Profitez-en, après celui là c'est fini

Art under attack

août 23rd, 2008 Posted in Pas gai, Vintage | 1 Comment »

En prenant pour prétexte le film The Last Starfighter, nous badinions récemment ici-même sur les confusions qui sont faites, quand ce n’est organisées, entre les notions de jeu, de guerre, de simulation, de réalité, de fiction.  J’ignorais qu’au même moment, mon vieil ami Douglas Edric Stanley ajoutait sans le vouloir une nouvelle pièce au dossier en présentant son installation Invaders! dans le cadre de la convention de jeux vidéo de Liepzig. L’installation est un hommage au mythique jeu Space Invaders, qui a trente ans cette année. Dans cette version, les joueurs sont invités à défendre les tours jumelles du World Trade Center. On ne pouvait pas gagner dans Space Invaders1 et on ne peut pas gagner ici non plus.
Les choses sont allées assez vite. Le site Kotaku, dédié à la culture des jeux vidéo, semble être à l’origine de la polémique avec l’article Space Invader Attack World Trade Center at game convention.
L’auteur de la brêve s’était rendu dans le plus grand salon du monde dédié aux jeux vidéo pour admirer des previews de la prochaine version de Grand Theft Auto et autres œuvres destinées aux adolescents qui veulent jouer à être violents et immoraux sans pour autant décoler de leur canapé (ce qui arrange franchement tout le monde). Et là, surprise, il tombe sur l’installation de Douglas, la trouve de très mauvais goût et prédit qu’elle sera très mal reçue par Tous ceux qui ne détestent pas la liberté (je cite précisément : « We do know, however, that the 8-bit tower jumpers and the negative score applied to each WTC tower to indicate damage aren’t going to sit well with, we’re thinking, everyone we know who doesn’t hate freedom »).
Dans la novlangue neo-conservatrice, le mot « freedom » est un mot magique, un thought terminating cliché, permettant d’appeler à priver quelqu’un de sa liberté d’expression ou même parfois de sa vie. Le journaliste découvre finalement qu’il s’agit d’une installation artistique : « It is an art exhibit, according the the French-American artist ». Vous remarquerez la discrète pointe de mépris pour l’art contemporain, si souvent accusé de servir d’alibi à toutes sortes de choses que la morale réprouve, mais on ne la fait pas aux Bouvard et Pécuchet… Ce n’est pas le journaliste qui dit que c’est de l’art, c’est, nous explique-t-il, l’artiste franco-américain qui l’affirme.
Ouille ! French-american, je souligne le French, ça sonne mal.

Les articles se sont succédés, sur Kotaku (qui change un peu de dispositions au fil des articles, mais le mal était fait) puis de média en média jusqu’à atteindre la grande presse américaine. À côté de chaque article, merci le Web 2.0, les commentaires rageurs et les menaces de mort s’accumulent.

Pour finir, le New York Daily News publiait hier un article dans lequel les amis et les familles de victimes de l’attentat du 11 septembre venaient témoigner. Ainsi, un pompier nommé Zachary Fletcher, dont le frère jumeau est mort dans les tours et qui, enfant, a joué à Space Invaders (et qui, accessoirement, pense à tort que Douglas est un éditeur de jeu vidéo qui cherche la publicité facile), émet cette réflexion que je trouve pour ma part passionnante : « Aliens are not going to attack the World Trade Center. What reason would they attack the World Trade Center? That makes no sense at all » (Les Alien [=étrangers] ne vont pas attaquer le World Trade Center.  Pourquoi attaqueraient-ils le World Trade Center? Cela n’a aucun sens).

Enfin, la société Taito, créateur du jeu original Space Invaders, a émis un communiqué où elle refuse d’être associée de quelque manière à ce jeu, précisant ne pas avoir été prévenu de son existence et se réservant la possibilité de poursuivre l’auteur du jeu. Hum !
Pour finir, sans contrainte de la part des organisateurs de l’évènement ni du musée du jeu vidéo qui l’avait invité à exposer son travail, Douglas a demandé aux organisateurs du salon du jeu vidéo de Leipzig d’éteindre l’installation. Il ne méconnait pas le danger qu’il y a à donner à la majorité bêtasse (c’est moi qui le dis, lui parle du « plus petit dénominateur commun ») le pouvoir de décider ce qui est ou non une forme d’expression valide, mais il considère que la situation ne lui permet plus de s’expliquer et de défendre ce travail.

Alors qu’en France on utilise l’école ou la loi pour réécrire l’histoire (le temps béni des colonies…), aux États-Unis, tout passe par l’« entertainement », qui semble être là-bas la chose la plus sérieuse du monde. Les exemples abondent : le film U-571 qui attribuait une victoire britannique (la prise de la machine de cryptage Enigma pendant la seconde guerre mondiale) à des soldats américains, le film Pearl Harbour qui tente de transformer en quasi-victoire la seule attaque militaire qu’ait jamais subi les États-Unis sur leur sol au XXe siècle, et ne parlons pas des innombrables séries télévisées, films, dans lesquelles des attaques terroristes similaires à celle du 11 septembre 2001 sont contrées in extremis par Jack Bauer ou John McClane. L’installation de Douglas contient d’ailleurs des extraits vidéo de Taxi Driver, Independence Day, Air Force One et Piège de cristal.

Je pense que si l’installation Invaders! choque certains, ce n’est pas pour le mauvais goût ou le manque de respect qu’il y a à mélanger jeu vidéo et drame historique récent. Le mauvais goût ou le mélange des genres n’ont jamais été un problème d’ailleurs.
Non, ce qui choque à mon avis, c’est tout bêtement que le joueur perd forcément, et ça, c’est vraiment anti-américain. La destruction du World Trade Center n’est psychologiquement admissible que si elle ouvre la voie à des victoires. C’est pour cela qu’il fallait attaquer l’Afrghanistan, et c’est pour ça qu’il a fallu attaquer l’Irak, c’est pour cela que certains se préparent à fondre sur l’Iran.
En rappelant que la guerre ne se gagne jamais, l’installation Invaders! ne fait pas plaisir à tout le monde. Il n’y a donc pas forcément de malentendu dans les réactions disproportionnées et odieuses qu’a suscité l’installation, c’est bien parce qu’ils en ont compris le sens de Invaders! que certains ne peuvent admettre son existence et souhaitent mille tortures à son auteur.

Le dispositif a l’air complexe et fort intéressant, comme en témoigne cette vidéo sur Youtube.
Lire sur Écrans.fr : Les envahisseurs version 11 septembre débranchés, par Marie Lechner (27/08/08)

  1. On ne pouvait que perdre à Space Invaders car la vitesse ne cessait d’augmenter. Le jeu n’avait pas de fin, en revanche il avait un « high score » : historiquement c’est même le tout premier jeu vidéo doté d’un « high score ». [↩]

Casting de plasticiens

août 23rd, 2008 Posted in Brève | 4 Comments »

Cela devait arriver… Après American Idol et America’s next top model, après les cuisiniers, les femmes au foyer, les séductrices, les fiancés, etc., la télévision propose American Artist, un télé-crochet destiné à découvrir les plasticiens de demain. Cela passera sur la chaîne américaine Bravo et la productrice sera Sarah Jessica Parker, l’actrice principale de la série Sex and the City. Le gagnant aura droit à une exposition itinérante dans plusieurs musées d’importance. Est-ce que ça sera le Turner Prize ou le Prix Marcel Duchamp de l’avenir ?
On ignore pour l’instant l’identité des membres du jury. Je doute qu’une chaîne française diffuse l’émission.
Dommage !

Blade Runner

août 21st, 2008 Posted in Robot au cinéma | 31 Comments »

Dans un article du regretté Métal Hurlant, Philippe Manœuvre s’en était violemment pris au film Blade Runner qu’il considérait comme une trahison du roman de Philip Kindred Dick, une seconde mort pour l’auteur disait-il même1. Le résumé introductif de l’article donne le ton :
« Philippe Manœuvre est allé voir deux fois l’ignoble pensum que Hollywood, ou Ridley Scott, ou les deux, présentent comme Philip K. Dick au cinéma. Son verdict est ferme et sans nuance : bande de salauds » !
Les titres sont dans la même veine : « Minable » ; « Ringard » ; « Sabotage » ; « Ignominie » ; « Connerie ». Qu’on lui donne raison ou pas sur le fond, on déplorera avec un brin de nostalgie que, à notre époque, c’est à dire plus de vingt-cinq ans après la parution de l’article, peu de critiques oseraient parler d’un film avec des termes aussi violents dans la presse2.
L’agressivité de la critique de Manœuvre semble décuplée par le fait que Métal Hurlant avait pour ainsi dire découvert le talent de Ridley Scott en étant un des premiers journaux à encenser le film Alien : Le huitième passager, au point que le réalisateur était venu rendre une visite à la rédaction du magazine.
Manœuvre n’a pas hésité à comparer la situation de Blade Runner au traitement de J’irai cracher sur vos tombes, adaptation d’un roman de Boris Vian que l’auteur désapprouvait au point d’avoir été terrassé par un infarctus en plein visionnage privé, infarctus dont il est mort après avoir eu le temps de dire : « Alors c’est ça qu’ils ont fait ? Chierie ! Chierie ! ».
Il est vrai que le film de Ridley Scott est bien différent du roman qui l’a inspiré, Do Androids Dream of Electric Sheep? (les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques). Et il est vrai que Philip K. Dick est mort deux mois avant la sortie en salles de Blade Runner, film qu’il avait au départ combattu.
La comparaison ne saurait cependant être poussée beaucoup plus loin.

Les producteurs du film avaient proposé à Dick, sans succès, d’écrire le scénario. Pour l’auteur, les conditions étaient inacceptables puisqu’on lui réclamait de rendre le récit un peu plus « tous publics » et, dans la foulée, de rédiger une « novelisation » (un livre d’après le film) adapté à un public de pré-ados. La production du film a donc commencé sans Dick et sans même qu’on l’en avertisse. Dans un article paru dans la presse, il avait critiqué le scénario retenu, et sa critique a fait mouche, puisque tout fut réécrit en fonction de ses remarques.

Là où la comparaison avec Boris Vian ne tient pas, c’est qu’en voyant les premières images de Blade Runner, Philip K Dick a été conquis3. La trame n’est pas la même, c’est vrai, rien n’est pareil, mais visuellement, c’est exactement ce qu’il imaginait. Ce qui nous ramène d’ailleurs à l’étymologie du mot « imagination » : la capacité à mettre en images. Le verbe est faux mais l’image dit juste.

Si l’on compare les deux récits, on constate de nombreuses différences sur des points qui semblent essentiels : la similarité physique, dans le roman, des personnages de Rachel et de Pris (qui appartiennent à une même série d’androïdes) ; le fait que Rick Deckard soit marié ; l’importance des questions de fécondité et la rareté des animaux (difficile peut-être d’évoquer la disparation des animaux dans un film urbain) ; la religion de Wilbur Mercer ; l’orgue à humeurs (qui permet de se plonger dans l’état d’esprit choisi en modifiant son équilibre neurochimique) et la boite à empathie (qui permet à tous de ressentir les mêmes choses en même temps) disparaissent eux aussi dans le film. Ces escamotages sont loin d’être des trahisons à mon avis, puisqu’il s’agit essentiellement d’objets ou de concepts qui impliqueraient de lourdes explications. Or à l’image, chaque seconde que l’on passe à expliquer au spectateur ce qu’il doit voir et comprendre fait sortir ce même spectateur du film. Je ne parle pas du bavardage (Rohmer, Cassavetes, Godard ou Kechiche, chacun à leur manière, prouvent qu’un film peut rester un film tout en étant extrêmement bavard) mais bien des explications. La science-fiction à l’écran souffre souvent de ce problème : un certain nombre de choses doivent être expliquées et ces pré-requis sont autant de freins à l’entrée du spectateur dans le récit.

