Profitez-en, après celui là c'est fini

Les fins du monde, en vente partout

octobre 29th, 2012 Posted in Lecture, Personnel | No Comments »

Le livre Les fins du monde de l’antiquité à nos jours est à présent disponible dans les rayons des librairies, au rayon histoire, assez logiquement. J’ai réalisé une vidéo qui le présente, que vous pouvez aller visionner sur Youtube. Pour l’instant, j’ai eu droit à une seule critique, plutôt élogieuse, sur le site Lelittéraire.com. N’hésitez pas à me signaler si vous en lisez d’autres. Enfin je suppose que cela viendra surtout au mois de décembre, puisque d’une part ce genre de livre est prévu pour être offert, et que d’autre part, la « fin du monde » est réputée advenir le vingt-et-un décembre prochain.

Je vais sans doute faire un certain nombre de séances de dédicaces (avec des dessins !), par exemple aux Champs Libres, à Rennes, le 15 décembre (15h30).

Plus difficile, pour moi, je vais donner quelques interviews ou participer à des émissions de radio. Par exemple demain, à 13 heures, j’abandonne mes étudiants pour passer sur Europe 1 dans l’émission Au cœur de l’histoire, par Franck Ferrand.

Je suis toujours très mauvais en radio, j’oublie tout ce que j’ai à dire, je perds mon vocabulaire, mes idées, mes connaissances,… Mon défi, cette fois-ci, c’est d’arriver à ce que les auditeurs ne se demandent pas, au terme de l’émission, si j’ai bien lu le livre — déjà que la critique mentionnée plus haut m’accuse de l’avoir rédigé avec Brio et Érudition, alors que je ne connais pas du tout ces personnes.

Mise à jour du 30/10 : on peut réécouter l’émission ici.

(Si vous êtes trop jeune, l’image ci-dessus ne vous parlera sans doute pas. Au cours des années 1970, la station Europe 1 a lancé un jeu : les automobilistes arborant un autocollant de la radio, avec logo et photo d’un animateur, pouvaient être interceptés sur la route des vacances pour se faire remettre une enveloppe avec une somme d’argent qui pouvait monter jusqu’à dix mille francs. Autant dire que presque toutes les vitres arrière des voitures de l’époque étaient garnies de ces autocollants)

Tous les œufs dans le même panier

octobre 27th, 2012 Posted in Lecture, Les pros | 11 Comments »

Il y a quelques semaines, la Fnac qui se trouve sur mon trajet habituel dégueulait de Une place à prendre, le livre « pour les grands » de J.K. Rowling, la créatrice d’Harry Potter. Il y en avait des murs entiers. Et aux caisses, j’ai pu constater que ça marche : les gens achetaient, et ce livre « risqué » s’est bien vendu.

La semaine dernière, nouvelle opération commerciale culturelle, les mêmes rayonnages dédiés aux nouveautés étaient tapissés de Cinquante nuances de Grey, le roman sentimental et érotique « de la ménagère » (ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’angle sur lequel communique l’éditeur), par la britannique E.L. James, dont la « success story » a impressionné tous les médias puisqu’avant d’être un best-seller, son livre n’était qu’un modeste pastiche sado-maso de la série Twilight, publié en amateur sur Internet.

Les éditions Jean-Claude Lattès, qui le vendent en France, auraient mis en place trois-cent cinquante mille volumes dans les librairies le premier jour. Et ce n’est sans doute pas parce qu’il s’agit d’un document important, d’un monument de la littérature, mais parce que cinquante millions d’exemplaires ont déjà trouvé acquéreur dans le monde. Je suis passé prendre une photo de ces extravagants murs de livres, mais ils avaient été ramenés au format de présentoirs plus modestes et épars, mais en grande quantité, puisque l’on ne trouve pas un étage sans. Les kiosques des gares sont eux aussi encombrés de présentoirs qui ne vendent qu’un seul et unique livre : celui-ci.

À la télévision, impossible aussi d’échapper à la promotion du livre, vendu par toutes les chaînes à coup de slogans : une sexologue affirme que le livre permettra aux hommes de tout savoir du désir féminin, qui a la réputation d’être particulièrement insondable. Une animatrice pense que cette lecture relancera la libido des femmes qui « se sont un peu oubliées ». Dans Le Grand Journal, sur Canal+, le normalien et spécialiste d’Emily Brontë Augustin Trapenard, « intello de service » de l’émission, explique, sans illusions sur l’influence qu’aura son opinion que le livre n’a pas le moindre intérêt littéraire si ce n’est celui, espère-t-il, de pouvoir amener à la lecture « des gens qui lisent peu ». Ce qui me semble à peu près aussi absurde que de souhaiter le succès des fast-foods pour initier le public à la gastronomie.
On a même vu il y a dix jours un ancien ministre de la république, à savoir Roselyne Bachelot, lire des extraits sulfureux de Cinquante nuances de Grey sur la chaîne D81 où elle est à présent animatrice – ce qui est peut-être l’aboutissement le plus souhaitable pour sa carrière.

Sans surprise, le roman au nœud-de-cravate en couverture figure en tête de tous les palmarès de ventes : avec un tel matraquage, comment est-ce que cela pourrait se passer autrement ?

Toujours en ce moment, et j’admets que ça me tente déjà plus, impossible aussi d’ignorer la sortie du film Skyfall, le James Bond qui « retourne aux sources » et qui est « le meilleur film de la saga depuis bien longtemps », comme l’était le film précédent de la série, et celui d’avant, et celui d’encore avant,…
Bientôt, ce sera la saison où les chanteurs vétérans de Star Academy ou de La Nouvelle Star défileront sur les plateaux de télévision et dans les studio de radio pour vendre leur dernier album qui, comme l’avant-dernier et le précédent, ils le jurent, sera enfin leur disque « vraiment personnel ».

Tout ça me rappelle les supermarchés des pays socialistes des années 1970, dont les présentateurs du journal télé français nous inspiraient l’horreur : on ne trouvait là-bas qu’un unique modèle de chaussures, celui qui avait été décidé par le dernier plan quinquennal ; on n’y trouvait qu’une marque de chocolat ; etc. Ces boutiques communistes avaient un autre trait angoissant : la pénurie. Non seulement il n’y avait qu’un modèle de chaussure (et uniquement pour le pied gauche, disait-on pour rire), mais parfois, il n’en restait plus à vendre, il fallait attendre des années pour se faire livrer une voiture et faire la queue des heures pour un steak.
Dans notre monde de consommation, le monde qui a « gagné », la sensation de pénurie est combattue avec énergie, il faut donner en permanence l’impression que les rayons débordent, que les cageots sont pleins, que rien ne manque jamais, quitte d’ailleurs à devoir jeter ensuite les articles non vendus qui n’étaient là que pour impressionner par leur nombre. On fait la même chose avec les livres dont les tirages extravagants sont destinés à saturer l’espace visuel au moment de leur sortie mais dont une part immense finit souvent au pilon2.

La vraie angoisse contemporaine : ne plus être entouré d’abondance (photo Nathalie)

Ce qu’apporte la société de consommation, ce n’est pas l’abondance du choix, mais l’abondance comme arme contre ses concurrents, comme moyen pour occuper le territoire.
Est-ce que ça fonctionne réellement ? Je parie que l’éditeur Lattès s’est ruiné pour obtenir Cinquante nuances de Grey, et se ruine actuellement pour en faire la promotion et lui assurer l’omniprésence. De même, les maisons de disques se ruinent pour que l’artiste sur lequel ils on misé soit impossible à éviter pour les auditeurs des radios grand public : oui ça se vend, puisqu’on peut vendre en matraquant, mais à quel prix ? Pour quel avenir ? Les employés des grandes surfaces culturelles, même passionnés et compétents (il en reste), sont cantonnés au rôle de « pousseurs de cartons », et le public, qu’on ne peut pas tromper avec les mêmes astuces trop souvent, manque de motivation pour découvrir de nouvelles œuvres. Et ne parlons pas des auteurs — je pense tout particulièrement aux musiciens mais je suppose qu’il en va de même aux écrivains habitués aux best-sellers — dont on ne tolère que le succès et que l’on abandonne à la moindre baisse de ventes, comme on abattait autrefois les chevaux au jarret fracturé.

(merci au Tampographe Sardon et à Nathalie pour m’avoir laissé utiliser leurs photographies)

  1. On m’apprend sur Twitter que la lecture que Roselyne Bachelot faisait du livre était, dans le contexte, caustique, et assortie de commentaires affirmant sans ambiguïté que le livre est médiocre. L’extrait présenté par Le Grand Journal est plutôt malhonnête et laisse imaginer une lecture enthousiaste et premier degré. [↩]
  2. 500 millions de livres sont imprimés chaque année, 100 millions partent au pilon, cf. ce rapport récent de l’Assemblée nationale. [↩]

Littératures graphiques contemporaines #2.1 : Loo Hui Phang

octobre 24th, 2012 Posted in Bande dessinée, Conférences | 1 Comment »

Dans le cadre du cycle de conférences « Littératures graphiques contemporaines » que je propose ce semestre à l’Université Paris 8, nous rencontrerons Loo Hui Phang, cinéaste et scénariste de bande dessinée.

