Quelle meilleure IA pour faire la guerre ?

Le robot assassin Mark 13 dans le film Hardware (Richard Stanley, 1990), film d’horreur post-apocalyptique et cyberpunk où jouent Iggy Pop et Lemmy de Motörhead, et où on entend de la musique de Public Image Limited, entre autres. Le nom du robot est une allusion aux Évangiles (Et, si le Seigneur n’avait abrégé ces jours, personne ne serait sauvé; mais il les a abrégés, à cause des élus qu’il a choisis — Marc 13:20)

La société Anthropic, qui développe l’IA Claude, affirme être opposée à ce qu’on utilise ses produits :

  1. Pour des armes autonomes; du fait du manque de fiabilité des IAs actuelles, qui pourraient mettre en danger les soldats et les civils étasuniens.
  2. Pour la surveillance de masse des Étasuniens, car cela va à l’encontre des droits fondamentaux de ces derniers.

Ces principes (limités à la sécurité et à la liberté des seuls étasuniens, donc) semblent de bon sens et pourraient même être considérés comme une façade responsable, vertueuse, du peace-washing de bon ton, en somme, mais ce n’est pas la vision de Pete Hegseth, ministre de la guerre des États-Unis, ni de Donald Trump, le président, que cette position de principe ulcèrent :

…Disant implicitement qu’ils se moquent des questions de fiabilité, de sécurité et des droits fondamentaux de leurs concitoyens.

Katie Waldman Miller, podcasteuse MAGA, ancienne conseillère du vice président Mike Pence, ancienne porte-parole du DOGE d’Elon Musk et épouse de Sephen Miller (chef de cabinet adjoint de la présidence), a choisi son camp : la bonne IA est celle qui répond par Oui ou par Non, et surtout par Oui, à la question de savoir si Donald Trump a eu raison de déclencher une guerre en Iran.

Le technosolutionnisme comme méthode de communication : la décision n’est pas déléguée à une IA, on choisit l’IA qui est d’accord avec soi.

En janvier dernier, Pete Hegseth avait annoncé que l’IA Grok serait utilisée par le ministère de la guerre pour tous les usages imaginables.
Une étude du King’s College de Londres montre que, dans des jeux de simulation de guerre, les IAs recommandent le recours à l’arme nucléaire quatre-vingt quinze fois sur cent.

Ministre virtuelle

Le 11 septembre 2026, Edi Rama, premier ministre albanais, a annoncé nommer une IA ministre d’État pour l’Intelligence Artificielle, censément incapable de corruption.

Cette IA nommée Diella (Soleil) emprunte sa voix et son apparence à l’actrice Anila Bisha, laquelle n’était pas prévenue de la manière dont son image allait être utilisée : elle avait accepté de prêter son apparence à un assistant virtuel sur le site du service publie, e-Albania. De plus, son contrat était censé s’arrêter en 2025.

Présentation de Diella sur le site du gouvernement albanais

L’actrice saisit la justice pour échapper à cet alter-ego encombrant : « L’utilisation de mon image et de ma voix à des fins politiques est quelque chose de très grave pour moi, les gens qui n’aiment pas le Premier ministre me détestent et cela me fait tellement mal».

note : pour une raison incompréhensible, les articles qui traitent ce sujet confèrent à Diella le portefeuille de ministre des marchés publics, alors qu’il existe une ministre de l’administration publique et de la lutte contre la corruption, Adea Pirdeni.

L’IA pour une ville heureuse

On parle pas mal de la communication à base d’IA de Sarah Knafo, mais l’IA est aussi une partie de son programme.

Sarah Knafo, candidate d’extrême-droite à la mairie de Paris, diffuse sur les réseaux-sociaux une vidéo dans laquelle elle annonce combattre l’insécurité grâce à l’Intelligence Artificielle. Face caméra, elle commence :
« Tant de femmes ont peur de sortir le soir aujourd’hui en plein cœur de Paris… ». Mais subitement, un hurlement l’interrompt, la caméra tremble, et, en alerte, la députée européenne souverainiste se retourne…

…Une femme se fait agresser dans une sombre rue pavée. Une légende incrustée dans l’image nous avertit que la séquence a été réalisée par Intelligence artificielle. Pourtant, lorsque la caméra revient sur elle, Sarah Knafo nous explique que « ce n’est pas une fiction. C’est la réalité que vivent des milliers de parisiennes chaque soir dans notre ville ».