Les rapports amoureux sont eux aussi simplifiés. Pour une raison que j’ignore, les films hollywoodiens semblent presque obligatoirement devoir montrer, parallèlement à l’intrigue (quand l’intrigue ne s’y limite pas) le processus de construction d’une relation amoureuse sincère. Il peut y avoir des complications, des amours passés ou parallèles, mais la règle semble être que la relation qui aboutit est sincère et même sans grandes surprises (dès le premier regard, on sait qu’ils vivront heureux, etc.). Dans le roman, Deckard est marié. Son épouse est complètement hypnotisée par la machine à empathie. Rachel utilise ses atouts pour séduire Deckard et obtenir de lui ce qu’elle veut tandis que Pris, « robot de compagnie », joue sur sa similarité physique avec Rachel pour troubler Deckard. Deux femmes-robot qui utilisent Deckard, une troisième, son épouse légitime, qui n’a plus de volonté… dans le roman personne n’aime Deckard.
Dans le film en revanche, il est divorcé, il s’attache sincèrement à Rachel et cet attachement est réciproque. Quand à ses rapports avec Pris, ils sont plutôt professionnels, et même si la beauté de la jeune androïde le trouble peut-être (elle émeut surtout un autre personnage, JF Sebastian), il ne cherche qu’à faire ce qu’il a à faire, c’est à dire à la tuer.
La trame du Blade Runner de Ridley Scott est donc bien plus simple que celle du roman de Philip K. Dick. Mais Scott, en compensation, apporte une atmosphère, une charge poétique plus que conceptuelle, malgré un certain kitsch général (jusqu’à choisir Vangelis comme auteur de la bande originale).
Dick parlait d’« androïdes », un terme assez daté, et Scott a inventé le mystérieux mot « réplicant ». Quand au métier de Deckard, qui était originellement celui de « Bounty hunter » (chasseur de primes), il devient « Blade runner », locution empruntée à William Burroughs pour l’occasion. Les accessoires, aussi, sont souvent bien trouvés, comme par exemple la machine qui permet à Deckard d’analyser une photographie4.

Le film

Rick Deckard est donc un « Blade Runner » à la retraite. Il chasse les « réplicants », des androïdes impossibles à distinguer des humains, crées pour les conditions difficiles des colonies minières spatiales mais qui n’ont pas le droit de se trouver sur terre. Ces esclaves bio-technologiques, supérieurement forts et intelligents mais dont la durée de vie n’excède pas quatre ans (limite technique dans le roman, mais intentionnelle dans le film), se rendent régulièrement coupables de rebéllion. Les réplicants sont incapables d’empathie et on les reconnaît notamment à leur indifférence vis-à-vis de la souffrance d’autrui ou vis-à-vis des animaux. Le centre-ville de Los Angeles en 2019, qui sert de cadre au film, est un lieu plutôt malsain. Pluies radioactives, dureté des rapports humains, misère,…
Quelques réplicants sont arrivés sur terre illégalement et l’on demande à Deckard de reprendre du service pour les assassiner, ce qu’il accepte plus ou moins contraint et forcé.
Au cours de son enquête, Deckard rencontre Rachel, une réplicante qui croit être humaine et qui sert d’assistante à Eldon Tyrell, le président de la Tyrell Corporation, multi-nationale surpuissante qui fabrique les réplicants. Rachel et Deckard tombent amoureux.
De leur côté, les réplicants évadés, dirigés par Roy Batty (Rutger Hauer, excellent robot psychopathe effrayé par la mort), cherchent à utiliser un de leurs concepteurs, JF Sebastian, pour atteindre Eldon Tyrell. Batty assassine Sebastian et Tyrell.
Deckard finit par trouver tous les réplicants, qu’il tue à l’exception du plus dangereux, Batty, qui meurt de sa belle mort.

Versions

Dans la première version que j’ai vu, Rachel devait être tuée par un collègue de Deckard mais est épargnée. Deckard et Rachel quittent alors la ville pour un voyage dans de beaux paysages buccoliques vus d’hélicoptère — images qui s’avèrent avoir été empruntés au film The Shinning de Stanley Kubrick. Une certaine confusion entoure la question des montages de Blade Runner, on en compte sept différents, dont quatre importants (version US de 1982, version internationale de 1982, Director’s Cut de 1992 et Final Cut de 2007). Dans certains cas la fin est ouverte, dans d’autres on comprend que Deckard est sans doute lui-même un réplicant.
Je n’ai jamais adoré devoir comparer les versions de films, ni voir les scènes coupées, la première version que je visionne me semble toujours être la seule véritable. Dans Blade Runner, il me semble de toute façon que ce qui compte réellement, c’est l’atmosphère générale, très sombre, mais les paysages verts de la première fin apportaient un contrepoint à mon avis très bienvenu et je suis déçu qu’ils ne se trouvent pas sur le DVD.

Blade Runner est aujourd’hui une référence incontournable de l’histoire du cinéma de science-fiction. Il a influencé l’adaptation en long-métrage du Ghost in The Shell de Masamune Shirow et bien d’autres films, sans parler du nombre de vidéo-clips qui reprennent la brume et les néons de ce qu’on peut qualifier de premier film cyber-punk.
Ridley Scott a expliqué s’être inspiré de Moebius mais aussi de la peinture d’Edward Hopper et de villes comme Hong Kong ou Tokyo (les éléments de culture asiatique qui courent dans Blade Runner fait partie des éléments qui rendaient à mon avis le film très moderne à sa sortie. Cela pourrait avoir été emprunté à la nouvelle Johnny Mnemonic par William Gibson, sortie un an avant Blade Runner).
On notera aussi un clin d’œil appuyé au film noir de l’après-guerre comme en témoignent divers éléments familiers : Harrisson Ford porte un chapeau et lit le journal, Rachel a une coiffure de pin-up fifties, et une partie de l’enquête se déroule dans les coulisses d’une boite de nuit.
Le film doit énormément au talent de Syd Mead, styliste automobile des années 1960 qui s’est rendu célèbre plus tard grâce aux designs futuristes qu’il a crées pour le cinéma, notamment dans Tron et bien entendu, pour Blade Runner, dont il a dessiné les véhicules, mais aussi et surtout les vues de la ville — vues qui font toute l’identité du film5.

Le récit n’apporte certes pas grand chose au texte original de Philip K. Dick, il l’ampute même de nombreuses thématiques, mais après tout tant mieux, pourquoi pas, l’adaptation la plus fidèle ne peut être qu’inutile… au pire  terriblement plate, au mieux illustrative (Harry Potter ou Le Seigneur des Anneaux en sont à mon avis de bons exemples).
Le livre de Philip K. Dick utilisait le personnage de Deckard et l’affection stérile des humains envers des animaux robots pour parler d’une humanité gâchée, finissante. Le film de Ridley Scott met beaucoup l’accent sur les réplicants, qui, avec leur quatre pauvres années d’espérance de vie, leurs révoltes vaines et leur incapacité à vivre avec autrui sont des métaphores ambulantes de la condition humaine. Les deux récits ne parlent donc pas exactement des mêmes choses.
J’ai lu que Mathieu Kassovitz, pendant la promotion de son film Babylon A.D. se réclame de Blade Runner qu’il décrit ainsi : « Quand on regarde Blade Runner, on voit d’abord un film de science fiction et d’action. Mais au fond il parle de Dieu, de notre existence sur cette planète, de la création… ». Il me semble de mon côté que si ce film parle effectivement de notre existence, il ne traite en revanche pas de la création. Oui, les réplicants sont des êtres artificiels, ils ont été créés, et Roy Batty s’amuse quelques secondes à laisser croire à Eldon Tyrell, son « père », que ce dernier a quelque pouvoir sur lui, dans une parodie de confession catholique, mais ça ne va pas bien loin, pas de quoi casser trois pattes à un canard.
Ce n’est pas non plus un film que se rapporte directement à la culture numérique (en dehors peut-être de l’intéressant scanner d’images utilisé par Deckard), qui est un peu mon sujet, mais en revanche de nombreux films consacrés à la culture numérique ont puisé des éléments à Blade Runner.

J’ignore si Philippe Manœuvre a révisé son jugement depuis la rédaction de son article. Pour ma part, j’avais adoré le film à sa sortie, car il ne ressemblait à rien de ce que j’avais déjà vu (je n’avais pas encore lu le roman, par ailleurs), et je dois admettre que je n’ai pas changé d’avis depuis.

Lire aussi : La machine Esper, à propos de l’outil d’analyse criminologique qu’emploie Deckard.

  1. Philippe Manœuvre, La Seconde mort Philip K. Dick (il semble qu’un « de » ait été oublié dans le titre), in Métal Hurlant numéro 79, septembre 1982, pp52-58. La page suivante contient un article de Joe Staline, La première mort de Moebius, qui accuse Ridley Scott d’avoir emprunté les meilleurs éléments de Blade Runner à la série l’Incal, par Moebius et Jodorowsky, ce sur quoi il ne se trompe pas ainsi qu’on le verra plus tard [↩]
  2. En 2008 on a heureusement toujours le droit de ne pas aimer un film, mais il semble mal vu de s’emballer. Le Web 2.0, sans en être responsable, n’arrange rien, car tout article un peu négatif se voit gratifié de dizaines de commentaires rageurs. D’ailleurs les articles dithyrambiques subissent souvent le même sort, alors les journalistes ont une petite tendance à prendre une posture prudente. Peut-être reçoivent-ils aussi des coups de fils d’attachés de presse qui leur disent avec un trémolo dans la voix pourquoi il ne faut pas trop dire de mal du film (il y a tellement d’argent et d’emplois en jeu, etc.), et peut-être aussi qu’on les prive d’avant-premières quand ils se montrent trop ingrats. D’ailleurs plusieurs films à gros budget ne sont à présent plus montrés aux journalistes avant leur sortie, un bon budget marketing est un moyen bien plus sûr pour faire connaître un film au public – et l’envoyer le voir même s’il n’a de bien que sa bande annonce. S’ils ont aimé un film, les critiques parleront de « bonne surprise », et sinon, d’un film « sans surprises ». L’euphémisme est souvent le symptôme d’une parole contrainte. [↩]
  3. Pour se convaincre de l’enthousiasme de Dick pour le film Blade Runner, on peut lire sa toute dernière interview par John Boonstra, parue dans la revue Rod Serling’s The Twilight Zone Magazine, juin 1982, pp. 47-52. :
    I saw a segment of Douglas Trumbull’s special effects for Blade Runner on the KNBC-TV news. I recognized it immediately. It was my own interior world. They caught it perfectly. I wrote the station, and they sent the letter to the Ladd Company. They gave me the updated screenplay. I read it without knowing they had brought somebody else in. I couldn’t believe what I was reading! It was simply sensational — still Hampton Francher’s screenplay, but miraculously transfigured, as it were. The whole thing had simply been rejuvenated in a very fundamental way.  After I finished reading the screenplay, I got the novel out and looked through it. The two reinforce each other, so that someone who started with the novel would enjoy the movie and someone who started with the movie would enjoy the novel. I was amazed that Peoples could get some of those scenes to work. It taught me things about writing that I didn’t know. [↩]
  4. scène qui a inspiré le cdrom multimédia 18:39 de Fabien Lagny, Bruno Piacenza et Serge Bilous, une création publiée en 1997 par Flammarion dans son éphémère mais ambitieuse collection  « art et essai ». Le manipulateur du cdrom était invité à fouiller à l’infini dans les détails d’une photographie. [↩]
  5. Ridley Scott a voulu que le Los Angeles de Blade Runner s’inspire du décor du Metropolis de Fritz Lang, qui entretient d’ailleurs plus d’une similitude avec Blade Runner. [↩]

Le dernier starfighter

août 19th, 2008 Posted in Interactivité au cinéma | 32 Comments »

The Last Starfighter (Starfighter, en Français) est un film américain sorti en 1984. Il n’a pas connu le succès de films comparables tels que E.T. ou Retour vers le futur. Il faut dire que ce film de science-fiction destiné aux enfants et aux adolescents a précisément été interdit aux moins de treize ans aux États-Unis, interdiction dont on peine à comprendre la motivation1. Son exploitation s’est tout de même avérée modestement rentable. Je ne pense pas que la sortie de Starfighter ait été très médiatisée en France mais il a longtemps hanté les vidéo-clubs avec le statut de troisième-choix-mais-bonne-surprise.
The Last Starfighter nous intéressera pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il fait partie des temps forts de l’histoire de la modélisation 3D au cinéma. Ensuite, il parle de jeu vidéo et du lien entre le virtuel et le réel, la simulation et l’apprentissage.

