Profitez-en, après celui là c'est fini

Disparition d’une semaine

avril 6th, 2009 Posted in Après-cours, Personnel | No Comments »

Il ne se passera sans doute rien de spécial sur ce blog pendant la semaine qui vient. En effet j’emmène mes étudiants visiter le Zentrum für kunst und Medientechnologie (ZKM) à Karlsrue, et le festival STRP à Eindhoven.

Hadopi

avril 5th, 2009 Posted in indices, Pas gai | 55 Comments »

La loi Hadopi a été votée en catimini jeudi soir, à main levée, par seize députés, au terme de plusieurs mois de débat public et de quarante-et-une heures de débat parlementaire. Seize députés, pas un de plus, on a du mal à croire que ce soit légal, car en quoi seize élus sur cinq cent soixante-dix-sept (soit 2,5% de l’Assemblée nationale) peuvent prétendre être représentatifs de qui que ce soit ?
Ceci dit, seize est un beau chiffre, c’est une puissance de deux, c’est à dire un nombre comme les comprend l’ordinateur, donc une quantité tout à fait appropriée à un débat sur la diffusion numérique des œuvres de l’esprit.
La loi était une loi dite d’« urgence », ce qui n’est pas le cas de tous les projets de loi du moment comme par exemple celui qui porte sur le retour à l’équilibre des finances publiques.

Bon, que nous dit cette loi à l’acronyme sautillant ? Beaucoup de choses en fait. Tout d’abord, elle autorise quelques organismes publics ou privés (le parquet, le centre national de la cinématographie, la sacem, la scam, la spedidam,…) à mener leurs enquêtes pour collecter les adresses IP de personnes qui fréquentent les réseaux de téléchargement. Les faits reprochés ne doivent pas remonter à plus de six mois. La seule chose qu’une adresse IP permette de savoir est l’identité du titulaire de l’abonnement à Internet qui a été utilisé. C’est donc celui-ci qui est la cible des mesures de rétortion dont je vais parler plus loin, selon un principe du droit français qui est que si un coupable ne peut être pincé ou découvert, c’est la personne qui se trouve le plus près qui devient responsable. Ainsi, si un cousin de passage utilise votre connexion pour télécharger illégalement le dernier album de Beyoncé, ou si un voisin profite du fait que vous laissez votre connexion Wi-fi ouverte aux quatre vents pour télécharger Bienvenue chez les Ch’tis à vos frais, vous en êtes responsable. Le législateur, qui sauf exception ne comprend rien à la sécurité informatique1, a prévu ces cas où un abonné au haut-débit serait pirate à son insu. Pour gérer ces cas, il instaure donc le principe de la réponse « graduée » : une première sommation par e-mail, une seconde par e-mail, oprionnellement doublée d’une lettre recommandée. Chaque fois, l’internaute sera averti de ce qu’il encourt et se verra suggérer une marche à suivre pour s’assurer que personne ne profite de sa connexion d’une manière qui le mette en porte-à-faux avec la loi sur la contrefaçon. Et si on ne reçoit pas l’e-mail ? Et si on le prend pour du spam ? Nombreux sont ceux qui s’attendent à des caffouillages comiques ou tragiques où les informaticiens doués feront porter la responsabilité de leurs exactions à des gens moins doués qu’eux. Si les gens savaient à quel point il est aisé de pirater une connexion wi-fi protégée, par exemple…
On peut aussi supposer que les bistros parisiens qui offrent sans formalités une connexion à Internet à leurs consommateurs ne pourront plus le faire et devront passer par des comptes nominaux et centralisés gérés par Orange ou autres, comme le font certaines chaînes de restauration. Un jour nous étonnerons nos petits-enfants en leur racontant qu’à une certaine époque, on pouvait s’asseoir à la terrasse du Père-Tranquille et surfer sans rien demander à personne.

Lorsque la commission de protection des droits (qui centralise les adresses IP signalées par les enquêtes privées) a envoyé deux e-mails à l’abonné problématique mais ne constate aucune amélioration, elle réclame au fournisseur d’accès l’interruption pure et simple du service. Une interruption d’un mois à un an, qui interdit à l’abonné de contracter un abonnement chez un fournisseur d’accès concurrent. L’internaute qui souhaiterait conserver une adresse e-mail chez son fournisseur d’accès devra par ailleurs continuer à payer pour l’abonnement dont il n’aura plus la jouissance.
Il est prévu des recours ainsi qu’une possibilité de négocier la durée de la « peine » en échange de ne pas chercher à obtenir un recours…

Le dispositif a été créé pour automatiser la justice et pour simplifier son fonctionnement, mais si j’ai bien compris, il ne règle pas tous les problèmes, on peut en effet être poursuivi pour contrefaçon indépendamment de l’action de la commission de protection des droits. On parle aussi de loi « pédagogique » (entendre « non répressive »).

Pourront échapper à toute enquête les internautes qui auront fait le choix d’installer sur leurs ordinateurs un logiciel (payant apparemment) destiné à espionner l’utilisation qu’ils ont de leur ordinateur et de communiquer ses observations à un serveur centralisé.  

Dernière disposition incroyable : on propose (mais sans faire de détail sur la mise en œuvre de cette proposition) d’imposer aux moteurs de recherche (à Google, quoi), de biaiser le résultat des recherches effectuées par les internautes en gonflant artificiellement le « ranking » des sites de vente de musique ou de films labélisés par la Haute Autorité pour la diffusion des oeuvres et la protection des droits sur Internet (Hadœpi). Une liste blanche, en somme, un filtrage d’Internet.

Une métaphore à deux francs : imaginons qu’on vous soupçonne d’utiliser le courrier postal pour recevoir des contrefaçons de montres et de parfums. En voyant passer trois paquets qui ressemblent à ce qu’ils pensent être des marchandises illégales, Chanel ou Rolex demandent à La Poste de vous avertir de leur part des risques que vous courrez, puis, si les colis continuent de passer, réclament à La Poste, qui l’accepte, de vous priver de boite-aux-lettres pendant un mois. À moins bien sûr que vous ayez accepté, pour démontrer votre bonne foi et être tranquille une bonne fois pour toutes, que l’on ouvre votre courrier. Par ailleurs, le facteur devra vous remettre en priorité les lettres relatives aux distributeurs favoris de Rolex et de Chanel.
Ce genre de dispositif semblerait douteux à plus d’un, non ? Il ne diffère pas en grand chose de la loi Hadopi, loi qui ne fait franchement pas honneur au Ministère de la Culture — c’est du reste le Ministère de l’Industrie qui aurait dû s’en charger, non ? Il ne s’agit ici que de traiter le manque à gagner réel ou fantasmé dont souffre les industries du disque et du cinéma. Au passage, personne n’a signalé que grâce au téléchargement (et à présent grâce à des offres plus légales et plus équitables comme Deezer — dont tous les problèmes juridiques ne sont cependant pas réglés), toute une jeunesse a accés à des œuvres dont ils n’auraient jamais entendu parler sinon, et échappe partiellement aux sons standardisés que lui imposent les radios et les télévisions « musicales ». 
Et ça c’est de la culture, pour le coup2.  

