Profitez-en, après celui là c'est fini

De la vérification par anticipation

mars 14th, 2011 Posted in Au cinéma, Écrans et pouvoir, Images, indices

En continuation du billet précédent, j’ai revu hier Le Syndrome Chinois (James Bridges, 1979), qui m’avait marqué dans ma jeunesse. Ce n’est pas un grand film, on est loin des classiques de la paranoïa de la même décennie comme The Conversation, Klute, Three days of the condor, The Tenant, The Parallax view, Bullit ou Get-Apen.

Dans Le Syndrome chinois, une équipe de télévision assiste par hasard à un épisode de panique dans une centrale nucléaire californienne. Parvenant discrètement à filmer l’évènement, ils tentent de convaincre la chaîne d’en faire un sujet pour le journal télévisé, mais les enjeux financiers sont tels que le film est rangé dans un tiroir. Puisque l’incident a été évoqué par la presse, une enquête est rapidement menée et conclut que le public n’a pas été réellement mis en danger.

Continuant leur enquête, Kimberly Welles (Jane Fonda) et son cadreur Richard Adams (Michael Douglas) finissent par entrer en contact avec le responsable technique de la centrale, Jack Godell (Jack Lemmon), un ancien militaire, qui soutient que lui et son équipe avaient parfaitement répondu à une situation inattendue et que le protocole des centrales nucléaires gère même l’erreur humaine.

Par acquit de conscience, Godell effectue tout de même spontanément quelques vérifications. Il découvre avec horreur que les rapports d’experts sur la qualité des soudures de la centrale n’ont pas été faits depuis des années mais que la société qui s’en charge fournit, chaque année, une copie d’anciens documents. Très responsable, Godell veut que l’on stoppe la centrale pour refaire les expertises manquantes, mais on lui fait comprendre que ce n’est pas du tout le moment : des débats publics en vue de la création d’une nouvelle centrale ont lieu quelques kilomètres plus loin et l’arrêt d’une centrale est un processus extrêmement coûteux.

Lorsque Godell, la chaîne de télévision et des activistes anti-nucléaire projettent de rendre public le scandale des fausses expertises, Godell est menacé de mort et doit se réfugier dans sa centrale où, armé et hors d’atteinte, il convoque la presse pour s’expliquer.
Passablement agité, un peu trop technique dans ses explications, un peu confus dans son récit, Godell passe pour un forcené, ce qui permet à la direction de la société qui gère la centrale de le faire abattre impunément.
Ne pas être télégénique peut coûter très cher !

Kimberly, très télégénique, elle, même si elle a des difficultés à se faire confier des sujets sérieux, s’empare d’un micro pour expliquer avec une émotion non-feinte que Godell n’était pas un déséquilibré ni un alcoolique.
Le film s’arrête là-dessus, laissant toutes les questions ouvertes : le public sera-t-il alerté ? Le sacrifice de Jack Godell aura-t-il un impact positif ? Quand au spectateur, qui a tout vu, il sait qu’il y a à présent une fragilité dans la centrale : une catastrophe a été évitée, mais ça n’est que temporaire.

Ce qui est très particulier avec Le Syndrome chinois, c’est que douze jours après sa sortie, le film était en quelque sorte vérifié par l’accident nucléaire de Three Miles Island. La coïncidence temporelle de la sortie du film de fiction et de l’accident véritable ont profondément marqué le public et ont causé l’arrêt quasi-complet du développement du nucléaire civil aux États-Unis. Il est sans doute impossible d’en chiffrer le coût véritable.
Il a fallu, pour que ce film ait un impact, qu’il soit vérifié par la réalité, et il a fallu, pour que l’évènement ait un impact, qu’il ait été expliqué par un film.
Cet aller-retour entre réalité et fiction, interdépendantes dans leur impact potentiel sur l’opinion publique, me semble extrêmement intéressant.

  1. 15 Responses to “De la vérification par anticipation”

  2. By Wood on Mar 14, 2011

    « The Manchurian Candidate », de 1962, n’est pas vraiment « de la même décade »…

  3. By Jean-no on Mar 14, 2011

    @Wood : ah oui, tu as raison. Je ne sais pas pourquoi j’ai toujours pensé que ce film date des années 1970. Je dois confondre avec le Chacal.