Alex Rogan habite un mobile-home immobile avec sa mère et son petit frère. Il rêve de partir un jour avec son amie Maggie, mais il n’a pas obtenu le prêt qui lui aurait permis d’aller étudier, et il semble condamné à rester employé comme l’homme-à-tout-faire du Starlite-Starbrite, le camping où il réside. Son moment d’évasion, chaque fois qu’il a un instant de tranquilité (et de solitude), est de jouer à la borne d’arcade installée dans le camping. Le jeu, intitulé Starfighter, est un jeu de combat spatial, il s’agit de défendre une frontière contre la menace du méchant Zur.

Une nuit, Alex bat tous les records du jeu, à tel point que tous les résidents du camping viennent admirer ses exploits jusqu’à ce qu’il détruise le vaisseau amiral de la flotte ennemie.

Alors qu’il se trouve seul, Alex fait la connaissance d’un homme mystérieux nommé Centauri (Robert Preston, truculent et drôle), qui cherche à rencontrer le détenteur du record de Starfighter.
Alex se présente et, sans avoir vraiment le temps de dire ouf, il est embarqué dans le véhicule de Centauri, une automobile futuriste qui s’avèrera capable de traverser la galaxie. Et c’est bien de l’autre côté de la galaxie qu’Alex est emmené. Chez lui, il est remplacé par un clone plus ou moins robotique nommé Beta.

Nous comprenons donc à ce stade que Starfighter n’est pas qu’un jeu vidéo, que la frontière de l’espace existe et qu’il faut effectivement la défendre contre le méchant Zur. Starfighter est aussi et avant tout un bureau de recrutement cosmique qui permet de découvrir les meilleurs pilotes de l’univers, ceux qui sont nés pour être des « starfighters », sorte de chevalliers de l’espace.
Mais tout se complique : Centauri est un chasseur de primes un peu roublard, il n’avait absolument pas le droit de recruter sur terre. Par allusions, on comprend que Centauri est responsable de l’affaire Excalibur, quelques siècles plus tôt. Alex ne veut pas du poste de Starfighter, il veut juste rentrer chez lui, ce qu’il fait.

Sur terre, Alex découvre son clone, Beta, qui s’est comporté de manière plutôt maladroite avec Maggie, ce qui cause quelques fâcheries dans son couple. Il comprend aussi rapidement qu’il est poursuivi par des mercenaires extra-terrestres à la solde de Zur. Centauri le convainc de repartir dans l’espace en laissant son clone servir d’appât pour les mercennaires de Zur.
De retour à la base des starfighters, Alex apprend que celle-ci a été pilonnée par l’ennemi et qu’il est le dernier des Starfighters. Flanqué d’un co-pilote à l’apparence plus ou moins reptilienne et nommé Grig, Alex part en guerre contre Zur. Et ça fonctionne. Il décime l’ennemi, sauve l’univers, et peut retourner sur terre pour raconter son histoire à ses amis et à ses voisins.
Il repart vers d’autres aventures, mais avec Maggie cette fois.

The Last Starfighter est un rêve éveillé d’adolescent : être puissant, être admiré, compter pour les autres… Tout en étant avant tout doué pour jouer aux jeux vidéo. Le spectateur est cependant vite gêné par un détail : on ne croit pas une seconde que l’acteur qui incarne le héros (Lance Guest) soit âgé de dix-sept ans, il semble au moins vingt-cinquenaire. Le merveilleux du récit s’en trouve un peu affadi. Dommage, car tout le reste de la distribution est assez impeccable. La mère célibataire, comme dans E.T., l’inévitable petit frère dégourdi, le méchant stupide, le groupe d’amis, etc.
La seconde erreur du film c’est de montrer un peu trop de combats spatiaux. Comme dans le premier Star Wars, le réalisateur n’a pas peur d’ennuyer son public avec d’interminables explosions et autres mouvements tactiques. Ce qui serait passionnant sous la forme d’un jeu vidéo (dont nous serions les héros) nous fait bailler d’ennui lorsque nous y assistons comme spectateurs. Jouer à un jeu vidéo et regarder un jeu vidéo sont deux expériences passablement différentes.

Le film est sauvé par son argument de départ, qui mêle Tron et Star Wars et nous emmène même un peu au delà. L’idée même du jeu vidéo comme support à un apprentissage et comme moyen de sélection des virtuoses du pilotage n’avait a priori jamais été portée à l’écran.
Dans la réalité, et bien avant l’ordinateur du reste, le principe des jeux de simulation avait fait son chemin, notamment dans le domaine militaire. Du reste des sports plusieurs fois millénaires (lancers de poids, de disque, de javelot, équitation, chars, lutte) peuvent être considérés comme autant de simulations guerrières. La différence, ici, c’est que la frontière entre le virtuel et le réel n’est pas très épaisse, le héros passe du jeu à la guerre sans que cela fasse grande différence — il est juste plus confortablement assis dans le véritable vaisseau spatial.
J’ai vu il y a quelques années un reportage sur un jeu de simulation financière où les joueurs manipulaient un portefeuille boursier factice. L’idée du concepteur du jeu était, lorsqu’un joueur se montrait supérieurement doué, de rendre le jeu réel, c’est à dire de procéder effectivement aux achats et aux ventes voulues par le joueur. C’est un peu le même principe qui est à l’œuvre dans Starfighter : le jeu n’est qu’un jeu mais il devient sérieux lorsque les joueurs sont doués.

On peut cependant porter là-dessus un regard plus grave.

La guerre

Alex pulvérise l’ennemi mais ne se pose aucune question. Il pourrait le faire, pourtant. Qui est cet ennemi ? que veut-il ? Qui attaque, qui menace, à quelle guerre est-ce qu’il participe, quel est le contexte, l’histoire de ce conflit dans lequel on le propulse ? Tant qu’on lui donne l’occasion de jouer, il est content.
Cette situation me rappelle irrésistiblement les images mollement effrayantes qui avaient été produites par la première guerre du Golfe, des images qui ressemblaient furieusement à des jeux vidéo et qui semblaient fasciner les militaires eux-mêmes. La réalité des habitants de Bagdad était subitement devenue abstraite, des cibles, des points, des boutons à presser.
À cette époque, les militaires se considéraient dans leur absolu bon droit, ils défendaient le petit Koweït, sous mandat de l’ONU, contre l’appétit de son puissant voisin, l’Irak.

Dix ans plus tard, l’après 11/09 est nettement moins naïf2 et l’enthousiasme des militaires qui s’écriaient « c’est beau comme un sapin de noël !» en assistant au déluge de feu dont ils étaient eux-mêmes les auteurs, a laissé la place à une guerre « virtuelle » encore plus sordide comme semble le prouver l’effrayante vidéo Anaconda Target, de l’artiste Dominic Angerame. Ce film de douze minutes montre des bâtiments, des véhicules et des personnes en Afghanistan, vues du dessus et de très loin. L’image est accompagnée des bavardages des militaires qui visent et qui tirent sur leurs ennemis, évitant tout de même soigneusement d’atteindre la mosquée d’où sortent ceux qui leur servent de cibles : il ne faudrait pas froisser quelqu’un en s’en prenant à un symbole religieux. Ces images m’en rappellent d’autres à leur tour, elles m’évoquent un jeu assez atroce et sans intérêt nommé prairie dog hunter, sorti il y a près de vingt ans sous Windows, dans lequel on devait tirer à vue sur des chiens de prairie lorsqu’ils apparaissaient.
Le jeu était en couleurs et le joueur voyait la figure souriante de ces marmottes américaines avant de les dégommer.
Depuis leur console, les militaires de Anaconda Target ne voient pas les visages, ils ne voient pas le sang, ils ne voient plus que des taches lumineuses. Ils se congratulent ou ils rient en terrorisant celles de ces taches qui cherchent à échapper à leurs tirs.
J’ai peur que le massacre virtuel des chiens de prairie soit, d’un point de vue visuel, bien plus choquant que le massacre réel d’irakiens depuis un hélicoptère (je crois) high-tech.

Évidemment, en 1984 dans un film pour enfants, un conte de fées intersidéral assumé comme tel, la question ne se pose pas de cette manière-là. On nous dit que les méchants sont les méchants et ma foi, nous y croyons – d’autant qu’ils sont très moches et qu’ils vivent dans des vaisseaux spatiaux très mal éclairés, comme tous les méchants de l’espace.  Mais vingt ans plus tard, la virtualisation du réel est une question que l’on peut et que l’on doit se poser. En interposant des écrans entre les combattants, on rend abstraits et sans conséquences des drames tout ce qu’il y a de concrets.  Des sénateurs américains ont proposé de légiférer contre des jeux vidéo « gore », mais qui créera des lois pour empêcher que l’on adoucisse la perception d’une réalité gore ?

L’armée américaine a fait développer pour ses besoins propres des jeux de simulation guerrières depuis plus de deux décennies : jeux de chars (Battlezone, réalisé avec Atari en 1980), simulateurs de vol, etc. Mais un cran a été dépassé avec America’s Army. Développé par l’armée américaine pour sept millions de dollars, ce jeu est précisément un bureau de recrutement militaire, un jeu d’apprentissage et un outil de propagande. Signalons que cette pratique n’est pas unique à l’armée américaine, il existe des jeux concurrents tels que Special Force, réalisé par le Hezbollah au Liban, par exemple.
Diffusé gratuitement sur PC, America’s Army enseigne aux jeunes gens l’importance des valeurs d’entraide et de coopération au sein d’un commando militaire et il leur apprend à tirer sur tout ce qui porte un turban.

Le site officiel du jeu America’s Army plonge son public dans une confusion étrange. Plusieurs éléments visuels (le motif de fond de page, très « camouflage », fortement pixelisé ; des images représentant des soldats en 3D ; un lien vers une page de téléchargement) signalent qu’il s’agit bien d’un site consacré à un jeu vidéo. Mais plusieurs liens mènent vers des pages bien différentes : information sur les métiers de l’armée, témoignages de soldats, et même, une page consacrée aux héros de guerre. C’est cette page, intitulée Real Heroes, qui m’intéresse le plus, car de manière assez atypique, elle ne contient que les noms de soldats vivants. C’est atypique car les héros de guerre, comme les saints catholiques, sont toujours morts — cet état permet de leur prêter des paroles et des pensées sans risque d’être contredit. Ici nous voyons plutôt des recruteurs : sergents, lieutenants, majors, qui tous présentés avec une petite photographie, une biographie, et leur profession de foi : « I will never quit », « I will never leave a fallen comrade », « I will never accept defeat », « I will always place the mission first ».
S’il y a une chose que l’on oublie dans les jeux vidéo, c’est l’éventualité de la mort, car dans le jeu, mourir, ça signifie juste devoir tout reprendre à zéro. Cette expérience est désagréable mais pas traumatisante, ou en tout cas, pas irréversible. Les biographies des « vrais héros » montrées sur le site évacuent totalement la question de la mort, qui est pourtant au centre même de l’existence du soldat.

On s’est beaucoup ému, au début des années 1990, à l’idée que le jeu vidéo pouvait faire perdre pied avec la réalité. On a accusé Wolfenstein 3D et autres « first person shooters » d’être responsables de la violence dans le milieu scolaire3. Ce sont les inquiétudes liées à la porosité entre le réel et le virtuel qui avaient mené l’industrie du jeu à se doter d’un système de classification indiquant le degré de violence des jeux ou l’âge minimal de ceux à qui ils sont destinés. Comme souvent dans l’histoire de l’industrie du divertissement aux États-Unis, ce sont les éditeurs eux-mêmes qui ont pris les devants et créé leur système d’auto-censure. Pour le cinéma cela a été les « ratings » du Motion Picture Association of America ; pour la bande dessinée, le Comics Code Authority ; pour la musique, les Parental Advisory de la Recording Industry Association of America. Chaque fois l’idée est d’empêcher l’état de légiférer. Il en est allé de même pour le jeu vidéo. Deux sénateurs américains, Joe Lieberman et Herb Kohl ont dirigé une commission d’enquête sénatoriale sur le thème de la « corruption de la société par la violence des jeux vidéo ». Il est intéressant de noter que la violence adolescente n’a cessé de baisser alors même que la violence des jeux augmentait (mais les deux évènements ne sont a priori pas liés, cf. l’ouvrage Freakonomics). La question de l’influence de la fiction (interactive ou non) n’est jamais posée sur un plan scientifique, ou plutôt les expériences scientifiques dans le domaine ne sont jamais incluses au débat. Le politique et l’industrie s’accordent à fournir un semblant de solution sans prouver l’existence du problème. De son côté, le public de ces fictions cherche souvent à nier l’influence que celles-ci peuvent avoir.
Dans le cas du jeu vidéo, le fait que les États-Unis dépensent des millions de dollars pour créer un « shoot’em up » gratuit laisse penser que l’armée voit là un outil intéressant. Les américains ont un mot pour décrire la modification intentionnelle du comportement par le biais de la technologie : persuasive technology.