Sur les forums et dans les commentaires de blogs, au lendemain de la mort d’Alain Bashung — pour qui tout le monde avait du respect ou de la sympathie, vraisemblablement — les rares voix un peu aigres qui se sont démarquées concernaient la loi Hadopi : il était « pour ». Infâmie ! Honneur perdu.
Nombreux sont en effet ceux qui ont très mal accepté que des musiciens qu’ils appréciaient défendent la loi Hadopi, comme s’il y avait là un amour trahi. On peut pourtant défendre les artistes, car s’ils manquent sans doute de conscience des effets secondaires de la loi, leur position est compréhensible.
Tout d’abord, quand un gamin vous agresse en expliquant que « la culture est à tout le monde » et qu’il est par conséquent abusif de réclamer des droits d’auteur, cela peut énerver : les Robins des bois qui privent du fruit de leur travail ceux qu’ils trouvent trop riches pour ensuite remplir leurs poches à eux, voilà une attitude qui ne semble pas plus désintéressée ou plus honnête qu’un durcissement des lois sur la contrefaçon des œuvres de l’esprit. Or des jeunes gens qui reprochent aux musiciens leurs prétentions à gagner leur vie avec leur musique, ça existe, les forums internet et les commentaires d’articles consacrés à la loi Hadopi débordent d’âneries de ce style.
Ensuite, les artistes ont une grille de lecture différente de la nôtre. Quand le directeur de la société de production de leurs disques leur dit sur le ton de la confidence que, au rythme actuel, le droit d’auteur n’existera plus dans cinq ans, ils ont peur, et comment leur en vouloir ? C’est bien de leur gagne-pain qu’il est question. Même si leurs revenus ne baissent pas, les musiciens voient bien que les ventes de disques s’effondrent3 et ils doivent avoir un peu de mal à admettre que ce sont les sonneries de portable qui les font vivre.
Et puis surtout on leur a vendu l’humanité et la douceur de cette loi qui ne s’abat que sur les récidivistes et se contente de priver temporairement ceux-ci de l’instrument de leur délit — leur connexion Internet. La loi est plus compliquée que ça (elle ne supprime pas les lois qui permettent d’envoyer en prison ces mêmes internautes, notamment), mais je comprends qu’ils s’y raccrochent, car ils ont suffisament peur de l’avenir pour accepter toute solution qui leur semblera acceptable. 
Pourquoi voudrait-on que les gentils chanteurs qu’on pousse à la panique soient plus clairvoyants que des députés ?

On trouvera de nombreux articles relatifs au sujet sur moult sites, à commencer par Écrans, Numérama et La quadrature du net. On peut lire aussi l’intéressant article de Narvic sur le fossé qui sépare les parlementaires des internautes dans cette affaire.
Quels que soient les supports d’information et les bords politiques, on peinera à trouver des articles ou même des éditoriaux qui se montrent favorables à cette loi dans le détail. Les seuls écrits pro-Hadopi sur lesquels je sois tombé ne parlaient que du problème et des victimes — concept qui sert à faire avaler n’importe quoi par les temps qui courrent — mais pas du tout de l’efficacité de la loi ou des problèmes pratiques et même constitutionnels qu’elle va forcément poser.

  1. La France est un cas rare de pays où les élites ont été informatisées après leurs secrétaires. Le fait qu’il ne restait que seize députés pour voter la loi constitue par ailleurs sans doute un aveu d’incompétence. Les débats ont permis de révéler une grande méconnaissance technique, on a par exemple vu que Christine Albanel, qui a porté ce projet de loi, pense qu’un Firewall permet d’empêcher les échanges de fichier sur Internet. []
  2. On peut mesurer les effets positifs de l’accès aux œuvres lorsque l’on voit de tous jeunes concurrents de télé-crochets préférer faire des reprises de soul-music ou de pop des années 1960 plutôt que de la variété actuelle, ou lorsque l’on constate la culture et l’ouverture musicale dont font preuve les musiciens auteurs de « mix » et autres « mash-ups »… cf. André Manoukian, interviewé par Le Point (24/02/09) : Si le Net a bouffé l’industrie du disque, il a rendu la créativité aux mômes. Avant, nous avions toujours trois à quatre ans de retard par rapport à la créativité des Anglo-Saxons. Les jeunes Français qui font de la musique se sont emparés de tout l’héritage musical grâce au Net. Ils remontent aux sources. Ils cuisinent tout ça dans leur wok, y ajoutent leurs ingrédients, de l’ail, du caramel… Et ça donne des choses qu’on n’aurait pas entendues il y a sept ans []
  3. nous sommes à l’aube de la dématérialisation de la musique et le support disque semble de plus en plus obsolète. Néanmoins il s’en vent encore suffisament pour que les grandes surfaces « culturelles » persistent à les diffuser. Selon mes informations, la fnac ne cesse de repousser la date à laquelle elle comptait abandonner le cd-audio. Les ventes de DVD connaissent aussi une érosion mais celle-ci est plutôt logique : l’offre est un peu confuse (DVD, HD-DVD et Blu-Ray), et presque tous les films anciens qui avaient vocation à être édités l’ont été… Le cd a connu le même phénomène, ses ventes ont beaucoup baissé lorsque le public a eu fini de racheter en CD les disques qu’il avait aimé en vinyle. []

Sous des yeux attentifs

mars 28th, 2009 Posted in Parano | 39 Comments »

On polémique beaucoup en ce moment sur le sujet de la vidéosurveillance. Le Figaro a en effet lancé une statistique enthousiaste : la criminalité de rue connaîtrait un effondrement dans les zones placées sous la surveillance de caméras. Beaucoup de médias ont d’ailleurs répété cette information exclusive sans la vérifier, mais il s’avère au final que l’enquête a été menée sans méthodologie et même sans déontologie. En effet, les chiffres ne concernent qu’une sélection de villes (celles où les chiffres valident ce qu’on veut leur faire dire) et l’auteur du papier, Jean-Marc Leclerc, est membre du Groupe de contrôle des fichiers de police et de gendarmerie, une commission du ministère de l’intérieur. 

Il ne s’agit donc pas de journalisme, mais bien d’une publi-information qui ne dit pas son nom. Les maires, après avoir alourdi les budgets de leurs communes en achetant des caméras (coût : 20 000 euros par caméra en moyenne), cherchent à rassurer leurs administrés et ce rapport tombe à pic. Le ministère, de son côté, a enfin une étude (qui n’est ni journalistique ni scientifique, donc) à opposer à ceux qui jusqu’ici pointaient la totale absence d’études, et veut y voir un argument en faveur de ce qu’a planifié Michelle Alliot-Marie : tripler le nombre de caméras de surveillance placées sur la voie publique en 2009. Mouais.
Habituellement, les articles destinés à nous « vendre » la surveillance filmée sont composés de trois parties : d’abord un petit exposé sur l’insécurité en hausse (angoisse) suivi d’un début de solution dont l’efficacité éventuelle n’est pas même évoquée (la commune x s’équipe de caméras) et, pour finir, en contrepoint faussement objectif, on donne la parole à un quelconque représentant d’association des droits de l’homme qui déclare s’inquièter des dérives possibles qui découlent de la vidéosurveillance, ce qui angoisse encore plus le lecteur, qui a l’impression qu’un enfant gâté irresponsable nie ses peurs. L’angoisse de l’insécurité est une forme d’hypocondrie : celui qui en est atteint (nous tous) ne commence à être rassuré que lorsqu’on lui dit qu’il a absolument raison d’avoir peur.

La question de l’efficacité n’était jusqu’ici jamais mentionnée dans ce type d’article. Donc très paradoxalement je pense que l’article du Figaro, si grossièrement orienté soit-il, constitue une sorte de progrès, puisqu’on quitte le registre de l’émotion brute, qui court-circuite la réflexion, pour se rendre sur le terrain des statistiques, où la raison a légèrement plus de chances, à terme, de s’imposer.

