janvier 10th, 2016 Posted in Bande dessinée | 7 Comments »
Le contexte : le Festival International de la bande dessinée d’Angoulême a publié une liste de trente auteurs éligibles au prestigieux Grand Prix de la ville — la médaille Fields de la bande dessinée, et cette liste, à cent pour cent composée d’hommes, a été vivement critiquée, jusqu’à contraindre le Festival à la modifier et, enfin, a en annuler le principe.
Exception faite d’une courte énumération d’auteures qui mériteraient à mon avis le prix, cet article n’apportera rien au débat, je l’écris avant tout, comme j’ai écrit beaucoup d’autres articles sur ce blog, du reste, dans le but de le relire dans quelques années et de vérifier le chemin qui aura été, ou non, parcouru.

Ranma 1/2, par Rumiko Takahashi.
Les femmes représentent désormais un nombre important parmi les auteurs de bandes dessinées. On dit qu’un peu plus de douze pour cent des auteurs sont des auteures, cela semble peu en termes de proportion, mais est en fait considérable en nombre absolu, et en nombre d’albums publiés annuellement. Si à certaines époques on ne se creusait pas la tête longtemps pour énumérer les femmes auteures (Liliane Funcken, Claire Bretécher, Chantal Montellier, Florence Cestac, Annie Goetzinger, Olivia Clavel, Dodo, Jeanne Puchol, Édith Grattery,…), il en existe aujourd’hui des centaines, et nombre des auteurs véritablement marquants de ces dernières années se trouvent parmi elles.
Les auteures des jeunes générations continuent pourtant à entendre les journalistes leur demander des choses telles que « qu’est-ce que ça fait d’être une femme dans ce milieu réputé sexiste ? » — question qui participe à renforcer le sexisme, tout en affirmant vaguement le dénoncer ou, au moins, en prétendant l’observer avec distance —, et qui est caduque depuis longtemps. Il n’est plus possible en 2016 de s’étonner chaque fois de la présence d’une femme dans le métier, ni d’en faire une espèce d’événement à saluer (« la première aviatrice », « la première femme sapeur-pompier », « la première polytechnicienne »,…). C’est une chose normale.

Nicole Claveloux, La main verte, dans Métal Hurlant, 1977
Puisqu’il est désormais absurde de s’étonner de la présence de femmes dans ce milieu, il est tout aussi impossible de ne pas s’indigner de l’absence de femmes dans la pré-sélection du grand prix telle qu’elle a été révélée la semaine dernière.
Les arguments fournis pour justifier cette absence ne sont guère convaincants : 1) Si Posy Simmonds et Marjane Satrapi ont fini par être ôtées de la liste, c’est, a-t-il été dit, parce qu’elles avaient recueilli trop peu de suffrages les années précédentes ; 2) du fait du sexisme dont faisait preuve ce milieu jusque récemment, on ne trouve pas d’auteures qui aient une carrière aussi longue et fournie que les hommes sélectionnés ; 3) inversement, telle auteure eût été éligible, mais a complètement arrêté de produire des bandes dessinées ; et enfin 4), Claire Bretécher ne peut pas être nommée, puisqu’elle a déjà obtenu un prix spécial.

Un gag en marge de l’affaire : la page présentant tous les artistes nommés pour le prix a vu l’iconographie légèrement modifiée pour l’auteur François Bourgeon. Avant le mouvement de protestation, il était représenté par un dessin d’une de ses héroïnes, cadré sur son seul buste. Depuis le mouvement de protestation, le buste a été remplacé par un visage. Ce discret escamotage n’a pas échappé à certains.
Chacun de ces arguments est facile à démonter : Claire Bretécher a déjà obtenu un prix spécial, oui, comme Pratt, Morris, Uderzo, Toriyama,… mais aussi comme Joann Sfar (prix du Trentenaire),… Que cela n’empêche pas d’être régulièrement proposé pour le Grand prix. Quant aux auteures qui ont abandonné la bande dessinée, comme Marjane Satrapi, elles ont des homologues masculins parmi les titulaires du grand prix, comme Bill Watterson (Calvin et Hobbes), mais aussi comme le second auteur primé de l’histoire du festival, Will Eisner, qui avait cessé de produire des récits en images depuis plus de vingt ans lorsqu’il a été sacré — j’ignore si c’est le fait d’avoir reçu ce prix en 1974 qui l’a remis sur les rails, mais Eisner a alors démarré sa seconde et ô combien glorieuse carrière l’année qui a suivi. Après avoir été un des inventeurs du comic-book avant-guerre, il est devenu un des inventeurs du « roman graphique » à près de soixante ans ! Wolinski, disparu il y a exactement un an, a quant à lui obtenu le prix sans se considérer lui-même comme un authentique auteur de bande dessinée. Sans parler d’auteurs qui ont cessé de produire, on suppose souvent que le Grand Prix n’est remis qu’à des auteurs arrivés au terme d’une longue carrière, voire même « au bout du rouleau », mais Tardi, Vuillemin, Zep, Reiser ou Bilal l’ont obtenu avant d’avoir atteint quarante ans. Rappelons-aussi que plusieurs auteurs primés n’étaient pas des champions des grands tirages ni de la grande notoriété, et que cet argument là non plus ne tient pas.

