Profitez-en, après celui là c'est fini

Rollerball

juillet 26th, 2008 Posted in Ordinateur au cinéma, Vintage | 10 Comments »

Quand j’étais, à l’école primaire, le film Rollerball (1975) appartenait à la mythologie de la cour de récré. Les uns se vantaient de l’avoir vu (après minuit à la télévision, mentaient-ils — il n’y avait plus d’émissions à ces heures-là, et encore moins de films récents), d’autres racontaient que c’était leur grand-frère ou leur grand cousin qui l’avait vu, beaucoup avaient en tout cas des détails sanglants à raconter. Le Rollerball était, d’après certains, un jeu qui existait vraiment. Pour d’autres ce n’était qu’un film mais ils savaient de source sure qu’il y avait eu des morts véritables pendant le tournage. En tout cas, il s’y passait toutes sortes de choses affreuses, il y avait des lames de rasoir ou des pointes métaliques sur les patins à roulettes, des têtes explosaient, des motos explosaient, il y avait du sang partout.
Bien entendu, je n’ai pas vu le film à sa sortie (je devais avoir sept ou huit ans), ni quand il est devenu une légende urbaine parmi les écoliers (encore un ou deux ans plus tard).
Je n’ai même pas vu le remake du film, réalisé par John McTiernan (Predator, Die Hard, et Last Action Hero), sorti il y a cinq ans et dans lequel jouaient l’acteur français Jean Reno et le rappeur L.L. Cool Jay.
J’aurai finalement attendu trente ans pour voir Rollerball.

Le réalisateur, Norman Jewison, est l’auteur de classiques tels que Le Kid de Cincinnati, Un violon sur le toit, Dans la chaleur de la nuit ou encore L’Affaire Thomas Crown. Bien qu’il ait obtenu un succès public ou critique à de nombreuses reprises (Moonstruck, The russians are coming, Jesus Christ Superstar, A Soldier’s story, etc.), son œuvre me semble loin d’être typique du cinéma hollywoodien.

Rollerball, qui est une production britannique, tourné en grande partie en Allemagne, s’inscrit bien dans la veine de la science-fiction de la décénie qui précède la sortie du film Star Wars.
Cette science-fiction, qui correspond à une période mondiale de doutes et d’espoirs déçus, est paranoïaque, désabusée, souvent morne : Silent Running, Logan’s Run, Soylent Green, Z.P.G., Zardoz, Fahrenheit 451, Planet of the apes, The Omega man, Colossus: The Forbin Project, THX 1138, Slaughterhouse five, A boy and his dog, Solaris… Car au delà de l’« ultra-violence » du film (nous y reviendrons), le scénario nous présente une société future d’autant plus angoissante qu’elle semble ne poser de problème à personne.

La société humaine du temps futur de Rollerball, dont l’action se situe en 2018, est unifiée. Plus de nations, plus de patries, plus de guerres, plus de famines. La planète est dirigé de manière douce mais ferme par les cadres de « corporations » : énergie, nourriture, industrie. Après des guerres terribles mais dont plus personne n’a la mémoire, la population mondiale a accepté de remettre son destin entre les mains d’un groupe réduit de conseils d’administration. Personne ne sait vraiment qui prend les décisions, ni pourquoi, mais la paix, la sécurité et le confort semblent primer au point que plus personne ne revendique la liberté, et à ceux qui le feraient, on rappelle le marché qui a été conclu : « Corporate society takes care of everything. And all it asks of anyone, all it’s ever asked of anyone ever, is not to interfere with management decisions ».
Le Rollerball, sport absurde et meurtrier, a été inventé pour contenter la soif de sang et de divertissement du public tout en démontrant la vanité de tout effort individuel. Seulement cela ne fonctionne pas totalement, car un héros populaire est né, Jonathan E. (James Caan), capitaine de l’équipe de rollerball de Houston.
Il faut alors évincer Jonathan. On lui demande tout d’abord de prendre sa retraite — cela fait dix ans qu’il joue, un record —, en échange d’une émission télévisée à sa gloire. Mais il résiste et commence à se poser des questions sur ceux qui maîtrisent son destin et sur la légitimité de ces derniers. L’émission est tout de même diffusée, sans l’annonce réclamée, augmentant la popularité du Jonathan qui compte bien aller jusqu’au bout le championnat mondial de rollerball. Les règles de ce sport sont souvent modifiées, et les deux derniers matchs disputés par Jonathan E. se révéleront les plus violents, la finale est même annoncée « sans limite de durée » : le jeu continue tant qu’il restera des adversaires debout.

Le jeu

Le sport lui-même est un curieux mélange de jeux du cirque romain (course autour d’une piste circulaire où presque tous les coups sont permis), de flipper (une lourde bille métallique est lancée à une grande vitesse sur la piste), de football américain et de hockey sur glace. Les joueurs sont montés sur patins à roulettes ou sont à moto, les deux-roues servant à donner de la vitesse aux joueurs en rollers. Les règles du jeu ont été inventées au fur et à mesure du tournage et sont relativement incompréhensibles mais le principe fondamental est que deux équipes doivent se saisir de la balle métallique projetée sur la piste afin d’aller marquer le but adverse.
Les images sont violentes, mais elles l’étaient sans doute beaucoup plus en 1975 qu’elles ne le sont à présent. Dire que la violence à l’image s’est banalisée, notamment au cours des années 1980, n’est sans doute pas un cliché. Rollerball ne semble pas beaucoup plus « gore » qu’un match de hockey sur glace (Jewison, qui est canadien, s’est inspiré de la brutalité de ce sport) et il l’est bien moins que des films plutôt grand public tels que Die Hard. Mais au contraire de nos actuels films d’action, dans Rollerball, la violence est douloureuse, les coups portent, les joueurs meurent ou peuvent terminer leur existence dans le coma. Aujourd’hui, la violence à l’image est virtualisée, sans incidence véritable, le héros survit aux blessures et le méchant est tellement coriace qu’on est immanquablement soulagé de le voir enfin pulvérisé à la fin du film.

En dehors des scènes de matchs, qui sont très bien filmées (on trouverait le temps long, sinon, car elles constituent une très grande part du film), Rollerball présente une société un peu molle, où personne ne veut se poser de questions, où l’on se bourre de pilules diverses et où les femmes ont des rôles de courtisanes. Le héros doit s’estimer heureux de son confort et ne doit pas réclamer à revoir l’ancienne épouse qui lui a été enlevée parce qu’un cadre important voulait d’elle.
En dehors de la référence presque grossière au Panem et circences romain, de nombreuses allusions (un peu superficielles) sont faites au déclin de l’empire romain. Orgies, abandon de la citoyenneté, outrances diverses. Moonpie, l’autre forte personnalité de l’équipe de Houston, symbolise tout ceci, jouisseur, il refuse de se poser la moindre question.

Plusieurs scènes sont particulièrement intéressantes dans le film, notamment une séquence muette pendant laquelle l’élite, sportifs et cadres réunis, regarde l’émission de télévision dans une immobilité presque totale qui semble faire sciemment écho à L’Année dernière à Marienbad, de Resnais, suivi par une scène qui rappelle furieusement la Dolce Vita de Fellini : à la fin de la fête, une farandole d’invités, tous issus de la très haute société (cadres ou sportifs) progresse dans les jardins, ivres ou sous l’influence de substances diverses, et effectue des actions inutiles et cruelles. Avec une arme particulièrement puissante (mais de la forme et de la taille d’un simple pistolet), ils s’amusent à mettre en joue de grands et vieux arbres, puis à tirer. Les arbres s’enflamment en quelques secondes.
Or l’arbre, c’est la mémoire, c’est la continuité, c’est l’histoire. Dans la société de Rollerball, où la violence est un spectacle et où le confort est la seule valeur, la mémoire n’existe plus.

La mémoire

Lorsque Jonathan fait appel aux souvenirs de son entraineur, un homme plutôt âgé qui a vécu avant la guerre des corporations, ce dernier est assez évasif. Il ne se rappelle plus de grand chose. Le héros du film est tout de même décidé à comprendre un peu mieux la société dans laquelle il vit (parce qu’il ne se résigne pas à abandonner son sport) et il tente de consulter des livres, mais il apprend que ce genre de chose n’existe plus réellement, que les bibliothèques n’en sont plus, que les informations sont difficiles d’accès. Tout se trouve dans des ordinateurs, et même, finalement, dans un seul et unique ordinateur baptisé Zéro, et situé à Genève. Peu avant la finale du match, Jonathan se rend donc à Genève pour interroger l’ordinateur Zéro. Il apprend que ce dernier vient tout juste de perdre le XIIIe siècle, c’est à dire que tout ce qui avait été écrit au XIIIe siècle a tout bonnement disparu du patrimoine humain, du fait d’un problème technique.
En dehors de ce siècle égaré, Zero possède toute la mémoire du monde, son cerveau fluide sait absolument tout sur tout. Mais lorsqu’on l’interroge, il refuse de fournir les réponses, se montre capricieux et peu loquace. Il est aussi dépressif que la société qui l’a créé.
Jonathan interroge le gardien de Zero : qui vient le consulter ? Les cadres de la corporation ? « Un peu… Autrefois… ». Même les dirigeants du monde sont devenus indifférents à l’histoire. À tel point qu’elle n’est même pas un secret, personne n’empêche Jonathan d’aller consulter Zero, si ce n’est Zéro lui-même, devenu confus.

Le thème de l’amnésie ne se résume pas à l’histoire collective. Profitant de la peur qu’inspire sa popularité, Johathan exige de revoir son épouse, écartée au profit de maîtresses missionnées par la corporation pour lui tenir compagnie quelques mois avant d’être remplacées. Cette femme, partie vivre avec un cadre à Rome, est le plus grand grand regret de Jonhatan. Lorsqu’elle revient, c’est avant tout pour convaincre son ancien mari d’obéir, d’abandonner le rollerball.
Déçu par ces retrouvailles, Jonathan décide d’effacer les cassettes sur lesquelles il a enregistré ses souvenirs d’elle, et il fait cela devant elle, lui signifiant qu’elle n’existe plus pour lui.