La rencontre aura lieu à l’Université Paris 8 (Métro Saint-Denis Université), le mercredi 14 novembre à 18 heures, dans la salle A1-174 ou dans la salle voisine A1-175. La séance est ouverte au public dans la limite des places disponibles.

Les fins du monde, de l’antiquité à nos jours

octobre 16th, 2012 Posted in Lecture, Personnel | 28 Comments »

Voilà, mon dernier livre, ou plutôt mon prochain livre, car il sort en fait officiellement le 25 octobre, est imprimé, relié, livré.
Je suis allé en chercher un exemplaire chez mon éditeur cet après-midi.

Il s’agit d’un « beau-livre », d’un « coffee table book », comme disent les anglo-saxons, volumineux (312 pages), richement illustré (250 images, je crois), destiné à un large public.

Par « large public », j’entends que c’est tout à fait un bon cadeau à offrir pour Noël prochain, par exemple. On cherche toujours quoi offrir, eh bien là, ne cherchez plus, c’est trouvé.
Et si vous êtes bibliothécaire et que vous vous demandez quel livre acheter pour la saison, eh bien pareil, vous avez trouvé, plus besoin de chercher.

J’ai traité le sujet de manière chronologique, en m’intéressant au rapport que telle civilisation, telle culture, entretenait avec les mythes de fins des temps, depuis les premiers récits de déluges jusqu’aux peurs écologiques actuelles. Malgré la concordance des dates, ce livre ne traite pas spécialement (quoiqu’on l’évoque, évidemment) du fameux calendrier maya et de la fin du monde censément prévue pour le 21 décembre prochain.

Le thème court tout au long de l’histoire humaine, notamment au Moyen-Orient et en Europe. La fin des temps a parfois été crainte, et parfois espérée comme une libération ou une consolation.
J’ai appris beaucoup de choses en faisant ce livre, j’espère que ceux qui s’intéressent au sujet y apprendront beaucoup à leur tour.

Même s’il n’est signé que de mon nom, ce livre doit beaucoup à Amélie Petit (directrice éditoriale), Didier Gatepaille (directeur artistique), Sophie Schwab (fabrication), Céline de Quéral (relecture), Bernadette Caille (iconographie), Clémence Nasr (documentation), et enfin à François Bourin.
Le prix est de quarante-cinq euros.

Les fins du monde, de l’antiquité à nos jours, par Jean-Noël Lafargue.
François Bourin éditeur. Isbn 978-2-84941-345-6

À quoi sert un étudiant en arts plastiques ?

octobre 14th, 2012 Posted in Études, Mauvaise humeur | 85 Comments »

La situation de l’Université Paris 8, comme sans doute celle de bien d’autres, est devenue un peu désagréable pour les enseignants, pour le personnel administratif et pour les étudiants.

Ma salle de cours me convient tout à fait et est un peu plus grande que cette photographie ne le laisse penser, mais je me demande malgré tout comment je vais pouvoir y faire tenir 45 étudiants. Chaque personne dégage 100 watts et consomme, en deux heures et demie, près de 100 grammes d’oxygène.

Le coûteux logiciel Apogée, passablement inadapté, a fait perdre beaucoup de souplesse à l’organisation générale des diplômes et sa mise en place kafkaïenne est la cause directe d’arrêts-maladie et de départs en retraite anticipée1. Les frais de fonctionnement des universités, mal évalués au moment de leur autonomisation, ne baissent pas et cela se ressent, l’entretien des bâtiments, et notamment des sanitaires, n’est pas idéal. La perte de certains crédits en Arts plastique, tels que « l’aide à la réussite », impose de se passer des « moniteurs » qui guidaient les étudiants, et de réduire de manière dramatique le nombre des cours assurés, en utilisant les vacataires comme variable d’ajustement. Non seulement les enseignants précaires sont plutôt mal payés (la rémunération horaire est correcte, mais dans des conditions qui font que ça ne constitue pas un revenu régulier correct), souvent avec des mois de retard, mais à présent, on supprime massivement leurs cours, et il n’y a pas le choix : on ne peut plus les payer. Puisque le nombre d’étudiants ne baisse en revanche pas vraiment, les enseignants restants sont astreints à accueillir des effectifs déraisonnables : jusqu’à quarante-cinq étudiants en cours pratique, une soixantaine en cours magistral. C’est ça, ou bien effectuer une sélection, mais puisque l’université est le dernier lieu où l’on trouve des filières qui ne sont sélectives ni par l’argent (comme dans le privé), ni par un arbitraire administratif (comme dans les écoles d’art appliqués dépendantes du ministère de l’éducation), ni par le milieu social d’origine (comme les écoles nationales parisiennes, bien souvent), ni par des concours (comme toutes les écoles territoriales et nationales d’art), l’idée de restreindre le nombre d’étudiants met mal à l’aise la plupart des enseignants. Ce n’est pas un bête tabou culturel, mais le fait que les enseignants ont conscience que sélectionner reviendrait à fermer la dernière porte qui ait toujours été ouverte dans l’enseignement supérieur.

Un extrait du dossier «reçu au bac, recalé par la vie», dans Science & Vie #480 (septembre 1957), qui s’inquiétait de l’inadaptation des «humanités classiques» au monde du travail. Ce n’était pas le chômage, qui inquiétait à l’époque, mais la peur de manquer de bras pour reconstruire la France. C’est peu après, dans la foulée de la décolonisation, qu’on a eu l’idée de régler le problème en favorisant l’immigration.

Pourtant, bien sûr, il va falloir trouver une solution. Pour bien connaître les écoles d’art, je peux comparer : plus les étudiants savent ce qu’ils font là où ils se trouvent, et moins on perd de temps. Par bien des aspects, l’université non-sélective est une voie cruelle. Les étudiants y sont très libres mais cette liberté a un coût : ils sont aussi presque totalement livrés à eux-mêmes, forcés de se battre pour comprendre le fonctionnement des études et pour dompter la très lourde machine administrative qui, malgré la bonne volonté et l’énergie de la plupart de ses agents, fonctionne très mal. La sélection se fait sur l’endurance à supporter tout ça, et il n’est pas étonnant que tant d’étudiants se découragent en cours de cursus.
Baptiste Coulmont2, enseignant à Paris 8, signalait sur Twitter un article du Journal de Saint-Denis qui évoquait ces problèmes.

La question rhétorique de David Monniaux est assez courante : à quoi servent tous ces étudiants ? Ce n’est pas une question illégitime si on se place du point de vue de l’économie du pays : les milliers d’étudiants en arts plastiques ne deviendront pas artistes3, ni même professeurs d’arts plastiques du secondaire, et la sociologie, comme de nombreuses sciences humaines (psychologie, anthropologie, histoire, histoire de l’art, philosophie, lettres,…), accueillent sans doute nettement plus d’étudiants qu’il n’y a d’emplois dans leur domaine, d’autant que la plupart n’ont quasiment que l’enseignement et la recherche comme finalité professionnelle directe.

En ces temps de chômage, une telle interrogation se comprend. Mais en même temps, demander aux études d’être directement adaptées à la vie active me semble une grosse erreur. Quels sont les métiers de demain ? De quoi a-t-on besoin ? Et qui est ce « on », d’ailleurs ? Qui est utile à la société et l’économie, en 2012, alors qu’on a de plus en plus besoin de consommateurs et de moins en moins de producteurs et alors qu’un « actif » sur dix est contraint au chômage ? Est-ce que le chômage est lié à un déficit de formations adaptées ? Qui a décrété que l’école ou les études servaient juste à ajuster des personnes au monde de l’emploi ? C’est une idée plutôt récente, qu’on n’aurait pas eue avant que le chômage ne devienne un problème endémique : dans la panique, au début des années 1980, on a subitement décrété que le rôle de l’école n’était pas de former de beaux esprits, ni des citoyens, ni des soldats ou des prêtres, mais de donner du travail. Et c’est une terrible erreur que de faire des promesses que l’on n’est pas en mesure de tenir. Et après avoir demandé ça aux lycées, aux collèges, on exige la même chose de l’université. On demande à des enseignants, qui souvent n’ont jamais vu autre chose que le système éducatif, de faire semblant qu’ils peuvent dispenser un savoir ajusté à la demande d’un monde professionnel en mutation.

Mais le fait que l’on puisse passer des années de sa vie à déchiffrer des tablettes akkadiennes ou à disséquer des concepts philosophiques n’est pas une errance de l’université, c’est ce qui la justifie. Le fait que l’on lise au collège ou au lycée des livres qui ne serviront jamais dans une carrière d’employé de bureau, que l’on apprenne des lois physiques ou mathématiques qui seront tout aussi inutiles à la vie professionnelle de quatre vingt dix neuf pour cent des gens n’est pas non plus une erreur, c’est justement à ça que sert l’école : à être ce que le reste du monde n’est pas, à être un sanctuaire, à être un lieu où on peut (et doit) apprendre sans but utilitaire direct, idéalement pour être un être humain qui ne se contente pas de subsister, qui ne se contente pas d’être un tube digestif apeuré par l’avenir et avide de consommer, mais qui existe. Un être pensant, capable de s’intéresser au fonctionnement du monde et de la société dans laquelle il vit. Je vois idéalement l’école et l’université comme des sanctuaires de l’apprentissage et du savoir, mais ces institutions ne sont pas en dehors du monde, elles en font partie, elles profitent juste d’une temporalité et de buts différents de ceux qui ont cours dans d’autres milieux comme une entreprise, une administration, etc.