Le virtuel a évidemment une influence sur le réel, mais laquelle ? Chacun de nous sait bien qu’il ne suffit pas de regarder un film violent pour avoir un comportement violent, ou du moins nous connaissons la distance qui sépare la fiction de la réalité lorsque nous sommes concernés, mais nous nous méfions plus des autres : enfants, simples d’esprits, personnalités instables,… C’est d’ailleurs toujours ça la censure, personne ne veut de censure pour lui-même (chacun a une haute opinion de son propre jugement) mais on la veut toujours pour protéger autrui, ou se protéger d’autrui4.

Effets spéciaux

Toujours au chapitre des images mais dans un registre moins sombre, The Last Starfighter restera dans l’histoire comme le premier film de science-fiction à avoir troqué les maquettes de vaisseaux spatiaux pour la modélisation 3D. On notera que la société Digital Productions, qui signe ces images, est co-producteur du film.

Si l’on oublie les grottes et les astéroïdes, qui sont un peu moches, le résultat est assez convainquant. Cette 3D sans textures, assez brute, est servie par une bonne direction artistique. Il est intéressant que les deux premiers films à avoir traité de jeu vidéo, Tron (1981) et The Last Starfighter (1984) ont recours à la 3D pour montrer les jeux eux-mêmes, alors que la 3D n’existait qu’à un stade extrêmement rudimentaire dans le domaine du jeu vidéo. Les effets visuels sont supervisés par Ron Cobb, qui a aussi travaillé sur Dark Star, Star Wars, Alien, Retour vers le futur et bien d’autres films. Les images en 3D ne sont pas réalisées par des inconnus non plus : John H. Whitney Jr., fils de John Whitney (un des pionniers de l’animation électronique, que l’on trouve par ailleurs au générique de The Andromeda Strain) et Gary Demos, deux anciens employés de Information International Inc et fondateurs de la société Digital Productions. Ils avaient précédemment travaillé sur Looker, Futureworld et Tron. Pour pouvoir réaliser leurs images, Whitney et Demos ont eu recours à un super-calculateur Cray X-MP, l’ordinateur le plus rapide du monde à l’époque.

Affaiblie par les problèmes d’argent dus au coût d’exploitation d’un Cray X-MP, leur société a été rachetée sans avoir le temps de produire grand chose d’autre que les effets spéciaux de The Last Starfighter et un clip pour Mick Jagger (Hard Woman) mais ils ne s’en sont pas tenus là, ils ont ensuite créé d’autres sociétés, ensemble ou séparément, et de nombreuses personnalités du monde des effets visuels ont été formés par leurs soins.
Pour l’anecdote, signalons que Whitney et Demos ont notamment embauché Karl Sims, talentueux jeune programmeur, devenu depuis la toute fin des années 1980 un artiste mondialement célèbre.

Le réalisateur de The Last Starfighter est Nick Castle, dont c’était le second film à l’époque mais qui a collaboré avec John Carpenter depuis ses débuts. Nick Castle est notamment le scénariste de Escape from New York (New York 1997).

En conclusion, je dirais que The Last Starfighter n’est pas un film ridicule ni déplaisant, son scénario est un peu poussif mais il y a là des idées et du talent. Certains le qualifient de « joyau oublié », ce qui me semble très exagéré, même s’il n’est effectivement pas disponible en DVD en France5. Nick Castle est actuellement en train de préparer un film intitulé… Starfighter. J’ignore s’il s’agit d’une suite à The Last Starfighter ou d’un remake.

  1. mise à jour : Comme on me le signale en commentaire, le film n’était pas interdit aux moins de treize ans, mais seulement classé PG, c’est à dire nécessitant un accompagnement parental. [↩]
  2. Anecdote que j’ai apprise récemment : Colin Powell a fait cacher la tapisserie qui reproduit le « Guernica » de Picasso à l’ONU pour tenir son discours de justification de la guerre menée par les américains contre l’Irak. Officiellement, c’était à la demande des chaines de télévision, mais cette tapisserie, offerte à l’ONU par Nelson Rockefeller comme moyen de ne jamais oublier les horreurs de la guerre, constituait un symbole embarrassant. Cette histoire nous rappelle que les œuvres picturales ont toujours un peu de pouvoir, enfin suffisamment pour gêner, pour tenir lieu de mauvaise conscience. [↩]
  3. On notera au passage que Wolfenstein 3D a surtout été critiqué en son temps parce que le joueur pouvait y tuer des chiens : tuer des nazis, c’est humain, mais tuer des bergers allemands, c’est inhumain.
    Autre anecdote, le moteur de Wolfenstein 3D a été utilisé pour réaliser un jeu « biblique » baptisé Super 3D Noah’s Ark (sur console Nintendo). Le joueur, perdu dans l’Arche de Noé, jetait de la nourriture aux animaux pour les calmer. Au lieu de décéder, ceux-ci allaient se coucher. [↩]
  4. edit 16/09/08 : on apprend sur le blog de Philippé Quéau que les autorités américaines envisagent de surveiller les mondes virtuels comme celui de World of Warcraft, car les terroristes pourraient utiliser ce genre de « lieux » pour se transmettre des informations. Furieusement cyberpunk, même si comme le dit P. Quéau, il s’agit au passage de l’un aveu candide d’une surveillance extrème de tout Internet. [↩]
  5. Mais il est disponible parmi Les Introuvables d’Agent Smith.  [↩]

Interlude

août 19th, 2008 Posted in Brève, Modèles abandonnés, Vintage | No Comments »

Le Micral 90-50 est le dernier ordinateur personnel lancé par Bull à ne pas être compatible avec le standard PC d’IBM. Son processeur était un intel 8086, l’ordinateur embarquait 256ko de mémoire vive, il était associé à un écran noir et blanc de 640×288 pixels et à deux lecteurs de disquettes 5″1/4 (un pour le système, l’autre pour les données), renforcés, optionnellement, par un généreux disque dur « Winchester » d’une capacité de 5 ou de 10 Mo.
Cette machine haut de gamme valait tout de même 46 000 francs (le salaire minimum de l’époque était de 3 500 francs).  Le plus modeste téléphone mobile ou baladeur MP3 actuel a des spécifications supérieures à celle du Micral 90-50, quand aux 5 à 10 Mo, ils représentent le poids d’une ou deux images réalisées par un appareil photo numérique récent.
La publicité (pas très haut-de-gamme) date de décembre 1982 et se trouvait dans le journal Telesoft.

Fleuron de l’industrie informatique hexagonale, Honeywell-Bull a largement profité de l’aide de l’état français qui lui a notamment ouvert ses marchés publics en équipant ses administrations avec des ordinateurs Micral (mais aussi Goupil, Leanord, Thomson, … ).
Le Micral 90-50, qui a connu un véritable succès dans les universités, pouvait démarrer sur les systèmes « stars » de l’époque, le CP/M et le tout jeune MS-Dos. Mais c’est son système « natif », baptisé Prologue, qui était le plus intéressant, il était notamment multitâches et multipostes.

Tiens, tu t’intéresses à l’art ?

août 17th, 2008 Posted in indices | 5 Comments »

(dans un précédent article, je cherchais à me procurer les images d’une publicité précise… Voilà, j’ai trouvé. Je mets ici le texte, les images, et le son)

— « Tiens, tu t’intéresses à l’art ? »

— « Non, je me cache ! Avec le rasoir mes poils repoussent à une vitesse ! Pas la peine de vous faire un dessin. »

— « Allez l’artiste, on va t’enlever ces vilains poils »

Nouvelles bandes de cire froide Veet à l’huile d’amande douce efficace dès la première application pour quatre semaines de douceur

— « Quatre semaines de douceur, waow c’est du grand art »

Veet la douceur que vos jambes méritent

Lu, vu

août 10th, 2008 Posted in Lecture, Robot au cinéma | 7 Comments »

Tout d’abord, Kaos, un album d’Osamu Tezuka publié par l’excellent éditeur Cornélius. Les livres publiés par Cornélius sont très soignés. Les couleurs sont denses (au point que beaucoup croient que, comme à ses débuts, cet éditeur travaille en sérigraphie), les noirs sont profonds, le papier épais, les textes sont bien composés, les numérisations sont faites à partir des meilleurs documents d’origine. Tous ces points font que les livres publiés par Cornélius servent parfaitement leurs auteurs. Ils sont aussi nettement plus chers, pour les raisons énoncées mais aussi parce qu’ils sont beaucoup plus grands.
En ne publiant que des auteurs underground japonais comme Takashi Kurihara (Cornigule) ou Isami Nakagawa (Poguri), Cornélius serait resté inaperçu dans le monde des amateurs de mangas. Les choses se sont passées bien différemment lorsque l’éditeur parisien s’est mis à publier deux auteurs historiques, Shigeru Mizuki (le maître de l’horreur, jamais publié en France auparavant) et Osamu Tezuka (qui est à la fois le Hergé, le Vandersteen et le Disney japonais). Peu sensibilisés à la qualité bibliophilique, de nombreux amateurs de manga ont reproché à Cornélius de faire de trop beaux livres ! Mais pour les autres, voir enfin Tezuka gratifié en France de beaux ouvrages imprimés de manière franche, sans fautes d’orthographe, sans français approximatif, et dans un format lisible, c’est plutôt un soulagement et ça vaut bien les deux ou quatre euros de plus. La télévision publique japonaise (NHK) doit être du même avis puisqu’ils ont réalisé un documentaire sur Cornélius — fait que j’ai appris par le plus grand hasard, en rentrant d’Angoulême en train avec l’équipe de tournage. Le réalisateur m’expliquait que, pour lui, Cornélius est un modèle.

Pourquoi est-ce que Cornélius est connu au Japon mais ne voit pas ses ouvrages commentés par toute la presse française ? C’est simple : cet éditeur refuse de sacrifier au rite des « services-presse », préférant faire un cadeau de bon cœur plutôt que d’envoyer un dixième du tirage, gratuitement, à des critiques dont on peut au mieux espérer qu’ils paraphrasent le dossier de presse et qui, souvent, revendent derechef l’ouvrage chez Gibert ou sur Internet. Un journaliste assez connu m’a dit une fois que les éditeurs qui agissent de cette manière « crachent dans la soupe ». Mais quelle soupe ? Que vaut la critique d’un journaliste qui n’a pas acheté ce qu’il lit ? Cette pratique qui est la norme ici serait considérée comme un manquement à la déontologie dans de nombreux pays.
Je ne vais pas raconter Kaos, ça n’a pas d’intérêt particulier : c’est bien du Tezuka et cette indication suffira aux amateurs. Bouffon, épique, mythologique, cruel, comique, trivial, grandiose, fantaisiste, classique, rien que de très habituel venant de cet auteur. Tezuka s’est intéressé à tous les genres, à tous les sujets, à tous les publics. Ici il nous embarque dans le registre de la science-fiction. Du pur point de vue graphique, toujours chez Cornélius, je préfère deux œuvres plus anciennes de Tezuka : Hato et Prince Norman. J’attends tout de même avec impatience les deux prochains tomes de Kaos.