Ce monde dans lequel la liberté a été troquée contre le confort, où l’état a disparu au profits d’énormes sociétés, où le pouvoir et la mémoire sont confiés à des instances défectueuse (conseil d’administration aux décisions opaques, ordinateur inintelligible) mais qui ont réussi à un moment donné à ce qu’on pense qu’elles étaient compétentes, c’est bien entendu un peu le nôtre et ça l’est même sans doute bien plus en 2008 que ça ne l’était en 1975.
Je pense que le contre-pouvoir, le contre poison à cette société du flux, de l’oubli et de l’abandon de la liberté individuelle (liberté individuelle qu’il ne faut pas confondre avec l’égoïsme) existe aussi, et même, qu’il existe plus aujourd’hui qu’il y a trente ans.

Design

Visuellement, Rollerball est un film intéressant, comme le sont souvent les films de science-fiction des années 1970. Ce n’est pas seulement un film « Cyber-pop » au mobilier en plastique orange et à l’architecture futuriste, c’est aussi un film qui décrit un monde où il n’existe plus qu’une seule et unique typographie (en dehors des écritures japonaises). Maillots des sportifs, signalétique, cette lettre curieuse se trouve partout.
Cette typo est apparemment dérivée de Countdown (1965), du graphiste Colin Brignall, chez Letraset.
Ce n’est pas la typo choisie pour l’affiche qui quand à elle rappelle les typos cybernétiques mais aussi le logo du groupe de hard-rock allemand Scorpions. Le fondeur Larabie Fonts a édité en 1999 une typographie semblable baptisée Lady Starlight, du nom du titre d’une chanson du groupe Scorpion. J’ignore d’où sort la forme des lettres employée, en tout cas Rollerball est sorti la même année que l’album In Trance pour lequel le groupe Scorpion l’a employé pour la première fois.

Si on m’avait dit un jour que je reproduirais une pochette du groupe Scorpions sur mon site, je n’y aurais pas cru. La bande originale du film n’est pas composée par Scorpions et contient principalement de la musique classique, notamment du Jean-Sébastien Bach, joué à l’orgue, au tout début du film et à sa conclusion.

Parmi les objets futuristes intéressants, on notera que la télévision devient « multivision », toute diffusion est constituée en fait de quatre images, une très grande et trois petites, qui montrent chacune un plan différent, mais qui ne sont pas nécéssairement synchronisées. Dans L’Affaire Thomas Crown, le même réalisateur Norman Jewison faisait une utilisation tout à fait intéressante du split screen.
L’ordinateur caractériel Zéro ressemble quand à lui furieusement à une œuvre d’art cinétique — ou, plus modestement, à un objet décoratif pop.
Toujours dans le registre de l’art cinétique, le plus haut personnage du film, Bartholomew, a installé son fauteuil dans un endroit, dit-il, propre à la méditation, entourré de lames de verre coupantes pendues au plafond (on pense un peu aux pénétrables de Jesus Rafael Soto).
Enfin, les éléments architecturaux sont presque exclusivement circulaires.
Ce futurisme seventies tranche radicalement avec le lieu ou Jonathan vit, son ranch, confortablement agencé et situé en pleine nature.

Je serais curieux de voir ce que donne le remake de ce film1. Il a une réputation épouvantable et il semble que ce qui fait l’intérêt du Rollerball de 1975, à savoir sa réflexion politique, ait complètement disparu dans le Rollerball de 2002. L’original est en tout cas bien filmé, bien pensé, et il a même la vertu à mon sens cardinale de ne pas faire que penser, de contenir sa part d’instinct, d’intuition, et même de morale trouble : le héros est victorieux, mais qu’a-t-il gagné au juste ?
Le rôle principal est parfaitement interprété par le trop rare James Caan (le Parrain, Alien Nation), qui est un ancien professionnel du rodéo et qui est donc tout à fait crédible dans les scènes d’action. La plupart des autres acteurs ne sont pas ou peu connus (beaucoup sont d’ailleurs des cascadeurs promus acteurs au générique), à l’exception de deux vétérans, John Houseman, co-fondateur avec Orson Welles du Mercury Theatre, et Ralph Richardson, une légende du cinéma britannique, qui donne au film sa grande scène d’humour absurde, car il interprète le bibliothécaire qui est chargé de veiller sur l’ordinateur Zéro.

  1. Mise à jour : j’ai fini par voir le Rollerball de 2002, film qui a envoyé son réalisateur John McTiernan en prison, puisqu’il avait espionné ses producteurs, apparemment par intégrité artistique puisqu’il craignait que la charge politique du film d’origine ne soit évacuée de son remake. Cette rocambolesque motivation est curieusement crédible, et les craintes de l’auteur de Predator et Piège de cristal se sont avérées fondées, le film est mauvais et n’a plus rien de ce qui faisait l’intérêt du film d’origine. Ce n’est bien sûr qu’un exemple parmi bien d’autres de remakes dont l’effet est de trahir les intentions politiques de l’original, j’ai commencé à ébaucher un traitement de ce sujet avec l’article De la trahison. [↩]

La 3D est-elle toujours laide ?

juillet 21st, 2008 Posted in Au cinéma, Design, Images | 12 Comments »

Autant désamorcer tout de suite la question volontairement provocatrice du titre : non non, la synthèse d’images en trois dimensions n’est pas condamnée à la laideur, il existe bien des exemples de belle 3D. Et pas seulement de belle 3D interactive même si l’interactivité (typiquement, le jeu vidéo) est ce qui donne le plus de sens à ce genre d’images à mon avis.
Personnellement, j’ai toujours beaucoup aimé la 3D « roots » des premières tentatives de modélisation filaires ou composées d’aplats rudimentaires. Ce genre d’images nous rappelle ce pour quoi on les a inventées (bien avant l’ordinateur), à savoir modéliser des objets pour les concevoir ou en étudier les propriétés en détail. J’aime aussi les projections isométriques (Sim City, Little big Adventure), pour les mêmes raisons. Je peux apprécier les rendus sophistiqués et les designs « cartoon » fortement stylisés des animations Pixar. Je me suis habitué aussi à la 3D que j’appellerais « invisible », c’est à dire celle qui cherche à ne pas être remarquée, à s’intégrer de manière transparente à des images filmées : le paquebot du film Titanic, la Rome de Marc-Aurèle dans Gladiator et les combats chorégraphiés des super-héros Marvel. Sur ce genre précis, on remarquera que notre œil de spectateurs s’adapte très rapidement. Les effets qui nous semblaient impossibles à distinguer de la réalité il y a seulement cinq ans nous semblent à présent grossiers, nous voyons que tel personnage manque de pesanteur, qu’il bouge comme un pantin, enfin cela vieillit. Inversement, il me semble que les effets qui nous semblaient outrés à leur sortie sont ceux qui ont le mieux supporté la patine du temps — le Hulk de Ang Lee par exemple.
Un nouveau film basé sur l’image de synthèse vient de sortir : Voyage au centre de la terre – 3D, d’après Jules Verne.

Le « 3D » du titre signifie qu’en plus d’être réalisé en images de synthèse, il peut être visionné en stéréoscopie dans certaines salles de cinéma, renouant avec une tradition du cinéma des années 1950 (la créature du lagon noir, etc.), à cette différence qu’ici, les lunettes fournies au spectateur sont polarisées (chaque verre ne reçoit que les rayons orientés selon une incidence précise) et non colorées. L’utilisation de verres polarisés n’est pas inédite mais il semble qu’elle ne soit viable pour la diffusion de longs-métrages que depuis l’avènement des projections digitales (Cinema-D).
Le réalisateur Paul Chart (American Perfekt), qui adorait le livre de Jules Verne, a finalement refusé de faire l’adaptation d’un film principalement destiné à servir de publicité à une nouvelle technique de projection en 3D avant tout destinée aux parcs d’attraction. Peut-être a-t-il eu tort. Même si c’est dans des salons chics ou devant des parterres de scientifiques qu’on a présenté ces inventions la première fois, le phonographe, le cinéma ou le cinéma d’animation ont rapidement lassé, et ce sont les forains qui les ont diffusé et fait vivre en attendant que d’autres circuits apparaissent1 .
Après le refus de Paul Chart, donc, les rennes ont été confiées à un spécialiste des effets spéciaux, Eric Brevig, qui a exercé ses talents sur de nombreux blockbusters comme Total Recall, Men in black, Pearl Harbour, The day after tommorow ou encore Signs. Confier un film à un technicien du cinéma plutôt qu’à un réalisateur semble être à la mode : Pitof, l’homologue français d’Eric Brever, a réalisé Vidocq et Catwoman, Michael Lantieri (qui a dirigé les effets spéciaux de plusieurs films de Spielberg) s’est vu confier la direction du film Komodo, tandis que John Dykstra, qui a signé les effets spéciaux de plusieurs films de super-héros, est en train de préparer la réalisation de son premier film.
Ce genre de choix de production, indépendamment du talent que peuvent avoir ces réalisateurs, semble signifier que le film va reposer sur ses effets spéciaux. Même si aucun choix esthétique n’est innocent et ne devrait être irréfléchi, jamais un effet, une technologie, un format d’écran, une pellicule ou un filtre n’ont suffi à faire un film. C’est la grande leçon de Pixar depuis ses premiers courts-métrages : les règles du cinéma linéaire ne changent pas, quelle que soit la technique employée pour créer les images, il faudra toujours, en premier lieu, avoir quelque chose à dire ou à raconter.

Au XIXe siècle, les taquins ont qualifié la peinture académique tardive d’« art pompier ».
En effet, les casques bien brillants des guerriers de l’antiquité rappelaient ceux des sapeurs-pompiers de Paris. Ci-dessous, Pollice Verso, une peinture de Jean-Léon Gérome (1872).

Eh bien parmi tous les sous-genres de la synthèse d’images en 3D, je pense qu’il existe une 3D « pompier », et en voyant la bande-annonce du Voyage au centre de la terre 3D (film que je n’irai pas voir en salle, donc peut-être persiflè-je à tort), il me semble qu’on est bel et bien dans le « pompier ».
Sans se lamenter sur le non-respect manifeste du livre de Jules Verne, les images (voir plus haut) semblent fausses, leurs éclairages sont trop travaillés, leurs contrastes affadis, les lumières diffuses, les couleurs sans naturel, enfin il y a quelque chose qui ne fonctionne pas bien.

