La preuve par ChatGPT

Magalie Vicente, dirigeante d’une entreprise de communication politique, ancienne élue LR. France-info, le 16/02/2025.

« — Oui il y a une instrumentalisation politique, il faut le dire. Même si vous demandez aujourd’hui à l’Intelligence Artificielle son avis sur le sujet…
Vous avez essayé ?
— Voilà j’ai essayé hier soir, je me suis dit tiens, voilà, on va voir ce qu’il en pense… Sur tous les réseaux que j’ai testé, même l’Intelligence Artificielle exprime qu’il y a une récupération et une instrumentalisation politique de l’affaire Bétharram, voilà. »

L’idée de l’ordinateur-oracle n’est pas vraiment neuve, on peut se rappeler par exemple de l’élection présidentielle de 1952 aux États-Unis. Contre tous les sondages, l’ordinateur UNIVAC I avait prédit la victoire de Dwight Eisenhower avec une certaine précision sur le network CBS. La méthode, consistant à pondérer les intentions de vote en fonction de la sociologie des électeurs, nous semble aujourd’hui banale, mais l’exactitude du résultat avait frappé l’imagination du grand public, d’autant que la description du fonctionnement de l’ordinateur comme une machine déterministe (à paramètres donnés, la réponse sera toujours la même) a souvent été entendue comme « l’ordinateur ne se trompe jamais ». On peut relier cette réputation à des sujets plus anciens que l’ordinateur (tête parlantes au Moyen-âge, automates voyants,…), et à toute une science-fiction…

Lorsque le grand public a commencé à s’équiper d’ordinateurs et a commencé à développer une familiarité avec leur fonctionnement, l’idée de la machine-qui-sait-tout a fait long-feu.
Il semble qu’elle revienne avec l’IA. Il est vrai que, comme les diseurs de bonne-aventure, chatGPT nous dit ce que nous sommes prêts à entendre.

Z’étaient chouettes, les filles de Midjourney

On parle beaucoup d’IA et de droit d’auteur.
Dans le cas qui suit, pas de pillage, au contraire, l’auteur de la publication Facebook attribue à Robert Doisneau une image produite par Midjourney (ou équivalent). Mais pas sûr que le photographe du Paris populo d’après-guerre y gagne :

Le grain est suspect, et on peut s’interroger sur de nombreux détails, par exemple les tenues des femmes en arrière-plan, qui mélangent plusieurs époques (ligne 1900, tee-shirt moderne), et comme toujours, s’amuser de la bizarrerie des mains… En effet, aucune contorsion ne permet que la jeune femme de gauche oriente la main qu’elle passe sous le bras de l’autre jeune femme de cette manière. Par ailleurs, entre les deux mains de la jeune femme au haut noir, on repère des formes bizarres qui ressemblent à une série de doigts égarés…

Mais surtout, cette image ne ressemble absolument pas à une photo de Doisneau et le lieu n’a rien à voir avec la rue de Nantes à Paris…
Doisneau a effectivement intitulé une de ses photographies Une épaule rue de Nantes. Il y montre une rue en fête en 1959, d’une manière autrement plus intéressante et vivante.

En comparant les éléments (robes à rayure, ceinture, jupe blanche, haut noir, pavés, tables, on supposera que le prompt utilisé pour obtenir l’image d’en haut est une description de celle du bas.
Si je ne comprends pas bien pourquoi on voudrait faire passer une image générée pour du Doisneau (un test pour collecter les comptes de personnes faciles à abuser avec des images ?), je trouve la comparaison intéressante en ce qu’elle fait apparaître la médiocrité stéréotypée de l’image générée.

Cette image a été partagée plus de six cent fois, généralement au premier degré, et, à côté d’alertes (« C’est de l’IA, tout est faux ! »), d’innombrables commentaires louent le charme et la beauté des jeunes-femmes-d’autrefois-forgées-par-une-IA : « sublimissimes » ; « la classe » ; « ça avait de la gueule » ; « C’était notre France avant la dégradation et Invasion » (hrem) ; « Quel beau pays c’était ! » ; « Belle tenu [sic] et belle présentation l époque avec elegance«  (gneuh?) ; « Le charme à la française »  ; « La nostalgie m’accapare, tellement vous étiez merveilleuses mesdames » ; « ELLES SONT SUPERBES QUAND ON VOIT CES JEANS TROUES C EST ECOEURANT C EST SE MOQUER DE LA PAUVRETE » (what?) ; « En ce temps là le diable était encore dans un profond sommeil en ce qui concerne l’habillement de femmes » (okay…) ; « Voilà les grands mère qui gardaient leurs virginités jusqu’au jour de leurs mariages. Mais les filles d’aujourd’hui c’est pas la peine » (les grand-mères gardaient leur virginité !?) ; « Belles et désirables avec classe » ; … Allant jusqu’aux faux-souvenirs (« 1959 j’habitais le 19 ème ma maman était concierge d’un immeuble. J’avais alors 8 ans. sur cette belle photo c’est ps moi malheureusement photo magnifique » ; « ça me rappelle ma jeunesse » ; « C’était vraiment la belle époque merci pour ces beaux souvenirs » ; « je me retrouve dans ces jeunes filles!!! » ; « J’étais ainsi à cette époque, c’est ma génération » ; « Je me souviens. Nous étions élégantes »), et même à une forme perverse de validation par l’envie que l’image dise vrai malgré la supercherie avérée : « On s’en fou [Sic] que ce soit IA ou non les femmes étaient mieux habillées avant et mieux proportionnées bref elles cultivait [sic] l’élégance ».

