement supprimée en raison d’« une » erreur (la présence de ce qui semble être un soldat allemand paradant à la Libération, donc), mais, Michaël Nathan1, du Service d’Information Gouvernementale revendique le procédé et projette de remettre en ligne une version améliorée de la vidéo : « les outils d’IA ne sont jamais utilisés seuls et chaque script est préparé et validé par des agents, ministères et spécialistes, à partir d’éléments fiables et sourcés. La traduction visuelle du script n’a en revanche pas fait l’objet d’un visionnage par ces derniers, mais la nouvelle version qui sera publiée a été vérifiée par des historiens de la Fondation de la Résistance ».

  1. Je m’étais dit qu’il fallait être né au XXIe siècle pour laisser passer une vision aussi absurde et inconsistante de la période de l’Occupation… Les plus vieux, quand ils n’ont pas eu accès aux personnes qui ont vécu l’époque, ont eu droit à des décennies de films, séries, documentaires, débats historiques nationaux, qui devraient conférer une représentation un peu plus incarnée des choses… Mais j’ai préjugé puisque je constate que le responsable du Service d’Information Gouvernementale a (ayant eu son premier diplôme au milieu des années 1990), il doit avoir cinq ans de moins que moi au plus. Peut-être défend-il par principe hiérarchique un contenu qu’il n’a pas produit, mais tout de même… []

La preuve par ChatGPT

Magalie Vicente, dirigeante d’une entreprise de communication politique, ancienne élue LR. France-info, le 16/02/2025.

« — Oui il y a une instrumentalisation politique, il faut le dire. Même si vous demandez aujourd’hui à l’Intelligence Artificielle son avis sur le sujet…
Vous avez essayé ?
— Voilà j’ai essayé hier soir, je me suis dit tiens, voilà, on va voir ce qu’il en pense… Sur tous les réseaux que j’ai testé, même l’Intelligence Artificielle exprime qu’il y a une récupération et une instrumentalisation politique de l’affaire Bétharram, voilà. »

L’idée de l’ordinateur-oracle n’est pas vraiment neuve, on peut se rappeler par exemple de l’élection présidentielle de 1952 aux États-Unis. Contre tous les sondages, l’ordinateur UNIVAC I avait prédit la victoire de Dwight Eisenhower avec une certaine précision sur le network CBS. La méthode, consistant à pondérer les intentions de vote en fonction de la sociologie des électeurs, nous semble aujourd’hui banale, mais l’exactitude du résultat avait frappé l’imagination du grand public, d’autant que la description du fonctionnement de l’ordinateur comme une machine déterministe (à paramètres donnés, la réponse sera toujours la même) a souvent été entendue comme « l’ordinateur ne se trompe jamais ». On peut relier cette réputation à des sujets plus anciens que l’ordinateur (tête parlantes au Moyen-âge, automates voyants,…), et à toute une science-fiction…

Lorsque le grand public a commencé à s’équiper d’ordinateurs et a commencé à développer une familiarité avec leur fonctionnement, l’idée de la machine-qui-sait-tout a fait long-feu.
Il semble qu’elle revienne avec l’IA. Il est vrai que, comme les diseurs de bonne-aventure, chatGPT nous dit ce que nous sommes prêts à entendre.