Difficile de ne pas comparer le film qui est sorti cette semaine au classique Journey to the center of the earth produit par la 2Oth Century Fox en 1959. Ce film a gros budget a sans doute vieilli. Les rapports hommes-femmes, qui ont leur importance dans l’intrigue sont très datés. Les scènes d’action nous paraissent molles2.
L’humour est lui aussi passablement vieillot — les malheurs de l’éphèbe islandais Hans qui passe le plus clair de son temps à perdre et à retrouver son oie Gertrude, par exemple, ont quelque chose de consternant.
J’ai lu le roman de Jules Verne enfant et en Bibliothèque Verte, c’est à dire dans une version écourtée, mais il me semble bien que ces éléments que je trouve aujourd’hui vieillots sont justement ceux qui ne font pas partie du roman d’origine. Je suppose qu’il s’agissait de contemporanéiser le récit, mais ces choix agissent au contraire comme un tampon-dateur un peu baveux.

D’un pur point de vue visuel, on y croit pourtant un peu plus. Bien sûr, certains décors ont été peints à la gouache et d’autres sont en papier. Mais lorsque les héros tombent dans l’eau, ils sont vraiment mouillés, les accessoires semblent avoir un poids, une existence tangible, on n’a pas en tête la pénible vision d’acteurs évoluant devant un écran bleu. Même les montages grossiers (des lézards agrandis) ont un petit quelque chose d’effrayant. Parfois même, on se demande comment les effets ont été obtenus : le bricolage brouille les pistes.

Le cas d’école, dans le domaine de la 3D qui ne fonctionne pas, c’est peut-être Star Wars. Un même producteur, George Lucas, a réussi à rendre son univers science-fictionnesque moins crédible à mesure qu’il a eu les moyens de tout réaliser sur ordinateur. Les trois derniers épisodes de la saga sont plutôt bien faits, très maîtrisés (et peut-être que c’est un des problèmes, l’absence d’accidents ?) mais on se fatigue vite de voir au fond de chaque plan des vaisseaux spatiaux voler comme des mouches et des extra-terrestres pittoresques qui gigotent pour nous montrer qu’ils sont là.

L’art pompier était soucieux du détail, et pas uniquement de détail visuel. Les reconstitutions historiques se basaient sur des travaux d’archéologies tout en cherchant souvent à respecter le dogme iconographique à la lettre (le casque de Périclès a telle forme, l’empereur a tel ou tel attribut, effectue tel geste précis, etc.). Quand on entend James Cameron raconter comment il a fait Titanic (les hommes ont eu moins de chances statistiques de survie, donc le héros meurt mais pas sa dulcinée, etc.), ou quand on se rappelle de la manière dont Dreamworks a communiqué sur Le Prince d’Égypte (qui était censé trancher la question idéologiquement très importante aux États-Unis à l’époque « les pharaons étaient-ils blancs ou noirs ? »), on est bien aussi dans l’art pompier, une représentation d’autant plus fausse qu’elle a la naïveté de se croire juste, comme c’est le cas des reconstitutions en volume des personnages de la scène de Léonard de Vinci des musées de cire américains qu’évoque Umberto Eco dans La guerre du faux3.
L’académisme en peinture a finalement été balayé par l’impressionnisme (soucieux de vérité optique mais de manière plus méthodique) et par divers mouvements qui ont suivi, en continuité, en complément, en réaction ou… sur un malentendu.
La synthèse d’images en 3D attend encore ses Cézanne, ses Gauguin, ses Lautrec ou ses Bonnard. Oh bien sûr, ces peintres peuvent tout à fait être imités numériquement, on trouve dans les logiciels d’image des filtres « impressionnisme », « pointillisme », « Van Gogh » ou « Warhol » aux effets plus ou moins heureux. Mais ce n’est pas de cela que je parle. De nombreux jeunes réalisateurs de courts-métrages d’animation, de publicités ou de clips ont cherché à développer une approche novatrice de la synthèse d’images, mais très peu d’entre eux tiendraient la route sans fatiguer le spectateur pendant toute la durée d’un long-métrage.
Je le cite souvent, mais après tout il le mérite, Michel Gondry est peut-être un des rares auteurs à utiliser beaucoup d’effets spéciaux avec originalité, avec personnalité sans pour autant perdre la fluidité et le naturel qu’impose un long-métrage. Il faut dire qu’il est particulièrement attaché au bricolage et qu’il n’hésite pas à utiliser certaines technologies à contre-emploi (utiliser le morphing pour simuler des mouvements de caméra par exemple) ni à mélanger la pointe des effets digitaux avec du papier-crépon, de la colle et du coton45.

  1. L’importance historique des forains dans l’histoire du cinéma est racontée dans l’Histoire du Cinéma Mondial de Georges Sadoul [↩]
  2. Très intéressant au sujet des scènes d’action, je remarque que l’homme d’action du film de 1959 n’est pas son personnage principal, puisque le sauveur des situations périlleuses est presque toujours l’islandais Hans, un simple employé. Le standard actuel du héros positif dans les films d’action est bien différent, il est certes intelligent mais aussi jeune et très très costaud.  Enfin il me semble. Ici, le héros est incarné par James Mason qui avait cinquante ans au moment du tournage [↩]
  3. on trouve une reconstitution de la scène de Léonard de Vinci en cire au musée Grévin de Lourdes. L’entrée est chère et le musée vide et poussiéreux mais ça vaut le coup d’ oeil. Ce temple de bigoterie tente de rendre vraies les Évangiles en se basant sur des interprétations picturales de la Renaissance.  [↩]
  4. vous avez remarqué ? J’étrenne un système de notes en bas de page, rendu possible par le plug-in WordPress-footnotes [↩]
  5. en parlant de 3D, j’apprends qu’on trouve désormais des scanners 3D à moins de 2000 euros [↩]

Le prof est un robot

juillet 19th, 2008 Posted in Robot au cinéma | 1 Comment »

Class of 1984

Parmi mes mille et une passions honteuses, je dois confesser un goût forcément suspect venant d’un enseignant pour les films d’« ultra-violence scolaire » — terme dont je suis l’inventeur si je me fie à Google. Ces films, qui ont tous en commun de se dérouler dans un futur très proche (ou dans un présent légèrement exagéré), mettent en scène un  système éducatif qui déraille, où des professeurs craintifs et dépressifs laissent les dealers vendre leur marchandise dans les couloirs des lycées et où la pédagogie doit se faire de manière musclée (The Principal, The Substitute) voire radicale (Battle Royale). Il existe depuis longtemps des fictions consacrées à l’adolescence en roue libre, mais le fait de leur donner l’école comme cadre et les rapports élèves-professeurs comme principale situation dramatique est, je pense, plus récent. L’école est réputée être un sanctuaire où les problèmes du monde n’entrent pas, c’est ce qui rend toujours si choquant d’y imaginer des violences diverses. Quand au professeur, c’est lui qui est censé être respecté, voire craint de ses élèves, et non le contraire. Cette inversion des rôles (les adultes doivent être protégés des enfants), qui est un grand classique du cinéma d’horreur, fonctionne toujours assez bien. Certains de ces films d’angoisse scolaire se veulent plus « réalistes » : Esprits rebelles (avec Michelle Pfeiffer en ancienne militaire devenue prof de lettres et décidée à amener le dealer local à s’intéresser à la poésie — vous comprenez pourquoi j’ai mis des guillemets au mot « réaliste ») et 187 (avec Samuel L. Jackson) sont deux exemples marquants.

Même si le principe a essaimé dans d’autres pays, tous ces films semblent être nés d’une crise de la société américaine en matière de criminalité, crise qui est très précisément datée par les sociologues et qui atteint son pic entre 1985 et 1995. Pour imaginer la psychose de l’époque, on peut lire ce que déclarait Bill Clinton, président en exercice, en 1997 : « Nous savons qu’il ne nous reste plus que six ans environ pour inverser la tendance en matière de criminalité juvénile, faute de quoi notre pays sera plongé dans le chaos ». Malgré ce genre de prédictions, au tournant du millénaire, en quelques mois, la criminalité a chuté de manière vertigineuse jusqu’à atteindre son plus bas niveau depuis les années 1960. De nombreuses personnes s’en sont attribué les mérites : un gouverneur qui avait triplé les condamnations à mort dans son état, un autre qui les avait pratiquement abolies, le maire Giuliani à New York, avec sa politique dite « de la vitre brisée », d’autres hommes politiques avec leurs programmes éducatifs ou au contraire répressifs. Démocrates ou républicains, chacun s’est félicité de son action, sans trop se soucier du fait que des méthodes apparemment opposées avaient abouti au même succès partout en même temps.
L’économiste politicaly incorrect Steven Levitt s’est penché sur le sujet dans son ouvrage Freakonomics. Pour lui, l’explication de la chute des violences se résume à la libéralisation de l’avortement, qui a pris effet aux États-Unis entre 1970 et 1973. Son hypothèse est que les enfants qui ne sont pas nés, vingt-cinq ans plus tôt, du fait de la promulgation de cette loi, sont justement les enfants qui étaient susceptibles de poser le plus de problèmes du fait d’un environnement familial et/ou social précaire ou tout simplement, du fait d’être nés contre le désir de leurs parents. Cette théorie a fait débat, comme on peut l’imaginer.
Quoi qu’il en soit, on voit que les films d’ultra-violence scolaire ont été les symptômes d’un fait de société. Le cinéaste Joe Dante prétend dans une interview de ce mois (Charlie Hebdo) que pour comprendre une période de l’histoire des États-Unis, il faut visionner ses films d’horreur (affirmation que j’étendrais pour ma part à tous les films dits « de genre »). Il explique aussi que le cinéma actuel lui semble malheureusement étouffé par la qualité hollywoodienne, très standardisée, et perd cette valeur d’inconscient collectif. J’ignore s’il a raison (il faut le recul du temps pour estimer l’adéquation d’un cinéma avec son époque), mais en tout cas, ce genre de film a cessé d’être produit en même temps que les problèmes qu’ils évoquaient ont eu cessé d’obséder l’Amérique.