Il est à la mode de déplorer que l’éducation, secondaire ou supérieure, méprise les matières techniques. Je suis tout à fait d’accord, mais là encore, pas parce qu’il faut former à des métiers précis — les métiers techniques, hors quelques secteurs artisanaux traditionnels, sont régulièrement soumis à des mutations imprévisibles —, mais parce que les mains, comme le cerveau, comme les jambes aussi (on pourrait parler du sport à l’école), doivent apprendre pour apprendre, se cultiver pour se cultiver. Personnellement, j’ai appris un métier technique, j’ai passé trois ans à être formé à la photographie argentique et à la retouche-photo d’avant Photoshop, celle qui se faisait au crayon et au pinceau. Quelques années après mes années de lycée professionnel, mon apprentissage de la retouche était devenu caduc, et à présent, mes cours sur le calcul de l’usure des bains de développement argentique sont tout aussi inutiles. Non seulement le métier a changé, non seulement des gens qui n’y ont pas été formés sont à présent plus compétents que moi pour l’exercer, mais je dois avouer qu’à l’époque, je ne m’imaginais pas spécialement passer la totalité de mon existence à arranger la peau de mannequins à coup de gris-film. Pourtant, je ne regrette pas cet apprentissage, parce qu’apprendre est bon en soi, parce qu’apprendre permet d’apprendre à apprendre et même, d’apprendre à enseigner. Tous les ans, j’enseigne d’ailleurs la programmation informatique à des étudiants dont une grande partie ne se servira pas intensivement de ces connaissances et, sans doute, les oubliera sitôt le cours validé par une note. Cela ne me gène pas, car je ne considère pas que tout le monde doive suivre le cours pour les mêmes raisons : les mordus mordront, les autres se contenteront de s’ouvrir à quelque chose qu’ils n’auraient pas connu par eux-mêmes et qui leur apprend en partie comment fonctionne le monde numérique dans lequel ils baignent, afin de ne pas en être bêtement esclaves : programmez ou soyez programmé.
À la radio, j’ai entendu un homme politique sorti de prison qui expliquait que les gens qui s’accommodent le mieux à des conditions de détention ne sont pas les brutes, mais les intellectuels qui aiment lire et écrire : eux savent toujours s’occuper. Il faut dire qu’il ne reste que ça puisque le principe de la prison est d’entraver le corps.

David Monniaux, l’auteur du tweet signalé plus haut, est informaticien et mathématicien, normalien, agrégé, a passé sa thèse à l’université de Dauphine4, est habilité à diriger des recherches, employé du CNRS, et tout un tas de choses du genre. Il s’inscrit donc assez clairement dans le système d’excellence française voulu par Napoléon, basé sur le tri : théoriquement démocratique (puisque théoriquement ouvert à tous sans distinction sociale, même si on observe que c’est de moins en moins vrai), il a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Cette vision du système éducatif a produit et persiste à produire une véritable élite, mais il s’agit parfois moins d’aider chaque citoyen à s’élever intellectuellement que de sélectionner les éléments les plus brillants parmi l’ensemble des citoyens. Dans un premier cas (Finlande, par exemple, où le dogme est qu’aucun enfant ne doit être abandonné par le système éducatif), l’État est au service du citoyen, tandis que dans le cas français, c’est l’inverse, le citoyen est la propriété de l’État. Bien entendu, on peut me faire remarquer que le niveau d’exigence du système élitiste permet d’amener ceux qui y sont adaptés à un niveau incomparable : un système qui veut aider tout le monde risque de devoir abaisser son niveau d’exigence. Il est amusant de voir, au passage, la tête que font les étudiants de certains pays lorsqu’on leur donne une note comme 14/20 en disant « c’est bien » : pour eux, « bien », c’est 20/20, et le reste revient à se faire cracher à la figure. Les services universitaires qui s’occupent des équivalences sont d’ailleurs contraints à rééquilibrer les notes : un 12/20 français devient un 4/5 dans de nombreux pays d’Amérique du Sud, et en Finlande on ne peut pas avoir de note inférieure à 4/10. Ce genre de correspondance est généralement moins un signe d’indulgence qu’une preuve de la bienveillance du système. En tout cas les finlandais savent parler anglais, lisent un livre par jour, et ne sont pas traumatisés par l’idée de la reconversion professionnelle ou de la reprise d’études… Question de choix de société, quoi5.

Revenons à nos étudiants en art. À quoi servent-ils ? Les étudiants en école d’art — institutions très familiales — se trouvent généralement une utilité, je me rappelle de statistiques qui montraient que tous les diplômés avaient trouvé un emploi dans leur domaine un an après avoir quitté leur école. Ils ne deviennent pas nécessairement artistes, et tant mieux, mais il ont bien d’autres possibilités : communication, graphisme, design, décoration, métiers d’art divers, enseignement, spectacle,…
Je ne connais pas toutes les écoles d’arts visuels privées, mais à e-artsup où j’ai enseigné quelques années, les étudiants trouvent eux aussi du travail, et même plus rapidement que les autres car ils sont astreints dès la deuxième année à effectuer des stages de plus en plus longs en entreprise, avec une contrepartie évidente : plus rapidement plongés « dans le grand bain », ils manquent parfois de temps pour développer leur langage propre.
Le cas des étudiants en université est moins lisible, puisque beaucoup abandonnent leurs études en cours de cursus sans donner de nouvelles, et bien souvent avec un vrai sentiment d’échec. Cela peut arriver aussi en école d’art bien sûr. Les anciens étudiants en Arts plastiques à l’université avec qui je suis en contact ont souvent un emploi dans le domaine aussi, mais cela n’est pas une statistique, juste une impression subjective : les bons étudiants à l’université sont ceux qui s’accrochent, qui ont une raison d’être là, ou qui s’en trouvent une, et ce sont aussi ceux que l’on retient et avec lesquels, parfois, on garde contact. Et quant aux autres ? Est-ce que c’est grave de « perdre du temps » ? On meurt toujours assez tôt, et on est toujours suffisamment astreint à faire des choses sans en avoir envie. Alors si on ne profite pas de sa vingtaine pour faire des choses sans but précis, quand est-ce qu’on pourra le faire ? On m’a déjà dit qu’il était déraisonnable de donner des rêves d’art, de littérature et de philosophie à des gens qui finiront par trier des papiers dans une administration. Je trouve cette réflexion assez terrifiante : il faudrait limiter ses rêves pour les accorder à une existence frustrante ? Qu’est-ce qu’il reste ?

Une chose est certaine, en tout cas : dans ces métiers, et particulièrement à l’université, aucun enseignant ne fait de promesses déraisonnables à ses étudiants. Aucun étudiant non plus ne croit qu’il lui suffira d’une licence en arts plastiques pour devenir un grand artiste, un galeriste, ou je ne sais quoi de plus ou moins lié aux arts plastiques : ces métiers ont toujours été cruels, imposant à la fois le talent, la volonté et la chance, qui n’ont rien de démocratique. Ceci dit, il existe des dizaines de milliers de postes d’enseignement artistique à divers niveaux, et de nombreux emplois publics liés à la culture accueillent assez naturellement des gens formés aux arts plastiques.

Hussard croate ; bourgeois de calais ; tee-shirt ; costume et cravate (images piquées à droite et à gauche)

Si on extrapole la théorie de l’évolution aux idées ou aux faits sociaux, on peut se dire que lorsque quelque chose parvient à durer dans le temps, c’est qu’il y a une raison à cela, et souvent, cette raison est que le phénomène s’est avéré utile à quelque chose. La cravate, accessoire vestimentaire dont étaient affublés les hussards croates de Louis XIII date du XVIIe siècle. Ils la portaient en souvenir de l’épouse qu’ils laissaient au pays, et c’est devenu, au fil du temps, un attribut indispensable de la tenue réglementaire de certains employés. Un député, légitimement élu par les citoyens de son pays, n’a pas le droit d’entrer dans l’Assemblée nationale sans cravate, par exemple. Pour ma part, qui n’en ai jamais porté, j’ai toujours vu à cet objet une symbolique proche de celle de la corde de pendu que les bourgeois de Calais ont dû porter autour du cou en se rendant au roi d’Angleterre, en signe de soumission, signifiant qu’ils étaient à la merci du souverain qui avait assiégé et conquis leur ville. Bref, j’ignore à quoi sert la cravate, mais elle existe depuis quatre cent ans et a une véritable importance dans le monde « sérieux ». L’actuel costume du salaryman, avec pantalon, veste, chemise, cravate et chaussures assorties, me semble être une version simplifiée et souvent économique du costume du bourgeois occidental de la Belle-époque, sans chapeau, sans corsets ni fixe-chaussettes. C’est un vêtement assez coûteux, et pas forcément adapté à la vie de tous les jours. De même qu’on ne sait pas à quoi sert un étudiant en arts plastiques, on ne sait pas à quoi sert le costume du salarié, ni pourquoi certains métiers l’imposent et pas d’autres, ni pourquoi il doit être si terne (hors cravate, justement), ni pourquoi on doit s’habiller pareil pour travailler et pour assister à un enterrement, ni pourquoi la situation est si différentes pour les femmes. Le monde « sérieux » est saturé de codes plus ou moins incompréhensibles ou absurdes, vus de l’extérieur en tout cas, mais ceux-ci doivent avoir une raison de persister, bonne ou mauvaise, sinon ils auraient disparu.
Or il est courant et il semble légitime de se demander si un étudiant en arts plastiques ou en philosophie sert à quelque chose, mais je remarque que personne ne se demande jamais si une cravate ou un costume servent à quelque chose.