  4. By Wood on Mar 14, 2011

    A vrai dire, avant de vérifier, j’étais persuadé que « The Manchurian Candidate » datait des années 50. C’est, autant que je m’en souvienne, un film très marqué par le MacCarthysme…

  5. By Jean-no on Mar 14, 2011

    @Wood : je le confonds forcément avec un truc post assassinat de Kennedy et peut-être aussi post-Watergate. Il faut dire que j’ai vu la plupart de ces films à la télé et sous des noms français pourris. Du coup je me dis que je n’ai sans doute pas vu The Manchurian Candidate.

  6. By meduser on Mar 14, 2011

    Ce film!! , je m’en souviens encore!

    Je vous encourage d’ailleurs pour ce blog! Superbe!

  7. By david t on Mar 15, 2011

    juste un commentaire chiant: «acquit de conscience» prend un t, pas un s. (on acquitte sa conscience, on ne l’acquiert pas.)

    désolé de n’avoir rien de plus intéressant à contribuer au débat. :) l’article est très intéressant comme d’habitude. longue vie au dernier des blogs!

  8. By Jean-no on Mar 15, 2011

    @David : corrigé. Je dois admettre que celui-là aura du mal à rentrer, vraiment pas intuitif pour moi.

  9. By Hobopok on Mar 15, 2011

    Le film, qui n’est pas si mauvais, avec un suspense assez bien ménagé, est effectivement d’autant plus remarquable qu’il précède l’accident de Three Mile (sans s) Island. Autrement dit les producteurs avaient pris le risque(non nucléaire) de tenir en haleine un public qui ne se passionnait pas vraiment encore pour ces problèmes, partant d’un postulat très réaliste, glissant en passant une critique sévère des médias et du capitalisme prédateur.
    On peut quand même sourire de l’innocence, pour ne pas dire la naïveté, du personnage de Godell, qui semble découvrir la bassesse et la duplicité des acteurs de l’industrie. Je ne crois pas qu’aujourd’hui un seul travailleur du nucléaire se fasse la moindre illusion sur les risques réels de son métier.
    Enfin une précision sur le titre, le « syndrome chinois », c’est l’idée qu’un réacteur en fusion pourrait s’enfoncer dans la croûte terrestre et la traverser jusqu’en Chine ! Idiot, non ?

  10. By Jean-no on Mar 15, 2011

    @Hobopok : le film est pas mal oui. J’ai appris que ses producteurs ont été effrayés de la coïncidence avec Three Miles Island et qu’ils ont tenté de le déprogrammer de nombreux cinémas, dépassés par le fait que ce divertissement est subitement devenu un élément de débat.
    La théorie du « syndrome chinois » me semble assez idiote car je peux imaginer une matière en fusion qui s’enfonce dans la terre mais je vois mal, compte tenu de ce qu’on sait de l’attraction terrestre et de la composition physique de la planète, pourquoi cela irait jusqu’aux antipodes.

  11. By Altshift on Mar 15, 2011

    Il me semble que le problème soulevé par le syndrome chinois était que la matière en fusion risquait d’atteindre le noyau de la terre et entraîner une réaction en chaîne assez dommageable dans celui-ci et non qu’elle puisse ressortir aux « antipodes » où comme on le sait, il n’y a personne et d’où elle aurait, du fait de l’attraction, fait demi-tour pour retourner aux antipodes des antipodes… etc.

  12. By Jean-no on Mar 15, 2011

    @Altshift : quand Bugs Bunny creuse un terrier sans s’arrêter, il arrive en Chine :-)

  13. By Altshift on Mar 15, 2011

    J’ignorais que Bugs Bunny fut argentin ou chilien ! http://www.antipodr.com/?addr=chili&x=0&y=0

    En revanche, s’il creusait son trou, Casimirozilla, lui, atteindrait le pacifique sud… en plein sur la ligne du changement de date (ce qui est assez logique).

  14. By Jean-no on Mar 16, 2011

    @Altshift : eh bien j’aurais appris que l’expression américaine « to dig all the way to China » (qui inspire la séquence de Bugs Bunny que j’ai en mémoire) est erronée : cf. cette vidéo

  15. By david t on Mar 16, 2011

    je ne peux m’empêcher de partager avec vous cette passionnante carte des antipodes… où l’on découvre qu’il n’y a que très peu d’endroits au monde dont les antipodes sont sur la terre ferme.

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  2. Avr 26, 2011: De la vérification par anticipation « L'appel de Fukushima

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