En attendant, la technologie progresse à pas de géants et pose des questions quand à l’usage véritable qu’il sera possible, dans un avenir proche, de faire de la vidéosurveillance. Pour l’instant, ces « yeux » de la ville sont eux-mêmes surveillés par des agents municipaux qui sont censés vérifier, jour et nuit, si tout se passe normalement. À l’exception notable des graffiti-artists (ceux qui prennent le temps de réaliser de belles fresques en tout cas), peu d’auteurs de délits ou de crimes restent à l’endroit où ils ont commis leurs méfaits pour y attendre les forces de police. L’efficacité des caméras face aux situtations criminelles est donc souvent vantée en amont (se pensant regardé, le criminel hésite) ou en aval (après coup, les images enregistrées peuvent permettre de retrouver les personnes, les véhicules, ou de comprendre ce qu’il s’est passé précisément).

Le premier point est difficile à évaluer (comment mesurer ce qui ne s’est pas passé ?), et c’est sur le second que des chiffres seraient bienvenus. Les seules statistiques qui soient vraiment connues sont celles de la ville de Londres, qui a le plus grand maillage de vidéosurveillance au monde1, et où le taux d’élucidation d’enquêtes réalisées grace aux caméras est d’environ 3%.

Cela semble peu, et si l’efficacité en matière de sécurité était l’unique préoccupation des décideurs du domaine, ce genre de statistique aurait de quoi faire réfléchir car on peut imaginer que d’autres solutions plus souples et moins coûteuses (présence visible d’une police de proximité par exemple), fonctionneront aussi bien. 

Le monde de la surveillance est amené à fonctionner de manière semi-automatique, et donc à permettre de nouveaux usages. 
On sent poindre entre autres le projet de faire converger surveillance et communication couplant les caméras à des écrans publicitaires ou en mélangeant la sécurité avec les études marketing.  La société Visiowave propose par exemple de faire financer la surveillance par la publicité. J’ai déjà parlé du système Numériflash qui est actuellement testé par la RATP et Métrobus, où le panneau publicitaire surveille (pour des raisons exclusivement commerciales pour l’instant) le comportement de ses spectateurs.

Outre l’identification des visages, de plus en plus performante, l’interprétation d’expressions, la poursuite (tracking) d’objets ou de personnes et la détection des comportement suspects (quelqu’un qui laisse passer plusieurs rames de métro sans embarquer, par exemple), on peut imaginer que les technologies d’imagerie les plus à la pointe, utilisées par Google (les caméras mobiles de street views), mises au point par Microsoft (recomposition d’une scène en 3D à partir de plusieurs sources d’images,…) et bien d’autres (le procédé Gigapan), vont trouver des applications dans le domaine de la surveillance. On ne parle jamais de surveillance sonore, cela semble interdit pour l’instant2, mais la lecture sur les lèvres, qui progresse au grand galop3 permet de contourner les problèmes habituellement posés par l’enregistrement qui ne permet pas toujours d’isoler précisément les sons à enregistrer de leur environnement et qui est par ailleurs beaucoup plus mal vécue que la surveillance visuelle muette. 

Parmi les nouveautés, j’apprends que l’on met actuellement au point un système permettant d’identifier une personne par ce qu’elle a le plus de mal à déguiser : son attitude corporelle. Le Jet propulsion laboratory de la Nasa s’intéresse au sujet sous un angle inatendu puisqu’il propose d’analyser la démarche des personnes que l’on souhaite identifier grâce à leur ombre. L’avantage (et le rapport avec la Nasa), c’est que cela peut servir pour des images qui sont prises non pas de côté mais d’au dessus des personnes, par exemple des images prises par des avions ou des satellites4.

On dit souvent que la surveillance sert à combattre le sentiment d’insécurité et non l’état d’insécurité lui-même. Ce n’est peut-être pas tout à fait vrai. Une expérience amusante a été tentée par le département de psychologie de Newcastle. Dans la salle détente de l’université où est disposée une machine à café et une boite permettant à chacun de contribuer à l’achat du café, deux posters ont été affichés successivement pendant plusieurs semaines. Le premier poster montrait un bouquet de fleurs, et le second, une paire d’yeux. Or lorsque c’est la paire d’yeux qui se trouvait au mur, les usagers de la salle se sont mis à contribuer 2,7 fois plus que lorsque c’est le bouquet de fleurs qui était accroché. Sauf à imaginer que la vision des fleurs rend les gens malhonnêtes, on peut supposer que ça signifie que le regard, c’est à dire la surveillance, modifie le comportement de celui qui y est soumis5.

Il y a dans la surveillance vidéo le projet clair de voir en étant vu, car la plupart des caméras situées dans l’espace public n’ont rien de véritablement discret. En Grande-Bretagne, certaines caméras sont équipées de hauts-parleurs qui permettent à ceux qui les contrôlent d’interpeller (au sens littéral et non au sens policier actuel) les personnes qui seraient vues en train de commettre un délit.  
Cette surveillance est nettement plus familière au public que la surveillance dite invisible que nous ne pouvons pas maîtriser ni même parfois percevoir : constitution de fichiers (policiers ou commerciaux), traçage de nos déplacements (pass navigo, carte bleue,…), et ne parlons pas de notre existence sur le réseau qui est elle aussi plutôt transparente et fait d’Internet un paysage panoptique dans laquelle nous sommes observateurs et observés6. Néanmoins, comme le démontre l’énumération de technologies logicielles de traitement de l’image des systèmes de surveillance ci-dessus, l’augmentation du nombre de caméras disposées dans l’espace public est peut-être moins inquiétant que les usages nouveaux que l’on pourra en faire.

  1. en tête de l’article, l’affiche Secure beneath the watchful eyes – En sécuritué sous les yeux attentifs. Il ne s’agit pas d’un pastiche d’affiche de propagande de la seconde guerre mondiale (quoique j’y voie un humour certain pour ma part) ni d’un extrait de film d’anticipation, mais d’une très officielle campagne de publicité pour les circuits de surveillance, par la municipalité de Londres et le métro de la capitale britannique, en 2002. []
  2. La CNIL a en tout cas rendu ce mois-ci un avis négatif à Transpole, à Lille, qui voulait procéder à un enregistrement sonore en continu dans ses bus. Il est cependant possible que la chose finisse par être acceptée à condition que ce soit le chauffeur du bus qui active l’enregistrement en cas d’agression mais que le dispositif ne permette pas de vérifier s’il discute au volant, c’est en tout cas ce que réclament les syndicats de chauffeurs. []
  3. cf. les recherches de Richard Harvey,  à l’université d’East Anglia. On pense tout de suite à 2001, l’Odyssée de l’espace, où l’ordinateur de bord Hal 9000 espionne la conversation de deux membres de son équipage en lisant sur leurs lèvres. []
  4. voir les travaux d’Adrian Stoica , qui explique que pour attrapper Osama Ben Laden, il faut trouver son ombre : http://www.shadowbiometrics.info/  []
  5. M Bateson, D Nettle, G Roberts, Cues of being watched enhance cooperation in a real-world setting, Biology Letters, Vol. 2, No. 3. (22 septembre 2006).  []
  6. lire à ce sujet : Jérôme Glicenstein, « Le paysage panoptique d’Internet, remarques à partir de Jeremy Bentham », Autres sites, nouveaux paysages, Revue d’esthétique n° 39 (2001) []

Portes ouvertes de l’école supérieure d’art du Havre

mars 26th, 2009 Posted in Après-cours, Dans la boite-aux-lettres | No Comments »

De 14h à 18h, les 28, 30 et 31 mars ainsi que le 1er avril 2009.
Flyer : Charly Tilmant, 3e année communication. 