Galaxy Express 999, de Leiji Matsumoto, ne bénéficie pas d’un traitement aussi respectueux. Leiji Matsumoto est le premier auteur de mangas dont j’ai aimé l’univers, il est l’auteur d’Albator (Captain Harlock), qui passait à la télévision lorsque j’étais enfant. Romantique et sombre, Albator possédait une densité à laquelle aucun autre dessin animé de l’époque ne pouvait être comparé. J’ai vu d’autres dessins animés de Matsumoto depuis, dont le long-métrage Interstella 5555, réalisé avec le duo de musique électronique Daft Punk (Matsumoto, après plus de cinquante ans de carrière, continue à produire). En revanche je n’avais jamais eu l’idée de lire une de ses œuvres sur papier, jusqu’à ce que Philippe Dumez n’évoque Galaxy Express 999 sur son blog.
Un véhicule intergalactique dont l’apparence est celle d’un train-vapeur (car cela rassure, nous explique-t-on), qui embarque ses passagers vers Andromède, que tout le monde aimerait prendre mais dont aucun passager n’est jamais revenu… Beaucoup de mystères, de récits secondaires lugubres et cruels. Quelques phrases impossibles, très Leijimatsumotoesques telles que « Pluton est la planète la plus triste de l’espace ». Et une question lancinante : vaut-il mieux vivre cent ans comme un humain ou vivre mille ans en renonçant à tout ce qui fait la vie (goût, toucher, sensations diverses) pour un corps robotisé ? Paru à la fin des années 1970, le récit contient des éléments qui rappellent furieusement un classique du livre pour enfants aux États-Unis, le Polar Express de Chris Van Allsburg, sorti en 1985 et récemment adapté au cinéma par un Robert Zemeckis très fatigué. Le thème du train qui roule automatiquement vers une destination mystérieuse, avec un personnel étrange existe dans de nombreux autres récits, Le voyage de Chihiro ou le Transperceneige par exemple.

Le livre, édité par Kana (Dargaud), est à la limite de l’illisibilité — les notes en bas de page, notamment, sont très douloureuses à déchiffrer.

Enfin, Wall-E. Avec Pixar, pas de surprise, on est toujours ravi par le spectacle. Les décors de la première partie sont d’une beauté ahurissante. Le film est en grande partie muet, ce qui aboutit naturellement à des passages burlesques très bienvenus. Wall-E a été compris par beaucoup (notamment aux Ètats-Unis où il a déclenché une vive polémique) comme une fable écologique, ce qu’il est, mais sans se montrer franchement novateur ou surprenant. Plus intéressant est le portrait assez saignant de la société de consommation actuelle, ou plutôt de sa logique poussée jusqu’au bout : absence d’effort, absence d’agressivité, l’homme est réduit à l’état de tube digestif flottant, saturé d’écrans qui font écran justement et qui l’empêchent de voir son environnement. « C’est l’heure de manger ! sortez vos pailles ! ». Le thème du déclin, et d’un déclin particulièrement américain, revient de manière récurrente chez Pixar. Les deux Toy Story ou Cars ne parlent de rien d’autre. La nature (sa préservation) n’est jamais vraiment le sujet, rien à voir, par exemple, avec les films du studio Ghibli (Totoro, Pompoko et surtout, Princesse Mononoke) qui sont furieusement écologiques et qui parlent de l’harmonie entre l’homme et la nature autant que des tensions qui font de l’un l’ennemi de l’autre. D’un point de vue idéologique, Wall-E est peut-être bien plus réactionnaire qu’on ne pourrait l’imaginer de prime abord. Car sa moralité, finalement, c’est quoi ? Faire un peu d’exercice, ne pas passer sa vie devant des écrans, ne pas laisser un société privée « bienveillante » (mais sans tête et sans but) s’arroger tous les pouvoirs, faire un tout petit peu plus attention à ce qu’on jette ? Des conseils hygiénistes de bon sens plus qu’un pamphlet révolutionnaire.

Bon évidemment, c’est avant tout un film pour enfants, il aurait été inconcevable d’y intégrer du drame et encore moins d’en faire un film véritablement désespéré. Beaucoup de choses ne sont pas dites. D’où provient la nourriture des passagers du vaisseau spatial où s’est réfugiée l’humanité ? Soylent Green ? Est-ce que leur modèle de société aurait pu continuer ainsi des milliers d’années où est-ce qu’une catastrophe les guettait ? Et pourquoi leur abri n’aurait pas été situé sur terre comme dans Logan’s Run ? Et pourquoi ne voit-on pas le nez d’une humanité dégénérée et souterraine comme dans le secret de la planète des singes ? Ou d’autres survivants menaçants comme dans The Omega man ? Tant qu’à faire des clins d’œil à la science-fiction des années 1970, peut-être eut-il fallu le faire jusqu’au bout. À moins que le drame, finalement, réside dans l’absence de drame, dans la dictature molle et bienveillante de la société B&M et de ses robots, dans l’absence de curiosité ou d’envie d’exister de chacun.
Parmi les références évidentes de Wall-E, citons aussi 2001, Silent Running, et bien entendu E.T pour le personnage de Wall-E.
Le spectacle est en tout cas très réussi, chaque plan est bourré d’idées, de gags, d’allusions, et le personnage de Wall-E, modeste, bosseur, sentimental et courageux, est tout à fait irrésistible.

Le cas Siné

août 5th, 2008 Posted in Dans la boite-aux-lettres, Lecture, Pas gai | 18 Comments »

Ces derniers jours, je me suis (gentillement) pris le bec avec tout un tas d’amis ou de connaissances au sujet de l’« affaire Siné », qui passionne la presse et la toile et où, comme le dit Edwy Plenel sur son site Mediapart, « Au grand bénéfice de la droite, la gauche s’y bat contre elle-même ».
Je ressens finalement le besoin d’exposer posément et synthétiquement mes observations sur le sujet. J’ai souvent eu un peu de mal à me faire comprendre car je n’étais pas « pour » untel et « contre » l’autre, mais à la fois pour et contre tout le monde. La position qui consiste à refuser de choisir un camp est souvent considérée comme une absence d’opinion. Pour moi, c’est exactement le contraire. Le lecteur jugera — s’il atteint le point final du texte qui est un peu long.

Siné est un personnage, une institution. Anar râleur, il semble considérer que la bêtise est partout, ce en quoi il ne se trompe sans doute pas — les indices sont faciles à trouver en tout cas. C’est le genre de bonhomme qu’on est généralement ravi de connaître (on a tous eu le nôtre), il a fait mille choses, il a connu Malcolm X, Raymond Queneau, Michel Simon, Jacques Prévert, Boris Vian et Max Ernst, il a dessiné pour Bizarre, il a écrit dans Jazz Hot, il a fondé l’Enragé, il a lutté contre le de Gaulle despotique de la fin, contre les guerres coloniales, contre le racisme, contre l’armée, pour le free Jazz, la soul music, etc. Le temps lui a donné raison sur à peu près tout et si cela se trouve il a même échappé à tout encartage. Liberté totale et bon goût en musique, rien à dire. Mais il a soixante-dix-neuf ans, ces combats appartiennent au passé et même s’il garde toute sa verve, le pouvoir subversif de Siné ne peut plus être le même : on imagine mal nos dirigeants se jeter chaque semaine avec anxiété sur la colonne de Siné. Du reste l’époque a changé, on imagine mal le moindre dessin de presse les inquiéter. Aujourd’hui, les policiers ne placent plus Siné en garde-à-vue, ils lui demandent des autographes.
Dernièrement, j’ai trouvé le dessin de Siné plus relâché, plus accidenté, plus vivant. En tant que dessinateur, on reconnaît son trait à dix kilomètres et il est pourtant difficile à imiter. Des yeux vides à la Harold Gray, des gros nez, des physionomies toutes très semblables (Siné n’est pas un caricaturiste ou physiogonomiste). Le dessin de Siné sort difficilement de Siné, je veux dire par là que jamais ses personnages ne semblent véritablement vivants, réels, contrairement à son idole Saul Steinberg. Pour moi on pourrait découper Steinberg en deux morceaux, deux héritages extrèmes : l’un styliste, systémiste, formaliste, graphique, un peu raide quoique assez gai, c’est Siné. L’autre, puissant, affectif, capable de créer des personnages et des situations, c’est Sempé.
Je suis plutôt du côté de Sempé mais je reconnais en Siné un dessinateur marquant.

On dit qu’il ne s’entendait pas avec Philippe Val, le rédacteur en chef, qui a pourtant signé une préface dithyrambique pour Siné il y a quelques années. Il est en tout cas évident que Siné n’existait plus dans Charlie qu’à titre affectif ou historique, car avec Val, la ligne a changé. La tendance « sérieuse » qui existe à Charlie depuis toujours (Cabu, Cavanna,… ), est progressivement devenue la norme. Responsables, très politisés, la plupart des auteurs de Charlie sont des gens sérieux qui se prennent au sérieux. Inversement, la tendance anar-râleur-saoûlographe du professeur Choron ou de Siné s’efface, notamment depuis le décès de Reiser puis celui de Gébé qui, chacun à sa manière (la poésie pour Gébé, le recours à l’émotion pour Reiser), était un honnête trait d’union entre les deux tendances. Enfin c’est l’analyse que j’en fais personnellement. Je signale au passage que j’ai pratiquement appris à lire dans une reliure énorme de Hara Kiri hebdo du tout début des années 1970 (un énorme truc d’une dizaine de kilogs) et que je n’ai jamais cessé de lire ce journal dans ses divers avatars : Hara Kiri hebdo, Charlie Hebdo, et même l’éphémère Grosse Bertha.

Certains pensent que Val n’attendait qu’un prétexte pour virer et les faits semblent leur donner raison. Voici le prétexte, un extrait de la chronique de Siné :

« Jean Sarkozy, digne fils de son paternel et déjà conseiller général de l’UMP, est sorti presque sous les applaudissements de son procès en correctionnelle pour délit de fuite en scooter. Le Parquet a même demandé sa relaxe ! Il faut dire que le plaignant est arabe ! Ce n’est pas tout : il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit ! »

Val n’a semble-t-il pas lu cette chronique. Fatigué ou excédé par Siné, il aurait depuis longtemps cessé de vérifier ses éditoriaux, dit-on. Cavanna n’est pas exactement de cet avis, il raconte que Siné s’amusait souvent à exprimer des opinions douteuses et excessives dans le but même d’être censuré, et que ça fonctionnait jusqu’ici. Reste qu’une semaine après la publication du billet d’humeur, le 8 juillet, sur RTL, le journaliste Claude Askolovitch, du Nouvel Observateur, cite la fin de la phrase de Siné en la qualifiant d’antisémite, explique qu’il a contacté Val, que ce dernier est ulcéré se présente comme une victime du système absurde de la presse qui empêche de virer un fâcheux (!?). Au passage, Askolovitch glisse « il y a d’autres choses du même tonneau dans l’article », affirmation sur laquelle personne ne lui a demandé de s’expliquer depuis. Un autre journaliste participant à l’émission l’appuie de manière assez vaseuse, invoquant Freud et affirmant qu’il existe un lien naturel entre le dessin de presse de gauche « opposé aux puissances de l’argent » et les dérives antisémites (et l’on cite pour preuve le négationniste Konk passé du Monde au Front National… N’importe quoi !). L’explication de texte d’Askolovitch est, en substance, celle-ci : dans sa phrase, Siné associe le fait de se convertir au judaïsme au fait de réussir dans la vie, puisque, dit le journaliste du Nouvel Obs, l’imaginaire collectif associe les juifs à la richesse.
La nouvelle de cette conversion était fausse, mais se convertir une religion par ambition est une vieille pratique, et pas nécessairement au plus haut niveau de la finance et de la politique, comme dans l’Islam médiéval qui offrait un abattement fiscal conséquent aux populatons conquises qui acceptaient de se convertir, avec un succès tout à fait extraordinaire. On se rappelle aussi du « Paris vaut bien une messe » d’Henri IV qui a abjuré le protestantisme pour gouverner la France, sans parler d’Henri VIII qui invente un protestantisme sur mesure, l’Anglicanisme, pour échapper à l’influence du pape et obtenir le droit de divorcer.
En faisant abstraction d’un certain passif (pogroms, affaire Dreyfus et la Shoah) qui surgit dès que l’on emploie le mot « juif », on lit juste dans la phrase de Siné que Jean Sarkozy se soumet à une religion par ambition. Et justement, quand on connaît un peu Siné, on peut tout à fait admettre qu’il ait écrit tout cela en faisant abstraction du poids de l’histoire juive. Car Siné, en tant qu’anar de base, a toujours fait preuve d’un refus des préjugés racistes mais aussi d’une haine sincère et équitable envers toutes les religions. Par exemple, s’il a depuis longtemps pris fait et cause pour les palestiniens contre les israëliens, il n’a pour autant jamais ménagé l’Islam, il écrivait encore récemment : « Je renverserais aussi de bon cœur le plat de lentilles à la saucisse sur la tronche des mômes qui refusent de manger du cochon à la cantoche ».
Bref on peut admettre qu’il n’y avait ici aucun clin d’oeil rance à une famille idéologique vaseuse, Siné n’a pas changé, il n’est pas devenu antisémite, il est juste athée enragé, à l’ancienne.