Tom Tom et Nana, par Bernadette Després.
Le principe qui consiste à évacuer de la liste les deux créateurs (deux créatrices, cette fois) qui se sont retrouvés en queue des suffrages l’année précédente est étrange : si la liste ne change jamais, pourquoi le 28e classé aurait-il plus de chance d’être choisi que le 29e ? Pourquoi conserver une liste si identique d’une année sur l’autre, d’ailleurs ? Qui décide que trente est le bon nombre ? Et s’il y a (et c’est probable) plus de trente personnes dont la carrière mérite d’être célébrée, pourquoi ne pas proposer des sélections un peu plus variées ? Je n’ai rien contre l’idée d’une première sélection, mais celle-ci semble particulièrement arbitraire puisque décidée par un nombre très réduit de personnes (trois ou quatre, je n’ai pas bien compris), et que ces personnes sont les mêmes d’une année sur l’autre. Mais ces sélections plus ou moins reproduites d’année en année transforment le prix en une course un peu monotone dont le second d’une année sera le premier de la suivante, ne permettant que des évolutions bien lentes, et pouvant même être un peu vexant pour le lauréat, à qui l’on dit qu’il n’a pas été élu parce que, subjectivement, à un moment donné, les votants l’ont préféré, mais juste parce qu’il a été le second de la pile l’année précédente.

L’article que le site du quotidien Belge Le Soir consacre à l’affaire crédite Riad Sattouf d’être à l’origine de la « polémique ». Or si Riad Sattouf a été (et il n’est sans doute pas étonnant que ce soit lui) le premier auteur nommé à demander à ne plus l’être, son intervention succède à de nombreuses prises de position par des femmes auteures, et en est d’ailleurs sans doute la conséquence. Le « chapeau » d’article illustre de manière caricaturale que ce que cent femmes disent est moins audible que ce qu’un seul homme dit, et que certains ont du mal à accepter que des femmes obtiennent des droits sans avoir en quelque sorte un garant masculin qui rassure ceux de son sexe sur le fait qu’ils conservent le contrôle.
À droite, la réaction de Lisa Mandel devant l’article en question.
Reste l’argument scientifique : « on ne peut pas refaire l’histoire de la bande dessinée ». L’Histoire, en tant que discipline scientifique, est pourtant un tissage à défaire et à refaire continuellement, non pas en transformant les faits, mais en ne cessant jamais d’enquêter et en ne cessant jamais de modifier le regard porté. L’Histoire on le sait, est un puissant outil de façonnage des consciences : ne voyant dans les livres que de grands guerriers conquérants et les hommes artistes qui se sont mis à leur service, on se façonne une vision du monde qui, outre sa grande partialité, semble philosophiquement absurde et arriérée. Une vision du monde qui exclut les femmes ou leur assigne des rôles peu flatteurs. Beaucoup de gens, sur la foi de préjugés fort mal étayés, sont très sincèrement persuadés que les femmes sont incapables de créer autrement que par la maternité, précisément parce qu’ils ignorent l’histoire et parce qu’ils ignorent l’innombrable cohorte de femmes artistes qui ont dû cacher leur talent derrière celui d’un père ou d’un époux à des époques où la société entière jugeait inconvenante leur aspiration artistique sans tutelle. On doit se rappeler que ce n’est qu’à la toute fin du XIXe siècle qu’Hélène Bertaux a obtenu le droit, pour les femmes, à fréquenter les ateliers de l’école des Beaux-Arts.

Trots and Bonnie, par Shary Flenniken.
La liste a d’abord été changée : Lynda Barry, Julie Doucet, Moto Hagio, Chantal Montellier, Marjane Satrapi et Posy Simmonds y ont été ajoutées. Je ne vais pas me plaindre pour Julie Doucet, Marjane Satrapi et Posy Simmonds qui méritent toutes cette place à mon goût, pour des raisons différentes, et j’imagine qu’il en va de même pour Lynda Barry et Moto Hagio, que je ne connais pas. Quant à Chantal Montellier, elle a souvent traité du sexisme comme sujet, et expliqué que sa carrière en avait pâti, ce qui fait d’elle un symbole assez évident pour ce prix.
Cette victoire n’en restait pas moins amère, puisqu’elle était forcée.
Sur Facebook, une illustratrice me disait que ce qu’elle jugeait vexant, c’était que les femmes nommées le soient au nom de la « discrimination positive », et non du seul fait de leur talent. Et bien sûr, elle a raison : la discrimination positive ressemble à un coup de pouce généreusement donné pour compenser un handicap, or il y a suffisamment de femmes au talent manifeste pour qu’il n’y ait, en théorie, aucun besoin de se montrer charitable ou indulgent. Chaque œuvre doit être jugée indépendamment de toute autre considération.
Mais ce n’est que la théorie. Dans la pratique, on se rend compte que les femmes sont bien trop systématiquement oubliées, alors il faut bien, à un moment, constater une iniquité qui n’est pas liée au talent, mais qui procède de la manière dont nos sociétés distribuent les rôles et les honneurs.
Pour cela, en 2016, on ne devrait pas établir une sélection de personnes sans s’apercevoir qu’il ne s’y trouve pas une seule femme, et sans s’imposer un rééquilibrage.