65, rue Demidoff, 76600, Le Havre.
http://www.esah-lehavre.fr/

L’informaticien lit Playboy

mars 25th, 2009 Posted in Vintage | No Comments »

Comme le signale Étienne Mineur sur son blog, le magazine Playboy met ses archives à disposition du public. L’interface de navigation, au format Silverlight (le concurrent à Flash chez Microsoft) est agréable à utiliser et assez intuitive.
Apparemment (pour l’instant ?) il n’y a que 53 numéros, mais ceux-ci ont été scannés de la première à la dernière page. Cette sélection ne montre pas les plus belles couvertures de la meilleure période du journal (fin 1950 – début 1970), c’est un peu dommage, cependant on les trouve facilement sur d’autres sites. Ici l’intérêt, c’est le contenu. Outre la fille de la page centrale (d’une grande chasteté jusqu’au début des années 1970), les dessins d’humour coquin (assez proche de ce que Le Sourire publiait en France dans les années 1930), et les articles de société ou les publications littéraires (de contributeurs souvent prestigieux), on remarque surtout des publicités. Voitures, alcool, cigarettes, parfum français, hi-fi et matériel de photographie y sont les principaux thèmes publicitaires des années soixante. 

Je tombe sur cette page intéressante :  

Il s’agit d’une auto-promotion de 1968, qui cherche à rassurer le lecteur de Playboy sur son appartenance à une la upper middle-class, et à vendre aux annonceurs le fait que ces lecteurs ont un pouvoir d’achat supérieur à la moyenne.

Le rédactionnel nous explique que le lecteur du magazine de charme est débrouillard et ambitieux, qu’il a des responsabilités, que sa situation professionnelle est bonne et ne cesse de progresser.
L’illustration montre deux hommes et deux femmes, situation extrêmement courante dans les publicités ou les photographies d’illustration de Playboy (pas de couple — qui exclut — mais des combinaisons potentielles dans lesquelles le spectateur peut s’inclure). La femme au premier plan lit attentivement un listing informatique, un des hommes tient à la main une bande magnétique et l’autre bichonne une console pleine de lumières clignotantes sur lequel on lit distinctement le nom IBM. On ne sait pas trop ce que fait la seconde femme mais on peut sans difficulter supposer qu’elle est elle-même employée dans une occupation professionnelle en rapport avec l’informatique ou le secrétariat quoiqu’elle se montre ici distraite par l’activité de ses collègues. La situation rappelle furieusement les visuels IBM de l’époque (comme la vignette ci-contre) mais le cadrage en biais, très roman-photo, et la manière dont les protagonistes sont ramassés, rend la situation plus narrative, plus dramatique et y ajoute même une pointe de tension sexuelle. 

Le message sémiologique me semble clair : l’homme moderne et attirant est un informaticien. Et réciproquement, les carrières informatiques sont celles des hommes modernes et attirants. Nous sommes loin des clichés du « geek » et du « nerd » qui seront amenés par l’informatique personnelle dix ans plus tard et qui présenteront précisément l’amateur d’ordinateur comme le contraire du « bon parti ».

Jpeg

mars 25th, 2009 Posted in Après-cours, Images | 3 Comments »

La très large majorité des appareils photo numériques enregistrent les images au format JPEG, et c’est même souvent l’unique format qu’ils manipulent. Ce format, qui date de 1992, a été rendu populaire par son taux de compression extrème qui permet d’économiser de la place et du temps de transfert autant sur Internet que sur les cartes mémoire des appareils photo.
Il faut pourtant savoir que ce format ôte des informations aux images. On ne le perçoit pas toujours car la compression jpeg exploite certaines faiblesses de l’œil humain qui manque de précision1 pour les couleurs (chrominance) tandis qu’il voit très bien les différences d’intensité lumineuse (luminance), excepté dans certaines plages lumineuses, ce que le format jpeg exploite aussi. 

Dès le premier enregistrement jpeg, même à une compression de 100% (image ci dessus), l’image est altérée. Il faut bien comprendre que chaque fois que l’on enregistre une image au format jpeg, c’est une version interprétée qui est enregistrée et restituée, il y a toujours un traitement. 

C’est tout à fait invisible à l’œil nu dans ce cas, mais les images produites sont par exemple inutiles pour des domaines réclamant une analyse très poussée, comme l’imagerie médicale ou astronomique. En exagérant la différence entre une mage non compressée et une image compressée même légèrement, on voit apparaître des « artéfacts » (parasites artificiels). Pour la même raison, le jpeg est inadapté aux images contenant des tons continus (applats). 

À chaque nouvel enregistrement de la même image, notamment si on fait varier la compression (il vaut mieux enregistrer de manière constante à 80% de qualité que de passer de 80% à 100%), le problème s’agrave et devient perceptible, les artéfacts créent eux-mêmes des artéfacts et l’image se dégrade visiblement.
Ci-dessus, une image qui a été enregistrée sur elle-même deux-cent fois.
Le format Jpeg a pour particularité de découper l’image en zones de 8×8 ou de 16×16 pixels. Du coup, les défauts apparaissent aussi par zones et un effet « jpeg » apparaît en cas de trop forte compression ou de recompressions répétées2. Un détail à connaître.: le format jpeg a des difficultés à traiter (rotation par ex) sans dommages les images dont les formats ne sont pas des multiples de 16.
Ci dessous, une image qui a été enregistrée sur elle-même trois-mille fois.

Conclusion : le jpeg est un format bien pratique mais ce n’est pas un bon format de travail. Pour enregistrer une image que l’on compte modifier, il convient d’utiliser un format non compressé (raw) ou dont la compression est non-destructrice, tel que le png, le tiff, le psd (photoshop) ou le xcf (gimp).

Tout ça pour dire que j’ai créé un outil amusant qui permet de tester la compression jpeg : http://synchise.com/outils/jpeg_massacre/.
Afin de ne pas mettre mon serveur à plat, je ne permets que le chargement d’images jpeg de moins de 100k.

  1. nous pouvons confondre deux teintes voisines, ou voir différemment une teinte selon les autres teintes qui l’entourent, contrairement par exemple à une abeille qui identifiera sans se tromper la nuance d’ultra-violet qui correspond à la variété de fleur qu’elle butine. Je suis persuadé que notre imprécision est justement ce qui permet une sensibilité artistique, de même que le fonctionnement imprécis de notre mémoire rend possible la fiction. []
  2. c’est pour la même raison que les vidéos mpeg, assez proches du jpeg, peuvent faire apparaître des zones géométriques lorsqu’elles sont enregistrées ou restituées []

Ada Lovelace day

mars 24th, 2009 Posted in Interactivité | 5 Comments »

Sans aucun anniversaire-prétexte particulier, Suw Charman-Anderson a décidé que le 24 mars1, à compter de cette année 2009, serait le Ada Lovelace Day. L’opération consiste à s’engager à publier aujourd’hui un article consacré à une femme admirable du domaine de la technologie, dans le but de donner aux femmes des modèles positifs auxquels s’identifier.
Il se pose en effet une question : pourquoi diable les carrières technologiques sont-elles à ce point sexuées ? Une amie de ma fille, qui vient de s’inscrire dans une école d’ingénieur a découvert pour sa promotion une proportion de vingt-cinq étudiants pour une étudiante. On peut imaginer diverses raisons à une telle situation, des raisons culturelles, traditionnelles,… beaucoup iront même chercher des raisons psycho-biologiques. Quoi qu’il en soit, des femmes ayant pesé sur l’histoire des sciences, des techniques, et notamment de l’informatique, il y en a tout de même eu.