Dans son propre éditorial, Cavanna dit de Siné qu’il est plus intelligent que malin. Intéressante distinction, très appropriée. Car si Siné sait très bien où il se positionne vis-à-vis du racisme ou de l’antisémitisme1, il a sans doute eu le tort de présumer que tout le monde le comprendra de cette manière. En effet, la vieille droite antisémite traditionnelle a depuis longtemps été forcée de masquer ses propos, de procéder par allusions peu claires, par clin d’œil, par signes de reconnaissance. Habitués à traquer l’antisémitisme ou le révisionnisme dans les petites phrases ou même les intonations des tribuns d’extrême-droite, certains voient le mal partout. L’intention de départ est louable mais le résultat actuel est calamiteux, il devient impossible de parler de tout un tas de sujets librement. Le soupçon se généralise : untel a eu telle phrase vaseuse, il devient suspect d’antisémitisme. Le malheureux se défendra comme il le pourra, mais comment prouver que l’on n’est pas antisémite ? Et pire, comment ne pas passer pour un antisémite ou plutôt pour quelqu’un pour qui cela fait une différence lorsque l’on se sent obligé de faire état de ses amitiés (j’ai un très bon ami qui est juif…)
Même des juifs tels que Noam Chomsky, Charles Enderlin, Edgar Morin ou Michel Warschawski, dont aucun ne rejette son héritage culturel, ont eu droit à l’épithète infamant. On peut aussi très facilement se faire traiter de nazi si l’on fait partie de ceux qui doutent de Freud (cf. Les contre-attaques douteuses au « livre noir de la psychanalyse » d’Elisabeth Roudinesco). L’art contemporain a aussi été défendu avec ce procédé. Cela se fait moins aujourd’hui et c’est un progrès. Le chantage au nazisme (si tu es contre x alors tu es du côté des nazis qui étaient du même avis) n’est pas très rationnel. Ce qui caractérise fondamentalement le nazisme n’est ni le refus de la psychanalyse, ni le mauvais goût en art, ni l’écologie, ni le végétarisme. Si Hitler n’était connu que pour ces « travers », ma foi, l’Europe aurait économisé soixante millions de vies.

Mais le vrai problème du procédé, c’est la banalisation des mots et la confusion qui en découle. L’état d’Israël a bien sûr usé et abusé de cette situation, notamment en France, dans le but d’interdire tout débat concernant la politique israélienne et dans le but de pousser de nombreux français juifs à émigrer. Il en découle parfois un sentiment d’injustice, notamment chez les musulmans qui voient qu’on peut librement les dénigrer d’une manière qui serait impossible à appliquer à des juifs ou même à Israël.
La question n’est pas si simple car chaque religion a une histoire bien à elle en France : le catholicisme ou le protestantisme ont eux aussi leur histoire, leurs conflits, leur passif. Si l’on ne trouve plus beaucoup de mangeurs de curés en 2008, ce n’est pas par respect traditionnel, c’est parce que l’église semble bien fatiguée, tandis que l’Islam semble progresser, inquiète, et provoque d’autres réactions. Pour le judaïsme, le moteur, c’est le « plus jamais ça », plus jamais la Shoah.

Passons… Philippe Val dit avoir paniqué. Effrayé par la menace sérieuse d’un procès intenté par Jean Sarkozy, le rédacteur en chef et directeur de publication a eu une vision d’horreur : le procès perdu d’avance, coûteux et médiatisé qui l’aurait poussé à se solidariser du pigiste qu’il avait toujours rêvé de voir partir, notamment depuis que Siné avait publié une chronique consacrée à l’affaire Clearstream, chronique dans laquelle il avait affirmé devoir s’auto-censurer. Or Val se réclame de Voltaire et ne veut pas qu’on l’accuse de censure. Question d’amour-propre. On a beaucoup brodé sur la question : Clearstream aurait réclamé la tête de Siné… Rien de tout ça évidemment, le dessin de Siné ne fait trembler personne aujourd’hui. Non, par contre, faire remarquer à Val la médiocrité de son attaque contre le journaliste Denis Robert, je pense que ça a joué. Val est un vertueux, c’est à dire quelqu’un qui supporte mal ses propres contradictions. Être un patron de la presse d’humour de gauche et prendre la défense d’un goliath de la haute finance contre un David du journalisme d’investigation, même en étant persuadé que ce dernier se trompe, au moment où ce dernier est ruiné par les procès, quelque chose semble clocher et peut imaginer que Val ait mal pris qu’on le lui fasse remarquer et, qui plus est, en le traitant de censeur, lui le champion du refus de la censure.

Val réclame à Siné de rédiger des explications qui permettrait d’écarter toute menace de procès. Siné découvre que son texte serait publié à côté d’un texte de Val et quelques autres le désavouant. Siné voulait bien s’expliquer mais apparemment pas donner l’impression qu’il signe une « confession » plus ou moins rédigée par Val pour un crime qu’il considère n’avoir pas commis. Le déroulement des faits n’est pas tout à fait clair (plusieurs versions contradictoires circulent) mais Siné considère qu’on l’a viré et Val clame qu’il ne publiera plus le vétéran tant que ce dernier ne fournira pas son auto-critique. Siné a bel et bien rédigé un texte expliquant son point de vue, affirmant son excécration de tout racisme et se prévenant par avance de toute récupération par des gens tels que Dieudonné, mais Val n’a pas publié son texte qui est finalement passé dans le Nouvel Observateur. Et là Val n’est pas clair, il n’y a plus de liberté d’expression dès lors que l’on demande à quelqu’un de s’expliquer tout en le lui refusant de le faire autrement qu’avec les mots qui seyent au requérant. Ce n’est pas seulement inélégant, c’est aux limites de la malhonnêteté intellectuelle.
Certes, Val a raison de craindre un procès : Charlie Hebdo est depuis quelques temps une affaire rentable, Val est archi-solvable et donc particulièrement exposé aux procès et notamment aux procès se rapportant à ce genre de causes indéfendables. Des associations font une spécialité de ce genre de procès et en tirent des revenus conséquents — ils ne font pas ça pour l’argent ceci dit, mais pour museler la presse sur certaines questions qui fâchent.
Par ailleurs, Val en a pris plein la figure : tout le monde lui est tombé dessus, car de même qu’il attendait Siné au tournant, le public de la gauche de la gauche attendait Val au tournant. Pour une certaine partie de ce public, être raisonnable et responsable est incompatible avec la pensée de gauche, or Val se veut raisonnable et responsable.
Il a obtenu en revanche le soutien des associations qui menaçaient précédemment de lui tomber sur le râble et qui limitent leurs actions à poursuivre Siné.
Ironiquement, à ce sujet, on a fini par découvrir que la « fausse nouvelle » de la conversion de Jean Sarkozy avait été lancée dans Libération (23 juin) par Patrick Gaubert, président de la Licra et ami de la famille Sarkozy. Siné, qui n’est pas journaliste d’investigation mais éditorialiste n’avait fait que réagir à une nouvelle qui lui semblait officielle (puisque c’était dans Libé).

« Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose », a écrit Francis Bacon. On a semé le doute sur toutes sortes de gens : Pierre Bourdieu, Edgar Morin, Daniel Mermet et bien d’autres. Beaucoup de gens à gauche voient là un procédé organisé, conscient, pour museler toute opposition à Israël. Pour moi c’est bien plus compliqué que ça, car la peur de voir ressurgir la « bête immonde » est sincère. La Shoah est un traumatisme de l’humanité en général et des juifs en particulier, je connais beaucoup de gens qui se sentent juif comme on se sent gaucher, droitier, brun, roux, c’est à dire sans y prêter attention, mais qui paniquent véritablement à l’écoute de nouvelles certes grave mais n’étant pas forcément révélatrices d’un changement sociologique véritable (profanation de cimetière, affaire Fofana,…). Là, on en entend dire : ça y est, ça recommence. Et ce cri est sincère, car la peur est toujours sincère, c’est même le seul sentiment qui l’est toujours. Elle est aussi très mauvaise conseillère même si les darwinistes expliqueraient que, en moyenne, une peur mal motivée fait plus pour la survie d’un sujet que le contraire. L’hypersensibilité médiatique concernant le judaïsme semble pour certains injuste, notamment pour ceux qui connaissent mal l’histoire, et finit par aboutir à un nouveau rejet, la peur du monstre fabrique le monstre. L’antisémitisme est une sorte de virus mental, un mème aux conséquences dramatiques, mais il en est de même de la peur de l’antisémitisme qui rend paranoïaque au point qu’on a pu voir récemment un aréopage de gens doués et intelligents comme Elisabeth Badinter, Fred Vargas, Ariane Mnouschkine ou Joann Sfar, prendre fait et cause pour un patron de presse qui renvoie son pigiste de soixante-dix-neuf ans.
Mais je ne juge pas la peur. On peut raisonner sur les causes d’une peur, on peut rassurer celui qui a peur, mais on ne peut pas discuter un sentiment. Je comprends que certains se félicitent de ne jamais céder à la paranoïa, mais ça n’est pas toujours possible. Beaucoup de juifs vivent un traumatisme familial : les parents ou les grands parents n’avaient pas vu venir Hitler, ou pensaient que cela s’arrangerait tout seul, ou pensaient que le mieux était de faire profil bas, que le héros de Verdun, Pétain, allait tout arranger, etc. Comment leur reprocher d’être vigilants à présent ?

Mais il faut éviter de passer de la vigilance à la panique et de la panique à l’aveuglement. Dernièrement, un participant au forum de la Ligue de défense juive (organisation d’autodéfense communautaire franchement limite) a écrit à propos de Siné et, je suppose, au nom de l’anti fascisme (orthographe d’origine) : « 20 cm d’inox planté ds le bide, ça devrai faire réfléchir ce fils de pute. ». Charmant !

En grand défenseur de la liberté d’expression et héritier auto proclamé de Voltaire2, Philippe Val devrait réfléchir à la question : lorsque le fasciste n’a plus le droit de s’exprimer, on ne peut facilement prendre n’importe qui pour un fasciste. Personne ne peut s’expliquer, personne ne peu être clair sur ses positions, et tout semble suspect. Il faut absolument sortir de tout ça, et rappeler comme Noam Chomsky que ce que l’on n’a pas le droit de dire ne peut pas être contredit. Les écrits révisionnistes sont un bon exemple (choisi par Chomsky qui l’a payé très cher), ils sont fantaisistes pour n’importe quel historien, il serait très facile de les contredire, mais puisqu’ils sont traités comme une sorte de secret d’état (qui les rend attirants, sulfureux), il est impossible de le faire. On n’a jamais fait progresser l’intelligence humaine en appelant à la censure ou en réclamant des têtes. Il faudra bien que la Licra, le Mrap, Sos-racisme, etc., s’en aperçoivent un jour. Il ne faut pas trop préjuger de la bêtise ou de la méchanceté des gens, car c’est comme ça qu’on la provoque, et de fait, malgré le déni dont font preuve beaucoup de gens, ou peut-être même à cause de ce déni, tout ça est en train de créer un antisémitisme « de gauche ».
S’il y a des choses à éclaircir, elles doivent être éclaircies. Même quand c’est un peu vexant d’être pris pour ce qu’on n’est pas.