À défaut de faire honneur à l’œuvre de Robert Doisneau, ce genre d’imposture nous apprend des choses sur les défauts des IAs… Et sur les biais des regardeurs.

Ce texte a été écrit par un humain qui respire et qui pète

Qu’est-ce que l’intelligence artificielle ? Imaginez un supercalculateur qui contiendrait la totalité des connaissances humaines présentes dans les ordinateurs du monde entier. Posez-lui une question, et il élaborera une réponse à partir des milliards de données auxquelles il a accès. Demandez-lui d’écrire un poème dans le style de Rimbaud, et il vous sortira une prose qui l’imite à la quasi-perfection. Demandez-lui de peindre à la manière de Rembrandt, et il vous pondra un tableau qui n’existe pas mais qui ressemblera à s’y méprendre à une œuvre originale du grand peintre.
Nous vivons une sorte de blitzkrieg numérique contre lequel nous nous sentons désarmés. Certains pensent sauver leur peau en collaborant avec leurs nouveaux maîtres sous prétexte qu’il ne faut pas rater « le tournant de l’intelligence artificielle ». Sans savoir où cela nous mènera. « Alors que le recours par les élèves à ChatGPT et ses équivalents est déjà massif, l’Éducation nationale commence à développer ses propres outils et à former son personnel à cette révolution dans les méthodes d’apprentissage », nous dit Le Monde du 8 février. Les élèves ont déjà dépassé leurs profs et utilisent l’IA pour rédiger leurs devoirs.

Direction les paradis artificiels

Près de 35 000 artistes viennent de signer une pétition, publiée dans Le Parisien, où ils s’inquiètent des conséquences sur leurs métiers. Car cette technologie est capable de concevoir des chansons, des musiques, des voix, des dessins, des photos, des films à partir des millions d’œuvres réalisées par des créateurs en chair et en os. L’IA peut générer des textes, des images ou des mélodies qui ont le goût, le son, la texture de l’imagination humaine, mais qui ne sont pas issus d’un être humain. Certains se rassureront en se disant que jamais la machine n’égalera l’homme et que l’IA ne fait que piller et plagier. Mais l’IA d’aujourd’hui ne se contente plus de reproduire à l’identique ce qui existe. Ses algorithmes lui permettent de digérer toutes ces informations et de les recracher d’une manière différente, et donc originale. Rejoignant ainsi la démarche de l’artiste, qui s’est imprégné pendant des années de milliers d’images et de livres réalisés par d’autres auteurs, et qui s’en inspire plus ou moins consciemment pour créer à son tour. L’imitation, l’inspiration, les influences habitent tous les artistes. L’IA fait de même et est aujourd’hui en mesure de créer quasiment comme un humain.

Il y a encore quelques années, on pensait que la sensibilité humaine était tellement singulière que jamais la machine ne pourrait l’égaler. Cette dernière digue, celle des émotions, semble céder. L’IA est en passe de les maîtriser. Ainsi, de plus en plus d’ados entretiennent une relation amoureuse avec l’intelligence artificielle, qui leur parle et leur répond comme le ferait un petit copain ou une petite copine. En février 2024, l’Américain Sewell Setzer, âgé de 14 ans, se donnait la mort en se tirant une balle dans la tête après avoir entretenu une « relation » avec une jeune femme fictive. En 2023, un Belge, père de famille, mettait fin à ses jours après avoir discuté pendant six semaines avec Eliza, un personnage imaginaire – on appelle ça un chatbot – créé par l’IA.

Selon ses partisans, l’IA serait aussi capable de faire faire à la science des progrès extraordinaires. C’est fort possible. Mais c’est avec ce genre d’argument qu’on va nous faire avaler tout le reste. Qu’on va nous faire accepter le fait que cette technologie brûle des quantités phénoménales d’énergie. Et tant pis pour le réchauffement climatique. L’IA s’annonce comme un paradis artificiel de plus, dans lequel les autruches qui ne veulent pas voir la réalité cauchemardesque qu’elle contribue à fabriquer plongeront leur tête. Des milliards d’euros et de dollars vont être investis dans l’IA, dit-on. Pour quoi ? Pour un sparadrap technologique appliqué sur les névroses de notre époque et que l’IA ne fera qu’amplifier.

(Riss, Charlie Hebdo, le 12/02/2025)

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