Les incroyables lions de la grotte Chauvet, peints il y a trente millénaires.

La création artistique, elle, existe depuis plus de 30 000 ans6. Elle est antérieure à l’invention de l’agriculture, et donc antérieure à tout ce qui découle de l’agriculture : les clôtures, les territoires, les propriétaires, la transmission, le mariage, les transactions commerciales, la prostitution, les chiffres, l’écriture, l’argent, la richesse, la spéculation, la loi, l’inégalité, l’esclavagisme, le travail rémunéré, la philosophie, les prêtres, la monarchie, et enfin le surpoids, les caries et les dieux uniques qui ont besoin d’argent. Non seulement l’art est plus ancien que tout cela, mais il n’a pas disparu avec l’introduction de l’agriculture, et au contraire, il a continué à se développer, avec ou sans argent, prenant dans certaines civilisations une importance tout à fait extraordinaire. Depuis le début du XIXe siècle, nous vivons dans un monde où l’image est (c’est un poncif mais il n’est pas faux) omniprésente. On ne sait pas à quoi servent l’art, les artistes, les étudiants en art, les collectionneurs et les décrypteurs d’images, mais ils ne servent sans doute pas à rien. Et on peut en dire autant des disciplines que l’on regroupe un peu artificiellement sous le terme de « sciences humaines ».
Est-ce qu’un polytechnicien qui a étudié les sciences, les techniques, la physique et la mécanique, avec les meilleurs enseignants est vraiment utile à l’humanité lorsqu’il décide de faire une carrière de grenouille de conseils d’administration ? Qui est-ce qui est le plus utile à la société : un trader ou un éboueur ? le paysan qui nous nourrit, ou l’administrateur du fonds de pension qui spécule sur le prix du blé ? Je ne devrais pas avoir à vous souffler la réponse.

Toujours dans le même numéro de Science & Vie de 1957, quelques publicités.

Au fait, sur cette bonne Terre, qui est-ce qui sert réellement à quoi que ce soit, en dehors des lombrics qui fertilisent le sol et des insectes pollinisateurs ? Qui est-ce qui peut se vanter de valoir plus que son poids en compost ? L’honneur de l’espèce humaine, c’est de pouvoir faire autre chose que simplement survivre : penser, créer, observer, par exemple.
Des choses dont on ignore à quoi elles servent, ni si elles servent à quoi que ce soit, et dont des espèces vivantes particulièrement douées pour survivre et proliférer (fourmis, bactéries) n’ont aucun besoin.

  1. Le sujet d’Apogée me passionne, j’aimerais prendre le temps de réaliser une véritable enquête à son sujet car il illustre assez bien la manière dont une machine, au départ créée pour être utile à tous, peut contraindre et maltraiter ses utilisateurs. L’idée de départ, qui était de mettre au point un outil mutualisé était pourtant bonne. Je serais curieux de voir comment les marchés ont été conclus, par qui, avec quelle vision sur le long-terme (pour que ce logiciel fonctionne il faut utiliser une version dépassée de Java),… [↩]
  2. Baptiste Coulmont, qui enseigne la sociologie, fait régulièrement la chronique des dysfonctionnements de l’université. Lire récemment sur son blog : La rentrée à Paris 8, édition 2012, et De l’impossibilité de travailler. [↩]
  3. Lors d’un cours de sociologie de l’art, j’ai appris que les artistes français qui tirent suffisamment de revenus de leur activité pour être imposables étaient environ une centaine. Je ne sais si ce chiffre a changé en vingt ans, mais j’en doute. [↩]
  4. Je note au passage que la devise actuelle de Paris Dauphine est « L’université choisie », ce qui est un peu une inversion des faits assez cocasse, puisque Dauphine, contrairement à Paris 8, est une université qui choisit ses étudiants. Dauphine et Paris 8 ont été créées en même temps, comme universités expérimentales. [↩]
  5. Au passage, signalons que David Monniaux traite lui-même de ce genre de sujets sur son blog, La vie est mal configurée. Il y déplore notamment — et le sujet mérite attention — que l’on préfère parfois mal former pléthore d’étudiants que de bien former un nombre raisonnable. J’espère que l’intéressé n’aura pas l’impression que je m’en prends à lui dans cet article, j’emploie son tweet comme prétexte mais je considère ses observations comme tout à fait légitimes. [↩]
  6. La grotte ornée de Chauvet, un des plus anciens exemples, daterait de 30 000 ans avant notre ère, mais nous ne la connaissons que grâce à sa situation protégée : s’il a existé une forte création picturale, à la même époque ou même bien plus tôt, à l’air libre, il ne peut rien en rester. [↩]

Wikipédia, l’école des affreux ?

octobre 12th, 2012 Posted in Wikipédia | 19 Comments »

J’aime beaucoup Wikipédia et je soutiens absolument ce projet, mais parfois je tombe sur des articles qui me fâchent, parce que je sens que les intentions d’une partie de leurs rédacteurs sont malveillantes. Toute encyclopédie est tributaire des opinions de ses rédacteurs, c’était par exemple le cas de l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert, projet politique autant que scientifique, qui distillait l’esprit des Lumières et qui a été plusieurs fois interrompu par la censure pour cette raison. L’Encyclopædia Britannica, précisément créée pour contrer l’Encyclopédie des philosophes du café Procope et se voulant plus « neutre » (ou plus conservatrice ?) est elle aussi l’émanation de l’esprit de son temps, ce qui permet, à chaque édition, de vérifier l’évolution de l’opinion, par exemple en matière de religion, de géopolitique, ou de parité : imaginez par exemple que contrairement à son époux Pierre, Marie Curie n’est pas citée dans l’Encyclopæddia Britanica de 1913 alors qu’elle était déjà récipiendaire de deux prix Nobel, en physique (1903) et en Chimie (1910).

Le cabinet de l’alchimiste, d’après une peinture de Thomas Wyck.

Puisque Wikipédia peut être éditée par toute personne qui souhaite le faire, la situation se complique : un article peut non seulement révéler la « doxa », l’opinion de son temps, mais même les tensions de son temps. Et c’est même encouragé par les principes fondateurs de Wikipédia : si un sujet fait débat, les opinions notables doivent y apparaître. Par exemple, les différents modèles cosmologiques proposés par la communauté scientifique pour décrire la naissance, les fondements et l’évolution de l’univers doivent être mentionnés : théorie des cordes, des supercordes, des cordes bosoniques, big bang, big crunch, big rip, etc. Bien sûr, si une théorie ou un point de vue est ultra-minoritaire, ou caduc, et n’a plus qu’un intérêt historique, il faut en faire état en spécifiant ce statut, et toujours, en mentionnant les sources, puisque par nature, Wikipédia ne peut être une source « primaire » — ce n’est pas une Académie, un centre de recherches, un laboratoire, qui produit du savoir — et est donc une source secondaire, qui indexe, compile et ordonne un savoir créé ailleurs, en le créditant dûment.
C’est là que se glissent les malins, qui utilisent le dogme de la « neutralité de point de vue » comme cheval de Troie pour semer le doute sur telle opinion, telle personnalité, pour distiller une propagande virale discrète ou pour faire exister des personnes, des courants artistiques, des théories, des auteurs, ou tout autre sujet qui n’aurait pas vraiment vocation à être mentionné dans une encyclopédie, comme par exemple une nouvelle langue « universelle » qui n’a qu’un seul locuteur au monde, son inventeur, lequel tient absolument à ce que sa création ait droit à un ou à plusieurs articles sur l’encyclopédie collaborative. Je le mentionne parce que c’est arrivé, il s’est trouvé quelqu’un pour faire un procès (perdu, évidemment) à Wikimedia car on avait retiré sa langue « universelle », dérivée du Latin, de Wikipédia.