Siné s’est finalement bien expliqué, c’est tout ce que je demandais, personnellement.
Val s’est montré moins convainquant. La première semaine « sans Siné », il montait un peu sur ses grands chevaux, jouant la carte de la responsabilité et s’indignant de la disparition de la politesse (il a reçu moult gros mots par e-mail) dont la cause est pour lui évidente : Internet. Au numéro suivant, de manière froidement émouvante, il explique que tout le monde a quelque chose à lui dire mais que personne n’écoute sa défense (ce qui est vrai, les gens se positionnent « pour » et « contre »). Il raconte aussi l’abyssale solitude dans laquelle il a vécu pendant deux semaines et change un peu le sujet de la conversation en répondant aux questions « généralistes » de ses lecteurs et de ses confrères (pourquoi défendre Jean Sarkozy tout en s’attaquant aux salafistes ? et autres réflexions idiotes). Sur ce genre de terrain, en bon amateur de philosophie (ses éditos ressemblent souvent à des devoirs de philo d’ailleurs), il est plus à l’aise, mais qui l’écoute à ce stade ? Même pas ceux qui le soutiennent, j’en ai peur.
Dans le même numéro, on lira avec intérêt un texte pacificateur de Cavanna qui se désole de la situation et prend la défense de Val autant que celle de Siné.

Bon, j’écris tout ceci depuis une ferme du Gers avec un iMac en fin de vie, j’ai du mal à me relire et je ne pourrai pas illustrer l’article avant quelques jours. Soyez donc indulgents avec les éventuelles fautes, coquilles, imprécisions et maladresses qui se glisseront dans le texte, et pardonnez moi sa longueur.

  1. on sépare racisme et antisémitisme parce que le judaïsme est une religion, non une « race ». En même temps, à part chez les animaux domestiqués par l’homme, les races n’existent pas (une race c’est la construction eugéniste de sous-espèces aux caractères physiques précis), le racisme repose donc dès le départ sur une vue de l’esprit. Le Judaïsme est une religion mais les juifs sont rarement religieux, c’est donc avant tout une histoire, un devenir collectif, enfin plusieurs puisque l’histoire et l’archéologie ont depuis longtemps réfuté l’idée d’une origine commune à tous les juifs, le judaïsme ayant longtemps été une religion prosélyte…
    Difficiles questions de choix des mots, donc, et si j’utilise la locution « racisme et antisémitisme », c’est par non-choix, par commodité, presque par cliché, plutôt que pour dire que je reprends à mon compte une telle distinction. Je considère en revanche que la judéophobie/antisémitisme est bien distincte de l’islamophobie, de la cathophobie, de la boudhistophobie et autres. Parce que le judaïsme n’est pas qu’une religion, n’est pas une opinion, ou du moins, n’est traité ainsi par personne. On me dira que dans l’Islam, l’apostasie est punie de mort (du moins dans les textes) et que de la même façon « on ne choisit pas toujours ». Bon… [↩]
  2. On prétend que Voltaire a dit un jour « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire ». Une belle phrase qui lui ressemble mais qui ne doit pas faire perdre de vue que Voltaire était un redoutable adversaire qui a plus d’une fois fait taire ses adversaires et ses concurrents sur la « scène » intellectuelle parisienne par des bons mots plus qu’en leur opposant des arguments. On est à peu près sûr à présent que Voltaire a par ailleurs intrigué anonymement contre Jean-Jacques Rousseau alors que celui-ci était réfugié à Genève. Le pamphlet « Le sentiment des citoyens » (même si Voltaire n’était pas Bourgeois de Genève), commence par une réflexion peu charitable : On a pitié d’un fou; mais quand la démence devient fureur, on le lie. La tolérance, qui est une vertu, serait alors un vice … suivi d’une foule d’accusations de blasphème d’un culot phénoménal (Il dit nettement, sous son propre nom : « Il y a des miracles dans l’Évangile qu’il n’est pas possible de prendre au pied de la lettre sans renoncer au bon sens; » il tourne en ridicule tous les prodiges que Jésus daigna opérer pour établir la religion), d’une minimisation de la censure (Veut-il que nous nous égorgions parce qu’on a brûlé un mauvais livre à Paris et à Genève? ). Le texte s’achève sur un appel au meurtre : S’il a cru que nous tirerions l’épée pour le roman d’Émile, il peut mettre cette idée dans le nombre de ses ridicules et de ses folies. Mais il faut lui apprendre que si on châtie légèrement un romancier impie, on punit capitalement un vil séditieux.
    Bien entendu, Voltaire a eu de belles phrases, de grandes idées, mais il ne faut pas perdre de vue cette anecdote qui prouve que les plus grands défenseurs de la liberté de parole ont parfois leurs limites et savent, à ce moment-là, perdre tout panache. [↩]

Le Geek (document, 1983)

août 5th, 2008 Posted in archétype, Lecture, Les pros | 5 Comments »

J’essaie de trouver les films ou les écrits qui participent à l’élaboration des archétypes de la culture informatique : le nerd, le geek, le whiz kid, le hacker, etc.
Aujourd’hui, deux exemples assez anciens de geeks (ou plus précisément computer geek). Le mot geek designait à l’origine des monstres de foire.

Dans la nouvelle Valentina, de Joseph Delanay et Marc Stiegler, Paul Breckenbridge est un col blanc qui doit résoudre un problème d’utilisation frauduleuse de son ordinateur. Il embauche « Cannonière » Smith, un spécialiste de la sécurité informatique qui est décrit comme un hippie corpulent. Lorsqu’il retourne à son bureau, Breckenbridge constate les dégâts :

Son plan de travail était couvert d’ordures, au sens propre du terme : sacs vides pleins de graisse, tasses en polystyrène à moitié vides, miettes diverses de nourriture, trois ou quatre frites ratatinées, un pot de yaourt aux myrtilles et, gisant sur le téléphone, une paire de chaussettes incroyablement crasseuses et si raides qu’elles semblaient capables de tenir debout toutes seules.
Le nez patricien de Paul était également affairé à trier les données ! Son bureau puait comme un rat mort.
En désespoir de cause, il lança sa mallette sur le canapé, où il restait au moins un peu de place. Sur un coussin trainaient une chemise douteuse et le vieux sac de masque à gaz dont se servait Cannonière pour trimbaler tout son fourbi.
« Bon dieu ! Smith ! Pourquoi ? Pourquoi faut-il que vous soyez un tel porc, et pourquoi justement dans mon bureau ? »
— Faut que j’aie mes aises quand je bosse, et puis j’ai un petit creux de temps en temps. J’ai des besoins corporels comme tout le monde. Par ailleurs je travaille sur votre problème et votre terminal est le meilleur endroit d’où partir.

Valentina , Joseph Delanay et Marc Stiegler, 1983
traduction de Jean Bonnefoy, in Demain Les Puces, éd. Présence du Futur, 1986)

Outre son goût pour la junk food et son hygiène problématique, Smith est un joueur et il s’avère obsédé par le pouvoir — il s’occupe du problème de Paul Breckenbridge pour la rémunération qu’il en tire, pour le plaisir de se mesurer à un hacker aussi doué que lui, mais aussi et surtout pour le pouvoir que cela lui confère. Disposant de tous les codes d’accès du réseau, il peut y faire ce qu’il veut, notamment y subtiliser des enregistrements vidéo compromettants. Il fait par ailleurs partie d’un réseau informel mondial, celui des meilleurs informaticiens du monde, qui sont tous à la fois des joueurs, des programmeurs et des hackers. Les jeux informatiques auxquels jouent ces personnes impliquent une grande part de programmation et sont donc réservés à un public choisi.
Si l’on résume le personnage, Cannonière Smith a une échelle de valeurs morales particulière, il ne se sent aucune obligation vis-à-vis de toute personne qui lui est techniquement inférieure et n’admire que ceux qui sont à son niveau. Il n’a pas de famille ni de vie sociale en dehors des rencontres de joueurs.

Dans le récit, Cannonière a un alter-ego féminin, Celeste Hacket. Informaticienne de génie, elle a créé un logiciel devenu conscient de lui-même, Valentina. Contrairement à Cannonière Smith, Celeste se sent très concernée par légalité et la morale. La seule chose qui parvient à lui faire changer d’avis sur ce sujet, c’est tout ce qui concerne la survie et le développement de son programme. La description physique de Celeste est pour le moins cruelle :

Elle n’était le genre de personne. Petite, boulotte, la poitrine plate et une incroyable démarche de canard […] elle faisait vraiment tout pour être moche : une robe en guipure à fleurs vertes et bleues, déjà ; des godasses dignes d’une soldate de l’armée russe, des lunettes à monture dorée tout droit sorties du siècle précédent et un chapeau qui aurait l’air tocard sur un cheval de labour.

Celeste n’a pas de vie sociale, elle est en fait incapable d’en avoir, et c’est une des raisons qui la pousse à tout faire pour protéger sa création, à qui elle s’identifie, car l’une comme l’autre sont seules au monde. Contrairement au cas de Smith, qui n’est pas expliqué, on nous donne ici les possibles raisons de l’inaptitude de Celeste à communiquer avec ses semblables autrement qu’au travers d’un écran. Par ailleurs, ce handicap social est présenté comme la cause du talent de Céleste dans la manipulation des ordinateurs.

Au cours de ses seize premières années, elle avait vécu dans huit pays différents : Tchécoslovaquie, Indonésie, Grèce, Égypte, France, Corée, Bolivie et États-Unis, sans cesse trimbalée clandestinement par son père dans sa quête désespérée d’un foyer pour elle. Elle parlait onze langues humaines ; elle n’en parlait bien aucune. Elle connaissait trente langage informatiques, qu’elle maîtrisait tous couramment. Elle avait des amis dans le monde entier, des gens qu’elle avait connus sur Uni-Réseau, qui la respectaient et l’aimaient aussi longtemps qu’ils ne la rencontraient pas en tête-à-tête. Elle avait des amis humains partout, sauf là où elle se trouvait, où qu’elle se trouvât. Son ordinateur était son univers.

Le personnage de « Cannonière » Smith occupe à présent l’imaginaire collectif tandis que le « savant brouillon » (personnage récurrent depuis Jules Verne, dont la première version informatique est Richard Sumner dans Desk Set en 1957) ou le « fort-en-thème psycho-rigide » (le « nerd ») sont un peu passés de mode. On peut recenser de nombreux personnages similaires à « Cannonière » Smith, généralement des personnages secondaires.
Les femmes sont en revanche souvent mieux traitées que la malheureuse Celeste, on ne se résoud plus à les rendre physiquement repoussantes, notamment au cinéma. Nous reparlerons de ça avec le film The Net, où Sandra Bullock intérprète une « geek » qui mange salement ses pizzas et qui est tellement « no life » qu’elle finit par ne plus pouvoir prouver sa propre existence.

Le bouclier doré

août 1st, 2008 Posted in Parano | 10 Comments »

La presse feint de découvrir, à une semaine de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques, que l’accès à Internet en Chine est censuré. On s’indigne vertueusement (en France en tout cas) : ils avaient promis, les dirigeants du pays le plus peuplé au monde avaient donné au comité olympique l’assurance que les journalistes sportifs auraient le droit, depuis Pékin, d’accéder à des pages web mentionnant le massacre de la place Tien An Men ou encore de pouvoir se rendre sur le site officiel de la secte Falun Gong. Ils ne se seraient sans doute pas servi d’une telle liberté, mais c’est une question de principe apparemment. C’est tout le problème de ce que l’on appelle « les droits de l’homme » d’ailleurs : une collection de principes dont l’application devrait être binaire et qui laisse peu de place à l’amélioration progressive et aux chemins détournés1.