Le premier de ces films (si l’on met de côté Blackboard Jungle, qui date de 1955 et qui parle sans doute plus de la ségrégation raciale) est peut-être Class of 1984, un film canadien de Mark Lester sorti en 1982 et censé de dérouler aux États-Unis. On y voyait des voyous tellement odieux que l’institution scolaire avait été amenée à s’équiper de détecteurs de métaux et de caméras de surveillance. Prédictions qui se sont avérées justes, mais est-ce le film (qui en plus de rencontrer un certain succès, a provoqué le débat en son temps) qui a influencé la réalité, ou bien a-t-il juste fait preuve de prescience ? Dans Class of 1984, le pervers chef de gang Peter Stegman profitait de l’immunité judiciaire liée à son jeune âge pour diriger un réseau de prostitution et de vente de drogue au détail. Un professeur de musique, fraichement arrivé dans l’établissement, cherche d’abord à régler le problème par la douceur, souvent sans jugeote, puis applique le principe de la réponse proportionnée, jusqu’à décimer la bande de Stegman. Sorti à la fin de la vague punk, Class of 1984 a pour héros des gamins ultra-lookés qui semblent tout droit sortis de la comédie musicale Starmania. Pour l’anecdote, l’acteur le plus célèbre du film est sans doute Michael J. Fox (Retour vers le futur), qui était à l’époque un pré-ado joufflu et qui tient dans Class of 1984 le rôle d’un souffre-douleur. Ce film médiocre et, par bien des aspects, putassier, est emblématique de son temps et contient d’excellentes scènes comme celle où un professeur de biologie effectue son tout dernier cours en profitant pour la première et unique fois d’une attention totale de la part de ses élèves… qu’il tient en joue avec un revolver.

On notera que la perversité de Peter Stegman (le vrai méchant du film) apparaît de manière définitive au moment où l’on comprend qu’il est un pianiste virtuose. Il est intelligent et talentueux, sa famille ne vit pas dans des conditions difficiles (le piano est un instrument évident pour le montrer), s’il est mauvais, c’est donc uniquement par son choix personnel. On en a d’ailleurs la confirmation plus tard, lorsque le professeur de musique, Andrew Norris, se rend chez Stegman : le sale gamin est bien un enfant gâté, surprotégé par sa mère (célibataire a priori).
Il y a une étude sérieuse à faire sur la méfiance que provoquent presque toujours, dans ce genre de fictions, le talent et l’intelligence. Je rapporterais ça à la mode des serial-killers (supérieurement intelligents, nous disait-on) qui fut le cliché le plus pénible des fictions des années 1990 et que l’on subit encore à présent. Ce n’était cependant pas si neuf : le docteur Cornélius de Gustave Le Rouge ou le Fantômas de Souvestre et Allain constituent de beaux spécimens du genre.
Lorsque l’on veut nous montrer la bêtise comme une menace, c’est généralement sous une forme collective : La foule, le groupe, lancés comme un troupeau de buffles, manipulés, liés contre l’innocent, le gêneur, le coupable désigné, etc.

Class of 1999

Toute cette longue introduction nous amène au sujet de l’article : le film Class of 1999 (1990), du même réalisateur que Class of 1984, Mark Lester (dont la carrière culmine en 1985 avec le film Commando).
Cette fois-ci, le système scolaire américain n’est plus seulement jugé problématique, il est le cadre de 500 000 meurtres par an. Des zones entières du pays sont sous le contrôle de petits gangs et aucun policier n’ose s’y aventurer. Il faut pourtant bien assurer le service scolaire, et c’est ce qui pousse le « ministère de l’éducation et de la sécurité » à tester un nouveau genre de pédagogie dans un lycée de Seattle où l’ordre ne règne plus depuis longtemps.
L’idée est d’y envoyer des robots humanoïdes qui ne paniqueront pas ou ne perdront pas leur calme face à des élèves turbulents, et qui pourront, si cela s’avère nécessaire, profiter de leur entrainement militaire pour assurer un minimum de discipline.

L’homme qui dirige le projet est inquiétant albinos doté d’un léger strabisme (à mon avis non voulu, et dû au fait que les lentilles sont mal posées). Il est interprété par Stacy Keach, acteur au physique familier puisqu’il  avait incarné le détective Mike Hammer dans la série éponyme des années 1980 — avant de disparaître totalement des écrans, emprisonné en Grande-Bretagne pour cause d’usage de stupéfiants. Sous les ordres de cet inquiétant albinos, plusieurs techniciens, cachés dans l’établissement, ont pour charge de surveiller les réactions des robots en situation pédagogique.

Les trois androïdes sont professeurs de chimie, d’éducation physique et d’histoire. Eux aussi sont interprétés par des acteurs dont le physique ne nous est pas complètement inconnu : Patrick Killpatrick, habitué aux rôles secondaires dans les films d’action (Minority report, par exemple), John Ryan, plus âgé, lui aussi abonné aux rôles de millitaires (longtemps lieutenant, jusqu’à atteindre le grade de général). Le troisième professeur est interprêté par Pam Grier, figure emblématique du cinéma de blaxploitation (Coffy, Foxy Brown), qui n’avait pas encore été re-découverte par Quentin Tarantino avec Jackie Brown.
Pour compléter le tableau, mentionnons que le proviseur du lycée est interprêté par Malcom McDowell, le tragique Alex du Orange Mécanique de Stanley Kubrick.
Alors que Class of 1984 adoptait le point de vue d’un enseignant, Class of 1999 suit le destin d’un élève, Cody (Bradley Gregg), qui décide de se montrer studieux malgré la pression de son ancienne bande et de son propre frère, Angel. Au moindre écart, il sait qu’il sera renvoyé dans la prison dont il sort.

Les professeurs-robots s’acquittent de leur tâche avec un zèle qui s’avère rapidement problématique. La première correction vient de Mme Connors (Pam Grier), qui parvient à calmer ses élèves avec poigne. Le vénérable professeur Hardin, enseignant en histoire, rétablit pour sa part l’ordre en administrant des fessées douloureuses aux élèves turbulents. Enfin, monsieur Bryles, qui enseigne l’éducation physique, fait preuve d’un goût certain pour la violence gratuite et les vexations, comportement qui, suggère le film, ne permet pas vraiment de le distinguer d’un autre professeur de la même matière.

L’histoire dégénère assez rapidement. Le professeur Hardin provoque l’overdose d’un élève en le forçant à avaler toute la drogue qui se trouve dans son casier et le professeur Bryles, de son côté, rompt le cou d’un autre élève qui se trouvait lui aussi sous l’emprise de la drogue et le menaçait.

Cody, qui s’est amouraché de la fille du proviseur, décide d’aller avec cette dernière chez le professeur Hardin pour y trouver la preuve qu’il est bien un meurtrier.
Là, il découvre que les trois professeurs habitent le même appartement et que cet appartement n’est équipé ni de meubles ni de nourriture, qu’on n’y trouve que quelques bombonnes de gaz et des stocks de produit anti-rouille.Pris sur le fait pendant la fouille de l’appartement, Cody et son amie s’enfuient. N’étant pas parvenu à le rattraper, les trois membres de l’équipe pédagogique cybernétique décident d’adopter une nouvelle stratégie, celle d’une guerre totale contre tous les élèves de l’établissement. Tout d’abord tentés par une approche psychologique, les professeurs montent les deux bandes rivales du lycée l’une contre l’autre (en tuant notamment Angel, le petit frère de Cody). Mais Cody, justement, finit par comprendre ce qui se passe et cherche à s’allier avec tous les autres lycéens contre ces trois professeurs assassins.

Du côté de l’administration, les choses s’enveniment aussi : le proviseur est assassiné par les robots qui ne tardent pas à massacrer toute l’équipe qui s’occupait de leur surveillance, à l’exception de leur supérieur hiérarchique direct. Ce dernier, en bon savant fou, est enchanté de la situation et jubile d’admiration pour la capacité dont font preuve ses machines pour prendre des initiatives.

L’affrontement final se déroule de nuit, dans les couloirs du lycée. Déluge de coups de feu, peau cybernétique qui fond, dévoilant les mécaniques d’acier qui se trouvent en dessous, accessoires gore (le professeur Hardin fend les crânes avec une perceuse dissimulée dans sa main ; le professeur Connors quand à elle dissimule un lance-flamme dans son bras), incendies, explosions, rien ne manque. Puni comme il se doit, Forrest, le papa des créatures, est finalement assassiné par un de ses robots.
Fin de l’histoire.

Nous trouvons ici un archétypes familier, celui du scientifique rendu complètement fou par sa propre création (ou dont la folie se révèle lorsque sa création est mise en route), qui observe avec jubilation les actions de ses machines alors même qu’il devrait tout mettre en œuvre pour les stopper. Comme souvent, ce genre de personnage est marqué par un physique particulier qui le distingue d’emblée des autres humains. Ici, ce sont ses cheveux et ses iris, parfaitement blancs.
Ce genre de docteur Folamour possède toujours un don surnaturel pour convaincre les autorités de le soutenir dans ses projets, jusqu’au moment où il est trop tard et où sa folie apparaît au grand jour. Est-ce que, comme dans les publicités pour les lessives, c’est la blouse blanche qui fait sérieux et qui impressionne ?

Class of 1999 II : le remplaçant

La série contient un troisième film, Class of 1999 II: The Substitute (parfois appelé Class of 2001). Tourné en 1994 avec des moyens nettement plus modestes que le précédent film, il est censé en être la suite directe. Il en recycle d’ailleurs de nombreuses images sous forme de flashbacks documentaires. L’histoire commence cette fois d’un point de vue extérieur, celui du détective Ash, qui a enquêté sur l’affaire des enseignants-robots de Seattle et qui a l’intime conviction qu’un quatrième robot a été construit et qu’il continue, seul, à rendre justice dans les lycées mal famés du pays. Et effectivement, dans une école de l’Oregon, un professeur remplaçant nommé John Bolen emploie des méthodes expéditives pour faire régner l’ordre. Il précipite notamment un de ses élèves depuis le toit de l’établissement et en brûle un autre dans une explosion de gaz.

Après avoir vu Class of 1984 et Class of 1999, on a pourtant l’impression que le lycée de l’Oregon où se déroule le récit cette fois-ci est relativement calme. On y croise bien quelques petits caïds mais ceux-ci sont loin d’avoir le culot de ceux des films précédemment cités. Du reste, l’encadrement pédagogique se montre ici assez confiant dans la méthode douce et cherche à obtenir l’adhésion des élèves avec des activités telles que le paintball.

Quand il ne tue pas ses élèves, Bolen assure la sécurité de Jenna, une collègue qui s’apprête à témoigner contre un de ses élèves, meurtrier, malgré l’avis de tous ses collègues. Jenna, déçue par la lâcheté de son proviseur mais aussi de son fiancé Emmett (interprêté par le réalisateur Nick Cassavetes – fils de John Cassavetes), est heureuse de trouver en John Bolen un soutien efficace et infaillible. Ce dernier semble de son côté être tombé amoureux. Amoureux, un robot ? Hmmm… Bizarre, bizarre, vous dites-vous. Bizarre et même assez comique lorsque le robot assiste en voyeur, dents serrées et larmes aux yeux, à une torride scène d’amour entre Jenna et Emmett.