Une planche extraite de l’Encyclopédie de Diderot

Parfois, les dommages sont complètement invisibles. Par exemple, lorsque des néo-fascistes glissent malicieusement dans la bibliographie de l’article consacré à l’affaire Dreyfus, sans en signaler la nature, une obscure référence anti-Dreyfusarde, le préjudice est plus que limité : cela fait tousser Pierre Assouline (qui cite souvent cet exemple) et permet à la dizaine de personne qui comprennent de quoi il en retourne de se sentir en connivence, mais c’est tout, car les écoliers qui doivent faire un exposé sur le sujet ne vont pas commander tous les livres mentionnés sur la page, et encore moins ceux qui ne sont plus disponibles à la vente depuis un demi-siècle. Les spécialistes, eux, sont avertis et ne seront pas plus trompés par cette référence.
De même, lorsque quelqu’un ajoute à Wikipédia un article sur sa personne et son œuvre en espérant que cela lui permettra d’exister, le préjudice est nul : les gens ne croient pas que quelque chose existe parce qu’il est sur Wikipédia, ils vont consulter un article sur Wikipédia parce qu’ils savent que son sujet existe.

L’affaire LG Williams

Bien sûr, toute personne qui veut détourner Wikipédia en gros sabots est vite identifiée et son action, neutralisée. Mais je remarque que les stratégies s’affinent, que les méchants, les affreux, ceux qui veulent nous vendre des trucs pas nets, améliorent leur technique. Je pourrais prendre par exemple le canular LG Williams, du nom d’un enseignant en art américain qui s’est inventé une œuvre d’artiste conceptuel de près de vingt ans en semant des indices partout, par exemple en produisant des références de catalogues antidatés sur Amazon, annoncés comme épuisés mais disponibles au format Kindle, ou en produisant un curiculum vitae d’expositions inexistantes : devant une telle avalanche de références, le canular a bien fonctionné, mais pas uniquement sur Wikipédia, puisque des galeries, impressionnées par l’œuvre de ce créateur sorti de nulle part, se sont mises à l’exposer effectivement, et que le Huffington Post a laissé passer (et maintient) un article diffamatoire à l’encontre de Claude Closky (c’est ce qui a attiré mon attention sur l’affaire), accusé d’avoir plagié pendant quinze ans le travail d’un artiste inconnu. L’article du Huffington Post a aussitôt été renforcé par un site affirmant que le Prix Marcel Duchamp devait être retiré à Closky, site dont le nom de domaine a été acquis une semaine avant la parution de l’article « choc ». Hmmm…
Le même LG Williams avait tenté sans grand succès une manœuvre comparable en ciblant le britannique Banksy. Je suppose qu’un jour, Lawrence Williams et Julia Friedman, la critique d’art qui travaille avec lui, vont avouer que tout cela est un coup monté, qu’il s’agissait de prouver qu’on pouvait tromper le monde entier en faisant exister un artiste ex nihilo, etc., mais en 2012, est-ce encore drôle ou intéressant ? Je préfère nettement la démarche de Paul Devautour et Yoon Ja qui avaient inventé une galaxie d’artistes et de critiques aux noms piqués dans Tintin, Les Envahisseurs ou dans des romans de Zola.

Le compte Google+ de LG Williams. Après avoir fait défiler des centaines d’images qui pastichent des travaux de Claude Closky en se prétendant antérieures, on aboutit à cet aveu final, qui reprend ironiquement des commentaires issus de Wikipédia et en fait des (fausses, il s’agit de montage) œuvres sur aluminium…

Puisque LG Williams en a fait un peu trop, cherchant à notamment à imposer des paragraphes sybillinement diffamatoires aux articles sur le Prix Marcel Duchamp ou sur Claude Closky, sa fiche sur Wikipédia a fini par être supprimée, et tous les comptes tapageurs qui ont servi à l’éditer, bloqués. Mais le Huffington Post maintient son article. Je les ai interrogés par mail à ce sujet, sans réponse, et mes questions en commentaire à l’article ne sont plus publiées : au fond c’est la différence entre un média « participatif » comme Wikipédia et un média « d’autorité » comme le Huffington Post. Le premier rend des comptes à ses lecteurs, le second n’en éprouve pas le besoin — sauf procès, bien sûr.
Je tenais à raconter cette affaire car même si elle n’a rencontré aucun écho véritable dans le monde de l’art, plusieurs personnes m’ont interrogé à son sujet.

Une de mes photographies, utilisée sur le Huffington Post pour nuire à un ami. On ne me reprendra pas de sitôt à placer mes photos sous licence libre. Ce n’est pas tant qu’on utilise ma photo qui me pose problème, que le fait qu’on écrive mon nom dessous (comme l’imposent les licences libres), en m’associant en quelque sorte au contenu de l’article.

Une chose m’a un peu heurté dans cette histoire, qui m’a amené à remuer forums et pages de discussions à son sujet : l’article du Huffington Post qui s’en prend à Claude Closky utilise comme illustration une de mes photographies de l’installation Manège (2006), diffusée sous licence libre sur Wikipédia. J’ai modestement participé à la réalisation de cette installation, puisque j’ai mis au point le programme informatique qui la fait fonctionner. Il est un peu blessant de voir son propre travail, offert à la communauté, servir ce type d’entreprise malveillante. On ne me reprendra sans doute pas à placer ce genre d’images sous licence libre.

Une école de la fausse impartialité

En lisant l’article consacré à Taslima Nasreen sur la version francophone de Wikipédia, j’ai été assez étonné ces jours derniers de tomber sur une introduction à la limite de l’intelligible qui disait ceci :

Taslima Nasreen a acquis dans les médias occidentaux l’image d’une combattante pour l’émancipation des femmes et la lutte contre ce qu’elle appelle l’obscurantisme religieux de son pays d’origine, le Bangladesh; des études récentes informent sur certaines polémiques qui ont entouré T. Nasreen dans son pays d’origine.

La fin, notamment, n’est pas rédigée en français et est pour le moins évasive. On sent plus généralement que l’idée est d’écorner un peu l’image de vaillante résistante de l’écrivain et médecin qui, née dans une famille musulmane, a fini par devenir athée et l’a dit suffisamment fort pour être contrainte à l’exil après des agressions, des manifestations hostiles, d’innombrables menaces de mort et des fatwas lancées par des chefs religieux importants. Un peu plus loin dans l’article, une chercheuse allemande est citée au sujet de la « construction » médiatique de Taslima Nasreen dans les pays occidentaux, sujet intéressant je pense, mais avec une phrase qui suggère par ailleurs qu’il est légitime qu’un état condamne le blasphème. Bon, là ce n’est pas Wikipédia qui affirme que le blasphème est un motif légitime de condamnation, mais une personne identifiée dont l’opinion est rapportée par Wikipédia.
Je n’ai pas modifié moi-même l’article, en me disant que je ne serais pas à ma place pour une telle tâche, non seulement par ignorance du sujet, mais aussi parce qu’une femme écrivain, scientifique, athée revendiquée, coupable d’apostasie, condamnée par des raclures de bidet pour cette raison, ne pouvait qu’avoir ma sympathie, si ce n’est mon affection, ce qui ferait de moi un contributeur particulièrement peu objectif. Je me suis contenté de signaler la bizarrerie de la phrase d’introduction en commentaire à l’article et dans des lieux de discussion.

Taslima Nasreen, il y a quelques années, avec un superbe cubitus valgus physiologique.

Ce genre d’affaire, contrepartie évidente de la liberté pour chacun de collaborer à Wikipédia, n’a bien sûr aucune importance et fait le quotidien de l’encyclopédie en ligne, imposant une vigilance constante à ses lecteurs : Wikipédia, c’est un peu le mythe de Sisyphe. D’ailleurs si toi, simple lecteur de Wikipédia, tu tombes sur des phrases suspectes, sur des injections éhontées de propagande, eh bien clique sur l’onglet « discussion » de l’article et explique quel problème tu vois. Ou bien tais-toi à tout jamais.

On peut trouver des choses pas nettes sur Wikipédia, mais plutôt que de se ranger du côté des grincheux trop contents de se dire qu’un projet aussi ouvert ne peut pas fonctionner, pourquoi ne pas aider à l’améliorer ?