La situation est plutôt drôle. Tout d’abord, l’expérience permet d’imaginer que, pendant les jeux, la presse nous parlera beaucoup de Laure Manaudou et de sa combinaison de bain mais très peu de sujets sociaux ou politiques chinois. Quand l’Albanie était le pays le plus fermé du monde (les gens qui passaient en Ferry au large de l’Albanie pour rejoindre la Grèce avaient pour consigne de ne pas regarder en direction des côtes du pays !), on y laissait entrer la presse sportive, car s’il existe un domaine d’où la subversion est absente, c’est bien celui du commentaire sportif. Le sport peut s’accompagner d’enjeux extérieurs (ce n’est pas pour rien que les despotes insistent tant pour accueillir des manifestations sportives), mais son commentaire, à ma connaissance, jamais, et quand bien même il le serait, c’est le public lui-même qui ne réclame rien de ce genre. Les habituelles mauvaises consciences diverses (Reporters sans frontières, Amnesty International, etc.), se retrouvent un peu comme ces marchands de fleurs qui hantent les restaurants parisiens : le consommateur n’est pas venu pour eux, au mieux on s’embarrassera d’une rose pour être débarrassé de son vendeur et parce que ça ne coûte pas bien cher.
C’est plutôt avant la manifestation sportive qu’il faut évoquer les problèmes du pays qui l’accueille, faire pression, menacer de boycott, négocier. Car pendant la manifestation, ça n’intéresse plus personne. Après coup aussi (une fois passée l’inévitable période d’analyse des résultats des sportifs nationaux) il y a des choses à faire : témoigner, expliquer, réfléchir. Mais aujourd’hui, une semaine avant les jeux, se plaindre d’un fait aussi évident, aussi attendu, aussi inévitable que la censure de certains sites Internet me semble complètement absurde. La manière même d’évoquer la question me semble idiote, on ne demande pas aux chinois de régler leurs problèmes de politique intérieure pour l’agrément des journalistes sportifs étrangers. Si, par peur panique que les jeux se déroulent mal, les autorités cédaient à ces pressions, ce serait vécu comme une humiliation nationale aux conséquences peut-être assez graves à long terme (pensez au froid diplomatique qui sépare la Chine de la France depuis le pitoyable passage de la flamme olympique à Paris). Le contexte chinois complique en effet les choses car les chinois sont très soucieux de ne jamais perdre la face. Cette notion, « garder la face » (ne pas se trouver embarrassé publiquement) est un point-clé de la culture chinoise et il semble absolument stupide de ne pas le prendre en compte si l’on souhaite véritablement obtenir des progrès en Chine. Mais peut-être n’est-ce pas réellement le but recherché ? Peut-être que le fait que la Chine reste un régime autoritaire (et donc politiquement stable) arrange tout le monde ?

On peut se poser la question si l’on se rappelle avec quel enthousiasme des sociétés occidentales se sont battues pour participer à l’édification du « bouclier doré » (parfois appelé Great Firewall of China), le système de filtrage et de surveillance d’Internet en Chine. Ce programme, qui est sans doute le plus grand marché public informatique de l’histoire humaine, a pour but de contrôler Internet tout en libéralisant son accès. En effet, refuser l’accès à Internet ou même filtrer son contenu, est une chose techniquement aisée, c’est ce que font toutes les dictatures du monde et c’est du reste dans cet esprit qu’Internet a tout d’abord été introduit en Chine. Mais, dans son évolution récente, le pays a eu besoin de recourir à une stratégie moins primaire, car la terreur et la censure sont des freins au développement économique et donc à l’idéologie du « socialisme de marché » voulu par Deng Xiao Ping il y a déjà trois décénies.

On estime qu’une trentaine de milliers de personnes travaillent en permanence à la surveillance policière d’Internet en Chine, sous l’autorité du ministère des sécurités publiques. Mais en dehors de ce personnel, chaque journaliste chinois peut se considérer comme un correspondant, un collaborateur officiel du régime (le degré de liberté des médias en Chine est cependant très variable et semble inversement proportionnel à la distance géographique avec Pékin). Les journalistes professionnels comme les blogueurs amateurs peuvent obtenir un très officiel diplôme de censeurs qui valide leur capacité à détecter un contenu subversif, y compris dans leurs propres écrits, et à agir en conséquence (correction, signalement). Des protocoles d’alerte et une sorte de permis à point (permis de diffuser du contenu subversif) ont aussi été mis en place.
Au delà de ces systèmes humains, une infrastructure technique a été échafaudée avec la collaboration active de sociétés telles que Sun, Thales, Cisco, Nortel, Ibm, Honeywell, General Electric et bien d’autres. De leur côté, des fournisseurs de contenu comme MSN ou Google ont accepté le principe de l’auto-censure et Yahoo a même été accusé d’avoir dénoncé des “cyber-dissidents” chinois. Le matériel et les logiciels vendus à la Chine ne constituent pas (malgré l’astucieux surnom qui lui est donné, “great firewall of China”) une muraille, une ligne Maginot numérique. Il s’agit d’un dispositif de surveillance, de contrôle, qui ne concerne pas qu’Internet et qui se trouve à la pointe du progrès technique en électronique et en informatique. Systèmes d’automatisation de l’analyse littéraire, système de détection des afflux suspects de connexions, cartes d’identité lisibles à distance à l’insu de son propriétaire, etc.

Internet, ce vecteur formidable de circulation de l’information, devient donc pour les chinois une version raffinée du Telescreen (télécran) imaginé par George Orwell dans 1984, c’est à dire un dispositif qui sert à la fois à diffuser une propagande et à surveiller les faits et gestes de ceux qui y sont soumis.

De manière très curieuse, dans le cas de la Chine Populaire, il me semble que tout cela correspond à un progrès, car le régime, qui est centralisateur, plutôt paranoïaque et autoritaire comme le furent sans doute tous les pouvoirs centraux chinois à des degrés variables depuis que la Chine existe et afin qu’elle existe, peut enfin assouplir son fonctionnement grâce à ces outils de contrôle généralisés et automatisés.
Au delà du cas chinois, il me semble qu’il faut se préoccuper, égoïstement et pragmatiquement, du nôtre. Car je prédis que nous allons vivre exactement la même mutation, que nous sommes en fait déjà en train de la vivre, de manière discrète mais tout aussi réelle2. Et chez nous, cela ne constituera pas un progrès mais bien une régression. Les psychoses irrésistibles telles que la peur du terrorisme, la peur du crime gratuit ou la crainte du prédateur sexuel permettent à nos instances de contrôle d’écorner les libertés publiques, y compris dans les pays qui s’en sont toujours montrés extrêmement jaloux, comme la France ou les États-Unis. Ce n’est pas nouveau.
L’informatique prend une part capitale dans ce processus. Bientôt, le réseau de caméras de la région parisienne pourra dire quel trajet chacun de nous aura effectué dans la ville, grace aux progrès de la reconnaissance faciale et grace à la densification du maillage de la vidéo-surveillance. Plusieurs objets familiers seront utilisés (ou le sont déjà) pour nous surveiller. Nos cartes de paiement ou nos cartes d’identité, nos téléphones portables et nos véhicules, notamment.

Notre sentiment à ce sujet sera ambivalent. Nous voulons tous être libres je suppose (j’espère), mais nous admettons mal avec quelle facilité un affreux type peut enlever pour toujours une fillette à sa famille car si rare que cela soit (il est infiniment plus dangereux pour un enfant de vivre dans une maison équipée d’une piscine que de sortir sans surveillance), le fait reste insoutenable.
Le problème, lorsque l’on abdique une partie de ses libertés, c’est surtout de savoir qui en profite et quelles pourraient être les conséquences d’un abus de pouvoir — en gardant à l’esprit que l’abus de pouvoir est l’unique conséquence certaine du pouvoir, et qu’un pouvoir quelconque n’est admissible que s’il est lui-même encadré. À cet égard, l’état autoritaire ne doit pas être notre seul motif de crainte. Les états ont eux-mêmes abandonné une bonne partie de leurs prérogatives aux sociétés privées. Ces dernières sont rassurantes car on connaît leur motivation profonde (le profit) mais on est en droit de les craindre pour la même raison, d’autant que l’organisation du capitalisme actuel fait qu’une société n’obéit pas à un dirigeant – c’est à dire à une personne, un être humain capable d’empathie et de sens moral – mais à un pool d’actionnaires que seules les préoccupations financières réunissent, indépendamment des éventuelles qualités humaines dont pourraient faire preuve, dans d’autres conditions, les individus qui le composent. Il faut donc aussi craindre le capitalisme autoritaire. Lorsque les marques s’entendent sur leurs tarifs, lorsqu’un défaut de fabrication s’avère rentable, lorsque l’information sanitaire ou commerciale est plus facile à censurer que l’information politique. Dans notre société actuelle, peut-être avons nous un besoin plus urgent d’articles journalistiques d’investigation consacrés à la consommation que d’analyses politiques (nous avons besoin des deux bien entendu).
Mais je digresse, revenons en Chine.

L’étonnement des journalistes occidentaux au sujet des limites de leur propre liberté à Pékin est hypocrite. Le fait qu’ils se sentent concernés par la censure en Chine lorsqu’elle les atteint eux, pourtant franchement inoffensifs, les ulcère. On en a ainsi vu se plaindre qu’on ait saboté un « direct » qui avait pourtant été préparé depuis longtemps et soumis à la censure chinoise qui avait donné son accord au tournage. Beau direct dont le texte est écrit de longue date ! Ce qu’il faut comprendre ici c’est que ce n’est pas la censure qui pose problème, mais le fait de ne pas être récompensé de s’y être soumis3. Gageons que le journaliste en question aurait négligé de faire savoir à ses téléspectateurs qu’ils regardaient une émission visée par la censure si tout s’était passé ainsi que cela avait été négocié à l’avance.

Que tel ou tel commentateur sportif se voie interdire l’accès au blog du Dalaï-Lama pendant les jeux Olympiques de Pékin est finalement une question infiniment négligeable. Demandons-nous plutôt s’il est admissible que les policiers français aient accès à une base de données nationale recensant l’activité associative, politique ou syndicale de n’importe quel citoyen.
Qu’on n’aille pas imaginer que je trouve satisfaisante la question des libertés en Chine et insatisfaisante la nôtre, que, en quelque sorte, ce qui est bon pour eux ne l’est pas pour nous. Je ne sais d’ailleurs pas si les progrès que vivent les chinois actuellement sont appelés à se poursuivre durablement car si la pression baisse effectivement, c’est au profit d’un système de mieux en mieux verrouillé. Mais je constate d’un autre côté que nous demandons à beaucoup de pays d’accepter en cadeau l’héritage de Montesquieu, des encyclopédistes, de Washington et de Jefferson, au moment même où nous traitons cela comme une vieille argenterie qu’on négligerait d’utiliser en attendant le cambriolage qui nous en privera définitivement.

  1. Je renvoie le lecteur à Gilles Deleuze qui, dans l’Abécédaire (un entretien filmé), oppose aux droits de l’homme ce qu’il nomme la jurisprudence :

    « Tout le respect des droits de l’homme, c’est… vraiment, on a envie presque de tenir des propositions odieuses. Ça fait tellement partie de cette pensée molle de la période pauvre dont on parlait. C’est du pur abstrait. Les droits de l’homme, mais qu’est-ce que c’est? C’est du pur abstrait. C’est vide. […] J’ai toujours été passionné par la jurisprudence, par le droit. Si je n’avais pas fait de philosophie, j’aurais fait du droit, mais justement, pas du droit de l’homme, j’aurais fait de la jurisprudence. Parce que c’est la vie. Il n’y a pas de droits de l’homme, il y a la vie, il y a des droits de la vie. Seulement la vie c’est cas par cas […] Alors là, l’exemple de l’Arménie me parait typique. Le droits de l’homme, ça veut dire quoi? Ça veut dire: ah, les Turcs, il n’ont pas le droit de massacrer les Arméniens. D’accord, les Turcs n’ont pas le droit de massacrer les Arméniens. Et après? C’est vraiment des débiles. Ou pire, je crois que c’est tellement des hypocrites, là, toute cette pensée des droits de l’homme. C’est zéro, philosophiquement c’est zéro. Et la création du droit, ce n’est pas les déclarations des droits de l’homme. La création, en droit, c’est la jurisprudence. Il n’y a que ça qui existe. Donc: lutter pour la jurisprudence. C’est ça, être de gauche. C’est créer le droit »

    (Gilles Deleuze, G comme gauche dans l’Abécédaire, éd. Montparnasse, tel que transcrit sur ce subversiv.com) [↩]

  2. Je renvoie à nouveau le lecteur vers Gilles Deleuze et sa notion des sociétés de contrôle, opposées aux sociétés disciplinaires

    [↩]

  3. […] il y a quelques jours, un présentateur de la chaîne allemande ZDF venait de débuter, en direct de la Grande Muraille, une émission regardée par plusieurs millions de personnes, lorsque le personnel de sécurité est apparu à l’écran et a fait arrêter les caméras. Le programme, qui avait coûté des millions, avait pourtant été préparé depuis des mois et tout le contenu soumis au préalable à la censure. Selon un membre de l’équipe, «ce qui est permis sur le papier et ce qui se passe en réalité peut-être très différent».

    (La Chine durcit la règle des jeux, Libération, le 31 juillet 2008) [↩]