Pour remédier à ce problème, la candidate a imaginé quelque chose. Elle propose de déployer dans Paris des réverbères intelligents équipés de capteurs1 et d’intelligence artificielle, « entraînés des millions de fois » [sur quoi exactement ?] à reconnaître les sons caractéristiques d’une agression : « le cri d’une femme ou le bris d’un verre [?] sur une voiture ». Alerté, le réverbère se mettra alors à éclairer le malfrat, ce qui, si on en croit l’image, le paralysera le temps que la maréchaussée arrive.

Je ne vais pas chercher à retrouver ce que j’ai lu sur le sujet mais de mémoire, la question de la lumière est controversée : on sait que dans certains endroits très spécifiques (sous un pont où les joggeuses se font systématiquement agresser par exemple) l’installation d’un éclairage change la donne, mais on sait aussi qu’il y a nettement plus d’agressions qui ont lieu l’après-midi qu’en pleine nuit, et que la première cause des agressions qui ont lieu la nuit n’est pas le manque d’éclairage mais le degré d’alcoolémie des agresseurs. Le sentiment d’insécurité, effectivement, est plus fort dans une rue déserte la nuit que dans un lieu passant en pleine journée. Et c’est bien le sentiment d’insécurité que Sarah Knafo entend combattre.

L’IA sécuritaire est à la mode et semble être devenue une proposition courante dans les programmes des candidats aux élections municipales. Ci-dessus, une liste d’opposition de ma ville (20e ville la plus sûre de France) propose de l’IA dans les bois…

L’IA fait des progrès saisissants, mais son premier effet est et reste celui du techno-solutionnisme : on délègue une tâche à la machine, et peu importe si elle s’en charge mal, ce qui compte c’est la fiction d’une solution automatisée. Dans son propre film Sarah Knafo se retourne lorsqu’elle entend crier une femme dans la nuit, mais elle revient aussitôt nous parler sans chercher à secourir la victime, et c’est au fond exactement ce que propose sa solution miracle : un outil permettant aux passants de ne pas se sentir concernés par les cris d’une inconnue… Il y aura bien un réverbère pour faire le job.

  1. Sarah Knafo utilise le mot « capteur » pour évoquer un dispositif capable de percevoir les sons. « Capteur » ça fait sérieux, ça fait j’ai-bossé-mon-dossier. Mais on peut aussi dire « microphone », pour évoquer un capteur sonore. []

Ils n’ont pas résisté (à l’IA)

Afin de célébrer les femmes dans la Résistance, et de surfer sur la vague de l’IA générative — notamment des reconstitutions historiques produites de cette manière et censées rendre l’Histoire vivante —, le service d’information gouvernemental a eu l’idée d’évoquer le parcours imaginaire d’une résistante, et d’en tirer un petit film destiné aux réseaux sociaux mais aussi au site officiel du gouvernement.
Entre l’image terne (genre URSS dans les films des années 1960), le croassement du corbeau, la résistante qui porte un brassard tricolore ; le journal clandestin qui s’appelle Clandestine (ou Clandestne ?) ; la main de l’héroïne de l’ombre qui met trois heures pour poster un tract (mais pourquoi faire ?) dans une boite-aux-lettres qui fait un bruit de déchiqueteuse ; et enfin le soldat de l’armée allemande dans le défilé à la Libération — défilé où on croit voir fugacement apparaître un drapeau japonais ! Le texte en surimpression pourrait être le prompt qui a été utilisé pour générer la vidéo…
Rien ne va.

La vidéo a été rapidement supprimée en raison d’« une » erreur (la présence de ce qui semble être un soldat allemand paradant à la Libération, donc), mais, Michaël Nathan1, du Service d’Information Gouvernementale revendique le procédé et projette de remettre en ligne une version améliorée de la vidéo : « les outils d’IA ne sont jamais utilisés seuls et chaque script est préparé et validé par des agents, ministères et spécialistes, à partir d’éléments fiables et sourcés. La traduction visuelle du script n’a en revanche pas fait l’objet d’un visionnage par ces derniers, mais la nouvelle version qui sera publiée a été vérifiée par des historiens de la Fondation de la Résistance ».

  1. Je m’étais dit qu’il fallait être né au XXIe siècle pour laisser passer une vision aussi absurde et inconsistante de la période de l’Occupation… Les plus vieux, quand ils n’ont pas eu accès aux personnes qui ont vécu l’époque, ont eu droit à des décennies de films, séries, documentaires, débats historiques nationaux, qui devraient conférer une représentation un peu plus incarnée des choses… Mais j’ai préjugé puisque je constate que le responsable du Service d’Information Gouvernementale a (ayant eu son premier diplôme au milieu des années 1990), il doit avoir cinq ans de moins que moi au plus. Peut-être défend-il par principe hiérarchique un contenu qu’il n’a pas produit, mais tout de même… []