J’ai toujours défendu l’idée que Wikipédia avait un potentiel pédagogique, non seulement pour les informations qu’on y trouve, mais aussi parce que l’on peut y apprendre à rédiger, ordonner un article, se documenter, etc. Mais en lisant un article du Midi Libre (8/10/2012), Un militant repenti balance les secrets de l’ultra-droite, je me demande si la pédagogie n’a pas aussi profité à ceux que j’appelle les affreux. Dans l’article, le jeune homme explique comment le groupe auquel il appartient utilisait les commentaires de blogs ou les réseaux sociaux pour distiller une propagande « intelligente » (entendre : fourbe).
Il ne mentionne pas spécifiquement Wikipédia mais on reconnaît des techniques qu’on peut y rencontrer, comme l’utilisation de faits avérés, mais rapportés avec une emphase disproportionnée, comme la répétition, l’utilisation de pseudonymes réguliers qui finissent par inspirer confiance et de pseudonymes ponctuels qui donnent un effet de masse :

Nous considérions que les médias mentaient tous, que nous vivions dans un Etat « ripoublicain », corrompu par des élites mondialistes, que la race blanche était en danger, tout ça. Et comme on était peu nombreux, on a surtout utilisé internet. C’était pratique pour faire passer nos messages, et ça ne coûtait pas d’argent. Je sais qu’au Bloc [identitaire] et au FN ils ont des méthodes analogues, l’essentiel de celles que nous utilisions venaient d’ailleurs de leur fascicules de formation des militants […] Il fallait en priorité « squatter » les sites d’information générale […] Monter en épingle les fais divers lorsqu’ils concernaient des étrangers, quitte à les faire « mousser » sur Facebook ou sur les forums. Les réseaux sociaux et les commentaires dans les articles de presse étaient l’idéal pour ça. Nous avions clairement identifié l’idée qu’il fallait que nous ayons des pseudonymes « réguliers » […] de manière à ce que les gens, à force de lire notre nom se disent : « Il a raison ce gars-là » et se rapprochent de nous. Il fallait aussi créer des profils « ponctuels » juste pour donner l’effet de masse, donner l’impression que c’était la « base » des gens qui pensait comme nous […] Mais il fallait agir subtilement. Ne jamais parler des Arabes et des Blancs en tant que tel, mais reprendre des thèmes « humanistes » en parlant par exemple des « nantis antiracistes et mondialistes qui cherchent à écraser les pauvres qui supportent le racisme antiblanc » […] Mon travail consistait aussi à faire des revues de presse sur plusieurs blogs, et en ne prenant que les histoires qui mettent en scène des étrangers pour ensuite démontrer que tout les problèmes venaient d’eux. Mais évidemment, on ne se limitait pas aux faits divers. Il était super-important aussi de prendre les articles parlant des initiatives sur la « diversité ». Ce mot est parfait pour détecter les articles de presse où il va être question d’argent public donné aux associations étrangères […] nous avons développé notre terminologie, en disant les choses d’une certaine manière: « être positif ». Ne pas dire « c’est la guerre civile, les Arabes ne veulent pas être intégrés ». Une telle phrase fait fuir les gens qui ne sont pas engagés à nos côté, mais dire « la plus grande fermeté est nécessaire pour retrouver la paix civile ». Ça veut dire la même chose, parce que ça donne à penser qu’on est en guerre, mais ça donne l’impression qu’on est plein de sagesse […] il suffit de prendre un pseudo à consonance musulmane et lancer des insultes aux Français, en prônant une République islamiste à Paris ou ce genre de choses. C’est très gros mais ça marche à chaque fois […] Puisqu’on était sûrs d’avoir raison, que les mondialistes voulaient notre peau, tout les moyens étaient bons.

Bien sûr, on me dira que tout ça était possible avant les réseaux sociaux, avant que les articles de presse puissent être commentés, et bien entendu avant Wikipédia. On me dira aussi que les groupuscules politiques n’ont pas attendu Internet pour agir comme s’ils étaient des agences de contre-espionnage, recourant méthodiquement à la désinformation, au mensonge et le faisant, ironie suprême, en étant sûr de détenir une vérité cachée et en se sentant investi de la mission de la faire triompher.
Mais la question que je me pose est : est-ce que les réseaux sociaux , est-ce que Wikipédia, ne leur ont pas profité en leur apprenant à diffuser leurs idées avec un peu plus de finesse qu’autrefois ?

Une gravure de propagande par la Ligue Catholique, qui accusait Henri III de pactiser avec le diable (en l’occurrence, les protestants ou ceux qui ne leur étaient pas défavorables). Grand succès : le parti de la Ligue a réussi à chasser Henri de Valois de Paris, avant qu’un de ses membres n’assassine le roi, alors âgé de 37 ans. La propagande, même un peu grossière, ça fonctionne…

Je vois que beaucoup de gens ont complètement admis l’opération de communication qui vise à faire croire à un « néo-lepénisme », qui serait devenu respectable et digne de considération. Fini le parti repoussant des anciens collabos, des nostalgiques de l’Algérie française, des commerçants aigris et des skinheads. À présent, de nombreux électeurs appellent Marine Le Pen par son prénom, veulent croire à son engagement auprès des petites gens, et ont converti leur honteuse peur du noir et de l’arabe en un combat pour des valeurs républicaines comme l’égalité, la laïcité et les pains au chocolat. Là encore, une propagande intelligente et hypocrite semble payer. Et si c’était nous qui avions formé ces gens ?

Yucca Mountain

octobre 9th, 2012 Posted in Lecture | 5 Comments »

Après l’accident de Three Miles Island au début des années 19801, l’industrie nucléaire se devait de convaincre le public que la situation était sous contrôle. Un gros chantier national a été mis sur pied : trouver un site central où enfouir les encombrantes ordures radioactives produites dans tout le pays. La montagne Yucca, située dans le Nevada à 140 kilomètres de Las Vegas, a hérité de ce projet dont personne d’autre ne voulait. Le Nevada est un État peu peuplé et aride qui a notamment été utilisé par l’armée américaine pour près d’un millier d’essais atomiques entre 1951 et 1992.
Dans son livre documentaire Yucca Mountain (About a Mountain), John D’Agata mélange tout : l’écologie suicidaire d’un État dont les rivières s’assèchent et dont les poissons présentent des difformités dues à la pollution ; les spoliations dont ont été victimes les indiens du coin, payés deux mille dollars pour offrir à l’État fédéral le droit de faire n’importe quoi chez eux ; la tour Stratosphere de Las Vegas, construite pour durer dans la ville de l’éphémère et pour toucher le ciel dans une ville où les croyants évitent de penser à Dieu ; le taux de suicide plus élevé que n’importe où ; la mafia, la corruption ; l’aveuglement des populations face aux fléaux pré-cités.
Et tout cela fait sens, bien sûr. Les poils du lecteur se dressent peu à peu en découvrant ce qu’il savait déjà : la question des déchets nucléaires est loin d’être maîtrisée. Les scénarios ou les chiffres qui sont annoncés sont plus politiques et arbitraires que scientifiques, la montagne Yucca, réputée immuable, connaît une forte érosion, et si un des dix camions qui doivent traverser quotidiennement Las Vegas avec des combustibles nucléaires à enfouir venait à avoir un accident sérieux, la ville entière serait rayée de la carte des États-Unis. Au fil de la lecture, on apprend des anecdotes comiques ou lamentables.
La (très belle) couverture imaginée par Alexandre Laumonier, l’éditeur, s’inspire d’un problème sur lequel ont buté les concepteurs du site de Yucca Mountain : comment éviter que, dans dix mille ans, des curieux ou des pillards ne tentent d’entrer dans le site en croyant y trouver un quelconque trésor ? Dans dix mille ans, la langue anglaise sera aussi morte que le Sumérien l’est pour nous, et peu de nos signes actuels ont une chance d’être encore compréhensibles à ce moment-là, sans compter que pour concevoir des panneaux signalétiques il existe peu de matériaux qui soient susceptibles de durer aussi longtemps que la radioactivité mortifère dont on cherche à inspirer la peur. Une idée proposée était d’utiliser la figure fantomatique du Cri d’Edvard Munch, dont l’expression est plus universelle que tout langage écrit. En 2010, après trente ans d’études de projet, de percement de roches, de propagande, le projet Yucca Mountain a été abandonné.

Le voyage, qui nous entraîne jusqu’en Norvège et nous fait passer de neuf mille ans avant notre ère à des milliers, voire des millions d’années après, est passionnant, angoissant, glaçant, drôle, et superbement écrit, car Yucca Mountain, avant d’être un documentaire fourmillant d’informations, est un grand morceau de littérature.
Le jeune éditeur, Zones Sensibles, s’est notamment fait remarquer avec Une brève histoire des lignes (2011), par Tim Ingold, et sort incessamment une réédition très attendue d’un immense classique des mathématiques, de la science-fiction et de la philosophie — rien que ça —, le Flatland (1884) d’Edwin Abbott.

  1. L’accident de Three Miles Island s’est produit, j’en parlais l’an dernier, quelques jours après la sortie du film Le Syndrome Chinois, coïncidence qui avait beaucoup frappé les esprits à l’époque. [↩]

The cat, the reverend and the slave

octobre 8th, 2012 Posted in Interactivité au cinéma | 4 Comments »

Alain Della Negra et Kaori Kinoshita ont réalisé quelques excellents films dont le long-métrage The Cat, The Reverend and The Slave (2010), un documentaire dont le principe était d’aller rencontrer des américains vivant une deuxième vie sur la plate-forme pertinemment nommée second life, « seconde vie ».
Il ne s’agit pas d’un documentaire lourdaud façon « envoyé spécial » ou « zone interdite » qui impose au spectateur un point de vue asséné par une voix off péremptoire qui fait s’exclamer au spectateur des « oh! » et des « ah! » devant des phénomènes de société ou des évènements d’actualité. Ici pas de commentaire, une caméra sage, avec des plans fixes et bien composés, devant laquelle les interviewés ont tout le temps de raconter ce qu’ils font, ce qu’ils vivent, ce qu’ils sont. Souvent, ils ne parlent pas à la caméra, mais discutent entre eux. L’émission Strip-Tease a suffisamment prouvé que le fait de ne pas commenter ne suffit pas à se retenir de porter un jugement, mais là, aucune moquerie, pas de piège, si la caméra a un point de vue, il est bienveillant, jusqu’à dérouter une partie du public, comme j’ai pu le remarquer (et je ne suis pas le seul) en le présentant à des étudiants. Il faut dire que le sujet de fond est plutôt dérangeant, puisqu’il ne s’agit pas vraiment du rapport entre le virtuel et le réel — l’intention de départ des auteurs, je pense —, mais que l’on se retrouve face au sujet le plus universellement douloureux qui soit : la quête de l’amour, de l’affection, du bonheur.

