Z’étaient chouettes, les filles de Midjourney

On parle beaucoup d’IA et de droit d’auteur.
Dans le cas qui suit, pas de pillage, au contraire, l’auteur de la publication Facebook attribue à Robert Doisneau une image produite par Midjourney (ou équivalent). Mais pas sûr que le photographe du Paris populo d’après-guerre y gagne :

Le grain est suspect, et on peut s’interroger sur de nombreux détails, par exemple les tenues des femmes en arrière-plan, qui mélangent plusieurs époques (ligne 1900, tee-shirt moderne), et comme toujours, s’amuser de la bizarrerie des mains… En effet, aucune contorsion ne permet que la jeune femme de gauche oriente la main qu’elle passe sous le bras de l’autre jeune femme de cette manière. Par ailleurs, entre les deux mains de la jeune femme au haut noir, on repère des formes bizarres qui ressemblent à une série de doigts égarés…

Mais surtout, cette image ne ressemble absolument pas à une photo de Doisneau et le lieu n’a rien à voir avec la rue de Nantes à Paris…
Doisneau a effectivement intitulé une de ses photographies Une épaule rue de Nantes. Il y montre une rue en fête en 1959, d’une manière autrement plus intéressante et vivante.

En comparant les éléments (robes à rayure, ceinture, jupe blanche, haut noir, pavés, tables, on supposera que le prompt utilisé pour obtenir l’image d’en haut est une description de celle du bas.
Si je ne comprends pas bien pourquoi on voudrait faire passer une image générée pour du Doisneau (un test pour collecter les comptes de personnes faciles à abuser avec des images ?), je trouve la comparaison intéressante en ce qu’elle fait apparaître la médiocrité stéréotypée de l’image générée.

Cette image a été partagée plus de six cent fois, généralement au premier degré, et, à côté d’alertes (« C’est de l’IA, tout est faux ! »), d’innombrables commentaires louent le charme et la beauté des jeunes-femmes-d’autrefois-forgées-par-une-IA : « sublimissimes » ; « la classe » ; « ça avait de la gueule » ; « C’était notre France avant la dégradation et Invasion » (hrem) ; « Quel beau pays c’était ! » ; « Belle tenu [sic] et belle présentation l époque avec elegance«  (gneuh?) ; « Le charme à la française »  ; « La nostalgie m’accapare, tellement vous étiez merveilleuses mesdames » ; « ELLES SONT SUPERBES QUAND ON VOIT CES JEANS TROUES C EST ECOEURANT C EST SE MOQUER DE LA PAUVRETE » (what?) ; « En ce temps là le diable était encore dans un profond sommeil en ce qui concerne l’habillement de femmes » (okay…) ; « Voilà les grands mère qui gardaient leurs virginités jusqu’au jour de leurs mariages. Mais les filles d’aujourd’hui c’est pas la peine » (les grand-mères gardaient leur virginité !?) ; « Belles et désirables avec classe » ; … Allant jusqu’aux faux-souvenirs (« 1959 j’habitais le 19 ème ma maman était concierge d’un immeuble. J’avais alors 8 ans. sur cette belle photo c’est ps moi malheureusement photo magnifique » ; « ça me rappelle ma jeunesse » ; « C’était vraiment la belle époque merci pour ces beaux souvenirs » ; « je me retrouve dans ces jeunes filles!!! » ; « J’étais ainsi à cette époque, c’est ma génération » ; « Je me souviens. Nous étions élégantes »), et même à une forme perverse de validation par l’envie que l’image dise vrai malgré la supercherie avérée : « On s’en fou [Sic] que ce soit IA ou non les femmes étaient mieux habillées avant et mieux proportionnées bref elles cultivait [sic] l’élégance ».

À défaut de faire honneur à l’œuvre de Robert Doisneau, ce genre d’imposture nous apprend des choses sur les défauts des IAs… Et sur les biais des regardeurs.

2 réflexions au sujet de « Z’étaient chouettes, les filles de Midjourney »

  1. J’ai aussi parcouru les commentaires…. édifiants. Il y a très souvent cette affirmation que même si c’est faux, c’est « vraiment la belle époque. Et que même si cette photo ne raconte rien et n’a aucun intérêt, elle est « magnifique ». Le plus triste est la volonté d’étaler des propos racistes sur la moindre image ultra lisse et la plus plate.

    1. Oui, c’est saisissant de voir comme une image désincarnée et sans intérêt convoque une nostalgie et des conclusions politiques chez certains… Et fait apparaître toute l’inconsistance de cette nostalgie et des conclusions politiques (et des votes) qui l’accompagnent. Arh.

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