Je pourrais parler ici de Grace Murray Hopper (1906-1992), qui a inventé le compilateur, logiciel qui permet de transformer un programme intelligible à l’humain en une série de zéros et de un adaptés à l’ordinateur. C’est une des évolutions les plus déterminantes de l’histoire de l’informatique. Accessoirement, c’est à Grace Hopper que l’on doit la découverte du premier véritable « bug »2.
Je pourrais parler aussi de Susan Kare, née en 1954, à qui on doit une autre forme d’interface entre hommes et machines puisqu’elle est l’auteur des icônes et autres éléments visuels (typos, curseurs…) des premiers systèmes Macintosh, Windows, OS/2 et NeXT. En quelques pixels noirs ou blancs, il a fallu qu’elle invente des signes suffisamment simples et lisibles pour devenir évidents. C’est une œuvre de designer et non d’ingénieur, mais elle marque l’histoire de l’informatique d’une empreinte profonde.

Mais j’ai surtout envie de profiter de l’occasion pour parler d’Ada Byron elle-même, qui fut d’ailleurs, comme les précédentes citées, animée par le souci de faciliter la communication entre humains et machines.

Ada Augusta Byron King, comtesse de Lovelace (1815 – 1852) a grandi sans connaître son père, le célèbre Byron. La mère d’Ada s’était séparée du poète à la naissance de l’enfant, sans dire pourquoi (on a su bien plus tard que la raison était une liaison incestueuse entre Byron et sa sœur Augusta, dont il avait eu un enfant), ce qui fit courir les pires rumeurs et força Byron à quitter l’Angleterre pour toujours.

Parmi les faits qui avaient rendu Byron très populaire dans son pays, il n’est pas inintéressant de se rappeler qu’il a prononcé à la Chambre de Lords un discours pour défendre les Luddites, ces nouveaux compagnons de Robin des bois (venus de Nottingham !) qui combattaient par le sabotage la mécanisation des métiers du textile, au nom d’un énigmatique et mythique personnage, Ned Ludd. Les luddites combattaient en fait les inventions de Vaucanson et de Jacquard, qui ont eu une énorme influence sur Ada Lovelace et Charles Babbage.

La mère d’Ada, Annabella Milbanke, semble avoir eu pour obsession d’éloigner sa fille de l’art et de la poésie. Elle l’a donc encouragée à s’intéresser aux mathématiques (étant elle-même mathématicienne) et lui a présenté des précepteurs dans ce but dès son plus jeune âge. À onze ans, dans ses lettres à sa mère, Ada parlait avec enthousiasme de son apprentissage de la règle de trois et des nombres décimaux. Deux ans plus tard, elle lui réclamait des livres et des planches ornithologiques afin de mettre au point une machine à voler calquée sur les ailes d’oiseaux mais rapportée aux proportions humaines.
L’ingénierie n’était pas une occupation habituelle pour les jeunes filles. Il y a des précédents, comme Hypatie d’Alexandrie (lapidée par de peu charitables chrétiens au cinquième siècle de notre ère qui l’accusaient d’avoir éloigné de la religion son ami le préfet d’Alexandrie), Émilie du Châtelet ou encore la scientifique Mary Sommerville qui, justement, a présenté Ada, alors agée de dix-sept ans, à Charles Babbage. Séduit par le talent de cette jeune femme qu’il a un jour surnommée « l’enchanteresse des nombres », Babbage l’a embarquée dans l’aventure de la machine analytique, le premier véritable ordinateur (resté inachevé par manque de fonds), qui aurait dû fonctionner avec des engrenages et un moteur à vapeur.

Ada Lovelace s’est mariée jeune (à William King, premier comte de Lovelace, né en 1805 et décédé en 1893), mais elle a toujours manifesté le souhait d’avoir une « profession » malgré une position qui ne s’y prêtait pas puisqu’elle était issue de familles extrêmement riches et célèbres3.

En 1842-43, elle a consacré des heures de travail aux côtés de Babbage à comprendre son œuvre, à l’expliquer à d’autres et à réfléchir à ses applications. Devenue une figure du panthéon de l’histoire de l’ordinateur, elle est créditée par beaucoup de la création du premier programme informatique, un algorithme pour le calcul des nombres de Bernoulli, publié en annexe de sa traduction (copieusement annotée) d’un article de Luigi Menabrea publiée en 1843 dans la collection Scientific Memoirs — publication savante qu’elle n’a pu signer que de ses initiales AAL (Augusta Ada Lovelace), car une contribution scientifique signée d’un nom féminin, ça n’aurait pas été convenable.

D’autres considèrent sa récente célébrité posthume comme une imposture, tel l’historien de Babbage Bruce Collier qui, à la lecture de la correspondance des mathématiciens explique de manière extrèmement catégorique : It is no exaggeration to say that she was a manic depressive with the most amazing delusions about her own talents, and a rather shallow understanding of both Charles Babbage and the Analytical Engine…4
Je doute que l’histoire tranche car il s’agit d’une affaire de conviction intime, presque d’une question de foi. En effet les historiens qui voient en Ada Lovelace une fondatrice de la science informatique se basent exactement sur les mêmes documents que ceux qui considèrent son apport comme négligeable.
Pour moi, l’apport d’Ada Lovelace aux travaux de Charles Babbage est à la fois immense et impossible à quantifier. Elle a été la personne qui a le mieux compris la machine analytique et la machine différentielle après Babbage lui-même, peut-être même la seule à en avoir réalisé toute la portée, au delà de Babbage lui-même : tandis qu’il se passionnait pour les questions mécaniques et sautait d’une idée à l’autre, Ada, elle, avait perçu avec un siècle d’avance que ce que l’on nomme désormais ordinateur irait bien au delà du simple calcul mathématique — elle a même prédit que l’ordinateur pourrait un jour servir, par exemple, à générer de la musique en transformant les règles de la composition harmonique en un programme. Rien que pour cela, elle a été un interlocuteur irremplaçable pour le mathématicien et nous époustoufle par ses prémonitions éclairées.

On montre généralement d’Ada Lovelace deux portraits.
L’un est une belle peinture réalisée par Margaret Carpenter5 en 1836 (Ada avait donc vingt-et-un ans) et qui est aujourd’hui la propriété du gouvernement britannique. La mathématicienne est représentée en pied dans une pose  conquérante et digne. L’autre image classique est un dessin, très souvent copié et reproduit, bien plus « girlie à la mode victorienne » d’après un portrait d’Edward Chalon (1838) : petit sourire bête, regard fade et joue rose. On dit qu’elle ne l’aimait pas.

Il existe aussi un beau daguerréotype qui date d’avant son mariage et des miniatures réalisées pendant son enfance.

Et puis il y a la photographie, que je reproduis en tête de l’article, et qui a été prise en 1850, c’est à dire deux ans avant la mort d’Ada. C’est une photographie étrange. La mathématicienne semble triste et angoissée. Il est vrai que la vie qu’elle menait ne lui plaisait pas. Ada avait une certaine estime pour son époux mais leurs rapports n’allaient guère plus loin, ainsi que le voulait la convention de l’époque, et puis il semble que ç’ait été un homme violent. Elle s’occupait de ses enfants comme d’un devoir, d’une corvée, sans grande conviction — elle les mentionne d’ailleurs assez rarement dans ses lettres.
Bien que sa famille ait été richissime, l’argent de poche que lui donnaient son mari et sa mère la forçaient à compter chaque sou. Sa seule vraie dépense, c’étaient les livres… Et plus tard les paris au derby d’Epsom (qui la ruinèrent littéralement). Souvent malade, traitée au laudanum (une drogue dérivée de l’opium, extrêmement répandue à l’époque), elle est morte à trente-sept ans d’un cancer de l’utérus et plus encore, de son traitement à base de saignée.