Devant la caméra défilent des âmes perdues, des « invisibles », comme les nommait Will Eisner, des gens qui ont une vie solitaire, en marge, sans l’avoir choisi. Et tous ces gens, grâce au monde virtuel, se font des amis, s’aiment, se marient ou inventent une vie affective atypique, comme un géant maigrichon, employé d’une station-service et qui, chez lui, s’habille en femme et est l’esclave par webcam interposée d’un motard père-noël sado-masochiste, et en même temps le maître de ses quatre compagnes, comme lui adeptes du mode de vie « goréen », inspiré par les romans de l’écrivain de science-fiction John Norman. Depuis chez lui, il leur donne des instructions sur la manière dont elles doivent se vêtir et leur donne ou non la permission d’avoir une vie sexuelle. Il y a aussi un couple pour lequel second life est clairement devenu un terrain de combat sexuel : elle ne voulant plus se souvenir qu’elle a guidé son futur compagnon dans des « lieux de sexe gratuit », lui qui n’explique pas clairement pour quelle raison il est d’abord apparu sur le réseau avec un avatar féminin, et les deux se disputant pour savoir s’il est normal d’installer un club érotique au dessus d’une boutique d’articles pour enfants. Il y a des cas plus légers, comme ce jeune homme, à l’étroit dans son mobile-home, qui passe une grande partie de sa vie sur l’île qu’il s’est aménagée dans le monde virtuel et où son lit est immense, comme des activistes écologistes qui plantent des arbres sur second life, guidées par une femme qui a y eu une aventure avec un homme marié qui est mort subitement avant qu’elle ait une chance de le rencontrer dans le monde tangible.

On découvre ensuite un pasteur et son épouse qui dépensent une énergie fervente à prêcher la parole évangélique dans une église virtuelle où traînent des personnages déguisés en super-héros, en anges ailés ou en animaux. L’effet du prêche accompagné à l’orgue qui est asséné à ces avatars fantaisistes en 3D est assez comique. Le pasteur et son épouse vivent chichement et on les voit quémander une subvention à une grosse paroisse pentecôtiste dirigée par un pasteur-playboy visiblement richissime qui roule en voiture de sport et dont le monde n’est pas spécialement virtuel.
Suit une séquence plutôt distrayante sur des « furries », des gens qui ont décidé de vivre une identité de bête (à poils, souvent, d’où le nom de « furries » — poilus) : chats, ratons-laveurs, zèbres. Ils le font sur le réseau ou lors de rencontres « live » qui peuvent, semble-t-il, tourner à l’orgie, version Disneyland. On voit ainsi un brave homme avec de fausses oreilles poilues qui explique qu’il est furtif comme un chat, hyperactif comme un chat, et qui semble avoir des difficultés financières liées à un divorce, ce qui n’arrive pas aux chats.

Le film s’achève sur Burning Man, festival artistique destroy ou des dizaines de milliers de personnes se réunissent chaque été pour réaliser une utopie de société libertaire où toutes les folies sont acceptées dans une ambiance à mi-chemin entre Mad Max et le Gros temps de Bruce Sterling. Cette séquence, qui ne cadre pas tout à fait avec le reste du film, en est en quelque sorte la clef : les gens que l’on a rencontré sur les routes américaines ne sont pas des anomalies, ce sont des gens qui ne font de mal à personne et qui ont décidé de rêver leur existence, peut-être parce qu’ils n’ont rien trouvé de mieux, peut-être parce que c’est ce qui leur convenait, peut-être parce qu’ils refusent de faire semblant d’avoir trouvé le mode d’emploi du bonheur.
Le film ne laisse pas indifférent, comme on dit. Plusieurs spectateurs et plusieurs critiques ont jugé ses protagonistes avec sévérité : pas normal, tout ça ! Et il est certain que plusieurs cas sont pathétiques, mais ils ne le sont pas à cause de Second Life, c’est le réseau, au contraire, qui leur permet de s’inventer une vie sociale, d’aimer et d’être aimés. Au delà de l’angoisse qu’ils peuvent provoquer, tous ces personnages sont finalement plutôt attendrissants. The Cat, The Reverend and The Slave est peut-être une version moderne du Freaks (1932) de Tod Browning, sauf qu’ici, le spectateur peut plus aisément choisir de se reconnaître : nous avons tous un pied dans un monde imaginaire.

L’édition DVD de The Cat, the Reverend and the Slave, éditée par Capprici, contient en bonus deux courts-métrages. Tout d’abord l’hilarant Neighborhood (2005), que j’avais pour ma part déjà visionné lors de l’exposition Muséo Games, où des personnes racontent leur vie dans les Sims comme s’il s’agissait de leur existence véritable. Ensuite La Tanière (2008), qui traite spécifiquement des furries.

Littératures graphiques contemporaines #2 (Cycle de conférences)

octobre 8th, 2012 Posted in Bande dessinée, Conférences | 1 Comment »

Le cycle de rencontres intitulé Littératures graphiques contemporaines, qui accueillait des artistes aux franges de la bande dessinée et qui s’est tenu l’an dernier a été un succès, je le reconduis cette année. En 2011-2012, le cycle de conférences ne se déroulait que sur le premier semestre. En 2012-2013, il se déroulera sur toute l’année (mais ne sera validé qu’au premier semestre).

La liste des auteurs invités n’est pas complète et les dates ne sont pas encore arrêtées mais je ferai une courte séance d’introduction après demain mercredi 10 octobre à 18h00, en salle A-1-174 ou en A-1-175 (la salle voisine), selon la disponibilité des clés.

Les rencontres seront annoncées sur le présent blog, ainsi que dans cet article, qui sera modifié au fur et à mesure que le programme sera connu. Pour vous inscrire, n’hésitez pas à me contacter directement à l’adresse : jnlafargue+conferences (chez) gmail (point) com.

(images : Nine Antico, en haut, et un extrait des Enfants pâles, de Philippe Dupuy et Loo Hui Phang, en bas)

The we and the I

octobre 6th, 2012 Posted in Au cinéma | 6 Comments »

Avant le film, les réclames.
Une jeune fille au type scandinave, à mi-chemin entre Kirsten Dunst et Björk, joue avec une caméra prédatrice qui la poursuit en vue subjective. Ses cheveux sont blonds, presque blancs, coiffés avec une fausse-négligence suffisamment sophistiquée pour lui donner un an ou deux de plus que son âge véritable et nous faire oublier qu’elle est sans doute collégienne. L’image est somptueuse, on pense à Melancholia et à Princesse Mononoke. Pour finir, on découvre que le point de vue était celui d’un cerf, que la jeune fille enlace tendrement. Allégorie factice et un peu embarrassante de « l’éveil du désir », pour le compte d’une marque de parfum. Ces poncifs mal maîtrisés ne nous feront pas oublier la Vraie jeune fille de Catherine Breillat.

Une jeune fille en fleur perdue dans un sous-bois pour le compte d’une marque de parfums.

Seconde publicité : une marque de pantalons propose à ses clients « d’entrer dans la légende » sous le prétexte incongru que le vêtement vendu est cousu avec un unique fil. On voit défiler des jeunes adultes qui prennent une courageuse inspiration avant de se jeter à l’eau, de participer à une audition de violoncelle, de faire leur premier cours en amphithéâtre ou d’aller montrer un powerpoint à des gens en costume sérieux disposés autour d’une table. Ambiance Flashdance, Fame, Startup. Le message est clair : sois toi-même en portant le même pantalon que tout le monde, affirme ta personnalité avec un uniforme. Ordre contradictoire dont raffolent les publicitaires depuis bien longtemps et que pointait Jean Baudrillard en 1970 dans sa Société de consommation.

“Sois toi-même ! Porte la même marque de vêtements que les acteurs de la pub”. Nous sommes des animaux sociaux mais disposant d’une conscience, d’une personnalité, et donc toujours tiraillés entre conformisme et affirmation de soi. La publicité sait parfaitement exploiter ce paradoxe.

Nous ne remarquons plus les spots publicitaires du genre de ceux que j’ai décrits, tant ils sont devenus banals, mais, diffusés juste avant la séance, ils offrent un contraste assez saisissant avec The We and the I, de Michel Gondry, qui parle aussi de jeunesse, d’individualité et de conformité mais de manière évidemment bien différente et sans doute, bien plus universelle.