L’unique bonne idée du film est que Bolen n’est en fait pas un robot, mais un ancien militaire qui est parvenu à se faire croire qu’il n’était pas un être humain et qui, accessoirement, porte sur lui un maillot de corps pare-balles .
L’affaire se termine dans une débauche pyrotechnique comme on n’en voit que dans les films américains destinés au marché de la vidéo : on en fait de jolies explosions avec un peu d’essence !

Class of 1984 est un film intéressant pour de nombreuses raisons. Class of 1999 est un honnête film de série B, nettement moins réussi que Robocop et Escape from New York, dont il s’inspire, moins proprement réalisé que The Faculty de Robert Rodriguez (auquel je pense car les élèves s’y trouvaient confrontés à des professeurs dirigés par un parasite extra-terrestre), mais tout de même regardable.
En revanche je ne vois pas tellement ce qui permettrait de sauver Class of 1999 II, qui fera bailler d’ennui les spectateurs les plus indulgents.

Robots professeurs

Les robots professeurs et les robots policiers ont été promis sans discontinuer par la science-fiction depuis les années 1930. L’idée d’associer ces deux fonctions est plus récente.
J’ignore s’il est capable de violences, mais  l’androïde Geminoid HI-1, clone du professeur Hiroshi Ishiguro de l’université d’Osaka, n’a pas l’air commode du tout.

Ce robot, doté de tics faciaux troublants, remplace parfois son créateur lorsque ce dernier se trouve éloigné de ses amphithéâtres. Il peut en effet répliquer à l’exacte les gestes et les mouvements de la bouche de son modèle.

Culturance

juillet 16th, 2008 Posted in Brève, indices, Les pros | 3 Comments »

Les financiers en ont marre d’être considérés comme des gros beaufs qui roulent en 4×4 (et d’être confondus avec des pâtisseries), tout va changer, ils vont désormais se cultiver.
Le célèbre banquier/trader virtuel Boursorama a en effet lancé un site intitulé « LifeStyle« , consacré à la culture, qui fera taire ceux qui déplorent que l’élite financière du XXIe siècle ait abandonné le projet d’être une élite intellectuelle. Apparemment le site date de l’an dernier mais je viens tout juste de le découvrir et je ne résiste pas au plaisir de partager ma trouvaille.

Le programme est alléchant comme en témoigne l’énumération des autres rubriques proposées : Auto/Moto (avec des tests de voitures, toutes exclusivement rouges !), Voyages, Gastronomie, Mode/Accessoires, Horlogerie. En fouillant bien, on trouve aussi des livres à acheter et des films à voir, et même des visites culturelles originales telles que le musée Grévin de Paris, établissement qui propose au public des reproductions en cire de footballers, de Madonna et de Nicolas Sarkozy (des fois que le vrai nous manquerait).
Et ce n’est pas tout, une rubrique « citations » nous permet de savourer les pensées grandiloquentes de Bernard Pivot (« À la liberté de provocation, répond la liberté d’objection ») ou les traits poétiques de Bernard Giraudeau (« La mer enseigne aux marins des rêves que les ports assassinent « — en lisant ça on n’arrive plus à se figurer une manifestation de pêcheurs qui réclament le mazout moins cher, non ?).
Les pages du site sont joliment décorées avec des publicités pour des piscines et des voitures très chères

Furieusement Web « 2.0 », Boursorama Lifestyle est ouvert à la participation des clients de la banque. Le forum culturel mis en place ne contient certes que trois messages mais les titres de ces derniers témoignent d’un enthousiasme réjouissant : « Preum’s ici », « Preum’s sur le forum Culturel de Bourso » et « deu’ze » (bizarre qu’il y ait deux « Preum’s ! »). On trouve aussi des sous-forums correspondant aux rubriques du site, notamment la rubrique horlogerie ou des amateurs d’art-de-vivre viennent se plaindre de ne pas avoir reçu les fausses montres de grande marque qu’ils ont acquises sur e-bay.

Je ne sais pas pour vous, mais ça me fait rudement plaisir de découvrir qu’il existe encore des gens pour croire en la culture et pour entreprendre d’en assurer la diffusion. Cependant, les concepteurs du site se font aider puisque le contenu des articles est en fait extrait de deux webzines culturels : Auto-moto plus et l’Équipe.fr.

Je rêve à présent de trouver sur le web des images (animées ou pas) d’une publicité pour la crème dépilatoire Veet, diffusée depuis des mois. On y voit trois paires de jambes affublées de lunettes géantes qui discutent. L’une d’elles se trouve derrière un carton à dessin. Ses amies lui demandent : « Eh ben… Tu t’intéresses à l’art toi maintenant ? » La paire de jambes au carton à dessins se défend prestement : « mais non, je me cache parce que je ne suis pas épilée ». Ouf ! On a presque eu peur qu’elle s’intéresse à l’art !

Mise à jour 18/08/08, j’ai trouvé !

Patrimoine informatique

juillet 15th, 2008 Posted in Dans la boite-aux-lettres, Modèles abandonnés, Pas gai, Vintage | 4 Comments »

L’histoire de l’informatique et du jeu vidéo, quoique relativement récente, est très riche : consoles, bornes, ordinateurs, revues, périphériques, manuels, programmes, etc. Les sociétés qui produisent ce matériel travaillent souvent en flux tendu et rares sont celles qui se montrent soucieuses d’établir leur chronique ou de conserver leurs travaux. La tâche échoit donc aux aux passionnés et aux nostalgiques.

On sait l’importance que les collections particulières ont eu, et continuent à avoir, dans l’histoire des productions audio-visuelles. Si l’on avait dû compter sur la Gaumont ou sur Pathé pour conserver les films de Jean Vigo ou de Louis Feuillade, si l’on avait dû compter sur Edison ou RCA pour conserver les voix des bluesmen qui enregistraient sur 78 tours en échange d’un repas au fond de l’Alabama, alors tout cela se serait perdu ou n’existerait que dans un piteux état.
Du reste, de nombreuses œuvres ne seront vraisemblablement jamais retrouvées.

Une des plus importantes collections d’Europe, celle de l’Association MO5, est aujourd’hui menacée de disparaitre. Composée de 30 000 pièces, cette collection était jusqu’ici entreposée dans le sous-sol d’un collège de la région parisienne. Une commission de sécurité a établi que les 110 mètres carrés du lieu n’étaient pas suffisamment protégés contre les incendies, et impose à l’association un déménagement en catastrophe.
On trouvera sur le site de soutien à l’association le recensement de ses besoins (témoignage de soutien, relai d’information, cartons de rangement, véhicules et chauffeurs, et bien entendu, propositions d’hébergement,…) et l’actualité qui entoure ce déménagement.
On peut faire un don (5 euros) ou adhérer à l’association (15 euros).
L’association MO5 est notamment soutenue par Philippe Ulrich (Cryo), par le musée de l’informatique de la Défense et par Canard PC.
Au delà de la survie immédiate de sa collection, l’association MO5 a pour projet d’ouvrir un lieu d’exposition permanent pour montrer ses collections au public.
(signalé par Étienne Mineur sur son blog)

Un logic nommé Joe

juillet 14th, 2008 Posted in Lecture, Logique, Ordinateur célèbre, Vintage | 12 Comments »

Murray Leinster (1896-1975) est un auteur de science-fiction relativement ignoré — en France en tout cas — dont l’importance est pourtant considérable. Son œuvre commence à l’aube de l’« âge d’or » du genre, peu avant la fin de la première guerre mondiale.  Sa carrière est contemporaine de celle d’Edgar Rice Burroughs, de J.H. Rosny aîné ou encore d’H.P. Lovecraft, tous nettement plus âgés que lui. Il est un des rares auteurs de sa génération à ne pas avoir disparu à l’arrivée d’auteurs désireux de donner plus d’ambition à leur écrits, comme Asimov, Heinlein, Sturgeon ou Van Vogt. Comme ces derniers, il a d’ailleurs publié dans les revues Astounding Science-Fiction et Analog, preuve qu’il était « au niveau ».
On crédite Murray Leinster de deux grandes inventions. La première, ce sont les histoires se déroulant dans un temps alternatif/spéculatif, consistant par exemple à se demander ce que serait le monde actuel si la chute de l’empire romain n’avait pas eu lieu (Sidewise in time, 1934). Cette invention a inspiré pléthore d’œuvres (de la série dessinée What if? chez Marvel jusqu’à Kiki la petite sorcière de Miyazaki en passant par le genre steampunk, Smoking/no Smoking, Rêve de fer ou la série télévisée Sliders) et on peut se demander… ce que serait le monde actuel si Murray Leinster n’avait pas inventé les univers alternatifs1.

Le seconde grande invention de Murray Leinster, et c’est ce qui nous intéressera aujourd’hui, c’est l’ordinateur personnel. Dans A logic named Joe (un logique appelé Joe), publié en 1946 dans la prestigieuse revue Astounding2, l’auteur imagine chaque foyer du futur équipé d’un dispositif informatique/télématique.
Dans son anthologie consacrée à l’ordinateur dans la science-fiction et intitulée Demain les puces (Présence du Futur/Denoël, 19863), Patrick Duvic s’enthousiasmait de la prescience de Murray Leinster, puisqu’en 1946, l’ordinateur personnel et familial était une idée complètement saugrenue. L’ordinateur, dont l’invention avait été préparée pendant la guerre par des gens comme l’américain John Von Neumann et le britannique Alan Turing, existait à peine et, comme chacun sait, n’était pas un objet léger puisque ses composants s’étalaient sur des dizaines de mètres carrés.