Trois mois avant de mourir, Ada a appelé son époux auprès d’elle pour lui confesser ses pêchés. On ne saura rien de leur conversation exacte (on sait qu’elle a évoqué une liaison), mais le récit d’Ada rendit William King fou de rage : il a alors fait savoir à ses domestiques qu’Ada ne serait plus la maîtresse de la maison, rôle qu’il confie à sa belle-mère, Lady Byron, venue assister aux derniers mois de l’agonie de sa fille et lui expliquer longuement que la souffrance physique est le plus sûr chemin vers l’absolution.

Bien qu’elle ait eu, comme elle le voulait, une profession (non-rémunérée, mais peu importe), et bien qu’elle ait compté parmi ses amis des gens aussi brillants que Florence Nightingale, Charles Dickens ou Michael Faraday, Ada semble avoir vécu sa courte existence comme un oiseau en cage. Le sommet de sa carrière aura été la publication semi-anonyme d’un article sur la machine de Babbage.

Échappant in fine à l’autorité envahissante de sa mère — qui d’ailleurs n’a pas assisté à l’enterrement —, elle a finalement été inhumée aux côtés du père qu’elle n’a jamais connu, à l’église St Mary Magdalene de Hucknall Torkard, dans les environs de Nottingham.

C’est en son honneur qu’a été nommé le langage de programmation ADA, créé par Jean Ichbiah pour le ministère de la défense américaine au cours des années 1970.
Le nom du site Internet äda’web (une des premières galeries d’art contemporain en ligne, fondée en 1994 par Benjamin Weil et John Borthwick) est aussi un hommage à la mathématicienne.
Ada Lovelace est évidemment un personnage clé du roman The Difference Engine (La Machine à différences – titre qui aurait plus judicieusement été traduit par La machine différentielle), de Bruce Sterling et William Gibson. Ce roman, qui constitue un peu le manifeste de la science-fiction « Steampunk », dont l’argument ici est : comment serait le monde si Charles Babbage avait achevé son oeuvre et que l’histoire de l’informatique industrielle avait commencé cent ans plus tôt ?
La britannique Lynn Hershman-Leeson a réalisé en 1997 un film étrange et un peu pénible intitulé Conceiving Ada, dont je parlerai un jour, qui établit un parallèle entre la vie d’une jeune londonnienne contemporaine et l’existence d’Ada Byron.

  1. La date de cette célébration change désormais sans cesse : en 2013, le Ada Lovelace Day, est le 15 octobre. []
  2. Contrairement à ce que j’avais écrit dans un premier temps, le mot « bug » est ancien a et on l’utilisait en éléctricité et en télégraphie. En revanche ce que Grace Hopper a découvert, c’est une erreur informatique causée par un véritable insecte. Voir la précision signée « shadow » en notes []
  3. Dans ADA The enchantress of numbers, Betty Alexandra Toole explique que de nos jours, Ada Lovelace aurait été en couverture de la presse people []
  4.  The Difference Engine. Charles Babbage and the quest to build the first computer by Doron Swade  []
  5. Margaret Carpenter, née en 1793 et décédée en 1872, est un peintre britannique très célèbre en son temps, héritière de la manière de Sir Thomas Lawrence. Elle a principalement peint les célébrités de son temps.  []

Nollywood

mars 22nd, 2009 Posted in archétype, Au cinéma, Images | No Comments »

Le troisième plus important lieu de production cinématographique au monde (et le tout premier en Afrique) est le Nigeria. Environ 200 films destinés au marché de la vidéo y sont réalisés chaque mois. On nomme souvent cette industrie Nollywood (après Hollywood, Bollywood et Kollywood).

Le photographe sud-africain Pieter Hugo (à qui on doit une extraordinaire série consacrée aux Hyènes, intitulée The Hyena & other men) s’est penché sur le sujet et en a tiré de très belles images. Ce qui me semble passionnant dans ces images c’est qu’elles touchent à l’imaginaire collectif du spectateur occidental du journal télévisé que je suis. En effet, au premier coup d’œil, on ne voit pas des tournages de films de sorcellerie, les clichés invoqués sont ceux des guerres ethniques ou tribales, où l’on se massacre à coup de machette, où la vie humaine semble peu de choses, où les problèmes semblent venir du fond des âges et semblent ne jamais pouvoir se régler1.

Ici, manifestement, il y a une distance face à la violence et de l’horreur, il y a l’existence d’un imaginaire et d’une fantaisie, et pour le coup c’est le spectateur occidental du journal télévisé (moi, quoi) qui se retrouve confronté à ses propres (mauvais) réflexes vis à vis de la représentation de l’Afrique subsaharienne, que l’on croit uniquement préoccupée par des questions de survie.

Ces images résonnent fortement avec une polémique qui a secoué le monde du jeu vidéo récemment2. L’éditeur japonais Capcom s’est vu accuser de racisme pour avoir situé l’action du jeu de « survival horror » Resident Evil 5 en Afrique. Dans Resident Evil, le joueur est aux prises avec des zombies infectés par un virus artificiel originellement destiné à des fins militaires. Dans ce cinquième épisode, tous les zombies sont des africains noirs tandis que le héros est un américain blanc.

Les films nigérians fournissent des milliers d’emplois et sont financés localement, par des entrepreneurs privés mais aussi par des organisations religieuses chrétiennes évangélistes ou musulmanes qui se servent du cinéma comme instrument de prosélytisme. Cette industrie, qui n’a que quinze ans, a énormément profité du cinéma numérique, autant pour la production (caméra DV) que pour sa diffusion (support DVD). Les films sont typiquement réalisés en une semaine pour quelques milliers de dollars, un peu comme à l’époque héroïque du cinéma muet où Max Linder, Charles Chaplin, Louis Feuillade et d’autres enchainaîent les tournages courts de qualité extrèmement variable. Les thèmes sont apparemment très variés : comédies, films romantiques, thèmes sociaux contemporains, films religieux, thrillers policiers ou encore histoires de sorcellerie. 

On peut voir toutes les images de l’expositon sur le site de la galerie Michael Stevenson, dans la ville du Cap.
(merci Appollo pour cette découverte du dimanche matin)

  1. On se rappelle du discours de Nicolas Sarkozy/Henri Guaino à Dakar en juiller 2007 : Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire… Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. Caricatural, navrant et insultant, ce discours n’en est pas moins une expression assez pure de la vision condescendante que nous pouvons tous avoir du continent africain en ne le connaissant que par l’intermédiaire du téléviseur.  []
  2. cf. l’interview de Masachika Kawata dans Amusement 4 []

Gifs animés

mars 22nd, 2009 Posted in Après-cours, Images, Vintage | 4 Comments »

L’arrivée du multimédia sur le web s’est faite avec le Gif animé. Cette technologie sans grande sophistication consiste à monter des images les unes à la suite des autres. Pas de son, pas d’interactivité, et une palette limitée à 256 couleurs (choisies parmi 16 777 216 teintes). On peut fixer la durée d’affichage de chaque image et décider si l’animation sera bouclée ou non.
Ce format d’image est plus ancien que le web, puisqu’on en doit la création en 1989 à Compuserve, le premier service télématique grand public américain. Le Gif animé (Gif89a) est en fait une extension du format Compuserve Gif87a, créé en 1987. Le premier navigateur web à afficher des gifs animés est NCSA Mosaic (1993), qui est en fait le premier navigateur à avoir pu afficher des images.
En 1994, la société Unisys, qui détenait des brevets sur l’algorithme LZW de compression utilisé dans les images Gif, a réclamé des royalties à tous les éditeurs de logiciels permettant d’exporter des images de ce format. C’est pour faire face à ce problème juridique que le format PNG a été mis au point. Très étendu (il cumule les qualités du Gif, du Tiff et du Jpeg), le format png ne gère cependant pas l’animation et aucune version animée du format png (MNG et APNG) n’a réussi à devenir une norme sur Internet avant que l’expiration des brevets d’Unysis, en 2004, ne rende le problème caduc.

