Person of interest
mars 7th, 2013 Posted in Ordinateur au cinéma, Série, Surveillance au cinéma | 34 Comments »Cette série créée par Jonathan Nolan (le petit frère de Christopher Nolan), a été lancée en septembre 2011 et faisait ses débuts à la télévision française hier. Il s’agit d’une série à épisodes autonomes, c’est à dire qu’on peut les regarder par hasard ou dans le désordre, malgré quelques arcs narratifs qui se développent sans doute au fil de la saison — enfin je suppose que c’est le fonctionnement de la série, je n’en ai vu que trois épisodes pour l’instant.

Le principe de départ est une variation sur le thème de C’est arrivé demain, petit film réalisé en 1944 par René Clair, alors en exil aux États-Unis, et qui me semble être le prototype de ce genre de fictions. Prévenu des évènements dramatiques qui vont advenir, le protagoniste doit faire en sorte de les empêcher. Bien sûr ses informations sont incomplètes et il ne sait pas comment il devra s’y prendre pour régler les problèmes dont il est averti, il ignore parfois qui sont les « bons » et qui sont les « méchants ». On trouve le principe, exprimé de manière plus ou moins fantastique, dans Code Quantum (1989), Demain à la une (1996), et bien sûr aussi dans Minority Report (1956 et 2002).
Le héros, John Reese (Jim Caviezel), est un ancien membre des forces spéciales de l’armée américaine. Doutant du bien-fondé de certaines des opérations auxquelles il a participé, et faisant le deuil de sa fiancée, il est devenu alcoolique et sans domicile fixe. Il retrouve un but dans la vie et se décide à se raser lorsqu’il est contacté puis employé par Harold Finch (Michael Emerson), homme d’affaire richissime et discret qui a mis au point un système informatique capable de prédire les tragédies1. Créé pour empêcher un nouveau 11 septembre 2001, ce système a une faille : il ne distingue pas les crimes terroristes des autres. Le gouvernement n’est pas intéressé par les meurtres de droit commun et en efface la liste chaque nuit. Finch, qui ne veut pas laisser un outil si puissant dans les mains du seul gouvernement, a prévu une « porte dérobé » dans son logiciel, et accède à la fameuse liste avant que celle-ci ne soit effacée. Seulement voilà, la liste ne contient que des numéros de sécurité sociale et n’indique pas si ces numéros concernent la future victime ou le futur coupable.

La « machine » de Finch est constituée de serveurs (on voit un plan sur un data-center dont la localisation exacte nous est inconnue) et traite les données d’une infinité de dispositifs de surveillance. Elle est, dit Finch, « partout ». Le thème est très contemporain, on sait qu’il existe à présent une informatique de la prédictibilité, qui cherche à connaître d’avance des évènements futurs (mouvements économiques, mouvements de foules, comportement anormaux, émeutes, crimes,…) afin de les prévenir ou d’en tirer parti2. Malgré le caractère « rationnel » de l’explication fournie, la machine de Finch est un ordinateur-oracle tel que la science-fiction la plus fantaisiste en propose depuis l’après-guerre : son fonctionnement est plus ou moins magique et les informations qu’il fournit sont cryptiques. Afin de renforcer le caractère numérique de l’opération, les listes de personnes sont fournies sous forme de chiffres et sur papier-listing, imprimés à l’aide d’une imprimante matricielle — pas très high-tech. L’infinité de bases de données à laquelle accède Finch pourrait lui permettre d’établir automatiquement la correspondance entre les numéros de sécurité sociale des personnes et le reste de leur identité : nom et adresse, par exemple.

Pour travailler, Reese et Finch ont recours à toutes les possibilités fournies par le réseau Internet ou la téléphonie mobile : ils accèdent aux bases de données avec facilité, les modifient (notamment pour protéger Reese qui, évidemment, est pourchassé par une policière ancien soldat elle-même que fascine cet homme dont elle ne sait rien,…), piratent les téléphones mobiles et s’en servent comme micros-espions, etc. Dans les trois épisodes que j’ai vu jusqu’ici, ils ne souffrent d’aucune limitation dans ces domaines et il n’arrive pas qu’une lenteur informatique soit utilisée pour créer du suspense, comme c’était encore le cas dans la série 24, par exemple. Il y a toujours du réseau et les photos sont toujours impeccables.
L’image qui est présentée au spectateur est souvent censée être issue de caméras de surveillance, mais elle est traitée de manière assez fallacieuse : « glitchs » analogiques (alors qu’une majorité de caméras, et surtout celles qui sont reliées au net, sont numériques et devraient souffrir d’effets de pixellisation), noir et blanc légèrement colorisé (pour varier), images sonorisées (alors que dans la plupart des pays, et, je pense, aux États-Unis, les dispositifs de surveillance ne sont pas prévus pour enregistrer du son et c’est même généralement fermement proscrit). Sur les images captées, on voit des inscriptions, des cadrages, etc. : c’est la machine de Finch qui réfléchit et qui classe les personnes selon qu’elles ont un rapport ou non avec l’affaire en cours. De temps en temps, on s’arrête sur des plans fixes de caméras muettes mais munies d’une diode rouge qui signale qu’elles sont actives et rappellent, au passage, l’ordinateur HAL 9000.

Après avoir visionné le troisième épisode, qui met en jeu des vétérans d’Irak et d’Afghanistan déboussolés et associés pour commettre des braquages, je suis étonné par le naturel avec lequel la série américaine absorbe, recycle et construit des mythologies. Ici, les soldats qui rentrent au pays — qui font écho à des fictions anciennes et bien connues (Voyage au bout de l’enfer, Rambo) —, invoquées pour tirer le trait de l’ère Bush tout en conservant une morale patriotique : les soldats sont souvent de braves types, ils ont obéi à des ordres qui n’étaient pas forcément les bons, on doit les respecter. Et ceux qui trouvent à y redire, dans cet épisode, sont d’arrogants banquiers venus chercher des noises à Reese et à un vétéran dans un bar. Nouvel ennemi, donc, l’arrogance du monde de la finance, qui remplace le terroriste arabe, l’écologiste radical ou le serial-killer. Cette façon d’utiliser la fiction pour créer et consolider le récit national, en flux tendu, m’épate.
Je suis assez curieux de voir comment cette série va évoluer, on m’a dit qu’elle se bonifiait.
- Finch est vaguement handicapé — il boitille —, tandis que Reese est un soldat d’élite. Cette association têtes/jambes rappelle fortement la série Dark Angel. [↩]
- Lire à ce sujet La société de l’anticipation, par Éric Sadin, éd. Inculte 2011. Signalons au passage qu’un nouveau livre d’Éric Sadin sort dans quelques semaines, L’humanité augmentée, éd. L’Échappée. Il en sera question ici. [↩]
Un film qui a attiré des millions de spectateurs est toujours intéressant à analyser, parce que son public nombreux est aussi en grande partie son co-auteur. En aimant massivement un film, il affirme que quelque chose de l’air du temps, de la mentalité générale, se trouve dans l’œuvre. C’est en étant bien conscients de cela, je pense, que les spectateurs « exigeants » évitent souvent d’aller voir ce genre de film ou qui, s’ils le font, mettent parfois un point d’honneur à le dénigrer. Leur snobisme est parfois fondé, puisque c’est souvent autour du plus petit dénominateur intellectuel commun des spectateurs que se fait le plus large consensus. Cet air du temps que les films populaires captent n’est jamais une représentation fidèle de la réalité, mais le miroir que le public est prêt à accepter qu’on lui tende. Un succès populaire en dit donc beaucoup sur son public et sur ses évolutions.


