La définition de l’ordinateur est plus complexe à établir qu’on le croit généralement : les inventions de Charles Babbage (années 1830) ou de Konrad Zuse (cent ans plus tard) peuvent être qualifiées d’ordinateurs. On parle aussi souvent de la machine britannique Colossus (dédiée au décryptage et détruite juste après guerre sur l’ordre de Churchill afin que le public n’en connaisse pas l’existence !), mais pour beaucoup d’historiens, le tout premier ordinateur véritable est l’Eniac (1946) qui occupait une surface de 72m² au sol, qui se programmait mécaniquement (six opératrices modifiaient manuellement les branchements des ses 1500 câbles, la programmation était une activité physique !) et qui était composé de 18000 lampes à vide fragiles qu’il fallait sans cesse remplacer. Cette machine qui n’était équipée ni de souris, ni d’écran ni même de clavier, avait englouti un demi-million de dollars, était destinée au départ aux calculs balistiques et à la mise au point de la bombe A (qui a finalement dû être finie avant l’Eniac). Si l’Eniac n’est peut-être pas le premier ordinateur, c’est en tout cas le premier à avoir été médiatisé. Sa présentation à la presse, en février 1946, a été un évènement mondial. Le public était cependant loin d’imaginer une utilité civile à l’ordinateur, mais l’idée qu’une mécanique puisse effectuer certaines opérations que, jusqu’ici, seul le cerveau humain savait effectuer, a fortement marqué les esprits.
Notons au passage que le nom même de l’Eniac a eu un grand succès, de nombreux ordinateurs de fiction ont eu des noms terminés en « AC » (pour Automated Computer) : Univac, Throwbac, Ramac, Wabac, Multivac, Emerac…

Dans sa présentation du texte, Patrick Duvic écrivait : Si « Un logique nommé Joe » demandait aux lecteurs de 1946 un sérieux effort d’imagination, paradoxalement elle en exige presque autant de nous pour mesurer le chemin parcouru depuis. J’ignore si la seconde édition de son anthologie, publiée en 1996, présente le texte différemment, mais aujourd’hui, les prédictions de Murray Leinster sont encore plus vraies qu’elles ne l’étaient il y a vingt ans. En effet, l’ordinateur personnel du récit n’est pas qu’un simple ordinateur, c’est aussi une machine en réseau, fournissant des services télématiques divers, allant jusqu’à la diffusion de vidéos à la demande. Application qui relevait toujours de la science-fiction il y a encore peu de temps.

Dans la nouvelle Un logique appelé Joe, l’ordinateur s’appelle donc un « logic » (en français traduit « logique »), inventé par hasard en associant, je cite : un circuit malin qui sélectionne n’importe quel circuit parmi des dizaines de millions […] On a ajouté un écran image pour que ça aille plus vite, et on a découvert qu’on venait de faire un logique.
Je trouve particulièrement savoureuse la phrase qui suit : Tout le monde était étonné et bien content.  On ne savait toujours pas ce que les logiques allaient faire, mais tout le monde avait le sien.
Pour avoir moi-même vécu la naissance de la micro-informatique populaire, à la fin des années 1970 et tout au long des années 1980, je suis étonné de la prescience de Leinster sur ce point précis. En effet, les premiers ordinateurs personnels ne servaient strictement à rien, ils ne servaient ni à faire ses comptes, ni à jouer, ni à saisir du texte. Ces fonctions avaient déjà été inventées pour l’ordinateur personnel, bien entendu, mais les gens qui achetaient un ordinateur ne l’achetaient ni pour jouer (pour ça il y avait les consoles), ni pour écrire (une machine à écrire était moins chère et plus confortable), ni pour effectuer des calculs (les calculatrices étaient bien plus adaptées), ni même pour programmer (ce qui était en fait la principale activité proposée au possesseurs des premiers ordinateurs, le manuel fourni avec les machines était généralement un manuel de langage BASIC). On achetait ces machines parce qu’on les voulait.

Continuons la description du « logique » : ça ressemble à un récepteur d’images sauf qu’il y a des touches au lieu de cadrans et vous pianotez pour avoir ce que vous voulez. L’appareil est relié au réservoir de données […]. Le « réservoir de données » dont il est question ici ressemble furieusement à notre Internet. Annuaire, visiophone, bulletin météorologique, téléviseur,… Contrairement à Internet, cependant, le réservoir de données dont il est question est centralisé, c’est un grand bâtiment et il y en a un par pays.
Continuons : Il faut aussi vos calculs et tient votre comptabilité, vous pouvez le consulter en chimie, en physique, en astronomie, il vous tire les cartes et il a, en prime, un programme « conseil aux cœurs solitaires ».

Le récit raconte l’histoire d’une de ces machines, que le narrateur baptise Joe et qui, victime d’une faille électronique indétectable se met à agir de manière indépendante. Nous avons souvent vu des ordinateurs ou des robots qui, à la suite d’une panne, se mettent à agir de manière humaine, c’est à dire, par exemple, en tombant amoureux ou en ayant des pulsions de meurtre. Ici, rien de tout ça, Joe se contente de faire ce pour quoi il a été conçu, mais il le fait avec un zèle qui se révèle dangereux. Se moquant un peu des robots de science-fiction, l’auteur explique que

Joe […] n’est pas comme un de ces robots plein d’ambition dont vous avez lu l’histoire et qui ont décidé que la race humaine est incompétente et qu’il faut l’anéantir pour la remplacer par des machines pensantes. […] Si vous étiez une machine vous auriez envie de travailler correctement, non ? Ça, c’est Joe. Il veut travailler correctement.

L’ordinateur appelé Joe entreprend alors de reprogrammer tout le réseau dans le but de répondre à toutes les questions que chacun peut se poser, sans la moindre censure, sans le moindre tabou.
En quelques heures, il désorganise totalement la société, par l’information. Il livre au curieux la déclaration fiscale de son voisin ; Il indique à la femme jalouse le nom de la maîtresse de son époux ; il suggère des méthodes criminelles impossibles à détecter ; il fournit la recette du mouvement perpétuel ; il indique aux cambrioleurs le mode opératoire le plus sûr pour commettre leurs méfaits, etc.
La société entière devient alors potentiellement omnisciente, il n’y a plus de secret, plus de vœu qui ne puisse être exaucé. Ce qui embarrasse bien le narrateur, qui ne parvient pas à échapper à une ancienne maîtresse possessive. Tout cela fait écho à des thèmes extrêmement actuels liés à Internet et aux télécommunications en général : respect de la vie privée, limites qu’il faut ou non appliquer à la circulation de l’information…

Il est pourtant impossible d’éteindre les ordinateurs pour faire cesser la catastrophe :

Les logiques on changé la civilisation. Si nous éteignons les logiques nous reviendrons à un type de civilisation que nous sommes incapables de gérer ! […] si quelque chose d’équivalent était arrivé à l’époque des cavernes et qu’on avait été obligés de ne plus faire de feu… Si on avait dû arrêter de se servir de la vapeur au XIXe siècle ; et de l’électricité au XXe… Lorsque nous voulons savoir, ou voir, ou entendre quelque chose, lorsque nous désirons parler à quelqu’un, nous pianotons sur les touches d’un logique.

Je ne vous raconte pas la fin.

  1. cependant, la primeur de cette invention ne concerne que la science-fiction classique, lire à ce sujet L’histoire revisitée : Panorama de l’uchronie sous toutes ses formes, par Éric Henriet, éd. Encrage 1999  [↩]
  2. Notons que la nouvelle est publiée sous le nom William F. Jenkins. Murray Leinster publie une autre nouvelle sous son nom, c’est peut-être pour éviter d’être deux fois au sommaire qu’il a choisi de publier un des deux textes sous pseudonyme. [↩]
  3. Mise à jour de mars 2013 : Un Logique nommé Joe a été édité sous forme de nouvelle indépendante aux éditions Le Passager Clandestin. [↩]

Eve of destruction

juillet 11th, 2008 Posted in Robot au cinéma | 8 Comments »

Eve of destruction, sorti en 1991, est un film de Duncan Gibbins. Je ne pense pas qu’il ait bénéficié d’une sortie en salles en France. On le trouve en DVD zone 1.

Le titre repose sur un jeu de mot.
The eve of destruction
, dans la chanson éponyme de Barry McGuire (1964), c’est la veille de la destruction, le jour d’avant la fin du monde. Après la crise des missiles à Cuba, l’assassinat de John Kennedy et en pleine guerre au Viet-Nam, cette chanson a été l’hymne de toute une partie de la jeunesse, un no future avant la lettre.
Mais Eve, c’est aussi le prénom deux personnes dans le film : le docteur Eve Simmons, roboticienne, et sa créature Eve VIII, construite à son image.

Bien entendu, Eve est aussi le nom de la première femme dans la Bible, elle est donc toutes les femmes. Eve n’est pas exactement la première femme pour la tradition juive puisqu’avant elle aurait vécu Lilith (absente de la Genèse mais parfois évoquée ailleurs dans le corpus biblique et connue par des représentations littéraires ou artistiques diverses), une autre femme archétypale, bien différente d’Eve, notamment de par sa sensualité débordante, son appétit sexuel insatiable, son refus d’enfanter et sa revendication claire d’une égalité hiérarchique avec Adam. Dépassé par le trop-plein de personnalité de sa maîtresse, Adam chasse celle-ci du paradis terrestre et exige une compagne de remplacement, plus effacée et plus soumise. Ce sera Eve. L’épouse parfaite s’avèrera cependant être une « desperate housewife » rendue désobéissante par sa curiosité scientifique puisqu’elle commettra le pêché de vouloir goûter au fruit de l’arbre de la connaissance, provoquant la première grosse crise d’autorité d’un Dieu éternellement immature.
Le film ne manque pas de rapports avec ces légendes, nous l’allons voir. Les histoires de robots, tout comme les légendes philosophiques et religieuses, sont souvent un prétexte à exposer les rapports entre hommes et femmes.

Eve Simmons est donc une roboticienne. Elle travaille en secret à la confection d’êtres humanoïdes de synthèse. On apprendra plus tard que le gouvernement américain mène ce type de recherches depuis des décénies et qu’il est à présent parvenu à créer des robots impossibles à distinguer de leurs modèles.
Un de ces robots est Eve VIII, le sosie parfait du docteur Eve Simmons qui lui a donné non seulement son apparence mais aussi sa personnalité.
Un beau jour, le robot est lâché, sous une discrète surveillance, dans la ville de San Francisco. Sa mission est de se rendre dans une agence bancaire et d’agir et de réagir comme le ferait n’importe quel être humain. Un braquage violent de la banque modifie complètement la donne. L’homme qui escortait Eve VIII est tué par les cambrioleurs et celle-ci reçoit un impact de balle à l’abdomen. Le robot active alors son mode « combat » et met les malfaiteurs hors d’état de nuire avant de disparaître dans la nature.
Les lésions dues à sa blessure rendent son comportement complètement imprévisible pour ses créateurs.