Quelques références d’utilisations du Gif animé par des artistes (si vous en avez d’autres à proposer, n’hésitez pas à le faire en commentaire à cette page) :

  • Liliane Terrier, Le Jardin des modems, 1996. Pendant la biennale Artifices, une caméra pointe une cour d’école et le feuillage d’un arbre. À intervalle régulier, le programme extrait quelques images et les monte sous forme d’une petite séquence chronophotographique. Le projet était de réunir sur une même page des dizaines d’images de séquences du même genre réalisées à l’aide des mêmes logiciels et représentant chaque fois « du vert à la fenêtre ». Bien peu de gens disposaient d’une connexion à Internet à l’époque, et encore moins d’une connexion permanente. L’« herbier ubiquiste et utopique » n’a donc existé que sous la forme d’une seule image.
  • Olia Lialina a utilisé le gif animé dans des pièces telles que My boyfriend came back from the war (1996) ou comme sujet dans avec des pièces comme Zombie & Mummy (2002), Online Newspapers (2004) ou Animated Gif Model (2005).
  • Claude Closky, Television, 2002. Location 1/ New York. Le spectateur est invité à zapper parmi 10000 chaînes de « télévision » dont chacune est constituée d’un Gif animé agrandi et déformé aux dimensions de l’écran.
  • Marisa Olsen (curator), The Gif Show, 2006, RX Gallery/San Francisco. Exposition consacrée aux gifs animés avec des oeuvres de LovidCory ArcangelPeter BaldesMichael Bell-SmithJimpunkOlia LialinaAbe LinkolnGuthrie LonerganTom MoodyPaper RadPaul Slocum, et Matt Smear (893/umeancompetitor).
  • Claude Closky, Manège, 2006. Espace 315, Centre Pompidou, Paris (prix Marcel Duchamp). Seize écrans sont disposés dans la pièce. Quinze d’entre eux affichent un monochrome bleu tandis que le seizième diffuse une animation gif prise sur Internet et représentant une action, et une boucle sonore. Le public doit constament tourner dans la salle pour être toujours devant l’écran animé.
  • Camille Laureli (curator), Nature Morte (lien apparemment périmé), 2007, Net Openmind Gallery (République tchèque), avec Alexandre Ouairy, Alice Nikitinova, Clôde Coulpier, David Lefebvre, Dick Head Man Records, Elshopo, Fabrice Croux, Fanette Muxart, Ghost Residency, Gregory Cuquel, Ivars Gravlejs, Margit Säde, Michael Bielicky, Raoul McCain, Serge Comte, Severine Gorlier et Stephane Sauzzède.
  • Ben Mulkey et Bryan Dalton (direction)  Sweet Gifs (2007). Une collection d’images animées qui se répètent en image de fond sur une page et parmi lesquelles on navigue avec une interface simplissime. Les auteurs sont un groupe de designers originaires de l’Oregon.
  • Vanessa Louzon, Ordinary Show, 2008. Le projet consiste à accumuler des petites boucles animées qui rendent compte des voyages et des humeurs de l’artiste.
  • Lukas Geronimas, Miasma Animated Gif, 2008
  • Laurel Ptak (curator), Graphic Interchange Format, 2008, Bond Street Gallery / Brooklyn. Exposition de vingt-six artistes qui ont eu chacun trois jours pour réaliser une oeuvre au format Gif animé, qu’ils aient été familliers avec cette technologie ou qu’ils l’aient découverte à cette occasion : Victor Boullet, Tyler Coburn, Petra Cortright, C. Coy, Daniel Everett, Thobias Fäldt & Per Englund, Martin Fengel, Jason Fulford, Nicholas Grider, Pierre Hourquet, Konst & Teknik, Eke Kriek, Emily Larned, Matt MacFarland, Katja Mater, Kelci McIntosh, Ilia Ovechkin, Robert Overweg, M. River, Noel Rodo-Vankeulen, Asha Schechter, Trevor Shimizu, Jo-ey Tang, Anne De Vries, Karly Wildenhaus et Damon Zucconi.
  • Giselle Beiguelman (São Paulo), I Love Your Gif, 2008. Une utilisation hypnotique du gif animé.
  • Three frames, un blog sur lequel sont postés des extraits de films en trois images montées en boucle. Je ne sais rien sur l’auteur.

Java, Javascript et surtout flash ont partiellement fait tomber le Gif animé en désuétude mais ne l’ont toujours pas complètement remplacé. Ce format d’animation n’est pas seulement low-Tech, il constitue aussi un des éléments autochtones de la culture du web (il a toujours existé et ne réclame pas de « plug-in »), au même titre que les motifs d’images répétées, les frames, les éléments de formulaire, les liens hypertexte et les pop-ups, il n’est pas étonnant que des pionniers du net art tels qu’Olia Lialina, Jodi, Vuk Cosic ou encore Alexei Shulgin l’aient utilisé.

On peut réaliser des gifs animés avec quantité de logiciels de création graphique ou multimédia : Gif Builder (le premier logiciel du genre sur macintosh, qui existe toujours), Photoshop, Gimp, Fireworks, Flash, Processing, Gif construction set, Microangelo, Ulead Gif animator,…

G@mer

mars 21st, 2009 Posted in Interactivité au cinéma, Programmeur au cinéma | No Comments »

Sorti en 2001, G@mer (Zak Fishman) souffre d’une réputation épouvantable. Il faut dire que ce n’est effectivement pas un très bon film même si je n’en trouve pas le scénario beaucoup plus naïf que celui d’une réalisation Besson lambda.
C’est un film assez particulier pour moi car mon frère, Jérôme, a travaillé dessus, au poste d’accessoiriste de plateau si je me souviens bien.
Après ses longues journées de travail (les journées sont longues dans la déco au cinéma, puisqu’il faut être là avant et après les tournages), il nous racontait comment l’équipe avait pu tester en avant-première des jeux et du matériel. Il y avait notamment un fauteuil pour joueur, mais aussi une des deux premières consoles PlayStation 2 à avoir été introduites en Europe — l’objet était si rare et si précieux qu’il avait un gardien sur le plateau de tournage.  

Pour l’anecdote, dans un des premiers décors du film, on voit subrepticement apparaître un stand indien de restauration ambulante fabriqué avec deux roues de vélo et un meuble métalique. Après le tournage, cet accessoire de cinéma assez pitoresque a atterri dans mon jardin où il a eu tout le loisir de rouiller et d’encombrer pendant quelques années. Il pesait extraiment lourd. Pour finir, un ferrailleur a bien voulu nous en débarasser moyennant quelques dizaines de francs.  
Je ne sais pas si j’aurais entendu parler de G@mer sans tout cela. Sa sortie discrète n’a attiré que 80 000 spectateurs selon Allocine, malgré un budget qu’on devine beaucoup trop important (effets spéciaux, tournage à Los Angeles) pour ce gentillet « trip » d’ado attardé de qualité téléfilm.
Je n’ai pas vu le film à sa sortie mais j’ai acheté le DVD pour quelque chose comme deux euros, quelques années plus tard.