Michel Gondry est vu comme un auteur de clips et de publicités, donc un créateur superficiel. Pour moi, son travail de cinéaste est à comparer à celui d’Alain Resnais ou de Robert Altman, car c’est un cinéma à contrainte, au sens oulipien du terme, où chaque film répond à un cahier des charges formel singulier, qui est toujours lié au propos véhiculé par le scénario. Ici, Gondry s’est donné deux contraintes fortes. La première, c’est que le film se déroule intégralement au cours d’un trajet en bus, le dernier de l’année pour une classe de lycéens. Une unité de lieu en perpétuel mouvement, dans un espace confiné où tout le monde peut se voir ou s’entendre mais où des conversations en aparté sont possibles. Le premier défi relevé par le cinéaste est que l’image n’est jamais ennuyeuse, même si à la fin de la projection on connaît le bus 80 comme si on l’avait pris toute sa vie. Il faut dire que la caméra s’attarde régulièrement sur le paysage traversé1 et que des saynètes diverses, notamment des vidéos diffusées sur les téléphones portables ou des illustrations d’anecdotes permettent au spectateur de quitter régulièrement l’intérieur du bus. Le véhicule se vide petit à petit puisque les jeunes gens ne sortent pas tous au même arrêt, certains habitent à proximité de l’école et d’autres, à des dizaines de kilomètres — le trajet est plutôt long.

Les “double deckers”. Chacun de ces gamins dont le terrain de jeu est un autobus à impériale  où ils peuvent jouer en toute liberté, loin du monde des adultes, est défini, et parfois nommé, par un cliché : le glouton, l’intelligent, le rigolo, la belle, la candide, etc. La liberté n’est qu’apparente, chacun est enfermé dans un rôle, position à la fois rassurante et aliénante.

J’ai immédiatement pensé à deux œuvres sans aucun lien en regardant le film. Tout d’abord, la série télévisée anglaise L’autobus à impériale, où des gamins britanniques avaient comme terrain de jeu un bus londonien à deux étages abandonné dans un terrain vague. Dans cette série, un peu comme dans une classe d’adolescents, les rôles étaient très définis : l’inventeur, le leader, la jolie fille, le gourmand en surpoids, le noir rigolo,…

La seconde œuvre à laquelle j’ai pensé est Le Bus, de Jean-Louis Boissier, qui avait été présentée pour la première fois lors de l’exposition Les Immatériaux au centre Pompidou en 1985. Dans la version que je connais, cette installation interactive est composée d’une banquette de bus à côté de laquelle est diffusé un film montrant un trajet en bus en Seine-Saint-Denis. On peut interrompre le film en appuyant sur le bouton d’appel et au prochain arrêt programmé, un diaporama présente au spectateur une personne que l’on suit hors du bus, jusqu’à son logis, permettant d’entrer dans son intimité : chaque passager du bus est le porteur de tout un univers.

“Le Bus” (1985), installation de Jean-Louis Boissier. Les photographies étaient réalisées par des étudiants en arts plastiques à l’Université Paris 8.

La deuxième contrainte autour de laquelle a été construit le film, c’est la nature de sa distribution : une quarantaine de jeunes gens scolarisés dans un lycée du South Bronx et rencontrés par l’auteur à l’occasion d’un atelier-cinéma qui, si j’ai compris, s’est étalé sur deux ans. Tous ceux qui ont participé à l’atelier ont été embauchés pour le film, sans audition, sans sélection. Ce sont de véritables adolescents issus d’un véritable quartier pauvre de New York. Bien que de nombreuses anecdotes ou récits secondaires du film soient issus de leur propre expérience, le film n’est pas un documentaire ni un projet social plein de bonnes intentions — chaque lycéen a été rémunéré pour sa prestation d’acteur et non pour son état de lycéen pauvre. L’auteur a eu des contacts avec des établissements de quartiers et de conditions sociales très diverses jusqu’à trouver celui qui accueillerait son projet, car il n’était pas question pour lui de parler d’un lieu et d’une époque2, d’une jeunesse précise, issue de quartiers précis, mais bien de parler de parler d’un sujet assez universel, l’adolescence. Pour une fois, le making-of risque d’être intéressant. La chauffeuse du bus est une authentique chauffeuse de bus et la vieille dame raciste qui traite les passagers de « singes d’Afrique » est une voisine de Michel Gondry à Brooklyn qui se trouve être une authentique vieille dame raciste elle aussi.

Chaque acteur a apporté au scénario des anecdotes, un langage et des improvisations. Gondry prend énormément de libertés avec les faits : il a voulu que son bus soit un bus de la ville de New York (avec le numéro du bus parisien où il a eu l’idée de son scénario) et non un bus jaune de transport scolaire (où des passagers non-lycéens ne seraient pas montés), et il laisse ses occupants bien plus libres de chahuter qu’ils ne peuvent l’être en réalité. Si certains de ses acteurs portent en eux des histoires tragiques, et plus tragiques que tout ce qui est raconté dans le film, ils sont, explique l’auteur, bien moins délurés. Quand aux situations, elles sont le fruit d’inventions ou de témoignages, parfois forts lointains, comme une sombre histoire de pantalon perdu dont le dialogue a été intégralement pris au fils de Gondry et à un de ses amis, à des milliers de kilomètres du Bronx. Si le réalisme et la vraisemblance des situations ne sont pas respectées, c’est bien que ce qui compte n’est jamais l’anecdote singulière mais bien la difficile équation entre affirmation de soi et appartenance à un groupe.

Je ne vais pas tout raconter, mais voilà l’histoire : les jeunes du bus se chamaillent, se « chambrent », comme on dit, avec drôlerie et cruauté, et parfois avec violence. Les terreurs du fond qui fracassent une guitare, les filles courtisées qui humilient, chacun essaie de se donner une contenance, en utilisant l’art (dessin, musique), l’imaginaire, la tchatche, etc. Une part de l’intrigue tourne autour de flash-backs : le personnage d’Elijah (qui n’est pas dans le bus et qui a toutes les malchances, comme Kenny dans South Park ou Eugene dans Hey Arnold!) glissant sur du beurre, le presque-viol dont une jeune fille, saoule, a été la victime, ou encore les infidélités qui déchirent un couple homosexuel. Les vidéos en question sont diffusées plusieurs fois (parfois avec des modifications, je pense) et cet effet de répétition fonctionne très bien : les images reviennent mais leur sens change.Peu à peu, alors que le bus se vide, on découvre, comme promis, les personnes derrière les postures. Contrairement à de nombreux films qui traitent de l’adolescence, Michel Gondry n’impose aucun happy-end confortable : la situation est exposée, la suite est ouverte, chaque personnage, peut-être aussi chaque acteur, peut choisir où il emmènera sa vie.

Lorsqu’il se penche sur les incertitudes, les douleurs et les contentieux de l’adolescence (le rapport individu/groupe et le rapport à la sexualité), qui fondent l’adulte que chacun de nous essaie de devenir, le teenage-movie est un genre noble, qu’il avance sous le masque du divertissement ou non : Les beaux gosses, Steak, Saved!, But I’m a cheerleader, Breakfast club, Weird science, Pretty in pink, Diabolo Menthe, Superbad, la série Buffy3… La liste des réussites n’est pas si longue, et The We and the I en fait indubitablement partie.
Est-ce que le dossier de presse de The We and the I était bâclé ? Je suis surpris par le nombre de clichés qui sont répétés d’article en article : Michel Gondry serait « un éternel adolescent », un « enfant de la télé », un « clipeur », un « pubeux » voire un « fils de pub », un « bricoleur », et son film, bien entendu, « déroutera les fans » puisque son auteur « n’est jamais là où on l’attend » — Gondry s’apprête à sortir son neuvième long-métrage, une adaptation de L’Écume des jours, de Boris Vian, et on doit toujours écouter les mêmes formules un peu vides à son sujet4.

Même si les critiques publiées au sujet de The We and the I ont été, pour la plupart, très enthousiastes, j’ai l’impression que leur vacuité a donné au public une fausse idée du film, et l’a détourné des salles obscures : en deux semaines d’exploitation, le film n’a attiré que quelques dizaines de milliers de spectateurs.
S’il passe encore près de chez vous,…

  1. Gondry est l’auteur d’un clip qui n’est qu’un long travelling ferroviaire dans un paysage qui s’invente en fonction de la musique diffusée : Star Guitar, pour les Chemical Brothers. [↩]
  2. À propos d’époque, le film est presque exclusivement rythmé par du rap « old school » : The World supreme team, The Young MC, Run DMC, Big Daddy Kane,… [↩]
  3. Et pourquoi pas, malgré leur absolue légereté, les films La Boum 1 et 2, dont le réalisateur, Claude Pinoteau, vient de mourir ? Le film Camille redouble, par Noémie Lvovsky, m’a l’air très bien, aussi, mais je ne l’ai pas vu. Sur la catégorisation de Steak comme « teenage movie », je sais bien qu’un acteur du film n’est adolescent, bien sûr. C’est un teenage movie au cent-vingt-troisième degré. [↩]
  4. Beaucoup de critiques ont comparé The We and the I aux films de Spike Lee. Je pense qu’ils ont été victimes d’une image subliminale : on voit fugacement l’auteur de Do The Right Thing (ou un acteur qui lui ressemble beaucoup — pas pu vérifier, l’acteur n’étant pas crédité) en organisateur d’un jeu de bonneteau. [↩]