Le colonel Jim McQuade, militaire spécialisé dans les situations critiques qui réclament tact et discrétion, est réquisitionné pour régler cette crise. Il commence par se moquer de l’équipe qui a dépensé des millions de dollars dans, dit-il, « une machine sans bouton stop ».
On lui explique en effet que le robot a peu de points faibles et qu’on ne peut le neutraliser qu’en visant ses yeux. Ce qu’on ne lui dit pas dans un premier temps, c’est que l’organisme d’Eve VIII abrite aussi une bombe atomique de vingt mégatonnes, susceptible d’être armée à tout moment.

Eve VIII se rend alors dans un motel-bar que ne fréquentent que des camionneurs et des filles perdues. Trois types, dans le bar, sont vivement intéressés par cette femme aguichante — la virginale Eve a troqué son tailleur beige sage pour un vêtement de cuir rouge, elle est devenue Lilith. Mais si Lilith manque de pudeur, elle ne manque pas de respect d’elle-même,  ce qu’apprendra à ses dépends un camionneur qui, au lieu de se contenter d’avoir obtenu d’emmener Eve VIII dans une chambre du motel, tient absolument à la qualifier de chienne (« bitch »). Je vous épargne le récit des souffrances qui lui sont infligées. Eve VIII ne s’arrête pas là : elle refait le portrait des deux autres piliers du bar, puis (elle est armée) tue un certain nombre de policiers.

Cet incident permet au docteur Simmons et au colonel McQuade de retrouver la trace de la dangereuse gynoïde, et mieux, de comprendre ce qui la motive. En effet, en voyant le motel crasseux, Eve Simmons, qui a grandi à proximité, se souvient que, adolescente, elle avait toujours rêvé d’y entrer. Eve VIII réalise les fantasmes de la très sage Eve Simmons, elle ose s’habiller de manière aguicheuse, elle est devenue une version débridée de sa propre créatrice.
Régulièrement, au fil du récit, Eve VIII est assaillie par des souvenirs divers appartenant à Eve Simmons.
Le scénario ne s’attarde pas tellement sur les conditions techniques du prodige qui consiste à transmettre sa mémoire et ses frustrations passées à une machine, en plus de son apparence.

Sachant ce qui motive sa créature, Eve Simmons devine la suite. Tout d’abord, Eve VIII va chercher le père de sa créatrice, William, un ingénieur militaire dont la trace s’est perdue des années plus tôt. Mauvais père et époux violent, William Simmons est responsable de l’accident qui a causé la mort de Catherine, la mère d’Eve.
Le golem en robe courte va faire ce qu’Eve Simmons n’a jamais osé faire, se venger. McQuade arrive juste à temps pour voir William Simmons se faire assassiner par le robot qu’il croit être sa fille. Le colonel découvre au passage qu’Eve VIII est aussi dangereuse qu’on le lui a dit.
Le robot prend la fuite avec une troisième mission : aller récupérer son fils qui vit à New York chez son ancien époux. Sur le chemin, elle a une altercation avec un automobiliste qui a le malheur de lui adresser un geste ordurier. Il le paie de sa vie, mais au passage, Eve VIII est accidentée, ce qui a pour effet d’armer la bombe atomique qu’elle porte en elle. Il ne reste plus que vingt-quatre heures pour la neutraliser.

À New York, Eve VIII se rend chez l’ancien mari d’Eve en trompant la surveillance des militaires qui l’y attendaient. Elle enlève son fils puis s’enfuit dans le métro. Endomagée, elle a une vue un peu défectueuse. McQuade la poursuit et parvient à tirer dans un de ses yeux. Mais ça ne suffit pas. Victime d’une absence passagère, Eve VIII envoie le  fils d’Eve à sa véritable mère. McQuade et Eve Simmons n’ont plus qu’à crever le second oeil du robot. Pour on ne sait quelle raison, cela bloque le compte à rebours de la bombe, ce qui tombe assez bien puisqu’il ne restait que neuf secondes avant l’explosion.

L’interprète des deux Eve est Renée Soutendijk, une actrice néerlandaise qui a notamment tourné dans des films de Paul Verhoeven (Spetters notamment), avant que celui ci ne parte faire carrière à Hollywood. Le physique nordique de l’actrice s’accomode bien de ses deux personnalités — Eve-la-dure et Eve-la-tendre. En revanche, son jeu n’est pas fameux, ce que j’imputerais d’instinct aux choix de mise-en-scène désastreux du réalisateur et scénariste Duncan Gibbins, un auteur britannique de clips vidéo (Wham, Eurithmics) mort tragiquement dans un feu de forêt en Californie.
McQuade est quand à lui interprèté par Gregory Hine, un bon acteur et un excellent danseur décédé lui aussi, il y a cinq ans, d’un cancer du foie. Il avait notamment joué dans Cotton Club, Soleil de nuit et Tap Dance. La sobriété de son jeu et son élégance gestuelle rendent son personnage plutôt crédible et font partie des rares éléments du film qui méritent d’être sauvés.

Vous l’avez deviné : Eve of Destruction est bel et bien un navet. Un de ces navets timides, réalisés avec économie, si ce n’est avec radinerie. Peu de décors, peu d’acteurs, peu d’action, peu d’idées, peu d’effets, peu d’humour, peu de suspense, aucune densité… Et beaucoup d’emprunts éhontés à Terminator mais aussi au Métropolis de Fritz Lang, qui contient aussi une « Eve » de chair et une « Lilith » d’acier incarnées par une seule et même actrice.
On relève au passage quelques petites piques de bon aloi contre la guerre et la raison d’état, dont une allusion à la guerre du golfe (« si les choses tournent mal on accusera les irakiens ou les lybiens ») et contre la science-sans-conscience. Je suppose que la morale générale est qu’il faut que les filles se tiennent bien (réfrènent leurs envies, contrairement à Eve VIII et ne soient pas trop savantes, comme Eve Simmons) sous peine d’apocalypse. Plutôt misogyne. On notera au passage que 1991 est aussi l’année de la sortie de Thelma et Louise,  dont les deux héroïnes payaient de leur vie leur désir d’émancipation.

Portrait-robot

juillet 10th, 2008 Posted in Images | 3 Comments »

Portrait RobotCe fait-divers sanglant n’aura échappé à personne : deux brillants étudiants français de vingt-trois ans ont été retrouvés morts à Londres où ils effectuaient un stage. Leur meurtrier (qui n’était peut-être pas tout seul) les a ligotés, massacrés à coups de couteau et, enfin, brûlés avec leur appartement à l’aide d’un produit inflammable. Cette histoire est d’autant plus terrible que le mobile du crime semble être un simple vol : deux consoles de jeux portables, deux téléphones portables et des cartes bleues.
Un homme a été aperçu s’enfuyant du lieu du crime. Son portrait-robot a été diffusé par Scotland Yard et l’homme  s’est spontanément présenté à la police qui vient de l’inculper des deux meurtres. C’est une vertu connue du portrait-robot : il n’y a souvent que celui qui est représenté qui se reconnait, mais cela suffit souvent à ce que ce dernier craque nerveusement et commette une erreur qui le fera prendre. Les études statistiques visant à faire reconnaître une personnalité publique d’après un portrait-robot ont en tout cas des résultats très faibles (3% de succès lors d’une étude effectuée avec le logiciel FACES).

Ce qui m’intéresse ici c’est l’étrangeté que dégagent les nouveaux portraits-robots que diffusent les services de police du monde entier. Jusque récemment, suivant la méthode mise au point par le commissaire Chabot dans les années 1950, ces images étaient réalisées à l’aide de transparents sur lesquels se trouvaient les éléments à assembler : yeux, cheveux, bouche, etc. Les portraits en question sont établis par des   « dessinateurs de la police », ou « portraitistes de la police », parfois même appelés « artistes de la police » (mais rien à voir avec les « commissaires d’exposition » ni avec l’illustrateur Pierre la Police). Le visage établi par l’interrogatoire des témoins était ensuite redessiné par le portraitiste-enquêteur.
Je me suis toujours demandé s’il existait des postes de dessinateur-policier ou si l’on se contentait de mettre à profit les talents d’un officier amateur de dessin.
Digression : je me rappelle avoir été très déçu, pendant mes trois-jours d’appel au service national, d’apprendre que le l’affectation que je réclamais, celle de « peintre de la marine », n’existait pas. En effet il existe bien des peintres de la marine, qui ont officiellement le droit d’aller peindre sur le motif dans des installations de l’armée, mais ils ne sont pas eux-mêmes militaires. Fin de la digression.

Le fait que le résultat du portrait-robot soit un dessin induit pour celui qui observe l’image le principe d’une distance, d’une certaine latitude d’interprétation.  Le dessinateur a peut-être un style personnel marqué, il est plus ou moins virtuose et il est susceptible de faire des choix arbitraires pour combler les lacunes des descriptions qui lui sont faites pour établir le portrait.
Les nouveaux portraits robots sont réalisés informatiquement, avec des logiciels tels que E-Fit et FACES. Le logiciel EvoFIT, de son côté, produit des images très proches, mais prend les choses dans l’autre sens puisqu’il sert à imaginer (à mettre en images) l’évolution de la physionomie d’une personne  connue, selon son vieillissement, ses déguisements et postiches.
Certains détails de ces images ont un aspect réaliste, sans doute parce qu’ils sont extraits de photographies (je n’en sais rien à vrai dire), mais les montages finaux ont quand à eux un aspect irréal, et même s’ils ne sont pas fait en 3D, ils rappellent les visages « mappés » sur des formes approximatives. Le portrait de Nigel Farmer (c’est son nom) ne ressemble pas à un portrait dessiné ni à une photographie, il ressemble à un personnage de jeu vidéo, ou à un avatar de Second Life. Son visage a un modelé, contient des détails réalistes parfois poussés, et d’autres plus étranges — certaines proportions, certaines ombres. Il ne ressemble pas à grand chose d’humain et rendent à la fois plus iréél et plus effrayant le crime commis et l’idée que nous nous faisons de son auteur.

Mais au fait, pourquoi « robot » ?