On peut absolument se dispenser du visionnage de G@mer, mais ce film a tout de même une vertu, c’est bien un des rares films français à évoquer la culture du jeu vidéo. 

Tony Reversi (Saïd Taghmaoui) est une petite frappe qui effectue des mauvais coups avec le brutal Rico (Bruno Salomone), pour le compte d’Albert (Jean-Pierre Kalfon), un caïd minable. Tony est obsédé par les jeux vidéo et profite d’un séjour en prison (causé par sa confusion totale entre la « vraie vie » et le jeu « Wipeout ») pour réfléchir à sa reconversion : il veut réaliser le jeu vidéo du siècle. Seulement voilà, il souffre de plusieurs handicaps. Tout d’abord, il n’est ni programmeur ni graphiste, il faut donc qu’il monte une équipe de production. Ensuite, il n’a pas le sou et ne peut promettre ni matériel ni salaires à qui que ce soit. Pour finir, il fait face à la mauvaise volonté d’Albert qui préfère ruiner ce projet que de laisser son lieutenant lui échapper.  Mais rien ne semble pouvoir arrêter Tony qui veut créer le jeu ultime, meilleur dit-il que Tomb Raider, Metal Gear et Tekken réunis.

Il essaie au passage de conquérir le cœur de la mignonne Nina (Camille de Pazzis), qui s’entraine à la boxe française dans la salle de sport d’Albert. Cette amourette très convenue ne parvient pas une seconde à intéresser le spectateur.

Dans Les sept boules de cristal (si ma mémoire est bonne), le Capitaine Haddock tente de reproduire un tour de magie (la transformation de l’eau en vin) en répètant tous les gestes qu’il a vu effectuer par un prestidigitateur. Cela ne fonctionne évidemment pas. L’approche de la conception d’un jeu vidéo par Tony est de ce même niveau, et le film lui-même cultive une forme de naïveté comparable vis à vis de la création du jeu vidéo et même vis à vis de la création d’un film. On confond ici le rôle de joueur et de concepteur de jeux, celui de spectateur et celui de cinéaste.

Pour constituer son équipe, Tony retrouve Luc, son souffre-douleur au collège, devenu ingénieur en informatique, qu’il parvient à faire chanter après l’avoir entraîné dans un traquenard et qui n’a d’autre choix que de l’aider à créer sa maquette de jeu vidéo. Les ordinateurs et les locaux sont prêtés par un ami de Tony dont le métier consiste à surveiller les serveurs d’un service de diffusion de vidéos pornographiques sur Internet. Tony fait aussi la rencontre de Marcus Lambert, un acteur de films d’action dont le personnage rappelle Jean-Claude Van Damme. Il parvient à convaincre Valérie Fischer (Arielle Dombasle), directrice de la société GameStart, du potentiel de son projet de jeu qu’il baptise « Double Fight ».
Mais Valérie Fischer ne signera de contrat que si on lui fournit une première ébauche du jeu.

Une fois la maquette achevée, Luc est bien décidé à ne plus jamais croiser la route de Tony. Ce dernier présente les premières images du jeu à Valérie Fischer qui accepte de signer le contrat espéré. Seulement Tony comprend vite qu’il aurait dû lire attentivement son contrat plutôt que de se laisser distraire par les charmes de Valérie Fischer. En effet il touchera des royalties minimales sur le jeu et perd tout autre droit dessus.
Abattu, il décide de tout laisser tomber, mais c’est Luc lui redonne la motivation de repartir à zéro. En effet, l’informatitien vient de découvrir que sa femme entretenait une liaison adultère avec son chef de service, ce qui lui fait rompre brutalement tout à la fois avec son foyer et avec son employeur. Tony et Luc partent en quête de financiers. À cette occasion, le spectateur assiste avec consternation à une scène de repas avec un mécène potentiel, son épouse, leur grand fils et deux femmes rémunérées pour accompagner les créateurs du jeu, mais dont l’une des deux se méprend sur son rôle et offre un strip-tease au jeune adulte de la maison qui n’en demandait pas tant. Le diner est un échec mais le jeune homme s’avèrera prêt à ponctionner le coffre de ses parents pour réunir l’argent nécéssaire à l’achat des ordinateurs

C’est donc reparti. L’équipe, qui manque de temps, pirate les serveurs de la société GameStart pour récupérer le moteur du jeu « Double Fight » et créer quelques tableaux de leur propre version. Nina accepte de servir de modèle au personnage féminin du jeu pour les séances de motion capture.
Je note que certains détails du processus de création d’un jeu, bien que simplifiés, sont décrits avec un certain réalisme. Le code informatique que l’on voit discrètement apparaître est par exemple du C++ et non du HTML (en revanche on croise des jolies guirlandes animées de zéro et de un, manière Matrix, qui n’ont aucun sens). La modélisation 3D ou le motion capture sont montrés de façon tout aussi crédible.

Arrive l’explication finale, au cours d’un salon du jeu vidéo.
Valérie Fischer présente le jeu (dont l’héroïne a ses traits) mais en pleine démonstration, son personnage devient obèse et elle est la risée de tous. Elle comprend que Tony y est pour quelque chose et va cyniquement lui expliquer qu’elle l’a escroqué et qu’il n’a qu’à s’en prendre à lui-même. Seulement voilà, ses aveux ont été filmés et diffusés en direct sur les écrans géants de son stand. Tony est donc enfin connu comme étant l’auteur du jeu. Albert vient lui proposer un partenariat, Tony embrasse Nina, happy-end, le film se finit sur une partie de Double-Fight.

On croise ici plusieurs archétypes d’informaticiens. Il y a le geek barbu à lunettes, José, amateur de junk food un peu enrobé, créateur de sites pornographiques qui ne voit jamais la lumière du soleil et qui ne fait donc pas la différence entre le jour et la nuit. Il n’est pas programmeur mais il a des ordinateurs, il peut dessiner et faire de la 3D. Il y a Luc, l’ingénieur propre sur lui, jeune, sérieux, qui porte un costume, qui travaille pour la société IBN, qui prétend ne plus jouer aux jeux vidéo et qui vit dans un petit pavillon avec une desperate housewife aguicheuse vêtue de rose. Enfin, on croise un personnage de développeur star (l’auteur de Wipeout Fusion nous dit-on) qui vit dans un appartement plein de jouets, qui est physiquement décrit comme « Genre David Halliday avec les cheveux longs et des pellicules ». Il roule en scooter, il porte une veste de treillis et un tee-shirt.

Que retenir de ce film ? Quelques images d’une visite dans le salon du jeu vidéo E3 à Los Angeles ; une bande originale complètement de son temps par Cut Killer et Dj Abdel ; de bien meilleurs acteurs dans les rôles secondaires que dans les rôles importants.
Enfin, les effets spéciaux sont étonnament variés et réussis. Signés par l’agence de réalisation d’effets visuels Mac Guff (ContactVidocqAzur et Asmar…), ils interviennent à plusieurs moments du récit pour montrer la manière dont Tony confond sa vie avec les jeux auxquels il joue. Une bagarre devient un tableau de Tekken, une course-poursuite avec des policiers devient une séquence de Wipeout, et lorsque Tony visite les bureaux de Game Start, il hallucine une réalité augmentée, ou plutôt une réalité commentée, à la manière de la vision du robot Terminator.