Dirty Plotte, par Julie Doucet
Quelques heures après avoir annoncé la modification de la liste, les organisateurs du festival ont finalement décidé de couper à toutes critiques en délégant toute responsabilité aux auteurs, à présent seuls à voter, sans liste préliminaire, pour choisir la personne qui obtiendra le Grand Prix.
Pourquoi pas ! Je ne vote pas, mais j’ai des noms à suggérer :
- Rumiko Takahashi, l’auteure des séries Maison Ikkoku, Lamu, et le désopilant Ranma 1/2, (les aventures d’un jeune homme qui se transforme en fille lorsqu’il reçoit de l’eau froide) a commencé sa carrière il y a quarante ans.
- Shary Flenniken, ancienne rédactrice du National Lampoon, elle a créé en 1972 la ravageuse série Trots and Bonnie, qui recourt à un trait proche de celui de la bande dessinée américaine des années 1920 pour traiter des thèmes politiques tels que le féminisme ou la peine de mort. Elle a aussi collaboré à Mad Magazine.
On peut citer bien d’autres américaines telles que Roberta Gregory, Alison Bechdel ou Jessica Abel.
- Bernadette Després, qui dessine Tom Tom et Nana depuis près de quarante ans, peut se vanter d’avoir créé une galerie de personnages et un univers très frais qui ont accompagné des générations d’enfants.
- Nicole Claveloux, très souvent citée ces derniers jours, a aussi une longue carrière (actuellement surtout consacrée à l’illustration et à la peinture, me semble-t-il) qu’il faut d’urgence redécouvrir.
- Julie Doucet a pris ses distances avec la bande dessinée, mais je me souviens encore vivement de la claque reçue en la lisant pour la première fois dans Chacal Puant, le fanzine de Stéphane Blanquet. Elle fait partie des gens qui n’ont pas seulement du talent, mais qui ont changé quelque chose à l’histoire du médium.
- Claire Bretécher : immense dessinatrice, immense humoriste, « meilleure sociologue de France », a dit Roland Barthes. J’entends encore ma grand-mère s’indigner « qu’une si belle femme dessine des personnages aussi laids ». Une évidence, un monument.
J’ai vu plusieurs fois citer Claire Wendling, ce qui me semblait un peu inapproprié, puisque cette dernière ne publie plus de bande dessinée depuis longtemps, mais comme dit plus haut, ce n’est pas un argument recevable, et en y songeant, Claire a eu une influence dans le monde de la bande dessinée, dans le monde de l’animation et dans celui du jeu vidéo. Son dessin est admiré respectueusement bien au delà des fortifications d’Angoulême, puisqu’elle est docteur honoris causa de l’académie des arts de l’université de San Francisco, et invitée d’honneur de la 75e édition de la World Science Fiction Convention (Worldcon). Si un prix pouvait la faire revenir à la bande dessinée,…
De la même génération que Claire Wendling (ou moi, d’ailleurs), je n’ai en revanche vu nulle part citer Colonel Moutarde, identifiée par le public comme illustratrice (et par certains comme illustrateur, car son pseudonyme sème un peu la confusion), mais qui n’a pas eu en bande dessinée les tirages qu’elle méritait à mon avis, malgré plus d’une quinzaine d’albums et malgré son trait souple et nerveux identifiable à des kilomètres de distance (et malheureusement pour elle, beaucoup plus copié que célébré). Lorsqu’elle est sa propre scénariste, comme avec la série Grenadine et Mentalo, Moutarde peut faire preuve d’une férocité jubilatoire. Peut-être pas une carrière typiquement grand-primable, mais une grande auteure !

Les Frustrés, par Claire Bretécher.
Je ne m’inquiète pas trop pour la génération des femmes un peu plus jeunes, celles qui ont aujourd’hui trente à quarante ans : on trouve parmi elles beaucoup trop d’immenses talents souvent remarqués à leur juste valeur. Dans les années qui viennent je n’ai aucun doute sur le fait que c’est à nombre d’entre celles-ci (qui se reconnaîtront) qu’échoira le grand prix.
Ou alors c’est n’importe quoi.