Bon point

juillet 10th, 2008 Posted in Personnel | 1 Comment »

À l’école primaire, il m’est arrivé de temps en temps de me faire offrir des bons points en échange d’efforts scolaires particuliers. Les bons points étaient une sorte de monnaie scolaire imprimée qui permettait ensuite d’obtenir des images. Je crois me souvenir que l’on se voyait gratifier d’une image en échange de cinq bons points. Ces images me plongeaient dans des abimes de perplexité car elle n’avaient jamais aucun rapport avec la leçon ni même avec l’école. C’étaient des reproductions miniatures de peintures à la gouache, parfois des photographies, elles avaient des sujets divers et parfois incongrus : un homme qui plante un clou ; un attelage du XIXe siècle ; des paysans aux champs ; une statue égyptienne ; une scène de guerre médiévale ; un canard. J’ignore dans quelle mesure cette tradition perdure, je me demande quelle est le valeur des images à présent. Est-ce que c’est cette pratique qui fait que, pour moi, une illustration à la gouache et en couleurs constitue toujours une sorte de récompense ?

J’ai bien mérité ce cow-boy, qui aurait pu être une image “récompense” d’école primaire ou qui aurait pu provenir d’une tablette de chocolat. Il est en fait extrait de la couverture d’une bande dessinée “petit format” des années 1960.

Je mérite mon image parce que j’ai passé deux jours à me battre contre le serveur qui héberge ce blog (un serveur “apache“), et qui abrite d’ailleurs de nombreux autres sites web. Je ne raconterai pas ici le détail des avaries subies par le système en question, mais j’ai finalement du louer une seconde machine pour y transférer un par un les sites hébergés. Pour ça j’ai passé une nuit blanche, la première depuis longtemps. Une image, donc, en récompense de mes efforts.

Mais cette image ne saurait être destinée qu’à moi seul, elle récompense ou console les propriétaires des sites que j’héberge ainsi que les lecteurs de ces sites (et de ce blog).
Elle célèbre aussi le déménagement de la boutique de bandes dessinées de mon frère Jérôme qui se trouve à présent au 83 de la rue Pajol, métro Marx Dormoy (18e). L’endroit est nettement plus spacieux et plus lumineux que l’ancienne boutique.
On peut fêter aussi la gratification par l’Aeres d’un rapport élogieux concernant l’équipe de recherche à laquelle j’ai le plaisir d’appartenir.
Cette image récompense enfin Hannah, ma fille aînée, car elle est désormais titulaire du baccalauréat — mention bien, elle a notamment brillé en anglais, en théâtre, en philosophie et en japonais.

Cherry 2000

juillet 7th, 2008 Posted in Robot au cinéma | 7 Comments »

Le film démarre sur le logo Orion Films. L’apparition de ce logo au début d’une séance me procure toujours un certain plaisir, et je ne suis pas sûr de pouvoir dire exactement pour quelle raison.

La société de production et de distribution Orion n’a véritablement existé qu’une quinzaine ou peut-être même une dizaine d’années (théoriquement, le nom existe sans discontinuer depuis trente ans, mais la société elle-même a connu bien des aléas). Sa grande période, ce sont les années 1980. Le catalogue d’Orion n’est pas très fourni mais il est rempli de films emblématiques de cette époque : Terminator, Robocop, F/X, Recherche Suzanne désespérément, Amadeus, les films de Jonnathan Demme, quelques Blake Edwards et Woody Allen tardifs, des films musicaux comme l’excellent et méconnu Beat Street ou encore Absolute Beginners, par Julian Temple.
Cherry 2000 fait partie des films les moins connus de ce catalogue, je n’ai pour ma part aucun souvenir de sa sortie en France. L’année de sa sortie, 1987, a été bien plus marquée par des films tels que Histoire de Fantômes chinois. Les ailes du désir, Full Metal Jacket, Le dernier empereur, Princess Bride ou encore l’Arme fatale.

L’affiche française contenait une accroche alambiquée : Dans le futur, quand la femme robot idéale est hors circuit, le sexe devient une aventure. Tout un programme.

Les quinze premières minutes du film sont pleines d’idées. Le héros, Sam Treadwell, est un grand romantique, il vit avec une femme-robot de modèle Cherry 2000. Superbe et pas contrariante pour deux sous, cette compagne modèle prépare un bon bon diner tous les soirs, agrémenté d’une conversation badine elle-même suivie de baisers enflammés. La réalité rattrape David lorsque Cherry prend l’eau par accident et voit sa mécanique interne fondre littéralement. Un réparateur de robots lui explique qu’il n’y a strictement rien à faire. David récupère alors la mémoire du robot (un tout petit CD) et se met en quête d’un autre robot de modèle Cherry 2000.

L’Amérique de l’année 2017, qui sert de décor au récit est un pays post-industriel. Il n’y a plus d’usines, plus de savoir-faire, plus personne ne produit de robots ni personne qui soit en mesure d’effectuer des réparations lourdes. Il faut donc aller très loin pour chercher l’objet, dans le désert du Nevada, où se trouve un cimetière de robots.

Mais, me direz-vous, pourquoi chercher une illusion de relation sentimentale avec un robot ? Alors qu’il fait le deuil de son robot, Sam se laisse convaincre par deux collègues de se rendre dans une boite de nuit, le Glu Glu Club. Ce genre d’endroit sert à rencontrer très rapidement des personnes de l’autre sexe, moyennant finances. Chacun vient avec une petite démonstration enregistrée de ses exploits amoureux — Sam passe pour un inquiétant marginal en n’ayant pas un tel document sur lui —, puis on passe aux choses sérieuses, à savoir les négociations, devant un cocktail et avec l’assistance d’un avocat qui aide les deux parties à établir le contrat (durée, programme et clauses diverses) de leurs rapports sexuels.

Même s’il ne s’agit que d’un ersatz, d’une illusion, ou peut-être en partie pour ces raisons, l’amour désintéressé et inconditionnel du robot Cherry 2000 est finalement bien moins trivial que les pratiques amoureuses juridiquement et financièrement encadrées du Glu Glu Club d’Anaheim.

Désespéré, David décide de se rendre dans un bourg mal famé nommé Glory Hole, dans le Nevada, lieu où il peut espérer rencontrer la seule personne susceptible de l’aider, le traqueur de robots E. Johnson. Là, surprise, le héros découvre que le « E » de E. Johnson signifie Edith : Johnson est une femme. Après avoir un peu hésité, David décide d’embaucher Edith. Celle-ci accepte le travail mais impose à son commanditaire de l’accompagner dans la mystérieuse Zone 7 où se trouvent les robots abandonnés.
Commence alors pour les deux héros un périple dangereux dans un désert pour le moins inhospitalier.

Edith Johnson est interprétée par Melanie Griffith. Actrice un peu oubliée, Melanie Griffith a joué dans plusieurs films importants : Body Double (De Palma), Working Girl (Miche Nichols), Something Wild (Jonathan Demme) et plus récemment dans Cecil B. DeMented, le réjouissant manifeste pour le cinéma indépendant de John Waters. Dans Cherry 2000, elle porte une imposante perruque rousse et mène une vie d’aventurière intrépide. L’acteur qui interprète Sam, David Andrews, est une sorte de faux Kevin Costner. Il a principalement travaillé pour des séries télévisées.

Sam et Edith doivent surmonter divers obstacles avant d’atteindre la Zone 7. Là-bas, un dénommé Lester (Tim Thomerson, habitué aux rôles de millitaire, qui a ici de faux airs de Charles Napier) règne en seigneur sur une bande de voyous portant la chemise hawaïenne, un bob et un bermuda.
Lester capture Sam qui croit pour sa part que Edith et son mentor Jack-six-doigts, que nous avons rencontré en chemin et dont le personnage est malheureusement à peine ébauché dans le films, sont morts. Évadé, Sam parvient avec Edith jusqu’à la ville de Las Vegas qui est complètement ensablée. C’est là qu’il découvre une salle pleine de robots dont un du modèle Cherry 2000, strictement identique à celle avec qui il vivait jusqu’ici. Lorsqu’il lui insère le disque-mémoire de sa précédente gynoïde, le robot ouvre les yeux, reconnait David et lui dit « Je t’aime ». Edith, mi-jalouse mi-embarrassée par la situation, se moque de cet homme amoureux d’une machine. Pourtant, lorsque le petit avion qu’utilisaient Sam et Edith s’avère incapable de décoler avec trois personnes à son bord, Sam réclame à son robot d’aller lui chercher une boisson : Il vient de comprendre que c’est d’Edith qu’il est amoureux et abandonne donc sa chérie-Cherry 2000 sous ce  prétexte vaseux.

Prenez Blade Runner et Mad Max, ajoutez un peu d’humour, secouez, ouvrez le shaker à l’envers en laissant tout choir sur le sol et vous obtenez Cherry 2000.
Le film n’est pas très bon, car il manque singulièrement d’ambition. Il y avait pourtant matière à faire mieux. L’Amérique de 2017 telle qu’elle est dépeinte dans le film, obsédée par la récupération car devenue incapable de créer et de produire, voilà une idée aurait gagné à être développée par exemple.
Les meurtriers psychopathes vivant dans le désert mais soucieux de faire perdurer un hédonisme californien complètement dégénéré sont amusants mais un peu moins novateurs. Leur cas m’a surtout rappelé certaines mauvaises rencontres faites par le héros de A boy and his dog, un film post-apocalyptique des années 1970, sauf que, de mémoire, c’est l’amérique protestante rigoriste du middle-west qui y était caricaturée.

La personnalité du robot Cherry 2000 est sans doute le plus gros rattage du film car à plusieurs reprises on s’attend à une étincelle. Par exemple au début du film, incapable de répondre à une question rhétorique, le robot prend un air peiné, comme si elle était embarrassée par son propre manque de conversation, et utilise la tendresse comme moyen pour échapper à la situation, et ce avec une fougue qui entraine finalement sa mort.
Et lorsqu’elle retrouve David bien plus tard, certains de ses regards laissent imaginer qu’elle perçoit avant lui-même qu’il a cessé de l’aimer. Ce robot abandonné devient alors un personnage pathétique, émouvant, qui pourrait au passage démontrer à David que sa rédemption (il aime une véritable femme) n’est pas si nette que ça, car s’il avait eu le tort de préférer le confort de l’amour d’une machine, acquis d’avance, à celui d’une femme véritable, qu’il aurait fallu accepter pour ce qu’elle est, il a ensuite le tort d’abandonner celle qui, machine ou non, l’aime de manière passionnée et inconditionnelle.
Il l’abandonne de la manière la plus lâche, comme pour fuir toute réaction  de la part du robot, en lui demandant se s’éloigner pour lui rendre un service : « vas-donc me chercher un pepsi» .

Pour conclure, Cherry 2000 est un film plutôt dispensable, dont un scénariste inspiré pourrait tirer un remake formidable.